
»» services de garde à 5 $
De 5$ à 7$ : Québec entend aussi indexer les frais de garde à partir de janvier 2005
Tommy Chouinard
Le Devoir vendredi 14 novembre 2003
Québec - Le gouvernement Charest revient sur son engagement électoral de maintenir les services de garde à 5 $ et augmente de 40 % la contribution exigée des parents, laquelle passera à 7 $ par jour à compter du 1er janvier 2004.
Québec entend aussi indexer les frais de garde à partir de janvier 2005. D'ici un an, le gouvernement souhaite revoir l'ensemble du soutien financier accordé aux familles afin, explique-t-il, de «respecter le choix des parents» et, notamment, d'aider les parents qui n'ont pas recours aux services de garde.
«C'est sûr que [cette hausse] me fait mal au coeur, mais c'est pour ça qu'on se dépêche de faire suivre ça d'une politique familiale réévaluée», a affirmé la ministre déléguée à la Famille, Carole Théberge, en conférence de presse hier, à la suite du dépôt de son projet de loi à l'Assemblée nationale. La ministre a fait valoir que le nouveau tarif représente «moins de 17 %» des coûts des services de garde, le reste étant financé par l'État.
Or le programme électoral du Parti libéral énonce clairement l'engagement de maintenir les services de garde à 5 $. «On s'est retrouvé, le 14 avril, devant une situation financière que personne ne soupçonnait», a expliqué Carole Théberge pour justifier la volte-face de son gouvernement. Elle a aussi rappelé que les services de garde, qui sont composés de 169 000 places actuellement, exigent des dépenses du gouvernement de l'ordre de 1,3 milliard de dollars cette année. Lorsque les 200 000 places seront complétées, il en coûtera 1,7 milliard annuellement.
Pour les parents, les dépenses en frais de garde augmentent de 520 $ par année pour chaque enfant. «On a fait du mieux que l'on pouvait à l'intérieur des finances que nous avons actuellement», a affirmé le ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard.
Québec engrangera 104 millions de dollars annuellement grâce à cette augmentation de deux dollars. «L'argent servira à développer de nouvelles places et à améliorer l'accès à ces services, puisque moins de la moitié des familles y ont accès présentement», a souligné Carole Théberge.
L'indexation des frais de garde devrait débuter en janvier 2005, comme le permet le projet de loi. L'augmentation sera fixée en fonction des coûts de système et de l'indice des prix à la consommation. «Pour qu'on n'ait pas à revivre le même scénario à tous les deux ou trois ans, le tarif de base sera indexé par règlement», a expliqué Claude Béchard.
Québec a décidé de faire une croix pour le moment sur une contribution modulée en fonction du revenu, qui aurait pu faire passer le tarif de 6 à 10 $ selon la situation financière des parents. Cette option n'est pas reléguée aux oubliettes pour autant. Lors du prochain budget du ministre des Finances, Yves Séguin, des mesures fiscales devraient faire en sorte de «rétablir l'équilibre» entre les parents moins nantis et ceux qui le sont davantage.
Avec le projet de loi déposé hier, Québec souhaite récupérer les places autorisées mais non concrétisées par les promoteurs - il y en aurait 2000 - et les redistribuer vers des services de garde en manque de place. Le gouvernement pourra aussi réaffecter des places consenties aux centres de la petite enfance (CPE) ou aux garderies privées. Il entend également s'assurer que les CPE augmentent leur capacité d'accueil, si les locaux le permettent, afin de créer de nouvelles places à moindre coût. Le projet de loi permet aussi aux garderies privées d'offrir des places à contribution réduite après entente avec le gouvernement. Un scénario mixte CPE-garderies privées est envisagé par le gouvernement pour les places qu'il reste à créer.
Québec élaborera par ailleurs une nouvelle politique familiale. «Nous voulons faire en sorte que la moitié des enfants qui ne se retrouvent pas dans les services de garde à contribution réduite et que les 35 % de parents qui font d'autres choix puissent avoir accès à l'aide financière gouvernementale. Il faut que nous ne laissions personne de côté et avoir une vraie politique familiale globale», a indiqué Claude Béchard. Des mesures de conciliation travail-famille feront partie de cette politique.
«Il s'agit d'un jour sombre pour les familles du Québec. Le gouvernement met fin à la belle époque des garderies», a lancé hier le député péquiste et critique en matière de famille, Jonathan Valois. Il a déploré le fait qu'aucune consultation parlementaire ne sera faite au Parlement concernant ce projet de loi. Le gouvernement estime que les consultations qui ont déjà été faites au cours de l'été suffisent. Ces consultations ont permis au gouvernement de faire un choix entre les trois scénarios envisagés pour le financement des services de garde, scénarios qui impliquaient tous une hausse des frais exigés des parents.
«Le Parti libéral trahit d'une façon radicale un de ses engagements électoraux les plus importants», a affirmé pour sa part le chef adéquiste, Mario Dumont. Comme le tarif vient d'être «déplafonné», ajoute-t-il, d'autres hausses de tarifs attendent les parents, selon lui. «Le gouvernement frappe sur la classe moyenne» et annule l'effet des baisses d'impôt qu'il promet aux parents pour l'année prochaine, a-t-il conclu.
«On est très déçu. Le réseau est blessé», a laissé tomber Hélène Potvin, de l'Association québécoise des CPE. Selon elle, le gouvernement pénalise les familles et ne propose rien d'autre pour l'heure afin de les aider. «Le Parti libéral n'a pas respecté sa promesse. C'est désolant», a-t-elle ajouté. La CSQ dénonce aussi la hausse de tarifs des services de garde et estime que le gouvernement a trompé les parents lors de la campagne électorale.

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"Une promesse électorale violée" :
Les CPE et l'opposition protestent d'une même voix
Michel Corbeil
Le Soleil vendredi 14 novembre 2003
Les libéraux de Jean Charest ont violé leur promesse électorale en haussant les places en garderie de 5 $ à 7 $, ont dénoncé d'une même voix les centres de la petite enfance et les partis formant l'opposition à l'Assemblée nationale.
Hier, quelques minutes après que la décision du gouvernement fut confirmée, seul le réseau des garderies privées a applaudi sans réserve le dépôt du projet de loi, même s'il consacre une hausse généralisée des tarifs.
Pendant que le PQ parlait d'un "jeudi noir" et que l'ADQ dénonçait une "vraie mascarade", la présidente de l'Association québécoise des centres de la petite enfance s'est dite "déçue" d'une annonce qui pourtant ne faisait pas de doute depuis quelques jours.
Hélène Potvin a rappelé la promesse électorale du PLQ de maintenir les places dites à 5 $, promesse qui valait pour toutes les familles. Elle s'est désolée que la loi "donne maintenant l'opportunité au gouvernement d'augmenter les tarifs en fonction des revenus des parents et des coûts de système" de l'ensemble du réseau de garde.
Elle s'est offusquée que la ministre Carole Théberge ait prétendu que le relèvement est justifié par le manque de places. "C'est le gouvernement actuel qui a reculé l'échéance pour de nouvelles places."
La présidente du regroupement comptant 986 garderies dans ses rangs, qui s'occupent de 164 000 enfants, a accusé Mme Théberge "de ne pas comprendre son réseau" lorsqu'elle avance que des places ne sont pas utilisées. Celles qui ont des places inutilisées sont "dans des CPE qui les ont demandées sans avoir l'autorisation de le faire".
Pour le critique du Parti québécois, Jonathan Valois, "les libéraux ont renié leur promesse. Depuis le dépôt du budget du ministre Yves Séguin, nous constatons que la famille ne fait pas partie de leurs priorités". Selon lui, la hausse ne constitue qu'une façon de renflouer de 100 millions $ les coffres de l'État, sans rien réinjecter dans les services de garde. "Cet argent sera la contribution des parents aux baisses d'impôts", a-t-il ironisé.
M. Valois s'est, entre autres, inquiété de la possibilité qu'il y ait transfert des places d'un établissement vers un autre. "Le gouvernement peut jouer avec les places. C'est une façon de faire rentrer le privé. Comme parti, nous nous assurerons que ces transferts (...) ne viennent pas vider les centres de la petite enfance."
Selon le chef de l'Action démocratique du Québec, "le PLQ a trahi de façon radicale un de ses engagements électoraux les plus importants". Il renie sa promesse en faisant valoir "que c'est une petite hausse de 2 $", a poursuivi Mario Dumont, "mais une hausse de 40 %, c'est spectaculaire".
À ses yeux, la législation permet à l'État de mettre la main sur une somme considérable, mais elle vient surtout "dessiner un escalier" pour des majorations qui ne manqueront pas de se produire, sauf, a souligné le chef adéquiste, en période électorale.
L'Association des garderies privées a tenu un discours tout autre. Son porte-parole, Sylvain Lévesque, s'est refusé à critiquer le PLQ d'avoir abandonné un engagement électoral. "Lorsqu'ils ont fait leur promesse, ils n'étaient pas au gouvernement et ils n'étaient pas suffisamment au courant du déficit de 31 millions $, effectuée l'an passé."
Pour M. Lévesque, la majoration était inévitable parce que l'État a trop tardé à donner la chance au secteur privé de développer des places. Un des éléments qui l'enthousiasme le plus, c'est justement la décision "d'ouvrir les portes aux garderies privées". Sa seule réserve, c'est que les 12 000 places qu'il reste à développer ne soient pas réservées au privé.
Le président de la Fédération des commissions scolaires du Québec, André Caron, s'est montré résigné devant la hausse des frais de garde. Il a rappelé que la possibilité d'un tel relèvement circulait depuis un bon moment. Il a suggéré que le gel de la contribution a coûté 400 millions $ sur cinq ans au système scolaire.
M. Caron a souligné que la préoccupation des commissions scolaires est que le tout ne débouche pas "sur un système administratif qui ne soit pas gérable". "Nous avons aussi souhaité que les nouveaux tarifs débutent en septembre pour correspondre au calendrier scolaire." Souhait accepté, a indiqué le ministère de l'Éducation. Pas moins de 160 000 places se trouvent dans les services de garde en milieu scolaire.
MCorbeil@lesoleil.com

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Garderies à 7 $ : Charest a dévoilé illégalement un document, affirme le PQ
Michel Corbeil
Le Soleil vendredi 14 novembre 2003
Les libéraux de Jean Charest ont enfreint la loi en distribuant un document dont la divulgation est interdite par la loi, prétend André Boisclair. Le leader du Parti québécois en Chambre demandera la tenue d'une enquête sur cette histoire.
Hier, le député de Gouin s'en est pris au gouvernement pour avoir fait distribuer une analyse remise au Conseil du trésor, en octobre 2001, lorsque le PQ était au pouvoir. Il s'agit d'un rapport rejeté par l'équipe péquiste, mais qui examinait la possibilité de doubler le coût des places en garderie, qui était alors de 5 $.
En entrevue, André Boisclair a indiqué qu'il exigera dès la semaine prochaine que la Commission d'accès à l'information se penche sur ce dossier. La loi prévoit que "les recommandations d'un membre d'un conseil exécutif au Conseil exécutif, au Conseil du trésor ou au Conseil des ministres ne peuvent être communiquées avant 25 ans".
M. Boisclair a indiqué que le rapport a été préparé par un sous-ministre. Il appartiendra à la Commission d'accès de déterminer si l'interdiction de divulgation s'applique au rapport.
La législation prévoit aussi qu'un organisme peut refuser de communiquer un avis pendant 10 ans, a poursuivi le député péquiste. Si les libéraux ont décidé que ce type d'avis n'est plus confidentiel, a-t-il enchaîné, que la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, "rende public l'ensemble des scénarios qu'elle a demandés dans le cadre du dossier de la réingénierie".
À l'Assemblée nationale, l'élu du Parti québécois a d'ailleurs lancé une flèche à Mme Jérôme-Forget. "Peut-elle s'assurer que les membres de son gouvernement, avant toute chose, commencent par respecter la loi de l'Exécutif et la Loi d'accès à l'information plutôt que de contribuer eux-mêmes au coulage de documents protégés par la loi ?"
Que l'analyse soit protégée ou non, M. Boisclair estime que la Commission d'accès doit enquêter parce que "tout cela dénote un sérieux malaise. Ce qui m'apparaît en cause, c'est l'institution et la liberté" des fonctionnaires de signer des réflexions qui ne se retrouveront pas sur la place publique.
MCorbeil@lesoleil.com

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Increase in daycare fees riles Quebec unions
Controversial bill also allows government to subcontract jobs to private sector
RhéAl SéGuin
The Globe and Mail Friday, November 14, 2003
Quebec PQ - The rage of Quebec's powerful labour movement poured onto Premier Jean Charest's government yesterday after the Liberals moved to increase the cost of public daycare and allow government jobs to be subcontracted to the private sector.
"This is truly black Thursday for the Quebec National Assembly," said Claudette Carbonneau, president of the Confédération des syndicats nationaux. "We are not just becoming a province like the others, we will be worse than the others."
The government announced that as of Jan. 1, parents will pay $7 a day for the popular universal daycare program, which currently costs $5.
The program, which was introduced in 1997, had become a symbol of Quebec's progressive approach to families and was the envy of many community groups across the country.
Quebec labour organizations called the measure another right-wing Liberal policy that threatens the social fabric of Quebec, and a concession to the demands of the private sector. Earlier this week, one labour leader promised that workers would "fight like pigs" against the government's policies, promising not just a war but "a nuclear war."
The junior minister for the family, Carole Théberge, said those on welfare will continue to pay a lower fee for daycare and get at least 23 free hours a week. Nonetheless, the increase will hit lower-income working families the hardest. A family with two children in daycare will pay nearly $1,000 more a year.
The Minister of Employment, Family and Social Solidarity, Claude Béchard, said the government had to either increase rates or cut services, even though the Liberals promised to maintain $5-a-day daycare during last spring's election campaign.
Without the increase, the government projected a deficit of $366-million for daycare by 2005-2006. The new measure will help save as much as $100-million a year on a program that costs taxpayers about $1.3-billion annually.
The government also tabled a bill yesterday that would make it easier for companies and public-sector services to subcontract work, a move condemned by labour leaders.
"It is a national disgrace . . . that paves the way for major confrontations in the upcoming [public sector] negotiations," said Henri Massé, president of the Quebec Federation of Labour.
The government introduced changes to Article 45 of the Quebec Labour Code, which protects salaries and working conditions of unionized employees whose jobs are subcontracted to another company. Under the proposed changes, a hospital or a manufacturer could subcontract part of its operations without having to transfer provisions of the collective agreement that protects the workers.
"We are not abolishing collective agreements," Labour Minister Michel Déspres said yesterday. "Collective agreements can be renegotiated as soon as the jobs are transferred."
Labour leaders say the government is trying to reduce the number of unionized workers in Quebec to a level that exists in other provinces. They contend that means public-sector jobs would be transferred to private companies, where a new collective agreement would have to be negotiated.
"This amounts to creating cheap labour," Mr. Massé said. "The government has sold out to business leaders."
According to Quebec's teachers federation, Centrale des syndicats du Québec, the government can expect a major fight on all fronts.
"All of this amounts to a major breach of the social contract in Quebec," said CSQ president Réjean Parent. "This is a government that has a biased approach in favour of the wealthy."
Changes to the labour code as well as the higher daycare fees follow other legislation aimed at reducing the number of collective agreements in hospitals, a move that will favour greater privatization of health-care services, critics say.

