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»» La saison des idées

Parizeau dit oui au brassage d'idées

Gilles Fisette
La Tribune jeudi 30 octobre 2003

L'ex-premier ministre Jacques Parizeau encourage les jeunes péquistes de l'Estrie à poursuivre leurs démarches en faveur de l'élection référendaire, le Parti québécois ayant bien besoin d'un "brassage d'idées", a-t-il souligné.

"Commencez le débat. C'est fort intéressant. Ça fera plaisir de revoir le Parti québécois discuter d'idées", a déclaré M. Parizeau, hier midi, alors qu'il était le conférencier invité par le Comité étudiant du Parti québécois de l'Université de Sherbrooke et qu'il était interrogé à ce sujet par une étudiante.

Quelques minutes plus tôt, les représentants du comité ainsi que ceux du Comité régional des jeunes du Parti québécois de l'Estrie avaient fait part, en conférence de presse, de la proposition qu'ils comptent défendre devant le congrès du PQ en 2005, soit d'abandonner la stratégie des référendums au profit de l'élection référendaire.

"Depuis la défaite de 1995, la stratégie du Parti québécois en matière de souveraineté, les tristement célèbres "conditions gagnantes", s'est révélée infructueuse", ont souligné Guillaume Rousseau, président du comité régional, Sylvain Lacroix, président du comité étudiant, et Katia Germain, vice-présidente au comité étudiant.

Les jeunes du PQ en Estrie estiment que l'élection référendaire a le mérite d'être claire: un vote pour le Parti québécois est un vote pour la souveraineté. Et pour y rallier la majorité nécessaire, ils proposent la formation d'une coalition de tous les indépendantistes dont le Parti québécois serait le navire amiral.

Moratoire de 10 ans de l'ADQ

"L'ADQ pourrait y adhérer puisque son moratoire de 10 ans sur la souveraineté nationale se termine en 2005. Si elle embarque comme en 1995, nous avons toutes les chances de faire du Québec un pays", ont-ils expliqué.

De son côté, Jacques Parizeau a déclaré ne pas pouvoir faire la lutte pour cette idée puisque, a-t-il souligné, il s'est engagé depuis 1973 à suivre la stratégie référendaire adoptée alors par son parti.

"Avant 1973, j'étais de ceux qui croyaient que, puisque l'adhésion du Québec au Canada a été décidée par les parlementaires, le vote des députés était suffisant pour que le Québec en sorte. En 1973, j'ai défendu cette idée mais le résultat a été de 65 à 35 en faveur du référendum. Je me suis engagé à respecter cette décision."

LA MONDIALISATION JUSTIFIE LA SOUVERAINETÉ

La souveraineté du Québec n'a pas perdu de sa pertinence malgré l'extraordinaire évolution du Québec au cours des trente dernières années. Au contraire, elle est plus pertinente que jamais à cause de la mondialisation des marchés.

C'est ce qu'a expliqué l'ex-premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, alors qu'il était le conférencier invité du Comité étudiant du Parti québécois de l'Université de Sherbrooke. Toujours aussi populaire auprès des étudiants, c'est devant une salle comble que M. Parizeau a pris la parole, hier midi.

Comme le souligne M. Parizeau, la réalité a bien changé entre le moment où les gens de sa génération ont serré les rangs derrière René Lévesque et aujourd'hui. À l'époque, les souverainistes voulaient prendre une revanche sur l'histoire. Il voulaient également se donner les outils nécessaires au développement économique du Québec et assurer la survie de la langue.

Aujourd'hui, a poursuivi M. Parizeau, l'histoire a tourné en faveur des Québécois. Leur réussite dans toutes les sphères d'activité est totale. La langue n'est plus en danger.

Seuls les pays ont voix au chapitre

Mais, a-t-il ajouté, la souveraineté demeure tout aussi nécessaire. À cause de la mondialisation où seuls les pays ont voix au chapitre, peu importe leur taille.

"Si tu n'as pas de pays, tu ne participes pas aux discussions", a-t-il lancé en ajoutant que l'on se retrouve maintenant dans la situation où c'est le Canada qui représente la position du Québec sur des sujets aussi vitaux pour lui que la culture et l'éducation.

Au sujet du libre-échange, M. Parizeau a expliqué que les Américains doivent une fière chandelle au Québec, sans qui le dossier du libre-échange n'aurait pu aboutir. À l'époque, Brian Mulroney s'était heurté à un non catégorique de l'Ontario qui avait peur pour ses filiales de compagnies américaines. Au Québec, Robert Bourassa et le Parti québécois ont convenu d'une attitude commune non partisane en faveur du libre-échange, tous voyant les opportunités que la chute des barrières faisait miroiter aux yeux des PME québécoises.

Le conférencier a par ailleurs souligné que la souveraineté a besoin d'être expliquée aux Québécois si on espère un jour en rallier une majorité.

"Quand on aura 5000 militants sur les routes, nous ne serons plus bien loin de la souveraineté."



»» sondages

L'appui à la souveraineté grimpe à 47 %

AFP
Le Devoir jeudi 30 octobre 2003

L'appui à la souveraineté du Québec a grimpé à 47 % en septembre alors qu'il n'était qu'à 41 % en avril dernier, selon un sondage qui demandait aux Québécois de se prononcer sur l'indépendance politique du Québec, qui serait assortie d'un partenariat économique avec le reste du Canada.

Intitulée Portrait du Canada, cette étude, publiée hier, est réalisée chaque année par le Conseil pour l'unité canadienne, un organisme créé par le gouvernement fédéral et chargé de surveiller la ferveur du nationalisme québécois. «Si, dans un référendum tenu en septembre, on avait proposé aux Québécois la souveraineté accompagnée d'une offre de partenariat, 47 % d'entre eux, après répartition des indécis, auraient voté oui», selon cette étude, par rapport à une moyenne de 41 % qui répondait la même chose en avril dernier, à la même époque que les élections provinciales. Selon l'un des auteurs, le sociologue Maurice Pinard, ce sondage indique une tendance plus favorable à l'indépendance depuis les élections qui ont vu l'arrivée au pouvoir au Québec du Parti libéral.



»» Critique du fédéralisme - Crise structurelle

Si le Québec était un pays

À partir de quelques événements récents, quels auraient été les scénarios dans un Québec indépendant ?

Sylvain Boucher , citoyen du Québec
Site du Conseil de la Souveraineté octobre 2003

Vache Folle

Avec plus 5000 kilomètres de distance de la vache identifiée, le pays du Québec aurait été épargné par l’embargo. Il aurait probablement réagit comme les américains et cessé l’importation du bœuf canadien. Une certitude : les échanges commerciaux avec tous les pays (y compris le Canada) pour l’exportation du bœuf québécois auraient grandement augmentés.

SRAS

Toronto, Montréal et d’autres villes canadiennes ont été « boycottées » par les touristes, surtout américain. Le Québec indépendant aurait peut-être subit certaines pertes, mais beaucoup moins qu’actuellement. De plus, avec la dynamique de nos experts en tourisme, gageons qu’ils auraient trouvé d’autres moyens pour mousser l’attrait du Québec en toute sécurité, pour ainsi augmenter potentiellement le tourisme américain et même européen.

Le Grand Prix de Montréal

Le gouvernement du Québec aurait-il décrété une date butoir comme celle du Canada ou aurait-il suivi la tendance des gouvernements européens ? Difficile à répondre sauf que les grands personnages politiques et les hommes d’affaires n’auraient eu qu’à cogner à Québec. Les chances d’un assouplissement juridico administratif auraient été sans doute bien meilleures.

Mirabel

Le Québec indépendant, même avec d’innombrables erreurs de parcours, n’aurait jamais fait ce que le fédéral a choisi depuis 1995 : d’assassiner toute l’industrie aéronautique au Québec (incluant Bombardier avec Tellier, PDG et grand copain de Chrétien) et naturellement, Mirabel. Cette décision fédérale (localisé l’aéroport à Mirabel à l’encontre du gouvernement Bourassa de l’époque) demeurera une catastrophe fédérale qui ne sera probablement jamais dépassée. Vive l’AÉROPET de Dorval.

Pêcherie

Le fédéral a interdit la pêche ou diminué les quotas de pêche de plusieurs types de poissons dans l’estuaire et le Golfe du St-Laurent, entre autre. Les pêcheurs des Maritimes et du Québec subissent encore les contrecoups de ces décisions. Un Québec indépendant avec la réappropriation entière du St-Laurent, aurait-il été touché par ces interdits ? Une chose est certaine, la gestion des pêches sur le St-Laurent serait tout autre et des programmes « locaux » et moins drastiques auraient été possibles et ce, avec des partenariats coopératifs de pêcheurs québécois.

KYOTO

Le Québec indépendant serait déjà à l’avant-garde sur la scène internationale concernant les actions à prendre dans le cadre du protocole de Kyoto. De plus, nous sommes des exemples puisque nous utilisons l’énergie hydroélectrique, la moins polluante de la planète.

L’Alberta et l’Ontario pollue pour 60% au Canada; le Québec pour 12 % . Or, Chrétien vient d’octroyer 1 milliard (on estime d’ici 6 ans des investissements de plus de 8 milliards) dans toutes sortes de programmes qui ne font pas l’unanimité et ce, avec l’argent de nos impôts. Le Québec n’a récolté pratiquement rien d’Ottawa. Possiblement que les autres investissements iront en Alberta et en Ontario.

Conflit américain du bois d’œuvre

Un Québec souverain aurait-il été victime de l’embargo ? Si oui, il aurait négocié directement avec les américains. Avec la compétence de gens d’ici, ce conflit serait-il réglé ? Les paris sont annoncés.

Enregistrement des armes à feu

Un autre programme fédéral au bord d’un désastre financier. Plutôt de gérer un programme autofinancé, il en coûtera au fédéral plus de 1.2 milliards générant un déficit de 1 milliard sur ce qu’il avait planifié. Le Québec aurait-il embarqué dans ce genre de gigantisme : à voir. Toujours est il que nous aurions certainement mieux contrôler les dépenses.

Santé et éducation

Le fédéral à diminuer ces transferts de 35% depuis 1995. Le déséquilibre fiscal serait progressivement diminué et l’argent récupéré à Québec (le fédéral devrait transféré 50 millions par semaine au Québec) serait entre autre, investit en santé et en éducation.

Mariage gai

Le Québec attend la décision du fédéral. Or, la société québécoise demeure là aussi, avant-gardiste pour l’acceptation du mariage gai. Nous sommes encore à la remorque du fédéral. Un Québec souverain aurait réglé cette problématique depuis relativement longtemps.

Marijuana

Le Québec ressemble, dans les faits, au Pays-Bas (le pot est légal). Non seulement le pot serait utilisé sans problème à des fins thérapeutiques mais il serait à la fois décriminalisé et légalisé. Avec Ottawa, les malades doivent attendre et les individus arrêtés avec 1 gramme de pot se retrouvent avec un dossier criminel.

Je mentionnerai aussi d’autres exemples de « l’unilatéralisme fédéral » : la loi des jeunes contrevenants, la loi sur les référendums et la loi sur le bilinguisme (qui favorise au Québec, la communauté anglophone) et le 50 millions par semaine de déficit fiscal.

Enfin, pour les sportifs, nous aurions des athlètes du Pays du Québec professionnels et olympiques, partout dans le monde, comme la Finlande, la Suède, le Costa Rica et ainsi soit-il.



»» La nation québécoise

Le Parlement fédéral refuse de reconnaître le Québec comme nation

Hélène Buzzetti
Le Devoir jeudi 30 octobre 2003

Ottawa - Ce n'est pas du côté d'Ottawa que le Québec recevra la reconnaissance qu'il forme une nation. La Chambre des communes a défait hier soir une motion en ce sens pilotée par le Bloc québécois.

Le vote n'a même pas été serré, la motion ayant été défaite à 168 voix contre 38. Tous les députés libéraux ont voté contre, y compris Paul Martin, présent en Chambre. À part Rob Anders, tous les alliancistes ont aussi voté contre.

Même scénario chez les conservateurs, où Joe Clark s'est retrouvé seul contre le reste du caucus présent pour appuyer la motion bloquiste. Une majorité des néo-démocrates présents a voté avec le Bloc québécois.

Les libéraux ont fait valoir qu'ils ne s'opposaient pas à l'idée de nation mais qu'ils n'aimaient pas le lien de conséquence qu'établissait le Bloc avec le droit du Québec de se retirer de programmes fédéraux avec pleine compensation financière.

