
»» PLQ - déficit zéro
La vieille méthode
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir jeudi 2 octobre 2003
Le ministre des Finances du Québec, Yves Séguin, vient de présenter le bulletin de son ministère pour le premier trimestre de l'année, terminé en juin dernier. Étant donné le décalage entre cette date et aujourd'hui, c'est moins cette synthèse qui mérite l'attention que les prévisions pour les prochains mois et la façon de faire face à l'impasse appréhendée.
À sa synthèse des opérations financières, le ministre Yves Séguin a joint ses prévisions pour le reste de l'année. On y lit notamment que «l'objectif de déficit zéro est maintenu» malgré une légère baisse des revenus (-137 millions) et un dépassement de 400 millions dans les dépenses en santé et en sécurité du revenu. Pour contrer ces dépassements, y précise-t-on, «le gouvernement s'assurera que des mesures seront prises». En somme, tout va bien, du moins tant qu'Ottawa ne change pas d'idée et verse les 500 millions supplémentaires promis pour janvier prochain en santé. Sinon...
Voilà donc une bonne nouvelle pour les contribuables, mais celle-ci en mène plusieurs à se demander pourquoi le ministre n'a de cesse de répéter que son gouvernement se dirige tout droit vers une impasse de trois à quatre milliards l'an prochain. Après tout, l'économie n'est-elle pas repartie à la hausse depuis l'été ? S'agit-il d'une tactique de communication comme on les aime tant en politique ?
Une relecture du rapport de l'ex-vérificateur général Guy Breton, remis au premier ministre Charest peu après son entrée en fonction, nous rappelle que le gouvernement aura à faire face à une impasse de 3,8 milliards l'an prochain si aucun correctif n'est apportée entre-temps. Les causes de cette impasse potentielle sont de plusieurs ordres, notamment celles-ci : le gouvernement précédent avait inscrit des compressions de 500 millions à ses prévisions de 2004 sans les identifier; il avait prévu des augmentations de tarifs de 464 millions sans dire lesquelles; les dépassements en santé, en sécurité du revenu et autres étaient sous-évalués de 750 millions; le budget prévoyait la vente d'éléments d'actif de sociétés publiques pour une somme de 290 millions, sans les identifier non plus; on n'avait pas prévu l'utilisation, dès 2003 au lieu de 2004, de la réserve de 500 millions issue des transferts fédéraux en santé. Et, comme cerise sur le gâteau, aucune somme n'a été provisionnée pour faire face au règlement des conventions collectives arrivées à échéance l'été dernier...
Tous ces éléments relevés par M. Breton sont donc bien réels, on ne peut en douter. Pourtant, comme cela s'est produit cette année, on ne voit pas pourquoi le ministre Séguin ne parviendrait pas à colmater les brèches. Surtout que, cette fois-ci, le gouvernement a devant lui une année complète pour inviter les ministères à faire l'exercice avec lui.
Une chose est certaine, ce n'est pas la fameuse «réingénierie» qui permettra de réaliser des économies à court terme, le ministre lui-même l'avoue. Il faut donc plutôt s'attendre aux bonnes vieilles techniques de compression des dépenses et d'augmentation des recettes, pratiquées par tous les gouvernements jusqu'ici. Que ce soit par l'éternelle révision des programmes, des crédits d'impôt et autres avantages fiscaux ou par une nouvelle vague d'augmentation de tarifs et le pelletage de dépenses dans la cour des municipalités et des commissions scolaires, tout sera fait pour qu'en fin d'année le budget soit équilibré.
Souhaitons que, ce faisant, le gouvernement Charest ne ranime pas le sentiment de déprime qui a traversé toute la société au cours de la période de lutte contre le déficit.
jrsansfacon@ledevoir.ca

»» PLQ - Réingénierie
Réingénierie de l'État : coup d'envoi le 9 octobre
Gilbert Leduc
Le Soleil jeudi 2 octobre 2003
Les architectes de la réingénierie gouvernementale tiendront, le 9 octobre, leur première réunion de travail.
À cette occasion, le premier ministre Jean Charest réunira les membres du comité de gouverne, l'instance qui supervise la grande opération de réingénierie de l'État. Les comités de pilotage des six grands travaux identifiés par le chef du gouvernement à l'occasion de son discours inaugural amorceront également leurs travaux.
Les autorités gouvernementales en profiteront pour passer au crible les dossiers de révision des structures et des programmes que les ministères viennent de remettre au Secrétariat du Conseil du Trésor.
Ceux-ci avaient jusqu'à mardi pour remettre à l'équipe de la secrétaire associée à la réingénierie de l'État, Louise Pagé, le fruit de leur réflexion portant sur l'évaluation serrée de chacun de leurs programmes.
En clair, ils devaient répondre aux questions suivantes : ce programme répond-il toujours à une mission de l'État ? A-t-il atteint ses objectifs ? Pourrait-on offrir le service à un moindre coût ? Quelle est la meilleure instance pour en assumer la gestion : le public, le privé, le partenariat public-privé, les administrations locales ou les organismes communautaires ?
En bons élèves, les ministères ont respecté l'échéancier imposé par le Secrétariat du Conseil du Trésor pour la remise de leurs devoirs, a souligné au SOLEIL Véronique Mercier, l'attachée de presse de la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget. "L'analyse des rapports soumis par les ministères est en cours, en prévision des premières rencontres du comité de gouverne et des comités de pilotage qui se tiendront le 9 octobre", a indiqué Mme Mercier.
La structure
Dans l'organigramme de la réingénierie, c'est le comité de gouverne qui fait figure de grand manitou.
Présidé par le premier ministre lui-même, le comité de gouverne est composé de la présidente du Conseil du Trésor - qui est aussi la coordonnatrice de la réingénierie - , des ministres responsables des comités de pilotage (Michel Audet, Philippe Couillard, Jean-Marc Fournier, Pierre Reid et Yves Séguin), de la ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration Michelle Courchesne (à titre de présidente du comité ministériel de la citoyenneté et de la culture), de l'adjoint parlementaire au premier ministre Henri-François Gautrin, du chef de cabinet du premier ministre Stéphane Bertrand et de deux hauts fonctionnaires, soit André Dicaire (secrétaire général du ministère du Conseil exécutif) et Luc Meunier (secrétaire du Conseil du Trésor).
Six comités de pilotage auront le mandat de mener des travaux de recherche et d'analyse et de faire des recommandations au comité de gouverne sur la marche à suivre pour transformer l'État afin de le "recentrer" sur ses missions essentielles (santé, savoir, prospérité et sécurité) et de lui permettre d'offrir des services de qualité à la population en améliorant son efficacité.
Monique Jérôme-Forget préside le comité de pilotage sur la révision des structures de l'État et des programmes gouvernementaux ; Michel Audet et Claude Béchard celui de la revue des modes d'intervention du gouvernement dans l'économie ; Philippe Couillard celui de la réorganisation de la santé ; Jean-Marc Fournier et Nathalie Normandeau celui de l'examen des perspectives de décentralisation et de déconcentration ; Pierre Reid celui du recentrage du réseau de l'éducation sur l'élève et l'étudiant et, finalement, Yves Séguin dirige le comité de pilotage sur la simplification et l'allégement du fardeau fiscal.
Outre la secrétaire associée à la réingénierie de l'État au Secrétariat du Conseil du Trésor, Louise Pagé, qui participe aux travaux des six comités, ces derniers comptent dans leurs rangs les adjoints parlementaires des différents ministres responsables, des députés nommés par le premier ministre pour agir à titre d'observateurs et des hauts fonctionnaires.
Les comités de pilotage devront transmettre un rapport d'étape de leurs travaux d'ici le mois de mars 2004. À la fin du mois de juin 2004, l'essentiel de leur travail devra avoir été complété. La réingénierie devra normalement produire ses premiers résultats pour l'année budgétaire 2004-2005, mais ce n'est véritablement qu'à la fin de 2006-2007 que l'on pourra pleinement mesurer la portée de la réforme libérale.
GLeduc@lesoleil. com

»» PLQ - Réingénierie
Ryan invite Québec à la prudence
Kathleen Lévesque
Le Devoir jeudi 2 octobre 2003
Claude Ryan rappelle au gouvernement de Jean Charest sa responsabilité en matière de justice sociale alors que la vaste opération de «réingénierie» de l'État en cours sème des interrogations sur la vision qui la balise.
L'ancien chef du Parti libéral du Québec estime que le gouvernement doit faire preuve de prudence dans ce dossier. «Il vaut mieux prévenir et s'assurer que la réingénierie se fasse en tenant compte de la définition large de la mission gouvernementale. Deuxièmement, on doit rappeler la responsabilité du gouvernement en matière de justice sociale, en matière de juste répartition des chances d'épanouissement envers toutes les classes de la société», a confié Claude Ryan hier au Devoir.
M. Ryan, qui a signé le livre Les valeurs libérales et le Québec moderne auquel Jean Charest s'est référé tout au long de la campagne électorale, rappelle d'ailleurs que «les quatre axes d'action que se donne le gouvernement (sécurité, santé, prospérité et éducation) doivent être définis de manière libérale». Déjà, dans son livre, M. Ryan écrivait qu'«il ne suffit pas de se réclamer de l'esprit libéral. La personne qui oeuvre dans la politique doit chercher à déployer cet esprit au service de valeurs capables de faire avancer les libertés individuelles et le bien général de la société».
M. Ryan soulignait également l'importance pour l'État de définir les valeurs de la collectivité en tout respect de la société civile. «Au lieu de vouloir imposer à tout prix ses propres conceptions, l'État doit plutôt chercher des aménagements institutionnels qui, dans le respect de l'ordre public et des bonnes moeurs, tiennent compte de l'évolution continue des opinions et des modes de comportement», peut-on lire.
Or, dans un document de travail du Conseil du trésor que révélait Le Devoir plus tôt cette semaine, l'absence de consensus social est soulignée comme l'un des obstacles pressentis à la réingénierie de l'État. On y note également la «difficulté d'adéquation de la redéfinition du rôle de l'État avec les valeurs fondamentales de la société québécoise».
En 1998, Claude Ryan avait dirigé un groupe de travail au sein du Parti libéral qui s'était penché sur le phénomène de la pauvreté. Si Jean Charest, qui venait alors tout juste de quitter le Parti conservateur du Canada pour faire le saut sur la scène québécoise, avait donné l'assurance que «l'esprit du rapport» se retrouverait dans le programme électoral du PLQ, il l'a rapidement mis sur les tablettes. Mike Harris et sa «révolution du bon sens» ont davantage inspiré le nouveau chef libéral.
Cinq ans plus tard, M. Ryan a été appelé à participer à l'élaboration de la campagne libérale en présentant l'apport du PLQ dans l'édification du Québec. L'aile progressiste du PLQ s'inquiète d'ailleurs que le petit livre ne s'empoussière un peu trop rapidement et qu'il ne serve pas de toile de fond à la réingénierie.
