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Les défis du Bloc québécois (BQ)

Claude Bariteau
Site du RIQ 15 novembre 2003

Propos tenus aux membres du BQ de Sainte-Foy
Le jeudi 6 novembre 2003 à 18h00
Maison Bagatelle, Sillery

I Introduction

I.1 On m'a demandé d'exposer mes vues sur les défis actuels du BQ. On m'a même incité à peu de retenue, l'objectif étant d'interroger des pratiques et des façons de faire à la lumière des changements récents, notamment la victoire du PLQ du 14 avril dernier et l'entrée sur la scène fédérale de Paul Martin. J'ai accepté. Peu après, je me suis questionné. Si je suis familier à brasser des idées et à identifier des parcours pour les réaliser, j'avoue que cette demande m'a conduit à interroger autant les pratiques et les façons de faire que la pertinence de la présence du BQ sur la scène canadienne dans la conjoncture actuelle.

I.2 J'ai divisé mon exposé en trois points. Le premier a trait à la question de l'indépendance du Québec dans la conjoncture actuelle. Il est incontournable mais encore faut-il en décoder les points déterminants, ce que je vais esquisser pour poser, par la suite, la question de la pertinence du BQ sur la scène fédérale, pertinence qui m'est apparue des plus grandes. Toutefois, pertinence qui nécessite un recentrage des activités du BQ sur des dossiers particuliers et des activités précises, mais surtout une radicalisation pacifiste du discours et des interventions. Ce sera mon troisième point.

II La question de l'indépendance du Québec dans la conjoncture actuelle

II.1 Le dernier sondage sur les intentions des Québécois et Québécoises de toutes origines en regard de l'indépendance du Québec indique un support à la hauteur de 47%. Après huit ans d'intenses propagandes émanant du Canada et des institutions qui s'y rattachent, voilà qui révèle que les Québécois ne sont pas dupes, encore moins des sujets qu'on peut endoctriner pour les « canadianiser ». Ce support, qui dépasse de loin celui obtenu par le PQ lors des dernières élections, indique que l'idée d'indépendance du Québec rejoint des supporters des autres partis, ce qu'a mis en relief un sondage réalisé en 2000 par Pierre Drouilly et Pierre-Alain Cotnoir. Ce point n'est pas le seul qui mérite une attention particulière. Le sondage de Drouilly et Cotnoir a aussi montré que les supporters du projet de faire du Québec un pays reçoit l'appui des Anglo-Québécois et des Québécois de l'immigration récente, ce qu'a confirmé un récent sondage financé par Génération Québec.

II.2 Ces deux points révèlent, à mon sens, que le mouvement d'affirmation nationale canalisé par le Parti québécois au début des années 1970 jusqu'à tout récemment s'est transformé en un mouvement sécessionniste qui s'irradie partout au sein de la population du Québec. Il s'agit là d'un changement des plus importants. Il est rare qu'un mouvement qualifié de « nationalitaire » se transforme ainsi. Lorsque c'est le cas, la dimension politique prend le dessus et le projet de pays, plutôt qu'un projet de société, devient l'objectif recherché, ce qui n'exclut pas l'intérêt que représentent les questions sociales. Une nouvelle hiérarchie s'instaure. L'accent est alors mis sur le régime politique du pays à faire, la citoyenneté, l'intégration de responsabilités découlant de la sécession, des aménagements des pouvoirs existants, la présence internationale, l'armée, etc.

II.3 Aux dernières élections, le PQ, dont les dirigeants avaient en main ces informations, n'a pas su composer avec ce changement. On connaît le résultat. Depuis, ce parti est en intenses réflexions, ce qui aura des échos au BQ. Au Québec, les partis qui drainent la ferveur nationaliste auraient, selon Vincent Lemieux, une espérance de vie inférieure à 40 ans. Aussi, estime-t-il que le PQ, qui vient de franchir le cap des 35 ans, serait en sursis. Ou bien il se transforme radicalement, ou bien il est en proie à un schisme. Comme le PQ s'est fait le promoteur de l'idée du pays à faire, tout porte à penser qu'il évitera le schisme à la faveur d'une transformation majeure qui en fera un parti prônant l'indépendance du Québec indépendamment, entre autres, d'un quelconque partenariat ou d'une gouvernance provinciale en attendant le grand soir. Au cours de la prochaine année, cette transformation devrait s'enraciner autour d'un programme de pays et d'une stratégie menant au pays à faire.

II.4 Une telle transformation devrait, à mon avis, déboucher sur la mise en forme des contours de ce que sera le pays du Québec et la citoyenneté québécoise. Le BQ s'est déjà penché sur ce sujet, le PQ, un peu moins. Le PQ devra le faire dans les plus brefs délais car la conception de la citoyenneté québécoise deviendra d'ici peu le dossier le plus déterminant dans le processus conduisant à la création du pays du Québec. Il le deviendra parce que la création d'un pays implique de définir les principaux contours de la citoyenneté et du « vivre ensemble ». Il le deviendra aussi parce que Paul Martin, le prochain premier ministre du Canada, entend, selon la lecture que je fais de ses visées, entreprendre une refonte de la conception de la citoyenneté canadienne. Ce projet sera au cur de son programme. Avec lui, il a comme objectif principal d'instituer une citoyenneté canadienne davantage imprégnée des multiples programmes associés à la construction nationale canadienne à la suite du rapatriement unilatéral de la Constitution et des changements qui y furent intégrés ainsi que des ajustements majeurs découlant de l'entrée du Canada au sein de l'ALÉNA.