«Si la question était celle qui a été soumise au premier ministre du Québec hier, à savoir que le Québec est une nation au sein de la nation canadienne, on voterait oui tout de suite», a lancé le ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion.

«De la même façon que la question référendaire de 1995 était une fraude qui mêlait deux questions dans une, l'indépendance et le partenariat, a-t-il ajouté, le Bloc québécois répète le même procédé et emmêle la question de la nation avec celle du retrait avec compensation financière. C'est un procédé malhonnête. Le gouvernement du Canada n'y souscrira pas, ni dans un cas ni dans l'autre.»

Le député bloquiste Michel Gauthier, qui s'est dit «abasourdi», a vivement réagi au vote d'hier soir. Selon lui, c'est la preuve que seuls les députés québécois souverainistes à Ottawa sont capables de respecter le Québec. «Il n'y a que les députés du Bloc qui sont collés sur le peuple québécois et qui ont le goût de s'affirmer comme peuple.»

De même, la prise de position de Paul Martin démontre qu'il n'est pas le promoteur attendu d'une nouvelle approche face au Québec. «On vient de voir la couleur de Paul Martin. Tous ceux qui pensaient qu'il y aurait un changement, un adoucissement du ton, un assouplissement, une ouverture au Québec, c'est "no way", ç'a été fermé.»

Plus tôt avant le vote, le premier ministre Jean Chrétien, qui se prononçait pour la première fois sur la motion, avait accusé le Bloc québécois de «jouer sur les mots». Il a rappelé que peu après le référendum de 1995, le Bloc avait voté contre sa motion visant à reconnaître le Québec comme une société distincte. Cette motion disait notamment que la Chambre devrait «se laisser guider par cette réalité». «C'était la honte de l'année, a lancé M. Chrétien. Ils jouent sur les mots parce qu'ils ne veulent pas vraiment parler des vrais problèmes de la nation.»

M. Chrétien n'était pas présent au moment du vote. Certains autres députés libéraux québécois n'étaient pas en Chambre, mais aucun de ceux qui se sont présentés ne s'est abstenu.



»» La nation québécoise

Le mot-piège

Michel David
Le Devoir jeudi 30 octobre 2003

Jean Charest sait d'expérience qu'il est plus prudent pour lui d'éviter tout débat sur le concept de nation.

Il avait risqué une incursion sur ce terrain glissant lors d'une conférence tenue en mars 2001 alors qu'il avait entrepris d'énumérer ce qu'il considérait être les attributs de la nation, au nombre desquels il avait retenu la langue.

Cela va de soi, direz-vous. M. Charest avait pourtant été pris complètement au dépourvu quand un journaliste lui avait demandé comment les anglophones pouvaient se reconnaître dans la nation québécoise s'ils ne parlaient pas français. Le chef libéral n'avait rien eu de plus pressé que de changer de sujet.

Mardi, Bernard Landry lui a suggéré de passer un coup de fil à Jean Chrétien et à Paul Martin pour leur demander d'appuyer la motion que le Bloc québécois avait présentée à la Chambre des communes. M. Charest a jugé préférable de s'en abstenir : Dieu sait quelles questions ils auraient pu lui poser !

Dans le rapport qui porte son nom et qui tient maintenant lieu de politique constitutionnelle au PLQ, Benoît Pelletier, aujourd'hui ministre délégué aux Affaires intergouvernementales, s'était chargé de fournir une réponse inoffensive à son chef. «Dire que le Québec constitue une nation revient tout simplement à dire qu'il forme un ensemble d'hommes et de femmes, d'origines diverses, qui sont conscients de leur identité, qui partagent un certain nombre de traditions et qui sont nourris par un vouloir-vivre collectif.»

S'il y tient vraiment, M. Charest pourrait toujours parler de «principale langue de convergence» ou encore de «culture publique dominante». Au besoin, l'effet de ces formules audacieuses pourra être tempéré en les replaçant dans le contexte d'une «interaction des langues et des cultures».

À l'Assemblée nationale, le premier ministre a préféré s'en tenir à une formule plus simple que Robert Bourassa n'aurait pas reniée : «Nous sommes ce que nous sommes.» Dans son esprit, cette profonde vérité n'a cependant aucun besoin d'être reconnue par qui que ce soit en dehors du Québec. C'est comme une sorte de secret, qu'il vaut mieux garder entre nous.

Dans la lointaine éventualité où un gouvernement libéral s'engagerait dans une nouvelle ronde de négociations constitutionnelles, le rapport Pelletier demeure muet sur le terme qu'il conviendrait d'utiliser pour décrire la spécificité québécoise, mais l'expression «foyer principal de la francophonie au Canada» en traduit très bien l'esprit.

***

La motion que le Bloc québécois a présentée à la Chambre des communes n'avait cependant pas pour objectif d'embarrasser M. Charest. On peut comprendre que M. Landry ait voulu profiter de l'occasion, mais l'extrême modestie des revendications du gouvernement actuel en matière constitutionnelle est aussi universellement connue que la détermination du tandem Chrétien-Dion à refuser la moindre concession au Québec.

Encore une fois, c'est Paul Martin qui était dans la mire du Bloc, mais qui se souciait vraiment de savoir comment il allait voter, ni même s'il allait voter ? Le futur premier ministre du Canada a beau tout faire pour démontrer le contraire, rien ne semble pouvoir dissuader les Québécois qu'il sera plus ouvert que son prédécesseur.

Il lui suffit de laisser paraître son déplaisir à côtoyer Stéphane Dion pour trouver grâce à leurs yeux. Le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes est-il seulement conscient du grand service qu'il rend à Paul Martin en décidant de rester en politique ? Celui-ci n'aura qu'à renvoyer le père de la loi sur la «clarté» sur les banquettes arrière pour devenir un véritable héros, mais il se gardera bien d'abolir la loi.

Certains se bercent de l'espoir qu'aux prochaines élections, une droite unifiée enlèvera suffisamment de voix aux libéraux pour permettre au Bloc de limiter les dégâts. Le vote d'hier, alors que seul Joe Clark et un député allianciste ont appuyé la motion, laisse déjà entrevoir des possibilités très limitées de ce côté.

***

La «nation» est un concept explosif, que les fédéralistes québécois ont toujours manié avec la plus grande prudence. Contre toute attente, c'est le PQ qui s'y est brûlé les doigts cette semaine quand le député de Rousseau, François Legault, a lancé que la nation québécoise inclut tout le monde «sauf le West Island». C'est ce qu'on appelle rater une belle occasion de se taire.

Après tous les problèmes que le «nous» exclusif de Jacques Parizeau a causés au PQ depuis le soir du 30 octobre 1995, on s'attendrait à ce qu'un homme qui aspire à diriger ce parti évite ce genre d'humour, en présumant que c'est bien d'humour qu'il s'agissait.

Le porte-parole de la police de Montréal a suggéré que les explosifs saisis aux abords de l'hôtel de ville de Baie-d'Urfé étaient peut-être destinés à un canular, mais les membres du Mouvement de libération nationale du Québec (MLNQ) arrêtés lundi matin n'avaient pas l'air d'une bande de farceurs.

M. Charest peut bien dire que les actes de vandalisme commis à Baie-d'Urfé n'ont aucun lien avec le débat sur les défusions, le président du MLNQ, Raymond Villeneuve, assimile bel et bien les défusionnistes de l'ouest de l'île à des partitionnistes.

Raison de plus pour le PQ d'éviter de jeter de l'huile sur le feu. La tentation de tirer profit d'une recrudescence des tensions linguistiques pourrait être grande, mais le projet souverainiste serait le premier à souffrir de l'instauration d'un climat de violence.

mdavid@ledevoir.com



»» La transition

L’ARMÉE DE CHRÉTIEN DANS LES RUES DE MONTRÉAL?

La controverse autour des propos imputés à Jean Chrétien par Lawrence Martin appelle deux questions

Guy BOUTHILLIER
TRIBUNE LIBRE jeudi 30 octobre 2003

La première - L’a-t-il dit, oui ou non? — est parfaitement oiseuse, car d’autres que lui, du même camp que lui, ont soit dit la même chose, soit tenu des propos d’un bellicisme éhonté à l’endroit du Québec. On en donnera ici quelques exemples. Ainsi, pendant que, sur la place publique, le bon docteur Singh, organisateur à Montréal de la fête du Canada, appelait en 1996 les Canadiens «à se battre et à mourir pour le Canada» , et qu’au cœur de l’appareil fédéral, un haut fonctionnaire, Charles Guité, justifiait les violations à la loi commises dans l’affaire des commandites de Groupaction «par la situation de guerre dans laquelle s’est trouvé le pays ces dernières années» (Le Devoir, 11 juillet 2002) des hommes politiques et des personnalités publiques, avant comme après le vote du 30 octobre, exprimaient des propos non seulement hostiles mais franchement guerriers.

Si certains enveloppaient leurs menaces dans une allure faussement sibylline, tel ce Mike Harcourt, alors premier ministre de la Colombie-Britannique, supputant ce que seraient les lendemains d’un OUI victorieux («We’d be the worst of enemies… They’ll suffer, not just economically, but they’ll suffer every which way, the people of Quebec», Globe and Mail, 17 mai 1994), d’autres étaient plus directs: «The federal government should be getting the armed forces into good shape», dira à son auditoire de Calgary John Crosbie, poids lourd du gouvernement Mulroney, (The Gazette, 13 novembre 1995). Une liste complète de ce genre de littérature guerrière serait longue, qui commencerait par l’exhortation de John Robarts en octobre 1970 («use all the instruments at your command» (Globe and Mail, 15 octobre 1970) , et qui recenserait les propos des grands chroniqueurs de la presse, dont le plus ahurissant demeure nul doute celui de Trevor Lautens, se prenant à regretter que, dans son histoire, le Canada n’avait pas versé plus de sang: «One must ask the detached historical question:would Canadians have created a better union if there had been a blood-letting?» (Vancouver Sun, 25 octobre 1997).

La deuxième question est plus importante: Chrétien serait-il passé à l’acte en 1995?, ce qui revient à dire: le ferait-il demain? Lui ou son successeur dans 5 ou 10 ans , pourrait oublier Pearson et son Prix Nobel, s’inspirer du désespéré Gorbatchev face aux Lituaniens en janvier 1991, et envoyer l’armée au Québec? Et le faire au mépris total de ce fait massif que les Montréalais, toutes tendances et toutes langues confondues, se sont rassemblés l’hiver dernier par dizaines de millliers, dans un même et immense refus de la violence armée, et sont désormais unis dans une même fierté d’avoir, ensemble, fait de leur ville la grande métropole de la paix en Amérique du Nord?

Certes, au vu de ce que l’on vient de lire plus haut - et de ce que l’on a vécu au Québec en octobre 1970! -, il n’est pas vain de poser la question. Mais ce qui, assurément, serait vain, et pour tout dire totalement irresponsable, serait de se borner à simplement spéculer sur cette éventualité. Car la politique demande autre chose que la posture du Penseur de Rodin : elle exige une action qui engage la collectivité dès aujourd’hui. Cette question appelle donc, de la part de nos dirigeants politiques comme de l’ensemble des citoyens, qu’ils aillent au delà des supputations académiques et adoptent résolument une attitude «pro-active». Car nier, ou feindre d’ignorer, une menace perçue par plusieurs comme vraisemblable, ne ferait qu’aggraver dans les cœurs et les esprits le poids de cette menace.

Ce que le Québec doit faire, c’est dénoncer, chaque fois qu’ils se font entendre, ces va-t-en-guerre. Puis, exiger de ceux qui parlent au nom du Canada qu’ils condamnent ces propos. Faute de quoi, il faudra rappeler à ces dirigeants ainsi qu’à leur opinion publique que ce refus sera tenu par l’opinion internationale pour ce qu’il est : un encouragement à pratiquer l’intimidation contre le Québec. On juge, dit-on, les pays à la manière dont ils traitent leurs minorités. On les juge aussi aux instruments dont ils se servent pour contraindre ces minorités à rester dans le rang.

Ce travail de pédagogie politique revêt la plus haute importance pour l’avenir. Car chaque fois que ces voix se font entendre au Canada anglais et qu’au Québec, d’un haussement d’épaules ou d’une tête vite enfouie, on choisit de les laisser faire sans mot dire, on encourage l’hystérie et on prépare le pire. Alors qu’au contraire, chaque fois qu’on cloue au pilori un de ces fous de la guerre, on éloigne la menace, défend l’honneur du Québec, et prépare des lendemains plus sereins pour les relations entre le Québec et le Canada.