«Je n'entends pas faire de ce livre un catéchisme. Mais lorsque cela a été présenté, tout le monde s'est dit d'accord. J'espère que c'est toujours vrai», a affirmé M. Ryan.
Celui-ci présidait hier le Forum québécois du loisir sur le thème de l'emploi dans cette industrie. Il y a rappelé l'importance de veiller, dans le contexte de la restructuration gouvernementale, à ce que les critère d'évaluation des programmes «ne soient pas exclusivement inspirés d'une vision étroitement économique». Selon M. Ryan, les loisirs et l'action communautaire font partie des missions essentielles d'un État préoccupé de l'éducation et de la santé des citoyens. «Si on allait couper ça, cela entraînerait un gros débalancement social, a-t-il fait valoir. Je ne pense pas que ce soit l'intention du gouvernement. Mais il n'est pas mauvais de le lui dire à ce stade-ci, tandis qu'aucun mal n'est fait.»
Or tous les programmes, activités et services des ministères sont remis en question. De plus, les diverses informations qui ont jusqu'à maintenant filtré du Conseil du trésor démontrent que le gouvernement souhaite que la réingénierie engendre des économies dès le prochain exercice budgétaire. Mais Claude Ryan se défend bien d'être inquiet. «J'attends les événements. Je réserve mon jugement, mais je garde mon entière liberté de jugement», a-t-il prévenu.
Le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Henri Massé, se montre quant à lui plus tranchant. Il estime que le gouvernement Charest a déjà commencé à s'écarter des valeurs libérales.
«Jean Charest n'a pas beaucoup de compassion. Il est mal conseillé. Les libéraux, sous Robert Bourassa, étaient au centre-droite. [...] À l'heure actuelle, avec la gang à Charest, il y a une grosse démarcation. Quand on entend le discours, c'est comme si on rejetait tout du Québec du revers de la main. On veut tout changer. Ce n'est pas qu'il n'y ait rien à changer. Mais il faut prendre le temps de faire des débats de société», a soutenu Henri Massé hier.
M. Massé s'étonne d'autant plus du manque de sensibilité de M. Charest que celui-ci a fait la tournée du Québec avec son équipe et constaté de sérieux problèmes dans différentes régions et divers secteurs, notamment en santé. Malgré cette analyse, la FTQ refuse d'adopter un discours de menaces. Le leader syndical adoptera une approche de discussions. «On va tenter de les convaincre», a-t-il dit, se référant notamment à la volonté gouvernementale de modifier l'article 45 du Code du travail.

»» PLQ - Réingénierie
La colère gronde chez les libéraux
Réingénierie et compressions agacent Claude Béchard et plusieurs députés
Tommy Chouinard
Le Devoir jeudi 2 octobre 2003
Québec - Des conflits couvent au sein du gouvernement Charest. La «réingénierie» et les compressions supplémentaires exigées par le Conseil du trésor et le ministère des Finances provoquent le désarroi du ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard.
Qui plus est, une dizaine de députés libéraux en viennent à assimiler la vague de compressions qui touche les plus démunis à un sacrifice des valeurs de justice sociale, traditionnellement chères au Parti libéral, sur l'autel de la réingénierie. Pour ces députés, cette restructuration gouvernementale va tout simplement trop loin.
Face à une hausse inattendue de 150 millions de dollars des coûts de l'aide sociale, Claude Béchard entreprend en effet de nouvelles compressions, non sans un certain agacement. Le ministre estime que son gouvernement doit être conscient de l'effort de plus de 200 millions de dollars déjà exigé de la part de son ministère et le prévient des «impacts» que provoquerait le fait de sabrer davantage dans l'aide aux démunis.
«Il y a des choix qui ne sont pas faciles à faire. Le ministère, pour une large partie, travaille avec des gens qui ont peu de ressources, qui sont les plus démunis. [...] Il y a des scénarios [pour faire des compressions] qui sont sur la table et qui seront analysés au cabinet, au caucus. C'est solidairement avec les collègues que nous prendrons ces décisions. Mais il faut que tous comprennent quels sont les impacts de répondre à ces compressions-là», a affirmé le ministre Béchard hier lors d'une conférence de presse au cours de laquelle il a annoncé un investissement supplémentaire de 5,5 millions de dollars dans le programme Solidarité jeunesse.
Une source proche du ministre a été plus directe lors d'un entretien avec Le Devoir. «On veut bien faire preuve de compassion, aider les plus démunis, mais si on n'a pas de marge de manoeuvre provenant du Conseil du trésor, on va avoir un problème», a affirmé cette source.
Des problèmes, le gouvernement Charest commence d'ailleurs à en avoir. Des députés libéraux signifient depuis peu leur désaccord en ce qui a trait à la voie empruntée par le gouvernement en matière d'aide aux démunis. La réingénierie va trop loin, a-t-on indiqué au Devoir. Elle renie la tradition du Parti libéral, selon ces mêmes députés, qui préfèrent garder l'anonymat.
Lors d'un caucus des députés libéraux tenu en août dernier, une dizaine d'entre eux ont d'ailleurs rabroué Claude Béchard pour avoir décidé d'imposer des pénalités aux assistés sociaux aptes au travail qui refusent de déployer des efforts pour réintégrer le marché de l'emploi. Ces députés estiment que cette mesure, de même que les autres qui risquent de suivre afin d'atteindre les objectifs de compressions, va à l'encontre des valeurs libérales et met en péril certains engagements pris par le PLQ. Le premier ministre Jean Charest ne s'est jamais porté à la défense de son ministre lorsqu'il encaissait les critiques de la dizaine de députés en colère. Ce n'est pas un hasard si, aujourd'hui, M. Béchard ne souhaite pas être le seul à répondre des compressions, à porter le fardeau des mauvaises nouvelles, et il en appelle à la solidarité de ses collègues.
Un document du Conseil du trésor, intitulé Réingénierie et de l'État : obstacles pressentis et daté du 19 août dernier, prévoyait déjà que la réingénierie allait rencontrer les résistances de députés et de ministres «qui devront affronter des situations leur étant moins favorables». On y note aussi que la réingénierie pourrait provoquer une «difficulté d'adéquation de la redéfinition du rôle de l'État avec les valeurs fondamentales de la société québécoise». Les auteurs du document ont vu juste.
Il n'en demeure pas moins que Claude Béchard est aux prises avec une augmentation inattendue des coûts de l'aide sociale de l'ordre de 150 millions de dollars. Yves Séguin l'a confirmé mardi lors de la synthèse des opérations financières de l'État. Cette hausse devient d'autant plus préoccupante que le budget Séguin a amputé l'enveloppe de l'assistance-emploi de près de 200 millions de dollars et celui d'Emploi-Québec, de 27 millions. Qui plus est, dans le cadre de l'opération Place à l'emploi, le gouvernement Charest disait vouloir réintégrer au marché du travail 25 500 ménages à l'aide sociale d'ici le 1er avril 2004, ce qui entraînerait des économies de 188 millions de dollars. Tout porte à croire que cette cible sera difficilement atteinte.
Claude Béchard dit étudier des scénarios qui entraîneront des compressions tant à l'aide sociale et à Emploi-Québec que dans les services de garde. «Je veux être sûr que tout le monde [députés et ministres] va comprendre ce que nous allons faire, les impacts de ce que nous allons faire», a-t-il prévenu.
La marge de manoeuvre est en effet plutôt mince. Aucune somme substantielle ne peut être coupée aisément à l'intérieur du ministère de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille compte tenu de ses responsabilités actuelles. En effet, un peu plus de un milliard de dollars est déjà consenti aux centres de la petite enfance, notamment pour assurer la qualité des services, et un autre milliard est alloué à diverses mesures destinées à la famille, les prestations familiales par exemple. Ensuite, l'assistance-emploi accapare plus de deux milliards de dollars. Et c'est sans compter l'administration même du ministère. Au total, le ministère dispose d'une enveloppe de 5,8 milliards de dollars, la troisième en importance derrière celles de la Santé et de l'Éducation, les deux priorités du gouvernement Charest.
Il faut aussi savoir que Claude Béchard, en compagnie de la ministre déléguée à la Famille, Carole Théberge, doit sous peu rendre public le scénario choisi pour assurer le développement et le financement des services de garde. Les scénarios étudiés contiennent tous une hausse du tarif exigé des parents. Cette augmentation pourrait être plus importante compte tenu des nouvelles réalités financières.
De plus, un plan d'action visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale doit être déposé cet automne. Et la Loi visant à lutter contre la pauvreté exige le déploiement d'importantes ressources financières. Par exemple, un barème plancher à l'aide sociale doit être créé, c'est-à-dire un seuil au-dessous duquel aucune pénalité ne peut s'appliquer, sauf en cas de fraude. À la fin 2002, le Parti libéral avait déposé une motion visant à amender la loi 112 afin de considérer les prestations minimales actuelles -- 523 $ pour une personne seule sans contrainte à l'emploi -- comme un barème plancher. L'imposition de pénalités aux assistés sociaux contrevient déjà à cette prise de position. «Il ne faut pas s'inquiéter pour le plan d'action», a tout de même assuré le ministre hier.
Lors de la conférence de presse, Claude Béchard a annoncé que le programme Solidarité jeunesse serait étendu aux jeunes de 21 à 24 ans. Quelque 1500 jeunes de plus pourront participer cette année au programme et s'ajoutent aux 5200 déjà prévus. 33 364 jeunes de 18 à 24 ans ont fait une demande d'aide sociale l'année dernière. Au total, Solidarité jeunesse dispose d'une enveloppe de 24 millions de dollars. Le programme, qui connaît un succès appréciable, vise à accompagner de jeunes assistés sociaux dans une démarche volontaire de réintégration à l'emploi.

»» public-privé
Écoles privées et publiques : Le MEQ reverra le financement
Les institutions primaires et secondaires seront soumises à un exercice de révision
Michèle Laferrière
Le Soleil jeudi 2 octobre 2003
Le financement des écoles privées, comme celui des écoles publiques, sera revu par le ministère de l'Éducation, dans la foulée de la réingénierie de l'État.
Le MEQ soumettra les écoles primaires et secondaires à un exercice de consultation et de révision, une fois qu'il se sera penché sur le financement des universités, cet hiver, et sur celui des cégeps, ce printemps.
Caroline Richard, l'attachée de presse du ministre de l'Éducation, Pierre Reid, confirme que, dans le contexte de la réingénierie de l'État, "tout sera revu et que tout sera mis sur la table". "Le ministère regardera ce qui va bien, ce qui peut aller mieux, ce qui peut être fait autrement ou par d'autres", a-t-elle poursuivi.
