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Le «nation building» canadien,
le Bloc québécois et l'avenir du Québec

Yves Rocheleau
Député du Bloc québécois de la circonscription de Trois-Rivières
à la Chambre des communes

Le Devoir samedi 4 et dimanche 5 octobre 2003

Dans le cadre du brassage d'idées auquel sont conviés les souverainistes et notamment les membres du Bloc québécois dans la foulée des élections du 14 avril 2003, voici la réflexion à laquelle je me suis livré en consultation et avec l'appui de mes collègues Claude Bachand (Saint-Jean), Serge Cardin (Sherbrooke) et Gilles Perron (Rivière-des-Mille-Îles).

Cette réflexion porte sur la gravité des effets pour le Québec de l'évolution postréférendaire du fédéralisme canadien (nation building) et vise à sortir les Québécois, en général, et les souverainistes, en particulier, de leur apathie et de leur torpeur face à l'avenir du peuple québécois si le Québec devait demeurer au sein du Canada.

Choix clair et décisif

Compte tenu des résultats du référendum québécois de 1995, on peut affirmer sans crainte de se tromper que le Canada a eu peur. À la suite de cette mémorable soirée du 30 octobre 1995, le Canada anglais et surtout ses dirigeants politiques avaient un choix clair et décisif à faire :

- ou bien ils réalisaient la profonde volonté de changement des Québécois, qui, à 49,4 %, avaient voté OUI, dont 60 % des francophones, et ils apportaient conséquemment au fonctionnement du Canada des changements, constitutionnels et autres, susceptibles de répondre aux attentes et aux revendications des Québécois dans leurs relations avec le Canada;

- ou bien ils ignoraient ce retentissant message de volonté de changement et continuaient à gérer le Canada comme si de rien n'était, refusant de reconnaître l'existence du peuple québécois, continuant à empiéter dans les champs de compétence provinciale, quitte à multiplier les «chicanes» constitutionnelles ou de drapeaux, et poursuivant inexorablement l'élan de centralisation que connaît le Canada depuis sa fondation.

À l'évidence, c'est le deuxième scénario qui a été retenu, la volonté de changement démocratiquement affirmée par les Québécois ne faisant pas le poids devant l'aspiration de centralisation ou peut-être même bien l'effective nécessité de centralisation du Canada. Le Québec a alors dû se contenter d'être qualifié, dans le vocabulaire de Jean Chrétien, de «société distincte» au sein du Canada sans pour autant bénéficier de prérogatives particulières qui auraient pu découler de ce qualificatif.

Loi indigeste

L'illustration par excellence de ceux qui manifestent cette réaction négative au lendemain du référendum a sans contredit été le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Stéphane Dion. Ce dernier a eu tôt fait de s'affirmer en présentant dès 1999, au nom du gouvernement fédéral, le Clarity Act (Loi sur la clarté), indigeste et odieuse loi prescrivant certaines des modalités d'un éventuel référendum québécois, ridiculisant ainsi la démocratie québécoise et les pouvoirs de l'Assemblée nationale.

Toujours en 1999, l'autorité fédérale présentait l'«entente-cadre sur l'union sociale», acceptée par toutes les provinces sauf le Québec. La portée de cette entente est par ailleurs considérable, comme le souligne le constitutionnaliste André Binette dans l'ouvrage intitulé L'Union sociale canadienne sans le Québec (Édition St-Martin, 2000) : «L'entente constitutionnelle de 1981 et l'entente sur l'union sociale forment la majeure et la mineure d'une proposition : le Canada ne peut plus coexister avec l'identité du Québec. Le Canada est de plus en plus incapable de se définir en tenant compte des aspirations et de la volonté d'autonomie du Québec. Quoique l'entente sur l'union sociale ait été réalisée dans des circonstances moins dramatiques que le coup de force constitutionnel de 1981, ses effets sont en réalité plus concrets, plus dommageables pour les aspirations du Québec.»

Succinctement, cette nouvelle «entente» renferme les principaux éléments suivants :

- reconnaissance de la légitimité du pouvoir fédéral de dépenser; - égalité des provinces entre elles, le Québec étant considéré comme une province comme les autres;

- autorisation donnée au gouvernement fédéral de transiger directement avec des organismes ou des individus sans se préoccuper des compétences provinciales, même en traitant de matières relevant exclusivement de celles-ci;

- obligation pour les provinces de s'entendre avec Ottawa pour établir de nouveaux programmes dans leurs propres champs de compétence et de répondre bientôt à des normes nationales canadiennes élaborées par Ottawa;

- obligation pour les provinces de rendre compte de leur gestion de certains programmes (imputabilité) au gouvernement fédéral, le contraire ne s'appliquant cependant pas. Qui plus est, les provinces ont le fardeau de la preuve de démontrer leur bonne gestion;

- aucun droit de retrait avec compensation financière n'est accordé à une province qui refuserait un programme fédéral et qui voudrait l'implanter elle-même;

- enfin, aucune reconnaissance de l'existence du peuple québécois.

Le pouvoir de dépenser

L'un des aspects majeurs, sans doute le plus important, porte sur le «nerf de la guerre», c'est-à-dire sur le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral. Voici ce qu'en dit le constitutionnaliste André Tremblay dans l'ouvrage cité plus haut : «Pour la première fois dans l'histoire des relations intergouvernementales, les provinces, à l'exception du Québec, confirment et reconnaissent la légitimité du pouvoir de dépenser et donnent à Ottawa un sauf-conduit pour intervenir dans toutes les sphères de compétences exclusives des provinces.» Il ajoute : «L'entente du 4 février donne tous les leviers ou instruments pour centraliser et réduire notre spécificité québécoise. Le fédéral est couronné gouvernement supérieur et les provinces deviendront ses antennes ou ses franchisés.»

Cette vision s'harmonise sûrement avec celle d'un John A. Macdonald qui décrivait ainsi, en 1864, les grands principes du fonctionnement futur de la nouvelle confédération en gestation : «Un gouvernement central fort, une législature centrale puissante et un système décentralisé de petites législatures à des fins strictement locales.»

Il y a l'entente sur l'union sociale qui porte quant à sa lettre sur la santé, l'éducation et les programmes sociaux, mais il y a surtout l'esprit de cette entente et la conception qu'elle sous-tend du fonctionnement futur de ce pays. On peut penser que cette «entente» représente la partie visible de l'iceberg que constitue le nation building canadien, où le gouvernement fédéral a été amené à montrer son jeu et à mettre cartes sur table en ce qui concerne les règles qui présideront désormais à l'édification et au développement de ce pays.

Le plan caché

L'objectif visé, l'idéal recherché, le «plan caché», comme dirait Jean Charest, est simple : il consiste à faire en sorte que le gouvernement fédéral ait en main tous les outils lui permettant de se comporter, tant face à la communauté internationale que sur le plan national, en véritable gouvernement national, moteur, catalyseur, inspirateur et bougie d'allumage de tout le développement de ce pays. Les gouvernements provinciaux deviennent ainsi ses principaux exécutants, sans pouvoir décisionnel, au même titre que les autres antennes que deviendront les municipalités, les universités, les hôpitaux, les centres de recherche, les organismes bénévoles, etc.