C’est à l’Assemblée nationale, toutes tendances confondues, qu’il revient d’agir, car celle-ci tient sa légitimité et sa raison d’être de ce même suffrage universel que viendrait nier, au lendemain d’un OUI gagnant, l’intervention de l’armée canadienne. Mais pour l’appuyer dans cette action, et même la devancer, pourquoi la société civile, elle aussi toutes tendances confondues – et toutes professions, journalistes en tête — ne se doterait-elle pas d’un instrument, sorte d’Observatoire national, qui lui permettrait de débusquer aujourd’hui ces Harcourt, Crosbie et autres Lautens et ainsi empêcher demain que la folie ne s’empare des esprits?



»» hôtel de ville de Baie-d'Urfé

Quelle cause ?

Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir jeudi 30 octobre 2003

L'arrestation mardi de sept individus, «miliciens» d'une «cellule combattante» proche du Mouvement de libération nationale du Québec (MLNQ), était prévisible. Les sept hommes, âgés entre 19 et 48 ans, ont été pris sur le fait au moment où ils barbouillaient de graffitis les murs de l'hôtel de ville de Baie-d'Urfé. Sur les lieux de l'arrestation, les policiers ont trouvé des engins explosifs non fonctionnels mais qui auraient pu l'être.

On se rappellera qu'il y a deux ans, Rhéal Mathieu, 53 ans, felquiste de la première heure (la vague la moins bien organisée du mouvement terroriste des années 60), avait été condamné à six mois de prison pour avoir tenté d'incendier des restaurants Second Cup. Fait aggravant, des armes à feu avaient été découvertes au domicile de Mathieu.

D'autres arrestations ont aussi eu lieu au cours des dernières années, dont certaines impliquaient des mineurs pris en flagrant délit de graffitis à la gloire du FLQ (mauvais jeu de lettres pour Front linguistique du Québec), autre appellation du MLNQ de Raymond Villeneuve, lui aussi membre de la première vague du Front de libération du Québec, au début des années 60.

Or il eût été surprenant que les forces policières ne fussent pas au courant des moindres faits et gestes de chacun des membres de ces groupuscules. Villeneuve fait le faraud et, à chacune de ses sorties publiques, il joue au chef historique qui comprend et approuve les gestes de ses militants sans rien savoir de plus. En réalité, il sert probablement de piège à mouches entre les mains des policiers qui le trouvent sans doute un peu collant mais bien commode pour attraper les pauvres naïfs qui rôdent autour de lui.

Il faut reconnaître que le simplisme du discours du chef attire dans la névrose quelques adeptes bien intentionnés mais devenus progressivement disciples au service d'une cause. Il ne faut donc ménager aucun effort pour rappeler à ceux qui seraient tentés par l'aventure «révolutionnaire» qu'aucune nation démocratique n'est jamais parvenue, en temps de paix, à faire avancer la cause des siens par la violence et dans la haine de l'autre. Si le français a acquis ses lettres de noblesse dans toutes les sphères de la société québécoise, c'est grâce à la patiente lutte démocratique et à rien d'autre.

Un seul doigt dans l'engrenage de la violence et c'est tout le corps qui y passe à coup sûr. Rien ne sera jamais assez important pour justifier un tel recours. Les coups de gueule de quelques dinosaures comme cette vénérable mais si têtue représentante de Baie-d'Urfé, Anne Myles, ou comme le provocateur Brent Tyler ne peuvent rien contre la force tranquille de ce petit peuple francophone rompu à l'exercice exigeant d'une démocratie qui lui permet de vivre en paix, chez lui, avec les autres, dans sa langue.



»» hôtel de ville de Baie-d'Urfé

Les vraies questions

Pierre-Luc Bégin
V.-P. MLNQ

TRIBUNE LIBRE jeudi 30 octobre 2003

Québec, le 30 octobre 2003.

Dans son éditorial du 30 octobre 2003, monsieur Jean-Robert Sansfaçon s'en prend aux sept militants indépendantistes impatients impliqués dans l'attaque de Baie-d'Urfé, ainsi qu'au Mouvement de Libération Nationale du Québec (MLNQ) qui s'est porté à la défense des prévenus, afin de soutenir la thèse du pacifisme à tout prix.

Tout d'abord, une rectification. M. Sansfaçon écrit que le MLNQ opère également sous l'appellation Front Linguistique du Québec, ce qu'il qualifie de mauvais jeu de mots. Cela est faux. Le Front Linguistique n'est qu'une section du MLNQ et qui agit d'ailleurs légalement en faveur de la défense de la langue française.

Par ailleurs, ce qui est plus grave, l'éditorialiste tente de discréditer le MLNQ en faisant croire qu'il s'agit pour les militants radicaux d'un piège, l'organisation étant sous surveillance policière. Or, l'éditorialiste semble feindre d'ignorer que le MLNQ est une organisation légale qui oeuvre pacifiquement pour l'indépendance du Québec (manifestations, affichage, sorties publiques, etc.), tout en envisageant tous les scénarios de conflit possibles. Si les gens qui viennent au MLNQ veulent oeuvrer à ce travail de terrain légal et pacifique, qu'importe la surveillance policière? Quant aux autres, l'histoire des mouvements de libération dans le monde nous apprend que jamais la surveillance des forces de l'ordre n'a su éteindre une organisation de combat solidement structurée (IRA et ETA en sont des exemples patents).

De même, M. Sansfaçon poursuit et affirme qu' "aucune nation démocratique n'est jamais parvenue, en temps de paix, à faire avancer la cause des siens par la violence et dans la haine de l'autre. Si le français a acquis ses lettres de noblesse dans toutes les sphères de la société québécoise, c'est grâce à la patiente lutte démocratique et à rien d'autre". Un tel mépris de l'Histoire mérite d'être souligné.

Primo, nombreuses sont les nations (la grande majorité) à avoir usé de moyens radicaux et non-uniquement pacifiques pour se libérer d'un joug étranger, souvent en temps de "paix" officielle d'ailleurs.

Secundo, si le français a pu prendre une certaine place au Québec, c'est d'abord et avant tout par l'action radicale (et parfois violente) du RIN et du FLQ dans les années soixante, provocant un exode des anglo-montrealers et la francisation, vitrine par vitrine, des commerces unilingues anglais. Ensuite vint la loi 101.

Tertio, la place qu'a prise le français au Québec en 2003 est celle d'une langue menacée et en constante régression, qu'on veuille l'admettre ou non. En fait, les récentes études sur le sujet de Jean Dorion, du sociologue Pierre Serré, du démographe Charles Castonguay et de bien d'autres spécialistes devraient suffire à convaincre les plus angéliques.

En somme, il ne reste qu'à espérer que l'action pacifique du mouvement indépendantiste québécois suffira à la défense du français, à la protection du territoire québécois face aux menaces de défusions et de partition et à l'avènement du pays du Québec. Là sont les vraies questions devant être soulevées. Sans angélisme.



»» hôtel de ville de Baie-d'Urfé

Un «pyromane social»

Le ministre de la Sécurité publique se déchaîne contre l'ex-felquiste Raymond Villeneuve - Le leader du MLNQ pourrait être accusé d'avoir tenu des propos séditieux

Robert Dutrisac
Le Devoir jeudi 30 octobre 2003

Québec - Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, a révélé hier que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) scrutait à la loupe les déclarations du président du Mouvement de libération nationale du Québec, Raymond Villeneuve, faites aux médias, pour déterminer s'il fallait porter des accusations pour propos séditieux.

«La SPVM a pris note des propos de M. Villeneuve et les avocats du contentieux du SPVM verront, effectivement, s'il y a lieu de porter des accusations ou pas», a dit M. Chagnon au cours d'un point de presse portant sur les actes de vandalisme survenus à Baie-d'Urfé. C'est dans quelques jours que l'on saura si M. Villeneuve et son groupe constituent une menace, a dit le ministre.

M. Chagnon estime que M. Villeneuve a tenu «des propos carrément délirants» qui sont ceux d'un «pyromane social» tout à fait isolé car l'ensemble de la société «réprouve non seulement ses paroles mais aussi ses idées». Il s'agit là d'une «opinion politique» et non pas juridique, a précisé le ministre.

À la fin août 2002, M. Villeneuve a écopé d'une peine de trois mois à purger dans la communauté pour harcèlement et incitation à la violence à l'endroit du président d'Alliance Québec, Brent Tyler. La peine était assortie d'une période de probation de deux ans où il ne devait plus commettre aucun geste pour encourager la violence en vue de défendre la langue et la culture françaises au Québec.

Joint hier par téléphone, M. Villeneuve semblait ignorer que la période de probation n'était pas expirée. Il a répété qu'il ne savait pas que les sept membres de la «milice» du MNLQ allaient lancer cette opération de vandalisme, sinon «je leur aurais donné des conseils». Il a déploré «l'inexpérience» des miliciens, qui n'ont pas vérifié s'ils étaient l'objet d'une filature et qui avaient en leur possession un tube et de la poudre explosive. «C'est une gaffe. Les bombes, ou tu y vas pour les poser ou tu n'amènes pas ça avec toi», a-t-il dit.

L'arrestation des sept membres du MNLQ est «un gros sacrifice, a dit M. Villeneuve. Mais d'autres militants vont s'impliquer davantage. On va faire une campagne de financement pour amasser des fonds, de l'argent pour payer les avocats.» Il s'est réjoui qu'un vox pop à TVA, mardi, indiquait que 36 % des répondants ne condamnaient pas les actes de vandalisme commis par le groupe.

Au palais de justice de Montréal, quatre des sept accusés arrêtés lundi ont été remis en liberté sous caution hier. Benoît Laflamme, Jessie Blagdon Boisvert, Cédric Tremblay et Paul-André Desbiens ont pu retrouver leur liberté sous certaines conditions. Ils ne pourront se trouver à l'ouest du boulevard Saint-Laurent ou être en possession d'armes, de substances explosives ou de munitions. Ils reviendront en cour le 10 novembre prochain pour la suite des procédures. Pour leur part, Marc Boulanger et Luc Laflamme devront rester à l'ombre, alors que Serge Provost subira son enquête sous cautionnement ce matin. Rappelons que les sept hommes sont accusés de méfait, de complot et de possession de substance explosive relativement aux actes de vandalisme commis à Baie-d'Urfé lundi.

Quelques sympathisants du MLNQ, dont plusieurs accusés seraient membres, ont assisté à la comparution hier. Une militante du groupe est allée jusqu'à dire qu'une «guerre» sévissait au Québec entre anglophones et francophones. «Il y a une augmentation depuis que le PQ est débarqué. On n'est pas appuyés par personne, alors il faut se prendre en main, a commenté Christine Lavoie. Il n'y a aucune limite. Une guerre, c'est une guerre.»

En marge des procédures judiciaires, le président d'Alliance Québec, Brent Tyler, a vivement dénoncé hier l'attaque perpétrée contre l'ex-hôtel de ville de Baie-d'Urfé. «C'est un indice qui montre bien que le phénomène d'anglophobie prend davantage d'ampleur à Montréal depuis quelque temps, a-t-il expliqué en conférence de presse. Et ce n'est pas un acte à prendre à la légère.»

Appuyé par le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR), M. Tyler a exigé de MM. Charest et Tremblay, premier ministre et maire de Montréal, une dénonciation «ferme» -- leurs récentes déclarations sur le sujet étant jugées timides -- de l'agression qui visait sans doute l'ex-mairesse de Baie-d'Urfé, Anne Myles, une défusionniste unilingue anglophone. «Car Montréal est une ville bilingue, a rappelé le défenseur des droits des anglophones au Québec, qui par ailleurs n'associe aucunement agression et défusion de Montréal, et n'importe quel citoyen canadien a le droit démocratique de se servir de la langue anglaise dans la vie publique. Gérald Tremblay devrait d'ailleurs faire adopter rapidement par la Ville une résolution pour réaffirmer cette réalité bilingue.»

La justice doit infliger aux accusés des peines exemplaires, a dit Fo Niemi, directeur général du CRARR. «Le geste commis par ce groupe a été motivé par la haine raciale, a-t-il dit. C'est une violence que l'on ne peut se permettre dans cette société où chaque Québécois a le droit de vivre en sécurité.»