III Pertinence de la présence du BQ à la Chambre des communes

III.1 Au sein de la mouvance indépendantiste, certaines personnes ont avancé que la présence du BQ à la Chambre des communes était périmée. Je ne partage aucunement cette idée. Plus que jamais, cette présence est importante. Elle devra cependant être associée à une mission fondamentalement définie en lien avec la promotion de l'indépendance du Québec. La motion présentée par le député Yves Rocheleau affirmant que le Québec constitue une nation allait dans ce sens comme allait dans ce sens l'écho qu'il a fait, dans un texte publié récemment dans Le Devoir, aux intrusions canadiennes dans les champs de compétence du Québec. Il faudra que le BQ poursuive sur cette lancée. Elle est de loin la plus prometteuse parce qu'elle permet de révéler pourquoi il importe de sortir le Canada du Québec mais aussi comment le Canada se révélera intolérant à l'endroit des promoteurs de l'indépendance du Québec. Agir de la sorte ne sera pas chose facile. Il faudra beaucoup de courage et de détermination pour porter ainsi le projet d'indépendance du Québec dans un lieu qui, par définition, s'active à en contrer la réalisation.

III.2 Mais là ne s'arrêtera pas le travail du BQ à la Chambre des communes. Il lui faudra revoir aussi ses priorités. L'une d'elles devrait être de travailler en collaboration avec le PQ à la conception des principaux contours de la citoyenneté québécoise et du régime politique au sein duquel elle s'exprimera, en précisant notamment ce qui qualifierait cette citoyenneté, quels seraient les éléments constitutifs d'une culture politique commune, quel type de régime politique serait privilégié et en quoi celui-ci favoriserait une séparation des pouvoirs ainsi qu'une participation active des citoyens aux décisions qui les concernent. J'insiste sur ce point. Le BQ doit éviter de participer aux travaux qu'enclenchera Paul Martin pour circonscrire la nouvelle citoyenneté canadienne. Il devra plutôt mener sa réflexion sur la citoyenneté du Québec et faire valoir que cette citoyenneté ainsi que les valeurs qui l'encadrent différeront de ce qu'entend faire le Canada. Si j'insiste sur ce point, c'est qu'il me semble celui qui aura le plus d'incidences sur le support éventuel des Québécois de l'immigration récente au projet de faire le pays du Québec. Des réflexions sur ce point, qui sont nombreuses, il importe de dégager maintenant les composantes essentielles d'une citoyenneté québécoise.

III.3 Une autre priorité serait de poursuivre le travail visant à identifier et bien documenter les responsabilités découlant du statut d'état souverain et la préparation des dossiers associés à la sécession du Québec. Le BQ, du lieu où il s'implique, est à même d'observer ce que fait un pays souverain en regard de ses politiques internes comme sur la scène internationale. À mon sens, il devrait tirer avantage de cette position pour cerner, en collaboration avec le PQ, les alignements que prendrait le pays du Québec sur la scène internationale lorsqu'il assumera les responsabilités d'un État souverain. Parallèlement à ce travail, il devrait aussi devenir un spécialiste d'envergure en matière de sécession. Je suis sérieux en avançant cela. Le Québec deviendra pays en faisant sécession du Canada de façon pacifique. Il y a des précédents. Il faut les connaître comme il faut connaître tout ce qui se dit et s'écrit sur la sécession, notamment que le Québec est l'un des quelques cas où ce processus peut se réaliser. Cela permettra de révéler la teneur des traités de sécession comme l'existence d'instances internationales qui peuvent intervenir pour en faciliter le dénouement. Connaître les précédents et en faire part permettront de démystifier les discours alarmistes mais surtout de préparer le terrain de la reconnaissance du Québec sur la scène internationale.

III.4 Depuis qu'il est présent à la Chambre des communes, le BQ a réalisé de nombreux travaux sur des sujets d'actualité qui touchaient directement le Québec. Il devra poursuivre ce travail en ciblant principalement les politiques canadiennes qui sont porteuses d'effets contraires aux intérêts supérieurs du Québec, notamment celles qui sont autant d'ingérence dans les domaines relevant des compétences du Québec. Cela dit, il serait toutefois des plus indiqués que ce travail se fasse dorénavant en montrant comment le Québec mettrait de l'avant des politiques différentes. Encore là, il devra y avoir une collaboration avec le PQ. Si le BQ s'engage dans cette voie, il véhiculera du coup une critique de fonds des politiques mises de l'avant par le PLQ car il révélera clairement que celles-ci, parce qu'elles s'inscrivent dans la logique canadienne, obligent à des contorsions et des dépendances telles qu'elles n'ont rien de Québécois, sauf d'être l'apanage d'un gouvernement provincial en perte de pouvoir.

IV Le temps des vraies batailles est devant nous

IV.1 Les points que j'ai mis de l'avant consistent, somme toute, à travailler à la promotion de la nation politique québécoise et à son accession à l'indépendance. Voilà ce qui devrait animer les futurs candidats du BQ lors des prochaines élections. Cela implique de minimiser l'importance accordée à la défense des intérêts du Québec. Les seuls intérêts à défendre sont ceux de la nation politique du Québec, ce qui n'a rien à voir avec les intérêts d'un quelconque pouvoir provincial en perte de vitesse, ce que j'ai signalé tantôt. D'ailleurs le PLQ compte sur le Conseil de la fédération plutôt que sur le BQ pour sauver les meubles. Cela étant, pour le BQ, la bataille des champs de compétence doit s'arrimer au projet du pays du Québec plutôt qu'à une approche de surveillance. La surveillance est chose du passé comme est chose du passé la bonne gouvernance du Québec. On l'a vu le 14 avril 2003.

IV.2 Toute tentative d'alliance stratégique avec des partis canadiens devrait aussi être chose du passé. Cela a pu faire sens avant la loi C-20. Depuis, on sait où crèchent les partis canadiens. Avec cette loi, la leur, la démarche privilégiée en 1995 est piégée. Elle l'est parce que ces partis ont comme objectif premier de faire le Canada sur la base de la nouvelle constitution de ce pays. Ils oeuvrent, somme toute, à construire autrement le Canada. Alors, pourquoi travailler avec eux quand ils travaillent contre nous? Mieux vaudrait investir les énergies du BQ en réalisant un travail pédagogique auprès des Québécois de toutes origines en vue du pays à faire. Il m'apparaît plus important que les députés du BQ sillonnent les Cégeps, les milieux de travail, s'associent au PQ sur des dossiers fondamentaux, etc. plutôt que de participer à des commissions canadiennes qui ne font aucunement avancer la cause de l'indépendance du Québec.