De là aussi la multiplication de ses initiatives dans tous les domaines. Énumérons-en quelques-unes : la fondation des Bourses du millénaire, la loi sur les jeunes contrevenants, la politique sur la ruralité, la politique sur le secteur bénévole et communautaire, la stratégie nationale de développement agricole, les chaires universitaires, la stratégie nationale sur les soins de fin de vie, la loi sur les renseignements personnels, les normes nationales en matière d'entrée dans la profession médicale, la stratégie nationale d'innovation technologique, les règles fédérales d'évaluation environnementale, la loi sur les espèces menacées, le pouvoir éventuel de dérivation des rivières québécoises branchées sur le Saint-Laurent, le programme de commandites, le programme de subventions multiples dans le domaine de la culture, l'éventuelle commission nationale des valeurs mobilières, l'éventuel système national d'assurance-maladie, l'éventuelle carte d'identité nationale, le programme de financement de la recherche postsecondaire, la stratégie nationale de logement, la stratégie nationale pour les sans-abri, l'aide à la petite enfance, le programme sur les aires marines, etc.

Et que dire des actuels fantasmes d'Ottawa en ce qui concerne les municipalités, obsessions réitérées cette fois-ci par le futur premier ministre Paul Martin ?

Le déséquilibre fiscal

On sait que le gouvernement fédéral se permet toutes ces initiatives sans en avoir, loin de là, la légitimité constitutionnelle. De toute évidence, il s'en fout éperdument. Mais les choses seraient plus simples si les Jean Chrétien, Paul Martin, Martin Cauchon, Stéphane Dion et autres acteurs contemporains avaient l'honnêteté intellectuelle de décrire et de raconter aux Québécois que l'objectif final de l'État fédéral est de faire en sorte que, dans 20, 25 ou 30 ans, tout sera décidé d'Ottawa et que son gouvernement sera, sans ambages ni ambiguïté, considéré comme le gouvernement national au Canada, ayant dès lors réussi à provincialiser à jamais l'État québécois et à folkloriser l'identité et les aspirations de son peuple qui, lui aussi, cultive, avec sa façon de faire et de s'affirmer, des prétentions nationales.

Où donc le gouvernement fédéral prend-il l'argent pour financer toutes ces initiatives ? Tout le monde aura deviné la réponse : avec le butin du déséquilibre fiscal. Pourquoi le fédéral s'ingénie-t-il à nier à sa face même le déséquilibre fiscal ? Parce que, pour lui, il ne s'agit pas là d'un déséquilibre mais bien d'un mécanisme financier qui lui permet tout simplement d'assumer ces nouvelles responsabilités qu'il s'est d'ailleurs lui-même octroyées. Cette approche découle de l'esprit de l'entente sur l'union sociale, qui lui permet ainsi d'assumer graduellement son rôle de seul et unique État national au Canada.

Pour l'État canadien, par exemple, la situation financière précaire qu'affrontent les grandes municipalités canadiennes est une occasion en or d'affirmer son autorité. Les provinces sont affaiblies par les compressions dans les transferts faits par ce même État fédéral depuis dix ans, au cours desquels ce dernier n'a cessé d'engranger des milliards de dollars depuis l'atteinte du déficit zéro, d'ailleurs accumulés sur le dos des provinces et celui des chômeurs.

Imaginons le jour où les provinces n'auront d'autre choix que de reconnaître leur impuissance à venir en aide à ces municipalités et aussi celui où le fédéral réunira les 20 à 30 maires des plus importantes d'entre elles au Canada, réunion présidée par le premier ministre canadien qui y annoncera des milliards de dollars pour pallier la situation... Imaginons la photo historique de ces 30 maires entourant le premier ministre canadien, assis bien au centre. N'est-ce pas là le Canada de demain ? Or les municipalités sont pourtant, selon la Constitution du Canada, des créatures des provinces. Il s'agit bien ici du nation building canadien.

Urgence

Conséquemment à ce qui précède, il faut de toute évidence que le mouvement souverainiste s'approprie ce mégadossier que constitue le nation building canadien, dont l'objet et l'objectif ultime sont de refaire sur de nouvelles bases toute l'architecture de ce pays, et ce, sans mandat, sans consultation, sans débat, sans référendum et sans aucune préoccupation pour la différence québécoise.

Il faut de toute urgence que tous -- Parti québécois, partenaires pour la souveraineté, ténors souverainistes, Bloc québécois (et même les nationalistes qui se disent encore et malgré tout fédéralistes) -- accaparent, en le décrivant de façon pédagogique, ce grand jeu constitutionnel plus menaçant que jamais pour le Québec. Cette préoccupation devrait particulièrement être celle du Bloc québécois qui, à l'évidence, doit au problème constitutionnel et sa naissance et son existence.

Et que dire de la politique de renoncement national qui se confirme à Québec depuis le 14 avril dernier et qui, dans ce contexte, vient aggraver une situation déjà fort inquiétante pour l'avenir du Québec ? Dès la reprise de la présente session parlementaire à Ottawa, le Bloc québécois doit en faire un enjeu majeur des débats, profitant de toutes les tribunes et ne ménageant aucun effort ni moyen pour faire en sorte que la gigantesque offensive fédérale, centralisatrice et postréférendaire, soit au coeur des débats de la prochaine campagne électorale, donnant ainsi un sens profond, constructif et porteur à cette campagne et une légitimité accrue à la présence du Bloc à Ottawa.

Sans quoi, il y a fort à parier qu'un très grand nombre de souverainistes préféreront, dès cette prochaine campagne, se comporter comme ils le faisaient avant l'avènement du Bloc québécois en 1993 (sauf peut-être en 1984 avec le «beau risque») : annuler leur vote ou simplement s'abstenir de voter. Il y va de l'avenir du Bloc québécois, du Parti québécois, et, qui sait, de l'avenir de la nation québécoise.

La version intégrale de ce texte est disponible à l'adresse Internet suivante : www.yvesrocheleau.qc.ca



»» "Père et fils"

Au sujet du film Père et fils
- Folklorique Charlevoix ?

Serge Gauthier
Historien et ethnologue, président de la Société d’histoire de Charlevoix, l’auteur termine une thèse de doctorat en ethnologie à l’Université

Le Devoir vendredi 3 octobre 2003

N'ayant pas encore vu le film Père et fils qui, bien que tourné en partie dans Charlevoix, n'y sera projeté que bien après Montréal, comme cela est la règle, n'est-il pas présomptueux de ma part de plonger dans le débat bien montréalais quant à savoir si les personnages québécois de ce film sont ou ne sont pas folkloriques? Le fait de terminer une thèse de doctorat au sujet de l'histoire des études folkloriques dans Charlevoix et au Québec devrait-il m'autoriser un peu plus à discuter la question? Je ne sais pas. Le chanteur et poète Sylvain Lelièvre exprimait bien le problème dans une de ses chansons en déclarant: «On est toujours l'Iroquois de quelqu'un.» Peut-être suis-je déjà un peu folklorique en abordant la question? En fait, dans la vie, il faut bien prendre des risques.

