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L'ex-ministre Paul Bégin réclame un congrès d'investiture au Parti québécois

Gilles Normand
La Presse mardi 11 novembre 2003

Québec - Un an après avoir démissionné du gouvernement de Bernard Landry, l'ex-ministre de la Justice Paul Bégin trace un portrait très sévère de la gestion du chef du Parti québécois, qu'il accuse d'avoir un capital stratégique énorme, et il réclame un congrès d'investiture au plus tôt.

Un congrès d'investiture s'impose très rapidement, clame ce militant indépendantiste orthodoxe dans une longue lettre ouverte aux souverainistes qu'il invite à la mobilisation, et que nous publions aujourd'hui en page A17.

C'est un réquisitoire foudroyant que Paul Bégin prononce contre le chef du PQ qu'il accuse de s'être contenté de gérer au jour le jour le Québec, et de garder tant bien que mal le couvercle sur la marmite où bouillonnaient les accusations qui pesaient sur certains amis de son gouvernement, faisant allusion aux démissions forcées de son ministre et ami Gilles Baril, dont les liens avec le lobbyiste André Desroches ont plongé le gouvernement Landry dans l'embarras, et du directeur général du parti, Raymond Bréard, ex-associé du même lobbyiste.

Cet ex-disciple de Jacques Parizeau dans l'effort de reconstruction du PQ, à la fin des années 80 et au début des années 90, reproche notamment à Bernard Landry de ne pas avoir fait la promotion de la souveraineté du Québec, principale raison d'être de cette formation politique.

Bernard Landry voulait presque à tout prix éviter de parler de la souveraineté, écrit-il. Il avait peur de faire peur en osant, poursuit M. Bégin en expliquant que M. Landry tablait plutôt sur le bilan du gouvernement pendant les quatre dernières années, alors que les électeurs cherchaient quelque chose de neuf, de différent.

Il accuse le chef péquiste d'avoir dilapidé l'argument du déséquilibre fiscal qu'il considère comme une condition gagnante pour réaliser la souveraineté.

Il l'a plutôt dilapidé (l'argument), en le réduisant à un manque à gagner pour le Québec de 600 à 800 millions de dollars en santé, écrit-il en déplorant que l'ex-premier ministre péquiste n'ait pratiquement pas parlé du déséquilibre fiscal ni avant, ni durant la campagne électorale qui a mené à la victoire des libéraux de Jean Charest.

La seule solution de rechange valable (la souveraineté) au déséquilibre fiscal venait démontrer la viabilité économique d'un Québec souverain. L'argument des fédéralistes voulant que le Québec soit incapable d'assumer son propre déficit et sa part du déficit fédéral ne tenait plus, insiste Paul Bégin.

Selon lui, Bernard Landry est au premier chef responsable de la défaite péquiste, le 14 avril, et il a été incapable de prendre le relais vers la souveraineté que lui a confié Lucien Bouchard en démissionnant en janvier 2001: Un autre que moi saura mieux faire avancer la souveraineté.

En mars 2001, sans avoir eu à livrer bataille, Bernard Landry prenait le témoin des mains de Lucien Bouchard. Il avait devant lui un peu plus de deux ans, presque trois, avant de devoir déclencher des élections. En politique, où six mois est une éternité, plus de deux ans constituaient un capital stratégique énorme, écrit M. Bégin.

Mis à part la grosse exception de la paix des Braves, signée avec le chef cri Ted Moses, qu'il qualifie de passage obligé pour l'exploitation hydroélectrique d'importantes rivières du Nord québécois, l'ex-ministre estime que le bilan du gouvernement Landry a été négatif.

Et, explique-t-il, même si la carte électorale a permis au PQ de remporter un nombre de circonscriptions suffisant pour former une opposition valable, il estime que Bernard Landry n'a pas sauvé les meubles .

En prenant les rênes du pouvoir des mains de Lucien Bouchard, plus de deux ans avant les élections d'avril 2003, il avait hérité d'un taux de satisfaction de plus de 40 % à l'égard du gouvernement. Il a terminé avec 33 % des suffrages le soir des élections, précise-t-il.

L'ex-ministre estime que Bernard Landry ne peut continuer à diriger le Parti québécois, sauf s'il obtient un nouveau mandat des souverainistes, non pas dans un conseil national de 300 personnes, mais dans une véritable course à la direction.

Dans un document beaucoup plus long qu'il publie sur Internet (www.geocities.com/beginpaul2003), M. Bégin invite les militants péquistes à se remettre à la tâche pour réviser et réécrire tout le programme du Parti québécois. Revoir la totalité du programme doit être une occasion de redonner la parole aux militants dans les instances du parti, soutient-il.

Pour lui les souverainistes doivent reprendre en main le parti et le nouveau chef doit être celui qui les mène à la victoire électorale, puis au pays.



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Le sombre vilain

Michel David
Le Devoir mardi 11 novembre 2003

Justin Trudeau a raison de dire qu'on a toujours sous-estimé Jean Chrétien. Comprenons-nous bien: on ne parle pas ici de l'homme, qui a sans doute été apprécié à sa juste valeur, mais du politicien.

Les jeux de mots faciles sur son nom, auxquels certains de ses détracteurs se sont abaissés, témoignent du peu de respect qu'on lui portait. On a beaucoup détesté Trudeau père, mais on ne l'a jamais méprisé.

De là à dire que le premier ministre sortant s'est montré «extraordinairement brillant», il y a un pas que le sens du ridicule aurait dû empêcher Justin Trudeau de franchir, mais il faut reconnaître que, d'un point de vue canadien, le long mandat de M. Chrétien a été un succès.

C'est un lieu commun d'évoquer sa combativité. Au fil des ans, il a amplement démontré qu'il préférait les combats de rue aux débats d'idées. Sa grande réussite a précisément été de faire en sorte que ses talents de bagarreur deviennent indispensables.

Son opposition à l'accord du lac Meech n'a pas été le résultat d'une réflexion personnelle sur l'avenir de la fédération canadienne. Si Stéphane Dion a tout de suite vu que Trudeau commettait une «grave erreur», en pensant que la reconnaissance de la «société distincte» remettait son oeuvre en question, M. Chrétien aurait été incapable de critiquer le jugement de son mentor.

Il avait cependant assez de lucidité ou d'instinct pour savoir qu'il n'y avait pas de place pour un Jean Chrétien dans un Canada réconcilié sur la base de Meech, comme il n'y en aurait pas eu pour M. Dion.

À l'époque, le futur chef du Parti libéral du Canada ne pouvait pas prévoir que le rapport du comité Charest, destiné à l'amadouer, allait amener Lucien Bouchard à claquer la porte du cabinet Mulroney, puis à fonder le Bloc québécois, mais tout ce qui pouvait contribuer à envenimer les relations Canada-Québec était a priori de nature à faire avancer ses propres projets.

***

Il est vrai, comme l'a dit Justin Trudeau, que M. Chrétien était bien aise de voir ses adversaires le sous-estimer, mais il a eu le mérite, assez rare en politique, de reconnaître lui-même ses limites.

Si besoin était, les résultats du référendum du 30 octobre 1995 ont démontré qu'il ne lui suffisait plus d'évoquer les Rocheuses et de répéter que le Canada était le-plus-meilleur-pays-du-monde pour en convaincre les Québécois.

En confiant à Stéphane Dion le soin d'élaborer une réplique articulée au projet souverainiste, M. Chrétien admettait implicitement qu'il n'avait pas lui-même l'envergure intellectuelle nécessaire. Aucun premier ministre, canadien ou québécois, n'avait encore fait preuve d'une telle modestie et force est d'admettre qu'elle lui a réussi.

