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Un pamphlet déguisé en ouvrage savant… ou presque

Lucia Ferretti
L'Action nationale, octobre 2003

Frédéric Boily, La pensée nationaliste de Lionel Groulx, Sillery, Septentrion, «Cahiers des Amériques», 2003, 229 p.

Le fil conducteur de l’argumentation est le suivant :

1) Groulx est un des « massifs centraux » 1 (p. 210) du paysage intellectuel québécois. Tous les intellectuels, « séparatistes »2 comme fédéralistes, de droite comme de gauche, ont reconnu qu’il était un monument, selon le mot de Claude Ryan dans Le Devoir. Par ailleurs et surtout, il a été le « vaisseau amiral du nationalisme canadien-français ». (p. 13)

2) Or, la pensée nationaliste de Lionel Groulx est « une variante du nationalisme organiciste ou culturaliste à la Herder » (chapitre 1 et p. 210), ce philosophe allemand de la fin du XVIIIe siècle si opposé aux Lumières et dont l’héritage, même si on ne saurait le résumer à cela, est néanmoins d’avoir « contribué au développement des nationalismes les plus fermés ». (p. 24)

3) Par ailleurs, même s’ils tiennent à se démarquer de lui jusqu’à protester énergiquement contre toute parenté intellectuelle, les penseurs nationalistes depuis 1960 ont porté et portent encore Lionel Groulx en eux. C’est le cas non seulement des héritiers directs, les Séguin, Brunet, Frégault, mais aussi de Gérard Bouchard et même de Charles Taylor. Tous en effet développent le même type de nationalisme organiciste que Groulx avant eux.

4) À ce stade, Boily n’a plus besoin d’écrire, et il n’écrit pas non plus : les lecteurs ont maintenant en main tous les éléments pour situer les intellectuels nationalistes contemporains sur l’échiquier idéologique…

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Il me faut expliquer le titre qui coiffe cette note critique. Un « pamphlet », parce que le livre présente une argumentation très tendancieuse, voire fallacieuse en bien des points, ce qui sera détaillé ci-après ; mais « presque », parce que Boily est malgré tout assez honnête pour donner à voir, par des incises et quelques notes infrapaginales, que la pensée de Groulx n’est en fait parente en rien du nationalisme d’extrême-droite. Un « ouvrage savant », certes : il s’agit d’une thèse de doctorat très bien écrite, et particulièrement habile à mettre en œuvre toutes les caractéristiques du genre, notamment un discours pondéré ainsi qu’un appareil de notes impressionnant ; mais « presque », parce que malgré tout subsistent ici et là des verbes outranciers, parce que les amalgames douteux sont légion au point de constituer l’armature même de la thèse, et parce que les penseurs qui ont exercé une véritable influence sur Groulx sont toujours présentés en mode mineur lorsque Boily prend la peine de les mentionner, ce qui n’est pas toujours le cas, et qu’en outre ils restent bien souvent incompris de lui.

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Groulx et Herder

Ils errent, dit Boily, ceux qui prétendent que le nationalisme de Groulx est une forme de biologie raciale. Certes, il ne voudrait qu’on pense qu’il nie le « racisme » du chanoine, son « antisémitisme » notamment ; il ne voudrait pas non plus passer sous silence que Groulx se préoccupe de la question de « la pureté des origines » de la race canadienne-française et de la préservation de cette pureté, comme en témoigne d’ailleurs si bien son « refus du mélange culturel ». Et Boily de citer à son tour les passages de son œuvre, toujours les mêmes, qui incriminent Groulx sans appel. Mais comme cette logique biologique, si elle était suivie jusqu’au bout, conduirait l’historien à faire du Canada français un simple rameau de la France plutôt qu’une nation différente, Groulx ne peut se l’approprier.

En fait, Groulx aurait plutôt développé une conception organiciste, culturaliste de la nation, se rattachant ainsi à un courant qui remonte jusqu’à Johann Gottfried Herder. Boily va jusqu’à dire : « toute mon analyse repose essentiellement » sur cette idée » (p. 210). Et qui est ce Herder dont Boily ne donne même pas le prénom en entier ? Qui est ce Herder dont on peut supposer que Boily n’a pu retrouver citation ni référence dans toute l’œuvre de Groulx, puisqu’il n’en rapporte aucune ? « Saisir la “vraie” nature de la pensée du philosophe n’est pas mon propos, affirme tranquillement le thésard, et je note tout simplement que celle-ci a aussi contribué au développement des nationalismes les plus fermés » (p. 24).

Ce n’est pas non plus mon propos que d’analyser la pensée de Herder. Mais je note tout de même que Boily devrait mieux savoir faire la différence entre une pensée philosophique du XVIIIe siècle, et sa récupération sélective et déformatrice par des partis politiques du XXe siècle. La pensée de Herder a en effet été revendiquée par les nazis, indique le philosophe Pierre Penisson, quoique Himmler dénonçait devant ses troupes « ce mauvais Allemand qui mêlait aux racines nationales allemandes quantité de sources étrangères, volontiers juives ou slaves ou nègres »3. Ce qu’on peut dire de plus juste, selon Penisson, c’est que Herder est probablement le philosophe qui a le plus cherché en son temps à opposer à l’universalisme désincarné des Lumières, dont il pressentait qu’il pouvait être aussi un véhicule de l’impérialisme culturel français, un autre universalisme, fait celui-là de la réunion de tous les peuples, auxquels on aurait reconnu le droit à la spécificité culturelle.

Boily n’a pas lu Herder. Ce qu’il en sait, c’est seulement à travers le prisme des analyses de spécialistes français des pensées politiques de droite. C’est pourquoi il donne du nationalisme organiciste une définition forcée par rapport à celle qu’a développée le philosophe allemand. En faisant de la nation un véritable individu collectif, un être historique dont on peut suivre la naissance et la croissance à travers les âges de la même façon qu’on peut le faire pour un individu (p. 210), le nationalisme organiciste tel que compris par Boily confère donc à chacune un caractère distinct, une âme, c’est-à-dire une spécificité culturelle (marquée essentiellement par la langue et la religion), et un destin. Mais laissons-là Herder, puisque Groulx ne l’a probablement jamais lu. Ce qui est plus important, c’est de noter que Michelet (qui avait lu Herder, lui) et Croce avaient eux aussi une conception de la nation comme individu collectif construit non sur la race mais sur la culture. Ces historiens que Boily ne mentionne pas du tout mais que Groulx connaît bien, c’est chez eux certainement qu’il a trouvé son inspiration la plus directe. Au total, comme finit par le dire Boily, il s’agit tout simplement de reconnaître qu’au fondement de la nation chez Groulx, ce n’est pas le mythe du sang qu’on retrouve, pour employer les mots mêmes du chanoine, mais bien plutôt une culture unique et spécifique.

Groulx et les intellectuels catholiques du XIXe siècle

On peut douter que Groulx se soit abreuvé, sinon très indirectement, à la philosophie de Herder ; en revanche, c’est sans nul doute qu’on reconnaît ses références catholiques. Ici, Boily souligne – aidé par Groulx lui-même, qui s’en morfondait un peu à la fin de ses jours (p. 135-136) – que le prêtre historien s’est surtout attaché à développer la conscience nationale de ses compatriotes plutôt que leur conscience catholique (p. 51). C’est sans doute pourquoi il ne s’entendait pas avec le père Georges-Henri Lévesque. L’historien ne voulait pas dissocier l’action catholique de l’action nationale, le sociologue y tenait, rappelle Boily. L’un se méfiait du centralisme d’Ottawa, l’autre pas du tout, au contraire, et là est le véritable nœud de leur opposition.

Pour Groulx, les nations n’ont pas seulement un destin ; certaines ont même une mission, qu’elles ont reçue de Dieu. C’est le cas justement du Canada français. Dieu a voulu la naissance du Canada français et il lui a donné pour mission de « faire vivre une nation catholique en Amérique [du Nord] » (p. 72). Ainsi, selon Groulx, il est du devoir de chaque Canadien français en particulier, et de tous en commun, de résister aux forces d’assimilation à l’œuvre dans notre histoire. Boily dresse ici avec force un portrait tout à fait juste du « sens de l’histoire » à l’œuvre chez l’historien. Il aurait dû s’en tenir là.

Mais en voulant aller plus loin, le politicologue ne fait que montrer son ignorance des subtilités des courants de pensée catholiques du début du XIXe siècle. Selon Boily, les idées de Groulx proviennent en droite ligne de celles développées par le catholicisme du XIXe siècle, dans sa version libérale comme dans sa version la plus « intransigeante » (sic) : comme Montalembert et comme Joseph de Maistre, Groulx serait motivé par un catholicisme d’action, ou pour mieux dire, par un esprit de croisade (p. 55).

Mais Boily, qui n’est pas historien, ne comprend pas d’où leur vient ce catholicisme d’action. Il évoque à peine (p. 56) ce qui a tant inspiré Groulx et dont il parle si souvent dans son œuvre, à savoir la situation de l’Irlande, des Pays-Bas du sud (Belgique) et de la Pologne avant 1840, toutes contrées catholiques dominées par des rois non seulement protestants ou orthodoxes, mais surtout étrangers. Dans tous ces pays, oppression religieuse et oppression nationale se superposent et se renforcent, et c’est contre les deux que se soulèvent maintes fois les populations, suivies plus ou moins par le clergé, selon l’endroit. Réduire à une croisade la lutte des tous ces peuples pour leur libération nationale, voilà l’axe de l’idéologie de Boily.

Groulx, continue l’auteur, s’inspire aussi d’un autre courant catholique, l’ultramontanisme de Joseph de Maistre, qu’il décrit comme un « traditionnalisme ». C’est méconnaître absolument le côté tout à fait novateur (ce qui ne veut pas dire progressiste, j’espère que Boily saisit la différence !) de la pensée de ce fondateur de l’ultramontanisme moderne. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, l’ultramontanisme français revendiquait simplement l’indépendance de l’Église face à un État très porté à vouloir intervenir dans ses affaires, jusqu’à nommer les évêques comme l’on sait. Après la révolution française, les vrais conservateurs catholiques se retrouvent aux côtés de Louis de Bonald, qui continue de présenter la monarchie de droit divin comme la seule forme légitime de gouvernement. C’est alors qu’intervient Joseph de Maistre, tout aussi opposé aux idées de la révolution, mais qui comprend que quelque soit la forme politique que prennent désormais les États (république ou monarchie constitutionnelle notamment), le seul contrepoids réel ne peut venir que du pape, et non d’un retour à la tradition de la monarchie de droit divin. Voilà pourquoi, dès le début du XIXe siècle, de Maistre fait de l’autorité infaillible du pape la clé de voûte de la restauration contre-révolutionnaire de l’ordre européen : l’ultramontanisme est en passe de se muer en doctrine de suprématie de l’Église sur l’État. Certes, l’ultramontanisme est une pensée de droite, et certes les ultramontains se sont opposés non seulement aux nostalgiques de l’Ancien Régime, mais aussi aux catholiques libéraux. Vatican I, soixante ans plus tard, leur devra beaucoup. Boily, qui prétend analyser des pensées politiques, a raté ici une belle occasion de se montrer subtil. Pas lu Michelet, pas lu Lammenais ni Montalembert, pas lu de Maistre, pas lu l’histoire des nations catholiques opprimées du début du XIXe siècle : et après cela se targuer de retracer les influences majeures subies par Groulx !!