IV.3 Tout cela pour dire que le temps des vraies batailles est arrivé et que celles-ci impliquent une radicalisation pacifiste de la démarche menant à l'indépendance du Québec. À mon avis, le BQ, le PQ et tout autre parti indépendantiste doivent porter le projet de pays que veulent les Québécois de toutes origines. D'ici 2008, les promoteurs de l'indépendance du Québec ont à préparer le terrain des vraies batailles et les mener à terme. À cette fin, il importe de toute urgence de clarifier le projet de pays et de revoir les moyens qui y conduisent. Il y a là un défi auquel doit s'associer le BQ parce qu'il a en main les outils pour documenter à la fois le pays à faire et la façon d'y arriver pacifiquement. À mon avis, la prochaine campagne électorale du BQ devrait mettre de l'avant une plate-forme électorale qui reprend ces points et les font valoir. Il m'apparaît plus important que le BQ promeuve l'indépendance du Québec plutôt que de centrer son attention sur Paul Martin. S'agissant de ce dernier, il me semble plus conséquent de révéler aux Québécois de toutes origines que les idées qu'il avance sont aux antipodes de celles qui animent le peuple québécois.

IV.4 Si le BQ choisit cette voie, il aura peut-être peu d'échos positifs dans les médias canadiens et québécois. Il deviendra même la cible préférée de tous les partis canadiens. Au Québec, toutefois, ses positions rejoindront celles que privilégie le peuple québécois. Dès lors, plus le BQ approfondira les questions essentielles, plus il contribuera au déploiement et à l'irradiation d'idées favorables à la création du pays du Québec. Dans cette voie de radicalisation pacifiste, le BQ devrait porter une attention constante à toutes les institutions canadiennes qui oeuvrent au Québec à transformer les Québécois en Canadiens. Il devrait même inciter les Québécois qui y oeuvrent à lui transmettre des informations pertinentes. Il faut dévoiler le travail de sape et de dénigrement qui se fait dans les médias, les réseaux de transport, l'armée, les relations internationales, les politiques en matière d'immigration, etc. Ce faisant, le BQ, comme il l'a fait dans plusieurs dossiers, contribuera à mieux révéler l'importance pour le peuple québécois de contrôler sa destinée en devenant indépendant.

V Conclusion

V.1 Que le BQ s'aligne dans cette direction, est-ce la meilleure façon de remporter un nombre important de comtés au Québec? Ne serait-ce pas plutôt un virage qui risque de voir ce parti disparaître de la carte du Québec ou devenir dérisoire, ce qui pourrait porter un coup dur aux forces dites souverainistes? Personnellement, je suis persuadé qu'un tel alignement incitera les porteurs du pays du Québec à supporter les candidats du BQ. Ne pas le faire m'apparaît des plus risqués. Aux dernières élections québécoises, le PQ, qui a fait sa campagne sur la bonne gouvernance et un référendum à venir un jour axé sur un projet de partenariat, a reçu un support inférieur à celui que reçoit le projet de pays. On peut penser qu'il en sera de même pour le BQ s'il ne déploie pas une plate-forme électorale avec l'indépendance du Québec pour toile de fond.

V.2 Les Québécois, à la hauteur de 47 %, ne veulent pas du Canada qui leur fut imposé en 1867 et en 1982. En 1992, ils n'ont pas voulu du Canada de Bryan Mulroney auquel avaient souscrit Robert Bourassa et le PLQ. Ils n'ont jamais supporté à la hauteur de 47% les émules de Jean Chrétien. Pourquoi ne diraient-ils pas aux prochaines élections ce qu'ils veulent? Personnellement, je n'ai jamais mis fortement l'épaule à la roue lors d'élections canadiennes. Si le BQ s'engage à participer aux vraies batailles à venir, j'y serai et je travaillerai, comme je l'ai fait en 1992, à bloquer l'irradiation des vues canadiennes au Québec en affirmant que je veux un Québec indépendant. Je le ferai parce que ce sera dire ce que nous ne voulons pas et, du coup, ouvrir le chantier de ce que nous voulons : faire du Québec un pays où les citoyens seront des acteurs, ce que permettent surtout les régimes républicains.



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Le Québécois :
pour connaître le vrai Paul Martin

15 novembre 2003

Le Bloc Québécois expédie ce week-end 70 000 copies d’un numéro spécial du journal Le Québécois qui présente le véritable visage du futur chef du Parti libéral du Canada, Paul Martin. L’opération, qui a lieu dans toutes les circonscriptions, met à contribution militants, personnel politique et députés. Le chef du Bloc Québécois, Gilles Duceppe, appuiera ses militants dans sa circonscription Laurier-Sainte-Marie. À ne pas manquer, la description de l’empire financier de la famille Paul Martin. Le Québécois, en version intégrale, peut être consulté sur ce site.

Cette édition spéciale du Québécois est l’une des composantes de l’opération « Bienvenue à Paul Martin », mise au point par le Bloc Québécois afin de démasquer le vrai Paul Martin.

Il s’agit d’abord et avant tout d’un outil d’information que nous mettons à la disposition des membres et sympathisants. Cette édition présente des entrevues avec plusieurs députés du Bloc Québécois mais aussi des entretiens avec des observateurs de la scène politique québécoise. Le Québécois présentera une foule d’informations utiles sur Paul Martin, des informations basées sur des données factuelles qui anéantissent le mythe d’ami du Québec et d’homme près des gens que l’équipe des fabricants d’image de Paul Martin tentent de lui donner.