En revanche, il a su mieux qu'aucun autre mesurer la fragilité du mouvement nationaliste. Pratiquement tous les fédéralistes québécois trouvaient suicidaire le projet de loi sur la «clarté», qu'il a dû imposer à son propre cabinet.

Les souverainistes ont fait la même erreur d'appréciation. M. Chrétien n'était pas encore premier ministre que Jacques Parizeau clamait déjà qu'il serait parfait dans le rôle du vilain, dont la seule vue suffirait à faire basculer dans le camp du OUI ceux qui hésitaient encore.

Très porté sur les visions d'apocalypse, Lucien Bouchard présentait l'homme de la «nuit des longs couteaux» comme une véritable incarnation du mal. D'un coup tordu à l'autre, il ne doutait pas que les Québécois finiraient par se révolter.

Le discours qu'il a prononcé le jour où il a annoncé sa démission donnait la mesure de sa déconvenue. Les résultats des élections fédérales du 27 novembre 2000 étaient plus que M. Bouchard ne pouvait en supporter. Dans son esprit les Québécois venaient de donner raison à leur tortionnaire : on pouvait les tondre en toute impunité.

***

Cette démonstration sera probablement son legs le plus durable. Si quelqu'un succombe un jour à la tentation de chercher un nouvel accommodement constitutionnel pour reconnaître la spécificité québécoise, il aura bien du mal à convaincre le Canada anglais que l'unité du pays en dépend.

Peut-être faut-il lui savoir gré à M. Chrétien d'avoir fait en sorte de dissiper une ambiguïté que les fédéralistes aussi bien que les souverainistes se sont toujours employés à entretenir. Dans le Canada tel que le laisse M. Chrétien, il n'y a pas plus de place pour le fédéralisme renouvelé que pour le «partenariat».

S'il avait été enchâssé dans la constitution, l'accord du lac Meech aurait peut-être engagé le fédéralisme canadien de façon irréversible sur la voie de l'asymétrie, mais il ne peut plus y avoir que des provinces comme les autres. L'offensive fédérale post-référendaire, puissamment soutenue par l'accumulation de surplus budgétaires à Ottawa, a enclenché un processus de centralisation qu'il sera pratiquement impossible de renverser.

Dans l'imaginaire collectif québécois, Jean Chrétien demeurera sans doute le «vilain», mais il n'était pas le seul acteur dans le tragique western dont parlait Jacques Parizeau. S'il serait irresponsable de tenir un troisième référendum sans avoir ce que Bernard Landry appelle «l'assurance morale» de le gagner, c'était tout aussi vrai du deuxième. M. Chrétien est peut-être un mécréant, mais, en bon politicien, il a simplement profité de l'occasion qu'on lui a offerte sur un plateau d'argent.

mdavid@ledevoir



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Justin Trudeau: "Les gens ont toujours sous-estimé Jean Chrétien"

La Presse lundi 10 novembre 2003

PC - Justin Trudeau est convaincu de la qualité de l'héritage que laisse derrière lui le premier ministre Jean Chrétien. Le fils aîné de Pierre Elliott Trudeau (ci-dessus entouré de Jean Chrétien et de l'ex-sénateur Jacques Hébert, en novembre 2002) estime que le chef du Parti libéral mérite tous les hommages qui lui sont rendus. "M. Chrétien est un politicien extraordinairement brillant. Les gens l'ont toujours sous-estimé. Il s'en servait. Il savait comment masquer ses aptitudes exceptionnelles", a déclaré hier celui qui agira à titre de maître de cérémonie au cours de l'hommage que rendra le PLC à son chef cette semaine. Justin Trudeau, futur premier ministre? "J'ai encore beaucoup de choses à vivre avant de penser à ça."



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JEAN CHRÉTIEN: La fin d'un règne
Les grandes dates de l'ère Chrétien

Le Soleil samedi 8 novembre 2003

AU BORD DU GOUFFRE

Le premier ministre Jean Chrétien est passé à un cheveu de commettre la mère de toutes les gaffes politiques, du point de vue fédéral, en laissant flotter le dossier référendaire pendant presque un an, entre l'élection de Jacques Parizeau et du Parti québécois, le 12 septembre 1994, et les toutes dernières semaines de la campagne.

Fort des sondages du politicologue Maurice Pinard prédisant une victoire fédéraliste à 60 %, tout comme en 1980, M. Chrétien s'inscrit sans arrière-pensée sous la houlette du comité du NON du chef libéral québécois Daniel Johnson.

Mais le vent tourne avec la prise en charge de fait des forces indépendantistes par Lucien Bouchard, nommé négociateur en chef de l'après- référendum. À une semaine du vote, disent les deux camps, le OUI se donne une avance de six à sept points.

Panique à Ottawa, admet-on aujourd'hui. M. Chrétien, qui ne veut pas être le dernier premier ministre du Canada et qui, en outre, a toujours affirmé que rien dans la Constitution ne prévoyait le départ d'une province, décide alors d'intervenir.

À Verdun, à cinq jours du vote, il piétine ses principes et ceux de Pierre Elliott Trudeau et promet aux Québécois un droit de veto sur tout changement constitutionnel et la reconnaissance du statut de société distincte, sans toutefois préciser comment il y arriverait. L'ancien adversaire de l'Entente du lac Meech rejoint ainsi pour un temps le camp des partisans québécois du renouvellement du fédéralisme.

Le vote donne un résultat à en couper le souffle : 50,58 % de NON, 49,4 % de OUI, un taux de participation de 93,52 % et un mince écart de 54 288 voix.

Deux avenues s'offraient à M. Chrétien au lendemain de ce résultat choc pour le reste du Canada : le "plan A", celui de la réconciliation, et le "plan B", celui de la ligne dure. Il choisit les deux à la fois, même si l'histoire retient surtout de ses discours et de ses actions une évidente préférence pour le second.

LA MAIN TENDUE

Côté main tendue, le premier ministre fait reconnaître par le Parlement, le 11 décembre 1995, que "le Québec forme au sein du Canada une société distincte". La résolution encourage de plus tous les organismes fédéraux à "prendre note de cette reconnaissance et à se comporter en conséquence". L'opposition de la majorité de l'opinion publique anglo-canadienne ne permettait rien de plus concret ou contraignant à M. Chrétien.

Puis, le 2 février 1996, peu après l'arrivée de Stéphane Dion au Conseil des ministres, une loi donne un droit de veto au Québec, à l'Ontario, à la Colombie-Britannique, à deux des trois provinces de l'Ouest et à deux des quatre de l'Est sur toute modification constitutionnelle. Sauf qu'il n'y avait et n'y a toujours aucun changement prévu à la Constitution canadienne, hormis la création des commissions scolaires linguistiques.

L'année suivante, Ottawa signera avec le Québec (en avril 1997) et la plupart des autres provinces un "partenariat" demandé depuis le gouvernement de Jean Lesage, en 1965, selon lequel les politiques de formation de la main-d'oeuvre relèveraient désormais de ces dernières.

Réélu premier ministre le 2 juin suivant, M. Chrétien doit se contenter de 155 sièges à l'échelle canadienne mais gruge du terrain au Québec, où le PLC monte de 19 à 26 sièges, et se rapproche à 1 % du Bloc (37,9 % contre 36,7 %).

Ce succès mitigé relance immédiatement la question de son avenir politique et les partisans de Paul Martin diront toujours, par la suite, qu'ils avaient compris que le premier ministre ne se représenterait pas après ce second mandat.