Avec la collaboration de Jeanne Corriveau et de Fabien Deglise



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Le retour des "milices patriotiques"

Jean-Guy Dubuc
La Tribune jeudi 30 octobre 2003

On ne va pas tomber dans la paranoïa; mais il faut quand même s'ouvrir les yeux et les oreilles; et tomber d'accord pour ne pas bêtement revenir au climat de violence que le Québec a connu en 1970.

Les événements de Baie d'Urfé sont innocents en soi: des menaces inscrites sur les murs de l'hôtel de ville. Les sept auteurs ne sont pas que des jeunes: ils ont entre 19 et 49 ans. Motif: ils jugent inconvenant que l'ex-mairesse, élue au conseil de la ville de Montréal, ne parle pas français dans une ville française (ce en quoi ils n'ont pas vraiment tort). Mais les Milices patriotiques ne font pas dans la dentelle: Fuck Canada - Anglos go home. Et une signature qu'on avait presque oubliée: FLQ.

L'incident aurait pu paraître banal et on l'aurait vite oublié ("Il faut vraiment voir ça comme une affaire isolée", dit Jean Charest) s'il avait été rapidement dénoncé par les Québécois qui respectent la démocratie. Mais non. Au contraire: le geste reçoit des appuis, de l'agressivité des uns et du silence des autres.

Commentant le geste de certains de ses membres, Raymond Villeneuve, ex-felquiste et président du Mouvement national pour la libération du Québec, reconnaît avoir des liens avec les Milices patriotiques, mais que ce n'est "pas lui qui leur a dit de faire ça". Il tient cependant à les féliciter. "Je ne condamne pas les patriotes qui font des actions contre ces ennemis", les anglophones qu'il appelle les "Rhodésiens". Et il précise que le MNLQ est un mouvement "où on a envisagé que la lutte politique armée revienne, que le FLQ revienne, s'il y a une certitude que le Parti québécois ne peut pas faire l'indépendance".

Le site Internet du MNLQ décrit assez bien la haine qui sous-tend l'action de ces gens qui se disent eux-mêmes prêts à prendre tous les moyens, incluant la violence armée, pour parvenir à leurs fins. Or, leur but ultime est double: d'une part, l'indépendance du Québec; d'autre part, l'expulsion de tous les non-francophones du territoire québécois. Ils justifient leur violence par celle des autres: réplique coutumière de tous les violents. Sans se soucier de l'escalade que le processus entraîne. Ou en la provoquant.

Quoi faire? Dénoncer. Et unanimement. Le gouvernement ne veut évidemment pas imaginer que sa promesse sur les défusions puisse avoir de tels effets. Il a raison: la réaction est excessive; il a tort: les extrémistes utilisent toutes les excuses. La timidité du solliciteur général est politiquement prudente, socialement inconséquente. Inacceptable.

L'opposition officielle? Sa porte-parole ajoute de l'huile au feu quand elle affirme candidement que "le dépôt du projet de loi a attisé les tensions", refusant de condamner des gestes foncièrement racistes et des justifications totalement anti-démocratiques. Sa position est au mieux irresponsable, au pire, complice.

Les mouvements nationalistes? Ils doivent se détacher des groupes extrémistes qui polluent le climat de dialogue dans la recherche de l'identité québécoise. Le Québec, province canadienne, devrait être capable de donner la parole à tous ceux qui contestent son type d'appartenance à la confédération. Ce qui signifie la préservation du respect des autres et du processus démocratique.

Enfin, la population peut s'exprimer. Dans le dernier sondage-maison TVA sur la question, mercredi soir, 48 % des répondants croyaient que les anglophones avaient raison de craindre la montée de violence raciste contre eux... Pas scientifique, d'accord. Mais si on écoutait, parfois, le sentiment du "monde ordinaire"...

Bref, il faut réagir. Plutôt que d'attendre, 30 ans plus tard, un nouveau procès des mesures de guerre.



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Terrorisme à la gomme

André Pratte
La Presse jeudi 30 octobre 2003

Chaque fois que les terroristes à la gomme de Raymond Villeneuve refont surface, on est d'abord porté à rigoler. Ces gens-là sortent tellement d'une autre époque, ils font tellement amateurs avec leurs bonbonnes et leurs bombettes, qu'on ne peut s'empêcher de les trouver loufoques. Pourtant, il faut faire preuve d'une intolérance absolue à l'égard de ces manifestations de petite violence.

D'abord, on ne sait jamais quand l'amateur décidera de tenter un gros coup. Ensuite, vu de loin (disons de Toronto ou de Washington), ces gens-là sont de dangereux personnages, point. On aura beau crier sur tous les toits que Villeneuve est un marginal, le tort sera fait. Rappelons-nous notre propre réaction lorsque nous avons vu quelques Canadiens piétiner le drapeau du Québec, à Brockville. Tout le Canada anglais a dit aux Québécois: ce sont des marginaux. Indignés, nous n'avons rien voulu entendre. Si notre société fait montre de la moindre complaisance à l'égard de Villeneuve et ses sympathisants, l'image du Québec sera une nouvelle fois ternie.

Il faut donc les traiter comme on le ferait pour tout terroriste, minuscule ou grand. Leur appliquer toute la force de la loi. Et, surtout, n'accorder aucune légitimité à leur discours.

C'est ce que n'a pas su faire la députée péquiste Diane Lemieux, lundi, après l'arrestation de sept hommes soupçonnés d'avoir vandalisé l'hôtel de ville de Baie-d'Urfé. Mme Lemieux s'est bien sûr fermement dissociée des agissements de ces hurluberlus. Mais elle a tout de même cherché à tirer un profit politique de l'incident: "Le projet de loi 9, c'est bien évident, a ouvert des tensions." Autrement dit, les vandales ont tort, mais ce qui se passe est la faute aux libéraux. Or, ce n'est pas ça du tout.

Les fanatiques dont il s'agit ici ne cherchent que des prétextes pour exprimer leur haine de tout ce qui est anglophone et canadien. L'an dernier, ils s'en sont pris aux cafés Second Cup. À la même époque, M. Villeneuve s'est reconnu coupable d'avoir harcelé le président d'Allliance-Québec. S'il n'y avait pas eu les défusions, ils auraient trouvé autre chose.

Nous l'avons écrit aussi récemment qu'hier dans cette colonne: le gouvernement libéral doit revoir sa position au sujet des fusions municipales. Mais cela n'a rien à voir avec le vandalisme politique. Les seuls responsables de ces gestes sont ceux qui les commettent. On doit tout simplement les expulser du débat public.

Et puis il y a Gilles Rhéaume. L'homme n'est pas violent du tout, et il a certainement le droit de s'exprimer. Mais il ne représente personne d'autre que lui-même. Pourquoi lui donne-t-on tant d'importance?

Mardi soir au conseil municipal de Montréal, M. Rhéaume a dénoncé l'unilinguisme anglais de la nouvelle présidente de l'arrondissement de Beaconsfield-Baie-d'Urfé, Ann Myles. Il ne fut malheureusement pas le seul. La Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal l'a fait aussi. Pour quelle raison? De langue commune, le français serait-il devenu langue obligatoire pour tous? Imposera-t-on désormais des tests linguistiques aux candidats? Suggère-t-on d'annuler l'élection de Mme Myles? Cette conception tordue de la démocratie et des droits linguistiques doit être fermement condamnée.



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Raymond Villeneuve est un "pyromane social", dit le ministre de la Sécurité publique

Martin Ouellet
La Presse jeudi 30 octobre 2003

Québec - Le militant indépendantiste Raymond Villeneuve pourrait faire l'objet d'accusations à la suite des actes de vandalisme antianglophones commis lundi à Baie-d'Urfé, dans l'Ouest-de-l'Île.

"Les avocats du service juridique de la police vérifient actuellement s'il y a lieu de porter des accusations", a révélé, hier en point de presse, le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon.

Raymond Villeneuve a reconnu que des sympathisants de son organisation, le Mouvement de libération nationale du Québec (MLNQ), se trouvaient parmi les sept individus qui ont été arrêtés en plein milieu de la nuit, lundi, après avoir présumément bariolé le "City Hall" de Baie d'Urfé de graffitis comme "Fuck Canada", "FLQ" et "Anglos Go Home".

Les suspects ont tous été accusés de méfait, de complot et de possession d'une substance explosive.

Même s'il nie toute implication personnelle dans les actes perpétrés à Baie-d'Urfé, le président du MLNQ n'a jamais, loin de là, condamné les gestes posés.

Propos "séditieux"?

Ainsi, les propos qu'il a tenus depuis les événements sont actuellement scrutés à la loupe pour déterminer, entre autres, s'ils sont "séditieux", ce qui permettrait de porter des accusations criminelles contre lui.

Mais pour l'heure, le ministre Chagnon tente de minimiser l'importance de Raymond Villeneuve sur l'échiquier politique québécois.

"M. Villeneuve semble vouloir délirer sur des concepts politico-nationalistes. Il joue au pyromane social, mais c'est un pyromane complètement isolé", a-t-il fait valoir.

En outre, a-t-il mis en garde, il ne faut surtout pas se laisser intimider par la fameuse "milice" que dirigerait Raymond Villeneuve.

"C'est un groupuscule et cela doit en rester là. D'ailleurs, la société québécoise n'endurerait pas que ces folies-là se répercutent un peu partout sur le territoire", a mentionné le ministre.

Comme le premier ministre Jean Charest la veille, Jacques Chagnon n'a pas voulu établir un lien entre le débat sur les défusions et les gestes posés par les vandales.

"Les incidents qui sont survenus ont peu ou pas du tout à voir avec le dossier des défusions, si ce n'est de l'élection de Anne Myles (une défusionniste unilingue anglophone) dans Beaconsfield-Baie-d'Urfé", a estimé M. Chagnon.

Cette élection, a-t-il continué, "a fait partir en peur" le groupe de sympathisants de M. Villeneuve et M. Villeneuve lui-même.



»» Camille Laurin

Camille Laurin was a great Canadian

DON MACPHERSON
The Montréal Gazette Thursday, October 30, 2003

Camille Laurin's political family was as well represented as his personal one at this week's book launch of Camille Laurin, l'homme debout (The Man Who Stood Up), a biography of the father of Bill 101 by former journalist Jean-Claude Picard.

Jacques Parizeau, the hard-line sovereignists' spiritual leader who, along with Laurin, quit René Lévesque's Parti Québécois cabinet over Lévesque's shelving of sovereignty, was there.

So was another former PQ premier and cabinet colleague of Laurin, the party's current leader, Bernard Landry.

Two prominent pro-French activists, Guy Bouthillier and Mario Beaulieu, attended. Former PQ cabinet minister Pauline Marois put in an appearance (though not her rival for Landry's succession, François Legault, who missed an opportunity to continue his courting of party hard-liners).

It's understandable few non-francophones joined a celebration of the life of someone best remembered as the architect of a law that restricted minority rights and one of whose objectives, Laurin said, was to reduce the English-speaking community to its "proper" size.

The French Language Charter, familiarly known as Bill 101, went a long way to achieving that objective, not only by requiring new immigrants to be schooled in French rather than English but also by making anglophones feel less welcome.

Still, it's also ironic the memory of Laurin, who died in 1999, is so revered by sovereignists. For few federalists have done as much harm to the cause of Quebec sovereignty intentionally as Laurin did unwittingly. Among sovereignists, he did more harm than such figures as Claude Morin, Pierre Marc Johnson and Lucien Bouchard, though they are reviled as traitors by the hard-liners.

Laurin's law, adopted three years before the first sovereignty referendum in 1980, undoubtedly encouraged many nonfrancophone federalist voters to leave Quebec and discouraged many others from coming here.

But what Laurin, a psychiatrist by profession, described as collective "shock treatment" also made a considerable impression on francophones.

In redressing their long-held linguistic grievances with a single stroke of the legislator's pen, and doing so while Quebec was still a province, Laurin deprived his own movement of its most potent issue.

He demonstrated French could be protected and promoted and even given priority over the majority language of the country, and that Canadian federalism was flexible enough to accommodate this.

Laurin didn't realize it at the time, but he made the glue that held Canada together through two referendums.

That's why one of the most important things Pierre Trudeau, who was then prime minister, ever did was something he didn't do; namely, he resisted calls to revive the federal government's power to disallow provincial legislation and use it against the French Language Charter.

It's why the current federal minister of intergovernmental affairs, Stéphane Dion, has called Bill 101 "a great Canadian law." It's why, in spite of the damage the French Language Charter has done to the anglophone community, the English-rights Equality Party, which fought it relentlessly, is defunct.