»» Jean Chrétien
Chrétien fait ses adieux
L'unité du parti et la défense des valeurs fondamentales du PLC au coeur du discours qu'il a livré aux militants
Joël-Denis Bellavance
La Presse vendredi 14 novembre 2003
Toronto - À quelques semaines de son départ de la politique, Jean Chrétien a tenté hier de tourner la page sur des années de querelles intestines en offrant son appui inconditionnel à son successeur, Paul Martin, et en invitant tous les militants libéraux à en faire autant à l'approche des prochaines élections fédérales.
Dans un long discours d'adieu prononcé devant près de 10 000 personnes réunies au Centre Air Canada, M. Chrétien a fait ce vibrant appel à l'unité afin de donner toutes les chances à son éternel rival, qui deviendra officiellement chef du Parti libéral ce soir, de mener les troupes libérales à leur quatrième victoire de suite.
"Mes amis, je transmets la direction de notre parti à un nouveau chef, à un nouveau premier ministre, à un grand libéral qui a grandement contribué à notre bilan, au bilan libéral, au bilan dont nous sommes si fiers", a lancé M. Chrétien sous les applaudissements nourris des militants libéraux.
"Bien que nous ayons accompli beaucoup de choses, il reste tellement de travail à faire. Paul Martin aura besoin de tout notre appui, de notre appui à tous. Et je peux assurer Paul du mien", a-t-il ajouté.
Cet appel à l'unité, lancé à la toute fin de son discours où il a fait le bilan des réalisations de son gouvernement depuis 10 ans, est intervenu quelques heures après que M. Martin eut vivement déploré la décision de M. Chrétien de proroger le Parlement jusqu'au 12 janvier sans d'abord le consulter. Cette décision est lourde de conséquences puisqu'elle a eu pour effet de tuer le projet de loi permettant à Paul Martin de déclencher des élections à partir du 1er avril, et lui laisse la délicate tâche de défendre le gouvernement libéral dans des dossiers controversés tel le scandale entourant le programme des commandites.
M. Martin aurait préféré que la Chambre des communes continue à siéger pendant au moins deux autres semaines afin de permettre notamment à la vérificatrice générale, Sheila Fraser, de déposer son rapport sur le programme des commandites qui éclabousse le gouvernement Chrétien depuis deux ans. Ce rapport, décrit comme "une bombe à retardement" dans les milieux libéraux, devait être déposé le 25 novembre. Il faudra maintenant attendre la reprise des travaux parlementaires au début de l'année, une fois que M. Martin sera premier ministre.
Dans son discours, M. Chrétien, qui a dirigé le Parti libéral pendant 13 ans, s'est permis d'offrir un seul conseil à Paul Martin: demeurer fidèle aux racines libérales défendues par tous ses prédécesseurs. "Dans ses moments de solitude, et il en aura, je le sais, je l'invite à se rappeler, comme je l'ai moi-même fait, comment les chefs successifs ont puisé de la force dans nos valeurs libérales. Je l'invite à se rappeler Laurier, King, Saint-Laurent, Pearson, Trudeau, Turner", a-t-il déclaré.
M. Chrétien s'est aussi permis de rappeler à son successeur les obligations dont il devra s'acquitter une fois qu'il sera premier ministre, au premier rang la reconnaissance juridique des mariages entre conjoints de même sexe, un dossier qui fait l'objet d'un renvoi devant la Cour suprême, qui divise les libéraux et qui pourrait être un des enjeux de la prochaine campagne électorale. "La société a bien changé au cours des 40 dernières années et elle continue de changer. Il faut évoluer avec elle. Nous sommes conscients qu'il faut s'occuper de la question des unions entre conjoints de même sexe parce que la Charte des droits constitue un précieux héritage pour les libéraux", a-t-il affirmé.
En faisant le bilan de ses réalisations, hier soir, M. Chrétien a souligné qu'il laisse à son successeur un pays plus uni que jamais, en bonne santé sur le plan économique. M. Chrétien s'est d'ailleurs longuement attardé à la question de l'unité nationale et de la lutte qu'il a menée contre le mouvement souverainiste au Québec. Rebâtir l'unité du pays après l'échec de l'accord du lac Meech en 1990 et la mince victoire du NON au référendum de 1995 a pris autant d'efforts et de temps que de redresser les finances publiques, a-t-il dit.
"Mais lentement, soigneusement, délibérément, nous avons pris les mesures nécessaires pour resserrer les liens qui unissent notre pays. Ce n'était pas facile de combattre les mythes entretenus pendant des années par ceux qui voulaient détruire le Canada. Mais le combat en valait la peine. Oui, mes amis, le combat en valait la peine", a-t-il affirmé.
Le premier ministre s'est dit particulièrement fier de l'adoption de la Loi sur la clarté, une initiative à laquelle Paul Martin s'est rallié sans enthousiasme et qui a permis, selon M. Chrétien, de "préserver l'avenir du Canada".
"Nous avons dit la vérité aux Québécois. Nous ne leur avons pas promis mer et monde. Nous n'avons pas louvoyé. Nous avons été francs et directs. Et nous avons bien gouverné. Aujourd'hui, comme libéraux, nous pouvons nous tenir la tête bien haute au Québec", a-t-il ajouté.
Sur un ton plus personnel, Jean Chrétien a dit avoir souffert parce qu'il défendait la vision du fédéralisme au Québec. "J'ai beaucoup souffert, ma famille a souffert, d'être vilipendé dans ma province natale, dans ma province que j'aime, simplement pour avoir défendu le Canada. (...) Cependant, même quand nous nous sentions bien seuls, nous avons tenu bon. Et je peux vous dire ce soir, mes chers amis, que rien ne m'apporte plus de satisfaction que de savoir que nous avons réussi au Québec. Que nous avons mérité le respect de la population québécoise. Que nous avons tourné la page et que nous pouvons travailler sur de vraies solutions aux vrais problèmes."
Cela dit, M. Chrétien a invité les libéraux à ne pas tomber dans la complaisance malgré les sondages favorables, au moment où l'Alliance canadienne et le Parti conservateur "accordent leurs violons".
"Les Canadiens doivent se méfier d'une droite qui fait passer les intérêts de Bay Street avant ceux de la rue Principale. (...) Les Canadiens doivent se méfier d'une droite qui souhaite réduire les impôts au détriment des services publics essentiels. D'une droite qui ne se soucie pas de réduire les déficits sociaux et environnementaux. (...) Mes confrères libéraux, si vous ne retenez qu'une seule chose de mes propos de ce soir, que ce soit ceci: ne perdons jamais notre conscience sociale."
Avant de prendre la parole, M. Chrétien a eu droit à une soirée d'hommage haute en couleur qui mettait en vedette des artistes du Cirque du Soleil, le chanteur Paul Anka, les pianistes de jazz de renommée internationale Oscar Peterson et Oliver Jones ainsi que le comédien et chansonnier Jean Lapointe, qui est aussi sénateur.
Durant cette soirée d'adieu, animée par Justin Trudeau, le fils de l'ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau, et la médaillée d'argent olympique Charmaine Crookes, une vidéo retraçant la longue carrière politique de M. Chrétien a été présentée.

»» Jean Chrétien
"Le suspense, c'est moi !"
Michel Vastel
Le Soleil vendredi 14 novembre 2003
Toronto - Drôle de congrès que les libéraux vivent là ! Ils devraient normalement brandir des pancartes, pourchasser les délégués dans les couloirs et les suites d'hôtel, négocier des ententes pour le deuxième tour. Et aujourd'hui, ils devraient célébrer le chef qui se retire.
Au lieu de cela, jeunes, femmes, aînés, autochtones veulent voir Paul Martin, lui serrer la main, lui poser des questions sur l'avenir. Quant à Jean Chrétien, il a fait un rapide tour de piste devant des salles à moitié vides. La seule question qui intéresse - encore !, c'est la date de sa démission. Comme si tout le monde avait hâte de passer à autre chose...
"Le seul suspense qu'il vous reste, c'est moi !" de dire celui qui ne sera plus chef du Parti libéral du Canada ce soir vers 19 h. Ramenant tout à lui-même, il joue avec la date de son départ comme si cela n'avait pas d'importance pour le Parti ni pour la gouverne des affaires de l'État. Manifestement agacé, Paul Martin a lâché : "La seule inconnue, vraiment, c'est que je ne sais pas quand est-ce que je vais devenir premier ministre." C'était bien résumer la situation, en effet !
Le vote de près de 4000 délégués libéraux, la quasi-unanimité des 450 000 membres du PLC, tout cela importe peu. "Le suspense, c'est moi !" Et il va durer jusqu'à mardi prochain, si le souverain daigne dire à Paul Martin quand il pourra lui succéder... Ou jusqu'au 12 janvier 2004. (C'est une bien drôle de date que le premier ministre a choisie là pour convoquer une nouvelle session du Parlement puisqu'elle coïncide avec le lendemain de ses 70 ans et l'ouverture du Sommet des Amériques à Monterrey. Le "petit gars de Shawinigan" a-t-il décidé de fêter ça au Mexique ?)
Plus sérieusement, si le premier ministre du Canada, comme moi, prenait le taxi entre l'aéroport et son hôtel, il aurait eu un choc hier matin. Jean Chrétien aime les chauffeurs de taxi car ils parlent à beaucoup de monde. Quand un visiteur arrive dans une ville, ce sont eux qui donnent le ton. C'est pourquoi, lorsqu'il briguait la succession de Pierre Trudeau, il avait organisé une grande réception pour tous les chauffeurs de taxi d'Ottawa.
Ces chauffeurs ont toujours un journal sur le siège du passager. Le mien, hier matin, me tendit une copie du Toronto Sun. Ce que je vis me renversa. Un sondage de SES Canada Research Inc., réalisé auprès de 1000 Canadiens la semaine dernière, administrait un véritable camouflet au premier ministre. Lorsqu'on leur demande en effet de nommer les trois plus grandes réalisations de Jean Chrétien, 51,1 % ne savent pas quoi répondre ! Et un autre groupe représentant 9,8 % de la population répond "Aucune"...
En fait, si ce n'était de son opposition à la guerre en Irak - 11 % des Canadiens considèrent que c'est sa plus importante décision - et de l'élimination du déficit - 8,9 % - , on se demande bien ce qu'il faudrait retenir de Jean Chrétien. L'unité nationale peut-être ? Seulement 4,4 % des Canadiens lui en savent gré !
Cela m'a rappelé ce que Paul Martin dit souvent de son père : "Il n'a peut-être jamais été premier ministre, mais il a fait bien plus que des premiers ministres..." À voir l'enthousiasme des militants à son égard et la tiède politesse qu'ils avaient à l'égard de Jean Chrétien, j'ai l'impression qu'on pourrait déjà dire cela de Paul Martin junior : "Avant d'être premier ministre, il en avait déjà accompli davantage qu'un premier ministre !" Il lui reste à faire davantage encore.
Les Canadiens interrogés pour le Sun, véritables ignorants, n'avaient certainement pas lu, ni entendu, le long discours que Jean Chrétien a lu hier soir. Un long bilan, complaisant comme il se doit, un peu larmoyant sur les "souffrances" que sa province lui infligea pour avoir défendu le Canada, et même généreux pour Paul Martin, à qui il a enfin promis son appui. Remarquez qu'il a aussi eu de bons mots pour John Turner, et de fort méchants pour Brian Mulroney, ce qui a quelque peu banalisé la chose.
Mais Jean Chrétien ne veut pas faire la somme de ses réalisations. Pour lui, son bilan se résume à une seule chose. Quand il a pris le pouvoir, il y a 10 ans, "les gens commençaient à penser sincèrement que le Canada était une cause perdue". Et 10 ans plus tard, après 10 ans de Jean Chrétien, ce qui réjouissait hier soir le premier ministre sortant, c'était "la fierté retrouvée des Canadiens (...). Je me sens honoré d'avoir eu l'occasion de jouer un rôle dans cette évolution".
Devrais-je vous parler du spectacle ? Je ne suis pas critique, mais je l'ai trouvé un peu ennuyeux, longuet, nostalgique à souhait avec ces artistes sortis de la retraite pour saluer un autre retraité. Et ontarien aussi, à moins que ce ne soit Canadian : on a même réussi à faire chanter Jean Lapointe en anglais ! Dans les pages culturelles d'un journal, on dirait que "le spectacle n'a pas levé".
Car le clou de la soirée, c'était Jean Chrétien, bien sûr. Pour l'occasion, on lui avait redonné le télésouffleur, qu'il maîtrisait avec quelque talent. Il a bien sûr trébuché sur quelques mots, mais c'était du Jean Chrétien après tout.
Comme le Parti libéral de Jean Chrétien est tellement mal organisé - ou tellement pauvre - qu'il n'était pas capable de fournir des lignes de téléphone en état de marche, je me suis précipité à mon hôtel pour terminer cette chronique et vous la transmettre. Bien m'en fit, cher lecteur. Le garçon d'étage qui me servit un en-cas dans ma chambre vit la télévision qui transmettait le discours de Jean Chrétien. Il me demanda si j'étais un libéral. "Non ! Non ! protestai-je. Je suis journaliste."
Et sans même regarder le pourboire que je lui tendais, l'homme dit simplement : "J'aime cet homme. Il dit ce qu'il pense..." Cela ferait une bonne épitaphe...
MVastel@lesoleil.com

»» Jean Chrétien
'Canada is my life,' PM says
Chrétien tells how he solved national malaise; gives warning to Martin
Robert Fife
National Post Friday, November 14, 2003
TORONTO - Jean Chrétien last night bid farewell to the party he led to three successive majority governments, telling more than 8,000 Liberals who gathered to celebrate his political career that "Canada is my life."
The Prime Minister pledged to help his successor, Paul Martin, who will be crowned as Liberal leader tonight. Despite their years as bitter rivals, he praised Mr. Martin as a "great Liberal."
Mr. Chrétien, 69, was fêted in a two-hour tribute in Toronto that featured a video of his lifetime, performances by jazz pianist Oscar Peterson and Montreal's Cirque du Soleil and songs from Canadian vocalist Paul Anka and Quebec crooner Jean Lapointe, whom Mr. Chrétien named to the Senate last year.
"From the bottom of my heart I want to thank the people of Canada for the confidence they have shown in me over so many years," Mr. Chrétien said as he sketched the triumphs of his long political life, from his days as a rookie MP under Lester Pearson to his time as Pierre Trudeau's right-hand man when they ushered in the Charter of Rights and Freedoms.
It was of his decade as Prime Minister that Mr. Chrétien spoke with the most passion and nostalgia, recalling his battles with Quebec separatists, his attempts to stop the rise of Western alienation and his elimination of the deficits that had haunted every government for decades.
"We were in a crisis, all right. The worst crisis that Canada had seen in more than half a century. A fiscal crisis. A national unity crisis. And even more troubling, a crisis of confidence," he said in a text of his speech.
When he swept to office in 1993, he said, Canada faced a $42-billion deficit, the International Monetary Fund was "knocking at the door" and interest rates and unemployment were above 11 %.
"That malaise went much deeper than the economy. The dice had been rolled on national unity. And Canada was on the brink of disaster, of falling apart. In Quebec, support for separatism was at its highest in history."
"Western Canadians were turning their backs on national parties for a narrow regional party. It's hard to believe now, but people were giving up -- actually giving up -- on the very idea of Canada."
Mr. Chrétien said he made the difficult decisions to cut deeply into social programs and the military in the early days of his government and then went on to implement tax cuts and restore spending on health care and other social initiatives in the final years. "As soon as we eliminated the deficit, our first priority was to make massive investments in education, in our young people, in their brains and in their capacity," he said.
He warned Mr. Martin, 64, that he will fail as prime minister if he abandons social Liberalism and dances to the tune of the rich and powerful who bankrolled his leadership campaign.
"Canadians should beware of those on the right who put the interests of Bay Street over the interests of Main Street. Canadians should beware of those on the right who put profit ahead of community, beware of those on the right who put the narrow bottom line ahead of everything else," he said. "My fellow Liberals, if you remember one thing that I say tonight, remember this: We must never ever lose our social conscience."
On Canadian unity, Mr. Chrétien, who fought and defeated the separatists in two Quebec referendums -- first as justice minister and then as Prime Minister -- said he leaves a country more united than ever.
In the aftermath of a razor-thin victory in the 1995 referendum, Mr. Chrétien brought in the Clarity Act, which forces any future separatist government to put a clear question to Quebecers in the event of another referendum.
Mr. Chrétien said the Clarity Act has secured the future of Canada and may be his greatest contribution to the nation.
"It wasn't easy," Mr. Chrétien said of the anger that swept Quebec and the political and business elites when he tabled the clarity bill in Parliament, including lukewarm support from Mr. Martin and his caucus supporters.
"All the pundits, the elites, thought we were crazy to take such a risk. But the people of Canada -- and the people of the province of Quebec in particular -- knew better," he said.
"Nothing gives me greater satisfaction than the knowledge that we have prevailed in Quebec."
Mr. Chrétien also spoke of the social liberalism he invoked in the latter of part of his mandate by introducing bills to legalize gay marriage, decriminalize marijuana, strengthen gun control and grant home rule and control over mineral rights to Canada's aboriginals.
On the international stage, Mr. Chrétien said he is proud of refusing to join the war in Iraq, championing the land mines treaty, the Kyoto environmental accord and the International Criminal Court, which the United States opposed.
"We have a solemn responsibility to speak to the world in our own voice -- an independent voice," he said. "My final message for you is simple. Trust Canadians. They are wise. They are generous. They care."
rfife@cns.canwest.com

