
»» Crise d'octobre 70
Il y a 33 ans, la Loi des mesures de guerre
Nathaëlle Morissette
La Presse vendredi 17 octobre 2003
Il y a 33 ans, dans la nuit du 16 octobre 1970, Pierre Elliott Trudeau a proclamé la Loi sur les mesures de guerre. Et pour se remémorer cet événement, durant lequel près de 500 Québécois ont été emprisonnés sans mandat, ainsi que pour dénoncer le nouveau nom de l'aéroport de Dorval, plusieurs politiciens et délégués syndicaux se sont rassemblés hier à la place Gérald-Godin.
Le temps gris et frais n'a pas freiné les ardeurs du président de la Société Saint-Jean-Baptiste, Guy Bouthiller, qui tenait mordicus à ce que le 33e anniversaire de ce qu'il qualifie de triste événement de l'histoire du Québec, ne passe pas inaperçu.
"Il est important que les gens n'oublient pas, souligne M. Bouthiller, surtout lorsqu'on apprend que l'aéroport de Dorval va maintenant porter le nom de Pierre Elliott Trudeau."
Les mauvais coups
Le président du Parti québécois, Bernard Landry, a mentionné que chaque fois qu'ils prendraient l'avion, les Québécois se souviendraient des mauvais coups de M. Trudeau comme la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre et le rapatriement unilatéral de la Constitution.
Pour Marie Malavoy, vice-présidente du PQ, ce rassemblement représentait l'occasion de protester contre la nouvelle appellation de l'aéroport. "J'étais extrêmement fâchée et stupéfaite lorsque j'ai appris ça, dit-elle. D'autant plus que M. Trudeau a généralement eu des rapports tendus avec le Québec." Même si elle reconnaît que l'ancien premier ministre n'a pas fait que de mauvaises choses, notamment avec l'enchâssement de la Charte des droits et libertés, elle soutient qu'il a toujours été méprisant envers le Québec.
Hommage aux prisonniers
Les gens présents ont également rendu hommage à leurs compagnons de route arrêtés il y a 33 ans. "L'écrivain Gérald Godin, la chanteuse Pauline Julien et le syndicaliste Michel Chartrand ont fait partie des 500 personnes emprisonnées", a rappelé le sociologue Guy Rocher.
Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, et Henri Massé, président de la FTQ, étaient également présents.
La Loi sur les mesures de guerre a été proclamée par Ottawa le 16 octobre 1970 à 4h du matin. Les enlèvements du diplomate anglais James Richard Cross et du ministre québécois Pierre Laporte par le Front de libération du Québec (FLQ), les bombes et les manifestations étudiantes avaient alors convaincu Pierre Trudeau d'appliquer cette mesure.
Quelques jours plus tôt, le 8 octobre, le manifeste du FLQ avait été lu sur ondes de Radio-Canada. "Il y a des raisons à la pauvreté, au chômage, aux taudis, au fait que vous, M. Bergeron de la rue Visitation, et vous aussi, M. Legendre de Laval, qui gagnez 10 000 $, ne vous sentiez pas libres en notre pays le Québec", proclamait le document.
Au lendemain de l'application de la loi, Pierre Laporte a été retrouvé mort.

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La réingénierie de l'État passe par les coops, affirme Alban D'Amours
Pierre Pelchat
Le Soleil vendredi 17 octobre 2003
Le président du Mouvement Desjardins, Alban D'Amours, invite le gouvernement Charest à miser sur la création de coopératives pour la livraison de services de santé dans l'éventualité de la privatisation de services publics.
" Je n'affirme pas par là que les coopératives tiennent aujourd'hui à prendre la place de l'État ou qu'elles encouragent l'abandon par ce dernier de ses responsabilités ", a-t-il toutefois déclaré, hier soir, lors d'une allocution prononcée devant quelque 300 gens d'affaires à un souper de la Chambre de commerce de Lévis.