Groulx et Heidegger

Les forces d’assimilation à l’œuvre au Canada français ont deux visages, selon Groulx, bien saisi par Boily. Le premier est politique ; il s’appelle impérialisme britannique à partir de la Conquête de 1760, puis centralisme fédéral depuis la Confédération. Le second est économique et culturel : pour être plus récent, l’American Way of Life ne constitue pas un moindre danger, car par sa puissance industrielle, sa fascination pour la technique et son credo individualiste il contribue à l’uniformisation et à la déshumanisation du monde. Là encore, Boily aurait dû s’arrêter, l’essentiel était dit.

Mais il veut ajouter quelque chose. Il a lu Heidegger, ou en tous cas il a lu ceux qui l’ont lu. Donc, il dit que l’antimodernisme de Groulx rappelle la philosophie heideggerienne. (p. 95). Heidegger est assez connu pour que l’auteur n’ait pas besoin d’appuyer : les lecteurs savent déjà que ce philosophe donna d’abord son adhésion officielle au parti nazi. Toutefois, continue Boily, la critique antimoderne de Groulx ne s’enracine pas chez Heidegger (p. 97). Dans ce cas, pourquoi parler de lui ? Elle trouve plutôt son fondement chez des penseurs français comme Henri Bergson, cet autre philosophe dont il n’est pas dit que juif, il fut tenté par le catholicisme mais resta finalement solidaire de ses coreligionnaires persécutés par Hitler. Boily aurait pu ajouter que la critique de l’« âge de la technique » est aussi une constante chez les penseurs des divers courants humanistes du XXe siècle, ainsi que chez les praticiens de l’analyse phénoménologique, un type de philosophie qui a beaucoup inspiré Groulx et dont Boily ne souffle mot.

L’heure est grave, selon Groulx ; or, les Canadiens français n’en semblent pas conscients. Il s’agit donc de faire naître dans la nation un profond sentiment national, une conscience de son être. C’est la dimension politique de la pensée de Groulx.

Groulx, Maurras et Fichte

Certes, avance Boily, la plupart des commentateurs ont soutenu que la pensée du chanoine a été apolitique ; et en un sens elle peut en effet être jugée ainsi puisqu’elle n’aboutit pas à soutenir un parti politique particulier au cours des luttes électorales. Comment en serait-il autrement puisque Groulx « exècre » (p. 104) et « rejette » (p. 106) la démocratie représentative et le principe égalitaire sur quoi repose la démocratie ? Pour lui, les politiciens dissocient trop le politique et le national ; de plus, ils sont asservis aux intérêts du grand capitalisme industriel et financier ; sans envergure, ils font de la petite politique politicienne. Pourtant, continue Boily, on ne saurait s’arrêter à ce premier jugement. Groulx s’intéresse passionnément au politique, et ce qu’il veut, c’est une « métapolitique », soit l’élaboration d’un discours et de pratiques qui contribuent à construire l’âme de la nation, à faire à terme de l’État un allié et un défenseur de la nation plutôt que son cheval de Troie. En somme, il s’agit pour Groulx de mener une guerre d’idées, et de promouvoir une certaine conception du monde au sein des milieux intellectuels afin de transformer la culture politique de la nation (p. 106), de lui donner une vision d’avenir. Jusque-là, tout va bien. Pourquoi cette manie d’en rajouter ?

Or, glisse Boily, c’est précisément parce qu’il a su proposer une vision d’avenir à l’Italie que Groulx admire Mussolini (p. 108), et ce pourquoi on peut discerner chez cet éminent intellectuel l’influence de Charles Maurras (p. 121). Pourtant, on ne saurait soutenir que Groulx est maurrassien ; plus profondément, il s’inspire de la philosophie de Fichte4. Autre chose : même s’il souhaite l’avènement d’un État français, et même s’il a flirté brièvement avec l’idée en 1922, Groulx n’est pas en faveur de la « séparation » ; car la nation canadienne-française déborde les frontières du Québec. Ici, deux remarques. D’abord Groulx n’exècre ni ne rejette la démocratie représentative, il ne « dédaigne » (p. 111) pas la démocratie libérale. Son Histoire du Canada français depuis la découverte fait une grande place à Louis-Hyppolite Lafontaine, par qui le Canada-Uni a obtenu le gouvernement responsable ; elle fait aussi du Statut de Westminster, qui marque en 1931 l’indépendance du Canada et consacre sa capacité de se gouverner par lui-même, une date si importante qu’elle ouvre l’époque contemporaine de l’histoire du Canada français. Mais Groulx déplore vigoureusement que les hommes politiques québécois n’utilisent pas mieux, c’est-à-dire au profit du développement collectif du Canada français, cet outil essentiel bien qu’imparfait qu’est l’État provincial du Québec. Après tout, le peuple canadien-français n’en a pas de trop, des outils de développement. Ne pas lutter contre les « trusts », ou donner le fer à une cenne la tonne, comme le font Taschereau puis Duplessis, cela enrage Groulx….et bien d’autres au Canada français. Faire du patronage l’alpha et l’oméga de la politique québécoise, et en cela faire passer les intérêts de l’Union nationale avant ceux du Québec, cela répugne à Groulx, oui, mais aussi à Georges-Émile Lapalme et à d’autres…

Autre remarque : Boily continue de pratiquer l’amalgame. De Charles Maurras, la mémoire collective a retenu qu’il a soutenu non seulement Mussolini, mais aussi Franco et Pétain. Le fait est assez notoire pour que ce lecteur assidu des spécialistes de la pensée d’extrême droite qu’est notre thésard puisse se dispenser de le souligner de nouveau. Mais puisqu’il reconnaît que Groulx ne suivait pas Maurras, encore une fois la question s’impose : pourquoi parler de lui ? Si au moins Boily avait pris la peine de dire qu’après la mise à l’index par Rome des œuvres du bouillant polémiste français, Groulx tint à changer le nom de sa propre revue L’Action française, en L’Action nationale, pour bien éviter toute confusion. Mais non, pourquoi Boily dirait-il toute la vérité quand celle-ci détruirait l’entreprise qu’il poursuit, à savoir faire passer Groulx pour ce qu’il n’a pas été, tout en offrant tout de même, mais toujours en mode soft, les éléments qui permettent de situer Groulx dans la mouvance qui fut réellement la sienne ? Ce Fichte, par exemple, auteur d’un Discours à la nation allemande, a été avant tout un philosophe humaniste, républicain libéral en politique, accusé d’athéisme, et auteur aussi d’une Défense de la Révolution française. Groulx ne l’a peut-être pas plus lu qu’il n’a lu Herder, mais pourquoi Fichte n’a pas droit par Boily au même traitement que son contemporain ?

Groulx, Barrès et le Fürher

De ce qui précède, et ici je reprends le fil de la démonstration de Boily, on aura compris que pour Groulx, les élites ont un rôle crucial à jouer. Selon Boily, Groulx « ne veut nullement d’une élite soucieuse de faire accéder à une plus grande autonomie intellectuelle le plus grand nombre possible d’individus » (p. 129) ; cette affirmation du doctorant n’est cependant justifiée par aucune citation de Groulx, et est vue comme l’opposée de l’assertion qui suit immédiatement. Non, ce que veut le prêtre historien, c’est que les élites créent une mystique, portent la cohésion nationale à son plus haut niveau, en un mot fassent accéder la nation à la conscience de son être.

Ici, Boily aurait pu dire qu’en ce sens, Groulx prolonge bien la lignée de tous ces intellectuels nationalistes qui, partout en Europe, ont depuis le XIXe siècle entrepris de donner conscience d’elles-mêmes à leurs nations. On a évoqué Michelet et Croce tout à l’heure, mais on pourrait le dire de la majorité des historiens, les libéraux surtout d’ailleurs, qui ont vu dans le peuple le véritable siège de la nation, et considéré comme de véritables élites seulement celles qui savaient le révéler à lui-même. Mais ce n’est pas ce que dit le thésard, qui préfère consacrer un développement substantiel à Maurice Barrès, dont la conception, paraît-il, serait « emblématique » (p. 130-133) de ce courant pro-mystique, et surtout assez proche de celle de Groulx. Vigoureusement opposé à la modernité libérale et démocratique, Barrès est un écrivain et un homme politique en qui d’aucuns ont voulu voir le précurseur intellectuel du fascisme et du nazisme. Boily éprouve tout de même un certain embêtement : il est obligé de noter que Groulx s’est toujours méfié de Barrès, et que le « point de contact » entre les deux hommes est seulement que tous deux croient « à la valeur intrinsèque de l’enracinement [des intellectuels] dans une tradition nationale particulière » (p. 133) !

Tout compte fait, il ressort du propos de Boily que Groulx voit surtout dans les intellectuels des éveilleurs de conscience, des hommes dont le rôle est de faire vivre l’être national, et de contribuer à mieux enraciner le peuple dans la tradition vivante et évolutive dont il est le véritable porteur sans toutefois en avoir suffisamment conscience. Parmi les élites, le chef, à son tour, joue un rôle majeur. Comme le dit Boily avec force références incluant Malraux, le mythe du sauveur est bien présent dans la tradition historique et politique française, de Napoléon à de Gaulle, car combien de fois les Français ont-ils voulu faire de leurs grands hommes des sauveurs ; ce mythe est aussi, sans surprise, bien présent dans la tradition catholique. Le chef, c’est celui qui, aux heures de crise, est l’homme-peuple, expression empruntée par Groulx à Victor Hugo et qui s’applique à Dollard des Ormeaux, et à Louis-Joseph Papineau autant qu’à Henri Bourassa ; le chef, en somme, c’est l’incarnation de la nation. Mais Boily sent utile d’ajouter encore quelque chose : dans les propos de Groulx, il croit aussi reconnaître « la conception allemande du Fürher » (p. 147), sans toutefois pouvoir citer les lectures de Groulx sur ce point.

J’aime la fin de ce chapitre, parce qu’elle montre le fond de la visée de Boily (p. 152). Il n’a pu fonder aucun des rapprochements qu’il a tentés, ni entre Groulx et Barrès, ni entre Groulx et Hitler. Du coup, que reste-t-il au politicologue ? De reprocher à Groulx d’avoir développé une conception du chef « qui fait l’économie de toutes les effusions de violence et de sang, nécessaires pour que les chefs parviennent au pouvoir ». En fait, Groulx n’a pas eu à s’intéresser à cette question, puisqu’aucun des chefs qu’il donne au Canada français n’a réussi à accéder au pouvoir ! La violence et le sang, c’est contre le Canada français qu’on les a exercés : depuis les politiques d’assimilation répétées jusqu’aux envois de troupes britanniques contre les Patriotes et de troupes canadiennes dans les rues de Québec en 1917 !