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Qui est Paul Martin?
Paul Martin, cet inconnu
Pas facile de cerner les valeurs du nouveau chef libéral
Karim Benessaieh
La Presse vendredi 14 novembre 2003
Certains politologues l'estiment centralisateur et attaché aux valeurs sociales. D'autres croient qu'il pourrait faire la paix avec les provinces, mais qu'il est férocement conservateur.
Et Paul Martin, manifestement, n'a rien fait depuis un an pour éclairer les experts.
"Il est difficile à cerner puisqu'il ne s'est pas commis beaucoup, dit Réjean Pelletier, professeur en sciences politiques à l'Université Laval. Il n'avait pas à faire beaucoup de promesses puisqu'il était sûr d'être élu chef du parti."
Le service public Paul Martin s'est souvent défini comme un "pragmatique", justifiant les douloureuses compressions budgétaires jusqu'en 1998 par la nécessité de sauver le filet social canadien. Pour le politologue François Pierre Gingras, de l'Université d'Ottawa, cette explication tient la route.
"Je ne suis pas un groupie de Paul Martin, mais on ne peut pas exclure qu'il soit en politique pour rendre service à la société canadienne, explique-t-il. Il n'a aucun besoin de la politique pour s'enrichir, il est indépendant de fortune."
En 1996, raconte le professeur, il a eu l'occasion de rencontrer et interviewer celui qui occupait alors les fonctions de ministre des Finances. Il lui a demandé la raison de son implication en politique. "Il m'a répondu: Moi je suis venu en politique essentiellement pour préserver les acquis de mon père, les acquis sociaux, le filet de sécurité sociale."
"C'est bien entendu un pragmatique, mais s'il a cette vision, ça le met dans la lignée des grands premiers ministres, les Mackenzie King, Louis Saint-Laurent, Wilfrid Laurier", estime M. Gingras.
Foutaises, rétorque sans détour l'économiste Léo-Paul Lauzon. "Je sais bien que je ne suis pas une 100 watts, mais je ne suis pas une mouche à feu non plus. Il a coupé dans les programmes sociaux pour le bien des gens? Il y avait d'autres moyens. Le Canada est un pays riche qui a connu une croissance économique jamais vue depuis la Deuxième Guerre mondiale. On aurait pu procéder autrement."
En réduisant la limite de cotisation aux REER, en imposant un impôt minimum pour les entreprises et en combattant l'évasion fiscale, par exemple, le professeur Lauzon estime qu'on aurait trouvé la marge de manoeuvre financière nécessaire. "Mais regardons ce que Paul Martin est, ce qu'il fait dans la vie, ce qu'il a fait comme ministre des Finances. C'est un gars de droite, un multimillionnaire qui a des entreprises, qui s'adonne à tour de bras à l'évasion fiscale dans des paradis fiscaux... On va me dire que c'est un homme de centre gauche?"
Dans la tradition libérale Oui, Paul Martin est plus à droite que Jean Chrétien, mais il demeure tout de même dans la tradition du Parti libéral du Canada, analyse Jean-Herman Guay, politologue à l'Université de Sherbrooke. "Je surprends toujours tout le monde quand je dis ça, mais le Parti libéral a toujours été, malgré son discours, un parti de gauche. C'est un parti qui a été très interventionniste dans l'économie et ce, depuis les débuts de la confédération. Et M. Martin apparaît, lui, comme la droite du Parti libéral."
Tous s'entendent pour prédire que Paul Martin devra rapidement trouver une façon de se démarquer du gouvernement Chrétien. Mais l'équation sera difficile à résoudre, croit Réjean Pelletier. "Il doit se démarquer et incarner le changement. Mais s'il laisse de côté un très grand nombre de ministres, il va y avoir de la grogne."
"Il ne faut que ça apparaisse comme le quatrième mandat de la même gang, ça, c'est clair, ajoute M. Guay. Que ce soit par son équipe, son discours, son type de leadership, son attitude, il va falloir qu'il apparaisse comme nouveau. Le goût de nouveauté est bien ancré partout au Canada."

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Les défis de Paul Martin
Un homme et son équipe
Joël-Denis Bellavance et Vincent Marissal
La Presse vendredi 14 novembre 2003
Ottawa - Paul Martin et son entourage préparent minutieusement, depuis près de 15 ans, le jour où ils prendront les commandes du gouvernement à Ottawa. Rien n'a été laissé au hasard tout au long de ce parcours sinueux qui mène jusqu'au 24 Sussex.
Neuf jours après l'annonce du premier ministre Jean Chrétien qu'il quitterait la politique au plus tard en février 2004, Paul Martin, redevenu simple député de LaSalle-Émard, a réuni ses proches collaborateurs à la maison de campagne de Gatineau de David Herle, un de ses fidèles compagnons depuis près de 20 ans, afin de discuter de son plan pour obtenir ce qu'il convoitait tant depuis 1990: le poste de chef du Parti libéral du Canada.
Tout le monde y était: David Herle, Terrie O'Leary, Elly Alboim, Mike Robinson, Richard Mahoney, Ruth Thorkelson, Tim Murphy, Brian Guest, Scott Reid, John Webster, John Duffy, Karl Litter, Dennis Dawson et Pietro Perrino.
Son équipe, que l'on décrit tricotée serrée, agit depuis lors comme le bureau du premier ministre en attente d'exercer le pouvoir. La grande majorité des membres de cette équipe sont d'ailleurs avec lui depuis la première course au leadership.
Du groupe, Terrie O'Leary et David Herle, qui se sont rencontrés au congrès libéral de 1982 lorsqu'ils faisaient partie des jeunes libéraux et qui sont maintenant conjoints de fait, sont incontestablement les plus proches de Paul Martin.
En fait, dès le lendemain de son congédiement comme ministre des Finances, M. Martin et sa femme Sheila les ont invités à prendre le petit-déjeuner au restaurant Nate's Deli, de la rue Rideau à Ottawa, pour discuter de la suite des choses.
En juillet 1997, après la deuxième victoire électorale des libéraux, ce sont Terrie O'Leary et David Herle qui ont convaincu Paul Martin, durant une rencontre dans un café de Montréal, que l'heure était venue de remettre sur pied son organisation en prévision d'une éventuelle course à la direction puisque tout indiquait à l'époque que Jean Chrétien ne solliciterait pas un troisième mandat.
La garde rapprochée de Paul Martin est majoritairement anglophone, une faiblesse dont le principal intéressé est conscient. Il tente depuis plusieurs mois de recruter des francophones, un effort qui a connu un succès mitigé jusqu'ici.

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Les défis de Paul Martin
PAUL MARTIN EN CHIFFRES
Joël-Denis Bellavance
La Presse vendredi 14 novembre 2003
65 Âge de Paul Martin lorsqu'il deviendra premier ministre.
15 Le nombre de ses années en politique.
42 milliards Le déficit qu'a éliminé Paul Martin après quatre ans à la tête du ministère des Finances.
2 Le nombre de ses tentatives pour devenir chef du Parti libéral.
12 Paul Martin deviendra le 12e chef du Parti libéral depuis 1867.
21 Paul Martin deviendra le 21e premier ministre du Canada depuis la confédération.
11 millions La somme récoltée par Paul Martin durant la campagne au leadership.
700 millions La valeur estimée des avoirs de la famille de Paul Martin.
9 Le nombre d'années comme ministredes Finances.
91 Le pourcentage d'appui des délégués libéraux choisis pour voter au congrès libéral qu'a obtenu Paul Martin.
3 Le nombre d'enfants (Paul William, James Robert et David Patrick).
0 Le nombre de petits-enfants.
BIOGRAPHIE
1938
Naissance de Paul Martin le 28 août à Windsor, Ontario
Son père, Paul Sr, député et ministre, sera considéré comme l'initiateur du filet social au Canada.
1958
En janvier 1958 et en avril 1968, Paul Martin père se présente à la direction du Parti libéral du Canada. Il est battu la première fois par Lester B. Pearson. La deuxième fois, il subit une défaite aussi cuisante qu'inattendue, récoltant une maigre proportion de 11% des voix face à un jeune politicien charismatique, un certain Pierre Elliott Trudeau.
1965
Paul fils épouse Sheila Ann Cowan le 11 septembre. Ils auront trois enfants : Paul, James et David.
Diplômé de l'École de droit de l'Université de Toronto, après avoir également étudié en philosophie et en histoire au Collège St.Michael de la même institution.
1970
Déménage au Québec dans les années 70.
Travaille d'abord chez Power Corporation, puis devient président de la Canada Steamship Lines, en 1974, qu'il achètera de Power pour 180 millions en 1981.
1988
Élu pour la première fois à la Chambre des communes, comme député de LaSalle-Émard.
1990
Candidat dans la course à la direction du Parti libéral, il finira deuxième de cinq candidats, derrière Jean Chrétien, le 23 juin. Il recueille 1175 votes, loin derrière les 2652 de Chrétien.
1993
Décès à Windsor de son père Paul, le 14 septembre. Âgé de 89 ans, il succombe à une crise cardiaque. Moins d'un an plus tard, décès de sa mère Eleanor (surnommée Nell) quatre jours après sa prestation de serment comme ministre des Finances.
1997
Dépôt du premier budget excédentaire au Canada depuis les années 70. Quatre ans plus tôt, Paul Martin avait hérité d'un déficit annuel de 42 milliards.
1999
Devient le 25 septembre le premier président du G20, un groupe composé des pays du G7 et de différentes économies de marchés émergents.
2002
Limogé du cabinet en juin. Quelques jours après avoir indiqué publiquement qu'il réfléchissait à son avenir, Paul Martin apprend son congédiement... en écoutant la radio.
En août, Jean Chrétien annonce sa retraite politique pour février 2004 au plus tard.
2003
Annonce officiellement le 6 mars sa candidature au poste de chef du PLC. Il devient le deuxième candidat, après Sheila Copps. Le lendemain, le ministre des Finances John Manley fait de même il se retirera cinq mois plus tard en concédant la victoire à Paul Martin.
Obtient en septembre 91% d'appuis du millier de délégués choisis par les membres du PLC, en prévision du congrès de la mi-novembre.
Élu chef du Parti libéral le 14 novembre 2003

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Les défis de Paul Martin
Les syndicats, eux, se méfient
Karim Benessaieh
La Presse vendredi 14 novembre 2003
Étroitement associé à une décennie de compressions budgétaires, perçu comme plus proche des milieux d'affaires que Jean Chrétien, Paul Martin n'a de toute évidence pas la cote auprès des syndicats.
"Il a eu son déficit zéro, mais on peut lui accorder des zéros sur plusieurs tableaux, lance tout de go Luc Desnoyers, directeur québécois des Travailleurs canadiens de l'automobile et vice-président de la Fédération des travailleurs du Québec. Pour la justice sociale, parce qu'il y a beaucoup plus de pauvres et de banques alimentaires et beaucoup moins de logements sociaux."
Pour M. Desnoyers, l'accession de Paul Martin au poste de premier ministre ne changera pas grand-chose à la gouverne de l'État. "C'est lui qui a dirigé l'économie du pays les 10 dernières années. Son déficit zéro a été réalisé avec les surplus de la caisse d'assurance-emploi, de l'argent qui aurait dû aller aux travailleurs."
Le dossier des surplus de la caisse de l'assurance-emploi hérisse également Claudette Carbonneau, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN). "Ce qu'il a fait là, ça été absolument dramatique. 53 % des personnes qui cotisent à l'assurance-emploi se voient refuser des prestations quand elles se retrouvent au chômage. C'est non seulement très injuste, mais ça dénature même l'idée d'un programme assurantiel."
Selon la présidente de la CSN, M. Martin reste associé à des périodes "sombres" pour les travailleurs, alors que les compressions budgétaires entraînaient une baisse radicale des transferts vers les provinces. Du coup, elle s'inscrit en faux contre une certaine perception de l'ex-ministre, que certains voient comme un conservateur sur le plan financier attaché aux missions sociales de l'État.
"Je rappelle que les coupures de transfert ont touché des missions éminemment sociales, précise Mme Carbonneau. C'est le système de santé qui a écopé, cela a été l'occasion d'un certain étouffement des systèmes de sécurité de revenu à l'égard des assistés sociaux. Ç'a été une dégradation des sommes injectées dans l'éducation postsecondaire."
Au lieu d'affecter la moitié des surplus budgétaires à des réinvestissements dans les programmes sociaux, M. Martin a privilégié le remboursement de la dette et des baisses d'impôts dans une proportion de 90 %, accuse-t-elle. "Ce que j'appréhende, c'est qu'il y ait peu d'investissements dans le social et davantage du côté de la dette et des baisses d'impôts. Ce sont toutes des mesures pour moi qui ont tendance à détricoter une société et à atteindre ses éléments de solidarité sociale et de partage de la richesse."
Président du Congrès du travail du Canada, Ken Georgetti se demande lui aussi quel Paul Martin les Canadiens verront dans le siège de premier ministre. "Allons-nous avoir le garçon qui a grandi à Windsor, le député de LaSalle-Émard, ou le haut cadre de Power Corporation et ancien propriétaire de la Canadian Steamship Lines?"
M. Georgetti se dit peu impressionné par le bilan financier de M. Martin, estimant que la famille canadienne moyenne est dans une situation plus précaire qu'il y a 10 ans. "Je ne crois pas que la cote AAA sur les obligations soit le meilleur test pour juger de l'efficacité de M. Martin. J'espère avoir l'occasion de lui rappeler qu'on ne voit pas beaucoup de livres d'histoire écrits sur le fait qu'un tel ait rééquilibré le budget, éliminé le déficit ou obtenu une cote AAA. L'héritage d'un leader, c'est comment la société a profité de son leadership, comment il a redistribué la richesse."
À la FTQ, on a choisi de laisser la chance au coureur avant de se prononcer. "M. Massé préfère attendre de voir M. Martin à l'oeuvre avant de faire des commentaires, a précisé un porte-parole. Pour l'instant, on va passer notre tour."

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Les défis de Paul Martin
RELATIONS OTTAWA-QUÉBEC :
La lune de miel pourrait être de courte durée
Mario Cloutier
La Presse vendredi 14 novembre 2003
Québec - L'arrivée de Paul Martin à la tête du pays provoquera une belle éclaircie au Québec, plus particulièrement en Estrie, où le futur premier ministre fédéral et son homologue québécois, Jean Charest, sont pratiquement voisins.
Les météorologues politiques prédisent une nouvelle ère Québec-Ottawa grâce au ton conciliant de Paul Martin. Son stratège québécois, Dennis Dawson, prédit carrément un "changement d'attitude vis-à-vis du Québec".
Les dossiers à incidence financière réduite, comme les jeunes contrevenants et les congés parentaux, devraient se régler au téléphone désormais, pense le sénateur Jean-Claude Rivest, mais le déséquilibre fiscal, que n'a jamais reconnu Paul Martin, restera un os difficile à digérer pour le gouvernement Charest.
"M. Martin peut leur faire très mal s'il y a un ralentissement économique à Ottawa. Le gouvernement du Québec risque d'être très dépendant des décisions fiscales qui vont être prises à Ottawa et ça ne peut pas se régler sur le bord du lac Memphrémagog", explique l'ancien conseiller de Robert Bourassa.
Contrairement à son prédécesseur, assure-t-on, Paul Martin n'aime pas les conflits. Avec Jean Charest, il devra démontrer toutefois que des gouvernements fédéralistes à Ottawa et à Québec peuvent faire avancer les choses plus vite.
"Les affrontements son inévitables dans une fédération, pense l'ex-conseiller libéral, John Parisella, mais ils auront lieu dans un contexte où l'on sera en mesure de trouver des solutions, des compromis. M. Martin va tenir à ses positions, mais il va montrer de la souplesse."
L'organisateur Dennis Dawson va plus loin. Il reprend au profit de Paul Martin la formule de Jean Charest quand l'ancien chef conservateur a quitté Ottawa et a "choisi le Québec".
"M. Martin est un Québécois, sensible au Québec, souligne-t-il. Il a choisi d'habiter au Québec et d'y faire ses carrières en affaires et en politique. Il a fait le choix de reconnaître ce qu'est le Québec. Il est très près des milieux économiques de Montréal et de Québec."
M. Dawson met sur le compte de la solidarité ministérielle l'appui passé de Paul Martin à la loi sur la clarté référendaire. Il a appuyé Meech, préfère-t-il se souvenir. Et sa première décision, une fois assuré de la victoire au PLC, a été de rencontrer les premiers ministres des provinces.
Paul Martin et la caste
Même s'il n'a rien d'un dogmatique et tout d'un pragmatique, insiste toutefois Jean-Claude Rivest, il ne faut pas s'attendre cependant à de grands changements d'orientation politique avec Paul Martin.
"Il ne faut pas oublier qu'il y a une osmose entre Paul Martin et la haute fonction publique fédérale. Il appartient à cette caste. Il est très près des choix qui se font là où ça compte, au Conseil privé et au ministère des Finances", note-t-il.
John Parisella confirme: "Ce n'est pas parce qu'un premier ministre est plus conciliant qu'il va abandonner ses juridictions et ses prérogatives."
Persuadée que la fédération est irréformable, l'opposition péquiste salive déjà des tiraillements à venir entre Québec et Ottawa.
"Il ne faut pas oublier que Jean Charest a été l'adversaire de Paul Martin. Autant en 1993 que 1997, il a tiré à boulets rouges sur les deux livres rouges", indique le député de Mercier, Daniel Turp, qui, en tant que député du Bloc à Ottawa, a déjà côtoyé M. Martin.
Il faut s'attendre à quelques bras de fer, selon lui. "Paul Martin ne cédera pas un pouce. Il ne reconnaît pas le déséquilibre fiscal. C'est un centralisateur", dit-il.
La liste des candidats de Paul Martin au Québec en prévision des prochaines élections fédérales sera déterminante pour les relations fédérale-provinciale, ajoute M. Rivest. S'agira-t-il de fédéralistes orthodoxes, seront-ils proches du PLQ?
"Avec Martin, pour la première fois depuis fort longtemps, il y a une proximité entre les deux partis et les deux caucus", estime le sénateur.
Mais Daniel Turp serait étonné de voir le prochain premier ministre retirer son portefeuille à Stéphane Dion. "Pourquoi le ferait-il? demande-t-il. Ils sont sur la même longueur d'onde".
Mis à part le déséquilibre fiscal, l'intention de Paul Martin de collaborer davantage avec les municipalités allume déjà un voyant rouge à Québec.
Le ministre des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, a déjà indiqué que le Québec saura "se tenir debout" devant de nouvelles intrusions fédérales.