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Les rendez-vous de Paul Martin

Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 novembre 2003

Paul Martin attendait depuis 13 ans ce jour. Enfin proclamé chef du Parti libéral du Canada, il accédera bientôt au siège de premier ministre. S'il a promis d'incarner le changement, il demeure toutefois difficile aujourd'hui de savoir si la fin du régime Chrétien marquera véritablement le début d'une ère politique nouvelle au Canada tant sa vision de l'avenir demeure imprécise.

L'ancien ministre des Finances a eu raison de centrer sa campagne sur le changement. De toutes parts, les attentes sont élevées. Élu pour un troisième mandat en 2000, le gouvernement Chrétien a déçu, se révélant usé et corrompu. Les scandales se sont multipliés, des ministres ont dû démissionner. S'enfermant dans une attitude autoritaire, Jean Chrétien a raté son rendez-vous avec le nouveau siècle. Depuis longtemps, le désir de tourner la page sur cette période était manifeste mais se heurtait à l'orgueil d'un homme qui pensait davantage à son destin personnel qu'à celui de son pays.

D'emblée, l'arrivée de Paul Martin marquera un changement d'atmosphère. Les premiers gestes de rupture avec le régime précédent devraient être d'ailleurs faciles à faire. Littéralement plébiscité par les militants libéraux et ne devant rien à personne, il pourra se permettre, au moment de composer son conseil des ministres, de sacrifier des gens comme Sheila Copps, John Manley et Stéphane Dion, identifiés trop étroitement à Jean Chrétien. Il sait qu'un renouvellement profond s'impose.

À cette occasion, on attendra qu'au-delà du choix de gens compétents, le nouveau premier ministre s'attache surtout à valoriser l'intégrité. On a appris des années Chrétien que la parole d'un premier ministre ne suffit pas à cet égard. L'exercice des responsabilités ministérielles doit se faire dans un cadre réglementaire strict, lequel n'existe toujours pas. Le projet de loi créant un poste de commissaire à l'éthique, mort au feuilleton avec la prorogation de la session, devra être la première loi à être adoptée par le Parlement aussitôt que celui-ci reprendra ses travaux.

Il sera aussi facile au nouveau premier ministre de prétendre instituer dès les premières semaines de son installation au pouvoir un nouveau climat. L'affrontement n'est pas naturellement son style. Il est ouvert au dialogue et à la réflexion, ce qui devrait permettre tout particulièrement de détendre les relations avec les provinces. La civilité et le charme ne suffiront pas toutefois à effacer des divergences qui tiennent à la nature même du fonctionnement du gouvernement fédéral, qui depuis la période Trudeau s'est fait centralisateur, un esprit dont M. Martin a été imprégné à l'occasion de son long passage aux Finances. Intervenir dans un domaine de compétence provinciale comme les municipalités ne le gêne pas du tout.

Habile politicien, M. Martin a pris le plus grand soin durant sa campagne à ne fermer aucune porte. Aujourd'hui, grâce à l'ambivalence qu'il a entretenue sur presque tous les sujets, nombreux sont ceux qui ont le sentiment que tout sera possible. Les premiers ministres des provinces qui le rencontreront au cours des prochaines heures entretiennent beaucoup d'espoir, tout comme de nombreux électeurs québécois qui croient qu'il sera ouvert à redéfinir la place du Québec au sein de la fédération, ou encore les opposants au mariage gai qui s'attendent à ce qu'il remette en cause le projet de loi autorisant les mariages entre personnes de même sexe. Maintenant qu'il est élu, il lui faudra se commettre. S'il avait bien des défauts, Jean Chrétien avait tout au moins la qualité d'exprimer clairement ses positions. C'est à cette aune qu'on pourra mesurer le leadership du nouveau premier ministre.

Satisfaire tout un chacun est impossible. Instinctivement, les électeurs le savent bien et lui pardonneront son ambivalence des derniers mois à la condition toutefois qu'il s'attaque aux problèmes fondamentaux qui sont ceux du Canada. Au premier titre de ceux-là, il y a le financement des programmes sociaux pour assurer l'égalité des chances. Il y a aussi le fonctionnement même de la fédération et le statut du Québec dans cette fédération. Il y a la place du Canada sur la scène internationale où il joue un rôle de moins en moins important. Ce sont des rendez-vous qu'il ne peut se permettre de rater.



»» Paul Martin

The Quebec question

The new Liberal leader wants to increase the number of seats his party holds in this province. That means reaching into the more nationalist areas to take ridings away from the Bloc Québécois

ELIZABETH THOMPSON
The Gazette Saturday, November 15, 2003

Quebec's provincial flag loomed in the background as Paul Martin addressed the Montreal Board of Trade in September. Martin is perceived as more open to Quebec because he supported the failed Meech Lake accord. As finance minister, he generally stayed above the constitutional fray.

Rarely in Canadian politics have the expectations been so high. Rarely in Canadian politics have the pitfalls been so great.

Last night, Paul Martin achieved the goal he has sought for so long - the leadership of the Liberal party. Now the real challenge lies ahead, forming a government and preparing for an election his organizers say will come in six months. All his work over the past decade will come to naught unless he can persuade Canadians to grant the Liberals an exceptional fourth mandate.

In Quebec, Martin is inheriting a party that is deep in debt but riding high in the polls. While the party has made inroads in recent years, finally garnering the symbolic victory of holding more seats than the Bloc Québécois, its core support remains centred in largely anglophone or multicultural ridings.

Dennis Dawson, one of Martin's chief advisers in Quebec, says one of Martin's first challenges will be to build his own team of MPs and bring more nationalist Quebecers back into the Liberal fold.

"Does (Martin) think the federal government should be making a strong effort to try to bring back the more nationalist Quebecers who have not been comfortable working in the Ottawa government for the past 10 years? Definitely," Dawson said.

"He's happy to know that he has potential strong nationalist candidates."

Dawson said Martin's team is also scouting bright young federalist Quebecers to remedy what he sees as a shortage of Quebecers on Parliament Hill.