Groulx : un professeur qui déteste l’instruction et un historien peu soucieux de vérité historique

Groulx « abhorrant » (p. 157) la modernité et la technologie, on ne s’étonnera pas qu’il fasse des humanités classiques la clé de voûte du système d’éducation et les seules qui conviennent à la formation de véritables chefs. Par ailleurs, comme les politiciens actuels ne sont que des chefs de pacotille, il faut à tout prix soustraire l’éducation de leurs mains, et donc de celles de l’État. Groulx « méprise » (p. 165) l’instruction, car ce qu’il poursuit, ce n’est pas tant le projet de doter les individus de connaissances, que de renforcer les liens entre eux et la nation, de les placer dans la « dépendance » (p. 171) de la nation à laquelle ils appartiennent. Aux élites, un enseignement classique qui forme l’esprit aux plus grandes sources du génie occidental, un enseignement religieux incarné et national ; au peuple, un enseignement agricole qui le rapproche de la terre et de ce fait renforce la nation (p. 170) ; à tous, un enseignement de l’histoire qui ne cherche pas tant à établir des « vérités historiques » qu’à tirer « des leçons » (p. 174) et à susciter un sentiment d’appartenance et de fierté nationales. Voilà ce que retient Boily de la conception groulxiste de l’éducation.

Quelle réduction, mais quelle réduction de la pensée de Groulx ! Je ne nierai pas, absolument pas, que les humanités classiques aient représenté pour lui le summum de la formation de l’esprit. Il faut lire le Journal du jeune Groulx pour saisir comme il a eu le sentiment d’être privilégié de suivre le cours classique. Il était orphelin, né en 1878 du premier mariage de sa mère, beau-fils de cultivateur, parmi les aînés d’une famille de dix-sept ou de dix-neuf enfants ; son beau-père lui a offert le cours comme s’il était son propre fils, les prêtres du séminaire en ont payé une partie, tout comme ils lui ont payé ses médicaments, car Groulx, jeune, n’avait pas de santé. Partisan de l’éducation classique, Groulx, certes ! Mais partisan de l’instruction aussi, que diable. Et ici, c’est les Mémoires qu’il faut lire, surtout le passage consacré à sa mère enfant : elle marchait une heure deux fois par jour pour aller et revenir de la petite école, parce qu’elle voulait plus que tout savoir lire, écrire et compter ; elle a dû quitter tôt, bien trop tôt à son goût. Combien de fois Groulx n’a-t-il pas rappelé qu’il se sentait le devoir de s’instruire, pour combler en quelque sorte l’appétit de savoir que sa mère n’avait pu étancher pour elle-même.

Le problème avec Boily, c’est qu’il considère que si l’on veut que l’école développe le sens de l’appartenance nationale des enfants, alors forcément c’est qu’on est contre le développement de leur esprit critique voire celui de leurs facultés intellectuelles (p. 165). C’est ridicule ! Il semblera à tous les lecteurs que la France et les États-Unis pour ne parler que de ces deux pays, ont produit quantité de connaissances, d’intellectuels et de savants, et pourtant tout l’enseignement y est orienté en faveur du développement du sens national, voire même carrément du patriotisme.

Mais le plus ridicule et le plus faux, c’est de faire dire à Groulx que l’historien ne doit viser « pas tant à établir des vérités historiques qu’à tirer des leçons ». Voilà vraiment un coup d’épée dans l’eau, puisque nul ne conteste plus, sauf lui, l’apport de Groulx non seulement dans l’élaboration d’une histoire scientifique du Canada français, mais aussi dans l’institutionnalisation de l’histoire comme discipline universitaire, grâce notamment à la création du département d’histoire de l’Université de Montréal, de l’Institut d’histoire de l’Amérique française et de la Revue d’histoire de l’Amérique française.

La postérité de Groulx

Groulx est-il mort, se demande finalement Boily ? Non, répond-il aussitôt. Sans doute, des éléments essentiels du nationalisme de Groulx ne sont-ils plus repris du tout par les intellectuels québécois depuis les années 1960 ; c’est le cas du catholicisme, qui n’est plus perçu comme l’un des traits identitaires fondamentaux de la nation, ou de « l’antidémocratisme » et de « l’antisémitisme » (p. 180) de Groulx, dont personne n’oserait plus se réclamer. Mais tout de même, sa conception de la nation est encore présente, et sa conception du rôle de l’histoire nationale aussi. Ainsi, malgré tout ce qui semble les distinguer, les historiens de l’École historique de Montréal (Séguin, Frégault, Brunet) dans les années 1960, Gérard Bouchard et Charles Taylor aujourd’hui, ont tous une conception organiciste de la nation, une volonté de parler du « nous » national, même si chez certains, comme Bouchard, ce « nous » n’est plus seulement canadien-français et même si, chez d’autres tels Taylor, ce « nous » canadien-français est en fait surtout un « eux ». Par ailleurs, bien des historiens actuels continuent à vouloir faire de l’histoire « le ciment d’une cohésion nationale » (p. 208) qu’ils jugent indispensable à la conscience nationale.

Je ne m’attarderai pas à défendre les intellectuels mentionnés ici. Ils ont pour eux leurs œuvres. Qu’on les lise, et on pourra juger. De toutes, on pourra dire au moins qu’elles sont honnêtes. Mais je voudrais simplement demander à Boily : tout nationalisme est-il forcément organiciste ? Peut-il nous donner l’exemple d’intellectuels nationalistes québécois des cinquante dernières années qui ne pratiqueraient pas un nationalisme organiciste ? Je pose ces questions parce qu’il est clair que Boily ne connaît rien d’autre que le nationalisme organiciste. Dès que des intellectuels disent « nous », dès qu’ils cherchent à délimiter le contenu de ce « nous » et quels que soient ceux qu’ils y incluent, on est devant du nationalisme organiciste, selon Boily. Cela atténue grandement la spécificité du chanoine, on en conviendra. Cela atténue aussi la crédibilité de Boily dans la mesure où l’on remarque une fois de plus son incapacité de se livrer à une lecture subtile des penseurs qu’il prétend analyser.

***

Que reste-t-il de la pensée nationaliste de Groulx, une fois qu’on a éliminé toutes les fausses généalogies que lui dresse Boily ? La nation, chez Groulx, n’est pas fondée sur la race, mais sur la culture. Elle s’incarne dans un peuple concret, historiquement modelé, mais toujours libre à son tour de façonner la suite des choses. Certes, une nation n’est pas une simple collection d’individus atomisés. C’est une terre, d’origine ou d’adoption ; une langue, maternelle ou seconde ; une manière d’être et un regard sur le monde incluant la religion ; une spécificité qui est un morceau de l’universel ; et surtout une volonté de poursuivre ensemble la route. La nation canadienne-française, quant à elle, c’est un petit peuple dominé et fragile, soumis à des forces d’assimilation considérables, et qui pour cette raison ne peut se payer le luxe d’une classe intellectuelle et d’une classe politique engluée dans ce que Denis Arcand nommera plus tard « le confort et l’indifférence ». Toute sa vie, Groulx s’est donné la mission de secouer ceux qui avaient le pouvoir et le savoir, celle de distiller la fierté dans le cœur des prolétaires et des cultivateurs de l’Amérique française, et celle de communiquer à tous le désir de continuer à faire advenir ce peuple francophone en Amérique : C’est la diversité qui fait la beauté du monde, écrivait-il. Et si tout cela, c’est du nationalisme organisciste, alors pourquoi pas ?

* Université du Québec à Trois-Rivières.

1 Les passages entre guillemets citent les propos de Boily ; ceux en italiques reprennent les termes employés par Groulx lui-même.

2 Ce mot, comme ceux de « séparation » et de « séparatisme », est systématiquement employé par Boily tout au long de son texte. En adoptant sans guillemets le vocabulaire de certains groupes politiques canadiens plutôt que les concepts reconnus en droit international d’indépendance, indépendantisme et indépendantistes utilisés par Groulx dans toutes les citations rapportées, Boily se « trahit » dès la septième ligne de son livre : en dépit de toutes ses prétentions scientifiques déclarées (p. 13), celui-ci appartient bel et bien à la catégorie des ouvrages politiques.

3 Pierre Pénisson, Johann Gottfried Herder, Paris, Cerf, « Bibliothèque franco-allemande », 1992, p. 15.

4 Les lecteurs ne sauront pas ici que Fichte, auteur d’un Discours à la nation allemande, a été avant tout un philosophe humaniste, républicain libéral en politique et auteur aussi d’une Défense de la Révolution française.



»» Lionel Groulx

Lionel Groulx, une anthologie

Lucia Ferretti
L'Action nationale, octobre 2003

Lionel Groulx, une anthologie, Textes choisis et présentés par Julien Goyette, Bibliothèque québécoise, 1998, 312 p. ISBN 2-89406-143-9

Groulx a écrit vingt-neuf ouvrages d’histoire et de fiction, onze autres en collaboration, des mémoires, un journal, deux cents articles dans des journaux et revues ; ses allocutions et discours emplissent cinquante-cinq brochures ; et il a envoyé près de 15 000 lettres. Or, jusqu’à ce jour, sauf la courte anthologie préparée en 1967 par le père Benoît Lacroix, rien n’existait pour familiariser globalement les curieux avec l’œuvre de celui que Ronald Rudin a «réhabilité», que d’autres ont voué aux gémonies, mais que peu connaissent dans le texte. Goyette, c’est le premier mérite de son travail, permet à tous d’approcher Groulx «tel qu’en lui-même».

Dans une belle préface, Hélène Pelletier-Baillargeon rappelle que Groulx a été le type même de l’intellectuel engagé : à la fois, et sans incompatibilité, un des fondateurs de l’institution historique canadienne-française et le chef de file du nationalisme militant de son temps. Surtout, elle fait de Groulx le Michelet du Canada français, l’historien et écrivain qui, «transposant les données historiques en mythe fondateur», a voulu donner à son peuple la fierté de son passé, lui insuffler confiance en lui-même, et lui dévoiler des utopies à atteindre. Scientifique et mobilisatrice en son temps, c’est parce qu’elle est devenue une œuvre de culture, le témoignage d’un visionnaire, que celle de Groulx mérite mieux que la méconnaissance ou l’oubli, conclut-elle.

Julien Goyette, pour sa part, apprécie un peu différemment ce que Groulx peut encore livrer à des lecteurs d’aujourd’hui. La distance, dit-il, est réelle qui nous sépare de la société dans laquelle a vécu le chanoine, de sa vision du monde, de ses manières de faire l’histoire, voire de l’objet même de son histoire ; ce qui a conféré à la rencontre de l’étudiant montréalais avec Groulx un certain caractère d’«étrangeté». Mais en même temps, Goyette continue de voir en Groulx un interlocuteur actuel, en particulier pour ce qui concerne la menace que fait peser sur le peuple canadien-français le fédéralisme centralisateur. Il croit aussi que dès lors que sont épuisées les virtualités et les espérances qu’avait nourries la révolution tranquille, la génération actuelle est de nouveau en mesure d’assumer, pour le porter plus loin, l’héritage de ce grand devancier.