L'État québécois a entrepris une vaste analyse de ses méthodes de travail, de ses structures et de ses politiques fiscales, exercice qui n'avait pas été fait depuis la Révolution tranquille. D'autre part, il fait face à une "impasse budgétaire" de trois milliards $. En somme, il cherche les moyens de dépenser son argent de la façon la plus avisée possible.
Le MEQ devra faire sa part. Il tiendra une commission parlementaire, en janvier, sur le financement des universités. Et il consultera ensuite les cégeps, dans un forum où il sera notamment question des frais imposés aux élèves, que ceux-ci aimeraient voir régis par une loi. Là s'arrête le calendrier du MEQ, qui ne peut préciser quand il entendra les écoles privées et publiques.
La Fédération des commissions scolaires sait d'ores et déjà que son rôle risque d'être revu, à la suite de la réingénierie de l'État. Mais selon Denis Pouliot, son porte-parole, rien n'est encore prévu quant aux modalités entourant d'éventuelles consultations sur le financement des écoles primaires et secondaires. Denis Pouliot le répète : "Dans un contexte de compressions budgétaires, le gouvernement devrait avant tout financer son système public d'éducation."
La Fédération offre au ministre de l'Éducation sa collaboration pour analyser les avenues menant à l'amélioration du système. "Si le ministère veut échanger, on est ouvert", soutient Denis Pouliot.
Par la bouche de son porte-parole, Auguste Servant, la Fédération des établissements d'enseignement privés rappelle que "le financement du privé est à la remorque du public, en vertu de la Loi sur l'enseignement privé". En clair, toute hausse du financement ici se traduit par une hausse du financement là.
Mais voici que les écoles publiques des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches viennent de lancer une offensive publicitaire pour vanter leurs mérites et tenter de gagner du terrain sur les écoles privées, qui leur ravissent 16 % de leurs élèves chaque année. Les parents en sont souvent peu conscients, mais pour chaque enfant qui quitte l'école publique, il faut soustraire 5000 $ à la subvention du ministère de l'Éducation.
La commission scolaire des Découvreurs, elle, voit partir 28 % de ses élèves du primaire vers les écoles secondaires privées de son territoire (le collège de Champigny, Jésus-Marie, le Séminaire Saint-François, le collège Saint-Augustin, l'école Mont-Saint-Sacrement, le Séminaire des Pères Maristes).
Les écoles privées du Québec sont subventionnées à plus de 50 % par l'État, ce qui fait de la province la plus généreuse au Canada. Chaque école secondaire privée reçoit ainsi 3300 $ par élève. "Le public est voué à toujours se battre", constate Pâquerette Gagnon, directrice générale de la CS des Découvreurs. Sa commission scolaire est plus affectée que d'autres par la désaffection de ses élèves vers le privé, parce que les parents sont à l'aise financièrement. "Ils ont les moyens de leurs choix", dit-elle.
Dans un contexte de déclin démographique, le réseau public en arrache. D'autant plus que les polyvalentes d'il y a 30 ans ont laissé un mauvais souvenir à certains parents qui se sont juré de ne jamais y envoyer leurs enfants. Or, les écoles publiques se sont améliorées, elles offrent des programmes sur mesure, de l'encadrement et des activités parascolaires variées. "Il faut travailler sur les perceptions, résume Pâquerette Gagnon. On n'a rien à envier aux écoles privées, sauf leur réputation."

»» PQ - congrès d'orientation
La vie avant l'an 1
Michel David
Le Devoir jeudi 2 octobre 2003
À l'été 1973, Jacques Parizeau était en vacances au Mexique quand un appel téléphonique de Louis Bernard l'informa que la direction du PQ travaillait à l'élaboration d'un budget de l'an 1. «J'étais en chr... », a-t-il confié à son biographe Pierre Duchesne.
Ce qui devait arriver arriva. Lors du débat télévisé l'opposant à Raymond Garneau, alors ministre des Finances dans le gouvernement Bourassa, M. Parizeau s'embourba dans une histoire de coefficient d'élasticité, et ce qui aurait dû être le procès de la gestion du gouvernement libéral devint celui du projet souverainiste.
Dans le texte qu'il a fait publier dans les journaux de mardi, François Legault attribue l'échec de 1973 à l'improvisation et propose de reprendre l'exercice à tête reposée. Il n'a pas à s'inquiéter: si cela peut permettre de détourner l'attention d'une «réingénierie» qui s'annonce pour le moins houleuse, les libéraux seront certainement disposés à lui laisser tout le temps nécessaire.
Coïncidence, un de ceux qui avaient aidé M. Garneau à préparer le débat de 1973 était un jeune sous-ministre nommé Michel Audet, aujourd'hui ministre du Développement économique et régional dans le gouvernement Charest.
Au delà de ces considérations stratégiques, la proposition de M. Legault pose encore une fois une question fondamentale, qui revient périodiquement: le PQ doit-il d'abord être le véhicule d'un «projet de société» résolument social-démocrate ou consacrer l'essentiel de ses énergies à la création d'un pays dont on définira les orientations quand la souveraineté sera chose faite?
Selon M. Legault, un projet de budget permettrait de démontrer les «véritables priorités» d'un gouvernement de l'an 1. Bien sûr, on peut commencer à en débattre, mais est-il vraiment indispensable d'établir dès maintenant quelle proportion du budget serait consacrée à la lutte contre la pauvreté par rapport à la défense?
Si elle y est sympathique, la gauche n'a pas le monopole de la souveraineté. Attirer les altermondialistes au PQ implique-t-il de s'aliéner les nationalistes de droite, que le «modèle péquiste» indispose presque autant que le fédéralisme? Bref, faut-il prendre le risque de faire éclater la «coalition» souverainiste? Au moment où le PLQ semble vouloir évacuer le centre, ne vaudrait-il pas mieux s'y installer?
Quand M. Legault écrit que «certains militants» pourraient s'opposer à ce «qu'on clarifie les choix de société qui seront faits au lendemain de la souveraineté», il sait parfaitement que son chef est du nombre. Et qu'il est loin d'être le seul. D'ailleurs, en toute logique, comment peut-on clarifier aujourd'hui des choix qui seront faits seulement demain?
Dans la perspective de la course à la succession de Bernard Landry, le candidat Legault a certainement avantage à miser à fond sur la social-démocratie, comme sur une souveraineté soulagée de l'encombrant partenariat. Il y aura cependant une vie entre le congrès au leadership et l'an 1. Et aussi des élections. Sans parler d'un référendum.
***
Dans les commentaires qu'il a émis mardi à l'occasion de la publication de la synthèse des opérations financières, le ministre des Finances, Yves Séguin, a pratiquement confirmé l'analyse de M. Legault, selon qui les «gains d'efficacité» résultant de la «réingénierie» ne permettront jamais de réaliser les économies de trois milliards qui seront nécessaires pour équilibrer le budget de l'année 2004-05 sans toucher à la Santé, l'Éducation, la Famille et la Solidarité sociale. À moins, évidemment, de couper de moitié les budgets de tous les autres ministères.
On verra au printemps prochain comment le gouvernement s'y prendra pour résoudre un problème que M. Séguin, dans son rapport de mars 2002, jugeait lui-même insoluble tant que l'équilibre fiscal entre le gouvernement fédéral et les provinces ne sera pas rétabli.
Pour M. Legault, on le sait, la solution ne peut venir que de la souveraineté, qui permettra au Québec de disposer de la totalité de ses impôts et d'établir seul ses priorités. Il y a cependant un corollaire implicite à cette proposition: pour respecter son engagement social-démocrate, un gouvernement péquiste élu dans le cadre constitutionnel actuel serait forcé d'augmenter massivement les impôts.
Remarquez, c'est précisément ce que M. Legault plaidait auprès de ses collègues du cabinet Landry l'an dernier. Sinon, il estimait impossible de remettre à flot le système de soins de santé. M. Legault proposait de faire le «pari de la vérité», mais le premier ministre Landry et sa ministre des Finances, Pauline Marois, jugeaient cette franchise suicidaire à la veille des élections. Rien n'indique encore qu'ils aient changé d'avis.
***
Le PQ est tellement absent de l'actualité ces jours-ci qu'il faut sans doute se réjouir de cette participation de M. Legault à la «saison des idées», mais il pourrait être plus explicite à propos de ses propositions si son rôle de porte-parole du PQ en matière de finances, qui lui assure une visibilité dont Mme Marois est désormais privée, ne lui imposait aussi certaines contraintes.
Quand il écrit aux journaux pour dénoncer les politiques budgétaires du gouvernement et proposer des voies alternatives, est-ce le candidat à la succession de M. Landry ou le critique de l'opposition officielle qui tient la plume? Cette confusion, qui l'empêche de mettre toutes les cartes sur table, demeurera tant que M. Landry ne dira pas clairement s'il sera là ou non aux prochaines élections. Porte-parole en matière d'éducation, Mme Marois aurait le même problème si, par exemple, elle favorisait l'indexation des droits de scolarité.
Heureusement, la présence de Landry n'empêche pas le divertissant picossage auquel se livrent les candidats à sa succession. Le dernier paragraphe du texte de M. Legault, dans lequel il reproche à Mme Marois de faire des «compromis sur la souveraineté» en proposant d'hypothétiques référendums sectoriels, n'ajoutait rien à sa démonstration, mais la tentation était trop forte.
Si M. Legault avait vraiment voulu être méchant, il aurait souligné que Claude Morin a applaudi à la proposition de sa rivale, mais il y a des coups qui sont vraiment trop bas.

»» observatoire de la mondialisation
La mondialisation, une priorité ?
Renaud Blais, Militant altermondialiste
Le Devoir jeudi 2 octobre 2003
Lettres: Québec, le 26 septembre 2003
De l'avis de bien du monde, le précédent gouvernement du Québec avait le projet de créer un observatoire «péquiste» de la mondialisation, ce qui justifie grandement la pertinence du choix du gouvernement actuel de ne pas le financer. Le projet du gouvernement précédent était beaucoup trop partisan pour devenir réellement crédible. Pour être viable et utile, un observatoire de la mondialisation doit être financé par l'État, oui, mais les orientations de ces observations ne doivent pas être celles d'un gouvernement. Surtout que nos gouvernements, quelle que soit leur couleur, sont tous des promoteurs de la libéralisation des échanges. Ils ne peuvent donc pas avoir un point de vue objectif sur les effets de la mondialisation.
Comment un observatoire de la mondialisation pourrait-il éventuellement démontrer à un gouvernement qu'il n'avait pas raison de signer un traité de libre-échange si cet observatoire est complètement redevable à ce même gouvernement ? Contrairement à un observatoire de la mondialisation issu de la société civile, qui aurait les coudées franches par rapport au gouvernement, celui créé par un gouvernement n'aurait aucune crédibilité.