La notion de folklore

Le mot «folklore» est peut-être un des plus galvaudés qui soient. Il est généralement appliqué dans les conversations usuelles à ce qui est ancien, archaïque ou dépassé, désuet, presque ridicule, pittoresque à l'excès et quasi risible. Pourtant, le mot «folklore» (en quelque sorte «science du peuple») désigne aussi une pratique scientifique universitaire qui a son histoire dans le monde et aussi au Québec.

En effet, dès 1914, l'anthropologue canadien Marius Barbeau (1883-1969) devient le premier folkloriste de formation universitaire à mener des enquêtes de «folklore» dans des régions québécoises comme Kamouraska, la Beauce et Charlevoix. Il travaille alors pour le Musée national du Canada à Ottawa. Son action se poursuivra par la formation, avec Luc Lacourcière (1910-1989) et Félix-Antoine Savard (1896-1982), des Archives de folklore de l'Université Laval en 1944 et par le programme d'études universitaires en folklore qui en découlera. Dans ce contexte, n'est-il pas permis de s'étonner que le fait d'être folklorique soit de nos jours si péjoratif ?

C'est que la collecte d'éléments de folklore, particulièrement de la littérature orale (contes, chansons, légendes, notamment) ne se conduit pas sans une recherche d'un «autre», étranger à soi, ayant conservé des traditions ou une mémoire perdues dans un contexte de modernité ou de modernisation. Si l'ethnologue cherche dans des lieux extérieurs à son milieu d'origine une culture dite primitive, le folkloriste doit retrouver au sein de sa propre société ce «primitif». Marius Barbeau, dans un document rédigé en 1944, décrit ses enquêtes de folklore en région comme se situant «en pays primitifs».

La collecte de folklore s'érige aussi sur la conception et la représentation par le folkloriste qu'il existe des détenteurs d'un savoir dit folklorique ou ancien enracinés dans des milieux ou des terroirs, le plus souvent régionaux et protégés du modernisme. Faut-il voir là la source même de l'idée qui associe le folklore à quelque chose de retardé et de non évolué ? Sans doute s'agit-il davantage d'un glissement du concept, mais il reste qu'il n'y a ni notion ni collecte de folklore sans la conviction que quelqu'un, quelque part, a maintenu un savoir ancien à l'abri du modernisme et qu'il est possible de le retrouver.

En fait, il n'y pas de culture moderne sans un référent à une culture ancienne. Sans doute, mais faut-il pour cela que des individus soient identifiés au folklore et que d'autres ne le soient pas pour que cette culture moderne se forme ? C'est une grande question, que nous aborderons seulement en lien avec l'expérience de Charlevoix que nous connaissons bien.

Un Charlevoix folklorique

Le fait que le film Père et fils ait été tourné en partie dans Charlevoix n'est sans doute pas étranger à l'idée que les personnages québécois de cette production soient perçus comme étant folkloriques. Cette région est associée au folklore particulièrement depuis 1916 alors que Marius Barbeau faisait la «découverte folklorique» de Charlevoix en y menant des collectes de folklore. Il faut bien voir que la formule a fait recette et, tout au long du XXe siècle, Charlevoix a été régulièrement décrit comme une sorte de bastion folklorique du Québec.

Le folklore recueilli dans Charlevoix a fait l'objet de livres, a servi dans les guides touristiques, en peinture, mais a aussi été utilisé dans la conception de films et d'émissions de télévision. Au début des années 60, les productions Walt Disney ont réalisé le film Big Red dans Charlevoix, où les personnages de Canadiens français ne sont que des serviteurs pittoresques et heureux d'accueillir des visiteurs américains. Au cours de la même décennie, le cinéaste Pierre Perrault tourne trois films à l'île aux Coudres, qui sont aujourd'hui des classiques du cinéma québécois. Mais à ce moment, la population de l'île aux Coudres exprime clairement que les personnages retenus par Pierre Perrault ne reflètent pas toute la réalité sociale et culturelle de ce milieu mais un aspect plutôt «folklorique». Il en va de même pour la série Le Temps d'une paix signée par Pierre Gauvreau et présentée à Radio-Canada entre 1980 et 1986, où les personnages sont volontairement folklorisés et présentent un Charlevoix ancien bien qu'en voie de transformation.

En fait, il est difficile de trouver au XXe siècle des ouvrages littéraires ou encore des productions artistiques qui utilisent le cadre de Charlevoix sans référer au passé ou au folklore. Charlevoix est-il une région folklorique ? Une région folklorisée, plutôt ? Mais il doit bien y avoir une source à tout cela...

Le problème me semble davantage résider dans l'utilisation du terme «folklore» que dans la pratique même du folkloriste. Ainsi, bien plus que les collectes de Marius Barbeau, l'utilisation du folklore comme matériel emblématique au Québec, particulièrement au cours des années 60 et 70, dans la chanson notamment, a amené avec elle ce qu'on pourrait nommer une «vision folklorique du folklore».

La promotion touristique me semble être un autre lieu où l'image folklorique sert ici à des fins mercantiles. Pendant les années 80, les promoteurs touristiques de Charlevoix utilisaient le slogan «Charlevoix, au pays de Rose-Anna». En fait, il ne faut pas aller si loin : en 2003, la publicité télévisée au sujet des «charmes de Charlevoix» présente des montagnes, des baleines, des paysages, des artisans, mais est-ce bien là tout ce que peuvent espérer trouver les touristes dans cette région ? N'existe-t-il pas un Charlevoix différent, plus «moderne», en quelque sorte ? Charlevoix est-il encore un lieu préservé, un bastion de «nature et de culture» et, pourquoi pas, folklorique ?

Un Québec folklorique

La pratique du folklore est une chose; la notion de folklore en est une autre. L'une et l'autre sont liées car, sans folkloristes, sans doute n'y aurait-il pas de folklore. Mais le folklore peut aussi être une représentation de soi et des autres qui n'est pas sans conséquences. Si on se croit perçu comme folklorique, c'est peut-être que parfois on se projette comme tel. La publicité touristique de Charlevoix n'est pas la seule à faire référence à une image préservée ou folklorique. Par exemple, celles du Saguenay et ses «bleuets» ou de Québec «vieille capitale française» et ses vieux murs n'en sont pas exemptes.

Il ne me semble donc pas étonnant que des Français en visite au Québec viennent voir des baleines dans Charlevoix, comme c'est le cas dans le film Père et fils, puisque c'est ainsi qu'on attire cette clientèle touristique. La grande nature, l'isolement sauvage, voire la «cabane au Canada», voilà comment le Québec touristique est le plus souvent présenté aux Français. Comment se surprendre ainsi qu'à l'époque où notre Société d'histoire de Charlevoix avait ses bureaux à Baie-Saint-Paul, des touristes français venaient parfois (et plus souvent qu'on pourrait le croire) nous demander où trouver des bûcherons ou encore des Indiens ! Ne cherchaient-ils pas ce qui leur avait été «vendu» au préalable ? Se folkloriser pour vendre, c'est encore se folkloriser.