Les 164 textes retenus, Goyette les a regroupés en dix sections : l’histoire, la nation, la doctrine nationale, les régimes politiques, les élites et la mystique du chef, la jeunesse, l’éducation, la langue et la culture, la foi, l’écriture.

Des introductions ramassent, avec un art consommé de la synthèse, les inflexions que Groulx a données à ses thèmes de prédilection. Se dessine ainsi le portrait d’une pensée. Chez Groulx, la nation est une personne morale, le chef et les élites jouent un rôle clé dans le destin de la nation, la jeunesse, romantiquement, est investie de la charge de faire advenir le peuple canadien-français à la conscience, et la culture française d’Ancien régime est idéalisée. Mais Groulx, c’est aussi l’ambition de l’historien ayant transformé son métier en mission, et ayant su, en son temps, voir l’histoire autrement, celle du régime britannique notamment ; la doctrine du nationaliste qui complétait la définition traditionnelle, culturelle, de la nation par un plaidoyer en faveur de la reconquête économique et le pressentiment de l’importance de l’État dans l’affirmation nationale, jusqu’à sembler, quoique rarement, cautionner l’idée d’indépendance ; le souci de l’éducateur de forger chez les jeunes la volonté et le désir d’assumer envers la collectivité les responsabilités qu’il jugeait lui incomber ; la parole de l’écrivain pour qui être profondément soi-même ouvrait le chemin le plus court vers l’universel ; le témoignage de foi du prêtre attaché à la Providence, à son Église et à sa religion, qu’il plaçait tout en haut de sa hiérarchie des valeurs et dont il faisait le moteur de sa conception de la vie nationale ; le travail du style de l’ écrivain de plus en plus maître de ses moyens mais tributaire toujours du modèle fourni par les écrivains catholiques et romantiques du XIXème siècle.

On pourrait chicaner Goyette ici et là. Il a poussé un peu loin l’idée que Groulx aurait doté le nationalisme québécois d’une assise territoriale, déjà. Il a vu dans la piété christique du chanoine un avant-goût des recentrages effectués à Vatican II, alors qu’elle s’inscrivait en fait dans un mouvement séculaire de l’Église. Il a tu le paternalisme méprisant de l’historien pour les Amérindiens. Au total, toutefois, il me semble que l’étudiant présente le maître dans son ensemble. Il ne néglige pas d’aborder les aspects controversés de sa pensée. Et même s’il affiche envers Groulx la sympathie critique de celui qui sur le fond se sent de connivence, il sait laisser les lecteurs libres devant les textes.

Le choix de ces textes, justement, révèle une longue pratique des écrits de Groulx. On aurait aimé lire davantage de ces pages tirées du Journal où l’homme, mieux qu’en ses Mémoires, révèle sa personnalité. Mais Goyette cherchait surtout à faire connaître une œuvre et une pensée. On aurait pu, alors, espérer un portrait des Amérindiens : l’Histoire du Canada français en brosse quelques-uns. On s’étonne aussi de trouver l’extrait sur Marie de l’Incarnation dans la section sur la foi plutôt que dans les «Pages d’histoire», exclusivement masculines. Mais pour le reste, convenons sans réserve de la qualité du travail de sélection.

Moi même, j’ai beaucoup fréquenté Groulx. Et il m’est apparu cette fois plus que jamais comme l’écrivain pour la jeunesse qu’il a toujours souhaité être. S’il y a en effet du Michelet en Groulx, il y a aussi du Vingt mille lieues sous les mers dans l’Histoire du Canada français. Même rigueur et précision d’information mise au service de l’imagination. Même vie donnée à des personnages plus grands que grands, mêmes aventures héroïques, mêmes rêves aussi démesurés que le théâtre de l’action, même combat de titans entre forces de vie et forces de mort. Groulx a toujours voulu rester fidèle à l’idéal de son adolescence et au rêve que tout est possible à qui le veut vraiment. Les vieux réalistes que nous sommes devenus peuvent-ils encore se souvenir du temps où, grâce à la lecture de tous ces Prométhée, pour nous non plus il n’y avait pas de limites à la volonté ni au désir ?

* Département des sciences humaines
Université du Québec à Trois-Rivières



»» Lionel Groulx

Lionel Groulx - La voix d’une époque

Lucia Ferretti
L'Action nationale, octobre 2003

Le texte que L’Action nationale reproduit dans ce numéro a d’abord été publié sous la forme d’une brochure, qui accompagnait l’exposition Lionel Groulx, la voix d’une époque. Cette exposition des livres de Lionel Groulx a été présentée en octobre 1983 dans le Hall d’honneur de l’Université de Montréal avant de faire le tour des Maisons de la culture de Montréal, durant l’année 1983-1984.

La brochure, tirée à plusieurs centaines d’exemplaires à l’époque, a été distribuée gratuitement aux visiteurs de l’exposition, mais elle est disponible dans un tout petit nombre de bibliothèques seulement. C’est pourquoi, à l’heure où la pensée du prêtre historien font l’objet de deux nouvelles études qui, à mon sens, la trahissent profondément, j’ai cru bon d’offrir à L’Action nationale de rééditer ce texte. Il me semble, encore aujourd’hui, rendre en effet compte beaucoup plus justement de la complexité et de la portée des écrits de Lionel Groulx et de sa place dans notre culture et notre société. Je remercie la revue de m’ouvrir ses pages.

I Les ouvrages marquants de la jeunesse de Groulx

En septembre 1891, Lionel Groulx entre au Petit Séminaire de Ste-Thérèse, où il complétera les huit années de son cours classique. Malgré la médiocrité des professeurs-séminaristes qui se chargent des premières années d’études et grâce entre autres à l’attention que lui prodigue son professeur de versification, Groulx s’initie progressivement aux auteurs principaux des « humanités » et, par eux, se forge peu à peu une vision du monde, acquiert la maîtrise de l’écriture et du langage savant.

La formation des jeunes collégiens d’avant 1900 est surtout littéraire et repose essentiellement sur l’intégration, par mnémotechnie et exercices d’écriture, des procédés propres aux auteurs grecs et latins, aux classiques français et aux écrivains catholiques du XIXe siècle. À travers eux, on apprend à haranguer les auditoires ou à brosser énergiquement tableaux d’histoire et portraits de caractères, à rédiger son journal intime ou sa correspondance, à exprimer ses débats intérieurs ou à régler les questions théologiques et philosophiques, à composer des poèmes ou à rédiger des essais. Les quelques œuvres canadiennes-françaises au programme servent, quant à elles, à fortifier chez les étudiants l’amour de leur patrie et le sentiment de leur appartenance à une culture propre, différente de la culture française bien qu’étroitement apparentée.

Dans son cahier de notes de lecture, dans son journal intime, qui font tous deux actuellement l’objet d’une édition critique, ainsi que dans ses Mémoires, Lionel Groulx nous indique quels furent les auteurs marquants de ses années de collège. Outre Homère, Virgile et Ovide, l’influence est donc d’abord française : LaFontaine dont on récitait une fable chaque matin au début de la classe, Corneille, Racine, Fénelon ; mais surtout Eugénie de Guérin, qui le décide à tenir lui aussi son journal, Louis Veuillot, dont il dévore toute l’œuvre, Lacordaire, Ozanam, Montalembert et Lamennais et le fervent disciple de cette école catholique libérale de 1830 : Henri Perreyve, à qui Groulx voue une admiration particulière. Parmi les auteurs canadiens-français, on note sa prédilection pour le juge Adolphe-Basile Routhier, lui-même ancien élève du Séminaire de Ste-Thérèse et ultramontain convaincu. Plus tard, autour de 1900, Groulx s’initiera à la doctrine nationaliste de Jules-Paul Tardivel, directeur de la Vérité et à celle, défendue par Henri Bourassa, d’un nationalisme pancanadien. Avec Edmond de Nevers, ces deux journalistes seront au principe de sa réflexion sur la question nationale.

II Le monde selon Groulx

Lionel Groulx, conservateur ou novateur, élitiste ou démocratique, raciste ou ouvert à la différence ? Engagé profondément dans les débats de son temps, les provoquant plus d’une fois, il a suscité de son vivant autant d’oppositions que de ralliements ; aujourd’hui encore des controverses se nouent autour de sa conception du monde et autour de la place et du rôle qu’il y a assignés au Canada français.

Les écrits et l’action de Groulx relatifs à cette question s’échelonnent sur près de soixante-dix ans, de la fondation, en 1900, d’un mouvement de jeunesse au Collège de Valleyfield, jusqu’à sa mort, en 1967. La durée tout à fait inhabituelle de cette réflexion chez un même individu, les évolutions qu’elle a subies et les nuances dont elle s’est enrichie imposent d’en circonscrire les étapes marquantes.

Entre 1900 et les années 1920, dates évidemment arbitraires dans le mouvement d’une pensée en continuelle élaboration, Groulx adhère encore volontiers à l’idéologie dite de conservation et son discours en reprend fréquemment les thèmes. Placée sous la protection de la Providence, la « race » canadienne-française, héritière des deux plus hautes civilisations, celle de la France du « grand siècle » et celle de la Rome catholique, s’est vue confier la suprême mission d’assurer la primauté des valeurs spirituelles dans un continent nord-américain si profondément matérialiste. Pour remplir cette mission, le Canada français doit rester fidèle à ses traditions et à sa culture : l’agriculture, la famille nombreuse, la langue française et la religion catholique constituent à la fois sa fortesse et son tremplin. Dans les articles qu’il écrit pour le Semeur, journal de l’A.C.J.C., dans des conférences comme « Méditation patriotique », « Consignes de demain », « Comment servir ? », publiées dans l’Action française au tout début de sa collaboration, Groulx révèle une pensée nationaliste encore empreinte de providentialisme, d’agriculturisme et d’autant plus conservatrice sur le plan social qu’il ressent plus violemment comme des menaces les changements de tous ordres qui bouleversent alors le Canada français. Certains ont estimé que le nationalisme de Groulx tourne au racisme : n’affirme-t-il pas la pureté des origines de la « race » canadienne française, ne se méfie-t-il pas des mariages mixtes, ne cède-t-il pas à l’occasion à une sorte d’atavisme supérieur ? À ce propos nous réitérerons ici deux remarques déjà souvent exprimées : d’une part le mot « race », avant les horreurs racistes de la deuxième guerre mondiale, s’employait à l’ordinaire comme synonyme d’ethnie, de peuple ; ensuite, la complaisance de Groulx à souligner la supériorité de son peuple peut être interprétée comme un moyen plutôt pitoyable de sublimation, comme une tentative de conjurer par le discours une médiocrité qui, dans les faits, le heurtait jusqu’à l’angoisse.