Le transfert de la main-d'oeuvre s'étant révélé laborieux au fil des mois, M. Chrétien se jura bien de ne plus se faire prendre à donner aux provinces des "cadeaux" qui ne lui rapportent rien au plan politique.

Ce sera la fin des reculs de sa part. "La liste des demandes traditionnelles du Québec a été remplie", dira-t-il lors d'une entrevue explosive donnée à La Presse en octobre 1998, et intitulée "la constitution n'est pas un magasin général".

Le chef du PLQ alors en pleine campagne électorale, Jean Charest, ne surmontera pas ce véritable coup de Jarnac pendant que l'ensemble de la classe politique et médiatique s'interroge sur le jugement du premier ministre.

LE POING FERMÉ

Côté poing fermé, par contre, M. Chrétien s'était bien juré de ne plus jamais avoir à revivre pareille crise nationale et à sauver l'unité du pays coûte que coûte. Le "plan B" se voulait une véritable contre-attaque contre une éventuelle victoire du Oui à un prochain référendum.

À la suite d'un renvoi déposé par le gouvernement, la Cour suprême décidera dans un premier temps, en 1998, que le Canada devra négocier avec le Québec à la suite d'un éventuel référendum sur une question claire sur la sécession, et qui aurait l'approbation d'une majorité tout aussi claire.

Les souverainistes disent y trouver leur compte car le Canada devient légalement "divisible", malgré les contraintes imposées par le tribunal.

"Nous savons que le Canada n'est pas une prison, répliquera M. Chrétien. Mais nous savons aussi que les Québécois ne perdront jamais leur citoyenneté canadienne dans la confusion et l'ambiguïté." Second temps de sa manoeuvre, le premier ministre de transposer ce verdict dans la Loi sur la clarté référendaire, une des décisions qu'il classera plus tard parmi les plus difficiles de sa carrière à cause de la forte opposition qu'il attendait du Québec.

Même si les souverainistes prédisent un fort ressac électoral contre M. Chrétien, Ottawa se donne quand même officiellement un droit de regard sur le choix de la question, en juin 2000.

Durant la même période, M. Chrétien lance le projet des bourses du millénaire, expliquant qu'il fallait démontrer aux jeunes Québécois "qu'il y a des avantages à être au Canada".

Cette opération de visibilité comprend également la création du désormais célèbre programme des commandites destiné à démontrer le rôle du gouvernement fédéral dans la vie des citoyens et à assurer la présence du drapeau à feuille d'érable partout au Québec. R.G.



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JEAN CHRÉTIEN: La fin d'un règne
Jean Chrétien, 40 ans de vie politique

Raymond Giroux
Le Soleil samedi 8 novembre 2003

Ottawa - Batailleur dans son enfance, batailleur dans son adolescence, batailleur comme jeune adulte, toujours au sens propre du mot, et batailleur politique depuis 40 ans. Jean Chrétien n'a jamais reculé devant un obstacle, n'a jamais admis une défaite et rien n'est plus difficile à lui arracher que des excuses.

Cet homme cédera sa place de chef du Parti libéral du Canada à Paul Martin dans une semaine. Mais s'il s'en tient au calendrier prévu lors de l'annonce de sa démission, en août 2003, il occupera le 24, Sussex jusqu'en février.

Le fils d'un col bleu de Shawinigan s'installera alors dans un condo haut de gamme à un jet de pierre de là, comme s'il voulait faire comprendre que même parti, il gardera l'oeil ouvert sur ce que son successeur fera d'Ottawa et du Canada.

Car telle est l'histoire de sa vie, au fond : premier francophone à occuper le poste de ministre des Finances, trois fois élu premier ministre avec des gouvernements majoritaires, M. Chrétien rêve au Canada et à Ottawa depuis toujours.

Du 8 avril 1963 au 20 novembre 2000, ses 12 victoires électorales personnelles, 11 dans son patelin et une, temporaire, au Nouveau-Brunswick après son accession à la tête des libéraux, révèlent sa constance et son ambition.

Aux Communes à 29 ans

Arrivé aux Communes à 29 ans, baragouinant à peine l'anglais mais pratiquant déjà fort bien le français de la rue qui le caractérise toujours, M. Chrétien se distinguait de ses collègues québécois en frayant surtout avec les députés anglophones, question d'apprendre la langue et, déjà, de comprendre le fonctionnement du système politique canadien.

Le nouveau député de Saint-Maurice-Laflèche apprit rapidement l'art du compromis et du sens pratique que doit manifester un politicien francophone qui veut réussir une carrière à Ottawa.

Dès l'année suivante, il avait déjà assez maîtrisé la procédure et tissé suffisamment d'alliances au Parlement, et ce, même dans l'opposition, pour rebaptiser Trans Canada Airlines du nom d'Air Canada, à la suite d'un projet de loi privé.

Il n'en fallait pas plus pour se faire remarquer de son chef, le premier ministre Lester B. Pearson, qui en fit son secrétaire parlementaire à l'été 1965.

Une première déconvenue l'attendait toutefois à la suite des élections de cette même année : l'arrivée à Ottawa des "trois colombes", Pierre Elliott Trudeau, Jean Marchand et Gérard Pelletier.

Plus expérimentés, plus âgés et plus connus que M. Chrétien, ils passèrent devant lui, M. Trudeau devenant même secrétaire parlementaire de M. Pearson à la place du jeune de Shawinigan. Inutile de préciser que les deux hommes n'avaient pas d'atomes crochus à l'époque et que M. Chrétien s'en est souvent pris dans sa carrière aux intellectuels et aux bourgeois de la Grande Allée et d'Outremont.

Rétrogradé comme secrétaire parlementaire du ministre des Finances, Mitchell Sharp, il fera de ce dernier son mentor politique et le tient toujours comme conseiller politique au salaire symbolique de un dollar par année.

RGiroux@lesoleil.com



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Jean Chrétien, un grand premier ministre ?

Alain Dubuc
Le Soleil samedi 8 novembre 2003

Jean Chrétien n'est pas mort. Il est au contraire plein d'énergie et s'apprête à prendre une retraite bien méritée après 40 ans de vie politique. Le premier hommage que l'on doit rendre à celui qui a dirigé le Canada pendant 10 ans, c'est de le traiter comme un homme bien vivant en évitant de sombrer dans l'éloge funéraire.

Je dois dire que Jean Chrétien n'est pas un politicien que j'aimais ou avec qui j'avais des atomes crochus. Mais j'ai appris, au fil des ans, à reconnaître ses talents et à le respecter. Malgré ses défauts, malgré les désaccords que l'on peut avoir avec certaines de ses politiques, on doit constater qu'il laisse la direction d'un pays qui est en excellente santé et que le bilan de ses 10 ans de règne est nettement positif.

C'est ce qui m'a amené à la conclusion, qui m'a surpris moi-même, que Jean Chrétien est sans doute le meilleur premier ministre que le Canada ait connu, du moins depuis que j'ai une mémoire politique, laquelle remonte à John Diefenbaker.

Dans cette affirmation, il y a un évident paradoxe. Comment un homme qui n'a jamais été un intellectuel, qui se définit lui-même comme le "p'tit gars de Shawinigan", qui maîtrise mal le verbe, peut-il être qualifié de grand premier ministre ? Voilà le point de départ d'une réflexion sur ce qu'est un bon politicien et un grand dirigeant.