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Les défis de Paul Martin
L'ami des Américains
Washington attend le nouveau leader avec impatience
Alexandre Sirois
La Presse vendredi 14 novembre 2003
Washington - Lorsque Paul Martin deviendra officiellement le leader du Parti libéral du Canada, certains pousseront un soupir de soulagement à Washington. Dans la capitale américaine, on est convaincu que les relations avec Ottawa, particulièrement orageuses au cours de la dernière année, prendront rapidement du mieux.
On a tellement parié sur l'embellie à venir que certains dossiers ont été mis sur la glace par Washington jusqu'à la prise de pouvoir de M. Martin. De telles décisions ont été prises "lorsque ça a été clair qu'il briguerait le leadership du Parti libéral", indique Christopher Sands, membre chevronné du Projet Canada au Centre d'études stratégiques et internationales, un institut de recherche américain renommé.
C'est que, depuis l'arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche, les relations entre Ottawa et Washington se sont détériorées. Le président américain et le premier ministre canadien, Jean Chrétien, ont rarement été sur la même longueur d'onde. Leurs rapports, souvent conflictuels, se sont envenimés quand le Canada a refusé de cautionner l'intervention américaine en Irak.
M. Martin, dans une entrevue au New York Times publiée le mois dernier, a dit vouloir que les relations entre les deux pays s'améliorent malgré certains différends. Ses remarques ont été entendues. L'ancien ministre des Finances canadien a déjà une très bonne réputation dans la capitale américaine, y compris au sein de l'administration Bush. Et il sera accueilli à bras ouverts, estiment les experts.
Dans une classe à part
La Maison-Blanche se méfie de la plupart des membres du cabinet de Jean Chrétien. M. Martin a cependant "toujours été dans une catégorie un peu spéciale, distincte", explique M. Sands. On le perçoit comme "quelqu'un de bien" et on garde de très bons souvenirs de son passé de grand argentier canadien.
"Pour deux raisons: l'une parce qu'étant ministre des Finances, il s'occupait des questions économiques qui étaient très importantes sous Clinton et qui le demeurent. Deuxièmement à cause de la façon dont il faisait son travail. Il travaillait toujours très fort pour rassembler les autres en évitant de trop mettre l'attention sur lui-même", affirme le spécialiste.
M. Martin serait même parfois venu à la rescousse de l'ancien secrétaire américain au Trésor, Paul O'Neill. L'homme avait le don de se mettre dans l'embarras au cours de ses sorties publiques. Quand le futur chef du Parti libéral du Canada l'accompagnait lors de rencontres avec les journalistes, il lui arrivait de répondre aux questions destinées à son homologue pour lui éviter de commettre des gaffes.
Le politicien américain, ainsi mis sur la bonne voie, n'avait qu'à renchérir. "On s'en est rendu compte" à Washington, indique M. Sands. Il ajoute que M. Martin a été aussi amical avec le secrétaire au Trésor républicain qu'avec ses prédécesseurs démocrates, ce qui a également été remarqué.
Se comprendre
Le directeur du centre d'études canadiennes à l'Université Johns Hopkins de Washington, Charles Doran, affirme aussi que l'expérience de ministre des Finances de M. Martin est considérée comme un atout majeur dans la capitale américaine.
"Je pense que Paul Martin est perçu comme quelqu'un qui est familier avec la communauté des gens d'affaires et avec les gens de cette administration. On a l'impression que ses valeurs seront les bonnes en ce qui concerne les négociations à venir au sujet de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Son intérêt pour l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), son intérêt en matière de commerce... Ce sont des choses qui sont perçues très favorablement ici", dit M. Doran.
Selon l'expert, même si le Parti libéral du Canada s'apparente beaucoup plus au Parti démocrate qu'au Parti républicain, la bonne entente est possible. Il estime que l'idéologie ne détermine pas la nature des relations entre les chefs d'État. Jacques Chirac et George W. Bush sont tous deux conservateurs. Pourtant, leur antipathie est de notoriété publique.
"Ce qui est nécessaire, c'est une capacité de comprendre les politiques de l'autre, même si l'un des deux n'est pas en mesure d'être totalement d'accord, affirme M. Doran. De pouvoir exprimer ses différends d'une façon qui ne provoque pas l'irritation et de soutenir avec force les politiques de l'autre qui peuvent être soutenues, parce que nous sommes tous dans le même bateau."
Attention aux attentes
Déjà, a-t-on indiqué à La Presse, "les gens qui travaillent avec le Canada" à Washington sont en contact avec l'équipe de M. Martin. Tous s'attendent à un changement de ton. C'est d'ailleurs ce qui pourrait jouer un tour au prochain leader libéral. Les attentes sont très élevées.
M. Doran suggère à M. Martin de faire preuve de réalisme. Le politicien libéral ne pourra pas satisfaire entièrement les Américains du jour au lendemain. "Par exemple, il y a des questions de ressources qui empêcheront de rapidement modifier des choses. Le budget de la Défense du Canada a augmenté de 6 % l'an dernier. Mais il avait chuté, depuis 1993, au fond du baril parmi les pays de l'OTAN, à la fois en termes de pourcentage du produit national brut consacré à la Défense et en termes de dépenses pour l'équipement. Il est important que ça change, mais ça prendra un certain temps", dit-il. Sans compter l'existence de "contraintes" liées à certaines politiques du Parti libéral, dont sa position sur la guerre en Irak, que M. Martin a soutenue.
M. Sands pense lui aussi que les attentes sont excessives, tant au Canada qu'aux États-Unis. Il croit par ailleurs que les Américains devront mettre la pédale douce pour ne pas nuire au prochain chef du Parti libéral. "Autrement, cela pourrait le mettre dans une position difficile", estime-t-il. Il rappelle que les Canadiens ont reproché au premier ministre conservateur Brian Mulroney d'être trop proche du gouvernement américain.
Selon l'expert, cultiver des liens solides avec les États-Unis peut aussi comporter certains inconvénients. "Vous voulez une bonne relation, mais vous ne voulez pas une grosse embrassade, dit M. Sands. Parce qu'on pourrait percevoir qu'il pourvoit trop aux besoins américains et qu'il ne défend pas assez les intérêts canadiens."

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Les défis de Paul Martin
Le miroir aux alouettes
Le Canada va continuer sa fuite en avant jusqu'à la prochaine crise constitutionnelle
Joseph Facal
L'auteur fut ministre dans les gouvernements Bouchard et Landry. Il est maintenant professeur aux HEC Montréal.
La Presse vendredi 14 novembre 2003
Dans l'état actuel des choses, Paul Martin permettrait aux libéraux fédéraux de réaliser des gains aux dépens du Bloc québécois. C'est donc dire que de nombreux Québécois allergiques à tout ce que Jean Chrétien incarne pensent que Paul Martin, lui, mérite leur confiance.
J'y vois deux explications. Le flou entretenu par Paul Martin sur ses intentions fait de lui un canevas vierge sur lequel une partie de l'électorat vient peindre ses propres désirs. Aussi, à l'inverse d'un Jean Chrétien qui semble s'épanouir dans la confrontation, l'image plus conciliante de M. Martin réveille chez bien des Québécois, à défaut d'un illusoire renouvellement du fédéralisme, l'espoir, couplé avec la défaite péquiste, d'une ère de moindre tension entre Ottawa et Québec. Je prédis que le ton baissera, mais que la lune de miel sera de courte durée.
Paul Martin aura en effet été, avec Jean Chrétien et Stéphane Dion, l'un des trois maîtres d'oeuvre d'une stratégie globale de centralisation des pouvoirs à Ottawa, de rétrécissement de l'autonomie de toutes les provinces et, du coup, d'affaiblissement marqué d'un fédéralisme authentiquement respectueux de ses composantes. Le Québec, lui, fut en outre l'objet de mesures particulières afin que les fédéralistes ne revivent plus les affres du soir du référendum du 30 octobre 1995. Trois cibles sont dans le viseur d'Ottawa depuis ce temps: la capacité du Québec de faire des choix différents de ceux d'Ottawa, l'identité québécoise et l'autonomie de nos institutions démocratiques.
Servi par une conjoncture économique exceptionnelle, Paul Martin a en effet assaini les finances publiques fédérales par des coupes profondes et unilatérales dans les transferts aux provinces, et en maintenant les taux de cotisation à l'assurance emploi à des niveaux très supérieurs à ce qui était requis tout en réduisant son degré de couverture. Les mirobolants surplus budgétaires ainsi obtenus ont donné au gouvernement central, depuis 1997, les moyens d'envahir avec impudence les juridictions provinciales, comme si le partage des pouvoirs prévu dans la Constitution n'existait plus.
Cette centralisation accélérée fut facilitée par un déséquilibre fiscal planifié au profit d'un gouvernement central qui lève plus d'impôts que ne le justifient ses responsabilités, et qui asphyxie des gouvernements provinciaux en charge des secteurs dont les coûts explosent, mais qui ont des ressources fiscales beaucoup plus réduites. À l'encontre de toutes les preuves empiriques disponibles, Paul Martin continue à nier l'existence de la chose.
Au plan identitaire, comme la force du sentiment d'appartenance au Québec est le déterminant le plus fort de l'appui au projet souverainiste, Ottawa a entrepris depuis 1995 de l'affaiblir par un déferlement de propagande canadienne massive et souvent loufoque. Parallèlement, Ottawa s'est évertué, avec l'appui de l'opinion publique canadienne, à refuser la moindre reconnaissance institutionnelle à la spécificité québécoise. Jamais Paul Martin n'a laissé entendre qu'une autre approche aurait été préférable.
Enfin, dernier volet de l'offensive d'Ottawa, un assaut frontal contre le droit des Québécois de choisir leur avenir sans ingérence et contre les pouvoirs de l'Assemblée nationale. Comment? En cautionnant des thèses partitionnistes aussi explosives que sans fondement légal et en adoptant la loi C-20, dénoncée par des fédéralistes aussi sincères et indiscutables que Claude Ryan, qui travestit l'Avis de la Cour suprême, bafoue des règles démocratiques universellement reconnues et appliquées, et vient conforter les pires préjugés sur le sens démocratique des Québécois. Le silence de Paul Martin fut un consentement à cela.
À court terme, la bonne santé financière du gouvernement fédéral permettra à Paul Martin de régler un ou deux dossiers litigieux, comme les congés parentaux, et Jean Charest dira y voir une preuve de la grandeur du fédéralisme canadien. Mais comme le problème québécois est un faux problème pour Paul Martin, rien ne changera quant au fond des choses. Les libéraux provinciaux l'ont tellement compris qu'ils ne demandent plus rien. Le Canada continuera ainsi sa fuite en avant jusqu'à la prochaine crise constitutionnelle.

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Les défis de Paul Martin
Que le vrai Martin se lève!
André Pratte
La Presse vendredi 14 novembre 2003
Ce soir, Paul Martin deviendra officiellement chef du Parti libéral du Canada. À compter de ce moment, le temps des points de vue ambigus, des discours creux et des opinions insaisissables sera terminé. Le vrai Paul Martin devra se lever.
Depuis plus d'un an que dure cette pseudo course à la direction du Parti libéral, M. Martin a paru proposer de nouvelles avenues pour le Canada tout en n'exprimant que rarement les convictions qui l'animent. Ce faisant, misant sur son ton éternellement conciliant et sur sa réputation comme ministre des Finances, le prochain premier ministre a gagné de formidables appuis dans toutes les régions du Canada, d'un bout à l'autre du spectre idéologique. Cela ne pourra pas durer. Le premier ministre Martin devra décider, trancher, choisir... bref, déplaire, ce dont il semble avoir horreur plus que tout.
Le sondage publié récemment par le Centre de recherche et d'information sur la Canada montre que les Canadiens ont soif d'un fédéralisme où les différents ordres de gouvernement collaborent pour régler les problèmes du pays plutôt que de se quereller sans cesse. Paul Martin, homme "parlable" par excellence, ne pouvait rêver d'un contexte plus favorable.
Pourtant, il y a un hic. M. Martin veut s'attaquer aux problèmes du secteur de la santé et au développement urbain. Ces questions sont importantes, bien sûr, mais relèvent essentiellement des compétences provinciales. Pourquoi le gouvernement fédéral en ferait-il ses priorités? Doit-on en conclure qu'aux yeux du futur premier ministre, le gouvernement canadien s'acquitte tellement bien de ses propres responsabilités qu'il peut maintenant prendre en charge celles des provinces? Ou bien qu'Ottawa a tellement d'argent qu'il ne sait plus quoi en faire?
Les grandes provinces défendront jalousement leurs prérogatives. Et elles auront raison. Non pas en vertu d'une interprétation étroite et obsessive du texte de la Constitution, mais simplement pour des raisons d'efficacité et de bon sens. Toute personne qui est le moindrement familière avec le réseau de la santé sait que la dernière chose dont celui-ci a besoin, c'est de l'intervention d'un autre ordre de gouvernement.
S'il s'obstine à vouloir mesurer l'attente pour les chirurgies ou à promouvoir sa vision de la gestion des villes, le gouvernement de Paul Martin provoquera des affontements inutiles et un malheureux gaspillage d'énergie, quel que soit le ton doucereux adopté par le premier ministre.
Les Canadiens attendent de M. Martin une gestion responsable, mais aussi un renouveau de la pratique politique. Ils souhaitent une démocratie plus authentique, un parlement plus utile, un gouvernement qui sait écouter. Pourtant, il se dégage des comportements du camp Martin depuis plusieurs mois, sinon plusieurs années, une arrogance inquiétante. Ces gens-là rêvent depuis si longtemps de prendre le pouvoir qu'il y a un risque réel de dérapage.
On peut parier que les luttes internes et les crises externes surgiront dès les prochains jours, et ne feront que s'amplifier. C'est alors que l'on saura si Paul Martin est le grand leader que ses très nombreux partisans décrivent. Ou s'il ne sera rien d'autre qu'un premier ministre de transition.
apratte@lapresse.ca