Lionel Groulx a passé les années 1920 à l’Action française. Période de réflexion intense sur une multitude de questions, pendant laquelle il s’est dégagé de plus en plus des solutions proposées par l’idéologie traditionnelle et a élaboré sa propre définition de la situation nationale puis de la situation mondiale. En 1920, Groulx a quarante-deux ans. Jusqu’à la vieillesse il défendra les conceptions qu’il s’est forgées à cette époque particulièrement fructueuse de sa vie. La question de la survie et de l’épanouissement culturels du Canada français le préoccupe autant qu’avant mais il la pose différemment. D’une part il s’interroge maintenant sur les conditions matérielles de la vitalité culturelle ; d’autre part il n’inscrit plus la nécessité de cette vitalité dans un projet épique de conquête spirituelle de l’Amérique du Nord mais dans la lutte commune des petites nations contre l’uniformisation du monde contemporain.

Dès 1918, mais surtout après 1920 et pendant les dures années de la Crise, Groulx fait de l’autonomie économique sa grande priorité. Elle lui semble désormais la condition première de l’épanouissement culturel et il exhorte ses compatriotes à reprendre en main le contrôle de leur destin économique : leur patrimoine national, leur travail, leurs salaires et leurs épargnes doivent fructifier pour eux d’abord avant d’enrichir une bourgeoisie étrangère. Un peuple et une culture viables ne se développent pas dans l’asservissement économique ; il faut donc que les Canadiens français en sortent. Tel est l’idéal que Groulx leur propose après 1920.

D’autre part, c’est à cette même époque que Groulx commence à situer la question de la survie du Canada français dans celle plus englobante de l’impérialisme culturel contemporain. Contre ceux qui prétendent que l’attachement à ses particularismes nationaux détourne un peuple de la fraternité universelle, il répond que c’est en restant le plus fidèle à lui-même que ce même peuple parlera le mieux aux autres :

Défendre son identité nationale « cela ne veut pas dire, comme d’aucuns essaient de le faire croire, que l’on veuille cloîtrer son esprit ni s’interdire la vérité et la beauté universelles ; mais cela veut dire, par exemple, que l’on entend mettre sur toutes choses le reflet de son âme à soi, que l’œuvre originale vaut mieux que l’œuvre pastichée ; et qu’agir ainsi n’est point servir fanatiquement la vérité et la beauté de son pays, mais la vérité et la beauté dans son pays. » (Si Dollard revenait, 1919)

D’un texte à l’autre, Groulx poursuit la même idée :

« Au surplus, qu’artistes ou intellectuels ne s’effraient point : je ne leur demande pas de faire chrétien ou catholique. Je ne leur demande pas davantage de faire canadien-français ; Canadiens-Français, je leur demande simplement de l’être. Qu’ils soient hommes en plénitude ; et que, pour l’être, ils soient racés et racinés (…) et je ne m’inquiète plus de leur œuvre. Qu’ils n’imaginent pas, non plus, je ne sais quelle antinomie entre l’originalité et l’universalité, entre la culture nationale et la culture humaine. L’originalité jaillit, avons-nous dit, lorsque l’homme arrive à révéler son fond d’homme. Sans l’ombre d’un paradoxe, l’on peut soutenir que plus une littérature, plus un art sont originaux, plus ils sont humains, et par cela même, plus ils portent en eux de l’universel. » (Notre mission française, 1941)

Par ces textes, Groulx reste encore aujourd’hui on ne peut plus actuel puisqu’il touche un problème dont nous sentons plus que jamais la gravité. Pour lui, l’affirmation du Canada français comme société distincte contribue au maintien de la diversité du monde et au recul des forces de nivellement et d’uniformisation :

« Rassurons-nous. Il y a encore de l’avenir et il y en aura encore longtemps pour les petites nations, aussi longtemps du moins que la beauté de ce monde ne pourra se passer de quelque élément de variété et que, pour échapper à l’oppression asphyxiante de l’univers concentrationnaire, la liberté humaine défendra ses derniers refuges. » (Crise de fidélité française ?, 1952)

Par la reconnaissance des liens entre l’économique, le politique, le social et le culturel, par les raisons pour lesquelles il estime nécessaire la survie du Canada français, le Groulx des années 1920-1950, pour n’être plus contemporain, demeure encore très actuel. Sur la fin de sa vie, l’accent se déplace à nouveau. Bien qu’il tienne encore un discours semblable à celui des années 1920-1950, on dirait que Groulx insiste de nouveau davantage sur la vocation apostolique du Canada français. Il le fait moins dans des conférences d’ailleurs que dans ses articles et ouvrages historiques tels « La conquête missionnaire de l’Arctique » ou Le Canada français missionnaire.

III La position constitutionnelle de Lionel Groulx

Grossièrement parlant, on peut dire que Groulx est résolument indépendantiste autour de 1922 et qu’avant comme après cette date, il milite en faveur de la plus grande autonomie possible pour le Québec à l’intérieur d’une Confédération scrupuleusement respectueuse de « l’esprit » de 1867, tel du moins qu’il l’envisage.

Pour Groulx, comme pour l’ensemble des historiens de son époque, 1867 marque un sommet dans l’histoire canadienne. Après plus d’un siècle de dure reconquête de l’autonomie, les Canadiens français entrent de leur plein gré dans une union confédérative basée sur l’égalité des deux nations, sur la reconnaissance de leurs différences et la résolution de les respecter. L’entrée en vigueur de la Confédération, dont l’« esprit » est avant tout pacifique et amical, constitue la plus importante victoire politique des Canadiens français. À l’impossible unité, qui suppose l’absorption d’un peuple par l’autre, les deux nations veulent, d’un commun accord, substituer l’union nationale, fondée sur la compréhension et la concorde. Groulx ne changera pas sa conception du « pacte » confédératif. Il se distingue cependant d’une partie de ses collègues historiens lorsqu’il observe la faillite de la Confédération : on n’a pas suivi l’« esprit » de 1867. Pour Groulx, cet échec paraîtra toujours plus imputable aux ambitions et aux faiblesses des hommes politiques qu’aux institutions mêmes du régime. Bien que ses écrits fassent toujours une large place aux facteurs de politique internationale et au contexte social et économique du Canada français, c’est dans la volonté des dirigeants canadiens-anglais d’annihiler le fait français au Canada et dans la mollesse de leurs collègues canadiens-français à la défendre qu’il voit l’origine essentielle, constituante en quelque sorte, de l’état de crise perpétuel que continue de vivre, même après 1867, son « petit peuple ».

Tout au long de sa vie, Groulx réclamera le retour à cet « esprit » de 1867 qu’il estime seul capable de fonder une véritable confédération, c’est-à-dire une union de provinces aussi autonomes que possible, jalouses de leur originalité propre et décidées pourtant à favoriser le développement de leur patrie commune. Servir la Confédération, rappelle Groulx sans relâche pendant près de cinquante ans, ce n’est pas se fondre dans la majorité anglophone, c’est au contraire affirmer sa spécificité. En ce sens, sans contradiction aucune, augmenter la force du Canada français, et du Québec en particulier, contribue à accroître celle du Canada tout entier.

Voilà pourquoi, sa vie durant, Groulx s’est assigné la tâche de développer la conscience nationale de ses compatriotes, assoupie selon lui depuis 1867. Habités par le sentiment de leur existence comme peuple, les Canadiens français posséderaient le meilleur outil pour la défense de leur personnalité nationale. Car, faut-il le rappeler, le nationalisme de Groulx reste exclusivement défensif : prendre conscience de soi comme nation conduirait forcément les Canadiens français à lutter pour l’autonomie politique, pour la réappropriation des richesses naturelles cédées au capital étranger, pour le contrôle des leviers de décisions économiques, pour le développement de leur organisation sociale, pour la sauvegarde de leur identité culturelle.

Voilà également pourquoi Groulx a toujours favorisé les mouvements et les actions susceptibles de contribuer à l’éclosion et à l’épanouissement de la conscience nationale canadienne-française. Il réclame des cours d’éducation nationale à l’école ; il salue la parution de journaux comme le Devoir ou la Relève ; il milite activement dans la ligue d’Action française puis collabore à la ligue d’Action nationale qui produisent toutes deux leur revue ; il encourage les manifestations proprement nationales : commémoration des grands événements historiques et diffusion d’un drapeau canadien-français par exemple ; il prône « l’achat chez nous » et l’expansion d’un mouvement coopératif susceptibles d’assurer l’ascension économique des Canadiens français ; il espère dans les mouvements de jeunes et les appelle à réfléchir sur la situation de leur nation, à imaginer des idées, des solutions et des projets. Surtout, il en appelle à la constitution d’un idéal national.

Telle est la position constitutionnelle de Lionel Groulx. Selon les auditoires et les époques, elle s’exprime en un vocabulaire plus ou moins hardi, des formules plus ou moins frappantes, des expressions plus ou moins nouvelles. À l’occasion, Groulx se laisse tenter par la perspective de l’indépendance du Québec ; mais contrairement à toutes ses habitudes, il se fait alors attentiste : il en ajourne l’échéance à plus d’une génération, il en perçoit l’avènement moins comme le résultat d’une provocation, d’un acte volontaire, que comme la conséquence inévitable de l’effondrement de la triple domination (britannique, américaine et canadienne) qui s’exerce sur le Québec, effondrement causé toujours par les tensions internes qui minent ces trois puissances.

Une exception : 1922. L’Action française dont Lionel Groulx assume alors la direction, poursuit chaque année une enquête sur un thème national d’importance. En 1922, elle choisit de s’interroger sur l’avenir politique du Canada français. Lionel Groulx rédige l’introduction et la conclusion de cette enquête menée par une dizaine de collaborateurs. Considérant le déclin que la première guerre mondiale a fait subir à l’Europe et à l’impérialisme britannique en particulier, considérant les problèmes sociaux et raciaux considérables qui secouent les États-Unis et considérant enfin les rivalités est-ouest qui ne cessent de s’accentuer au Canada compromettant selon lui l’avenir de la Confédération, Lionel Groulx et les membres de son équipe croient justement que le temps approche où l’étau des dominations se desserrera sur le Québec et qu’en conséquence, sans toucher en rien le statu quo constitutionnel, il importe dès maintenant de préparer l’avenir politique du Québec. La logique et l’histoire s’unissent alors pour leur suggérer sans hésitation et sans atermoiement possibles la solution de l’indépendance, conforme à la fois à la tradition autonomiste québécoise et aux aspirations de tout peuple à posséder tous les organes nécessaires à son plein épanouissement. Les textes de 1922 sont les seuls où, hors de tout doute, Groulx s’affirme nettement et immédiatement indépendantiste. Par la suite, moins convaincu de l’éclatement prochain de la Confédération, il redeviendra le chef de file de toute une génération fortement autonomiste mais encore fédéraliste.