"Quebecers are definitely under-represented in Ottawa. End of story. They are under-represented in the Prime Minister's Office as it is now. They are under-represented in cabinet, they are under-represented as deputy ministers. They are under-represented in the Canadian institutions."

While Martin wants to keep the party's traditional, more federalist, support in Quebec, he also wants to increase the number of Liberal seats in Quebec and the West - something that could become essential should a united Conservative party pose a challenge to the Liberals' monopoly in Ontario. That means reaching into more nationalist areas in Quebec to win seats away from the Bloc.

However, John Parisella, former chief of staff to Liberal Premier Robert Bourassa, says Martin is so popular in Quebec and has so much good will built up, he doesn't have to play the nationalist card.

Christian Bourque, vice-president of research for Léger Marketing, says public opinion polls show Quebecers are convinced there will be a big change as Martin takes over from Prime Minister Jean Chrétien.

"Where Quebecers always felt uncomfortable with Mr. Chrétien, who was seen as a hard-line federalist in Ottawa, they feel Mr. Martin will be a lot more flexible and open to change," Bourque said.

The result could be a bleak outlook for the Bloc Québécois.

"In the last poll in June, the Bloc Québécois was around 28 per cent in voting intention, which is as low as it has ever been since its creation," Bourque said.

"At this point in time the Bloc would be reduced to its core ridings."

Martin is perceived as more open to Quebec because he supported the failed Meech Lake constitutional accord. As finance minister, Martin generally stayed above the constitutional fray, arguing it was another minister's file.

However, Martin tends to be accident-prone when it comes to Quebec. One well publicized sortie into Quebec's 1995 referendum campaign left him bruised and accused of fearmongering.

On Oct. 17, 1995, Martin told Quebec City businessmen in a speech that if Quebec were to secede, "90 per cent of our exports would be threatened, close to one million jobs."

But as prime minister, Martin will have no choice but to wade into the riptides of Quebec politics, and he will need more francophones around him than he has now, said political scientist Louis Balthazar, professor emeritus at Université Laval.

"Until now, you have to look very far in the past to see so few important francophone figures around a prime minister," Balthazar said.

Martin will set the stage for a new era of federal-provincial co-operation by inviting Canada's premiers to a get-together tomorrow at the Grey Cup game in Regina, Dawson said.

"The fact that the first thing he does after he becomes leader is meet with the (premiers) in a consultative, 'I'm there to listen' mode is certainly very, very different from what you have seen in the past," Dawson said.

"And it is certainly a sign that relations with the province will not be based on conflict and confrontation but will be based on dialogue and listening."

Martin already has close ties to Quebec Premier Jean Charest that go back to the days when they faced each other across the floor of the House of Commons. Charest was then a federal Conservative.

The federal Liberal caucus includes five former Quebec Liberal cabinet ministers - all but one of whom have been warming back benches - as well as Pierre Pettigrew, who served as chief of staff for onetime Quebec Liberal leader Claude Ryan. Choosing any of them as a Quebec lieutenant would send a strong signal of co-operation to this province.

Rarely has there been a better opportunity for Quebec and Ottawa to make progress, Parisella said. Charest's background in federal politics will help him broker deals, and Martin is unscarred by the constitutional battles of the past.

"This is a great opportunity for this country," said Parisella, likening it to the era of Lester Pearson and Jean Lesage.

"This is a watershed period in our history."

However, Martin also faces prospective land mines in his relations with Quebec.

At his campaign launch in Montreal this spring, Martin outlined three priority areas: health care waiting lists, higher education and the state of Canadian cities. All three fall in whole or in part under provincial jurisdiction. To direct federal money to those areas, Martin will need the agreement of the provinces or risk being accused of again using federal surpluses to intrude into areas of provincial jurisdiction.

"If the federal government wants to intervene widely in the area of health or the area of municipal affairs, it had better be careful," Quebec Intergovernmental Affairs Minister Benoît Pelletier warned.

"It has to be done while respecting Quebec's jurisdiction and respecting Quebec's priorities."

Pelletier said the mere fact the federal government wants to use its spending power to invest in health and cities validates Quebec's contention that there is a fiscal imbalance between the provinces and the federal government. Martin has been reluctant to agree it even exists. Ottawa's official line on the matter is that it is a myth.

Balthazar says Charest's government will be under political pressure of its own to show progress in federal-provincial relations. In the last election, the Liberals argued Quebec can get more goodies out of the federation by playing a leadership role in the country than by threatening to separate.

Charest has already got the other premiers to buy into his plan to create a Council of the Federation, a kind of counterweight to the federal government. The Quebec Liberal party program is loaded with a long shopping list of other demands that it intends to float over time.

"The Quebec Liberal party has a plan," Balthazar said. "Mr. Pelletier has a whole program and something will have to happen.

"If there is nothing at all and it is felt the federal government is absolutely not interested in Quebec's preoccupations, without evoking something similar to Meech Lake, we could very well find ourselves faced with a kind of profound frustration on the part of Quebecers."

Maurice Pinard, professor emeritus at McGill University, agrees Martin can't take Quebec for granted.

Whenever the Quebec Liberals are in power, there is an increase in support for sovereignty, Pinard noted as he released poll results last month showing support for sovereignty has risen to 47 per cent. Quebecers may have elected Charest's Liberals but the underlying grievances that fuel the sovereignist movement remain unresolved, he explained.

Unity within his own party in Quebec could also pose a challenge. But Dawson dismisses that as a problem, noting Martin's unprecedented capture of 95 per cent of the leadership vote in Quebec.

But a leadership race by its very nature is a fratricidal battle.

With an election only months away, people like Justice Minister Martin Cauchon, a Chrétien loyalist who will rally to Martin this weekend, says Martin needs to reach out to all Liberals in Quebec.

"I think the major challenge of the next leader is unity, the unity of the party," Cauchon said.