»» Paul Martin
Les défis de Paul Martin
Martin ou la peur de déplaire
Lysiane Gagnon
La Presse vendredi 14 novembre 2003
J'ai déjeuné une fois en tête à tête avec Paul Martin, mais les archives de La Presse n'en gardent aucune trace, car je n'ai jamais trouvé le moyen de tirer de cette entrevue, pourtant fort longue, de quoi faire un article.
C'était au début de la course au leadership du PLC, en 1990. M. Martin invitait successivement à déjeuner tout ce que le Canada compte de chroniqueurs, et un jour ce fut mon tour.
Pourquoi n'ai-je rien écrit? Parce qu'il n'y avait rien à écrire. M. Martin était volubile, mais ce fleuve verbal charriait un amas de clichés, de généralités, de propos prévisibles, qui tous s'inscrivaient dans la rectitude politique de l'époque. Je me rappelle qu'il faisait alors, avec beaucoup de conviction, l'éloge du modèle de Québec inc., qu'il voulait, disait-il, étendre à l'ensemble du Canada. Mais il n'y avait rien de neuf là-dedans, c'était ce qu'il répétait sur toutes les tribunes.
Le repas s'étirait, il parlait, parlait... Je me souviens de m'être demandé pourquoi je m'ennuyais tant en sa compagnie, moi qui, en général, trouve les politiciens intéressants.
M. Martin était pourtant d'une courtoisie impeccable, il s'exprimait bien, il paraissait renseigné et compétent.
Mais quelque chose manquait. Cet indéfinissable ingrédient qu'on appelle le charme, ou le charisme. Une opinion vraiment personnelle, une intuition originale, un brin de spontanéité, un mouvement d'humeur, la capacité d'aller à contre-courant ou de prendre un risque, un éclair quelconque... Une présence, en somme. J'avais devant moi un personnage bien astiqué mais sans angles; une personnalité en quelque sorte aseptisée.
Les mots qui me venaient à l'esprit pour le décrire étaient tous du même ordre: conventionnel, convenu, conformiste, convenable... S'il était une couleur, me disais-je, il serait beige, ou gris pâle. S'il était une boisson, il serait de la camomille. S'il était un mets, il serait du tapioca.
L'homme voulait plaire, c'était évident. Ou, plus exactement, il semblait hanté par la peur de déplaire ou d'offenser qui que ce soit.
Treize ans plus tard, c'est encore la même image qui prédomine. D'où la question: Paul Martin a-t-il le sens du leadership? Est-il capable de trancher, entre les nombreux avis qu'il sollicite ici et là? Est-il capable de prendre une décision dans des dossiers controversés?
Ses partisans font valoir qu'il a été un entrepreneur efficace et audacieux lorsqu'il a pris les rênes de la Canada Steamship Lines. Mais il y a un monde de différences entre gérer une compagnie maritime à partir d'un bureau calfeutré et diriger un gouvernement exposé à tous les vents.
Ses partisans font aussi valoir qu'il a été un bon ministre des Finances. C'est probablement vrai. Mais il n'est pas si difficile de réduire un déficit quand on peut le pelleter dans la cour des provinces! De toute façon, cette opération d'assainissement des finances publiques n'était guère controversée. Or, c'est à la façon dont il aborde les dossiers délicats et explosifs que l'on juge un leader politique.
Paul Martin est-il capable de prendre le risque de déplaire? Pour l'instant, on n'en sait rien.
Il est député depuis 15 ans, il a été le numéro deux du gouvernement pendant neuf ans, et il y a un an et demi qu'il a retrouvé son entière liberté de parole, puisqu'il ne fait plus partie du Conseil des ministres... Et l'on ignore toujours ce qu'il pense des questions de l'heure.
Que pense-t-il du mariage gai? De la décriminalisation de la mari? De l'équilibre des pouvoirs entre le fédéral et les provinces? Il veut améliorer les relations avec les États-Unis (personne n'est contre cela), mais aurait-il appuyé l'intervention américaine en Irak? Il veut financer les grandes villes (tout le monde est d'accord), mais se servirait-il du pouvoir fédéral de dépenser pour imposer ses priorités aux provinces, de qui relèvent les municipalités? Il a cédé en trois minutes aux pressions des chefs des Premières Nations, en condamnant le projet de loi qui devait forcer les conseils de bandes à rendre compte à leurs commettants de la façon dont ils gèrent les fonds publics. Mais quelle est sa solution de rechange?
Même pour démissionner du Conseil des ministres, il a été incapable de se brancher. Il laissait entendre le vendredi qu'il songeait à partir, mais continuait à tergiverser, en disant qu'il reportait sa décision au dimanche... C'est Jean Chrétien qui a décidé pour lui, en le congédiant.
C'est pourquoi il n'y a pas de pire croc-en-jambe que M. Chrétien pouvait inventer pour nuire à son successeur que de lui léguer en vrac quelques projets de loi portant sur des sujets controversés. Le cauchemar commence pour celui qui a tant voulu être tout à tous.
lgagnon@lapresse.ca

»» Paul Martin
Martin se serait bien passé du cadeau de bienvenue de Chrétien
La session prorogée, le futur premier ministre devra terminer le travail de son prédécesseur
Manon Cornellier
Le Devoir vendredi 14 novembre 2003
Toronto - Même si leur duel est sur le point de se terminer, les divergences entre Paul Martin et Jean Chrétien auront subsisté jusqu'à la fin et même au-delà. Cette fois, c'est la décision du premier ministre de proroger la session parlementaire qui a provoqué le nouveau désaccord. L'incertitude autour de la date de la passation des pouvoirs n'arrange pas davantage les choses, M. Martin voulant être fixé au plus tôt.
Le futur chef libéral aurait souhaité que les travaux parlementaires se poursuivent normalement et que les projets de loi soient adoptés comme prévu. «J'ai déjà indiqué ma préférence, j'aurais voulu que la session continue comme prévu et qu'on suive l'ordre du jour établi depuis longtemps», a-t-il rappelé hier à la presse.
M. Martin, qui sera élu sans surprise aujourd'hui, en a aussi visiblement assez de la valse-hésitation qui entoure la date de départ de Jean Chrétien. Sans afficher une préférence précise, il a indiqué qu'il était prêt à prendre les rênes du pouvoir rapidement et qu'il souhaitait que son équipe de transition ait accès aux fonctionnaires «le plus tôt possible». Pas pour être informé des activités du gouvernement qu'il estime bien connaître, mais plutôt pour informer les bureaucrates de la direction qu'un gouvernement Martin prendra.
Le premier ministre et son successeur doivent se rencontrer mardi pour discuter de la transition. M. Martin s'attend à con-naître alors la date de la passation des pouvoirs. M. Chrétien a laissé entendre que ce serait le cas sur les ondes de Newsworld. «Vous le saurez mardi... probablement», a-t-il dit, sourire en coin. Confronté à l'ennui suscité par le congrès au leadership, il a ajouté en rigolant: «Le seul suspense qui vous reste, c'est moi.»
Le futur chef libéral a indiqué qu'il jugeait peu probable un retour du Parlement le 12 janvier prochain, comme l'a indiqué Jean Chrétien mercredi. M. Martin est toutefois disposé à examiner la date du 26 janvier, soit la date de retour du congé des Fêtes prévue à l'ancien calendrier parlementaire.
«Nous sommes prêts à assumer le pouvoir mais, pour préparer un discours du Trône, pour établir les directions précises à donner à la bureaucratie, il faut du temps», a-t-il dit.
Ce flottement cause des maux de tête à l'équipe Martin. «L'inconnu, vraiment, est que je ne sais pas quand je vais devenir premier ministre», a lancé le principal intéressé. Et tant qu'il ne l'est pas, il ne peut pas former son cabinet, ses ministres ne peuvent pas se mettre à l'oeuvre et diriger leurs fonctionnaires.
La décision de proroger la session parlementaire oblige Paul Martin à terminer le travail de son prédécesseur, plus exactement à décider du sort de son héritage, plutôt que de repartir vraiment à neuf comme il le souhaitait. Les projets abandonnés portent entre autres sur la procréation assistée, le commissaire à l'éthique, la décriminalisation de la possession simple de marijuana, la reconnaissance des mariages gais et ainsi de suite.
M. Martin a appuyé la plupart des projets de loi morts au feuilleton. Il veut toutefois laisser le soin au prochain conseil des ministres d'examiner leur pertinence. «Mais je suis convaincu que la grande majorité de ces projets vont devenir lois», a-t-il affirmé.
Un projet qui ne traînera pas avant d'être adopté sera celui qui permet l'entrée en vigueur plus rapide de la nouvelle carte électorale. M. Martin ne veut pas aller en élections même printanières sans elle car elle crée sept nouvelles circonscriptions, dont quatre dans l'Ouest, une région qu'il courtise.
M. Chrétien, de son côté, a dit qu'il ne comptait pas commenter la politique canadienne une fois sa retraite prise. «Le premier ministre, une fois qu'il a quitté [son poste], ne doit pas revenir. Il peut donner des conseils en privé mais il ne doit pas faire de discours pour déstabiliser le premier ministre ou le parti en place. Il y aura peut-être des occasions où je serai invité à faire des commentaires, mais j'espère qu'il n'y en aura pas», a-t-il dit à Newsworld.

»» Paul Martin
Oncle Paul
J.-Jacques Samson
Le Soleil vendredi 14 novembre 2003
Éditorial - En Estrie, tout le monde finit toujours par rencontrer tout le monde, explique un proche collaborateur de Jean Charest. Ce dernier, on le sait, possède une résidence secondaire très fréquentée à North Hatley. Paul Martin a aussi son "chalet" dans la région. Les deux politiciens s'y croisent donc, parfois par pur hasard lors des courses du samedi matin ; d'autres fois, les rencontres font suite à des invitations plus formelles de l'un ou de l'autre. Paul Martin et Jean Charest ont développé de bonnes relations au fil des 15 dernières années. Pendant que Jean Charest était ministre de l'Environnement dans le cabinet Mulroney à Ottawa, son critique libéral fut d'ailleurs pendant une bonne période Paul Martin.
Les relations Ottawa-Québec ne peuvent que s'améliorer à la suite du couronnement de Paul Martin à la direction du Parti libéral du Canada cette fin de semaine à Toronto. D'autres membres du gouvernement Charest ont aussi des relations privilégiées avec Paul Martin. Le ministre des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier, a été responsable des opérations pour M. Martin lors de la course à la direction du PLC de 1989-1990. Son collègue de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, est aussi réputé avoir une relation d'amitié avec le futur premier ministre du Canada ; la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, dont le comté recoupe celui de M. Martin au fédéral, n'a pas hésité en 2002 à demander le départ de Jean Chrétien lorsque ce dernier a chassé Paul Martin de son Conseil des ministres. Le député Christos Sirros est aussi un fidèle de M. Martin. Incroyable le nombre de libéraux au Québec en plus qui parlent de lui en le désignant familièrement par son seul prénom. Plusieurs se découvriront bientôt un lien parental avec "mononcle" Paul.
Jean Charest n'a pas donné de directives à ses députés, affirme toutefois le président du caucus, Norm MacMillan. Le sujet n'a pas été discuté au caucus non plus, mais aucun élu du Parti libéral du Québec ne devrait être aperçu sur le plancher du congrès à Toronto. Le gouvernement Charest mise sur une nouvelle synergie dans les relations fédérales-provinciales après l'installation de Paul Martin au pouvoir, mais les élus libéraux à Québec multiplieront publiquement les rappels sur l'indépendance des deux formations politiques depuis 1960 et la mission prioritaire du PLQ de défense et de promotion des intérêts des Québécois. Il n'y a rien de plus dangereux à long terme pour le PLQ que d'être perçu dans l'opinion publique comme étant inféodé au grand frère fédéral, ou même seulement trop ami avec ses ténors au Québec.
Paul Martin jouit d'autre part d'une aura, mais il demeure l'auteur de la fusion des transferts aux provinces pour la santé, l'éducation postsecondaire et l'aide sociale, qui a débouché sur des compressions jamais digérées. Il a aussi toujours nié l'existence d'un déséquilibre fiscal, au même titre qu'un Stéphane Dion ; il a refusé un relèvement des crédits pour la santé. Il a résisté aux modifications demandées à la Loi de l'assurance-chômage dont les bénéficiaires étaient dirigés plus vite vers l'aide sociale. Paul Martin a entretenu les rumeurs sur son désaccord sur la Loi sur la clarté référendaire, mais il s'est néanmoins rallié au Conseil des ministres.
Le style du chef du gouvernement à Ottawa sera différent, le ton sera généralement plus affable même si ses flambées de colère jupitérienne ont souvent fait trembler ses collaborateurs, mais il n'y a aucune garantie qu'il préconisera le fédéralisme de concertation réclamé par les premiers ministres des provinces au cours des 10 dernières années ni que Paul Martin soulagera ces derniers de leur étranglement financier. La prudence est donc de rigueur au sein du gouvernement québécois.
Aussi Jean Charest est-il engagé avant tout dans une nouvelle dynamique d'interprovincialisme, dit un de ses proches. Il s'est par exemple empressé de faire les premiers pas en direction des nouveaux élus dans toutes les provinces où des élections ont été tenues ces derniers mois. Il travaille à les rallier autour de son projet de Conseil de la fédération. Il lui faut se montrer assez réservé face au futur chef du gouvernement fédéral, tout en étant courtois.
Un autre sujet d'inquiétude s'est ajouté ces derniers jours à la suite des nouvelles voulant que Paul Martin s'apprête à écarter presque tous les membres du Conseil des ministres de Jean Charest. Seulement 3 sur 35 pourraient même survivre, a-t-il été avancé.
Un, les membres du gouvernement libéral fédéral ont éprouvé de la difficulté au cours de leur premier mandat à tisser des relations avec les acteurs socio-économiques sur l'ensemble du territoire québécois. De jeunes ministres comme Denis Coderre, Martin Cauchon et Pierre Pettigrew ont développé ces dernières années des réseaux tentaculaires de relations dans toutes les régions, en plus de jeter des ponts avec le PLQ.
Deux, à peine les nouveaux ministres qui entourent Jean Charest ont-ils noué les premiers contacts avec leurs vis-a-vis fédéraux qu'il leur faudrait repartir de zéro avec une batterie complète de nouveaux interlocuteurs. Il serait bête et inefficace de liquider tout le passé seulement pour couper avec l'ère Chrétien et punir des personnes dont le seul péché en a été un de loyauté envers leur chef. Paul Martin aura bientôt aussi besoin de l'indéfectible loyauté de ses ministres. Un bon équilibre entre le sang neuf et des valeurs éprouvées est espéré de l'oncle Paul.
JJSamson@lesoleil.com

»» Paul Martin
Putsch tranquille
Jean-Marc Salvet
Le Soleil vendredi 14 novembre 2003
Éditorial - Le congrès à la direction du Parti libéral du Canada marque l'aboutissement d'un putsch politique. Un putsch tranquille, mais un putsch quand même. La lutte a été gagnée à coups d'intrigues de corridor. Elle a abouti au changement d'allégeance d'une bonne partie des députés libéraux. Mais si Jean Chrétien n'a pas joué les indignés, c'est parce qu'il est lui-même un grand manoeuvrier. Il en a porté des coups ! Et il sait qu'il a mis tous les bâtons imaginables dans les roues de son successeur. Cela dit, tout ça sera bientôt de l'histoire ancienne. Un nouveau chapitre s'ouvre aujourd'hui.
Le Canada se retrouvera d'ici la fin de la journée dans une configuration politique exceptionnelle. Pour la première fois depuis 1867, le chef du parti majoritaire à la Chambre des communes ne sera pas le premier ministre en titre. Paul Martin devra encore patienter. Il devra attendre que Jean Chrétien tire officiellement sa révérence.
Pendant quelque temps, le Canada vivra avec deux chefs de gouvernement. Ce n'est pas une situation idéale, mais elle n'est pas ingérable non plus. Tout dépend du temps qu'elle durera et du degré de coopération auquel parviendront les frères ennemis.
Il est normal que Paul Martin passe son temps à déclarer qu'il respectera le calendrier choisi par Jean Chrétien. Mais pour la bonne marche des affaires gouvernementales, la passation des pouvoirs doit s'effectuer non plus à la seule convenance du premier ministre sortant, mais aussi à celle du futur chef du gouvernement.
Jean Chrétien ne peut plus être le seul maître de l'agenda. Paul Martin doit aussi avoir son mot à dire. L'idéal serait, comme le veulent d'ailleurs certaines rumeurs sur la colline parlementaire, que le premier ministre sortant propose à son successeur deux ou trois dates pour la passation des pouvoirs.
On a déjà tous compris que Jean Chrétien partira avant février. Mais on ne sait pas si c'est dans moins d'un mois ou à la mi-janvier qu'il cédera son fauteuil. On en saura plus mardi à l'issue de la rencontre qu'il doit avoir à ce sujet avec Paul Martin.
Ce n'est pas faire injure au premier ministre élu en novembre 2000 de dire que la passation des pouvoirs doit s'effectuer à la convenance de son successeur. C'est tirer les conséquences d'une nouvelle situation de fait. C'est constater que son remplaçant sera désigné ce soir et qu'il est difficilement concevable qu'il n'ait pas voix au chapitre.
Après tout, c'est son chapitre à lui qui s'ouvre. C'est lui qui décidera du sort des projets de loi laissés sur les tablettes. C'est lui qui prononcera le prochain discours du Trône. C'est lui qui formera le prochain Conseil des ministres - qui sera entièrement dédié à la campagne électorale du printemps.
***
Dans ce chapitre, c'est évident, les Canadiens s'attendent à trouver un texte lisible. L'équivalent du nouveau livre rouge de 1993. Pour ce faire, Paul Martin devra rapidement mettre de côté les poncifs et les généralités qui lui ont tenu lieu de discours tout au long de cette vraie-fausse course au leadership. Car si on connaît bien l'ex-ministre des Finances, et presque aussi bien l'ex-propriétaire de la Canada Steamship Lines, on ne sait pas trop de quel bois se chauffera le prochain premier ministre.
Sur le front des relations fédérales-provinciales, pour ne prendre que cet exemple, il table sur une meilleure collaboration, mais il ne reconnaît aucunement l'existence d'un déséquilibre fiscal.
Le futur chef du gouvernement veut être l'homme du changement. Très bien. Mais est-ce que ce sera seulement un changement de ton et de style ? C'est à voir. Chose certaine, bien des citoyens, même parmi les mieux disposés à son égard, ont hâte de connaître la nature de "Paul Martin le premier ministre" et les contours de ses politiques.
JMSalvet@lesoleil.com