Un véritable observatoire neutre de la mondialisation mijote déjà chez des acteurs de premier plan de la société civile. Pour être neutre, cet observatoire devrait étudier les effets de la mondialisation sur tous les groupes de la population. Et si, comme nous, les tenants de l'autre mondialisation, le croyons, les merveilleux effets de cette mondialisation se limitent à une uniformisation des cultures, des moyens de production et des produits de consommation, etc., et, surtout, si le modèle néolibéral de la mondialisation ne profite qu'à un groupe très limité d'entreprises transnationales qui refusent de plus en plus de payer des impôts, un observatoire gouvernemental de la mondialisation est une dépense qu'il faut couper. Tant pis pour les amis du pouvoir qui souhaitaient se construire un sénat pour se distraire pendant leur retraite.

»» public-privé
Porte ouverte à la relance des petites centrales privées
Louis-Gilles Francoeur
Le Devoir jeudi 2 octobre 2003
L'exercice de «réingénierie» en cours dans les hautes sphères de la fonction publique québécoise estime que la construction de 50 petites centrales hydroélectriques constitue un modèle à suivre en matière de «partenariat d'affaires public-privé», ce qui ouvre la porte à une relance de ce programme gouvernemental enterré par le gouvernement précédent.
C'est ce que révèle le document intitulé Le partenariat d'affaires public-privé (PAPP), recueil de projets, présenté jeudi dernier au cénacle de la haute fonction publique, formé des sous-ministres adjoints et associés ainsi que des présidents et gestionnaires de haut niveau de plusieurs organismes publics. La présentation de ces modèles à suivre a été faite par la sous-ministre responsable de la «réingénierie», Louise Pagé. Celle-ci n'aurait pas réussi, selon le quotidien Le Soleil, à dissiper le malaise de plusieurs hauts fonctionnaires à l'endroit des orientations radicales définies dans La réingénierie de l'État, une nécessité.
La construction de 50 petites centrales de moins de 25 mégawatts n'est pas présentée dans ce document comme un projet sur le point d'être officiellement lancé par le ministère des Ressources naturelles, cité comme référence dans ce dossier. Mais la place exceptionnelle que le projet y occupe, soit le premier modèle à suivre en matière d'énergie, prélude à l'évidence de la relance de la production privée au moyen de petites et moyennes centrales par le gouvernement Charest.
Il faut se rappeler que le programme électoral des libéraux de Jean Charest proposait de relancer la production privée au moyen de petites centrales, un programme interrompu par le gouvernement péquiste de Bernard Landry en décembre dernier après que des dizaines d'artistes et d'intellectuels du Québec se furent mobilisés pour y faire échec au sein du mouvement Adoptez une rivière. À ce propos, ce mouvement s'est transformé au cours des derniers mois en une fondation militante, la Fondation Rivières, dont l'impulsion financière de départ a été donnée par le comédien Roy Dupuis, dont on connaît cependant moins la fibre environnementale. La naissance de cette fondation sera d'ailleurs annoncée ce matin à la Biosphère, à Montréal.
Le document présenté aux sous-ministres la semaine dernière précise, comme à regret, qu'«à ce jour, trois projets de construction de nouvelles centrales sur des sites existants ont été retenus», ce qui est sensiblement moins que le bassin de 50 projets que le ministère des Richesses naturelles pourrait lancer.
Le gouvernement péquiste avait d'entrée de jeu proposé de réaliser 36 projets de petites centrales privées. Mais après consultation des autres partenaires gouvernementaux, y compris le ministère de l'Environnement et certains responsables de la faune, la liste avait été prudemment ramenée à 14 projets. L'appel d'offres qui devait cibler ces projets n'en a finalement retenu que trois après que Québec eut décidé de mettre un terme abrupt à l'aventure.
Pour le gouvernement Charest, il s'agit néanmoins d'un exemple de programme gouvernemental qui pourrait être relancé pour le plus grand profit des promoteurs privés et publics. On y précise que les projets de 25 mégawatts auraient une durée de 20 ans et que le gouvernement retirerait des redevances de la location de ses forces hydrauliques alors qu'Hydro-Québec pourrait acheter la totalité de cette production. Quant aux projets de 25 à 50 mégawatts, eux aussi réservés au secteur privé par l'ancien gouvernement, on précise que les MRC pourraient y investir jusqu'à 49 % des fonds requis, ce qui en laisserait le contrôle aux promoteurs privés. Le document précise que les éventuels partenaires privés pourraient être des sociétés comme «Axor, Boralex, Hydromega, G.P. inc., etc.».
Est-ce à dessein ou un effet du hasard ? Toujours est-il que le document d'orientation gouvernemental ne cite pas l'exemple d'Hydro Ontario, dont la majeure partie des opérations a été privatisée, ce qui a provoqué une escalade des prix et une rareté croissante de l'énergie dans cette province parce que les acteurs privés n'investissent que sur des perspectives de rendement à court terme, contrairement aux sociétés d'État.
Au Québec, on retrouve parmi les anciens promoteurs de la privatisation d'Hydro-Québec certains consultants privés très proches de la ministre responsable de la «réingénierie», Monique Jérôme-Forget. Plusieurs grands groupes financiers, qui gravitent autour de ces firmes de consultants, rêvent de mettre la main sur les actifs d'Hydro-Québec, en tout ou en partie, et ce, depuis des années. Ces groupes d'intérêt comptent sur de puissants alliés politiques pour élargir les brèches percées dans le monopole de la société d'État par le gouvernement Bouchard au profit des promoteurs de centrales privées.
L'élargissement de la production privée à des projets de taille aussi importante que 50 MW a créé une sérieuse brèche dans le monopole historique de la première société d'État des Québécois, d'autant plus qu'Hydro-Québec s'est fait interdire de participer aux appels d'offres sur ces projets... au nom de la saine concurrence ! Le nouveau monopole créé par les péquistes au profit des entrepreneurs privés sur ces projets de centrales hydroélectriques de taille intermédiaire n'est tempéré que par une mécanique d'appels d'offres qui est réservée aux membres de ce club sélect.
Le document d'orientation présenté la semaine dernière à la haute fonction publique mentionne aussi comme exemple de partenariats d'affaires public-privé en matière d'énergie la centrale au gaz naturel de Waterloo. Celle-ci s'alimente avec les biogaz provenant de deux sites d'enfouissement locaux de déchets domestiques. On y précise que le partenaire privé a été responsable de la conception, de la construction, du financement et, depuis, de l'exploitation de la centrale alors que la municipalité touche des redevances de la vente d'électricité.
Curieusement, beaucoup plus près de Québec, soit à Montréal, il existe un partenariat identique qui fonctionne depuis des années sur le site de l'ancienne carrière Miron, ce que les auteurs du document d'orientation ignorent visiblement.

»» biotechs
Biotechs : Le règne du Québec pourrait être menacé par la réingénierie
Marianne White
Le Soleil jeudi 2 octobre 2003
Le Québec continue de garder la position de tête au pays dans le secteur des biotechnologies, mais la province pourrait se faire doubler si le gouvernement libéral applique un régime minceur à ses programmes de soutien à l'innovation et à la recherche.
Cette sonnette d'alarme a été tirée hier à Québec par la présidente et chef de la direction de la firme ontarienne Macdonald & Associates, Mary Macdonald, lors d'une conférence présentée dans le cadre de BioContact, un des plus importants rassemblements annuels dans le domaine des biotechnologies.
"Nous allons suivre de très près ce qui va se passer au Québec avec le changement de gouvernement car l'industrie pourrait être déstabilisée", a indiqué Mme Macdonald, une sommité canadienne en matière de capital de risque.
Depuis le début de l'année, plus de 60 % des investissements canadiens de capital de risque en sciences de la santé ont été effectués au Québec, grâce en bonne partie aux généreuses politiques gouvernementales en matière de fiscalité.
Or, le gouvernement libéral a annoncé dans son discours du budget un réexamen général de l'aide de l'État à l'initiative entrepreneuriale touchant son soutien à l'innovation et à la recherche, de même que son aide à l'expansion et à l'investissement.
Il a également remis en cause les bras d'intervention économique de l'État, comme la Société générale de financement (SGF) et les sociétés Innovatech.
De plus, dans son premier budget, le ministre des Finances, Yves Séguin, a réduit de 12,5 % les crédits d'impôt pour la recherche et le développement (R&D) afin de récupérer 63 millions $ annuellement.
"Ce serait tragique pour l'industrie québécoise de perdre sa position de tête ainsi que son momentum", a dit Mary Macdonald.
Elle n'est pas la première à dénoncer la situation qui prévaut au Québec. L'incertitude a rapidement gagné le milieu de la recherche et du développement à la suite du discours budgétaire et l'industrie réclame d'une même voix que le gouvernement québécois donne rapidement une indication claire de ses orientations.
Les entreprises craignent que ces mesures, ainsi que l'absence d'initiatives en matière d'innovation et de financement, fragilisent l'industrie québécoise des biotechnologies à un moment clé de son évolution.
Bien que les biotechnologies aient connu un essor considérable ces dernières années au Québec, plusieurs de ces mêmes entreprises se trouvent dans une situation précaire sur le plan financier et la recherche de capital demeure difficile.
Ainsi, selon des données publiées par la firme Macdonald & Associates, les investissements en capital de risque ont continué de baisser au Canada depuis le début de l'année, se chiffrant à 212 millions $ au deuxième trimestre. La dégringolade devrait stopper d'ici le début de 2004, a avancé Mary Macdonald.
La grosse part des investissements est allée aux entreprises qui se consacrent à la recherche de nouveaux médicaments (32 %) et à la mise au point de tests diagnostiques (37 %).
À l'instar des deux dernières années, les sociétés de capital de risque continuent de financer des projets dans lesquels elles sont impliquées, plutôt que de se lancer dans de nouvelles aventures.
Fonds institutionnels
Par ailleurs, les données publiées par la firme ontarienne sont venues montrer que, hormis les politiques fiscales gouvernementales, le Québec compte également sur la constance des grands fonds institutionnels qui ont continué d'investir malgré une conjoncture économique incertaine.
Ainsi, le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ) est l'investisseur le plus important au pays dans le domaine des sciences de la vie, suivi de près par Desjardins Capital de risque, les Innovatech et la Banque de développement du Canada (BDC).
MWhite@lesoleil.com

»» biotechs
D'ex-employés de BioChem en appellent à Allan Rock
Sylvain Larocque
PC La Presse jeudi 2 octobre 2003
Ottawa - La relance du laboratoire lavallois BioChem Pharma, fermé le mois dernier par la multinationale britannique Shire, est entre les mains du ministre de l'Industrie, Allan Rock, ont soutenu hier des ex-employés, appuyés par le Bloc québécois.
"Allan Rock dispose d'un levier important considérant que Shire Pharmaceuticals n'aurait toujours pas rempli ses engagements pris auprès du gouvernement fédéral lorsqu'elle a fait l'acquisition du centre de recherche de Laval en 2001", a déclaré le député bloquiste Paul Crête, en conférence de presse à Ottawa.