Il a cité l'exemple de la coopérative de santé de Saint-Étienne-des-Grès, près de Trois-Rivières, dont la mise en place a permis de régler le problème de manque de médecins. " Cette expérience pourrait être répétée ailleurs au Québec ", a-t-il suggéré au cours d'un entretien.
Dans cette municipalité, les résidants qui avaient perdu leurs médecins ont investi dans une coopérative pour offrir une clinique aux médecins qui accepteraient de venir y pratiquer. Le projet a été une réussite.
" Dans plusieurs domaines d'activités qui sont en marge des services déjà assumés par l'État, cela fait des coopératives une alternative avantageuse par rapport au secteur privé à but lucratif ", a-t-il indiqué.
Lors de son allocution, le grand patron du Mouvement Desjardins a également parlé de la possibilité de constituer des coopératives d'usagers pour construire de nouveaux centres d'hébergement pour les personnes âgées et offrir des services à domicile. " Des personnes retraitées autonomes et semi-autonomes ont entrepris de mettre sur pied leur coopérative et de faire construire leur propre centre d'hébergement. Les membres de ces groupes se donnent ainsi collectivement les moyens de s'offrir des services d'hébergement et des services de santé connexes, par exemple des services infirmiers, à des coûts avantageux, tout en exerçant les décisions relatives à des services qui améliorent leur qualité de vie ", a ajouté M. D'Amours.
Mais le développement des coops ne pourra se faire sans un appui des autorités gouvernementales, selon le président du Mouvement Desjardins. " Mon souhait le plus cher est que le nouveau gouvernement donne suite à la politique de développement des coopératives et qu'il démontre lui-même une même volonté d'appui aux coopératives ", a-t-il affirmé.
" Le mouvement coopératif ne demande pas la charité, il ne demande pas qu'on lui consacre plus de ressources ou d'attention que celles qui sont allouées au développement des entreprises privées classiques. Il demande simplement une même considération ", a poursuivi M. D'Amours.
Ainsi, si le ministre des Finances devait maintenir certains avantages fiscaux aux entreprises privées, M. D'Amours souhaite que des avantages similaires adaptés aux coops soient également conservés selon un principe d'équité.
Par ailleurs, concernant la présence de Desjardins à Lévis, M. D'Amours a indiqué que le Mouvement et ses filiales comptaient aujourd'hui 38 % plus d'employés dans la ville du maire Garon, comparativement à la situation qui prévalait il y a cinq ans.
Alors que des craintes avaient été exprimées devant la possibilité que Lévis perde le siège social du Mouvement dans la foulée de la réingénierie entreprise au cours des dernières années, le président de Desjardins a souligné que le mouvement coopératif employait à Lévis 4567 personnes au 1er septembre dernier par rapport à 3307 au 31 décembre 1998.
Cette forte croissance est principalement attribuable à l'ajout de 845 et de 352 employés aux deux sociétés d'assurances, Desjardins Sécurité financière et le Groupe Desjardins, assurances générales. En incluant les 558 employés des caisses Desjardins sur le territoire lévisien, le Mouvement emploie 5000 personnes sur la Rive-Sud.
Par contre, le nombre d'emplois de haute direction du Mouvement à Lévis pourrait avoir diminué à la suite de la réingénierie. " La baisse est toutefois plus forte ailleurs ", a fait remarquer M. D'Amours.
PPelchat@lesoleil.com

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Une vingtaine de projets de loi seront déposés cet automne :
Le PLQ n'est pas le parti du patronat
Tommy Chouinard
Le Devoir vendredi 17 octobre 2003
Québec - Le Parti libéral du Québec n'est pas le parti du patronat, et la rentrée parlementaire, qui s'effectuera mardi prochain, le démontrera, assure le premier ministre Jean Charest.
«Le Parti libéral est un parti de centre, pragmatique, qui gouverne selon des valeurs connues [...] comme la liberté individuelle, le respect des droits démocratiques et de la société civile, l'identité québécoise. On est un parti qui, de tous les temps, a été au centre. Il n'est pas question de favoriser quiconque», a-t-il lancé hier, à la clôture du caucus présessionnel du PLQ, à Québec.