"Regardless of the level of the dissidence, it exists and it's a gesture he will have to make."

ethompson@thegazette.canwest.com



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Départ de Jean Chrétien - Le despote éclairé

Pierre Fortin
Avocat, Québec
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 novembre 2003

Au sortir de la Renaissance, le XVIIIe siècle a connu l'avènement d'une nouvelle espèce de souverains: les «despotes éclairés». Comme Pierre le Grand de Russie et Frédéric II de Prusse, notamment, leurs règnes se sont caractérisés par l'éloignement de l'Église du pouvoir étatique, le pragmatisme sans scrupules, le progrès social et économique ainsi que la défense de l'intégrité du territoire contre les nationalismes.

Le règne de Jean Chrétien entre dans cette catégorie, et plus particulièrement sa dernière année. Devant la montée des droites et de l'obscurantisme moral, Jean Chrétien aura fermement tenu la barre. Malgré la mesure authentiquement despotique qu'est la Loi sur la clarté référendaire, Jean Chrétien a quand même laissé un consensus social s'établir en matière d'avortement et limité la circulation des armes à feu tout en se prononçant à plusieurs reprises contre la peine de mort. Au cours de sa dernière année, il s'est nettement détaché des positions de droite en dénonçant, sur la scène internationale, la pauvreté et l'exploitation comme premières causes du terrorisme. Il a établi des ponts avec l'Afrique et favorisé le commerce des médicaments.

De plus, son refus de participer à l'odieuse guerre en Irak, la déjudiciarisation partielle de la possession de cannabis, sa résistance aux commerçants de produits du tabac et la défense de la Charte des droits et libertés sur la question des mariages gais sont autant de combats de haut niveau qui ont conservé au Canada son rôle actif dans la trop lente mais constante émergence d'une civilisation planétaire axée sur la tolérance, le partage et le respect des différences.

La solution de rechange au Canada étant l'Alliance canadienne, Jean Chrétien aura établi des bases solides de résistance au projet allianciste d'un immense satellite américain intégriste chrétien à l'image des plus arriérés des États du sud des États-Unis.

Mais qu'un politicien ne puisse révéler toute sa grandeur que lorsqu'il n'a plus rien à perdre devrait nous inciter à une profonde réflexion sur la démocratie occidentale.



»» déséquilibre fiscal

Le déséquilibre fiscal, un problème qui doit être réglé

Yves Séguin, Ministre des Finances
Benoît Pelletier, Ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes et aux Affaires autochtones

Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 novembre 2003

Depuis plusieurs années, le problème du déséquilibre fiscal est devenu, au Canada, l'enjeu le plus fondamental des relations fédérales-provinciales. Ce problème est d'autant plus important qu'il affecte la capacité des provinces à assumer leurs responsabilités en matière de services à la population, notamment en santé ou en éducation.

Le partage actuel des ressources fiscales ne permet plus à la plupart des provinces d'assumer pleinement la croissance des coûts de ces services, et les pressions sur les dépenses des provinces iront inévitablement en s'accentuant au cours des prochaines années. Déjà, au Québec, les coûts liés à la santé ont augmenté de 6,5 % par an entre 1997-98 et 2003-04.

Par ailleurs, le niveau d'imposition actuel ne laisse que très peu de marge de manoeuvre aux provinces pour augmenter les impôts, comme Ottawa l'a déjà suggéré. En revanche, le gouvernement fédéral dispose de moyens nettement supérieurs à ses besoins et accumule les surplus.

C'est ça, le déséquilibre fiscal. C'est l'écart qui existe aujourd'hui entre les responsabilités et les moyens pour les assumer. Cette réalité a été décrite et analysée par de nombreux spécialistes. Le Conference Board, qui a collaboré aux travaux de la Commission sur le déséquilibre fiscal, a notamment démontré que la structure actuelle des dépenses et des revenus de chacun des niveaux de gouvernement fera en sorte de produire des surplus toujours plus importants à Ottawa et un fardeau de plus en plus lourd pour les provinces.

Les chiffres des dernières années reflètent bien cette tendance. Depuis 1997-98, le gouvernement fédéral dispose de surplus d'au moins six milliards de dollars par an alors que la majorité des provinces ont du mal à équilibrer leur budget. Dans sa dernière Mise à jour économique et financière, le ministre fédéral des Finances a même indiqué que selon ses prévisions, qualifiées de «prudentes» par le secteur privé, les surplus d'Ottawa devraient se chiffrer à près de 26 milliards pour les cinq prochaines années.

Le problème du déséquilibre fiscal a des causes qu'il faut bien cerner. Il existe des solutions que nous devons, ensemble, envisager.

Le débordement dans les champs de compétence des provinces

Pour qu'un système fédéral fonctionne de façon normale et harmonieuse, chaque niveau de gouvernement doit disposer des sources de revenus lui permettant d'exercer ses compétences. Mais au Canada, le gouvernement fédéral dispose de tellement de ressources qu'il se permet de dépenser ses revenus excédentaires dans les champs de compétence réservés aux provinces.

Si le gouvernement fédéral met en avant de nouvelles initiatives, c'est, d'une part, parce qu'il en a les moyens et, d'autre part, parce qu'il existe des besoins et que ces besoins se trouvent dans les provinces. Cette confrontation entre les besoins des provinces et la capacité du gouvernement fédéral de dépenser illustre bien la réalité du déséquilibre fiscal.

Un problème structurel qui commande des solutions durables

Le déséquilibre fiscal est un problème structurel et non conjoncturel. Il commande des solutions durables pour aujourd'hui et pour demain. L'objectif est clair : il faut que la distribution des ressources fiscales reflète le partage des rôles et des responsabilités établi entre les deux niveaux de gouvernement en vertu de la Constitution canadienne. Il ne s'agit pas pour les provinces de récupérer toute la marge de manoeuvre dégagée année après année par le gouvernement fédéral. Il s'agit de tenir compte des priorités de la population et des besoins de financement des services qui lui sont offerts par les provinces.