Accompagné de trois chercheurs qui ont perdu leur emploi avec la fermeture de BioChem Pharma, M. Crête a demandé au ministre Rock de faire pression sur Shire afin qu'elle cède la propriété intellectuelle sur les molécules développées à Laval mais qui sont encore à plusieurs années de l'étape de la commercialisation.
M. Crête soutient que cinq ou six sociétés de capital-risque, dont le Fonds de solidarité de la Fédération des travailleurs du Québec (Fonds FTQ), sont prêts à investir des millions pour relancer le laboratoire lavallois, qui a mis au point le 3TC, le médicament le plus utilisé au monde dans la lutte contre le VIH/sida.
"L'argent n'est pas un problème", a assuré le député Crête, en soulignant qu'aucune relance ne serait possible sans cession de la propriété intellectuelle par Shire.
Cette cession des brevets apparaît réalisable puisque la firme britannique souhaiterait désormais concentrer ses investissements en recherche et développement sur des projets rendus à un stade avancé.
Le virologue Jean Bédard, présent à la conférence de presse, a expliqué que lui et ses collègues veulent poursuivre le développement des projets qui en sont à des stades plus précoces. "Certains sont très prometteurs, a-t-il estimé. (...) Si le ministre Rock laisse ce noyau de chercheurs s'éparpiller, il sera alors extrêmement difficile par la suite de reconstruire à partir de zéro."
Selon des sources citées par un quotidien montréalais, on compterait parmi les autres partenaires d'une éventuelle relance la Caisse de dépôt et placement du Québec, Innovatech, Desjardins capital de risque et MDS. Hier, le Fonds FTQ a justement annoncé la création d'un fonds spécial de 200 millions de dollars destiné aux entreprises québécoises des sciences de la vie et des biotechnologies, en partenariat avec MDS.
Vendredi dernier, le Fonds FTQ et ses partenaires ont indiqué à Shire qu'ils souhaitaient procéder à une "vérification scientifique diligente" des actifs du laboratoire lavallois, ce qui constitue la première étape en vue d'une éventuelle offre d'achat.
Au cabinet d'Allan Rock, il a été impossible d'obtenir une réaction à la requête du Bloc québécois.

»» biotechs
Le Fonds FTQ, MDS et Desjardins investissent en biotechnologie
Karine Fortin
PC La Presse jeudi 2 octobre 2003
L'INDUSTRIE québécoise des sciences de la vie bénéficiera d'argent neuf. Le Fonds FTQ et MDS Capital Corporation ont en effet annoncé hier qu'ils unissaient leurs ressources afin d'offrir 200 millions de dollars aux entreprises de ce secteur.
Pour sa part, Desjardins Capital de risque a laissé savoir qu'elle comptait investir 100 millions dans des sociétés spécialisées en biotechnologie et en sciences de la santé au cours des deux prochaines années.
De passage à Québec pour le symposium BioContact, le PDG du Fonds FTQ, Pierre Genest, a rencontré les médias pour discuter de l'alliance stratégique conclue avec l'américaine MDS dont la mission est de travailler à "l'amélioration de la santé par la science".
Afin de soutenir les entreprises qui en sont à leur deuxième ou troisième ronde de financement, les deux organismes ont mis sur pied deux fonds distincts qui travailleront de concert. Le plus gros de ces fonds sera administré à Toronto et comprendra environ 150 millions fournis par MDS. L'autre sera géré et capitalisé par le Fonds FTQ qui y injectera 50 millions.
Chacune de ces organisations aura un droit de participation sur les projets de l'autre. S'ils décident de collaborer, les deux fonds investiront en proportion de leur engagement initial, c'est-à-dire que MDS fournira 75 % du capital tandis que le Fonds FTQ mettra 25 %.
"Nous voulions garder la possibilité de ne pas participer aux mêmes projets pour des raisons de concurrence, a expliqué M. Genest en entrevue téléphonique. Par exemple, si MDS veut investir dans une entreprise qui fabrique des coeurs artificiels en Colombie-Britannique et qu'on a dans notre portefeuille une société québécoise qui fait la même chose, on n'embarquera pas."
En s'associant avec MDS, le Fonds espère attirer au Québec des firmes de capital-risque américaines. "Cela fait des années qu'on essaie de les convaincre mais ce n'est pas facile. MDS a beaucoup de dossiers et elle est déjà très liée avec des fonds des États-Unis", a dit M. Genest.
D'autres gros investisseurs ont témoigné de l'intérêt pour les nouveaux fonds et pourraient s'y joindre d'ici Noël. L'objectif avoué de M. Genest et de son équipe est d'amasser 300 millions. Le Fonds FTQ continuera par ailleurs à suivre séparément la cinquantaine d'entreprises québécoises de sciences de la vie dans lesquelles il a déjà investi.
Desjardins Capital de risque a elle aussi l'intention de participer à l'essor du secteur prometteur des biotechnologies. Hier, à Québec, le vice-président responsable du secteur des sciences de la santé, Jose Larrea, a d'ailleurs laissé savoir que la société investirait plus de 100 millions dans ce secteur au cours des deux prochaines années.
Depuis le début de 2003, le gestionnaire de fonds de capital-risque du Mouvement Desjardins a annoncé des investissements totalisant 11,5 millions dans quatre entreprises spécialisées dans le secteur de la santé. Quelque 20 millions supplémentaires devraient être placés au cours des prochaines semaines.

»» biotechs
Le défi de la durée
Partis de rien en biotech, les Québécois possèdent aujourd'hui un patrimoine collectif d'une centaine de PME
François Arcand
L'auteur est un homme d'affaires cofondateur et ex- directeur général de la biotech Medicago.
La Presse jeudi 2 octobre 2003
MONSIEUR DANIEL Johnson, deuxième du nom, a résolument engagé le gouvernement du Qué bec dans la construction d'un secteur biotech. C'était en 1992, il était président du Conseil du Trésor; il confia 300 millions de dollars au docteur Coupal pour fonder l'investisseur Innovatech.
Les gouvernements suivants ont élaboré une formidable machine à créer des entreprises de nouvelle économie. Partis de rien en biotech, les Québécois possèdent aujourd'hui un patrimoine collectif d'une centaine de PME, des milliers d'emplois, une position dominante au Canada et de bonnes chances de bénéficier du siècle biotech, plutôt que de seulement le subir comme importateur.
Le "gouverner autrement" sera-t-il le modernisateur ou le liquidateur de ces acquis collectifs?
Règles du jeu biotech - Choisissez votre stratégie gagnante.
Première formule: avec le gisement inventif des meilleures universités, vous capturez subventions et contrats de recherche fédéraux en santé, défense, énergie, environnement, agriculture. Conséquemment, votre territoire est prospecté en permanence par les grands financiers du monde. En prime, vous bénéficiez du plus dynamique marché boursier de la planète. Résultat: en 20 ans, vous avez créé Amgen, Biogen, Genentech, IDEC, etc. (si vous n'habitez pas Boston, San Diego ou San Francisco, passez au paragraphe suivant).
Deuxième formule: l'État compense pour vos désavantages stratégiques, en continu durant 20 ans. Tous les biopôles, de la Bavière à l'Iowa, d'Australie à l'Île-de-France, du New Jersey à Halifax, Ottawa, Toronto, Calgary et Vancouver, tous ont recours à la seconde formule.
Il n'y a pas de troisième formule.
Comme des pommiers
On devine aisément l'utilité et la profitabilité d'un médicament anticancéreux plus efficace, d'un fraisier qui résiste aux premières gelées ou d'une plante qui dépollue les sols industriels. On comprend aussi qu'il faille du temps pour mettre au point ces merveilles. La biotech est un verger: dix étés sans pommes, puis c'est l'abondance.
Amgen et Biogen ont mis 15 ans pour mettre en marché leurs médicaments et, soudainement, devenir les égales des grandes pharmaceutiques. Monsieur Bellini et al auront mis 12 ans pour transformer une molécule de l'Institut Armand-Frappier en richesse de 5,9 milliards de dollars. Le Québec aura mis 10 ans pour attirer chez nous les étrangères Conjuchem, Methylgene et DSM, encourager la recherche des grandes pharmaceutiques et établir notre propre secteur biotech.
Premiers fruits
Le verger biotech des Québécois prospère.
BioChem Pharma fut, à ce jour, notre plus beau succès en Sciences de la vie. Le Québec l'a accompagnée: cession de technologies, Régime d'épargne actions (RÉA), crédits d'impôt à la recherche, financement par la Caisse de dépôt et le Fonds de Solidarité, etc.
En retour, BioChem a livré au monde le 3TC, un médicament qui harnache le fléau du Sida, en attendant que d'autres y trouvent une cure. La montée progressive de ses actions aura contribué aux rendements du Fonds et de la Caisse, financé le fonds génomique privé GeneChem (1997) et nourri la plus récente initiative de monsieur Bellini qui, avec Power Corporation, propulse la québécoise Neurochem vers les ligues majeures. BioChem a donné du travail et formé des centaines de Québécois, plusieurs amenant leur expérience à la tête d'entreprises en croissance comme Aeterna, Medicago, Phytobiotech et bien d'autres.
Et ensuite? Réparer la moelle épinière des accidentés (Bioaxone)? Soigner les maladies propres au vieillissement (Chronogen)? Repérer des polluants avec des puces biologiques (IatroQuest)? Produire des bio-médicaments dans la luzerne (Medicago)? Détruire des bactéries insensibles à la pénicilline (Phagetech)? Ou Caprion, Nexia, Phagetech, Theratechnologies?
Une part importante de ce verger appartient aux Québécois, par l'intermédiaire de créatures plus ou moins gouvernementales (Caisse, Fonds, Innovatech, SGF). Voyons quel jardinier sera monsieur Charest.
Liquider autrement?
Des facteurs budgétaires ou idéologiques pourraient mener à une diminution abrupte du soutien financier à la biotech (crédits d'impôt, garanties de prêts, investissements; exemptions fiscales aux fonds de travailleurs).
Un tel bris de continuité déclenchera une hécatombe chez des entreprises biotech dont la majorité manquera d'argent dans moins de 12 mois. Pour un adulte mûr et autonome comme le BioChem de 2001, le secteur compte une dizaine de brillants diplômés sans revenus (compagnies publiques avec produits en phase clinique avancée), une trentaine d'adolescents habitant chez leurs parents (sociétés privées avec technologie efficace, prototypes) et un troupeau d'enfants au primaire et au secondaire, talents à l'état brut.
Sans mesures de transition, ce verger pourrira sur pied- rapidement- ou sera vendu comme bois de chauffage. Une liquidation ordonnée du secteur biotech serait la seule façon de récupérer un peu de la valeur financière, sociale et scientifique accumulée par les Québécois depuis 1992.