And it's why, when Landry asked me at the launch whether I was there because I'm an admirer of Laurin, I replied, "Of course; he was a great Canadian."

Later, Landry emphatically told those in attendance the argument Laurin's Bill 101 hurt the sovereignty movement is "absurd."

He was alluding to what will go down as the "grapes of wrath" speech, delivered to his party a week earlier by political scientist Jean-Herman Guay, who said the sovereignty movement is a victim of its own successes within Canada. In particular, Guay noted the economic and social progress made by francophones in the quarter-century since the first sovereignist government adopted the French Language Charter.

Landry had already replied to Guay once, in person. That the speech was still on his mind a week later suggests the idea Laurin inadvertently saved Canada from his own cause isn't absurd at all.

dmacpher@thegazette.canwest.com

Don, tu fais erreur

"Camille Laurin was a great Canadian". Pauvre Don Macpherson, t'as rien compris. Mon père travaillait au Sun Life Building, coin Dorchester et Metcalfe dans les années 1960-70. Il passait sa journée le dos courbé à répondre "yes boss et yes sir". Le midi, il commandait son repas en anglais à la "maudite Anglaise" de chez Eaton.

Le 15 novembre 1976, il a pris son courage à deux mains et a porté Ti-Poil au pouvoir. Camille Laurin a instauré la loi 101, plus tard, Dorchester boulevard West est devenu le boulevard René-Lévesque Ouest.

Tout cela a permis qu'aujourdh'ui, je passe ma journée dans l'ouest de l'île et dans le centre-ville le dos bien droit, que mon répartiteur anglo me parle français et trouve cela normal et que la petite Anglo du "Tim Horton" de Pointe-Claire me sert mon sandwich gentiment et en français.

Don, tu fais erreur, Camille Laurin était un grand Québécois, lui et sa génération ont fait du Québec un demi-pays où les francophones ont appris à se tenir debout et à se faire respecter sur leur territoire. Dans les faits, c'est le tremplin qui nous mènera au pays du Québec.

On ne peut avancer et faire un pays le dos courbé, nos ainés se sont redressés, maintenant à nous de faire le dernier pas.

Francois Lacombe, 1.11.2003





»» privé/public

Jean Charest et les intérêts corporatistes

Comme c'est souvent le cas, la vérité se situe à mi-chemin

Joseph Facal
Professeur à HEC Montréal et ancien président du Conseil du trésor du Québec

Les Affaires samedi 1 novembre 2003

Jean Charest a soulevé l'ire des dirigeants syndicaux en soutenant récemment que les intérêts corporatistes ne devaient pas faire obstacle à l'intérêt général. On peut à bon droit s'étonner que le premier ministre montre du doigt des gens avant d'avoir formellement ouvert le dialogue avec eux. Après neuf ans dans l'opposition et six mois au pouvoir, il est aussi très curieux que le gouvernement ressente encore le besoin de se faire dire par des consultants externes comment aller de l'avant. Mais qu'en est-il du fond des choses ?

Comme c'est souvent le cas, la vérité est à mi-chemin entre le propos trop général de M. Charest et la réaction outrée du président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ). La contribution des syndicats au progrès social est incontestable. La formidable amélioration des conditions de travail doit beaucoup aux luttes syndicales. Le souci de prendre en compte la santé et la sécurité des travailleurs leur revient également. Les conflits de travail violents sont aussi beaucoup plus rares que jadis parce que la colère des travailleurs est désormais canalisée dans des revendications structurées.

Les syndicats ont par ailleurs su faire preuve dans le passé d'une capacité d'innovation qu'il faut saluer. Le Fonds de solidarité FTQ est aujourd'hui un participant innovateur et dynamique à la vie économique québécoise. Quand Lucien Bouchard a proposé aux syndicats de les associer à la nécessaire marche vers le déficit zéro, ils ont accepté de mettre l'épaule à la roue.

Mais toute médaille a deux faces. Le syndicalisme d'aujourd'hui, ce sont aussi des planchers d'emploi sans commune mesure avec les besoins réels de main-d'oeuvre, surtout dans le monde municipal. Ce sont des clauses "orphelins" qui protègent les travailleurs âgés sur le dos des plus jeunes. Et qui peut sérieusement défendre le nombre absurde d'accréditations syndicales en milieu hospitalier ? On attend aussi le leader syndical qui dénoncera avec courage les dérapages inqualifiables de certains cols bleus montréalais.

À vrai dire, dans le secteur public, ce sont les règles du jeu qui posent problème davantage que les attitudes des travailleurs. La centralisation des négociations fait que les gains des uns s'appliquent éventuellement à tous, ce qui pousse à la hausse les coûts de main-d'oeuvre. Les gains de la ronde précédente deviennent ensuite le plancher des demandes de la ronde suivante, sans égard à la capacité de payer de l'employeur. Les conventions collectives s'épaississent ainsi au fil du temps, sans élagage des éléments devenus caducs ou nuisibles avec le temps. J'avoue ne pas connaître une autre société au monde avec un régime aussi rigide de relations de travail dans le secteur public.

Mais le corporatisme n'est pas que syndical. Quand le Collège des médecins bloque l'entrée à la pratique aux médecins étrangers au nom de la protection du public, il maintient artificiellement une pénurie de l'offre, qui crée une pression à la hausse sur le nombre d'actes pratiqués par chaque médecin et force le gouvernement à plafonner leurs revenus. L'un de nos mythes les plus tenaces, c'est d'ailleurs de s'imaginer que le Québec tout entier s'exprime lorsque des dirigeants patronaux, syndicaux, politiques et communautaires se rencontrent.

Chose certaine, le syndicalisme traditionnel, né de l'industrialisation et constitué sur la base du métier, est mal adapté à la montée du travail autonome, des horaires atypiques, des nouvelles technologies et de l'industrie des services. À l'heure où la mondialisation, notre déclin démographique et la crise des finances publiques bouleversent tout, les syndicats, s'ils veulent demeurer des acteurs centraux, doivent s'astreindre eux aussi à un sérieux examen de conscience.

lesaffaires.redaction@transcontinental.ca



»» La réingénierie

L'évangélisation des impies

J.-Jacques Samson
Le Soleil jeudi 30 octobre 2003

Éditorial - Le samedi matin, au cours de l'émission Samedi et rien d'autre, animée par Joël Le Bigot, à la radio de Radio-Canada, des éditorialistes et chroniqueurs donnent ou enlèvent des points aux personnalités politiques dans une rubrique appelée La bourse de l'actualité. Le titre qui accuse la plus forte chute depuis deux mois est celui de Monique Jérôme-Forget. Cet indicateur, nullement scientifique bien sûr, reflète bien toutefois une réalité admise par des stratèges libéraux. La présidente du Conseil du trésor est vite devenue la ministre la plus mal perçue du gouvernement Charest. Le rôle qui lui a été dévolu n'est jamais très populaire, mais Mme Jérome-Forget a ajouté depuis son entrée en fonction de graves difficultés à communiquer les objectifs qu'elle poursuit et la méthode qui sera suivie pour réaliser la réingénierie - ou la modernisation - annoncée de l'État québécois.

Monique Jérôme-Forget a un curriculum vitae impressionnant. Docteure en psychologie, elle a été présidente de la CSST, présidente de l'Institut de recherche en politiques publiques et elle a siégé à de nombreux conseils d'organismes. Elle est donc inévitablement associée à une élite et elle s'est aussi fait connaître, avant son entrée en politique, par sa promotion d'idées dites de droite, en santé notamment.

Mme Jérome-Forget est responsable, en plus de la réingénierie, de la réforme du système de gestion dans les ministères (le projet GIRES) et des négociations dans le secteur public, trois dossiers explosifs. Elle manie toutefois un peu brutalement les substances dangereuses, pour une intellectuelle de son niveau et elle s'est permis depuis avril des déclarations facilement récupérables sur l'appareil public et ses acteurs. Elle a donc été vite stigmatisée par des adversaires péquistes, les ténors syndicaux et de nombreux commentateurs, défenseurs d'un modèle étatique très interventionniste et de la social-démocratie.

Or comment Mme Jérôme-Forget a-t-elle réagi à la tempête qu'elle soulevait ? La ministre a entrepris depuis le 9 octobre de faire une ou deux interventions par semaine pour expliquer "l'urgence de rénover la maison". Elle a bien sûr rencontré à huis clos le 15 octobre les membres du comité sectoriel sur l'organisation du travail dans la fonction publique, où siègent, entre autres, 13 représentants syndicaux et les cadres des ressources humaines, mais pour le reste Mme Jérôme-Forget ne communique pas vraiment encore, elle évangélise des cardinaux ! Ses plus importantes sorties ont été réservées au Conseil du patronat et, cette semaine, pour les membres de l'Institut d'administration publique. Un repli sur ses propres supporters dans de telles circonstances ne peut qu'alimenter ses opposants et accréditer les épouvantails qu'ils brandissent.

La ministre maintiendra un rythme d'une ou deux sorties hebdomadaires en novembre et en décembre, indique son attachée de presse, Véronique Mercier, rapatriée du bureau du premier ministre conservateur du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord, par le comité de Jean Charest, au milieu de la campagne électorale. Différents moyens seront pris pour faire de la pédagogie, dit-elle. Chaque ministre responsable de l'un des six comités de pilotage de la réingénierie participera à l'effort de communication, les députés seront aussi bientôt mis à contribution. Mme Mercier concède que la gestion de la vente du concept de réingénierie est "très complexe" pour une attachée de presse, seule, mais sa ministre n'a pas donné un mandat à une firme de consultants extérieurs pour élaborer une stratégie de communication. Il n'est pas question non plus d'utiliser des véhicules publicitaires. La stratégie ou l'absence de stratégie est imputable à l'équipe entourant la ministre. L'amateurisme a été la marque de commerce depuis six mois.

La pédagogie se fera progressivement, mise-t-on. Petit à petit, le ruisseau traverse le rocher, disait Claude Ryan à ce propos. Celui-ci n'a cependant pas réussi à gagner des élections avec ses théories bien primaires sur la communication publique.

Il est plus que temps que Mme Jérôme-Forget, une communicatrice dynamique dans le passé, s'adresse à l'ensemble des citoyens, qu'elle mise sur la "majorité silencieuse", les contribuables surtaxés et surréglementés, tous ceux qui espèrent et ont voté pour une modernisation et un allégement de l'appareil administratif. La présidente du Conseil du trésor n'a pas encore essuyé les fortes vagues. Il est très facile de fondre dans un même bol compressions budgétaires, réingénierie et bientôt négociations dans le secteur public, pour lever un mouvement contre le gouvernement Charest. Mme Jérôme-Forget aura alors besoin d'un large support dans l'opinion publique. Il lui faut vite le construire. Son discours devant le Conseil du patronat était clair, bien structuré et rassurant quant à la réingénierie. Il reposait sur le bon sens et non sur un quelconque dogmatisme. Il serait bien plus utile pour évangéliser des impies que des cardinaux. Ceux qui veulent réformer des structures ou des façons de faire ont toujours le fardeau de la preuve. Les canaux pour rejoindre de larges auditoires ne manquent pas : journaux, émissions d'affaires publiques et même de variétés, forums de toutes sortes, débats, conférences dans les universités et collèges, visites dans de grandes entreprises bien ciblées... La rénovation de la maison dont parle Mme Jérôme-Forget doit devenir une corvée nationale, dans la compréhension beauceronne du mot corvée. À défaut de quoi, l'opération se terminera en queue de poisson, comme sous les gouvernements précédents.

JJSamson@lesoleil.com



»» La réingénierie

Jérôme-Forget justifie sa «crise de ministre»

Yves Chartrand
Journal de Montréal 31/10/2003

QUÉBEC – La présidente du Conseil du trésor s’est réfugiée hier derrière son devoir de réagir à « une illégalité » pour expliquer l’incident qui s’est produit dimanche dernier dans une boutique ultrachic du centre-ville de Montréal.

Mme Monique Jérôme-Forget a refusé de s’entretenir avec le Journal hier mais elle a fait savoir par son attachée de presse, Véronique Mercier, qu’en tant que ministre, il lui apparaissait de son obligation de « dénoncer » une histoire de double taxation.

Rappelons que dans sa chronique d’hier, la journaliste Marie Plourde rapportait avoir été témoin d’une « crise » de la présidente du Conseil du trésor à la boutique Hermès, rue Sherbrooke au centre-ville de Montréal.