N'empêche, au moins une vingtaine de projets de loi seront déposés cet automne et certains risquent bien de soulever la controverse. L'un d'entre eux aura pour but de modifier l'article 45 du Code du travail afin de faciliter le recours à la sous-traitance, une mesure attendue par le milieu patronal mais décriée par les syndicats.
En santé, un projet de loi visera à regrouper les unités d'accréditation syndicale afin d'améliorer l'organisation des services, alors qu'un autre abolira les régies régionales de la santé et des services sociaux.
Un autre projet de loi lancera le processus de la décentralisation promise par le PLQ. Le gouvernement créera les Conférences régionales des élus (CRE). Ces CRE seront composées des maires et des acteurs socio-économiques d'une MRC et constitueront les principales structures de développement économique en région, ce qui pourrait entraîner la fin de certains Centres locaux de développement et Conseils régionaux de développement.
Un poste de commissaire à l'éthique indépendant sera aussi créé, dont le titulaire veillera à ce que tous les députés respectent les règles déontologiques.

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Un déni de mandat
J.-Jacques Samson
Le Soleil vendredi 17 octobre 2003
Le libellé de l'une des propositions qui seront débattues au conseil national du Parti québécois, demain, est révélateur de l'appropriation de l'État québécois par de nombreux militants et dirigeants du PQ. Sous le titre, Réingénierie de l'État, on lit : " Il est proposé que le Conseil national et l'aile parlementaire préviennent solennellement le gouvernement libéral qu'il sera tenu responsable de la détérioration de l'activité économique et de la situation de l'emploi, découlant d'une utilisation trop timide des outils d'intervention de l'État québécois et d'une restriction, par sa réingénierie annoncée, de notre capacité collective d'agir sur le développement du Québec. "
La proposition émane du comté de Taillon, représenté par Pauline Marois. Elle n'a pas été pilotée par des néophytes un peu naïfs.
Il faut tout de même une certaine suffisance pour prévenir " solennellement " une autre formation politique contre ses foudres, au nom du peuple québécois. En quoi une résolution du conseil national du Parti québécois devient-elle une mise en garde officielle ou solennelle ? Quelle autorité réelle ou morale le PQ détient-il pour s'autoriser des semonces ? L'emploi ensuite des termes, à l'intention du gouvernement Charest, " qu'il sera tenu responsable de la détérioration (...) " n'est pas innocent. Il réfère à des expressions à caractère légal, dont la plus forte consiste à " être tenu criminellement responsable ".
En somme, pour nombre de militants péquistes, l'État québécois appartient à ceux qui partagent la même option qu'eux ; il a été prêté temporairement aux libéraux de Jean Charest mais avec une mise en demeure de ne pas ralentir l'interventionnisme gouvernemental dans l'économie préconisé par le Parti québécois ni de procéder à une réduction de la taille de l'appareil étatique.
De ce concept de propriété développé au Parti québécois découlent plusieurs autres résolutions qui ne sont que des refus d'acceptation de décisions sectorielles du gouvernement Charest, qu'il s'agisse par exemple d'exiger le rétablissement intégral du programme d'aide aux parents défavorisés pour les rentrées scolaires ou la préservation de l'article 45 du Code du travail.
Les porte-parole du Parti québécois ont aussi le réflexe d'avancer à répétition que le gouvernement libéral n'a pas de mandat populaire, soit pour procéder à la réingénierie de l'appareil gouvernemental, soit pour participer activement avec les autres provinces à une modernisation du fédéralisme canadien, par la création notamment d'un Conseil de la fédération, ou encore pour enclencher le processus des défusions. Ainsi, les Québécois irréfléchis auraient succombé le 14 avril à une volonté très floue de changement, superficielle, un peu infantile en quelque sorte, et non pas opté pour un modèle socio-économique différent et une autre façon de gouverner. Une telle interprétation des résultats du vote est insultante pour la majorité qui a appuyé le PLQ.