Pendant ce temps, l'étude de nos traditions anciennes est méconnue et délaissée au Québec, et c'est sans doute à cause de cette méconnaissance qu'on continue de faire si maladroitement référence au folklore et qu'on présente le plus souvent aux autres, nommément aux Français, une image folklorisée de nous-mêmes.

Que les personnages d'un film français tourné au Québec et dans Charlevoix soient quelque peu folklorisés ne m'étonne donc pas; ce qui m'étonne, c'est qu'on ne remette pas en question le Québec folklorique que nous leur proposons trop souvent.



»» La Tribune juive

Fasciste et totalitaire, Montréal ?

Chentale de Montigny
Étudiante à la maîtrise en politique internationale et en droit international à l'UQAM

Le Devoir vendredi 3 octobre 2003

Lettres: Le 2 octobre 2003

J'ai été carrément abasourdie lorsque j'ai appris ce que Ghila Sroka, journaliste au magazine La Tribune juive, a écrit au sujet de Montréal (Le Devoir, 1er octobre 2003). Je ne suis pas chauvine, au contraire. J'ai passé les 12 dernières années de ma vie à parcourir le monde en détresse, travaillant pour une organisation internationale médicale humanitaire et tentant d'aider les victimes de véritables gouvernements dictatoriaux.

Qu'on se souvienne de l'histoire pour en tirer les leçons nécessaires : bien sûr. Mais crier à la persécution pour tout et pour rien : revenons-en !

Chère Mme Sroka, je vous invite à visiter ces pays où j'ai oeuvré pendant la dernière décennie, ces pays où la cupidité la plus abjecte de certains n'a d'égale que le courage incommensurable des autres. Je vous suggère de visiter ces contrées où les régimes dictatoriaux et tyranniques se nourrissent de la douleur et du tourment de leurs propres populations ou de celui de leurs voisins, des régions magnifiques où le racisme s'écrit en lettres de sang.

Avec la tape que vous venez de recevoir sur les doigts de la part du Conseil de presse, je présume que vous allez crier à la discrimination, à la persécution, au bâillonnement de votre droit à l'expression... À trop se regarder le nombril d'aussi près, Mme Sroka, l'image devient floue. Ou alors, si vous désirez y regarder de plus près, pourquoi ne pas jeter un coup d'oeil à ce qui se passe en Israël en ce moment ?

Totalitaire, Montréal ? Allons donc, ne me faites pas rire; j'ai les lèvres gercées !



»» Justice

Les bruissements du palais

Josée Boileau
Le Devoir samedi 4 et dimanche 5 octobre 2003

À vue de nez, le spin orchestré par l'entourage du ministre de la Justice, Marc Bellemare, fonctionne au quart de tour. En août, quand journalistes et juristes ont lu la requête déposée par les avocats des Hells, les paris étaient pourtant ouverts: Me Bellemare ne pouvait pas rester aux commandes alors que son bureau mettait en danger un délicat mégaprocès.

Mais le ministre a retrouvé la voie du bon sens, des sentences ont été données à neuf accusés et Me Bellemare s'en est réjoui haut et fort, sous l'oeil goguenard de tous ceux qui savaient de quoi il retournait. Le grand public, lui, tenu dans l'ignorance du contenu de la requête, n'y voyait que du feu.

Puis, il y a une semaine, le ministre a préparé l'opinion : oui, a-t-il reconnu, il était intervenu dans les négociations au procès, mais en tout bien tout honneur, sans nuire en rien. Cette étape accomplie, il a fait savoir qu'il ne s'opposait plus à ce que la fameuse requête soit rendue publique, ce qui a été fait lundi.

Il ne restait dès lors qu'à déconsidérer celle-ci : le ministre, oubliant qu'il n'était plus plaideur hargneux mais procureur général tenu à une certaine hauteur, l'a donc présentée comme une «tentative de déstabiliser la Couronne», réduisant ses auteurs, des criminalistes respectés, à de fieffés menteurs. L'affirmation a outré bien des avocats, mais que vaut leur poids face à un public encore ébahi que l'on puisse négocier avec des motards criminels ?

Le lendemain, nouvelle subtilité : voilà que toute l'affaire, qui a fait bouillir un juge de rage et jaser ad nauseam, se ramenait à une chicane entre le procureur en chef de la Couronne, André Vincent, et le sous-ministre associé Mario Bilodeau. La thèse a été confortée par Me Vincent lui-même, l'homme discret qui, tout à coup, s'épanchait dans les médias. Ce jour-là, il n'a pas été question de l'avis qui, depuis cet été, enjoint aux substituts du procureur général de ne parler aux journalistes qu'avec la permission du bureau du ministre Bellemare...

Et jeudi, le gouvernement a annoncé que Me Michel Bouchard, sous-ministre en titre à la Justice, s'en va à Ottawa. Précision rare dans ce type de communiqué, on soulignait que l'envie de bouger avait saisi Me Bouchard avant les élections et qu'il n'était resté en poste qu'à la demande de Québec.

Le spin a pris fin là. On a su hier qu'en fait, Me Bouchard ne pouvait plus supporter son nouveau ministre. Ce qui ne surprendra personne tant le milieu judiciaire n'est plus que bruissements et critiques au sujet de Marc Bellemare : ses lubies de justicier, sa manière de tout emmêler. Or un procureur général qui a le mandat de diriger toute poursuite ou défense au nom de la Couronne ou du gouvernement n'a droit ni à l'amateurisme, ni au militantisme, ni à l'incompétence.

Fin août, le ministre Bellemare a indiqué que le Québec pourrait imiter la Nouvelle-Écosse et créer un bureau indépendant chargé des poursuites criminelles, coupant ainsi tout lien avec le procureur général, politicien élu. L'idée ne vaut que si elle a des assises solides, avec des études et un argumentaire. Pas pour tirer un ministre de l'embarras.

jboileau@ledevoir.ca



»» Justice

Le mégaprocès des Hells
- Candide chez les juristes

Les questions s'accumulent et les réponses des juristes sont frileuses
Jean-Paul Brodeur
Professeur et chercheur au Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal

Le Devoir vendredi 3 octobre 2003

Depuis la clôture du premier mégaprocès contre les Hells, ce grand jour pour la justice est en train de devenir son jour le plus long tant s'accumulent les questions. En raison de leur expertise, ce sont les juristes qui sont le plus souvent appelés à se prononcer sur celles-ci. Leurs réponses sont toutefois défensives ou frileuses: soit qu'ils aient été étroitement mêlés au procès, comme Me André Vincent, soit qu'ils pratiquent activement le droit et doivent ménager la susceptibilité des tribunaux et la possibilité d'accéder eux-mêmes à la magistrature. Peut-être y a-t-il un intérêt à porter sur cette affaire un regard certes moins averti mais aussi moins sélectif.