En voulant échanger un cadeau pour un autre plus cher – un foulard de soie –, a expliqué hier l’attachée de presse Véronique Mercier, Mme Jérome-Forget s’est aperçue qu’on lui imposait une double taxation qu’elle a voulu corriger. Dans l’échange qui a suivi, Mme Jérôme-Forget a fait une « crise », rapporte Marie Plourde, criant à la vendeuse : « Je suis ministre, moi. Je peux vous dénoncer. »

Selon son attachée de presse, Mme Jérôme-Forget n’a pas tenté de se servir de son statut privilégié pour régler la situation.

Reconnue

« La vendeuse l’a reconnue et lui a demandé si elle était ministre, ce à quoi Mme Jérôme-Forget a répondu que oui, je suis ministre », soutient Véronique Mercier.

Cette version est niée catégoriquement par la journaliste Marie Plourde, qui a qualifié son attitude de diva. « J’étais là et je l’ai vue élever la voix. »

L’attachée de presse a par ailleurs confirmé que la présidente du Conseil du trésor avait eu droit à un traitement exceptionnel puisqu’un représentant de la boutique haut de gamme s’est rendu chez elle le soir même pour se répandre en excuses. Un traitement dont peu de consommateurs « lésés » peuvent se vanter d’avoir reçu !

Hier, la boutique Hermès a refusé de commenter l’affaire et nous a référé à un bureau de relations publiques à Toronto. Le bureau du Parti québécois à l’Assemblée nationale n’a pas voulu non plus commenter l’affaire de façon officielle. Mais les réactions sous la couverture ne manquaient pas dans les couloirs de l’Assemblée nationale. « Mme Jérôme-Forget est reconnue comme une personne prompte qui peut être condescendante à ses heures », nous a confié une source libérale.

Pas de code d’éthique pour encadrer l’attitude

Les nouvelles directives émises récemment par Jean Charest pour ses ministres donnent des lignes de conduite pour les conflits d’intérêts et le lobbyisme, mais pas sur l’attitude à adopter en public…

Hier au bureau du premier ministre, on se montrait prudent dans les commentaires concernant la « crise » reprochée à la présidente du Conseil du trésor.

Christian Barrette, l’attaché de presse de Jean Charest, a défendu la version de madame Monique Jérôme-Forget qui, comprend-il, « a réagi en législateur ».

« Je n’étais pas là et je ne peux donc pas qualifier son attitude. Mais il est bien évident que lorsque l’on est ministre, on s’attend à ce que l’on se serve de ce titre avec jugement », a convenu le collaborateur du premier ministre.

Le cabinet du premier ministre a émis cette semaine deux nouvelles directives en matière d’éthique visant entre autres les ministres et leur personnel politique.

Le gouvernement doit avoir une ligne claire et transparente sur les conflits d’intérêts et le lobbyisme, dit Christian Barrette, « mais on n’est tout de même pas pour encadrer l’attitude des ministres » en public, ajoute-t-il.



»» défusions

Lettre de défusionnistes à Jean Charest :
Sommes-nous condamnés à être floués de nouveau ?

Simon Wilson, Ginette Durocher et Bertrand Cloutier
Porte-parole de la coalition panquébécoise des citoyens contre les fusions forcées

Le Soleil jeudi 30 octobre 2003

Le caucus des députés du Parti libéral sera appelé, très prochainement, à adopter les modifications au projet de loi 9. L'impact de votre décision sera majeur pour les citoyens et leur qualité de vie. Certains faits méritent toute votre attention.

Les députés du Parti libéral du Québec, défendant les intérêts des citoyens-contribuables, se sont vivement opposés à l'adoption de la loi 170 (décembre 2000) qui a imposé des fusions forcées. Les mégavilles et leurs mégastructures municipales en sont les conséquences directes. Faut-il encore rappeler que ces mégavilles sont nées d'élections municipales également imposées aux citoyens, sans autre choix électoral que la fusion forcée, tant décriée par les députés libéraux formant alors l'opposition officielle ?

Le Parti libéral a adopté à l'unanimité avec sa base militante, en octobre 2000, la résolution no 10 qui garantit "l'annulation des fusions forcées" advenant l'élection d'un gouvernement libéral. C'est connu. À preuve, massivement, surtout dans les comtés affectés par les fusions forcées, les citoyens - dont plusieurs centaines de milliers de souverainistes qui ont tourné le dos à leur propre parti pour sauver leur ville - vous ont fait confiance et ont utilisé la force démocratique de leur vote pour obtenir en dernier recours, justice et réparations. Vous formez maintenant le gouvernement. Vous avez obtenu le mandat démocratique, légitime et moral de procéder.

Étrangement, le gouvernement Charest "souhaite le succès des nouvelles villes" (ces mêmes mégavilles que vous avez tant décriées), il parle aussi de "l'adhésion des citoyens à leur nouvelle ville" et de "mégamaires partenaires". Ce changement de ton ne correspond pas au mandat que vous ont donné vos partenaires électeurs. Après avoir été floués une première fois par le précédent gouvernement péquiste, sommes-nous condamnés de nouveau, à être floués cette fois, par le gouvernement libéral actuel ?

Le présent projet de loi 9 donne accès à un référendum certes, mais, avec des obstacles importants, de la fiscalité punitive pour les victimes et des nuances alarmantes qui laissent croire que le PLQ s'apprête à renier sa résolution "d'annuler les fusions forcées" pour accoucher d'une simple défusion très partielle... Il y a péril en la demeure pour les centaines de milliers de citoyens, victimes des fusions forcées, et pour la crédibilité des députés du Parti libéral qui forment notre présent gouvernement provincial.

Tel que proposé, le projet de loi 9 semble vouloir maintenir artificiellement l'existence des nouvelles villes (les mégavilles) ! Le ministre des Affaires municipales, du Sport et du Loisir, M. Jean-Marc Fournier, nous répète régulièrement qu'il souhaite la réussite de celles-ci. Il affirme également, qu'il n'y aura pas de statu quo ante. Que peu importe le résultat des référendums sur la défusion - dont il se réserve le jugement final - , les villes reconstituées continueront d'être liées en permanence avec la ville-centre pour au moins 17 services financés par un système de fiscalité d'agglomération.

Quels bémols ! Où sont l'esprit et la lettre de la résolution no 10 du Parti libéral du Québec, qui garantit pourtant "d'annuler les fusions forcées" et de respecter le résultat des référendums ?

Le projet de loi 9 a été préparé par les mêmes fonctionnaires juristes qui ont créé l'inique loi 170 et tous ses inévitables amendements subséquents. C'est un rapport de M. Louis Bernard, mandataire cher au précédent gouvernement, qui est à l'origine de cette réforme municipale forcée, si contestée. Pour en finir avec toutes les rumeurs qui circulent concernant les modifications du projet de loi 9, il devient maintenant évident et urgent que des experts indépendants et compétents en administration municipale, ainsi que d'ex-élus municipaux expérimentés et reconnus pour leur intégrité et leur saine gestion, bien branchés sur la réalité des citoyens, soient rapidement consultés pour la révision complète du projet de loi 9 dont l'objectif principal devra être centré sur le bien-être et les intérêts des citoyens qui paient. Un comité restreint ainsi formé suffirait pour restructurer cette réforme municipale bâclée qui s'enlise.

Les effets fiscaux à court et à long termes, pour les contribuables, devraient préoccuper le gouvernement Charest et tout particulièrement le ministre des Finances du Québec, M. Yves Séguin, puisque les mégavilles ont fait la preuve, et continuent de le faire, qu'elles sont très coûteuses pour le payeur de taxes municipales et, de plus, siphonnent d'énormes fonds publics de l'État via nos impôts (contrats de ville, subventions ou programmes d'aide).

Il serait opportun que tous les députés se réfèrent au rapport du prestigieux et indépendant Institut C. D. Howe, une bible incontournable pour un gouvernement soucieux d'offrir aux contribuables une réforme municipale moderne et non désuète, axée sur l'avenir et non sur le passé, une réforme efficace, basée sur le "gros bon sens".

Qui défend âprement les fusions forcées ? À qui profitent les fusions forcées, les contrats juteux, les monopoles syndicaux, les rémunérations élevées ? Chose certaine, confinés dans des arrondissements, éloignés du pouvoir et incapables désormais de contrôler les élus municipaux des mégavilles, les citoyens savent qu'ils n'en sont que les "guichets automatiques".

Mesdames et messieurs membres du gouvernement Charest, votre élection repose sur la confiance que nous vous avons accordée à la suite de la résolution no 10, adoptée unanimement par les membres de votre parti. Ensemble vous devez maintenant travailler afin de présenter un projet de loi 9 cohérent, conséquent et conforme aux grandes valeurs libérales que sont le respect de la démocratie, le respect des citoyens et de la justice sociale, afin que nous n'ayons pas à subir l'odieux de voir les fusions forcées, ressenties par les citoyens comme une arnaque, cautionnées maintenant par le gouvernement Charest.

À votre tour maintenant de parler et de vous souvenir de vos partenaires électeurs, souverainistes et libéraux, du 14 avril dernier.



»» famille

Qu'est la famille devenue?

Les mutations des modèles familiaux et les transformations dans les valeurs ont fragilisé les familles

Gilles Pronovost
L'auteur est professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières et directeur général du Conseil de développement de la recherche sur la famille du Québec. Nous publions ce texte à l'occasion de la tenue d'un symposium de recherche sur la famille qui se tient présentement à l'UQTR.

La Presse jeudi 30 octobre 2003

Pour paraphraser une citation célèbre, "l'annonce de la mort de la famille a été grandement exagérée". Une majorité d'enfants au Québec (environ 70 %) vit encore dans une "famille biparentale intacte". Deux études récentes menées par l'Institut de la Statistique du Québec le confirment. De plus, en concordance avec les données américaines, les études que je mène actuellement sur les jeunes montrent que la majorité de ceux-ci se sentent aimés de leurs parents et supportés par eux. Les relations avec les parents semblent dans l'ensemble relativement harmonieuses. Les jeunes d'aujourd'hui désirent toujours fonder une famille et avoir des enfants.

"La" famille a laissé place à une multitude de modèles familiaux. Il s'agit moins d'une institution fondée sur des garants externes qu'un lieu d'affection et d'entraide. Par "famille", il semble bien que l'on entende maintenant, de façon marquée chez les jeunes, un milieu de vie stable, organisé autour de rapports chaleureux. L'insistance sur les valeurs relationnelles au sein du couple caractériserait également les jeunes générations. Des régulations fondées sur les choix électifs, la confiance entre intimes et l'harmonie dans les relations personnelles sont aussi à noter.

Ce que l'on désigne par les "rôles parentaux" est également en évolution significative, au premier chef les rapports hommes-femmes. Les jeunes pères se démarquent maintenant par une présence plus importante auprès de leurs enfants, le trait est même plus prononcé au Québec qu'au Canada anglophone. Cependant, au vu des données disponibles sur l'emploi du temps, le chemin sera long vers un partage plus égalitaire des responsabilités parentales!

À cela s'ajoute les "nouveaux grands-parents", dont le rôle est de plus en plus reconnu. De nombreuses études permettent d'étayer l'importance des échanges intergénérationnels et les entraides de toutes sortes entre les générations (temps, argent, services).

Une famille fragilisée

Il n'est pas d'étude qui ne conclut à la primauté du milieu familial dans le développement des enfants, dans la structuration de leurs attentes. Jusqu'à l'adolescence, un milieu familial où règnent le respect de l'autre et l'esprit démocratique s'avère un facteur déterminant. Appauvrissez la famille, que les parents connaissent le chômage, qu'une rupture brutale survienne, l'impact tout particulièrement chez les enfants est majeur. On oublie trop souvent que les aspirations scolaires, les conceptions de l'avenir, la maîtrise de soi, la diversité culturelle, prennent leur source dans le milieu familial.

Les mutations des modèles familiaux et les transformations dans les valeurs ont cependant fragilisé les familles. Elles vivent de nombreux problèmes, lesquels ont mené à de nombreuses recherches empiriques: pauvreté, violence conjugale, maltraitance, ruptures difficiles qui laissent des cicatrices, pour n'en nommer que quelques-uns. Que la famille soit valorisée, on le conçoit bien, qu'elle traverse une multitudes de difficultés, d'embûches, d'adversités, rien de plus certain.