À court terme, et en premier lieu, nous ferons en sorte que le renouvellement de la péréquation, qui vise à réduire les écarts de capacité fiscale entre les provinces du Canada, occupe l'avant-scène des discussions au cours des prochains mois. Ce renouvellement de la péréquation nous offre notamment l'occasion de corriger la mesure de la capacité fiscale à l'assiette des impôts fonciers. Le règlement de ce dossier permettrait non seulement d'améliorer le programme lui-même et ses retombées mais aussi d'accorder au Québec les sommes qu'il est en droit d'attendre au cours des prochaines années.

En deuxième lieu, l'ensemble des provinces et des territoires souhaitent que les transferts fédéraux au titre du Transfert canadien en matière de santé et de programmes sociaux passent de 17 à 25 % de leurs dépenses sociales. Il faudra que nous arrivions à une entente sur ce point. La mise en place du Secrétariat à l'information et à la coopération sur le déséquilibre fiscal, sous l'égide du Conseil de la fédération, sera un outil que nous allons privilégier pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés.

Mais à plus long terme, la solution au problème du déséquilibre fiscal passera notamment par un nouveau partage des ressources fiscales et la récupération, par les provinces, de points d'impôt ou d'un espace fiscal supplémentaire. Une telle mesure pourrait contribuer à améliorer la planification budgétaire des provinces en rendant leurs sources de revenus plus prévisibles. Elle contribuerait également à limiter l'utilisation non justifiée du «pouvoir de dépenser» par Ottawa et assurerait plus de transparence et d'imputabilité dans la gestion des fonds publics par chacun des deux niveaux de gouvernement.

La récupération par les provinces d'un espace fiscal supplémentaire pourrait, si besoin était, s'accomplir de façon progressive et en tenant compte des surplus budgétaires du gouvernement fédéral. Il serait même possible d'envisager une formule asymétrique en vertu de laquelle certaines provinces pourraient opter pour la récupération de points d'impôt alors que d'autres choisiraient le maintien du système des transferts fédéraux en espèces.

Mais le plus important sera de parvenir à un compromis raisonnable permettant aux provinces d'être moins dépendantes des sommes d'argent versées au gré des décisions du gouvernement fédéral. Du reste, pour être viable et équitable pour toutes les provinces, la récupération de points d'impôt devra absolument être abordée conjointement avec la révision du programme de péréquation.

Il faudra donc trouver une formule qui permettra à la fois au gouvernement fédéral de respecter l'équilibre budgétaire et aux provinces de disposer de ressources en lien avec leurs responsabilités. Cette formule doit être adaptée aux besoins de chaque niveau de gouvernement -- en tenant compte notamment de sa dette et des responsabilités qui lui incombent -- et suffisamment flexible pour s'ajuster aux éventuelles variations économiques et budgétaires.

Il existe des moyens pour corriger le déséquilibre fiscal dans le respect des considérations que nous venons de mentionner. Le gouvernement fédéral doit accepter d'avoir une discussion sérieuse et éclairée sur les avenues de solution envisageables afin de permettre à chaque niveau de gouvernement de bien jouer son rôle pour mieux servir nos concitoyens.



»» PLC

Revue de presse:
«Libéral» une marque réinventée

Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 novembre 2003

Tout semble aujourd'hui être réinterprété selon l'idéologie des «marques» (comme dans «marque de commerce»). Jusqu'à Naomi Klein qui se plaint que son essai No Logo soit presque devenu un logo en lui-même. Quant à l'État canadien, sous l'impulsion du très honorable ex-ministre Alfonso Gagliano, il avait fondé sa stratégie de visibilité sur le modèle de la promotion des marques: «Canadaª». À quand un manuel de réussite personnelle intitulé Réinventez-vous comme une marque?

L'idéologie des brands peut être aisément appliquée aux partis politiques, écrivait Peter Donolo dans le Toronto Star jeudi. Et, selon lui, au cours des dix dernières années, la marque «libéral» a réussi de façon remarquable son «rebranding», c'est-à-dire son «repositionnement» sur le marché politique. Voyons le chemin parcouru, dit Donolo : «Dès que Pierre Trudeau a quitté le pouvoir, en 1984, les libéraux ont traîné de l'arrière dans les sondages, flottant aux niveaux des 20 ou 30 %.» De plus, il ne restait plus aucun gouvernement libéral dans les provinces. En revanche, au moment où Jean Chrétien prend sa retraite, son parti continue de «jouir d'un appui populaire constant et sans précédent». Aussi, les trois plus grandes provinces du pays ont maintenant des gouvernements libéraux. Certes, le libéralisme de Jean Charest et celui de Gordon Campbell, de la Colombie-Britannique, «sont très différents» de celui d'un Dalton McGuinty, en Ontario. «Mais il est aussi évident que la marque "libéral", loin d'être, comme avant, un boulet sur la scène provinciale, a été convertie en une image à laquelle on cherche à être identifié.»

Et à quoi cette métamorphose est-elle attribuable ? Le mot «libéral», dans les années 70, avait été entaché par la crise économique et les programmes sociaux lourds qui avaient rendu les États obèses. Les nouvelles idées, au tournant de la décennie 80, semblaient toutes provenir du camp néolibéral : les Reagan et Thatcher étaient des hérauts de la cure d'amaigrissement de l'État. Donolo considère qu'une première mutation de la marque «libéral» a été opérée par Frank McKenna, au Nouveau-Brunswick. Ce dernier en a progressivement fait un symbole d'une «gestion efficace, responsable». Quant à Jean Chrétien, il a réussi à transformer la marque en opérant un assainissement budgétaire draconien tout en «ayant l'air de rester canadien» avec des projets de loi comme ceux sur la marijuana, l'opposition à la guerre en Irak, etc. Au fond, écrit Donolo, il a fait ce qu'il y avait à faire : se montrer «de droite en matière budgétaire et de gauche en matière sociale».