Dans l’esprit de tous, la question de l’avenir politique du Québec est d’ailleurs inséparable de celle du sort des francophones des autres provinces. Seraient-ils capables, sans la pression d’un Québec canadien sur Ottawa, de résister aux menées assimilatrices des gouvernements fédéral et provinciaux ? En 1922, Groulx croit pouvoir répondre affirmativement : un Québec souverain lui paraît davantage en mesure de négocier le respect des minorités canadiennes-françaises en assurant celui de la minorité anglo-québécoise. Cependant à d’autres époques, Groulx nuance ses espoirs ; la crainte de l’assimilation des francophones hors Québec constitue l’un des facteurs principaux de son hésitation à trancher définitivement en faveur de l’indépendance.

Du Manitoba à la Louisiane, de l’Ontario au Massachusetts ou à l’Acadie, Groulx a saisi toutes les occasions de rencontrer les auditoires francophones de la diaspora. Partout il diffuse le même message : la lutte pour la survivance doit continuer et c’est dans la conscience de la noblesse de leur histoire, de la légitimité de leur culture et dans la fierté de leur nationalité que les « frères de la dispersion » puiseront les forces nécessaires à la poursuite de leur effort. La survie de la francophonie en Amérique passe par celle de chacune de ses groupes.

IV L’appel à la jeunesse

Former la jeunesse, favoriser l’épanouissement de son sens moral et de ses capacités intellectuelles, lui inspirer le goût du dépassement, susciter chez elle une action solidement ancrée dans la réalité nationale, bref lui révéler un idéal de vie, telle est l’ambition que Lionel Groulx porte dès le début des années 1900, la mission qu’il s’est assignée. Historien par obéissance à ses supérieurs ecclésiastiques, il est « éveilleur de conscience » par vocation et c’est pourquoi, tout au long de sa vie, il multiplie les appels à la jeunesse, ou plutôt à cette partie de la jeunesse qu’il connaît le mieux et en qui il place le plus d’espoir, la jeunesse étudiante.

Tout au long de sa vie, certes, mais plus particulièrement à trois époques assez cruciales de l’histoire québécoise du XXe siècle : pendant la décennie qui précède la première guerre mondiale ; pendant celle, marquée par la crise, qui prépare la seconde et enfin lors des années les plus fertiles de la Révolution tranquille.

Constance, chez Groulx, de la vision de la société ; voilà sans doute ce qui frappe le plus à la lecture des écrits, échelonnés sur soixante ans, destinés à la jeunesse. Le Canada français est une petite société, une société isolée et une société menacée. Ne pouvant s’appuyer sur personne, c’est en eux-mêmes et en eux seuls que les Canadiens français doivent puiser leur désir de la vie et le goût de combattre. Dans cette lutte pour la vie, la jeunesse instruite constitue « le cœur et le cerveau » de la nation, sa « réserve d’énergie intellectuelle et morale », l’exemple à donner aux masses qu’il faut guider. Ainsi, Groulx assigne à cette jeunesse une grande responsabilité : « C’est toujours une mission grave, pour une génération, qu’une mission de redressement » (Orientations, 1935). Pour la préparer à la remplir convenablement, Lionel Groulx lui propose un programme d’éducation basé sur un nationalisme ancré dans l’action concrète et sur un catholicisme véritablement intériorisé et intégré au reste de l’existence ; un programme de discipline, de volonté et d’ascèse.

Bien que sa conception de la société canadienne-française et du rôle qu’il veut pour la jeunesse se soit précisée très tôt (Dès 1906, dans sa conférence sur L’éducation de la volonté en vue du devoir social elle est déjà clairement exposée) et n’ait pour ainsi dire pas varié par la suite, on peut observer, au cours des périodes, que Groulx modifie quelque peu ses préoccupations.

Avant la première guerre mondiale Groulx enseigne au collège de Valleyfield. Au début du siècle il a fondé avec l’abbé Emile Chartier un mouvement de jeunesse. Par ailleurs dès 1903, l’A.C.J.C. voit le jour. Groulx s’y intéresse de très près. Ses écrits de l’époque montre que c’est en toute cette jeunesse prise comme force collective organisée qu’il a mis son espoir et que c’est sur cette force qu’il compte pour assurer « ce rêve qui parait insensé de la suprématie intellectuelle en Amérique ».

Or, dès les années 1920, à travers entre autres ses nombreuses conférences sur Dollard des Ormeaux, dont il a fortement contribué à asseoir la renommée, on note un double déplacement qui s’accentuera encore durant la décennie suivante. D’une part, dans la foulée des petits pays occidentaux sans tradition démocratique bien ancrée, bouleversés par la crise, et qui réagissent sur le plan idéologique par le culte de la jeunesse et celui du chef, on observe que Groulx demande à ses jeunes auditoires de produire eux aussi un chef, capable de rassembler autour de lui l’ensemble de la nation dans une unité et une unanimité plus nécessaires que jamais ; de l’autre, il leur propose une série de tâches plus définies et plus limitées, propres à assurer sinon la suprématie intellectuelle, du moins la survie nationale. C’est dans les années 1920 et 1930 que Groulx explicite réellement les liens qu’il voit entre l’économique, le politique, le culturel et le national, qu’il pose les conditions d’une réelle bonne entente avec les Anglo-canadiens, qu’il précise sa conception de l’État français en Amérique et qu’il suggère les moyens concrets de pratiquer un nationalisme de défense.

Enfin, alors octogénaire et à l’apogée d’une révolution qu’il ne juge pas si tranquille que ça, Lionel Groulx édite en 1964 ses Chemins de l’avenir la dernière de ses œuvres spécifiquement dédiée à la jeunesse. C’est pour brosser d’elle un tableau sans aménité mais lui proposer un programme d’éducation et d’ascèse joint à des tâches nationales nombreuses dans tous les domaines. Ce programme est destiné à ramener la jeunesse dans le chemin de la morale et de la foi, seule façon, pour Groulx, d’assurer le relèvement de la nation.

V La conception groulxienne de l’histoire

À l’inverse d’une pléiade d’historiens français qui, depuis Langlois et Seignobos en 1897 (Introduction aux études historiques) ont écrit au moins un livre sur leur conception de l’histoire, Lionel Groulx, comme en témoignent les documents présentés dans cette vitrine, n’a jamais consacré de volume à ce sujet. Communiquée oralement dans ses cours à l’université, exposée brièvement dans les préfaces de quelques-uns de ses ouvrages, tout au plus a-t-il consenti à systématiser la sienne dans une conférence donnée à la télévision de Radio-Canada en 1959 et reproduite dans L’Action nationale quelques mois plus tard.

« Ne serait-ce qu’une illusion ? En remontant des faits aux états d’âme qui les ont préparés, nous avons conscience d’embrasser plus parfaitement la complexité de la vie et de l’atteindre dans ses causes profondes. L’histoire se doit à elle-même de faire effort vers ces nobles reconstructions. Elle ne saurait demeurer le spectacle inférieur d’une exposition archéologique, le musée des grands noms et des dates célèbres, simples ossements de l’histoire. La tâche de l’historien, c’est d’assembler ces débris, c’est de les ajuster pour leur infuser leur vie ancienne ; c’est de ressusciter du passé ce qui en demeure l’élément le plus élevé, celui par lequel l’histoire vaut d’être écrite, je veux dire : la psychologie des époques, l’âme des générations successives, toute la poussière humaine qui demande à revivre » (préface à Lendemains de Conquête, 1920)

Ainsi, dès 1915-1920, la conception groulxienne de l’histoire se rapproche de celle que défendront un peu plus tard Marc Bloch et Lucien Febvre dans la revue des Annales et surtout de celle que Henri-Irénée Marrou exposera en 1954 dans De la connaissance historique. Comme eux trois, Groulx privilégie l’explication plutôt que la simple narration ; comme eux trois, Groulx considère l’histoire comme la science du passé humain et il veut replacer les êtres humains concrets dont il parle dans leur environnement, dans la complexité de la vie, tenir compte pour l’explication historique de l’ensemble des facteurs qui conditionnent l’évolution humaine : politique, économique, social, culturel, religieux, etc. Avec Marrou, il insiste sur le rôle de la Providence, dont l’action, dans l’histoire, n’est pas toujours facilement discernable mais dont on doit faire cas pour une véritable compréhension du « drame humain ». Avec tous, il affirme la nécessité de communiquer dans une langue sobre mais belle, claire et lisible les résultats de l’enquête historique. Scientifique par ses méthodes et par l’impartialité de l’historien, l’œuvre historique doit être littéraire dans sa forme.

Impartialité, mais pas neutralité, pas indifférence. L’historien, être engagé dans son époque, interroge l’histoire à partir des problèmes que son propre temps se pose. Avec les matériaux dont il dispose, il doit reconstruire le passé, en donner une vision organique. Car l’histoire, pour Groulx, est essentielle à la vie d’un peuple. Une nation ne peut continuer à se développer que si elle a la connaissance de son histoire. C’est le cheminement suivi dans le passé qui indique les voies où s’engager pour l’avenir. L’histoire assure la continuité entre les ancêtres et les descendants ; c’est elle qui donne à un peuple sa cohésion, qui lui indique ses projets d’avenir. Un peuple ne survit et ne se fortifie que dans la fidélité aux choix fondamentaux faits par les aïeux. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’expression : « Notre maître le passé ». Et c’est justement la mission qu’il assigne à l’histoire qui permet d’expliquer l’insistance de Groulx à présenter sans relâche les lignes de forces qu’il discerne dans celle du Canada français. Autant il traite rarement de sa conception générale de l’histoire comme discipline (bien qu’elle se dégage de tous ses ouvrages), autant il revient fréquemment sur sa vision de l’histoire du Canada français.

Pour Groulx, cette histoire, c’est celle de la lutte entre les forces de vie et les forces de mort. Elle compte trois moments principaux : le régime français, la période qui s’étend de la Conquête à la Confédération et celle écoulée depuis 1867.

Sous le régime français, une nouvelle nation naît progressivement et laborieusement malgré les difficultés naturelles et matérielles considérables qui menacent constamment sa survie dans cette contrée neuve et immense et malgré la négligence de la France à peupler, à financer et à défendre la colonie. Grâce à la bienveillance matérielle de l’Eglise et à l’activité du Gouvernement colonial, la Nouvelle-France se dote cependant peu à peu des structures et des organes d’une véritable société tandis que se forge un type particulier d’habitant : indépendant, courageux, volontaire, fort, entreprenant et infatigable. Vers le milieu du XVIlle siècle le triomphe de la vie sur les forces hostiles de la nature et, en partie, sur celles de la métropole même semble gagné et une nouvelle nation, déjà consciente de son originalité, s’affirme sur les rives du St-Laurent.