Moderniser autrement?
La modernisation de notre machine à créer des entreprises biotech répondra à un besoin criant. Affaiblie par la sécheresse boursière, elle se retrouve congestionnée par les entreprises créées autour de 1995 qui, en bloc, passent à l'adolescence. On s'attendait à ce que les Fonds, Caisse et autres SGF prennent plus souvent le relais des démarreurs comme T2C2 ou Innovatech. Or ces derniers se retrouvent seuls à soutenir leur progéniture, loin en aval de leur zone de confort, si bien qu'ils ne font plus leur travail naturel (pratiquement pas de compagnies créées depuis 2001). Notre système de création de richesse ne s'est pas adapté à l'évolution du secteur, et il emprisonne à l'école primaire ses adolescents surdoués- ça piétine, ça s'étiole.
Voici quatre suggestions pour que les modernisateurs fassent fructifier nos futurs BioChem, nos Alcan et Bombardier du siècle biotech.
Conservez les outils de démarrage (Innovatech, crédits d'impôt, CQVB). Le privé n'a ni patience ni courage de financer la métamorphose d'une découverte scientifique en technologie efficace. Mais débureaucratisez les Innovatech, donnez-leur agilité et audace en plaçant sur leurs conseils des experts internationaux.
Les financements de deuxième ronde et les acquisitions/fusions sont trop rares: facilitez les partenariats public/privé en partageant, par concours, les crédits fiscaux entre nouveaux fonds privés et syndicats. Encouragez les investissements étrangers par prêts appariés (Bio-levier a- trop discrètement- recueilli plus de 100 M $ hors-Québec). Maintenez l'action structurante de SGF-Santé, notamment à l'international.
Insufflez cohésion et responsabilité: objectifs nationaux sectoriels; évaluation annuelle de l'efficacité administrative (rapidité d'exécution), de la richesse créée (brevets, alliances, avancement clinique, valeur des actions, etc.). Désignez un meneur (SGF, Caisse de Dépôt?).
Faites jouer tout votre poids à Ottawa pour rendre plus fluide le capital des compagnies les plus mûres (rumeur outaouaise: actions accréditives!).
Cette modernisation préparera le Québec à participer à une reprise des marchés boursiers et à profiter des effets du pactole fédéral (11 milliards de recherche fondamentale sous monsieur Chrétien; monsieur Martin parle déjà de transfert technologique biotech).
Au moment de moderniser ou liquider, j'invite mes collègues fondateurs et dirigeants d'entreprises à faire entendre leur voix, à montrer comment la biotech sert et servira la santé, la prospérité des Québécois. Souhaitons que monsieur Charest donne à la biotech un peu de la résilience et de la patience qui l'ont mené au fauteuil de premier ministre.

»» PLQ - la santé
Philippe Couillard - Quitte ou double
Martine Turenne
L'Actualité, n° Vol: 28 No: 16 15 octobre 2003
Afin de devenir ministre de la santé, il a rangé pour de bon son bistouri. Portrait d'un surdoué que certains voient déjà comme un successeur de Jean Charest.
À la première des Invasions barbares, avec ses scènes apocalyptiques d'hôpital, le premier ministre Jean Charest a déclaré que le film de Denys Arcand illustrait bien les problèmes des urgences. Son ministre de la Santé, Philippe Couillard, a plutôt avancé qu'il s'agissait d'une oeuvre "sur la condition humaine".
"C'est lui qui a eu la phrase de premier ministre", dit le chroniqueur politique Michel C. Auger.
Nouveau venu en politique, Philippe Couillard semble parfois plus expérimenté et habile que son chef, pourtant un vieux routier. Au sein d'un gouvernement marqué par une valse-hésitation dans plusieurs dossiers au cours de ses premiers mois au pouvoir, Philippe Couillard s'est montré rassurant, posé, calme, réussissant un "sans-faute", selon bon nombre d'amis aussi bien que d'adversaires. "Il n'a pas dit de bêtises et ne s'est pas engagé dans des choses farfelues", constate André-Pierre Contandriopoulos, professeur d'administration de la santé à l'Université de Montréal.
Homme costaud, voire un peu rond, à la tête bouclée et aux yeux bleus perçants, Philippe Couillard dirige le ministère le plus important du gouvernement. Il a un budget de 19,1 milliards de dollars à gérer, une réforme majeure à mettre en branle dès cet automne, un système de santé à remettre sur les rails tout en le maintenant public et universel. "Il n'y a pas beaucoup de gens plus qualifiés que lui pour faire la job. Reste à savoir si elle est réaliste", dit son ancien patron, Jean-Pierre Chicoine, directeur général du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS), où le neurochirurgien a pratiqué jusqu'à la veille du déclenchement des dernières élections.
Cet été, le nouveau ministre a fait la tournée des hôpitaux, écoutant les doléances de chacun. Avec les infirmières, sceptiques et épuisées, il s'est montré compatissant et compréhensif. "Je sais que ce n'est pas facile, je suis derrière vous, soyez patientes", leur a-t-il dit. Aux médecins de famille, il a promis des soins de première ligne plus accessibles pour leurs patients; aux chirurgiens, plus de temps pour opérer; aux gestionnaires, un système cohérent et efficace. "Couillard a donné un sentiment de confiance aux gens du réseau de la santé, et c'est énorme", dit André-Pierre Contandriopoulos.
Il semble aussi être dans les bonnes grâces de la population, d'après Jean-Marc Léger, président de Léger Marketing. Dans un sondage réalisé du 20 au 24 août, 35% des Québécois estimaient que le ministre Couillard réussira à faire mieux que ses prédécesseurs. "C'est beaucoup, dit Jean-Marc Léger. Couillard jouit d'un préjugé favorable. On a l'impression que le ministre fait son travail."
Louise Harel, porte-parole de l'opposition péquiste en matière de santé, avoue que sa tâche de mettre à mal les décisions de son adversaire sera très "challengeante". Les deux élus se sont affrontés durant 11 heures en juin, lors du dépôt des crédits. Philippe Couillard avait d'entrée de jeu habilement souligné "la carrière exceptionnelle et l'extraordinaire contribution de Louise Harel à la vie politique québécoise". Irrésistible.
"C'est un homme charmant, cultivé, qui a un idéal, dit la députée d'Hochelaga-Maisonneuve. Je me demande ce qu'il fait au Parti libéral. Il a une pensée sociale-démocrate et serait bien mieux avec nous."
Si Couillard partage effectivement certains idéaux sociaux-démocrates, comme la gratuité des soins de santé, il reste profondément libéral. Il ne croit pas, par exemple, que les garderies à cinq dollars soient une panacée ni que l'État doive prendre en charge tous les besoins des citoyens. Il a toujours été fédéraliste, même à 20 ans. Ce qui, à la fin des années 1970, n'était pas rien. Il se dit très à l'aise avec les décisions de son gouvernement. "Quand on entre en politique, ce n'est pas pour faire un one man show", dit-il alors que nous nous trouvons au restaurant de l'Assemblée nationale, quelques minutes avant le dépôt des crédits. "Il faut être solidaire. C'est un principe cardinal pour moi."
Louise Harel n'aurait pas changé un iota aux discours du ministre, axés sur les soins de première ligne, prononcés en mai devant le personnel des CLSC, puis des hôpitaux. Elle a surtout apprécié qu'il admette, en commission parlementaire, que l'amélioration de la situation des urgences, cet été, était due aux décisions prises par le gouvernement Landry. "Il n'est pas partisan", en conclut Louise Harel.
"Je suis partisan, rétorque le ministre. Mais autant je suis prêt à dire que le précédent gouvernement a parfois pris de bonnes décisions, autant je dénonce ses monstrueuses conneries, dont celle d'avoir presque fermé les facultés de médecine!"
La décision de réduire, à partir de 1995, les admissions dans les facultés de médecine alors que le dixième des médecins et infirmières du Québec étaient poussés à la retraite, Philippe Couillard ne la digère pas. "Décision absurde, malheureuse, inappropriée", "catastrophe insondable", "erreur historique", aucune épithète ne semble assez forte pour qualifier cette situation unique dans le monde occidental. Il est devenu ministre de la Santé l'année même où la cohorte de nouveaux diplômés en médecine est la plus faible des 10 dernières années (326 en 2003, 100 de moins qu'en 1997). "Le PQ doit des excuses à la population du Québec, estime-t-il. Un mea-culpa doit être fait. Mais on ne demande pas beaucoup à Landry ou à Marois de s'expliquer."
Philippe Couillard a vécu intimement les conséquences de cette décision. Contrairement à la majorité de ses prédécesseurs, c'est un homme de terrain. Certes, Denis Lazure et Jean Rochon étaient aussi médecins, mais le premier était psychiatre et le second, technocrate de la médecine préventive, plus familier des salons feutrés de l'Organisation mondiale de la santé que des salles d'opération. La veille du déclenchement des dernières élections, Couillard était encore un des 35 neurochirurgiens actifs du Québec, au sommet de son art à 46 ans, qui opérait des victimes d'anévrismes et d'autres accidents vasculaires cérébraux.
Sur le plan technique, la neurochirurgie n'est surpassée que par la chirurgie cardiaque. Sur le plan philosophique, elle joue dans ce que l'humain a de plus précieux: son cerveau, refuge de la pensée, de la personnalité. "Les neurochirurgiens se prennent parfois pour Dieu, me dit un médecin. Et on les traite comme tel."
Dans son bureau, au premier étage de la faculté de médecine du CHUS, le neurochirurgien David Fortin, 35 ans, spécialiste des tumeurs cérébrales, désigne à l'écran de son ordinateur l'image d'une boîte crânienne ouverte, avec à l'intérieur une masse sanglante et spongieuse. "Le cerveau est un enchevêtrement de tissus délicats qui ondulent en fines vagues, dit-il. Tous ces replis ont pour but d'augmenter sa surface. Mais en même temps, ils nous empêchent de voir où on est."
Philippe Couillard ne s'est jamais égaré dans les replis du cerveau, dit le Dr Michel Bojanowski, neurochirurgien à l'hôpital Saint-Luc du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) et ami d'université du ministre de la Santé. "Il possède une extraordinaire représentation vidéo-spatiale. Je crois qu'il voit les choses en 3D."
Bojanowski, un grand mince de 45 ans, estime que son ancien confrère possède les mêmes qualités pour opérer des anévrismes que pour diriger le ministère de la Santé. "C'est l'un des gars les plus brillants que je connaisse. Empathique, faisant preuve de réelle compassion pour ses patients. Très pragmatique. Il prend une décision et l'applique. Je ne me souviens pas de l'avoir vu perdre le contrôle, hausser le ton, parler vite."
C'est parce que la neurochirurgie demandait de longues et complexes études (six années, soit une de plus que les autres spécialités) que Couillard s'y est inscrit. "À 22 ans, je me trouvais trop jeune pour commencer une pratique médicale. Je me suis dit: Je vais faire six années de plus, ça va m'occuper."