»» l'article 45
Corrections souhaitables
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir vendredi 14 novembre 2003
ÉDITORIAL - Les quelques amendements proposés à l'article 45 du Code du travail par le ministre Michel Després ne satisferont ni le monde syndical ni le milieu patronal, qui aurait souhaité le retrait pur et simple de cet article controversé mais très important. Dans un premier temps, le projet de loi précise qu'à la suite d'un transfert d'activités et de personnel, la convention collective des employés touchés continuera de s'appliquer pendant 90 jours mais pourra être renégociée immédiatement et non plus une année plus tard, comme c'est le cas depuis l'introduction de cette limite par le gouvernement précédent. La mesure est plus restrictive mais permet d'éviter que des conventions différentes ne se chevauchent au sein de la société d'accueil.
Le second amendement est plus important puisqu'il exclut du champ d'application de la loi le cas du transfert de fonctions auxiliaires d'une entreprise à l'autre, ce qui est actuellement impossible sans complications juridiques.
Rappelons que l'article 45 avait été introduit dans le Code du travail pour protéger les employés lors de la vente de leur entreprise. Avant son adoption, les tribunaux avaient statué qu'un nouveau propriétaire n'était pas lié par la convention collective signée par le vendeur. Pour corriger cette anomalie, le législateur a donc introduit cet article 45, qui stipule que le nouveau propriétaire doit respecter la convention en vigueur au moment de l'acquisition, et ce, jusqu'à l'expiration.
Malheureusement, le libellé trop général de cet article a conduit le Tribunal du travail à étendre la portée de celui-ci à toutes les situations d'aliénation d'entreprise et de parties d'entreprise et même de simples fonctions effectuées dans ses murs, qu'il y ait ou non transfert de personnel ou d'équipements. Il est ainsi devenu très difficile de faire évoluer l'entreprise dans le sens d'une plus grande spécialisation de ses activités sans tomber sous le coup de l'article 45. Ainsi, une commission scolaire a même été condamnée pour avoir confié l'entretien de sa pelouse à un sous-traitant local.
En 1996, le gouvernement du Parti québécois avait confié à trois experts le soin d'étudier la question. Dans son rapport, la commission Mireault recommandait d'exclure de l'application de l'article 45 les cas de sous-traitance pour des «fonctions» secondaires au sein d'une entreprise. C'est ce que le projet de loi 31 veut permettre.
En apportant ces changements comme le précédent gouvernement aurait dû le faire, le gouvernement Charest ne fait rien de plus que de rapprocher la législation québécoise de ce qui se fait ailleurs. Il n'y a rien dans ce projet de loi pour monter aux barricades!

»» l'article 45
Les manufacturiers veulent de la souplesse :
Article 45: une contrainte aux effets bien réels
Deux mille entreprises manufacturières québécoises considèrent que l'article 45 est un obstacle important à leur productivité
Paul-Arthur Huot
Président-directeur général des Manufacturiers et exportateurs du Québec
Le Devoir vendredi 14 novembre 2003
IDÉES - La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) et le Conseil du patronat du Québec croisaient récemment le fer sur la question de la sous-traitance, le fameux article 45 du Code du travail. Fervente partisane de l'article 45, la FTQ dévoilait les résultats d'une étude à valeur scientifique fort discutable qui donnait l'impression que la version actuelle de l'article ne constitue pas un obstacle à la sous-traitance et n'est donc pas importante pour le secteur manufacturier.
Il est plutôt habile de la part de la FTQ de limiter son analyse au secteur manufacturier alors qu'on sait que c'est dans le secteur public que l'article 45 soulève le plus de sensibilités et que ses effets se font le plus sentir. Malheureusement, le secteur manufacturier n'est pas à l'abri de ces effets: 2000 entreprises manufacturières québécoises considèrent que l'article 45 est un obstacle important à leur productivité, selon une étude des Manufacturiers et exportateurs du Québec. Or la productivité est un des principaux facteurs affectant la compétitivité de nos entreprises et le niveau de vie des Québécois, c'est pourquoi il est important de resituer ce débat dans son véritable contexte.
Le vrai défi: celui de la productivité
Le véritable défi auquel fait face le secteur manufacturier, c'est celui de la productivité. Henri Massé le souligne d'ailleurs lui-même. La productivité est le principal facteur ayant une influence sur notre niveau de vie. C'est donc principalement en faisant croître sa productivité que le Québec a réussi à atteindre le niveau de richesse qu'il connaît aujourd'hui. Ce n'est pas, contrairement à ce qu'on croyait il y a 40 ans, en cherchant à augmenter quelques protections dont jouissent un certain nombre de travailleurs. Ce sont les gains de productivité qui accroissent les conditions de travail et non l'inverse.
Il est important de noter que le contexte dans lequel évoluent les entreprises manufacturières a considérablement évolué par rapport aux lois du travail. En 1964, lorsque le Code du travail et l'article 45 ont été adoptés, le Québec n'exportait même pas pour cinq milliards de dollars annuellement! Ces exportations atteignent aujourd'hui 90 milliards, dont 87 % proviennent du secteur manufacturier. Cette évolution force les manufacturiers à jouer le double jeu de la concurrence, c'est-à-dire qu'ils doivent affronter la concurrence internationale tant sur les marchés étrangers que sur leur marché local.
L'ouverture économique et la croissance de son commerce à l'étranger constituent le principal levier du développement économique et de la prospérité du Québec. Si nous réussissons à l'étranger, c'est que nos clients jugent qu'au prix demandé, nous leur en offrons plus pour leur argent. En d'autres mots, la compétitivité de nos produits et de nos entreprises dépend de deux éléments: notre productivité et la valeur de notre monnaie. La faiblesse du dollar ces dernières années masquait notre retard de productivité, et son appréciation récente vient faire sonner le signal d'alarme.
Pour gagner au jeu de la concurrence, les entreprises doivent et devront miser sur l'amélioration de leur productivité. Elles doivent investir en équipements et en formation pour améliorer leur productivité, se localiser dans un environnement qui leur permet d'être plus productives et concentrer leurs ressources humaines, matérielles et financières sur les activités à plus forte valeur ajoutée où se situent leurs compétences clés. Ce n'est plus une question de choix mais bel et bien de survie, et c'est dans ce contexte qu'elles choisissent de sous-traiter ces activités que d'autres entreprises spécialisées peuvent réaliser mieux qu'elles.
Malheureusement, le Québec se démarque par la rigidité et par le manque d'adaptation de sa réglementation de l'organisation du travail. L'article 45 du Code du travail, unique en Amérique du Nord, en est un bon exemple. Si nous demandons à nos entreprises d'être plus productives, nous devons en retour leur donner les moyens de l'être et adapter le cadre réglementaire. Sans cela, elles investiront ailleurs. La réalité est que le Québec n'attire que 17 % de l'investissement au Canada alors que son économie représente 22 % de l'économie canadienne. Parmi les raisons qui expliquent cette situation, le cadre législatif et réglementaire, notamment au chapitre de l'organisation du travail, joue un rôle important.
En effet, les limitations à la sous-traitance ont une influence non négligeable sur la productivité de nos entreprises par son effet sur les coûts d'exploitation et le manque de souplesse qu'elles apportent. Comme le démontre une étude réalisée par les Manufacturiers et exportateurs du Québec et Sondagem en 2001 auprès d'un échantillon stratifié proportionnellement à la taille des entreprises et composé de 1016 dirigeants d'entreprises manufacturières québécoises, une entreprise sur cinq juge que la sous-traitance est le facteur qui a le plus d'influence sur sa productivité et le contrôle de ses coûts. De plus, 18 % des entreprises connaissent des cas où les limitations à la sous-traitance ont constitué un obstacle important à leur productivité. Nous pouvons donc affirmer que l'article 45 nuit à la productivité d'environ 2000 entreprises manufacturières au Québec.
La vraie mesure: un meilleur salaire
Dans le débat sur l'assouplissement de l'article 45, les centrales syndicales estiment qu'elles doivent lutter pour conserver les privilèges de certains de leurs membres et pour protéger leurs salaires. Toutefois, nous souhaitons attirer leur attention sur un indicateur qui devrait plus que tout autre peser dans la balance: le salaire moyen de l'ensemble des travailleurs. Nous aspirons tous à un meilleur niveau de vie, et ce n'est qu'en relevant le défi de la productivité que nous réussirons à faire croître notre prospérité. Une étude de l'Institute for Competitiveness and Prosperity publiée il y a un an nous rappelle qu'il y a une forte corrélation entre productivité et salaires et que le Québec arrive bon dernier en matière de salaires, de revenu par habitant et de productivité parmi les 16 entités politiques comparables en Amérique du Nord, c'est-à-dire celles ayant plus de six millions d'habitants. Nous accusons un retard de 20 000 $ par travailleur par rapport aux meilleures d'entre elles. Voilà le défi de taille qu'il faut relever. Peu importe ce qui se dit, ce n'est malheureusement pas en essayant de maintenir des privilèges acquis à une autre époque que nous y arriverons.
L'article 45 profite à peu et coûte à tous
Henry Ford affirmait avec raison que ce n'est pas l'employeur qui paie les salaires mais le client. Cependant, encore faut-il trouver et conserver ce client. Dans un contexte marqué par une concurrence toujours plus vive, la «prime» découlant d'une organisation du travail mésadaptée à cette concurrence que les entreprises québécoises doivent exiger du client risque d'être trop élevée pour bon nombre d'entre elles. Le client peut très bien acheter ailleurs, tout comme les entreprises peuvent aussi bien aller fabriquer ailleurs. Déjà, nos parts de marché chez nos principaux clients ont diminué. De 4 %, la part de marché des importations américaines de produits québécois a reculé à 3,5 % en moins de dix ans.
L'article 45 n'est certes pas seul à blâmer pour notre retard de productivité et notre plus faible compétitivité. Il fait partie d'un ensemble de pressions réglementaires sur un modèle d'organisation du travail hérité des années 60. C'est toute cette organisation qui est à revoir, et, devant tout le changement nécessaire, il est inquiétant de voir les centrales syndicales lever les boucliers à la première amélioration proposée. Cela laisse peu d'espoir aux entreprises qui demandent des changements plus importants. Le prix à payer pour l'inaction est trop élevé: chômage élevé, salaires faibles et sous-investissement par rapport à nos voisins. La situation doit changer et, pour ce faire, les attitudes doivent évoluer.
Lever les obstacles à notre compétitivité en adoptant une approche pragmatique et ouverte qui reconnaît que les règles du jeu ont évolué, voilà ce qui nous permettra de relever le défi de faire des affaires au Québec et d'assurer notre prospérité à long terme. Le potentiel d'amélioration de la productivité au Québec est grand: permettons-lui de se déployer. Pour y arriver, l'article 45 et l'organisation du travail au Québec qui nuisent à la nécessaire sous-traitance et aux gains de productivité doivent être assouplis afin d'éliminer leurs effets pervers. Cela, faut-il encore insister, au bénéfice du plus grand nombre.

»» l'article 45
Modification de l'article 45 du Code du travail :
Révolte syndicale, satisfaction patronale
Gilbert Leduc
Le Soleil vendredi 14 novembre 2003
Le gouvernement du Québec veut abolir le délai de 12 mois prévu à l'article 45 du Code du travail pour la renégociation des conventions collectives des employés d'une entreprise privée ou du secteur public dont les services sont cédés à un sous-traitant et limiter, du même coup, à 90 jours le maintien des conditions de travail des salariés.
"À partir du moment où une activité est donnée en sous-traitance, c'est un peu comme si c'était la fin de la convention collective", a affirmé, hier, le ministre du Travail, Michel Després, à l'occasion du dépôt tant attendu du projet de loi 31 modifiant les dispositions du Code du travail pour enlever les embûches au recours à la sous-traitance.
Un projet de loi qui révolte les syndicats, mais enchante le patronat.
"Ce que l'on veut, c'est que les entreprises soient concurrentielles", a martelé M. Després en conférence de presse. "Si elles ne sont pas concurrentielles, elles ne tiendront pas le coup en affaires et si elles ne tiennent pas le coup, il n'y aura pas de job."
L'article 45 détermine les droits des travailleurs lorsqu'une entreprise syndiquée cède, totalement ou en partie, ses activités.
Dans sa version actuelle, l'article 45 stipule que, dans le cas d'une concession avec transfert de personnel et d'équipement, le sous-traitant hérite de la convention collective et qu'un délai de 12 mois est prévu pour la renégociation des conditions de travail. Lorsque la concession ne s'accompagne pas d'un transfert de personnel et d'équipement, l'article 45 ne s'applique pas.
Le projet de loi 31 chambarde les choses.
D'abord, dans le cas d'un transfert de personnel et d'équipement, le patronat jugeait trop long le délai de 12 mois. Le projet de loi corrige la situation : la convention collective pourra être renégociée dès le premier jour de la concession. Comme le prévoit déjà le Code du travail, les conditions de travail des salariés sont maintenues pendant au moins 90 jours.
Michel Després ne craint-il pas que les sous-traitants vont chercher à charcuter les conditions de travail des syndiqués ? Pas nécessairement, dit-il, le tout relèvera de la négociation entre les parties.
Dans le cas d'une concession sans transfert de personnel et d'équipement, le projet de loi se charge de corriger un "glissement dans la jurisprudence" en statuant que, dans un tel cas, l'article 45 ne s'applique pas.
Le gouvernement veut éviter que le cas de la Ville de Sept-Îles fasse tache d'huile. Il y a quelques années, la municipalité a confié à un sous-traitant la collecte des ordures ménagères sur une partie de son territoire. Dans un jugement rendu en 2001, la Cour suprême ordonnait au sous-traitant d'appliquer l'article 45 même si ce dernier exécutait le travail avec ses employés et ses camions. Du jour au lendemain, il s'est retrouvé avec la convention collective des cols bleus de la Ville de Sept-Îles.
Par ailleurs, le projet de loi introduit une mesure de sauvegarde pour protéger les travailleurs de "manoeuvres antisyndicales" de la part du nouvel employeur. "La Commission des relations de travail pourrait permettre l'application intégrale de l'article 45 dans le cas où la concession cache une manoeuvre déloyale de l'entreprise", a expliqué M. Després. Il reviendra toutefois aux syndicats d'en faire la preuve.
Contents, pas contents
Pour la Fédération des chambres de commerce du Québec, l'assouplissement de l'article 45 "permettra aux entreprises québécoises d'oeuvrer en matière de sous-traitance, selon les mêmes règles que toutes leurs concurrentes des autres provinces". Elle se dit toutefois "consciente que ces modifications ne feront pas disparaître les clauses des conventions collectives qui balisent la sous-traitance".
"La modernisation de l'article 45 était hautement nécessaire compte tenu des pressions occasionnées par la mondialisation de l'économie", notait pour sa part la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante. "L'épée de Damoclès, toujours suspendue au-dessus de la tête de l'entreprise sous-traitante, a été enlevée tout en protégeant les droits des travailleurs".
Du côté syndical, c'est la grogne.
"Le message que le gouvernement envoie aujourd'hui à ces entreprises qui se bousculent pour s'accaparer des activités d'entretien, de cafétérias, c'est que le bar est ouvert", a dénoncé la FTQ. "Servez-vous, ça ne vous coûtera pas cher et surtout, vous n'aurez plus à vous soucier des conditions de travail de vos nouveaux employés."
La FTQ promet une dure bataille. "C'est la paix sociale que le gouvernement remet en question et notre riposte sera à la hauteur."
À la CSN, on parlait d'une "journée noire" pour les travailleurs du Québec. "Le ministre donne la recette aux employeurs. Vous n'avez qu'à éviter de vendre votre équipement au sous-traitant et le tour est joué. L'article 45 ne s'appliquera pas. Les travailleurs n'ont aucun droit de réclamer des emplois chez le sous-traitant. C'est leur job qui s'envole, rien de moins."
Dans le cas des services publics, le pire est à craindre, estime la CSN. "Il sera très facile pour un hôpital de faire une vente de feu et de transférer la buanderie ou la cafétéria. L'article 45 ne s'appliquera pas. Des milliers d'emplois sont menacés."
GLeduc@lesoleil.com