Elle trahit aussi une conception inquiétante de la démocratie. Quand le Parti québécois remporte des élections, il détient tous les mandats, dont ceux d'établir un calendrier vers le déficit zéro ou de procéder à une série de fusions forcées, même si ces questions n'ont jamais été abordées durant les campagnes électorales précédentes. Quand le Parti libéral prend à son tour le pouvoir, les péquistes nient qu'il détienne quelque mandat pour changer des choses, même si le programme électoral soumis à la population était on ne peut plus clair sur chacun des thèmes litigieux.
Le député de Borduas et ancien président de l'Assemblée nationale, Jean-Pierre Charbonneau, a servi toute une admonestation à son parti en juin, rappelant que les gouvernements Bouchard-Landry ne détenaient pas de mandat populaire pour procéder aux fusions. Le député idéaliste, devenu un théoricien de la démocratie participative, voudrait maintenant que chacune des grandes décisions gouvernementales - réingénierie, défusions, engagement dans un Conseil de la fédération - macère beaucoup plus dans l'opinion publique avant de passer aux actes. Sur la normalisation du statut du Québec à l'intérieur du Canada, Jean-Pierre Charbonneau appelle toutefois à l'organisation de la résistance en raison de la portée de l'enjeu.
À la veille de ce conseil national de la rentrée, il croit que le Parti québécois se piège cependant une nouvelle fois en cherchant à réécrire un autre projet de société complet, à la virgule près, à refaire un budget de l'an un d'un Québec souverain ou à planifier des référendums sectoriels. Il propose en résumé une chose très simple aux dirigeants et militants péquistes : redonner la parole aux Québécois et se remettre à leur écoute plutôt que de leur resservir avec entêtement des plats réchauffés dont ils étaient saturés.
C'est l'ABC du travail auquel doit s'astreindre tout parti qui passe du pouvoir à l'opposition. Jean-Pierre Charbonneau semble pourtant être encore l'un des rares au PQ à l'avoir compris.
JJSamson@lesoleil.com

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Charest's letter begins battle of wills
JOSEE LEGAULT
The Montréal Gazette Friday, October 17, 2003
This week, Premier Jean Charest marked the first six months of his Liberal government by gracing the pages of newspapers with an open letter to Quebecers. As far as anniversaries go, a nice card and some flowers would have done just fine.
But a letter it was. In it, the premier ditches his "re-engineering" buzzword for kinder, gentler terms like "modernizing," "renovating" and "redefining" the government. He pooh-poohs the "corporatist" interest groups and unions who denounce his plans and vows cutting budgets and contracting out public services to the private sector won't hurt a bit.
But in a world where the medium is often the message, to paraphrase Marshall McLuhan, the way in which Charest chose to make his point is no coincidence. A letter allows him to speak directly to the population without resorting to a more dramatic television address or submitting to the media filter inherent in a press conference.
Coming from the old Mulroney school of message control and not wanting to develop the type of media paranoia Bernard Landry displays in the recent documentary À hauteur d'homme, Charest appears to want to choose his medium as much as the message he wants to convey.
More important, Charest's move shows he worries more than he lets on about the mounting opposition to his vision from pressure groups and within his own caucus. As he repeats his mantra of "Quebecers chose change on April 14, "internal polls must surely tell him this re-engineering thing will be no easy sell. Even former Liberal leader Claude Ryan said recently in an interview in Le Devoir "we must remind the government of its responsibilities pertaining to social justice and a just equality of chances that favours growth in all classes of society."
So Charest's letter was as much a warning to shaky Liberals as it was to unions and Quebecers in general he is determined to carry on his re-engineering operation. Even though Charest campaigned more to the centre of the ideological spectrum, he obviously intends to govern to the right.