Au fil des ans, le Québec s'est doté, la plupart du temps sur une base volontaire et bénévole, d'un grand nombre d'organismes locaux, régionaux et nationaux, formant une sorte de tissu tricoté serré pour le soutien aux familles: maisons de la famille, maisons des grands-parents, aides à la naissance, support aux familles ayant des enfants handicapés, associations de familles monoparentales ou recomposées, services de garde, centres d'accueil pour femmes violentées, services de médiation familiale, etc. Sans leur présence, de nombreuses familles seraient isolées et démunies. Les efforts de ces organismes sont très souvent mal connus et peu valorisés.

Cependant, "l'esprit de famille" est loin d'animer le marché du travail. Les débats récents sur la conciliation famille-travail ont permis d'illustrer combien de trop nombreuses entreprises considèrent les questions familiales comme relevant de la sphère privée, dont elles n'ont pas à se préoccuper outre mesure. Tout semble indiquer que l'on est en présence d'un modèle de relations industrielles, en vertu duquel les questions familiales sont perçues comme relevant strictement de la vie privée. Si une entreprise intervient, c'est davantage pour des raisons de productivité ou de qualité de ses rapports avec les employés. En milieu de travail, dans le monde industriel, on retrouve rarement ce que l'on pourrait appeler une "conscience familiale". À moins d'un changement radical de notre culture du travail, sans une vision politique et économique à long terme, le chemin sera long vers une meilleure harmonisation des rapports famille-travail. (...)

Au vu de sa diversité, nous ne savons peut-être plus très bien ce qui constitue une "famille". Mais nous savons que les questions familiales sont aussi des questions sociales, économiques et culturelles, qu'elles concernent les rapports hommes-femmes, les solidarités intergénérationnelles, qu'elles sont intimement liées au développement des enfants et à leur bien-être. La famille est un milieu social et psychologique contribuant à donner à chacun un sens et une continuité à sa vie, notamment par les relations de filiation et les rapports entre générations. Ce milieu de vie contribue également à la formation de l'identité personnelle par la transmission de valeurs dans le respect de l'individualité de chacun.



»» déficit zéro

Yves Séguin demandera 2 G$ additionnels à Ottawa

Le déficit zéro reste incontournable et la baisse des impôts, "c'est important"

René Vézina
Les Affaires samedi 1 novembre 2003

Le ministre des Finances du Québec, Yves Séguin, a six mois pour trouver trois milliards de dollars (G$). C'est là l'ampleur de l'impasse à laquelle il se voit déjà confronté pour l'an prochain, alors qu'il devra présenter le premier véritable budget du gouvernement Charest.

Comment ira-t-il chercher l'argent qui lui manque ? Sans grande surprise, en trouvant de nouveaux revenus tout en comprimant les dépenses. Mais c'est dans la manière de réaliser l'un et l'autre de ces objectifs que le ministre entend se démarquer. Il présentait la semaine dernière sa stratégie au cours d'une entrevue avec LES AFFAIRES.

Sachant notamment que la situation financière du gouvernement fédéral s'améliore, Yves Séguin prévoit "demander 2 G$ de plus à Ottawa, moitié en péréquation, moitié en transferts fiscaux".

L'incontournable déficit zéro

Pas question de revenir sur l'équilibre budgétaire. "Le déficit zéro, pour nous, c'est clair." Et la promesse de réduction des impôts de un milliard de dollars par année ? Le ton est un peu moins incisif, mais M. Séguin affirme que "la diminution du fardeau fiscal, c'est certainement important". Il répète que le gouvernement élu entend garder le cap sur ses engagements.

Le ministre sait que les grandes agences de cotation ont le Québec à l'oeil. Elles ont maintenu les cotes, mais elles ont indiqué que la situation actuelle ne pouvait pas toujours durer. Malgré la politique du déficit zéro, la dette du gouvernement s'accroît de 3 G$ par année.

"Le gouvernement précédent a fait des efforts, je le reconnais, pour essayer de stopper l'augmentation de la dette, et le travail a été bien perçu. Mais l'élastique des emprunts a été étiré à la limite. S'il fallait que nous soyons forcés de revenir sur les marchés du fait d'un budget déficitaire, nous serions décotés, ce qui nous coûterait des centaines de millions", précise-t-il.

Le paiement des intérêts sur la dette, qui coûte 8,2 G$ cette année, est le troisième poste budgétaire au Québec après la santé et l'éducation. Yves Séguin s'estime chanceux que les taux d'intérêt se maintiennent à des niveaux historiquement bas. De même, la bonne performance du dollar canadien lui a permis d'épargner 200 M$ en intérêts depuis deux mois. L'économie en a cependant souffert, ce qui augure moins bien pour les rentrées fiscales.

"Au moins, nous avons évité des dépenses inutiles qui auraient encore compliqué la situation", dit-il, en faisant notamment allusion au projet d'agrandissement de l'aluminerie Alcoa de Deschambault : il était prévu que le Québec, par l'entremise de la Société générale de financement, y consacre 1 G$ sur six ans. "Pour 157 emplois permanents, s'insurge le ministre. Je suis prêt à reconsidérer le projet, mais sur d'autres bases", ajoute-t-il.

De même, il entend continuer la révision des programmes gouvernementaux de soutien aux entreprises. "Avant le 12 juin, on attribuait 5 G$ aux entreprises. Nous en avons enlevé 1 G $. Il en reste 4. On peut encore aller en chercher de ce côté." (voir texte en page 6).

Ottawa appelé à contribuer

Yves Séguin veut en même temps plus de revenus, et il se tourne vers Ottawa.

"D'après les données dont nous disposons, le fédéral se dirige vers un surplus de 9 G$", souligne-t-il, ayant noté comme tout le monde que l'excédent confirmé pour 2002-2003, à 7 G$, était plus élevé que prévu.

Le chiffre de 9 G$ est doublement important. D'abord, le ministre fédéral des Finances, John Manley, a indiqué plus tôt aux provinces qu'il leur remettrait 2 G$ additionnels pour les soins de santé si son nouveau surplus atteignait 5 G$. La part du Québec est de 472 M$ "et je l'ai déjà comptabilisée", indique M. Séguin, qui ne veut pas en rester là.

Le ministre a déjà obtenu que le calcul complexe de la péréquation soit modifié pour l'un des 33 indices, soit la valeur des maisons de chaque province. Il veut que l'on considère la valeur marchande des résidences (au lieu du revenu des propriétaires), ce qui favorisera le Québec... parce que, ainsi, l'écart entre les provinces riches et pauvres s'élargira davantage.

Et que se passe-t-il si son vis-à-vis fait la sourde oreille quant aux 2 G$ de plus qu'il demande ? "Nous avons commencé les discussions. Les provinces se tiennent", se limite-t-il à dire pour l'instant.

D'autres revenus viendront de la lutte à l'évasion fiscale (voir texte en page 7), de la vente éventuelle de biens - entre autres des immeubles - par le gouvernement pourrait disposer, et de l'amélioration progressive de l'économie, bien qu'à cet égard M. Séguin demeure prudent avec une précision de croissance de 2,5 % pour l'année en cours.

Malgré tout, il laisse entrevoir un assouplissement de la fiscalité, "et pas seulement pour les riches", dit-il, en évoquant l'instauration de nouvelles déductions "pour les contribuables ordinaires". M. Séguin parle d'innovations fiscales dont il ne précise pas encore la portée, tout en soulignant qu'il n'est pas question de rouvrir la porte aux abus qui ont fait autrefois déraper le système.

Dures négociations à prévoir

La partie d'ensemble ne sera certes pas facile, surtout avec la perspective de négociations à venir avec les grands syndicats représentant la fonction publique et parapublique.

"Il va falloir gérer serré, mais il n'est absolument pas dans nos intentions de massacrer les services publics, se défend-il. Je ne suis pas dogmatique, je ne crois pas aux solutions figées, mais je suis convaincu que le Québec n'a pas les moyens de repartir à la dérive." On en saura davantage en janvier 2004, lors de la prochaine présentation de la synthèse sur l'état des finances publiques du Québec.

rene.vezina@transcontinental.ca



»» PLQ - public-privé / sous-traitance / PLQ et les syndicats

La compétitivité du Québec reste intacte, soutient Yves Séguin

Des entreprises reçoivent des crédits fiscaux même si elles ne paient pas d'impôt

François Normand
Les Affaires samedi 1 novembre 2003

Même si le gouvernement Charest a sabré l'aide aux entreprises et qu'il pourrait encore le faire pour redresser les finances publiques, le Québec demeure le deuxième endroit le plus accueillant pour faire des affaires en Amérique du Nord, soutient le ministre des Finances, Yves Séguin.

Depuis leur élection, les libéraux ont réduit d'environ un milliard de dollars (G$) l'aide versée aux entreprises sous forme d'une multitude de crédits d'impôt et de déductions fiscales. Par exemple, le gouvernement a diminué de 12 % le niveau des crédits alloués pour la recherche et développement.

En entrevue aux AFFAIRES, M. Séguin a expliqué que le Québec affichait malgré tout la fiscalité la plus compétitive en Amérique du Nord pour les entreprises, principalement parce que beaucoup d'entre elles ont droit à des crédits même si elles ne paient pas d'impôt.

"C'est pour ça que ça nous coûte cher !" laisse tomber le ministre des Finances, visiblement irrité par le discours de certains lobbies du monde des affaires qui s'inquiètent de la réduction de l'aide accordée aux entreprises.

"Je m'adresse à la communauté d'affaires : est-ce normal que, jusqu'à notre premier budget, en juin, le gouvernement versait annuellement 5 G$ en crédits d'impôt, soit 3 G$ de plus qu'en Ontario, pour des entreprises dont la majorité sont prospères ?"

"J'ai enlevé 1 G$ au budget, mais j'en donne encore 4 G$ ! Ceux qui critiquent, je suis très respectueux de leur critique, mais je les invite à venir me voir avec leur feuille d'impôts et on va faire la comparaison fiscale. Et ils me diront où il est plus avantageux par rapport aux autres provinces."

Se défendant d'être dogmatique, M. Séguin affirme qu'il est prêt en revanche à corriger le tir si la réduction, ou l'abolition, d'un crédit d'impôt avait un impact négatif sur des entreprises. D'ailleurs, en janvier, le ministre consultera les gens d'affaires et les contribuables à ce sujet afin de voir s'il y a lieu de faire des ajustements.

Meilleure gestion des sociétés d'État

Il n'y a pas que les entreprises qui se font bousculer dans leurs habitudes : les sociétés d'État devront aussi s'adapter à l'ordre du jour des libéraux, y compris la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDP). Le ministre des Finances présentera un projet de loi après les fêtes pour améliorer ses règles de gouvernance.

M. Séguin présidera d'ail leurs un comité de réflexion, formé de personnalités "éminentes" du monde des affaires, dont le mandat sera de le conseiller en prévision de ce projet de loi. Le ministre a toutefois déjà sa petite idée sur les changements qui doivent être apportés.

"Le projet de réforme a pour but de s'assurer d'un meilleur équilibre, de recentrer la mission de la Caisse, sa mission de fiduciaire de caisses de retraite. Ça veut dire avoir une gestion plus rigoureuse, avoir des gens nommés au conseil d'administration qui relèveront la qualité de la gouvernance."

Selon M. Séguin, les contribuables québécois ne doivent plus faire les frais de dépenses somptueuses - la construction du nouveau complexe d'affaires de CDP à Montréal, dont les coûts ont été estimés à 393 M$ par le Vérificateur général du Québec - et de certains investissements de la Caisse, par exemple dans Quebecor Media pour l'achat de Vidéotron, qui ont contribué à l'effondrement de 13 G$ de ses portefeuilles.

Il faut un meilleur rendement à la Caisse, explique-t-il. La Régie des rentes du Québec a déjà avisé le gouverne-ment qu'elle ne pourra pas remplir ses obligations. Seulement cette année, elle se dirige vers un déficit de 3 G$. C'est la même chose du côté de la Société de l'assurance automobile du Québec.

"Est-ce que la Caisse va pouvoir renflouer tout ça à court terme ? Je n'ai pas de raison de croire que cela va se faire demain matin. Donc, les prochaines années vont nous obliger à gérer les 13 G$ (baisse de valeur des portefeuilles de la Caisse). Ce n'est pas juste une perte pour la Caisse. Pendant ce temps-là, au ministère des Finances, il faut que je le paie. Les gens ont oublié ça dans le débat sur la Caisse."

SGF et Innovatechs

Des changements majeurs seront aussi apportés aux pratiques de gestion de la Société générale de financement du Québec (SGF), affirme M. Séguin. Un comité présidé par le ministre du Développement économique et régional, Michel Audet, doit d'ailleurs présenter des recommandations d'ici Noël.