»» Caisse de dépôt et placement du Québec
In Quebec, it's a Caisse of diminished expectations
Konrad Yakabuski
The Globe and Mail Friday, November 14, 2003
In the fall of 1996, the money management arm of the Mouvement des caisses Desjardins unleashed a storm in Quebec by hiring a Toronto-based group to oversee a $2-billion portfolio of Canadian stocks.
L'Affaire Canagex, as it became known, took on mythical proportions. Quebec's financial establishment muttered that Desjardins, the supposedly nationalist credit union movement, had turned its back on the home team. Wistful observers said it was just another nail in the coffin as Montreal, once the financial capital of Canada, slipped into backwater status.
Luckily, there emerged on the horizon not a bird, nor a plane, but Supercaisse.
The powerful Caisse de dépôt et placement du Québec, then under the stewardship of chairman and CEO Jean-Claude Scraire, quickly decided to invest in local mutual fund managers and financial planning firms in a quest to turn the Caisse and, by corollary, Montreal itself, into a global money management powerhouse. From the outside, it may have looked silly and self-indulgent. But down on rue Saint-Jacques, it was certainly a morale booster.
Seven years later, the plan is in tatters. One of its last remnants was discarded this week when Toronto-based Dundee Wealth Management Inc. announced a widely anticipated $123-million takeover bid for Cartier Partners Financial Group Inc. Cartier, indirectly controlled by the Caisse, is one of the firms Mr. Scraire invested in as part of his grand plan. Another, StategicNova Inc., was sold to Dundee last year.
This is far from being an isolated case. Barely 14 months after succeeding Mr. Scraire in the job, Henri-Paul Rousseau has rolled back many of his predecessor's key initiatives.
Last week, the Caisse strenuously played down a Radio-Canada report that it was, on the recommendation of consultants McKinsey & Co., poised to use outside firms to manage most or all of its $37-billion equity portfolio. But it conceded that a greater part of its $22-billion foreign stock holdings -- already 25 per cent managed by outsiders -- could be farmed out to take advantage of "market opportunities."
So much for the Caisse managing money on behalf of third-party institutional investors as Mr. Scraire intended to do. Mr. Rousseau pulled the plugged on that idea last month, quashing 18 Caisse jobs. And now he will entrust more of the Caisse's money to outsiders.
And forget about the Caisse becoming the primary source of small-business financing in Quebec. In August, Mr. Rousseau killed the division created by Mr. Scraire to fulfill that mission, instead ceding management of the Caisse's small-business holdings to the Business Development Bank of Canada. The deal sent economic nationalists into conniption.
This is all, of course, on top of the house cleaning Mr. Rousseau executed last December when 138 of the Caisse's 958 non-real estate jobs were eliminated and eight of its 11 foreign bureaus closed.
The continuing purge shows just how severely the Caisse was traumatized by Mr. Scraire's excesses, its $2.9-billion investment in Quebecor Media Inc. to keep cable operator Groupe Vidéotron Ltée in local hands, and the pension manager's disastrous returns of negative 4.5 per cent in 2001 and 9.6 per cent in 2002.
Premier Jean Charest's government was elected in April promising a speedy revision of the Caisse's mandate and governance. But legislation and parliamentary hearings, initially promised for this fall, have been put off indefinitely.
Perhaps the government feels no need to act now. After all, Mr. Rousseau, although appointed by the PQ and an intimate friend of former premier Lucien Bouchard, has acted in accordance with the new Liberal government's laissez-faire leanings.
Henceforth, Mr. Rousseau has repeatedly stressed, the Caisse will put returns first. That, he says, is the best way for the $125-billion pension fund manager to fulfill the second part of its mandate -- contributing to Quebec's economic dynamism.
It may be the clearest mission statement ever articulated by a Caisse head and, in that sense, it is a welcome change. In Quebec, however, there is a strong debate about whether it is the best way to go. Indeed, there are growing rumblings among Caisse watchers, including PQ finance critic and eventual leadership contender François Legault, that Mr. Rousseau has overreacted to the debacle of 2002 and risks sacrificing much of the good in his efforts to purge the bad.
"The Caisse is the most important tool of economic development we have in Quebec," Mr. Legault said in an interview. "Through its two-fold mandate, the Caisse has helped lots of entrepreneurs build great Quebec-based companies that are able to stake their place in the world."
Mr. Legault, a co-founder of Transat A.T. Inc. and former chief executive officer of its charter airline operations, knows this first hand. The Caisse remains a large shareholder in Transat and helped the firm fend off a hostile takeover in the mid-1990s.
Similarly, a Scraire-led Caisse would have sprung into action when Shire Pharmaceuticals PLC announced in August that it was closing the Montreal area research lab it inherited in its 2001 takeover of BioChem Pharma Inc.
And a Scraire-led Caisse would have sought a bigger stake than a passive 15 per cent in Bombardier Inc.'s recently sold recreational products division. It would not have sat idly while a U.S. investor, Bain Capital Inc., scooped up 50 per cent of the division and would have sought a right-of-first-refusal for itself in the event of a future sale. That is, after all, how the Caisse managed to block the sale of Vidéotron to Rogers Communications Inc.
But that was then. Now, there is speculation the Charest government is considering dismantling the Caisse altogether to create as many as four separate institutions in its place. Competition among the new mini-Caisses, it is reasoned, would spur better returns.
Of course, the idea of breaking up the biggest single pool of investment capital in Canada -- one that almost single-handedly built Quebec Inc. -- is heresy to Péquistes.
But as the Canagex affair showed, maybe you just can't always postpone the inevitable.
konrad@sympatico.ca

»» Guy Bertrand
Bertrand returns to sovereignist fold
After his detour in Canada, Bertrand says he is coming back home with a new vision.
JOSEE LEGAULT
The Montréal Gazette Friday, November 14, 2003
On Tuesday, Bernard Landry had a Remembrance Day he won't soon forget. Former Parti Québécois minister Paul Bégin wrote a scathing letter in La Presse denouncing his continued inaction on sovereignty.
Ironically, on the same night, the Bloc Québécois held a $200-a- plate fundraising dinner in Quebec City to honour Landry for his contribution to the sovereignty movement and for his work as a great "bâtisseur" of Quebec. Enough for any leader to get whiplash.
Ted Moses, grand chief of the Cree nation, showed up and called Landry "a brother and a friend." But it was the presence of Guy Bertrand that raised many an eyebrow. Famous for the highest number of "turncoating" operations in Quebec politics, Bertrand is a brilliant litigator who started out in the 1960s as a hard-line sovereignist.
When he ran as a PQ candidate in 1970, he published "104 questions sur l'indépendance," one of the best documents on the subject to this day. But before the last referendum, Bertrand woke up a born-again federalist, chanting that Quebecers and Canadians should "learn to live together." He spoke to countless federalist audiences where he professed his new undying love for Canada.
Then last year, he showed up at a speech given by then-premier Landry at a gathering of English-rights lobbyists in Quebec City. Bertrand had been invited by Alliance Quebec's Brent Tyler, but that didn't keep him from declaring his newfound support for Landry's idea of confederal union with Canada as he left the room.
But it was this week's Bloc fundraiser that marked his first public return to the sovereignist fold. So much so that Landry embraced Bertrand for all to see after he finished his speech. Surprisingly, it went unreported.
Bertrand confirmed his return in an interview yesterday. "After my detour in Canada, I'm coming back home with a whole new vision," he said, now knowing that "sovereignty is more urgent than ever." With the same passion he displayed for the No side in 1995, he pleads that for demographic reasons, "it must be done within 10 years. It's doable and realistic, but the PQ must change its approach."
For this, "federalists must understand that it's necessary for us to have a country," while "sovereignists must recognize some form of multinational federalism with Canada."
If that's a bit confusing, you're in luck. Bertrand promises to soon give his new viewpoint in more detail, even asking English Canada to recognize the French character of Quebec as part of the "world cultural patrimony."
Somehow, some way, Landry's confederal union can't be too far behind this so-called new approach. In fact, it all sounds perfectly compatible, right down to its profound ambiguity. Who said sovereignty and federalism were mutually exclusive? Just kidding.
Still, there are two ways of looking at this return of, dare we say it without cracking a smile, a prodigal son. One is that Landry has a selective memory and has forgotten that if Stéphane Dion was the architect of Ottawa's hard-line Plan B, Bertrand was the first to challenge in court the legality of the process leading to sovereignty as outlined by the PQ, calling it illegal, unconstitutionnal and immoral.
A more charitable explanation of Landry's public embrace of Bertrand and of his presence at a Bloc event, is that the sovereignty option is so strong and Landry's leadership so powerful that even someone like Bertrand cannot resist and wants in again. But I wouldn't put too much money on that one quite yet.
It's more likely that Bertrand, a lone ranger, misses the old gang, including his brother who was a PQ minister. And some of the oldest part of this old gang seems to have missed him just as much. Must be a generational thing happening.
Still, even Bégin's letter, as harsh as it was, marks his own return as he gets back into the debate on sovereignty. Lashing out at Landry had nothing to do with personalities, but with Landry's inaction on that front - a point well taken.
As for Bertrand, perhaps he's also heard of this internal Liberal poll that a Radio-Canada reporter mentioned this week. As Paul Martin is being crowned the new Liberal leader, some say that support for the Bloc has been going up, not down.
If all this means anything at all, it is that the "dead dog" of sovereignty - as Chrétien called it a couple of years ago - might still have a little life left in it. Enough to wake up Bégin and bring back Bertrand, at least until his next "detour."
But when it comes to the quality of its leadership, as Bégin outlined, that might be another story. One that will keep unfolding in the next few months.

»» PLQ - santé
Appel à la raison
Katia Gagnon
La Presse vendredi 14 novembre 2003
La réforme que Philippe Couillard a lancée mardi dernier est capitale. Si on ne veut pas qu'elle tourne mal, lançons un appel aux principaux protagonistes dans ce dossier. Aux établissements, plutôt que de pleurer sur leur sort, celui de se bouger et de prendre l'initiative. Au ministre, celui d'éviter à tout prix le dogmatisme qui pourrait transformer de nécessaires changements en cauchemar.
Depuis quinze ans, on répète le même constat: le réseau de la santé ne fonctionne pas en réseau. Au cours des dernières années, c'est devenu moins vrai en région. À peu près partout, les acteurs ont choisi de se concerter. Les modèles sont divers: dans la Haute-Mauricie, par exemple, le centre hospitalier, le CLSC est le centre d'hébergement pour gens âgés ont fusionné. Ils ont poussé la logique jusqu'au bout et se retrouvent dans le même bâtiment. Dans la région de Victoriaville, quatre CLSC, l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska, les centres d'hébergement, les centres jeunesses et plusieurs organismes communautaires ont formé une table de concertation. Tant en Haute-Mauricie que dans le Centre du Québec, la révolution a été totale. Et notons-le bien, jamais au détriment des CLSC qui, au contraire, ont vu leur mission s'élargir, tout comme leurs budgets.
Ce qui nous amène à la région montréalaise. Où, contrairement au reste de la province, les acteurs ont fait preuve d'attentisme. Les services offerts par les CLSC et les ententes tissées avec d'autres établissements vont du meilleur au pire. Bref, à Montréal, le constat posé en 1987 par la commission Rochon reste vrai: le réseau ne fonctionne pas en réseau. Pour vaincre ce monstre d'inertie, le ministre Couillard a décidé d'employer la manière forte. Parce qu'il veut que les choses changent. Mais la méthode choisie, celle des fusions, comporte de sérieux risques, surtout si, comme c'est le cas actuellement, elle est imposée.
Comment, donc, réussir cette réforme? D'abord, les établissements montréalais devraient éviter de cultiver leurs rancoeurs et présenter, plutôt, des projets concrets qui répondraient aux exigences du ministre. Certains disent que les solutions conçues en région s'exportent difficilement à Montréal. C'est faux. Qu'est-ce qui empêcherait le Centre hospitalier Fleury, par exemple, de conclure des ententes, de vraies ententes, avec un ou deux CLSC, des centres d'hébergement, des cliniques médicales privées et des groupes communautaires pour desservir toute la clientèle du nord-est de l'île? Rien. La chose est également possible avec les sept autres hôpitaux de taille moyenne de l'île de Montréal. Conclure de vraies ententes, ça veut dire que les gens devront se parler. Les médecins et les hôpitaux devront passer par-dessus le mépris à peine voilé qu'ils affichent parfois pour les "patentes des années 70" des CLSC. Et ces derniers devront abandonner une mentalité parfois sectaire, qui place les "bons" communautaires sur un piédestal par rapport aux méchants-médecins-du-privé.
Et si, placé devant l'ultimatum que leur a lancé le ministre, les acteurs réussissent vraiment à former des alliances nouvelles, Philippe Couillard devrait les accepter. Sans imposer à tout prix des fusions qui pourront constituer l'élément destructeur de la philosophie de coopération qu'il cherche à créer. Le cauchemar, que personne ne veut voir s'étendre à l'échelle du réseau montréalais, c'est celui du CHUM. Trois hôpitaux fusionnés en 1996 par Jean Rochon oeuvrent toujours de façon dysfonctionnelle. En Alberta, en Colombie-Britannique, les gouvernements ont procédé à des vagues de fusions dans les établissements de première ligne. Les résultats concrets, en termes de service à la population, ne sont pas nécessairement probants.
Bref, les fusions ne constituent pas une panacée: c'est une culture de collaboration qu'il faut créer. Et ça ne se concrétisera pas de la même façon partout. Nous avons confiance que Philippe Couillard, qui n'a rien d'un dogmatique, accepte cette réalité. En autant, bien sûr, que ça fonctionne.

»» médias - convergence
Selon Leonard Asper, la convergence porte fruit chez CanWest
PC vendredi 14 novembre 2003
TORONTO (PC) - Selon le président de CanWest Global, Leonard Asper, la stratégie de convergence de l'audiovisuel et de l'imprimé a valu de "petites victoires" à l'entreprise de Winnipeg.
"Nous voyons pousser ce que j'appelle des glands, lesquels vont donner des chênes", a-t-il expliqué aux reporters, après une causerie devant l'Economic Club. La convergence, également adoptée par Quebecor et BCE, n'est toutefois pas une "stratégie de gros coup, à court terme (...) Il s'agit de construire pour l'avenir et je ne vois aucune entreprise comme CanWest y renoncer".
Le groupe créé par son père, feu Israel Asper, est deuxième au Canada en radiodiffusion (derrière BCE) et premier dans les journaux avec entre autres The Gazette, de Montréal.
L'entreprise, a souligné M. Asper, a évolué pour devenir celle qui vend ses marques de commerce dans ses différents médias et qui diversifie ses sources de revenu, dans des secteurs non traditionnels.
Il a cité l'exemple du concours d'amateurs "Popstars", au réseau Global, qui est vendu comme émission de télévision, sur disque vidéo numérique et comme disque de chansons, le tout disponible via des sites Internet de CanWest.
Des reporters des quotidiens vont également participer à des reportages dans les bulletins de nouvelles de Global, a également mentionné le président du groupe.
"Tout cela, c'est pour gagner des parts de marché. Nous voulons posséder et créer des contenus qui sont préconçus et élaborés pour convenir à diverses sources de revenu", a-t-il poursuivi.
Vendre ses produits par l'entremise de différentes entités permet d'en répartir les coûts ainsi que d'en varier les revenus.
Fred Forster, qui dirige PHD Canada, un acheteur d'emplacements publicitaires dans les médias canadiens, se dit d'accord avec M. Asper. "Global a pu utiliser sa force en télévision pour favoriser les revenus du National Post (quotidien) et cela a aussi des retombées dans les divisions Internet", a-t-il indiqué.