Many, especially union and social leaders, have been shocked and outraged by the clarity of the line Charest has just drawn in the sand. But did he really have any choice? After all, if the medium is the message, more often than none, the messenger is even more so. And when it comes to major budget cuts, Charest lacks the kind of massive popularity and charisma Lucien Bouchard relied on in 1996 to slash and burn his way to his zero-deficit objective.
Although Bouchard was planning as much of a re-engineering of the state as Charest, his caucus was willing to follow him blindly into the fire. He also managed to rally most social, political, union and financial leaders in the high mass he called his socio-economic summit. Though he had no electoral mandate to cut public services to attain a zero-deficit and then proceed to reduce income taxes by the billions the same way Charest plans to do, he used his Messiah-like status of the time to garner the approval of most who attended the summit.
Just like Charest today, Bouchard equated cuts with improving services. He even kept repeating with a straight face the virage ambulatoire would save our health-care system. But contrary to Charest, many were willing to believe such outrageous statements as long as they came from Bouchard.
Another thing Bouchard had Charest doesn't was his close relationship with major union leaders. Even though he was on a first-name basis with powerful businesspeople like Laurent Beaudoin, Jean Coutu or André Bérard, he also had most labour leaders eating out of his hand, especially Gérald Larose, then president of the CSN and a very close friend since the days of the Bélanger-Campeau commission. With enemies" like that, who needed friends?
But Charest will have no such luck. Businessmen might support him as much as they did Bouchard, but he won't get the same kind of carte blanche from labour and social activists, including from the many sovereignists who believed his predecessor when he said, also with a straight face, he was doing it all for the good of the cause.
Because Charest knows this well enough, we better get used to receiving more of these open letters. This will be a long battle of wills as the premier will continue to try to sell Quebecers on taking Bouchard's budget-cutting agenda one step farther by letting the private sector in more and more.

»» le voile islamique
Écrasons l’infâme
Sur le fanatisme religieux, aurions-nous peur aujourd’hui d’écrire en toutes lettres ce que Voltaire écrit en abrégé: écrasons l’infâme ?
Jacques Julliard
Nouvel Observateur - le jeudi 9 octobre 2003
QUEL EST ce pays où, pour avoir des chances d’être respectée par les hommes, une femme doit bannir la jupe, les escarpins et le maquillage, s’habiller de joggings flottants et de baskets, cacher sa chevelure sous un voile? Où, dans une cité de banlieue, un petit caïd de la drogue fait brûler vive la petite amie d’un rival qui lui a flanqué une raclée? En Afghanistan? En Iran? En Arabie Saoudite? Vous n’y êtes pas. Nous sommes en Sorbonne, où des docteurs barbus délibèrent gravement sur le droit des filles à montrer leurs cheveux; au Sénat, où une commission officielle fait un accueil glacial à Chahdorrt Djavann venue plaider contre le voile islamique; ou encore à la cité Balzac de Vitry-sur-Seine où, il y a un an, une fille de 17 ans, Sohane, a été arrosée d’essence et brûlée «parce qu’elle n’aurait pas dû se trouver là».
J’entends bien qu’en France le voile n’est pas encore obligatoire. Et que Nono, le bourreau de Sohane, est un psychopathe qui voulait faire «un truc complètement ouf» (sic). Qu’il ne faut pas, à partir de cas particuliers, jeter l’opprobre sur les cités, encore moins sur l’ensemble des musulmans. J’entends. J’entends bien.
Seulement, quand j’apprends que lors de l’«incident» du 4 octobre 2002 les forces de l’ordre intervenant pour sauver Sohane ont été accueillies par des insultes et des jets de pierres; que, dans les jours suivants, une collecte a eu lieu dans la cité pour organiser la défense de la petite frappe meurtrière; que la plaque apposée à la mémoire de Sohane a été brisée; que celle qui lui a été substituée évite soigneusement la mention «brûlée vive»; que, lors de la reconstitution du crime, le criminel a été acclamé; et enfin qu’il n’a toujours pas été possible d’organiser à la cité Balzac de Vitry un comité Ni putes ni soumises, je m’interroge: jusqu’où ira la compréhension et l’indulgence pour des comportements qui sont la négation même de la vie en société?