Il n'avait que 16 ans lorsque vint pour lui le temps de choisir une carrière, après ses études en accéléré au collège Stanislas, à Outremont, où il a grandi. "La médecine avait un côté romantique et la réputation d'être difficile d'accès." En fait, il aurait voulu être historien ou archéologue. "Mon père n'a pas trouvé ces possibilités très intéressantes."
Pierre Couillard, décédé il y a deux ans, a poussé ses trois enfants vers des carrières en sciences. Il fut lui-même l'un des premiers francophones à recevoir une formation scientifique moderne en biologie, finissant ses études doctorales - sur le comportement des oursins! - à Philadelphie. Il aurait pu faire carrière aux États-Unis, mais il a préféré former des générations de jeunes scientifiques à l'Université de Montréal, où il a enseigné jusqu'en 1993.
Son fils lui voue une grande admiration. Lorsqu'il a prêté serment comme ministre de la Santé, Philippe Couillard a demandé au directeur du protocole la permission d'avoir la photo de son père sur la table de marbre. "C'était très émouvant", se souvient son frère, Denis, 38 ans, portrait de son aîné en plus filiforme. Comme Philippe, il aurait voulu être historien. Pour lui aussi, la carrière scientifique fut la seule voie possible. Il est ingénieur électricien, et leur soeur, Catherine, vétérinaire, est chercheuse en toxicologie animale.
Dans ses temps libres, Denis Couillard s'amuse à reconstituer les faits d'armes des Couillard et des Pardé, originaires de France. Première conclusion: Philippe a hérité du sens du devoir collectif de leur père, qui le poussa à aider les Québécois à combler leur retard en sciences. La famille maternelle, elle, compte plusieurs résistants morts au combat durant la Deuxième Guerre mondiale, dont une tante à la tête d'un réseau d'espionnage.
Second constat: le ministre doit sa mémoire exceptionnelle - et photographique - à ses ancêtres récents. Pierre Couillard pouvait réciter les noms français, anglais et latins de toutes les plantes et de tous les oiseaux du Québec. Le grand-père Jean-Marie, médecin au Service de l'immigration, inspectait les navires qui arrivaient au pays et a ainsi appris, à l'oreille, une multitude de langues. Le grand-père Maurice Pardé, lui, connaissait tout des crues du Mississippi puisqu'il était le fondateur de l'hydrologie moderne - qu'il voulait rebaptiser "potamologie", du nom latin pour l'étude des fleuves.
C'est de leur maman, Hélène, que les trois enfants Couillard tiennent leur passion pour les humanités. Après une licence et une maîtrise en droit à Grenoble, elle a étudié les sciences politiques au très huppé Bryn Mawr College, près de Philadelphie. C'est d'ailleurs là qu'elle a rencontré son futur mari. "Elle voulait devenir politicienne", dit son fils Denis. À 73 ans, Hélène Couillard est guide bénévole au Musée des beaux-arts de Montréal.
L'environnement familial fut donc très stimulant pour le jeune Philippe, qui, à 12 ans, demandait pour Noël des bouquins sur l'Antiquité. Il est toujours passionné par cette période, mais lui préfère aujourd'hui la fin du 19e siècle, qui a vu naître le monde industriel et ses opéras préférés. Il lit tout ce qui lui tombe sous la main, adore l'humour absurde des Monty Python, irrévérencieux de Rock et Belles Oreilles et grossier d'Elvis Gratton.
À la fin de sa résidence, à l'hôpital Notre-Dame de Montréal, en 1985, tout le monde voulait le garder, raconte Michel Bojanowski. "Son opinion a toujours été importante pour ses professeurs." À leur grande déception, il ne complète pas sa formation par un postdoctorat dans une prestigieuse université étrangère, passage obligé pour obtenir un poste dans un hôpital universitaire comme Notre-Dame.
"Ce fut une très grande erreur, dit Philippe Couillard. Je venais de me marier, ma femme était seule pour s'occuper de notre enfant, elle ne voulait pas partir à l'étranger... Je voulais étudier les tumeurs cérébrales, mais je n'avais pas l'énergie pour faire cet effort supplémentaire. Tout ça, ce sont de piètres excuses."
Pendant que ses amis s'envolent pour San Francisco, Grenoble ou Phoenix, Philippe Couillard s'installe à Laval et commence sa pratique à l'hôpital Saint-Luc, établissement secondaire où il se fait deux fois moins d'opérations qu'à Notre-Dame. Après quelques années et le départ d'un neurochirurgien, le Dr Couillard se retrouve seul avec tout le travail clinique. "C'était épuisant, j'étais appelé jour et nuit. Ma qualité de vie était vraiment mauvaise et je tournais en rond."
Après deux années de ce régime, il se voit offrir de pratiquer en Arabie saoudite pour la société pétrolière Aramco, propriété de la famille royale. Cette fois, sa femme est emballée. En mars 1992, les Couillard et leurs trois enfants (Mathieu, Myriam et Simon, alors âgés de huit, cinq et trois ans) s'envolent pour Dharan, une ville industrielle. Ils s'installent dans un quartier fermé, réservé aux employés étrangers de l'Aramco.
Partis pour deux ans, ils y restent quatre ans et demi. Couillard gagne beaucoup d'argent et en dépense tout autant dans de nombreux voyages: Afrique, Moyen-Orient, Asie, Australie... La famille est logée à peu près gratuitement, les collèges privés sont payés, l'entretien est assuré; bref, la vie est d'une facilité déconcertante.
Le médecin apprend l'arabe grâce à un collègue jordanien qui deviendra son meilleur ami. "Je pouvais faire mes consultations externes sans interprète", dit-il fièrement. Il lit sur l'islam, Mahomet, le Coran. Amateur d'opéra, il court les meilleurs muezzins de la ville. "Leurs appels étaient très beaux, très poétiques." Il laisse pousser sa barbe noire, aujourd'hui poivre et sel. La rumeur court dans l'hôpital que le Dr Couillard s'est converti à l'islam. "Les Arabes étaient bien contents!" dit-il.
Il découvre un État policier, où barrages routiers, passeports confisqués et séjours derrière les barreaux sont la norme. "Si on cause un accident et blesse quelqu'un, on se fait mettre en prison jusqu'à ce que la personne se rétablisse!" dit-il en riant. Une société fermée, autoritaire et archaïque, déjà plongée dans cette crise sociale annonçant les attentats du 11 septembre 2001.
La vie d'expatriés est totalement artificielle. "On veut toujours rester plus longtemps pour faire plus d'argent, dit Couillard. Toutefois, si on attend trop, plus personne ne nous connaît au retour, ne s'intéresse à ce qu'on a fait. Je ne voulais pas ça. Et ma fille déclarait à qui voulait l'entendre qu'elle était saoudienne! On est revenus d'abord pour ça, puis pour ma carrière. Je savais que si je ne revenais pas, je serais irrécupérable."
Malgré d'autres offres, dont une à Notre-Dame de son ancien professeur Guy Bouvier, Couillard préfère le CHUS. À Sherbrooke, on lui propose un environnement moins chaotique qu'à Montréal et "une carrière plus qu'une job", dit-il. Le plan de pratique le séduit: tous les revenus qui découlent de la pratique clinique, de l'enseignement et de la recherche sont mis en commun, puis redistribués entre les médecins selon la tâche de chacun et un système de pointage complexe. "La clinique est toujours plus payante que l'enseignement ou la recherche, explique le doyen de la faculté de médecine, le Dr Michel Baron. Avec ce système, on aplanit les différences salariales et cela permet de faire plus d'enseignement et de recherche."
Contrairement à la rumeur qui le dit financièrement indépendant, Philippe Couillard est revenu en 1996 avec peu d'argent. Et il l'a vite dépensé, notamment dans un coûteux divorce. Son mariage n'a pas résisté au choc du retour. "C'est classique. On retrouve un pays avec des impôts à payer, des obligations... Mes enfants trouvaient ça plate . Moi, je travaillais, j'avais de nouveaux défis."
Déstabilisé sur le plan familial, il se lance dans toutes sortes d'activités en marge de sa pratique. En 2000, il prend la direction du Service de chirurgie du CHUS, avec l'appui unanime de ses 66 collègues chirurgiens. "Il avait de grandes qualités de gestionnaire et l'humilité nécessaire pour faire son devoir", dit Jean-Pierre Chicoine, directeur général du CHUS.
Ce dernier se souvient surtout - et s'ennuie beaucoup - de l'humour de Couillard. Celui-ci terminait toujours ses courriels par des citations latines. Ainsi, lorsqu'il fallait que les choses bougent, il écrivait ce que le Romain Caton l'Ancien ajoutait à la fin de tous ses discours: "Et en outre, il faut détruire Carthage." Chicoine en rit encore. "Il est très drôle, très agréable à vivre."
Philippe Couillard était de toutes les discussions sur l'actualité et les ratés du système de santé, se souvient le Dr Michel Baron. Et il adorait les dossiers aux saveurs politico-administratives. À la faculté, tous se rappellent les remous causés par sa décision, en janvier dernier, de s'en prendre aux médecins spécialistes, qui étaient en pleine bataille syndicale.
Les moyens de pression de ses confrères comprennent alors des journées d'études, comme le survolté rassemblement au Stade olympique. Comment peut-on arrêter le travail avec de pareilles listes d'attente? s'insurge Couillard. Malgré son horaire chargé, il se rend de nombreuses fois à Montréal afin de dénoncer la Fédération des médecins spécialistes sur les tribunes. "Après son intervention, on a reçu une dizaine d'appels de médecins furieux, dit Ginette Viens, réalisatrice de l'émission de radio Montréal-Express. Ils le traitaient de communiste à cause de la mise en commun des revenus de Sherbrooke ou de parvenu d'Arabie saoudite."
Il devient clair que Couillard positionne son image publique. En février, il annonce qu'il se lance en politique. Et abandonne, sans doute à jamais, une profession qui lui rapportait quelque 260 000 dollars par année et un prestige nettement plus stable que celui de politicien.
Quelle mouche l'a piqué? "On cherche tous à donner un sens à sa vie, et j'ai toujours eu une grande conscience sociale. La politique, j'en fais une carrière à long terme. Je sais que je ne pourrai plus pratiquer la neurochirurgie. Après deux ou trois ans, on perd le doigté."
L'idée ne l'attriste pas. Il parle de ce personnage du plus récent livre de Milan Kundera, L'ignorance, frappé d'une maladie qui s'appelle l'insuffisance de nostalgie. "J'en suis atteint moi aussi. Je ne m'ennuie pas, je n'ai jamais regardé en arrière. J'ai adoré ma profession médicale, mais j'ai trouvé quelque chose de plus intéressant."