Là aussi, certains investissements sont remis en cause. M. Séguin dit avoir été très surpris par la politique de rémunération des dirigeants de la SGF, qui récompensait le volume des investissements plutôt que le rendement du capital investi. "Je n'ai jamais vu ça ! Dans une entreprise, ça serait comme si on récompensait l'acheteur de pièces sur l'augmentation de ses achats sans se soucier si le geste est judicieux."

Qui dépense quoi ?

Enfin, le ministre Séguin entend aussi apporter des changements aux règles qui encadrent les organismes consolidés, comme les organismes sans but lucratif, qui reçoivent leurs revenus de l'État québécois.

"À chaque année, ces organismes reçoivent près de 3 G$, mais il n'y pas de contrôle direct sur l'usage de ces fonds", dit-il, en précisant qu'il ne remettait en cause l'honnêteté de personne, mais qu'il était normal de savoir à qui va l'argent et comment il est dépensé. Les investissements des Innovatechs devront aussi être plus transparents, dit-il.

francois.normand@transcontinental.ca



»» Immigration

La sous-traitance soulève de l'inquiétude

Kathleen Lévesque
Le Devoir jeudi 30 octobre 2003

L'intention du ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration (MRCI) de confier le recrutement de candidats à l'immigration en Amérique latine à la Fédération CJA inquiète les milieux communautaire et d'éducation politique.

Dans une lettre publiée aujourd'hui dans Le Devoir, huit citoyens dénoncent le projet de protocole d'entente entre la ministre Michelle Courchesne et la Fédération CJA, un organisme juif. Pour les signataires, tous impliqués dans des organisations communautaires ou politiques, il s'agit d'un «revirement dans nos pratiques en matière d'immigration» qui «relève carrément de l'irresponsabilité».

«Je suis indigné au plus haut point, sachant que le CJA est un lobby pro-israélien véhément», a d'abord lancé le médecin Amir Khadir, qui milite notamment au sein de l'Union des forces progressistes. «C'est un retour à des pratiques qui pourraient être taxées de tribales. L'État, dans ses fonctions et ses prérogatives de veiller à la transparence de ses programmes, doit s'assurer qu'ils sont détachés de tout intérêt privé ou particulier de chaque communauté. Ça soustrait l'accueil des immigrants et leur sélection à des mécanismes de contrôle universels», a-t-il ajouté.

Pascal Jean-Baptiste, qui se prononce comme citoyen plutôt qu'à titre de président du comité des relations interculturelles au Parti québécois, craint que certaines communautés soient désavantagées compte tenu de leurs ressources financières moindres ou de liens moins étroits avec le monde politique. «On est en train de nous dire qu'il va y avoir de la sous-traitance avec les immigrants et, malheureusement, on ne sait pas sur quelles bases. Est-ce que ce sera fait sur la base de l'amitié, de certaines compétences, de la religion ? Est-ce qu'on va avoir des protocoles d'entente signés avec des chiites, avec des vaudouisants en Haïti ? Où veut aller la ministre ? Pour l'instant, c'est le flou», a expliqué M. Jean-Baptiste.

«L'État québécois va donner le droit à une organisation de recruter des immigrants en fonction de leur religion. Si on le faisait pour la communauté musulmane, je trouverais ça tout aussi répréhensible. On risque de se retrouver avec les pires aberrations en avantageant, dans les différentes communautés, les plus traditionalistes, les plus fondamentalistes et, à la limite, les plus fanatiques», a prévenu M. Khadir.

Le groupe demande à la ministre Courchesne de donner rapidement un éclairage sur l'orientation qu'elle souhaite donner au MRCI. Elle a prévu de déposer cet automne un plan d'action.

Outre le projet de protocole d'entente avec la Fédération CJA, les signataires de la lettre s'inquiètent du choix de la ministre d'installer son chef de cabinet, Patricia Rimok, à la présidence du Conseil des relations interculturelles. Ils s'interrogent aussi sur le possible démantèlement du ministère dans sa forme actuelle ainsi que sur le choix d'inciter les diverses communautés à accueillir les nouveaux arrivants de la même origine.



»» Immigration

Entente pour recruter des immigrants
- Un partenariat douteux

Il y a plusieurs questions de fond à analyser avant d'établir s'il est opportun d'opérer un tel revirement dans nos pratiques en matière d'immigration

Collectif

Le Devoir jeudi 30 octobre 2003

Kathleen Lévesque nous apprend dans l'édition du 23 octobre 2003 du Devoir qu'un organisme communautaire recrutera des immigrants pour le compte du gouvernement du Québec. Il y aurait même déjà un projet de protocole d'entente prêt à être signé entre le MRCI et cet organisme, la Fédération CJA, ou Appel juif unifié.

La vitesse à laquelle la ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, Michelle Courchesne, procède dans ce dossier relève carrément de l'irresponsabilité. Il y a plusieurs questions de fond à analyser avant d'établir si, oui ou non, il est opportun de procéder à un tel revirement dans nos pratiques en matière d'immigration.

Le Québec a fait des pas de géant depuis 15 ans dans ce domaine. Ses actions sont arrimées à celles des autres ministères québécois ainsi qu'à celles du gouvernement fédéral. Rappelons d'ailleurs qu'il s'agit d'une compétence partagée entre le gouvernement central et l'État québécois. Pourquoi la ministre Courchesne souhaite-t-elle sous-traiter ou «partager» cet important pouvoir acquis à la suite de longues négociations ? Peut-elle nous expliquer ce qui ne fonctionne pas en matière d'immigration ?

Il convient aussi de souligner que le MRCI a également développé une solide expertise en matière d'immigration. Le virage de la ministre Courchesne viendra ajouter des intermédiaires dans le processus d'immigration, ce dont nous n'avons vraiment pas besoin, et contribuera à affaiblir le pouvoir de ce ministère en rendant obsolète une partie de son expertise. Il est d'ailleurs ironique de constater que ce ministère prévient les candidats à l'immigration dans son site Internet «qu'il n'est pas nécessaire d'avoir recours à un intermédiaire en immigration».

Cette importante décision défie tout simplement l'entendement. Il est grand temps que la ministre Courchesne explique clairement cette orientation et certains autres choix, comme celui de mettre abruptement un terme au mandat du président du Conseil des relations interculturelles (CRI) pour y placer sa propre chef de cabinet, Patricia Rimok, il y a un peu plus de deux semaines. Cet organisme «autonome» relève pourtant de son ministère et est censé avoir un rôle critique à son endroit. Le CRI est maintenant complètement neutralisé. Parions également que ce conseil consultatif appuiera maintenant docilement Mme Courchesne dans les décisions controversées et prises en vase clos qu'elle s'apprête à prendre...

Promotion des intérêts d'Israël ?

Comment justifier que des organismes qui ne sont pas imputables devant la population québécoise recrutent ou participent au recrutement des immigrants ? En fonction de quels critères, de quelles normes, agiront-ils ? Dans l'article de Mme Lévesque, on apprend que la Fédération CJA a pour objectif de renforcer la communauté juive à Montréal.

Or, quand on consulte le site de la Fédération CJA (www.federationcja.org), on est accueilli par le message suivant : «Pour nous, pour nos enfants, pour Israël, pour toujours... » Le président de la Fédération CJA s'exprime ouvertement sur le rôle joué par son organisme dans le rapport annuel 2002-03 : «Tout en essayant d'accroître notre communauté locale, nous sommes entièrement dévoués à l'encouragement de l'Aliyah en Israël et nous aidons continuellement à l'absorption des milliers de nouveaux Olim dans l'État juif.»

Comment cet organisme fera-t-il pour départager cet intérêt -- qui est le sien et qu'il a le droit de poursuivre légitimement -- et l'intérêt de la nation québécoise en matière d'immigration et en matière linguistique, sur lequel veille (ou veillait) justement le MRCI ? D'importantes ressources touchées par cet organisme, venant des contribuables québécois, ne risquent-elles pas alors d'aider cet organisme à recruter des immigrants non seulement pour le Québec mais aussi pour l'État d'Israël ? [...]

La Fédération CJA semble constituer un premier exemple de ce nouveau type de «partenariat» douteux. Il y a donc lieu de s'interroger à savoir comment se fera la sélection de ces organismes (expertise dans le domaine, membership, objectifs poursuivis, etc.). Dans le cas qui a été porté à notre attention par Mme Lévesque, faisons-nous face à un groupe de pression ou bien à un organisme qui détient une véritable expertise dans le recrutement d'immigrants ? Mme Courchesne pourrait peut-être éclairer les citoyens sur ces importantes questions.

La fièvre de la «réingénierie»

Il est également curieux de constater que ces changements ne permettront pas de générer des économies, selon les déclarations du sous-ministre associé du MRCI. Mme Courchesne change pour le plaisir de changer. Elle contribue à affaiblir son propre ministère et, au bout du compte, cela ne génère pas d'économies. A contrario, cela coûtera-t-il plus cher ? [...]

Rappelons que l'article de Mme Lévesque du 24 octobre indique que la Fédération CJA a amassé 43 millions l'an dernier seulement pour accomplir ses mandats. C'est presque autant que les sommes allouées dans le cadre de la politique d'action communautaire du Québec. Il nous semble que la Fédération CJA a les moyens de poursuivre ses propres objectifs sans l'aide de l'État. C'est pourquoi il faut savoir sur quelles bases le MRCI justifie ces nouveaux partenariats. Les intérêts du Québec, dans un secteur aussi délicat que l'immigration, ne devraient pas être pris avec autant de légèreté.

Enfin, les virages, les changements d'orientation ou les restructurations se veulent habituellement une réponse à un ou plusieurs problèmes. Or quel est le problème ? Que veut corriger Mme Courchesne et pourquoi a-t-elle privilégié cette option ? Mme la ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, vous avez le devoir et la responsabilité d'expliquer vos projets obscurs aux Québécois.

Amir Khadir
Simone Darrieux
Jacques Nicolas Hilaire
Rosa Pierès
Albert Albala
Michel Saraph de Silva
Ercilia Palacio Quintin
Pascal Jean-Baptiste
Montréal



»» Immigration

L'immigration en sous-traitance
- Les représentants de la communauté juive sont outrés

Kathleen Lévesque
Le Devoir vendredi 31 octobre 2003

Les protestations contre le projet de protocole d'entente entre le gouvernement du Québec et la Fédération CJA pour le recrutement de candidats à l'immigration en Amérique latine ont profondément blessé les représentants de la communauté juive.

Réagissant à la lettre ouverte publiée hier dans Le Devoir, signée par huit citoyens tous impliqués dans des organismes communautaires ou dans des groupes d'action politique, le président de la Fédération CJA, Sylvain Abitbol, et le président du Congrès juif canadien-région du Québec, Victor Goldbloom, ont dénoncé l'interprétation de l'entente de collaboration qui devrait être conclue d'ici quelques semaines. L'un des signataires, le médecin Amir Khadir, a dit qu'il pourrait s'agir d'un «retour à des pratiques qui pourraient être taxées de tribales».

«L'information qui y est véhiculée est non seulement biaisée, elle est fausse. Elle est tendancieuse. Les mots sont très durs et c'est pour ça qu'on voulait remettre les pendules à l'heure», a affirmé M. Abitbol, qui a souligné que l'intérêt de la communauté juive était de présenter le Québec comme «une terre d'accueil merveilleuse».

Des liens serrés

MM. Abitbol et Goldbloom ont rappelé le sens aigu de la responsabilité d'un juif envers un autre juif où qu'il soit dans le monde. Ces liens serrés expliquent, selon eux, la volonté de bien informer les immigrants potentiels issus des communautés juives de l'Argentine, du Brésil et de l'Uruguay qui sont ciblés par l'entente à venir. Ils ajoutent qu'il n'y a aucune considération financière en jeu, ni engagement politique.

«Je ne crois pas que ce soit de notre côté que cette proposition ait été formulée. Nous sommes entrés en négociation, en discussion, et il a été toujours clair que nous ne cherchions pas de sous-traitance, que nous ne cherchions pas de responsabilités pour le recrutement des gens. Nous répondions aux interrogations des gens. Nous ne faisions pas de recrutement», a soutenu Victor Goldbloom.

La ministre responsable du dossier, Michelle Courchesne, doit déposer cet automne un plan d'action qui va donner un éclairage sur ses orientations dans le dossier de l'immigration.