Il faut d'emblée reconnaître au procureur général du Québec le droit de superviser une négociation de plaidoyer dans un dossier important sans s'y immiscer au quotidien. De façon ultime, c'est lui qui doit répondre devant l'opinion publique et les élus de l'entente conclue. Il ne saurait donc être redevable d'une solution sur laquelle il n'exercerait aucun contrôle.

Me André Vincent, le procureur au dossier, a donné une entrevue au Téléjournal de Radio-Canada, le 30 septembre dernier, où il a fait montre de plus de franchise que de précision. Ainsi, à une question portant sur sa concertation avec le procureur général dans l'offre de règlement présentée aux avocats de la défense, il a répondu que le ministère de la Justice était informé qu'il négociait une entente avec eux. On n'imagine pas le contraire.

Accord ou non ?

La vraie question est toutefois de savoir s'il avait reçu l'accord du ministère pour négocier une entente selon laquelle des plaidoyers de culpabilité seraient échangés en contrepartie de sentences de 15 à 20 ans d'incarcération. Sur cette question, Me Vincent est resté évasif, tant dans son entrevue à Radio-Canada que dans celle qu'il a donnée au Devoir, publiée le 1er octobre. Il laisse l'impression que la négociation d'une entente judiciaire est une occulte affaire d'hommes d'honneur où le respect de la parole donnée, serait-ce à tort, importe davantage que celui de la justice.

Dans leur requête récemment rendue publique, les avocats des Hells ont affirmé qu'il y avait eu abus de procédure dans le contenu des accusations portées contre leurs clients. Le ministère public se serait livré à une surenchère de la gravité de celles-ci afin de contraindre les accusés à reconnaître leur culpabilité à des accusations moindres que celle de meurtre. Me Vincent a tenté de réfuter cette affirmation en faisant valoir que si les accusations avaient véritablement constitué une surcharge, les accusés n'auraient pas manqué d'être acquittés au terme du procès que les avocats de la défense avaient tout intérêt à conduire à son terme. Qu'ils se soient résolus à conclure une entente prouverait donc qu'ils reconnaissaient la validité des accusations portées et la solidité de la preuve contre leurs clients.

Or tout avocat d'expérience reconnaîtra qu'il existe une part significative d'incertitude dans un procès devant jury. Cette incertitude est d'autant plus grande que la preuve est difficile à maîtriser en raison de son étendue et de sa complexité. Or il semble en l'occurrence que la poursuite ait décidé de prouver sa thèse de la culpabilité collective de tout l'équipage du «bateau pirate» des Hells en submergeant le jury sous la déferlante des éléments de preuve. Que les avocats de la défense se soient résolus à conclure une entente n'indiquerait alors que leur réticence à risquer une condamnation de leurs clients par noyade du jury.

Surenchère

Il y a toutefois plus. Des recherches répétées sur la procédure de mise en accusation dans les pays où se pratique la négociation du plaidoyer démontrent à l'envi que la surenchère dans la gravité des accusations y est monnaie courante. Qui est le moindrement familier avec la négociation -- quel que soit son domaine -- en a appris le principe premier : puisque négocier consiste à parvenir à un compromis où chacune des parties recule sur ses exigences initiales, on en demande toujours plus pour obtenir à la fin un règlement qu'on espère équitable. La négociation des plaidoyers et des sentences ne fait pas exception à ce principe stratégique de surenchère.

Le sujet sur lequel les juristes se hasardent le moins, à l'exception de Me André Vincent, qui présente un témoignage étonnamment critique, est celui du rôle du juge Réjean Paul dans la négociation d'une entente dont il a respecté les paramètres quand il a imposé ses sentences. Une chose est sûre : si le juge avait été activement partie à ces négociations, il n'aurait pu prétendre à l'impartialité dans l'audition d'une requête qui dénonçait une procédure dont il favorisait la conclusion. Sa véhémence à souligner publiquement le caractère inédit de la requête de la défense en arrêt des procédures témoigne de sa frustration de ne pouvoir trouver une issue prochaine à ce procès du combattant qu'il présidait à bouts de bras.

Et l'opinion publique ?

Le monde judiciaire semble unanime à déclarer que les mégaprocès sont là pour rester. Tout dépendra en fait du contrecoup des péripéties actuelles sur l'opinion publique. Entre les intervenants essentiels sur le terrain et le puissant ministre de la Justice, il est à parier que ce sont les fonctionnaires intermédiaires qui paieront pour le gâchis. Déjà inquiète, l'opinion se fixera bientôt sur le résultat de l'autre mégaprocès, encore inachevé et fertile en rebondissements. On aurait ensuite tort d'oublier qu'elle sera également influencée par l'issue des procédures à venir contre les trois derniers prévenus devant le juge Paul, dont les accusations de meurtre sont maintenues ailleurs. On n'ose mesurer les répercussions d'un acquittement de ceux-ci.

On peut anticiper que la comédie des frais d'aide juridique se reproduira lors de ces ultimes procédures contre les trois perdants accusés de meurtre. Le scandale persistant de l'aide juridique est qu'il travestit en subvention au crime organisé les procédures judiciaires entreprises en théorie contre lui. Celles-ci ne sont plus perçues comme le couronnement de la lutte contre des motards assassins mais comme un procès bancal qu'une partie du ministère de la Justice instruit contre une autre partie de lui-même par Hells Angels interposés (et sans nul doute morts de rire).

Un avocat des Hells a fait entendre à la télévision de Radio-Canada qu'il ne prendrait pas le ministre Bellemare comme stagiaire à son bureau tant il l'estimait inepte. Est-il nécessaire d'être aussi continûment insultant ? Fera-t-il parvenir une facture pour ce nouvel exercice en grossièreté qui transforme l'administration de la justice en une tribune téléphonique qu'aurait pu animer André Arthur ?



»» partenariat public-privé

Interrogations et inquiétudes
- Les effets pervers de la réingénierie

Le grand projet de Jean Charest doit être balisé par des mesures d'emcadrement claires

Kathleen Lévesque
Le Devoir samedi 4 et dimanche 5 octobre 2003

Même l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s'inquiète des effets pervers que peut entraîner le partenariat public-privé. Sans règles d'éthique claires, le recours au secteur privé risque d'aboutir à une augmentation de la corruption et de l'affairisme, estime l'organisme international: «L'interdépendance des sphères économique et politique favorise les relations incestueuses.»

Après avoir amorcé depuis plus de quatre mois le processus de réingénierie de l'État, le gouvernement du Parti libéral se montre discret au sujet des mesures d'encadrement de son vaste projet. Quelques rares informations ont filtré au cours des derniers jours. Les documents sont minces et un certain flou s'en dégage. L'éthicien Yves Boisvert, de l'École nationale d'administration publique (ÉNAP), ne cache pas sa crainte qu'il y ait une certaine improvisation derrière le slogan «réinventer le Québec».

«Il ne s'agit pas de juger si c'est bon ou mauvais de façon dogmatique, mais un virage comme celui-là mérite une consultation publique et une réflexion approfondie. On peut douter de la qualité de la préparation. Il semble y avoir beaucoup d'improvisation. Ça, c'est inquiétant», soutient le professeur Boisvert.