Au départ, Jean Chrétien a pris le pouvoir en dénonçant les réformes qui avaient été amorcées par son prédécesseur conservateur, Brian Mulroney. Et si le bilan de son gouvernement est positif, c'est essentiellement parce qu'il a réussi à mener à terme les changements qu'il avait si farouchement dénoncés, comme la TPS, le libre-échange nord-américain, la lutte contre le déficit. Cela nous montre plusieurs choses sur le personnage. La première, c'est qu'il n'est pas un réformateur ; cette médaille revient clairement à Brian Mulroney, qui a eu le grand courage d'imposer de nécessaires changements. La seconde, c'est que Jean Chrétien est un politicien de la vieille école, capable de promettre blanc et de faire noir.

Mais Jean Chrétien a réussi là où Brian Mulroney a échoué. C'est sous son règne que le déficit zéro a été atteint, que la prospérité est revenue, que l'intégration continentale s'est faite. Et cela nous permet de noter que le grand talent de Jean Chrétien, c'est d'abord d'être un très bon politicien, capable de comprendre le peuple, d'articuler les politiques de façon à les rendre acceptables, capable aussi d'aller jusqu'au bout. Entre autres, si la lutte contre le déficit a été l'oeuvre de Paul Martin, elle n'aurait pas été possible sans l'appui indéfectible du premier ministre.

Là où son bilan est moins évident, c'est la question québécoise. M. Chrétien a non seulement combattu la souveraineté, il a manifesté une irritation constante face au nationalisme québécois, une confusion qui l'a amené à commettre bien des erreurs. Jean Chrétien, contre toute attente, a failli perdre le référendum de 1995. Depuis, il aime croire que ce sont ses décisions qui ont mené à l'affaiblissement du courant souverainiste. Rien n'est moins évident. On a plutôt assisté à l'implosion d'un projet qui a perdu sa pertinence. Les initiatives fédérales, notamment la Loi sur la clarté référendaire, ont défoncé une porte déjà ouverte. De façon plus générale, M. Chrétien a eu du mal à bâtir des relations fonctionnelles avec les provinces, avec qui les rapports restent, au moment de son départ, encore mauvais.

Mais au-delà de la question québécoise, ses victoires électorales répétées, tout comme le bilan positif de son règne, celui d'un pays en bonne posture sur les plans politiques, économiques et sociaux, m'ont amené, au fil des ans, à une réflexion sur ce qui fait un grand politicien. Dans l'imaginaire collectif, les grands hommes politiques sont ceux qui ont un style, une vision et une capacité de l'exprimer, soit par la parole ou l'écriture. Trudeau était un grand politicien, dont on se souvient ici et ailleurs, mais qui a laissé un pays en lambeaux, en crise politique, en désagrégation économique. Jacques Parizeau était certainement un homme brillant, mais un piteux premier ministre qui a quitté son poste dans la honte. La France a produit des présidents remarquables, impressionnants, capables d'écrire des livres mais incapables de vraiment gouverner, de gérer correctement la France ou d'amener les réformes qui empêcheraient son déclin.

À cette école, Jean Chrétien fait piètre figure, il n'énonce pas de grandes idées, il s'exprime vraiment mal, ce qui a suscité, partout au Canada et surtout au Québec, une certaine inquiétude, teintée de mépris, sur la capacité d'un politicien aussi peu impressionnant d'être un premier ministre sortable. À cet égard, je regrette certains de mes écrits. (Croyez-le ou non, quelques minutes après avoir écrit cette dernière phrase, l'éditorialiste en chef Jean-Marc Salvet est venu me montrer le texte de Michel Vastel, que nous publions dans la page ci-contre, qui cite justement le passage auquel je pensais !)

Mais même à ce chapitre où l'on croyait qu'il ne ferait pas le poids, Jean Chrétien a fait bonne figure. Sans manier la plume ou la parole, Jean Chrétien a réussi là où d'autres, en apparence plus brillants, ont échoué. Le fait que le Canada soit en bonne posture n'est pas seulement le résultat de l'addition d'une foule de petites initiatives, mais le résultat d'une philosophie, qui consistait à concilier les grands principes de justice sociale avec la logique de l'économie et des marchés. De passage en Europe, Jean Chrétien a déjà affirmé, à l'étonnement de plusieurs, que le Canada était le modèle de la troisième voie que recherchaient ses collègues socialistes européens Blair, Mitterand et Schroeder.

C'est tout à fait exact. Le Canada est l'un des rares pays à avoir été capable d'éliminer le déficit, de maintenir sa croissance, sans sacrifier ses principes de solidarité. Ce grand succès repose bien sûr sur les talents politiques de Jean Chrétien, un flair qui lui permet de bien décoder l'âme canadienne et le seuil de tolérance de la société, sur un sens de l'équilibre et du juste milieu, mais aussi sur des principes, sur une vision du pays et de la société. On l'a encore vu dans sa décision de ne pas suivre les États-Unis dans l'aventure irakienne.

En ce sens, et c'est là la clé de son succès politique, le gouvernement dirigé par M. Chrétien a incarné, mieux que toute autre formation politique, les valeurs canadiennes, et plus souvent qu'autrement, québécoises.

ADubuc@lesoleil.com



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Le style rugueux d'un "batailleur de rue"

Michel Vastel
Le Soleil samedi 8 novembre 2003

Rarement a-t-on vu un chef politique cultiver ses défauts au point d'en faire des atouts personnels. C'est pourtant ce qu'a fait Jean Chrétien pendant 40 ans... Ce qui explique qu'on ne tardera pas à le regretter !

Quelqu'un me demandait récemment ce qu'il serait advenu du "petit gars de Shawinigan" si, comme c'était son ambition, il était devenu juge à la Cour supérieure du Québec. Aurait-il, comme d'autres magistrats, défrayé les manchettes avec des remarques colorées et des formules à l'emporte-pièce ? Je ne le pense pas, car c'est le Canada anglais qui l'a encouragé à devenir ce qu'il est devenu. Je crois plutôt que Jean Chrétien serait resté ce qu'il était avant d'aller à Ottawa : un homme naturellement timide - un loner dit-il lui-même. Juge, il ne se serait sans doute pas fait remarquer.

Bien sûr ses origines - la Mauricie, la région de l'ancien premier ministre Maurice Duplessis, du "cheuf" du Ralliement créditiste Réal Caouette, du maire de Trois-Rivières J.-A. Montgrain, tous plus colorés les uns que les autres - ont marqué le style de ses discours. Il s'en explique au Canada anglais et se fait passer du même coup pour une victime...

"On doit se rappeler, dit-il lui-même, que la vallée du Saint-Maurice est une région fertile en politiciens hauts en couleur, aux discours pleins d'humour, de blagues et d'expressions populaires. Comme je me battais contre des populistes, il me fallait adopter leur style, ce qui choquait et contrariait nos intellectuels, qui soulignaient mes origines modestes et prétendaient que je n'avais pas d'éducation..." Évidemment, au début des années 60, au temps de la radio et des grandes assemblées politiques, cela pouvait se comprendre. Mais en l'an 2000, Jean Chrétien, devenu premier ministre, avait l'air d'une Chevy 1963 égarée dans une course de Formule 1 !

Car dès ses débuts en politique à Ottawa, dès ses premières visites au Canada anglais où il faisait campagne pour son premier ministre Lester Pearson ou son mentor, le ministre des Finances Mitchell Sharp, Jean Chrétien réalisa que son personnage plaisait. On lui pardonnait son accent, qu'il finit par cultiver comme le chanteur français Maurice Chevalier. On riait de ses fautes de vocabulaire - comme cette idée de se mettre à genoux devant le directeur du Devoir pour lui embrasser la "poche" ! - et il les répétait ad nauseam. Et on admirait bien sûr ses empoignades contre les péquistes, les "séparatisses" comme il disait. À cet égard, d'ailleurs, il pouvait tout se permettre, même de les comparer à "la gangrène".