Plus intéressant? Bien que ses anciens collègues n'aient pas été surpris de sa décision, ils ne comprennent toujours pas qu'il ait pu laisser la neurochirurgie pour la politique. "Si un gars est capable de faire quelque chose avec ce ministère, c'est Philippe. S'il échoue, c'est qu'il n'y a rien à faire", dit le Dr Jacques Boucher, 62 ans, doyen de la petite équipe de quatre neurochirurgiens du CHUS.
Nous sommes au salon des professeurs de la faculté de médecine, là où quelques semaines plus tôt, le 3 juillet, Couillard avait entraîné ses collègues après l'annonce du projet d'agrandissement et de réaménagement de l'Hôtel-Dieu de Sherbrooke. "Il est toujours très emballé, très enthousiaste", dit le Dr David Fortin, qui l'avait revu entre-temps, à l'occasion d'un barbecue dans son jardin.
"Et on le reconnaît encore, ajoute le Dr Boucher, même s'il a taillé sa barbe et s'habille mieux." C'est la nouvelle conjointe de Philippe Couillard qui lui a monté une garde-robe digne d'un ministre: Suzanne Pilote, graphiste rencontrée il y a moins d'un an alors qu'elle devait illustrer, pour une brochure de la SAAQ, un cerveau malmené par un accident de voiture.
"C'est un gars timide, mais il le cache bien", poursuit le Dr Fortin. Les cours accélérés donnés par des fabricants d'images du Parti libéral ont porté fruit. Ses anciens collègues du CHUS savent que leur ami est contrarié lorsque, dans un point de presse, il commence ses phrases ainsi: "Je vous remercie, c'est une excellente question..."
L'une des décisions initiales du ministre les a comblés: elle les a dotés du premier scalpel gamma au pays, un appareil de six millions de dollars servant à traiter des lésions cérébrales sans bistouri. Couillard avait défendu ce dossier lorsqu'il était directeur du Service de chirurgie, allant trois fois à Québec rencontrer les ministres Trudel, Marois et Legault. McGill, avec son prestigieux Institut de neurologie de Montréal, était aussi en lice. L'université montréalaise préfère ne pas commenter la décision du ministre Couillard. "Je suis tout à fait à l'aise avec ça, dit ce dernier. Il y a quatre facultés de médecine au Québec et chacune doit développer ses créneaux d'excellence."
Ses prochaines décisions seront autrement plus lourdes de conséquences que l'achat d'un scalpel gamma. Cet automne, il devra présenter à l'Assemblée nationale ses premiers projets de loi, qui seront discutés en commission parlementaire. Il veut avoir nommé d'ici le printemps son commissaire à la santé et commencé à mettre en place ses réseaux d'établissements (voir "Le plan Couillard", p. 20).
La vraie partie débute. Médecins et infirmières, qui lui donnent pour l'instant le bon Dieu sans confession, l'attendent au tournant. "On veut du concret", dit Gyslaine Desrosiers, présidente de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. La position de Philippe Couillard au caucus ne sera pas facile. Il est le seul ministre dont le budget est en expansion. Tous les autres doivent faire des compressions. "Pour financer la santé, seule priorité de ce gouvernement, il y a beaucoup de pression sur ses collègues", dit Louise Harel.
Et l'argent ne pousse pas dans les arbres. Québec a déjà intégré dans son budget des sommes du fédéral qui ne viendront peut-être pas: Ottawa a prévenu les provinces cet été que, la croissance du PIB étant moins forte que prévu, il n'y aurait éventuellement pas de transfert de 236 millions de dollars.
Philippe Couillard amorce par ailleurs sa réforme alors que son gouvernement a un objectif de réduction d'impôts. Une situation "antinomique", dit Louise Harel. Réforme majeure sur fond de budgets réduits... La similitude avec un autre médecin venu révolutionner le système de santé saute aux yeux.
Jean Rochon s'est lui aussi lancé en politique plein de bonnes intentions. Ses réformes s'inscrivaient dans une tendance occidentale. Ses diagnostics - système bloqué par des groupes d'intérêts professionnels, lourdeur hospitalière - étaient justes. Le père du virage ambulatoire a toutefois été sacrifié sur l'autel du déficit zéro. Il a dû réduire de 10% son budget, en plus de mettre le dixième des effectifs à la retraite. "Jean Rochon a voulu sortir l'argent de l'hôpital pour l'injecter dans les soins de première ligne, dit son ami le Dr Fernand Turcotte. Puis, il s'est fait voler le fric pour arriver au déficit zéro. Comme Rochon, Couillard n'a pas le contrôle sur la plupart des facteurs. La probabilité qu'il déçoive est extrêmement élevée. Et ça n'a rien à voir avec son mérite personnel."
Le ministre de la Santé est bien conscient des similitudes. "La réforme Rochon était justifiée et nécessaire, dit-il. Mais lorsqu'on fait une réforme importante, ce n'est pas le moment de restreindre les fonds en escomptant tout de suite des bénéfices économiques. Il faut permettre au système de respirer pour ensuite récolter les fruits."
Son gouvernement lui donnera-t-il le temps et les moyens dont il a besoin? Y a-t-il danger de "rochonisation" de sa carrière? La question le fait pouffer. "Espérons que je ne serai pas rochonisé !"
Il l'a dit et répété, il souhaite que sa carrière politique soit longue et fructueuse. Il vient d'emménager avec sa nouvelle conjointe et leurs enfants respectifs (ils en ont cinq en tout) dans une demeure du Vieux-Québec qui date de 1836, tout près des anciennes terres appartenant aux premiers Couillard, arrivés sur le même bateau que Champlain.
"Philippe Couillard est moins à risque que Jean Rochon, car l'État n'est pas en déficit, estime le professeur André-Pierre Contandriopoulos. Mais la croissance est au ralenti." La clé de Couillard, poursuit-il, réside dans son désir de faire carrière en politique. "Il ne peut pas prendre le risque de tuer sa carrière en faisant une réforme impopulaire. Toutefois, il ne peut pas rester inactif non plus. Ce n'est pas facile, car le PLQ a tout misé sur cette carte. Couillard joue gros. Les risques sont considérables, mais les gains, faramineux." S'il réussit, conclut Contandriopoulos, il deviendra un successeur sérieux de Jean Charest.

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Les girouettes du printemps
Lysiane Gagnon
La Presse jeudi 2 octobre 2003
Ceux qui voudraient savoir ce qui s'est passé durant la dernière campagne électorale feraient mieux de lire Le Temps des girouettes de notre collègue André Pratte que de se contenter des thèses partisanes du film À hauteur d'homme.
Dans un petit livre enlevé qui se lit comme un charme, Pratte fait la chronique, au jour le jour, de cette " tempête capricieuse " qui s'est abattue sur le Québec.
À l'hiver 2002, on semble prêt à donner le pouvoir aux libéraux ; six mois plus tard, c'est l'ADQ qui a le vent dans les voiles... pour s'effondrer l'hiver suivant, tandis que le PQ effectue une remontée imprévue. Et puis, c'est finalement Charest qui gagne !
Les électeurs se seraient-ils comportés comme ces girouettes qui donnent son titre au livre ?
Non, dit Pratte, qui estime que l'électorat, au fond, n'a jamais changé d'idée. " La tendance la plus profonde était le goût du changement ", mais elle a eu du mal à trouver à quoi, à qui se fixer. Les errements de l'ADQ ont coulé le jeune parti, et les électeurs, d'abord méfiants envers Charest, l'ont découvert lors du débat des chefs.
En se fondant sur les confidences de stratèges péquistes et libéraux, Pratte avance l'hypothèse inédite qu'en réalité, l'issue du scrutin se dessinait dès le début de la campagne. Au PQ, on était fort peu sûr de la victoire qu'annonçaient pourtant les sondages, tandis que les libéraux, déjà, anticipaient la leur... Intéressant.
Pratte se fait à l'occasion reporter, multipliant les anecdotes qui mettent de la chair sur la vie politique. Ce livre a aussi l'immense mérite de faire entrer le lecteur dans les coulisses du métier de commentateur, et dans l'esprit (et parfois le coeur) de l'éditorialiste en chef de La Presse.
Ce dernier ne cache ni ses doutes ni ses sentiments : son intérêt pour le renouveau qu'aurait pu représenter l'ADQ, sa méfiance envers les politiciens radicaux ou arrogants, mais aussi son inébranlable respect pour ceux qui se lancent dans le dur monde de la politique.
Petit bémol, qui me concerne personnellement. Racontant une orageuse entrevue de Landry à La Presse, Pratte dit que j'avais " laissé entendre " que l'épouse du premier ministre avait bénéficié d'un traitement de faveur à l'hôpital.
Je n'ai jamais rien écrit de tel. Jamais, d'ailleurs, il ne me serait même venu à l'esprit de m'interroger là-dessus, à plus forte raison à propos d'une femme atteinte d'un cancer fatal.
La chronique qui, lors de cette entrevue, a suscité la colère de Landry, portait sur un cas hypothétique. Dans une déclaration contre " la médecine à deux vitesses ", Landry avait déclaré qu'il ne voulait pas que sa mère, dans son village, passe après un riche banquier de Westmount.
Cette déclaration démagogique avait ouvert la porte à une chronique où je disais douter que la mère d'un premier ministre traîne longtemps sur une civière. Cela me servait d'amorce pour affirmer que dans le système actuel, ce sont les contacts et la notoriété, bien plus que l'argent, qui donnent accès à des traitements prioritaires.
La confusion qui a engendré l'interprétation de Pratte vient du fait qu'à la fin de l'entrevue, son manteau sur le dos, Landry a repiqué une crise de colère en me lançant que durant sa maladie, " (sa femme) avait attendu son tour comme tout le monde ". C'était en quelque sorte la queue de l'ouragan, mais cette remarque n'avait rien à voir avec la chronique qui avait déclenché sa fureur.
Pour rester dans le même sujet, profitons-en pour corriger for the record, comme on dit les erreurs me concernant dans la biographie que Michel Vastel a consacrée à Bernard Landry.
Contrairement à ce que dit Vastel, je n'ai jamais été au pensionnat Jésus-Marie. J'étais au collège, non pas à l'université, quand j'ai rencontré Landry, qui était alors étudiant en droit. Ce n'est pas dans un autobus mais dans un restaurant que Landry m'a confié ses convictions nationalistes. Je n'ai jamais travaillé au journal La Patrie, donc Yves Michaud n'a jamais été mon patron. Enfin, n'étant jamais allée à l'université, je ne faisais évidemment pas partie de la section universitaire du défunt Rassemblement pour l'indépendance nationale.
Le livre de Vastel contient des erreurs de perspective bien plus importantes, notamment sur le paysage politique des années 60, époque antérieure à l'immigration de Vastel au Québec. Mais bon, tout cela passera aux pertes et profits de l'histoire...
lgagnon@lapresse.ca