Selon ce dernier, les nombreuses interrogations et inquiétudes que soulève la réingénierie au sein même de l'équipe du premier ministre Jean Charest démontrent le règne de l'à-peu-près. Le ministre des Finances, Yves Séguin, s'oppose à la modification de l'article 45 du Code du travail. Son collègue de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard, ne voit pas d'un bon oeil les sacrifices que pourrait entraîner la réingénierie menée par la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget.

L'ancien chef du PLQ, Claude Ryan, a ajouté son grain de sel cette semaine, en soulignant qu'un gouvernement ne peut procéder à une reconfiguration de l'État avec «une vision étroitement économique». L'éminence grise des libéraux, qui a écrit en vue de la dernière campagne électorale sur les valeurs libérales, a rappelé au gouvernement son devoir de se préoccuper de la justice sociale.

«Si c'est bien ficelé, s'il y a un plan d'action solide, les ministres auraient dû depuis longtemps être mis au parfum de cette réforme et surtout mis à contribution. [...] Quand tu es persuadé de la force de tes arguments, c'est là que tu es le plus ouvert à la transparence. C'est un principe de base en gestion», souligne Yves Boisvert.

Au gouvernement fédéral, où il y a déjà eu une révision complète du rôle et de la taille de l'État, on retrouve une direction de vérification et d'évaluation de l'éthique relevant du Conseil du trésor. Toute relation avec le secteur privé est encadrée par des règles. Ainsi, un dossier de partenariat doit servir l'intérêt public. Il doit également faire montre de transparence et d'intégrité.

Malgré cet encadrement, les dérapages ont été nombreux sur la scène fédérale. Le scandale du programme des commandites en est le meilleur exemple. Yves Boisvert rappelle que le gouvernement avait transféré au secteur privé la gestion et la distribution de fonds publics, ce qui a donné lieu à du patronage, à des conflits d'intérêts et à du gaspillage. «Au Québec, on précipite les choses, estime-t-il. Quand c'est majeur, on a le droit de se faire expliquer que le processus repose sur une analyse rigoureuse.»

Pierre Lefrançois, qui préside l'Institut pour le partenariat public-privé, un lieu de débats et d'échanges, mais également un réseau de gens d'affaires favorables au partenariat, estime que l'administration publique peut y trouver son compte. Étant lui-même un consultant dans ce secteur économique, après avoir dirigé la fonction publique montréalaise de 1986 à 1994, M. Lefrançois croit à une éthique des affaires.

«Il faut que les règles du jeu soient très claires. Certaines conditions doivent s'appliquer, comme le risque partagé, la transparence, l'imputabilité, le contrôle et la compétition. Si on applique ça, le partenariat fonctionne bien. Ce n'est pas une panacée, mais il faut se rappeler que le seul statut public ne garantit pas la bonne gestion. Il ne faut pas charrier», fait-il valoir.

De leur côté, les grandes centrales syndicales craignent le lobbying souterrain des «amis du pouvoir». «Il y a bien des entreprises privées qui salivent à l'idée d'aller chercher un plus grand marché dans le secteur public. Ces gens-là font beaucoup de pression à l'heure actuelle et beaucoup de tapage», affirme le président de la FTQ, Henri Massé. Sur un ton plus virulent, la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, accusait franchement le gouvernement Charest de vouloir favoriser ses amis.

Et la machine à rumeurs va bon train. La proximité des libéraux avec certains promoteurs, certaines firmes d'ingénierie, des cabinets de consultants et des milieux d'affaires comme les chambres de commerce est scrutée. Récemment, l'Institut économique de Montréal, reconnu pour ses prises de position de droite, a publié une note démontrant le fort potentiel du partenariat public-privé.

Le président de l'Association des ingénieurs du gouvernement du Québec, Michel Gagnon, s'enflamme devant le «dogme du gouvernement qui dit que le privé est la solution de tous les problèmes. On ne peut pas changer une société juste pour le prochain budget.»

Le ministre des Transports, Yvon Marcoux, qui veut mettre en oeuvre dès 2004 des projets de partenariat concernant le réseau routier québécois, rejette l'idée que cela pourrait devenir un nid de patronage. «Le partenariat public-privé doit se faire selon un processus très rigoureux. C'est très important. Déjà, le ministère donne beaucoup de contrats et ça se fait selon des critères d'attribution et d'appels d'offres publics. Le patronage ? Il ne faut pas que ce soit ça. C'est l'argent du public», a dit le ministre Marcoux la semaine dernière.

Seulement voilà, un document interne du sous-secrétariat à la réingénierie de l'État portant sur les obstacles pressentis, que Le Devoir a diffusé en début de semaine, qualifiait de contraintes les règles d'attribution des contrats. Ce n'est guère rassurant, car le gouvernement doit maintenir le lien de confiance avec la population, fait valoir Yves Boisvert.



»» Réinventer le Québec

Ryan keeps eye on Charest

Former leader Ryan appears to be watching Charest to make sure he doesn't swing too far right
DON MACPHERSON
The Gazette Saturday, October 04, 2003

Tell people often enough you intend to do something and eventually they'll start to take you seriously.

People are starting to believe Premier Jean Charest really means it about radically reducing the size and role of the Quebec government.

And some of them, notably members of his own party, are getting visibly nervous about it.

The Liberals, more pragmatic than Péquistes, are also usually more disciplined, especially when they're in power. In fact, just being in power is usually enough to keep Liberals happy with their leadership.

But only a little less than six months into the Liberals' term, strains are starting to appear in party solidarity and the relationship between the party and the man who led it to power.

Privately, some Liberal members of the National Assembly worry the former federal Conservative leader will take the government and their party too far toward the right.

And this week, the minister responsible for social welfare in effect warned the government to think twice about cutting welfare benefits and pleaded with recipients not to blame him alone if it does.

Facing a projected $150-million overrun in his department's budget for the fiscal year ending next March 31, the minister of social solidarity, Claude Béchard, warned of the political consequences of cutting support for "the most disadvantaged people in society."

He said any decision to cut benefits would be not his alone, but that of the Treasury Board, the cabinet and the caucus of Liberal MNAs. "Everybody must understand the consequences of those cutbacks," Béchard said. "The decision will be taken jointly and in solidarity."

Also this week, former Liberal leader Claude Ryan warned the government to be careful not to go too far or too fast with its "re-engineering," Charest's term for the operation to reduce the size and cost of government that is already under way.

Ryan told Le Devoir the re-engineering must take into account a broad definition of the government's mission, and that the government must remember its responsibilities for "social justice" and "a fair distribution of opportunities for development to all classes of society."

It looks as though Ryan is starting to play a more tactful and restrained version of the role played by Jacques Parizeau while the Parti Québécois was in power, that of elder statesman who intervenes from time to time to remind a party newcomer who succeeded him as leader of certain traditional values. Ryan is becoming to Charest, without the personal animosity, what Parizeau was to another former Mulroney Conservative, Lucien Bouchard.

Ryan still has much of the influence with the political class that he had as Le Devoir publisher and editorialist before he entered active politics as Liberal leader in the late 1970s.