»» médias - convergence
L'indignation!
Les rejetés, les ballottés, les académiciens et les lofteurs diplômés passent avant tout. Avant quoi? Avant la guerre, avant la politique, avant la santé, avant l'éducation
Élaine Ayotte
L'auteure est journaliste. Elle était jusqu'à l'été dernier chef d'antenne au réseau TVA où elle oeuvrait à l'émission du matin Salut bonjour.
La Presse vendredi 14 novembre 2003
On a beaucoup parlé de la crise de l'information à Radio-Canada cet automne. Une crise par définition c'est passager. À la télé privée le mal est plus profond. Suis-je la seule à constater avec désolation que l'information est infectée par les émissions de téléréalité? Ou plutôt par les émissions où l'on fabrique la réalité.
Pour ma part je n'en pouvais plus de voir le virus se propager et gruger du temps d'antenne consacré aux nouvelles. Quand les "délogés" pompeusement appelés académiciens ont été interviewés dans les bulletins d'information j'ai compris tout le sens de: ce n'est pas fini ce n'est qu'un début mais c'est le plus "GRAVE" de tous les commencements.
La vérité c'est que ces émissions de fausse-réalité ont utilisé la solide crédibilité de l'information pour se concocter une légitimité et ce au détriment de l'information et de ceux et celles qui y croient encore.
Mes anciens collègues journalistes font stoïquement leur travail avec professionnalisme mais la triste vérité c'est qu'on ne sait plus où l'on est quand on regarde un bulletin de nouvelles à TVA ou à TQS.
It's showtime
Réalité fiction promotion information on n'arrive plus à faire la distinction. Pire ce qu'on dit au téléspectateur c'est que ce n'est plus important de savoir ce qui est vrai faux ou fabriqué. It's showtime. Point à la ligne.
Encore ce matin (11 novembre) après un retour de pause publicitaire le bloc nouvelles de 8h25 à Salut Bonjour se faisait attendre. Il fallait d'abord diffuser une pub-plogue d'Occupation double. Un plan séquence Moulin-Rouge dans lequel les filles en tenue de cancan se vautraient sur l'unique mâle restant et forcément dominant. Et l'une des finalistes de dire: "Je me sens comme dans Like a Virgin". Et le mâle de répondre: "T'as l'air de tout sauf d'une vierge".
Édifiant.
Il fallait ensuite placer le panneau-commandite de ce segment occupation-double inséré dans l'émission matinale. Puis enchaîner avec une promo du spectacle (encore?) de Star Académie de dimanche prochain.
Finalement les téléspectateurs d'une patience infinie ont eu droit à leur bloc d'information. Ou plutôt à la minute d'information puisque le bloc a été amputé par ces lucratives inepties.
Encore une fois ce matin je me suis félicitée de ma décision. Si j'avais été assise dans ma chaise de présentatrice j'en aurais grimacé d'exaspération.
Le virus est partout Un autre exemple? Ils foisonnent. Aucun bulletin de nouvelles de la grille n'échappe au virus. Les rejetés les ballottés les académiciens et les lofteurs diplômés sont partout. Et ils passent avant tout. Avant quoi? avant la guerre avant la politique avant la santé avant l'éducation. Bref avant les repères pour décortiquer et comprendre notre monde petit et grand.
Le mercredi 5 novembre au TVA 22 heures le bulletin de fin de soirée le plus regardé de la télé francophone au Québec Wilfred Le Bouthiller victime de piratage (comme s'il était le seul artiste au Québec à l'avoir été!) a détrôné en importance l'hommage décerné au premier ministre Jean Chrétien aux Communes. Dans l'ordre il était plus urgent de relater les déboires de la star préfabriquée que de rendre compte de ce qui s'était passé sur la colline parlementaire ce jour-là.
Pour qui nous prend-on? Pour qui prend-on les téléspectateurs?
Vous vous demandez pourquoi je suis si indignée? Parce qu'une des premières choses qu'on m'a apprise en commençant dans le métier de journaliste c'est de ne jamais sous-estimer l'intelligence des gens qui nous regardent. Or ce principe de base tout simple minimal est maintenant régulièrement bafoué.
Après treize ans en information télé sur deux réseaux privés dont dix à la présentation de bulletin de nouvelles je dis:
Non la téléréalité et l'information sont carrément incompatibles.
Non ces émissions de téléréalité ne devraient pas prendre la place des événements de l'actualité.
Oui le contexte de la convergence et les partenariats médiatiques qui en découlent dénaturent la couverture journalistique.
Oui le public a besoin et a droit plus que jamais à une information fiable et crédible qui ne soit pas uniquement dictée par des retombées économiques.
Quel sera le prix à payer pour avoir dit tout haut ce que bien des journalistes pensent tout bas? Je m'assume.
Non c'est pas fini c'est rien qu'un début...

»» l'intellectuel dans la Cité
L'intellectuel à réinventer
Marcel Gauchet
Figaro Magazine 8 novembre 2003
Ce qu'il faut retrouver, ce n'est pas le personnage de l'intellectuel, mais l'intellectualité qui passait par lui. C'est-à-dire l'intelligence de la vie sociale qui se cherchait au travers de lui.
L'intellectuel ? Une espèce en voie de disparition. Voici peu, Régis Debray en dressait un constat de décès auquel il n'y a pas grand-chose à ajouter (I. F. : suite et fin, Régis Debray, Gallimard, 2000). Il y a tout lieu de penser que cette figure bien française, née dans les dernières années du XIXe siècle n'est plus d'actualité en ce début du XXIe siècle.
L'intellectuel justicier à la Zola ? Nous n'en avons plus vraiment besoin. Dans une société qui s'est beaucoup éduquée et libéralisée, les citoyens n'ont plus besoin de guides pour se former un jugement ou de porte-parole pour affronter les pouvoirs. Et, de manière générale, la littérature ou la philosophie ne jouissent plus de l'autorité qui alimentait le rayonnement de l'intellectuel prophétique ou de l'intellectuel critique. La foi politique s'est éteinte, et la carrière des idéologues avec elle. L'intellectuel médiatique lui-même, qui a pris la relève de ces glorieux devanciers quelque peu démodés, ne va pas fort. Certes, il est assuré d'une position inexpugnable. Puisqu'il y a des médias, il faut bien qu'il y ait quelque chose comme des intellectuels médiatiques. Mais ce que les médias ne peuvent pas lui donner, au-delà de l'audience et du vedettariat, c'est l'autorité. On a affaire à une variété d'animateurs du spectacle, qu'on peut regarder avec plaisir, mais qu'on n'aurait pas l'idée de suivre.
Bref, les attributs de l'intellectuel se sont démocratisés et répandus dans la société, en même temps que la confiance dans ses lumières s'est diluée.
Il n'y aurait pas lieu de pleurer outre mesure cette disparition, le défunt n'ayant pas laissé que des souvenirs glorieux, si elle ne participait d'une évolution plus profonde de nos sociétés qui mérite, elle, qu'on s'en tracasse. On peut se passer d'intellectuels, soit ; en revanche, il y a de quoi s'inquiéter, et même s'affoler, devant la désintellectualisation qui nous menace.
C'est l'aspect le plus étonnant de la vague libérale qui nous emporte depuis un quart de siècle. Elle va infiniment plus loin que de simples recettes de gestion de l'économie et de la société. Elle représente un phénomène total qui pénètre jusque dans la tête des acteurs. Elle s'y traduit par la conviction que la machine collective marche toute seule. Bien sûr, il faut des spécialistes et des techniciens pour mettre de l'huile dans les rouages, assurer la maintenance et réparer les pannes.
Pour le reste, il n'y a pas grand-chose à y faire et rien à comprendre. Tout au plus faut-il se préoccuper que les choses se passent sans trop de casse. Le débat est entre ceux, la gauche, qui pensent que l'argent public est indispensable pour éliminer les frictions dans le fonctionnement de la machine et ceux, la droite, qui pensent que l'initiative et la responsabilité individuelle suffisent à la tâche. Mais, de part et d'autre, l'idéal est en fait le même, les divergences ne portent que sur les moyens de parvenir à ce nirvana de l'autorégulation sans imposition. Cela donne cette étrange entité qu'est une «société du savoir» qui a largement renoncé à réfléchir, y compris dans sa partie la plus instruite.
Une démission de l'intelligence
Pour le meilleur et pour le pire, les intellectuels étaient solidaires de l'aspiration démocratique des collectivités à se gouverner. C'est elle qui justifiait, en dernier ressort, la place reconnue aux oeuvres de l'esprit sous toutes leurs formes. Aussi bien est-ce pour ce motif que les intellectuels se sentaient des affinités électives avec la gauche. Ils y trouvaient une famille où l'on cultivait une foi faite pour leur plaire dans la rationalisation du fonctionnement de la société. C'est cette ambition d'une prise réfléchie sur son destin qui s'est évanouie, au profit d'un laisser-être plus ou moins spontané. L'évacuation des intellectuels de la scène en est le résultat. Elle est aussi, hélas, le signe d'une démission de l'intelligence, démission liée à la croyance que le processus social fonctionne de façon quasi automatique.
Dans un autre registre, les difficultés de nos systèmes d'enseignement ont ici leurs racines les plus profondes. A quoi bon apprendre, dès lors que les savoirs fournissent, au mieux, de quoi s'insérer dans la société telle qu'elle va, mais rien comme une maîtrise de son monde par la pensée ? La perte d'appétence est telle qu'on doit se demander si nous serons capables, demain, de produire les compétences techniques indispensables à cette machine sociale trop confiante dans son libre mouvement.
La foi dans ce superbe automatisme a beau être enracinée, elle a ses limites. L'optimisme obligatoire qui va avec cette nouvelle version du laisser-faire ne parvient pas à étouffer toutes les inquiétudes. L'absence de pilote dans l'avion finit par ébranler les plus béats. Les experts à courte vue et de science incertaine angoissent plus qu'ils ne rassurent, d'autant que la zone des tempêtes se dessine à l'horizon. Il flotte au-dessus de ce monde officiellement euphorique un inexprimable malaise. Rien à faire, ce n'est pas encore aujourd'hui que l'humanité se guérira du besoin de comprendre ce qui lui arrive et de prendre ses affaires en main, dans la mesure du possible. Si les intellectuels n'avaient pas existé, en un mot, ce serait le moment de les inventer. Ils ont existé. Il s'agit donc de les réinventer, non tant pour ce qu'ils étaient que pour ce qu'ils représentaient.
Nous avons un avantage, précisément, nous savons ce qu'ils ont été, et ce qu'il n'est pas souhaitable de répéter. Ce qu'il faut retrouver, ce n'est pas le personnage de l'intellectuel, c'est l'intellectualité qui passait par lui, c'est l'intelligence de la vie sociale qui se cherchait au travers de lui. On reléguera volontiers la pétition au musée des antiquités. On fera avantageusement l'économie de la radicalité publicitaire et irresponsable. Il est indispensable, en revanche, de se réapproprier l'exigence d'une plus grande conscience collective que ces pathologies trop connues caricaturaient ou dévoyaient.
Cette redéfinition des intellectuels est d'ores et déjà en cours. Elle est au travail dans les marges, elle se joue dans le réseau peu visible mais très vivant de cercles, clubs, associations, revues, qui entretient la flamme de la réflexion en commun dans ce pays. On peut la caractériser par trois traits principaux.
Inventer une culture de la confrontation
1. L'objet d'une vie intellectuelle, c'est tout ce qui échappe, par principe, au discours des techniciens, des spécialistes, des experts, c'est-à-dire le principal, la combinaison d'ensemble, celle-là même que les hommes politiques sont supposés gouverner. C'est cette intelligence générale du monde contemporain qui est à reconquérir, en commençant par ce qui va le moins de soi, sa juste description. Ecrivains ou cinéastes sont autant susceptibles d'y contribuer que l'administration qui veut savoir ce qu'il fait. Les intellectuels ne sont pas une élite du diplôme, mais un regroupement de gens qui sont d'accord pour essayer de réfléchir ensemble au-delà de leur spécialité ou de leur métier.
2. Les intellectuels du XXe siècle ont été les enfants d'une culture de la révolution. Ceux du XXIe siècle ont à inventer leur culture de la confrontation. Ce dont l'espace public a besoin aujourd'hui, c'est d'une version exigeante du pluralisme démocratique. La contradiction des points de vue et l'ouverture des choix sont la règle : aux intellectuels de leur donner à la fois un contenu rigoureux et un langage pertinent.
3. Le problème est de trouver une forme pour cette vie intellectuelle qui soit capable d'assurer son indépendance par rapport aux appareils politiques qui consomment les idées et par rapport aux médias qui les diffusent. Les partis sont le débouché normal de la réflexion publique, mais ils ne peuvent en être les commanditaires. Les médias sont des instruments de transmission nécessaire, mais ils ne peuvent dicter leur loi. Il faut quelque chose comme les sociétés de pensée des Lumières pour faire peser les idées, de nouveau, dans la vie publique. Les intellectuels n'ont pas dit leur dernier mot.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
Une clarté qui éclipsera C-20...
Patrice Boileau
patriceboileau@videotron.ca
TRIBUNE LIBRE Le 14 novembre 2003
Excellente piste que celle défrichée par des membres péquistes de l'Estrie. L'idée de tenir une élection référendaire qui additionne les votes alloués aux différents partis souverainistes est fort intéressante. Ces équipes conserveraient ainsi toute leur intégrité politique: elles n'auraient donc pas à travestir leur programme parce qu'obligés de se fondre, le temps du rendez-vous électoral, au Parti québécois. Mieux que cela: de nouvelles équipes politiques souverainistes pourraient ainsi voir le jour et donner naissance à une véritable armada indépendantiste gravitant autour du vaisseau amiral péquiste.
Une entente écrite et hautement médiatisée scellerait cette association. L'accord comporterait un important passage décrivant les modifications que subirait notre système parlementaire dès le lendemain de la victoire et de la déclaration d'indépendance. Il importe de rassurer toutes les formations politiques qui acceptent de former une coalition référendaire que leur voix sera entendue à l'Assemblée nationale du Québec grâce à un parlementarisme renouvelé. Avec quatre années devant nous, il est possible de bien le définir et d'inviter la population à participer activement à ce projet enlevant! La chance n'est pas donnée à tous les peuples d'être les architectes d'un nouveau mode de scrutin qu'ils vivront immédiatement après l'accession de leur patrie au rang de nation! Quel projet dynamique!
L'autre volet intéressant que soulèvent les associations péquistes estriennes est celui-ci: advenant une improbable incapacité à atteindre un pourcentage majoritaire, la coalition indépendantiste refuserait d'exercer le pouvoir même si elle obtient plus de sièges que les fédéralistes. Administrer un État qui souffre d'un statut provincial, synonyme de déficit budgétaire et de précarité financière, représente un piège qui a rendu impopulaire le gouvernement péquiste lorsqu'il était au pouvoir. Le plan machiavélique d'Ottawa qui consiste à affaiblir la capacité financière du Québec depuis 1995 a été démasqué depuis longtemps. Ce n'est pas en l'appliquant à l'ensemble des provinces que les Québécois ne voient pas clair dans le jeu de Paul Martin. Le nouveau Premier ministre du Canada parvient à semer la morosité au Québec certes, mais l'étau fiscal qui étouffe l'Assemblée nationale va bientôt envoyer le gouvernement libéral de Jean Charest au tapis! Cette réalité prochaine provoquera une nausée générale que seule l'antidote souverainiste guérit. Le successeur de Jean Chrétien va tenter d'endormir ce danger en donnant dorénavant les subsides fédéraux directement aux municipalités: tout sauf octroyer l'argent qui revient légitimement à Québec, même si le domaine municipal est de juridiction provinciale. Reste que les responsabilités de l'État québécois demeureront entières, laissant intacts ses besoins fiscaux. Et il y a ce projet fédéral de dragage qui menace le Saint-Laurent près de Sorel: encore là, seul un État national peut l'en empêcher.
C'est ce ras-le-bol général qui rend très peu probable l'échec de l'élection référendaire: les Québécois en ont soupé d'entendre parler de compressions budgétaires, de manque à gagner et de compétences limitées. D'autant plus qu'ils l'ont fait savoir en 1995 en signifiant majoritairement le désir de vouloir se développer à l'aide de tous leurs outils. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de voir actuellement des Anglo-québécois s'empresser de convaincre que le camp fédéraliste a réellement gagné lors de ce référendum. Ils font maladroitement la démonstration que plusieurs bulletins de votes appuyant le NON furent injustement invalidés: ils en placardent ça et là, dans la ville de Montréal...
Le gouvernement Charest n'a pas à brandir les 150 000 votes illégaux de 1995 en guise de réponse. Les Québécois sont à mettre les pendules à l'heure en préparant la rencontre prévue par le Conseil de la souveraineté le 17 novembre prochain. Elle marquera le départ de cette coalition souverainiste où notre mode de scrutin réformé sera utilisé rapidement, dès que jugé favorable, après une élection référendaire gagnante. N'est-ce pas là un vent de fraîcheur qui tranche avec la morosité des dernières années! Une lumière émanant d'un peuple éclairé par une information soutenue durant quatre ans! Une clarté qui éclipsera C-20...