Mais la Conquête arrête brusquement la croissance de la jeune nation. Désorganisée, décapitée, la mort la traque de nouveau dans la volonté et les projets répétés d’assimilation de la part de l’Angleterre et des Britanniques installés ici. Jusqu’en 1867, seules la volonté de vivre des Canadiens français, leurs revendications à exister et les luttes qu’ils mènent pour reconquérir leur autonomie politique, juridique, culturelle et religieuse assurent la survie. Demeure encore la subordination économique, mais elle n’est pas irrémédiable. 1867, que Groulx considère comme un pacte entre deux nations égales et qui donne un État national aux Canadiens français, aurait pu marquer un sommet dans notre histoire. Cependant, après 1867, Groulx note deux phénomènes. D’une part, les menaces contre la nation canadienne-française se renouvellent. Elles s’appellent mépris de l’esprit de la Confédération par les Anglo-canadiens, impérialisme britannique, émigration et prolétarisation des Canadiens français. D’autre part, alors que la vigilance s’impose, Groulx aperçoit après 1867, en même temps qu’une division extrême entre les Canadiens français, contaminés par «l’esprit de parti», un fléchissement dans la détermination à conserver leur nationalité, une résignation à la sujétion – et une démission face à l’avenir. Toute l’œuvre historique de Groulx vise à redonner à son « petit peuple » la fierté de son histoire, à lui révéler la loi de la vie qu’elle lui commande, à lui réinsuffler le goût de combattre pour son existence nationale. La volonté de vivre des ancêtres doit rester la « loi suprême de la vie ». Car, affirme Groulx, tous les peuples ont droit à la vie, les grands comme les petits ; « C’est la diversité qui fait la beauté du monde ». Un peuple français et catholique, qui tranche sur le reste de l’Amérique du Nord, est un témoignage qui doit rester. Si Dieu ne peut vouloir la mort d’un peuple catholique, encore faut-il que celui-ci désire vivre. Groulx a voulu lui en donner le goût.

VI Groulx historien

Le régime français

C’est dans les deux premiers tomes de son Histoire du Canada français depuis la découverte, parus en 1950, que Groulx a présenté pour la première fois une explication d’ensemble de tout le régime français. Ses recherches antérieures, échelonnées sur près de quarante ans, avaient permis l’approfondissement de certains points d’histoire qu’il jugeait fondamentaux et jeté les bases de cette vaste synthèse.

Les titres mêmes des articles et des volumes antérieurs révèlent les questions que Groulx se pose sur les facteurs de vie d’un peuple et sur la part respective des individus et du contexte dans le cours historique.

Part des individus : « Rien de grand ne s’accomplit en histoire, à moins que quelqu’un de grand ne s’en mêle » (HCFD, tome 1, page 61) : Jacques Cartier, Champlain, Jeanne Mance et Maisonneuve, Marguerite Bourgeois, Dollard des Ormeaux, Madeleine de Verchères, Jean Talon, Mère d’Youville et Marie de l’Incarnation : ces femmes et ces hommes se caractérisent par la fermeté de leur volonté, leur don de soi, l’organicité de leur vision de la colonie et l’ampleur des projets qu’ils forment pour son avenir. C’est à elles et à eux, mais aussi à tous et chacun des habitants, forts, courageux et décidés que la colonie a dû de vivre et de se développer.

Vivre en dépit de tout. Car, contre les individus, il y a le contexte, et un contexte hostile : un climat peu invitant, une nature à apprivoiser ; une France entrée plus tardivement que l’Espagne et l’Angleterre dans la course à la colonisation et qui ajoute à son retard sa négligence à assister la colonie naissante ; d’où une disproportion sans cesse croissante des forces en Amérique du Nord, la pression des colonies du sud et la menace constante des ambitions anglaises sur l’Acadie et la vallée du St-Laurent ; une économie écartelée entre une agriculture de subsistance et la traite des fourrures, seul produit d’exportation, qui oblige à un continuel élargissement du territoire de prises, à la dispersion conséquente du peuplement, à l’affaiblissement des postes habités et à la multiplication des conflits avec les Iroquois. L’histoire de la Nouvelle-France est celle d’un peuple qui naît dans un milieu adverse, qui, dès les premiers temps, ne peut compter que sur lui même et qui doit affronter seul une tâche qui l’écrase : mettre en valeur et défendre, pour une métropole qui s’en désintéresse trop, un territoire aux dimensions d’un empire.

Et pourtant, un peuple nouveau se constitue en Amérique du Nord, avec une conscience de plus en plus nette de son originalité. D’une fertilité remarquable, la population augmente rapidement malgré les décimations des guerres et les faibles apports extérieurs. Les défrichés gagnent, le territoire de culture s’agrandit, les seigneuries prospèrent. L’habitant, le seigneur, le coureur des bois, le milicien : des types sociaux se burinent. Quelques industries s’implantent. Des institutions plus libérales qu’en France régissent la vie politique. Mais c’est l’Eglise qui reste le principal facteur de cohésion de ce nouveau peuple : Eglise missionnaire et Eglise sédentaire. C’est elle qui le dote de ses cadres sociaux principaux : La famille, la paroisse, le système hospitalier et le système scolaire. Peu à peu la vie intellectuelle et artistique peut même commencer à s’épanouir.

Après 1760

Après plus d’un demi-siècle d’historiographie occupée uniquement du Régime français, Thomas Chapais et Lionel Groulx, bien que d’orientations idéologiques différentes, marquent un tournant par le renouveau d’intérêt qu’ils portent tous deux à l’époque qui suit la conquête. Chapais ouvre son Cours d’histoire du Canada sur la dernière heure de la Nouvelle-France et Groulx inaugure les siens en 1915 par l’analyse des luttes constitutionnelles menées par les Canadiens français après 1791.

1760-1867 : sans doute, pour Groulx, la période la plus cruciale de notre histoire. Un peuple a été conquis en 1760 et sa croissance arrêtée. Devant la volonté britannique d’assimilation, combattra-t-il pour vivre ou se résignera-t-il à mourir ? D’emblée, il opte pour la vie, choisit de rester lui même et engage la lutte sur un nouveau terrain : elle était surtout militaire, elle sera d’abord politique. Autant l’histoire de la Nouvelle-France qu’a écrit Groulx était, longtemps avant sa récente popularité au Québec, une véritable histoire sociale, autant son histoire du régime anglais est avant tout politique. C’est celle de la conquête progressive, à travers maintes entraves, de l’autonomie politique, condition jugée essentielle à l’épanouissement national dans les autres domaines.

Cette volonté de survie nationale explique la position d’avant-garde des Canadiens français dans les luttes pour l’implantation d’institutions libérales au Canada. N’ayant pas d’autre patrie, insiste Groulx, ils n’ont pas cet attachement des Anglo-canadiens pour la métropole et ont pu ainsi revendiquer très tôt l’abolition du régime de colonie de la couronne, l’instauration d’un véritable système parlementaire, l’avènement du gouvernement responsable de même que, plus tard, ils s’élèveront contre l’impérialisme britannique.

Cette volonté de survie nationale explique aussi, avant 1867, leur farouche détermination à obtenir une participation toujours plus complète au pouvoir politique, considéré comme le meilleur outil de promotion de leurs intérêts économiques, de sauvegarde des lois françaises et de la religion catholique, de développement de leurs institutions sociales et scolaires. Malgré la Proclamation royale de 1763, les projets d’union de 1810 et 1822, malgré les conflits répétés entre les Conseils et l’Assemblée, malgré les défaites de 1837 et 1838, malgré le Rapport Durham, l’union législative de 1841 et les vexations qui l’accompagnent, les Canadiens français obtiennent en 1774 l’Acte de Québec, le régime parlementaire en 1791, la participation au gouvernement de l’Union dès sa formation, le gouvernement responsable en 1848 et finalement, en 1867, l’union fédérative.

Cependant, aucune de leur victoire constitutionnelle n’est vraiment complète. Malgré ses concessions territoriales, juridiques, linguistiques et religieuses, l’Acte de Québec maintient le régime de colonie de couronne. C’est un parlementarisme volontairement « truqué » qu’instaure l’Acte de 1791 en provoquant les oppositions entre la chambre d’Assemblée, élue démocratiquement par une population majoritairement canadienne-française et les deux conseils, conseil législatif non électif, conseil exécutif non responsable, tous deux dominés par l’élément britannique. Seul le pacte confédératif, respectueux en esprit de la diversité canadienne, aurait pu constituer une vraie victoire pour les Canadiens français puisque enfin l’égalité de droit leur est reconnue comme nation avec le peuple anglo-canadien et puisqu’un territoire et un État nationaux leur sont concédés. Cependant, même après 1867, ils continuent d’être victimes d’une discrimination flagrante au Québec tandis qu’hors Québec la volonté assimilatrice reste tout aussi inflexible. Après comme avant 1867, les Canadiens français doivent continuer de défendre leurs droits, et, pour cela, rester convaincus de la valeur intrinsèque de la petite nation qu’ils forment et de la nécessité d’en conserver la présence en Amérique du Nord.

VII Les femmes dans l’œuvre de Lionel Groulx

Les historiennes actuelles reprochent avec justesse à leurs confrères d’hier et d’aujourd’hui de rétrécir considérablement leur capacité de compréhension, donc d’explication du déroulement historique, par leur négligence et leur indifférence à considérer l’apport des femmes dans l’évolution sociale. À notre connaissance, elles n’ont cependant jamais adressé à Groulx de critique de ce genre. Quelque soit en effet le jugement qu’on porte sur son interprétation de notre histoire, la lecture de ses écrits révèle à l’envie que la vision organique et intégrée qu’il en avait exigeait qu’il tienne compte de la présence des femmes et de la part qu’elles ont prises à la naissance, à l’enracinement, à l’agrandissement et à la conservation du peuple canadien-français.

« S’il est une beauté particulière dans notre histoire, c’est la collaboration de la femme à toutes les grandes choses que nous avons accomplies. Cette collaboration ardente et constante, je la trouve même plus dévouée, plus héroïque aux heures périlleuses » (Notre maître le passé, 1, page 265).

Participation, collaboration, certes, mais dans quels domaines et de quelle façon ? Voilà posée la question de la conception groulxienne de la femme. Groulx vit et écrit à une époque où, sans exercer de monopole absolu dans la pensée québécoise, l’idéologie dite « de conservation » reste sans conteste l’idéologie dominante. Or la femme est au cœur même de ce discours, pris dans une contradiction irréductible entre la nature mauvaise qu’il lui attribue et le rôle salvateur qu’il lui assigne.

D’une part, la femme est moralement inférieure à l’homme ; responsable du péché originel, elle participe du démon. Intellectuellement inférieure à l’homme, elle ne peut raisonner large, conceptualiser ; c’est un esprit concret, léger et romanesque. Naturellement jalouse et égoïste elle n’égale pas non plus l’homme sur le plan du cœur. Ainsi la femme est un être plus qu’imparfait.

Mais d’autre part, c’est par elle que la vie se perpétue, que les traditions se conservent et se transmettent, que les caractères propres à la nation canadienne-française se gardent et se lèguent. Le salut de la nation, la sauvegarde de son être français et catholique, à travers les multiples épreuves qui l’assaillent et s’appellent émigration, industrialisation, urbanisation, mépris anglo-canadien du pacte confédératif et impérialisme britannique, dépend, et à la limite exclusivement, de la fidélité des femmes à la nature et aux rôles que « Dieu » leur a dévolus : maternité prolifique et éducation catholique et française. En réponse aux discours plus novateurs et en particulier aux revendications féministes des années 1900, 1920 et 1940, le discours nationaliste conservateur répond sans relâche que c’est parce que les femmes ont failli à leur mission que le Canada français est si menacé.