A quel déni de civilisation nous conduit la spirale de la sociologie compassionnelle? Car enfin le voile est une très vieille histoire. Au xviie siècle, dans une France presque tout entière catholique, les femmes montraient non seulement leur chevelure mais leurs seins jusqu’à l’extrémité (excluse) du tétin. Tartuffe, le fondamentaliste de l’époque, avise Dorine, la servante: «Avant que de parler, prenez donc ce mouchoir. – Comment? – Couvrez ce sein que je ne saurais voir.»
La suite démontre que les pères-la-pudeur sont le plus souvent des obsédés sexuels. Dieu merci, il n’y avait pas, dans la France de Louis XIV, de sociologues compassionnels. Il y avait Molière. Qui ne voit pas que le voile islamique, c’est-à-dire la discrimination par le vêtement, ne laisse aux femmes qu’une alternative, très bien comprise par le collectif qui s’est constitué après la mort de Sohane: putes ou soumises?
Ménagères ou courtisanes, disait Proudhon. Chacune portera l’uniforme de la profession. Il paraît que commence à revenir à la surface le débat sur la mixité dans les écoles et sur le port du tablier-uniforme. Après la capitulation de toute la société devant le pire des machismes, c’est-à-dire le machisme religieux, ce débat sur la mixité était fatal.
Quant au port de l’uniforme, ne voyez-vous pas qu’il cherche à se réintroduire clandestinement? Ce ne sera pas le tablier, ce sera le voile. Vrai ou supposé, le précepte religieux fera la loi dans les établissements de la République. Quand la tolérance aboutit au triomphe de l’intolérance; quand le libéralisme conduit au développement du fanatisme; quand l’émancipation des femmes se solde par la réduction en esclavage d’une minorité d’entre elles, alors il faut s’interroger sur l’incapacité d’une société à faire respecter ce qui fait tenir ensemble tous ses membres, toutes ses composantes.
Revenons à Sohane. Sohane est une martyre de la cause féminine. Sohane est une victime du fanatisme, de la pire des bêtises, de celle qui s’abrite hypocritement derrière le prétexte religieux. Quand Voltaire, qui est le patron de tous les vrais laïques et de tous les vrais croyants, s’avise du rôle que la bêtise fait jouer à la religion, il note prudemment, car nous sommes sous l’Ancien Régime: «Ecr… l’inf…» Aurions-nous peur aujourd’hui d’écrire en toutes lettres ce que Voltaire est obligé d’écrire de façon cryptée: écrasons l’infâme?

»» le voile islamique
Ce voile qui déchire la France
Michel Dolbec
La Presse vendredi 17 octobre 2003
Faut-il interdire le port du voile islamique dans les écoles? Après 15 ans de débat, la France reste incapable de trancher.
Un incident vient de remettre le feu aux poudres, relançant la polémique avec une vigueur sans précédent. À Aubervilliers, une banlieue populaire du nord de Paris, deux jeunes filles ont été renvoyées de leur école secondaire pour avoir porté, "par pudeur", un foulard leur couvrant le cou, les oreilles et la chevelure.
Le cas est atypique: Lila Lévy, 18 ans, et sa soeur Alma, 16 ans, sont devenues pratiquantes il y a deux ou trois ans, apparemment guidées par leurs seules convictions. Têtues, indéniablement intelligentes, elles portent le hidjab, mais ne répondent en rien à l'archétype des gamines manipulées ou opprimées par leur famille musulmane. Ancien communiste, leur père est juif, athée et avocat proche d'un mouvement antiraciste. Leur mère est kabyle, baptisée catholique, non pratiquante et professeur d'économie. On n'est pas vraiment chez les talibans.