Dans une certaine mesure, il était aimé au Canada anglais pour ce qui le rendait détestable aux yeux de bon nombre de Québécois : son patriotisme de Canadien français.

Ce personnage peu raffiné, parfois mal embouché, souvent gaffeur, finit par lui coller à la peau au point où il ne pouvait plus s'en défaire. "Que veux-tu, les gens m'aiment comme ça !" me répétait-il chaque fois que je le lui reprochais.

Après une longue carrière de ministre de Pierre Trudeau, généralement réussie d'ailleurs, son passage de Numéro Deux à Numéro Un fut particulièrement laborieux. Son parti pris pour le populisme, dont il refusait de se départir, faillit lui jouer un mauvais tour. Élu en juin 1990 dans des circonstances difficiles - l'appui à la souveraineté atteignit des sommets inégalés - , il semblait avoir perdu la main, comme rouillé par ses quatre années de "millionnaire" passées, entre 1986 et 1990, dans les cabinets d'avocats et les conseils d'administration.

On ne peut mieux illustrer les difficultés de Jean Chrétien à cette époque qu'en citant les propos de l'éditorialiste en chef de La Presse de l'époque, aujourd'hui éditeur du SOLEIL : "La raison pour laquelle nous ne faisons pas confiance à Jean Chrétien, écrivait Alain Dubuc dans le plus grand quotidien du pays, le Toronto Star, c'est qu'on le connaît mieux que vous (les Canadiens anglais). Nous avons suivi sa carrière de près. Et même si Pierre Trudeau n'est pas une idole au Québec, nous apprécions sa valeur. Si Trudeau était un Guy Lafleur, Chrétien serait le plombier de service de son équipe de hockey..."

Tant que Jean Chrétien avait été ministre, on l'avait comparé à ses collègues et, à cet égard, il ne s'en tirait pas trop mal. Mais devenu chef de parti, la référence devint Pierre Elliott Trudeau et l'effet fut dévastateur. Les élites du pays, tant au Canada anglais qu'au Québec et tant à l'intérieur du Parti libéral qu'à l'extérieur, se mirent à douter de ses capacités. "Chrétien ? Il ne fait pas très premier ministre..."

Et c'est vrai qu'à l'étranger, en particulier, il ne fit pas toujours très "premier ministre". Aux côtés de François Mitterrand, de Bill Clinton ou de John Major, la comparaison n'était pas forcément flatteuse. Embarrassé par une situation difficile, comme le conflit israélo-palestinien, il tentait de s'en sortir par des blagues qui tombaient à plat, ou des impairs qui choquaient les observateurs. D'ailleurs, en général, la presse étrangère le prenait difficilement au sérieux.

Il n'est que dans les plus petits pays, d'Amérique centrale ou d'Afrique en particulier, qu'il réussissait à créer un contact chaleureux avec les chefs d'État ou de gouvernement.

Bref, il est resté "le petit gars de Shawinigan"... Pour le meilleur et pour le pire.

Mais il est des traits de sa personnalité sur lesquels il a fait l'unanimité, même au Québec.

L'homme n'est pas très beau au sens où on l'entendait de Pierre Trudeau. Il ne joue pas les grands seigneurs, comme il arrivait à Brian Mulroney. Le plus extraordinaire, c'est qu'il a vécu avec ses défauts, les a acceptés et les a cultivés , au point d'en faire des qualités qui le rendirent attachant. Rappelez-vous cette incroyable campagne de publicité télévisée - à l'époque où les campagnes de publicité négative étaient à la mode ! - qui soulignait, en gros plan, les défauts de Jean Chrétien...

"Drôle de gueule, peut-être, mais quel discours !" disait-on. "Drôles de rides, c'est vrai, mais quelle expérience !" "Drôle de regard, sans doute, mais quelle vision !" Seul un personnage aussi simple et bien dans sa peau pouvait se permettre telle audace. Et quand les conservateurs de Kim Campbell se permirent d'attaquer ses capacités de chef de gouvernement, ce fut un tollé d'un bout à l'autre du pays.

Il est une autre qualité de Jean Chrétien qui fait l'unanimité, c'est sa spontanéité. Qu'il s'agisse d'un manifestant qui a le malheur de se trouver sur son chemin, comme le pauvre Bill Clennett, qu'il s'agisse d'un puissant de la terre dont l'arrogance l'agace, comme George W. Bush, qu'il s'agisse d'un adversaire politique qu'il déteste, comme Jacques Parizeau, Jean Chrétien ne cachait jamais ses sentiments. La vérité sortait, dans un regard foudroyant, dans une formule cinglante, ou dans un sarcasme blessant.

Bien sûr que Jean Chrétien était un batailleur et il aime montrer les cicatrices qu'il en a conservées. Il en avait la forme qu'il aimait montrer, sur un ski nautique ou en brandissant son fauteuil de député à bout de bras !

Mais il était surtout "un batailleur de rue", ne lésinant pas sur les moyens et recourant à l'occasion aux pires mesquineries. L'expression anglaise street cat politician serait plutôt flatteuse. Mais lui, disons-le, pouvait aussi sortir des griffes de chat de gouttière !

Récemment, Jean Chrétien s'est comparé à Maurice Richard. "Il n'était peut-être pas le plus élégant sur la glace, mais il savait, d'instinct, trouver le filet !"

Jean "Rocket" Chrétien ? Tout compte fait, cela lui va aussi bien que "le petit gars de Shawinigan"...

MVastel@lesoleil.com



»» lutte contre la pauvreté

Mauvais rêve

Josée Boileau
Le Devoir mardi 11 novembre 2003

Les gouvernements, au Québec, en rêvent depuis 15 ans: comment sortir de l'aide sociale les dizaines de milliers de prestataires aptes au travail? Certainement pas en suivant le plan libéral de lutte contre la pauvreté!

Il y a déjà un bon moment que la lutte contre la pauvreté se confond avec la chasse aux pauvres «aptes au travail». Au Québec, la première mouture de cet hallali moderne remonte à 1987 lorsque, vingt ans après l'adoption de la Loi sur l'aide sociale, le gouvernement libéral constate qu'on n'a plus les assistés sociaux d'antan. À la création du programme, les «inaptes au travail» étaient majoritaires. Or voilà que les «aptes au travail» forment les trois quarts des bénéficiaires, eux-mêmes de plus en plus jeunes. Les finances publiques ne peuvent le tolérer.

Comme le note dans un rapport la professeure Sylvie Morel, de l'Université Laval, ce sera là le point de départ d'un «changement de cap radical dans la gestion des sans-emploi», que tous les gouvernements suivront. L'aide sociale avait été conçue pour aider tout individu dans le besoin, quelle que soit la cause de cette indigence. Désormais, il faut pousser les gens au travail et leur souligner, par un mélange d'incitatifs et de pénalités, que, s'ils se secouaient un peu, la vie serait tellement plus douce pour eux.

On sait aujourd'hui ce que ces déclarations cachent de poudre aux yeux. C'est la vitalité économique qui sort les gens de l'aide sociale (ou l'assistance-emploi, comme on l'appelle maintenant), pas le bâton. Et l'accès à l'emploi passe par une formation longue, adéquate, personnalisée : de celle qu'on n'impose pas par la menace.