Groulx intègre ce discours mais le dépasse. Il lui redonne sa cohérence : les femmes de Groulx, sa mère et les héroïnes nouvelles-franciennes, sont généreusement douées par la nature des qualités nécessaires à l’accomplissement de leur rôle salvateur. Elles se caractérisent par leur héroïsme, leur grandeur morale et intellectuelle, par la puissance de leur foi et leur zèle religieux, et par leur force. Elles sont courageuses, pleines d’initiative, décidées, entreprenantes, actives socialement, dures à la besogne et surtout autonomes. Pour assurer la survie de la colonie, il a fallu que tous y mettent la même détermination : des hommes comme des femmes, Groulx exige qu’on soit prêt à aller jusqu’au sacrifice de sa vie. Chez eux comme chez elles, il célèbre la force de caractère, la force morale, l’endurance et la volonté.

Contrairement donc à ses contemporains masculins, Groulx revendique pour les deux sexes l’exercice des mêmes vertus et l’appel au même dépassement. Il les rejoint cependant lorsqu’il maintient la division sexuelle des spères d’action. La tâche des femmes est de peupler, peupler sans relâche puisque de nous seuls nous pouvons espérer la croissance démographique ; elle est aussi d’éduquer les jeunes générations dans la légitime fierté de leur nationalité et de leur transmettre cette volonté de vivre et de durer comme peuple qui a animé les aïeux. L’action publique des femmes doit se limiter au domaine social : l’enseignement, le service aux malades ainsi qu’au domaine religieux : il n’y aura jamais trop de missionnaires. Par contre, alors qu’il la considère comme le lieu par excellence de la prise de décision, Groulx n’a jamais admis la participation des femmes à la vie politique. Une telle restriction atténue singulièrement le caractère novateur de sa conception de la place des femmes dans l’histoire.

VIII Le critique historique

Tout en poursuivant dans les deux dernières décennies de sa vie la préparation d’études historiques d’envergure, Lionel Groulx a entrepris, à partir de l’avènement de la Revue d’histoire de l’Amérique française une nouvelle carrière de critique historique. Il avait déjà, à de très rares occasions toutefois, rédigé des comptes-rendus d’ouvrages canadiens-français et étrangers publiés dans les pages du Devoir, de l’Action française et de L’Action nationale. À partir de 1947, en plus d’assurer la direction de la R.H.A.F, il y fait paraître à chaque livraison plusieurs recensions, près de trois cents au total jusqu’en 1967.

Comme l’on s’en doute bien, la grande majorité des notes critiques, environ 85 %, traitent de sujets relatifs à l’histoire du Canada ou de l’Amérique française. L’on ne remarque pas chez Groulx de prédilection particulière pour l’une ou l’autre des périodes historiques. Toutes sont considérées. Cette insistance sur la production historique canadienne-française s’explique par la vocation que la Revue s’est donnée dès le début d’en relever la qualité et de l’amener à s’astreindre plus régulièrement aux exigences scientifiques. Cependant Groulx tient à ouvrir sa revue sur le monde. Environ 15 % de ses recensions soulignent la parution d’ouvrages historiques, sociologiques ou religieux portant sur l’Europe, le Japon, les Antilles, l’Afrique etc. La plupart d’entre eux ont été écrits par des Québécois ; mais Groulx rapporte toujours avec plaisir la publication des derniers écrits des auteurs français qu’il a connus et fréquentés : Pierre Gaxotte et René Bazin entre autres.

Le plus souvent les notes critiques sont assez brèves : de quelques lignes à une page ou deux, surtout si le sujet lui est moins familier. En ce cas, Groulx se contente de présenter le nouveau livre et d’en recommander la lecture le cas échéant.

Cependant il arrive qu’un compte rendu devienne le prétexte à une discussion des thèses de l’auteur étudié. Il fustige, de façon à peine voilée, la pauvreté d’idées et la faiblesse d’argumentation du manuel d’histoire du Québec et du Canada préparé en 1958 par Mgr Albert Tessier de même que le mode épique et grandiloquent plutôt qu’historique utilisé par Alain Grandbois dans son étude sur Louis Jolliet. Par contre, au milieu des inquiétudes que suscite en lui le rapport Parent, il loue sans réserve le projet de manuel d’histoire de Denis Vaugeois sur « La civilisation française et catholique du Canada » dont le titre même lui parait prometteur.

Il interroge tous les courants d’idées : l’ouvrage, marxiste, de Stanley B. Ryerson sur la Nouvelle-France et les années qui suivent la Conquête, lui parait de bonne facture même s’il déplore la grille d’analyse de l’auteur ; Gustave Lanctôt demeure sa tète de turc, mais il polémique moins avec la nouvelle génération de l’« École de Québec » : Hamelin, Ouellet, Trudel dont il apprécie le travail sérieux. Cependant, c’est avec les « jeunes » historiens de l’« École de Montréal », ceux qu’il a lui-même formés : Séguin, Brunet, Frégault, qu’il préfère s’entretenir. Les recensions qu’il consacre à leurs ouvrages sont toujours longues et étoffées. Groulx n’admet pas sans discuter le pessimisme et la morosité de leur vision de l’histoire du Canada français.

À la petite société laissée tout à fait désarticulée par la Conquête et sans avenir autre que celui forgé par la domination étrangère, Groulx oppose sa conception d’un Canada français qui, même après la catastrophe de 1760, reste poussé par les forces de vie et poursuit, étape après étape, la reconquête de son autonomie.

IX « Les délassements »

Unité et constance de la pensée, diversité des moyens d’expression et de propagande : peu nombreux dans son œuvre et considérés par lui comme des délassements au milieu de ses autres travaux, les poésies, contes et romans de Groulx ont tous été écrits expressément pour favoriser dans le public la diffusion des idées qu’il développe dans ses ouvrages historiques et ses discours de militant nationaliste. Les 20 000 exemplaires de l’Appel de la race enlevés dès la première année, ses multiples rééditions et même sa publication en bandes dessinées ; les 90 000 de tirage atteints par les éditions successives des Rapaillages,- le bon succès de librairie d’Au cap Blomidon lui aussi paru en bandes dessinées, montrent bien qu’à défaut d’avoir forgé l’unanimité autour de ses idées, Lionel Groulx les a au moins largement « semées ».

Les années 1900-1936 sont marquées par la résurgence du questionnement sur l’identité nationale. Les mouvements nationalistes ne posent pas le problème national en termes politiques, économiques et sociaux uniquement. Ils s’interrogent aussi profondément sur l’existence d’une culture canadienne-française et sur la spécificité de ses productions. C’est ainsi, entre autres, qu’ils se demandent si le Canada français peut se créer une littérature propre et quelles doivent en être les caractéristiques. C’est dans ce contexte d’une réflexion et d’un effort collectif pour fonder une littérature authentiquement canadienne-française qu’il faut étudier les œuvres de Groulx.

Un courant minoritaire et marginalisé, formé surtout de poètes qu’on a surnommés « exotiques » parce qu’ils sont tournés vers le Parnasse et édités à Paris, réclame la liberté du choix et du traitement des sujets et affirme qu’elle seule favorise l’épanouissement du talent. Niant l’existence d’une littérature canadienne-française originale, ils incluent les productions locales dans la littérature française. Cependant, dès le début du XXe siècle, alors que le Québec est écartelé entre le triomphe de l’industrialisation rapide et le triomphe de l’idéologie de conservation, le courant «régionaliste» affirme, contre ce courant exotique et contre le dédain de la petite bourgeoisie francophone qui se nourrit surtout d’auteurs français, qu’une littérature originale, distincte de la littérature française, peut et doit exister ici et qu’elle doit avoir pour mission de fortifier le sentiment national et de contribuer à la survivance du caractère catholique et français des lecteurs. En ce sens, elle doit être représentative du terroir. Elle doit défendre le mode de vie traditionnel, vanter les charmes de la vie rurale, aviver la conscience de la protection que la campagne assure à la survivance canadienne-française et favoriser le retour à la terre. Le premier ouvrage littéraire de Groulx, ses Rapaillages (1916) s’inscrivent de plain-pied dans ce courant. Sur le mode du conte, il y rapporte ses souvenirs d’enfance à Vaudreuil dans une langue simple et populaire. Il fait aussi une large place aux dictons et aux croyances des vieux « habitants » de même qu’à leurs travaux durs mais sains.

Dans les années qui suivent, Groulx, qui milite très activement à l’Action française et multiplie les discours où il expose sa « doctrine » nationaliste, s’éloigne de plus en plus de la pensée agriculturiste et, au-delà de la conservation, il promeut la reconquête.

Reconquête dans tous les domaines et particulièrement dans le domaine économique, après le fameux Emparons-nous de l’Industrie d’Errol Bouchette. L’Appel de la race (1922) et Au Cap Blomidon (1932) sont tous deux des romans de la reconquête. Reconquête par un Franco-Ontarien, marié à une Anglo-canadienne de la fierté d’être Canadien français, de la volonté de combattre les injustice de la Confédération telles le règlement XVII et de reprendre en main l’éducation de ses enfants ; reconquête par un Acadien, des terres de ses pères occupées aujourd’hui par un anglophone et, par là même, accroissement de l’influence politique des Canadiens français. Dans la littérature comme ailleurs, Groulx fait œuvre militante, convaincu que les intellectuels portent une responsabilité devant le peuple, surtout dans une nation dépendante et isolée : celle de « défendre sa vie contre les puissances de mort », de témoigner de son existence comme entité distincte.

Écrits dans un style généralement détendu bien que polémique à l’occasion, les Mémoires, dont la rédaction s’est étalée sur treize ans, entre 1954 et 1967, se présentent comme le bilan de la contribution de Groulx à l’époque qu’il a vécue et influencée.

Bien qu’essentiellement centrés sur l’auteur, ses projets, ses ambitions, ses activités, ses réalisations, ses déboires et ses succès, les ouvrages qu’il a écrits et l’accueil qu’ils reçurent, les voyages effectués et les personnalités rencontrées, les Mémoires, à travers souvenirs, portraits, analyses et citations, dépassent de beaucoup l’autobiographie personnelle et brossent le tableau de l’évolution politique et idéologique du Québec entre 1880 et 1967. Étant donné l’implication précoce et persévérante de Groulx dans tous les débats qui ont soulevé le Québec durant ces années, étant donné la consécration qu’il connut de son vivant, même de la part de ses adversaires, étant donné l’activité vraiment exceptionnelle qu’il déploya, ne se dérobant que très rarement aux sollicitations qui lui venaient de tous côtés, les Mémoires nous présentent un témoignage de premier ordre sur l’effervescence de son époque. En ce sens, bien que n’étant pas conçus comme un ouvrage historique, les Mémoires sont peut-être celui de Groulx qui nous renseigne le mieux sur un pan important de notre histoire contemporaine.

* Département des sciences humaines, Université du Québec à Trois-Rivières.