En ordonnant l'"expulsion définitive" des deux jeunes filles, le conseil de discipline de leur lycée a réaffirmé haut et fort le sacro-saint principe de la laïcité de l'école publique. Mais il les a aussi privées d'une indispensable éducation. "Toute expulsion est un échec", répètent à l'envie les politiques et les enseignants. Le père de Lila et Alma, qui respecte leur choix, est furieux. "Les droits de mes enfants n'ont pas été respectés, a lancé Laurent Lévy. C'est de l'apartheid scolaire."
Le cas est extrême. Normalement, dans ce genre de situations, les directeurs d'établissement essaient de régler les choses en douce. Les règles de toute manière sont assez claires. En 1989, le conseil d'État avait jugé que le fait de porter un voile, une croix ou une kippa juive n'allait pas à l'encontre de la laïcité. Il y a 10 ans, le gouvernement avait précisé que ces signes religieux ne devaient pas être "ostentatoires". Dès lors, on toléra les bandanas ou les fichus colorés, mais pas les voiles "islamiques".
De crise en crise, ce modus vivendi n'a pas trop mal fonctionné. Le ministre de l'Éducation, Luc Ferry, estimait cette semaine qu'il y avait entre 1000 à 1500 foulards dans les écoles françaises, qui ont entraîné une centaine de médiations et une dizaine de contentieux. Pourtant, l'impression générale est que les cas se multiplient, qu'on assiste à une montée du communautarisme, voire de l'intégrisme, sur fond de 11 septembre, de guerre en Irak et de conflit au Proche-Orient.
Globalement, tout le monde convient qu'il est temps de réaffirmer le principe de la laïcité, mais personne ne s'entend sur la manière. La classe politique est dans l'embarras. Le "voile", a souligné Libération, est "aussi inflammable que des rideaux de nylon".
À gauche comme à droite, de nombreuses voix s'élèvent pour réclamer une loi interdisant le foulard islamique. Dans les deux camps, il n'y a pas d'unanimité. Le très influent ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, est résolument contre l'interdiction et brandit le spectre d'une "guerre de religion". "Je crains qu'une loi votée dans l'urgence ne soit vécue par la communauté musulmane comme une punition ou une humiliation", a-t-il déclaré au Nouvel Observateur.
À l'opposé, le socialiste Jack Lang, deux fois ministre de l'Éducation, se montre déterminé à faire bannir de l'école "tout signe d'appartenance religieuse". Il s'opposait naguère à cette idée. "J'ai changé d'avis, a-t-il dit, parce que la société a changé. Les Islamistes ont gagné du terrain."
En toile de fond de ce vaste débat, il y a donc toute la question de l'intégration dans la société française des "arabo-musulmans", ceux de la "troisième génération", souvent élevés dans des "cités" de banlieue. Le ministre de l'Enseignement scolaire, Xavier Darcos, les a montrés du doigt cette semaine, dénonçant "la relative insolence(...) de ceux qui ont du mal à s'insérer dans le monde du travail, qui ont crié" Vive ben Laden!" au lendemain du 11 septembre."
Plus nuancée, la ministre du Développement durable, Tokia Saïfi, reconnaît qu'il y a "régression" au sein de la nouvelle génération, notamment en ce qui concerne le statut des femmes. Pour cette musulmane farouchement opposée au voile, c'est là que réside le véritable enjeu: il ne s'agit pas seulement de laïcité, mais aussi d'égalité des sexes.
Le président de la République a fait savoir qu'il s'adresserait aux Français sur la laïcité à la fin de l'année. Il y sept ans, Jacques Chirac, estimant qu'il incarnait une "idée inacceptable de la femme", s'était montré favorable à l'interdiction du voile à l'école. On le voit mal prôner un tel interdit. Après tout, l'islam est la deuxième religion de France et le contexte est sensible. Le président pourrait être tenté en revanche de dépoussiérer la grande loi de 1905, sur la séparation de l'Église et l'État, de manière à donner un nouveau cadre à la laïcité.