On trouve bien quelques mesures valables dans les 90 pages du plan d'action libéral contre la pauvreté. Chouette !, on créera 1500 places de plus dans les 50 entreprises d'insertion du Québec, qui réussissent à merveille à apprendre un métier à des démunis, et on accordera deux gros millions dès cette année à la formation des jeunes décrocheurs. De quoi réjouir les 41 472 jeunes de moins de 25 ans qui, en juillet, recevaient des prestations d'aide sociale !

Mais l'ensemble du rapport est surtout obsédé par la prise en charge des gens par eux-mêmes. Du coup, il fait abstraction complète de la réalité. Ainsi, les libéraux reprennent l'idée péquiste de sortir les mères de jeunes enfants de la maison. Or, en 1998, une étude du ministère de la Solidarité sociale révélait que 80 % des femmes chefs de familles monoparentales recevant de l'aide sociale décrochaient de leur programme de formation au collégial. La réussite, réelle, de leurs cours ne pouvait compenser les difficultés de la conciliation travail-famille -- un défi pour bien des femmes, mais qui tient de l'exploit quand on est pauvre. Abolir l'allocation pour enfant à charge de deux à cinq ans pour obliger les mères à se former ne changera rien à cette réalité.

Et puis, où mettra-t-on les rejetons des 35 000 mères qui reçoivent présentement de l'aide sociale en ayant de jeunes enfants ? Le premier ministre Jean Charest le rappelait hier : le «problème de base» des garderies, c'est le manque de places. Le plan d'action ne souffle mot de ce problème.

De même, sur quelle planète vit un ministre pour s'imaginer que les assistés sociaux de 55 ans et plus, à qui une allocation spéciale de 111 $ par mois sera retirée et qu'on renverra travailler, seront accueillis à bras ouverts par les entreprises ? Les pauvres n'ont pas à servir de fer de lance d'une révolution du marché du travail -- celle où le travailleur âgé aura la cote -- dont on ne voit pas encore l'ombre d'un balbutiement.

Quelle rigolade enfin que ce gouvernement qui plaide contre la pauvreté, mais qui prévoit augmenter le loyer des résidents de HLM; qui veut «valoriser la responsabilité sociale des entreprises», mais qui vient d'abolir leur obligation de consacrer 1 % de la masse salariale à la formation; et qui conclut ce rapport anti-pauvres par l'annonce d'une campagne de promotion pour lutter contre les préjugés...

jboileau@ledevoir.ca



»» Frontière Québec-Labrador

"Ce n'est pas un sujet d'actualité", dit Charest

Le Soleil mardi 11 novembre 2003

PC Saint-Jean, Terre-Neuve - La question de la frontière entre le Québec et le Labrador n'est pas d'actualité, a déclaré le premier ministre du Québec, Jean Charest, à la sortie d'une réunion entre lui et son homologue de Terre-Neuve, Danny Williams.

Selon le quotidien St. John's Telegram , le premier ministre québécois a paru sur la défensive lorsque les journalistes ont voulu lui parler de la question des frontières interprovinciales.

"Nous n'avons pas parlé des questions de territoire, a dit M. Charest. Ce n'est pas actuellement un enjeu pour le Québec."

Par le passé, la question frontalière a été soulevée par les nationalistes québécois dont les anciens premiers ministres Bernard Landry et Lucien Bouchard. Certaines cartes gouvernementales incluent le Labrador dans le territoire québécois.

M. Charest a ajouté qu'il ne s'attendait pas à ce qu'on lui demande de reconnaître la frontière actuelle entre le Labrador et le Québec. "Personne ne nous demande de le faire. Pour être juste, ce n'est pas une question importante, présentement. Je ne m'attends pas à ce qu'elle le devienne."

Il a fait remarquer que lorsque la Chambre des communes a voté en faveur d'un amendement constitutionnel pour modifier le nom de "Terre-Neuve" en "Terre-Neuve et Labrador", personne au Québec n'avait soulevé d'objection.

Jean Charest est le premier chef de gouvernement provincial que rencontre Danny Williams depuis son assermentation à titre de premier ministre de Terre-Neuve, il y a une semaine.

Par ailleurs, en ce qui concerne la construction d'un deuxième barrage sur la rivière Churchill, au Labrador, M. Charest a indiqué qu'il voulait donner un peu de temps à Danny Williams avant d'entreprendre des discussions sur ce mégaprojet évalué à 4 milliards $.



TRIBUNE LIBRE




TRIBUNE LIBRE

Le savant fou

Patrice Boileau
TRIBUNE LIBRE Le 11 novembre 2003

Carignan, le 10 novembre - Blotti dans son laboratoire secret, il manipule des éprouvettes et agite des élixirs pendant que bouillent à petits feux des mélanges douteux dans des fioles. Nul ne sait où veut en venir ce sinistre chercheur avec ses curieuses expériences. Il s'agit bien sûr du ministre canadien de l'Immigration Denis Coderre. Depuis que le député de Bourassa a décidé, le 3 novembre dernier, d'attirer un plus grand nombre d'immigrants francophones au Canada anglais, nous sommes en droit de nous questionner sur la lucidité de ce ministre libéral fédéral. Que cherche au juste le député de Bourassa par cette initiative? Ces francophones venus d'ailleurs ne sont pas des cobayes que l'on saupoudre ça et là en milieux anglophones afin de mieux mesurer le temps qu'il faudra pour les dissoudre. Car tous savent que l'assimilation des francophones hors Québec se fait souvent en une génération. Déjà, à la Commission scolaire du Sud-Ouest de l'Ontario, les employés francophones y travaillent fréquemment dans la langue de Shakespeare dès qu'il devient difficile de s'exprimer en français.

L'objectif du ministre Coderre d'augmenter le pourcentage d'immigrants francophones à 4.4% d'ici 2008 au Canada anglais est une perte de temps. Fixé à 3.1% en 2001, ce taux a depuis diminué. Ce n'est pas un hasard de voir le nombre d'inscriptions dans les écoles d'immersion chuter au Canada. Il y a longtemps que les Québécois savent que le bilinguisme est un leurre hors de leurs frontières. La très grande majorité des francophones qui s'établissent au Canada acceptent sobrement cette réalité: ils n'ont pas l'intention de combattre l'assimilation. Nous ne pouvons pas en dire autant des immigrants que Denis Coderre compte recruter dans la francophonie. Quel canular de mauvais goût! Le ministre fédéral de l'immigration sait-il qu'il peut être risqué pour ces gens d'exiger des services en français à certains endroits au Canada anglais? L'intimidation auprès des francophones qui maîtrisent mal la langue anglaise existe malheureusement là-bas. Rien à voir avec la situation vécue par les Anglo-québécois unilingues. Ceux-ci peuvent effectivement parader en toute quiétude au Québec sans parler un seul mot de français.

L'inconsience du député de Bourassa laisse pantois. Comment peut-il espérer ranimer la langue française hors Québec en recrutant quelques immigrants qui l'utilisent? Comment ose-t-il les sacrifier en les localisant par-dessus le marché dans des régions situées à l'extérieur de Toronto et de Vancouver? Déjà, à Montréal, selon l'Office québécois de la langue française, 47% des travailleurs immigrants utilisent plus souvent l'anglais au travail alors que 52% des travailleurs francophones sont tenus de l'employer... Ces pourcentages inquiétants prouvent que les immigrants qui s'expriment dans la langue de Molière, et qui sont soucieux de la préserver, doivent s'établir au Québec. C'est le seul endroit en Amérique qui peut encore offrir à leurs enfants un avenir en français. Bien que, 25 ans après l'adoption de la loi 101, mesure linguistique que la Cour suprême du Canada a torpillée en 1988, la langue française continue de perdre du terrain grâce aux actions concertées de groupes de pression confortablement établis au Québec. Si le ministre Coderre souhaite vraiment améliorer la situation des francophones de ce continent, il doit plutôt les aider à se débarrasser de leurs statut de minorité en sautant dans le train souverainiste. Il a quatre ans pour y réfléchir.