His intervention on the topic of social justice and equality of opportunity was all the more pointed because Ryan published an essay on traditional Liberal values last year about the time Charest introduced his election platform. At the party's general council meeting where the platform was adopted, Ryan autographed copies of his essay for delegates. In effect, Ryan, who also came to the Liberal leadership as an outsider, staked his own credibility by reassuring Liberals that Charest was truly one of them and Quebecers that Charest was a moderate, unlike Mario Dumont.

Before the election, Charest found it useful to refer to Ryan's essay, and since the election, other Liberals have cited it and its author as references. Jean-Claude Rivest, a prominent Bourassa Liberal appointed a senator by former prime minister Brian Mulroney, said last June that Ryan would make sure the government didn't drift too far to the right.

And when former minister Pierre Paradis presented himself last June as a defender of traditional Liberal values against Charest after he was left out of the cabinet, he said he was inspired by Ryan's essay.

Ryan said this week he's reserving judgment about the new government, but is also "keeping my entire freedom of judgment." It sounded like a warning.

dmacpher@thegazette.canwest.com



»» Québec - Ontario

Le retour du bon sens

Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 4 et dimanche 5 octobre 2003

Éditorial - Les électeurs ontariens ont congédié jeudi le gouvernement conservateur de Ernie Eves. C'est la fin d'une époque dans la province voisine, où pendant huit années le pendule a été figé à droite. Avec l'élection de Dalton McGuinty, il revient au centre. S'ouvre ainsi une ère de revalorisation des services publics.

On pourrait être tenté de faire une comparaison entre le résultat des élections du 14 avril au Québec et celles qui viennent d'avoir lieu en Ontario. Tout comme Jean Charest, Dalton McGuinty faisait face à un gouvernement usé par huit années de pouvoir, et tous deux ont demandé à leurs concitoyens de voter pour le changement. Mais là s'arrête la comparaison : en Ontario, à l'inverse du Québec, on a voté non pas pour moins de gouvernement, mais pour plus de gouvernement.

Il y a huit ans, les Ontariens avaient embrassé avec enthousiasme la révolution du bon sens des conservateurs de Mike Harris. Cette révolution a vite porté ses fruits. Les finances publiques ont été redressées, les impôts des particuliers, réduits substantiellement, le tout grâce à de fortes compressions. Ces trois dernières années, le prix s'en est révélé particulièrement élevé dans tous les domaines. L'élection des libéraux est à mettre en relation directe avec des événements comme le drame environnemental de Walkerton ou encore la hausse vertigineuse des tarifs d'électricité après la privatisation du réseau de distribution d'Hydro Ontario. En votant libéral, les Ontariens ont voté pour le retour au bon sens.

Dalton McGuinty entend refaire ce que les conservateurs ont défait. La réingénierie de l'État qu'il propose est à l'opposé de celle réalisée par Mike Harris ou encore de celle que tente de mettre en oeuvre Jean Charest au Québec. Ainsi, dans le domaine scolaire, le mot «réduction», lorsque employé par M. McGuinty, renvoie à la diminution du nombre d'élèves par classe, non pas à celle du nombre de professeurs. D'ailleurs, maintes réalisations québécoises qui font l'objet d'une remise en cause ici, comme le régime d'assurance-automobile ou encore le programme des garderies à 5 $, lui ont servi de modèles en campagne électorale. Dans ce contexte, il n'est surtout pas question de baisses d'impôt et, s'il le faut, M. McGuinty n'hésitera pas à renouer temporairement avec les déficits budgétaires. Tout ce que fera désormais l'Ontario sera un rappel constant au premier ministre québécois qu'il est possible de faire les choses autrement qu'il ne l'envisage.

L'arrivée d'un gouvernement libéral à Queen's Park aura par ailleurs une incidence sur l'équilibre des forces dans le secteur des relations fédérales-provinciales. Le gouvernement de M. McGuinty, contrairement à ceux de Mike Harris et Ernie Eves, ne se situera pas en opposition ouverte au gouvernement fédéral. Le courant passera désormais beaucoup mieux entre Toronto et Ottawa, si bien que l'Ontario pourra profiter à nouveau pleinement de sa position au centre géographique et politique du pays. Bien qu'ils soient tous deux libéraux, Jean Charest et Dalton McGuinty pourront ne pas être spontanément des alliés devant Ottawa mais plutôt des concurrents.

Le poids politique de l'Ontario face à Ottawa pourrait être encore plus grand si, à la prochaine élection fédérale, cette province restait aussi rouge qu'elle l'est actuellement. La droite canadienne espérait pouvoir enfin y faire une percée en s'appuyant sur le courant conservateur des dernières années. Le résultat des élections de jeudi sera pour elle une grande déception, car manifestement les Ontariens ont rompu avec ce courant. La droite risque d'être cantonnée encore longtemps à l'ouest de la frontière ontarienne.

bdescoteaux@ledevoir.ca



»» Québec - Ontario

«Des provinces fortes dans un pays fort»

Charest et McGuinty confirment leur volonté de collaborer étroitement
Tommy Chouinard
Le Devoir samedi 4 et dimanche 5 octobre 2003

Québec - Même si le gouvernement Charest entretenait des liens étroits avec les conservateurs d'Ernie Eves, Québec accueille avec enthousiasme la victoire du Parti libéral de l'Ontario, dirigé par Dalton McGuinty. Le Québec et l'Ontario s'entendent d'ailleurs pour poursuivre les efforts de rapprochement amorcés au cours des cinq derniers mois afin que les deux provinces redeviennent les complices d'autrefois.

Cependant, même si des formations libérales dirigent le Québec et l'Ontario, leurs visions idéologiques restent fort distinctes.

Les premiers ministres Jean Charest et Dalton McGuinty ont eu un bref entretien téléphonique hier au cours duquel ils ont confirmé leur volonté de collaborer étroitement. «Oui, nous sommes des amis», a lancé hier Dalton McGuinty lors de sa première conférence de presse à titre de premier ministre élu. «Nous savons très bien que nous devrions avoir des provinces fortes dans un pays fort. Et nous avons hâte de travailler ensemble, entre autres pour réduire les barrières économiques qui existent entre nos deux provinces.»

Lors d'une conférence de presse à New York, Jean Charest a quant à lui précisé qu'il était prêt à travailler avec Dalton McGuinty et que la dynamique entre le Québec et l'Ontario n'allait pas changer en dépit de la défaite des conservateurs.