TRIBUNE LIBRE

JEAN CHRÉTIEN -- LE FAVORI DU CANADA

Me Martin Dion, avocat
Arrondissement Charlesbourg
Québec
TRIBUNE LIBRE Le 11 novembre 2003

Suite au départ imminent de Jean Chrétien de la scène politique canadienne, plusieurs se demandent ce que les Québécois retiendront de ses 40 ans de vie politique. Sans être en politique active et même affilié à un parti politique, je tiens à répondre à cette question car il nous arrive trop souvent de lire des énormités, pour ne pas dire des mensonges, sur les actions de ces francophones qui se rendent à Ottawa et deviennent de bons favoris au service du nationalisme canadien. En effet, à part les représentants du Bloc québécois, il faut reconnaître que ces francophones bénéficient des faveurs des nationalistes canadiens parce qu’ils acceptent de devenir de bons collaborateurs de leur nationalisme; et, au lieu de défendre les intérêts de leur propre peuple, s’activent plutôt à le DIVISER et à l’empêcher de parler d’une seule voix.

Ce qui m’incite aussi à vous écrire, c’est la lecture de certains commentaires de journalistes dont celui-ci, le 18 octobre dernier dans le quotidien de la Capitale nationale, à l’effet que le bilan que l’on peut tracer du règne de Jean Chrétien est «très positif» et qu’il aura «su répondre aux aspirations des Canadiens, y compris des Québécois». Avec politesse, face de tels propos, un regard objectif s’impose et des précisions sont nécessaires.

Je fais mien le commentaire, en date du 22 octobre dernier, de monsieur Bernard Landry, qui affirmait que monsieur Chrétien «a fait sa carrière politique sur le dos du Québec et il l’a montré de façon éclatante dans plusieurs circonstances». Nous aurions besoin d’un livre pour en retracer toutes les actions fautives mais retenons :

[A] Avec Pierre E. Trudeau de la fin des années 60 au milieu des années 80 :

(1) Fin des années 60 : l’abandon progressif de la thèse des «deux nations» par les partis politiques fédéraux (qui avaient commencé à revoir leur postulat) suite à la prise du pouvoir par ces francophones à Ottawa qui ont préféré se mettre au service du nationalisme de la majorité anglophone pour en avoir les votes et qui l’ont trompée en se faisant passer pour les interprètes des désirs des Québécois.

(2) Début des années 70 : l’utilisation de la Loi sur les mesures de guerre d’une manière injustifiée et scandaleuse pour détourner l’attention sur les revendications légitimes d’un peuple au lieu de trouver des solutions acceptables pour toutes les parties.

(3) Début des années 80 : le rapatriement unilatéral de la constitution en 1982 sans l’accord du Québec et ce, même si la Cour suprême le considérait «inconstitutionnel» et malgré les promesses faites lors du référendum québécois de 1980. Un travail de sape fait par des francophones dont les nationalistes canadiens se félicitent encore. Ces derniers sont conscients qu’il faut des Québécois pour diviser les Québécois et ils donnent volontiers leur vote à ces bons favoris qui se chargent du travail.

[B] De la fin des années 80 à aujourd’hui, à titre de chef du parti libéral et premier ministre du Canada :

(1) Fin des années 80 et début des années 90 : pour montrer où il se loge, soit au service du Canada, c’est-à-dire au service du nationalisme anglophone (le nationalisme canadien), il commence par travailler au sabordage des Accords du Lac Meech et de Charlottetown - ces minimums qui ne répondaient même pas aux revendications de la nation québécoise - et prouve ainsi qu’il est un bon francophone de service en mesure de travailler à la division des Québécois. En d’autres mots, un bon favori qui mérite les faveurs des nationalistes canadiens.

(2) Milieu des années 90 : une fois premier ministre du Canada, il ferme le Collège militaire de Saint-Jean, le seul endroit où les francophones peuvent suivre – dans leur langue et dans un milieu culturel qui est le leur - les cours offerts dans le but d’occuper un poste dans l’Armée canadienne. Aujourd’hui encore, la plupart doivent se résigner à s’expatrier dans une autre province et étudier dans une autre langue et loin des leurs. Une belle preuve de loyauté d’un premier ministre francophone envers le nationalisme des autres et un total mépris pour les francophones.

(3) Fin des années 90 à aujourd’hui : suite au résultat du référendum québécois de 1995 où 60% des francophones votent OUI pour que les choses changent et qui démontrent clairement que le statu quo est inacceptable, ce bon favori s’en tient au principe voulant que le Canada comprendra qu’il faut un francophone pour diviser les Québécois et que ces derniers sont plus susceptibles de voter pour un des leurs même s’il travaille avant tout pour les autres. Ainsi, il multipliera les preuves de sa loyauté envers le nationalisme canadien et s’appliquera à recruter des francophones qui font leurs preuves en ce sens, dont Stéphane Dion qui affirmait devant un parterre de nationalistes canadiens de l’Ontario qu’«il faut faire souffrir le Québec» pour qu’il plie et entre dans le rang. Le tout culminera avec la Loi sur la clarté qu’il présente comme une de ses plus belles contributions à la fortification de ce Canada de plus en plus unitaire et centralisateur dont la capitale Ottawa refuse même le bilinguisme officiel. Un Canada qui a maintenant un total mépris pour la nation québécoise et dont le dernier vote d’importance au Parlement canadien, sous la gouverne de ce premier ministre québécois sera, en octobre 2003, de faire rejeter une motion reconnaissant cette évidence que la nation québécoise forme une NATION.

Voilà donc en peu de mots les grandes étapes charnières de la contribution de Jean Chrétien. Toutes les autres actions fautives s’insèrent à l’intérieur de ces étapes et en constituent le prolongement. Alors, s’il a pu «répondre aux aspirations des Canadiens», c’est aux aspirations exclusives des anglophones et il a contribué au développement de leur nationalisme en combattant avec acharnement celui des Québécois. Lui qui aime se référer à Sir Wilfrid Laurier, confirme par ses actions ce que ce dernier affirmait en 1919 : «Un premier ministre canadien-français ne peut rien faire pour les siens à Ottawa». Nul doute qu’il a intégré cette donnée à son plan de carrière et il s’est dit que s’il ne pouvait rien faire pour les siens, autant en faire pour les autres qui font partie de cette majorité permettant en définitive son élection au poste de premier ministre du Canada. À cet égard, il est révélateur de lire ce que son successeur Paul Martin déclarait de lui à la Presse canadienne, le 10 mai 1990 : «Il a fait campagne pendant un an sur le dos du Québec en disant au Canada anglais qu’il n’y aurait pas de problème au Québec si l’Accord du lac Meech échouait».

En définitive, je crois qu’au-delà de la propagande canadienne, l’Histoire retiendra du personnage Jean Chrétien que, pour faire carrière et satisfaire ses ambitions politiques et son appétit de pouvoir, il aura fidèlement servi le nationalisme des autres - le nationalisme canadien - et il aura trompé, divisé et affaibli son propre peuple. En bon favori, la recherche des faveurs aura été le sel de ses repas et le seul astre qui aura illuminé sa route. Tous les Québécois devraient prendre le temps d’y réfléchir objectivement mais il est vrai que face à tant d’aberrations, on a tendance à se détourner et, avec l’indifférence des décrocheurs, à tenir moins rigueur à une personne qui se retire des outrances qui sont en sa nature.





TRIBUNE LIBRE

Un petit coup d'oeil en arrière avant de continuer à marcher

Mathieu Gauthier-Pilote
mathieu.g.p@videotron.ca
TRIBUNE LIBRE Le 11 novembre 2003

Avec une campagne unilingue française, nous sommes allés chercher environ 60% du vote des francophones, toutes origines ethniques confondues. C'est une victoire inestimable. C'est 10% de plus qu'au référendum de 1980! Nous pouvons maintenant prétendre parler au nom de la majorité des Québécois francophones, de souche québécoise ou d'adoption. La majorité d'entre vous êtes familiers avec les statistiques qui ont été publiées au sujet du dernier référendum. Voici un rappel de quelques points intéressants :

1. Chez les francophones, notre option passe haut la main chez les 18 à 55 ans, mais ne passe pas chez les plus vieux, nos parents (ou nos grand-parents) qui se voient toujours comme des Canadiens français du Québec dans une confédération sacrant l'égalité entre les Français et les Anglais.

2. Notre option ne passe pas chez les femmes. C'est un triste constat, considérant la proportion élevée de militantes dans nos rangs depuis les tout débuts du mouvement indépendantiste.

3. Notre option ne passe pas chez les autochtones, alors qu'ils ont tout à y gagner eux aussi selon moi. Aucune majorité au monde ne comprend la situation des cultures minoritaires mieux que nous. Que nous manque-t-il pour les rallier?

4. Les enfants de la loi 101 sont éduqués et très nombreux à être souverainistes, mais pas toujours pour les mêmes raisons que leurs parents. Les temps ont évolué depuis 1977. Le discours change et c'est tant mieux. Le connaissons-nous bien ce nouveau discours? Je crois que non.

5. Le champ de bataille se trouve encore et toujours sur l'île de Montréal, lieu de rencontre des francophones, des anglophones, des allophones, des nouveaux arrivants et des touristes...! Pour beaucoup de gens, Montréal, c'est le Québec. Pour d'autres, Montréal, c'est... le Canada! Pour les uns, les anglophones sont francophobes. Pour les autres, les francophones sont xénophobes...

6. Nous avons fait une percée chez quelques communautés culturelles : latino-américaine, sénégalaise, marocaine, algérienne, libanaise, syrienne, palestinienne, haïtienne, et vietnamienne. Malgré tout, la majorité de la population d'immigration récente vote contre notre idée d'un pays québécois.

7. Les anglo-montréalais, les anglophones originaires des autres provinces canadiennes et les différentes communautés culturelles intégrées à l'univers anglophone depuis une ou plusieurs générations ont peur de nous. Ils votent à plus de 90% contre ce qu'ils appellent la « separation ».

8. Les jeunes anglophones sont aujourd'hui très fortement bilingues. Ils nous comprennent lorsque nous parlons. Ils votent contre la séparation, mais pour des raisons qui n'ont rien à voir avec celles de leurs parents.

Notre défi

Le défi du mouvement indépendantiste est de faire augmenter de façon significative le vote chez les minorités non francophones, les autochtones, les femmes et les personnes âgées. Comment y arriver?

Je n'ai pas toutes les réponses bien sûr, mais j'ai quelques idées sur la question. Mon opinion est qu'il est plus que temps de faire une offensive à l'international en passant par le multilinguisme. Pour cela, il faut donner toute la place possible aux indépendantistes issus des communautés culturelles.

Je vous invite à lire les articles suivants sur le site Vigile : « Salomon Cohen : envers et contre tous » et « Pour en finir avec le vote ethnique » .

Aussi, très beau et touchant même, le poème de Marco Micone, « Speak What ».

L'augmentation de l'appui des non-francophones est à mon avis la clé d'une victoire retentissante à plus de 65% de la population totale du Québec. Pourquoi est-ce que je dis ça?

C'est mon opinion qu'il nous est impossible d'aller chercher plus de votes chez les francophones avec les mêmes arguments et contre les médias fédéralistes. Elvis Gratton est une cause perdue. En revanche, il y a plein de Khadir, de Razik, de Mouawad, de Arshadi, de Toussaint, de Nguyen, et de Diouf qui n'ont même jamais entendu nos arguments en faveur de l'indépendance nationale. Avec l'appui de dizaines de milliers de Québécois originaires de pays étrangers, nous serons plus convaincants et même, je dirais, plus convaincus nous-mêmes.

Les Québécois francophones qui votent « non » ont présentement une image très négative de notre option. Ils ont peur d'être identifiés à ce « nous » ethnique fabriqué par nos ennemis politiques avec l'aide des médias fédéralistes. Ils ne veulent pas s'identifier à un Québec qui n'est pas inclusif et ils ont bien sûr raison : nous non plus! Par contre, ils ont tort de nous juger moins ouverts d'esprit qu'eux. D'où tiennent-ils une idée pareille? Une propagande laissée sans réponse fait nécessairement des ravages.

Les Québécois qui n'ont pas de racines canadiennes-françaises comprennent mieux que quiconque le caractère universel de notre cause. Ils sont la preuve vivante que le Québec appartient à tous ceux qui veulent en faire partie. Avec leur point de vue unique, ils peuvent révéler le Québec aux autres avec des mots que nous n'avons pas.

Si nous augmentons le vote des non-francophones de façon significative, nous irons aussi chercher, indirectement, des dizaines de milliers de Québécois de souche, car la peur d'être perçus comme racistes n'existera plus. L'image négative du Québec qu'on leur a mise dans la tête s'évanouira comme un mauvais rêve. Ils comprendront alors, je l'espère, qu'un Québec français n'est pas un rejet des autres, mais une acceptation de soi qui est nécessaire pour s'ouvrir aux autres.

Notre cause est noble et juste. Qu'attendons-nous pour le dire au monde entier en allant parler à tous ces néo-québécois que nous ne connaissons presque pas et qui nous connaissent si mal?

Et maintenant, voici quelques propositions de mon cru pour que ces belles paroles se transforment en actions concrètes :

* Il faut faire une campagne référendaire multilingue, donc en français, espagnol, anglais, arabe, italien, grec, créole, vietnamien etc. « Vive la démocratie », « vive la liberté » et « vive la différence » se disent très bien dans toutes les langues humaines. Si les traducteurs coûtent cher dans la vie, ils ne coûtent rien lorsqu'ils offrent leurs services pour la bonne cause. Il suffit de les recruter.

* Nous devons organiser une campagne au ton festif, célébrant l'indépendance des peuples de la terre, un par jour, pour ainsi replacer notre cause dans sa perspective historique et universelle toute légitime. Lorsqu'ils viendront de partout sur Terre pour dire aux Québécois de se lever debout, notre travail sera beaucoup plus facile. Après tout, les festivals, c'est notre spécialité. Au dernier jour, le jour du vote, nous célébrerons notre propre indépendance. Qui osera nous la refuser alors?

* Je suggère que nous proposions une entente de partenariat économique et politique sérieuse non pas aux Canadiens anglais qui n'en ont rien à foutre, mais aux 10 peuples amérindiens et au peuple inuit. Ça risque de les intéresser beaucoup plus. Avec un peu de volonté, nous serions même capables de leur offrir une révolution tranquille sur un plateau d'argent.