MM. Charest et McGuinty se connaissent «bien» pour avoir eu l'occasion de se rencontrer à quelques reprises par le passé, précise-t-on dans l'entourage du premier ministre du Québec. Pour le moment, la première rencontre officielle entre les deux hommes inscrite à l'ordre du jour est celle qui se tiendra à Québec, le 24 octobre. Tous les premiers ministres provinciaux et territoriaux se réuniront pour assurer la création du Conseil de la fédération. Lors de la campagne électorale, Dalton McGuinty avait d'ailleurs indiqué qu'il était en faveur d'un tel conseil, qui a été proposé aux autres provinces en juillet dernier par Jean Charest. «On va souhaiter avoir l'appui de M. McGuinty au Conseil de la fédération, c'est certain», a affirmé hier au Devoir le ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, qui a rencontré

M. McGuinty «une ou deux fois».

«Le fait qu'il s'appelle "Parti libéral", ça ne veut pas dire que, maintenant, on va être en business. Il faut avouer qu'on était bien partis avec Ernie Eves, mais on accueille Dalton McGuinty avec plaisir. On a vraiment l'intention de tout faire pour que les deux provinces soient davantage solidaires et qu'il y ait un rapprochement. Les deux provinces ont déjà été des complices et, au cours des dernières années, on a moins senti cette complicité, sauf pour des enjeux particuliers [l'alliance Bouchard-Harris en santé]. Mais c'était ponctuel. Il faut ouvrir les voies de communication au niveau politique entre les deux provinces, faire en sorte qu'il y ait des échanges encore plus fréquents entre les premiers ministres et les ministres et que nous ayons des projets communs», a expliqué Benoît Pelletier. Selon lui, le dossier de la mobilité de la main-d'oeuvre, qui oppose le Québec et l'Ontario depuis des années, devra être réglé en priorité, ce qui est toutefois loin d'être fait.

Lors de la campagne électorale, Dalton McGuinty a dit souhaiter que l'Ontario prenne le leadership des provinces face à Ottawa. Jean Charest a mot pour mot promis la même chose. Conflits en vue ? «On ne demande pas mieux que d'avoir un leadership contesté, a lancé Benoît Pelletier. Et je suis sérieux. On veut que les provinces se redressent et se renforcent. Et ça ne se fait pas tout seul. On veut avoir un fort positionnement des provinces envers Ottawa. Mais ça va plus loin, car on a la volonté que les provinces puissent avoir une influence sur l'orientation du Canada en tant que pays.»

Au cours des 100 dernières années, c'est seulement la deuxième fois que des libéraux règnent au même moment à Queen's Park, à Québec et à Ottawa. En 1935 et 1936, Mitchell Frederick Hepburn dirigeait l'Ontario, Louis-Alexandre Taschereau, puis Adélard Godbout, le Québec, et William Mackenzie King, le Canada. «Ça ne veut pas dire grand-chose, a laissé tomber Benoît Pelletier. Avoir le même nom de formation politique ne veut pas dire qu'on adhère au même programme et qu'on a les mêmes intentions. Mais M. McGuinty a une intention en matière d'affaires intergouvernementales qui répond à la façon dont le Québec voit le rôle des provinces à l'intérieur du Canada.»

Des visions opposées du rôle de l'État

La «révolution du bon sens» des conservateurs ontariens a pris fin jeudi soir. Avec 72 sièges sur 103, les libéraux ont remporté une majorité décisive mais aussi une victoire historique puisqu'ils ont gouverné la province pendant seulement cinq des 60 dernières années. La dernière victoire libérale remontait à celle de David Peterson, en 1985. Les pourcentages des voix obtenues illustrent aussi la force du raz-de-marée libéral. Le Parti libéral a obtenu 46,4 % des voix, comparativement à 34,6 % pour le PC et 14,9 % pour le NPD.

Les conservateurs doivent se contenter de 24 sièges. Ils ont vu leur cabinet être décimé avec au moins 11 ministres défaits, dont la ministre des Finances, Janet Ecker, et le puissant ministre de la Santé, Tony Clement. Le PC a même perdu l'ancien comté de Mike Harris. Les néo-démocrates n'ont fait élire que sept députés, un nombre insuffisant pour conserver le statut de parti officiel à la législature. Les néo-démocrates ont aussi payé le prix de la vague libérale en perdant, par exemple, le château fort de Sault Sainte Marie.

Le premier ministre Jean Chrétien s'est réjoui hier de la victoire libérale et a souligné que son parti avait sûrement bien plus hâte aux prochaines élections que le Bloc québécois. Aux Communes, le ministre fédéral David Collenette a même lancé hier qu'il s'agit de «la fin de huit années de noirceur».

Le programme du Parti libéral de l'Ontario et celui du Québec sont diamétralement opposés. Après huit années de bouleversements, Dalton McGuinty entend renforcer les services publics et faire une croix sur la baisse des impôts compte tenu du contexte financier difficile. À l'inverse, Jean Charest amorce une réingénierie qui vise à réduire le rôle de l'État et à diminuer les impôts d'un milliard de dollars dès l'an prochain, ce qui n'est pas sans rappeler la «révolution du bon sens» de Mike Harris.

«[Avoir deux programmes différents], ce n'est pas un obstacle, a lancé Benoît Pelletier. C'est normal que chaque gouvernement ait son propre programme et ait ses propres préoccupations et orientations. On ne peut pas s'attendre à ce qu'il y ait une coïncidence parfaite entre les deux provinces car elles ont des différences majeures, surtout par rapport à notre spécificité identitaire.»

Le Parti québécois estime que l'élection du Parti libéral en Ontario tombe plutôt bien : le gouvernement Charest devrait même prendre exemple sur lui. «M. Charest devrait s'inspirer des résultats des élections en Ontario pour repenser son programme de droite, entre autres en ce qui concerne la baisse d'impôt et l'interventionnisme de l'État. Avec l'élection du Parti libéral en Ontario, on fait une démonstration qu'axer la solution aux problèmes des finances publiques sur des baisses d'impôt, ce n'est pas responsable. Le chef du Parti libéral [de l'Ontario] a dit vouloir améliorer les services publics. Je pense qu'on devrait avoir la même approche au Québec», a affirmé hier au Devoir le député péquiste François Legault.

Pour Alain-G. Gagnon, professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes de l'UQAM, les libéraux règnent peut-être en Ontario et au Québec, mais les deux gouvernements se dirigent dans des voies diamétralement opposées. «Alors que le Parti libéral de l'Ontario préconise un interventionnisme plus important de l'État après huit années de déréglementation avec la "révolution du bon sens" des conservateurs, le PLQ, lui, avec la "réingénierie", semble reproduire davantage le modèle lancé par Mike Harris et repris ensuite par Ernie Eves», a-t-il affirmé en entrevue au Devoir.

Selon lui, les rapprochements idéologiques entre le PLQ et les conservateurs ontariens sont plus évidents qu'avec le Parti libéral de l'Ontario. Comme il a été chef du Parti conservateur à Ottawa, Jean Charest a d'ailleurs développé des liens plus étroits avec les torys et beaucoup moins avec les whigs. Le Parti conservateur ontarien avait appuyé sans réserve sa campagne en 1997.

Selon Alain-G. Gagnon, la vision de Jean Charest a été rejetée par les autres provinces canadiennes lors d'élections récentes. «Cette image de non-intervention de l'État est rejetée par l'électorat à cause de ses incidences majeures. Alors que le Québec souhaite que l'État se retire, l'Ontario, qui a fait ça sous les conservateurs, décide de repenser et de consolider les fonctions de l'État. Peut-être que le modèle québécois va transiter vers l'Ontario», estime M. Gagnon.

Avec la collaboration de Manon Cornellier