***

Le Globe and Mail faisait un bilan, en éditorial hier, de la carrière de Jean Chrétien à la tête du gouvernement fédéral. Il qualifiait de prophétique la prédiction qu'avait émise Mitchell Sharp, le mentor du p'tit gars de Shawinigan, peu avant la victoire de 1993 : «Il fera un bon mais pas un grand premier ministre.» Parmi les mérites que le Globe reconnaît à Chrétien : avoir débarrassé le pays des conservateurs et éliminé le déficit du gouvernement. Mais selon le journal torontois, c'est la loi «sur la clarté» «qui est sans aucun doute sa plus importante contribution au bien national». Cependant, le premier ministre a trop attendu avant de réagir. Il a «frôlé la catastrophe» et légiféré par la suite.

Au reste, alors qu'il «vieillissait au pouvoir, M. Chrétien est devenu obstiné et arrogant. Il refusait de reconnaître quelque erreur que ce soit». La rigueur budgétaire des débuts de son premier mandat «a été graduellement émoussée» et il a permis que se produisent des fiascos «inimaginables» tel le «milliard perdu» aux Ressources humaines et le très coûteux registre des armes à feu. Aussi, «il s'est accroché beaucoup trop longtemps à son poste» et, «de son propre aveu», pour une raison mesquine : «bloquer la voie à son rival, Paul Martin». Enfin, selon le Globe, Chrétien n'avait ni l'idéalisme de Trudeau ni l'audace de Mulroney. «Il ignorait les maux jusqu'à ce qu'une crise éclate. Résultat paradoxal : il a contribué à créer certains des problèmes qu'il est réputé avoir réglés. Et il s'est assuré que son successeur, M. Martin, soit contraint d'éteindre bien des feux dans les années à venir. De la grandeur, ça ? Non.»

Au fond, c'est à Harry Truman que Chrétien ressemble, écrivait le biographe Lawrence Martin dans le Globe jeudi. Walter Lippmann, le commentateur américain le plus important de l'époque, avait accusé ce président «d'être une source d'embarras pour les États-Unis» et d'être «trop ordinaire pour occuper la fonction de président». Ça vous rappelle quelque chose ?, demande Lawrence Martin. «Si Jean Chrétien a un héros, c'est bien Harry Truman», écrit-il. Au fond, le 33e président des États-Unis était un «franc-tireur qui avait grandi sur une rue principale et qui a toujours été sous-estimé. Mais il a affronté les puissants et réussi à accomplir beaucoup de choses». Jean Chrétien est intarissable lorsqu'il parle (à l'occasion) de Truman, raconte Martin. Le premier ministre se souvient que lorsque le président a quitté la politique, il était considéré comme un raté mais qu'avec le temps, «sa popularité est montée en flèche». Et c'est précisément le sort que Jean Chrétien espère pour sa postérité.

***

Plusieurs voient dans le congrès au leadership de ce week-end la marque des libéraux, c'est-à-dire une propension à dépenser excessivement et pour rien. «Il y aura si peu de délégués à ce congrès qu'il pourrait se solder par un déficit de un million de dollars.» De plus, le Parti libéral a embauché des artistes de renommée internationale «au coût de centaines de milliers de dollars». Mais les déficits pourraient être absorbés par Paul Martin, qui a amassé quelque 12 millions de dollars au cours de sa campagne de financement. Selon le Post, cet arrangement entre le parti et son chef soulève de graves questions. En effet, les dons que Paul Martin a reçus de grandes entreprises et de particuliers seront considérés comme illégaux une fois que la loi sur les campagnes de financement entrera en vigueur, le 1er janvier prochain. «Si de telles contributions sont à ce point immorales qu'elles doivent devenir illégales au cours des prochains mois, alors comment peut-il être acceptable de recueillir ces contributions maintenant, avant que cette même loi n'entre en vigueur ?»



»» «réingénierie»

L'État Bombardier

Michel David
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 novembre 2003

Il y en a qui ont vraiment le sens du timing. Le jour même où le ministre du Travail, Michel Després, dévoilait les modifications qu'il entend apporter à l'article 45 du Code du travail, on apprenait que le gouvernement Charest avait augmenté de 600 millions ses garanties de prêt à Bombardier.

S'il y a un cas récent qui permet d'illustrer les effets négatifs que la sous-traitance peut avoir sur les conditions de travail, c'est bien celui des employés de cafétéria de Bombardier, qui gagnaient 19,25 $ l'heure avant de se retrouver à l'emploi de la compagnie Aramark, où leur salaire a chuté à 7,75 $. Le Tribunal du travail avait statué qu'en attendant la signature de la nouvelle convention collective, les anciennes conditions demeureraient en vigueur. Il y a plutôt eu lock-out.

Au milieu des années 80, on accusait le gouvernement Bourassa de vouloir transformer le Québec en «État Provigo». Le grand architecte de cette première «réingénierie» était Paul Gobeil, qui avait fait ses classes chez le géant de l'alimentation. Devrait-on maintenant parler de l'État Bombardier ? Remarquez, cette fois-ci, les choses se sont faites en sens inverse. C'est Daniel Johnson, dont on dénonce parfois l'influence qu'il exercerait sur Jean Charest, qui s'est retrouvé au conseil d'administration de Bombardier.

Chez Vidéotron, on a finalement renoncé à céder les 664 techniciens à la firme Alentron. Malgré dix mois de grève, ils ont tout de même dû faire des concessions totalisant 20 millions. Allongement de la semaine de travail, réduction des congés et des vacances, etc. Plusieurs croient qu'il s'agissait simplement d'une première étape et que toutes les activités d'installation seront éventuellement confiées à un sous-traitant.

Même sans les modifications projetées, l'article 45 n'a pas empêché Bombardier ou Vidéotron de mettre leurs projets à exécution, direz-vous. Précisément. Alors, pourquoi le modifier ? Même au sein du conseil des ministres, certains chuchotent que seul l'entêtement idéologique peut justifier une initiative qui comporte autant de risques et si peu d'avantages, mais les colombes n'en mènent pas large ces temps-ci.

***

À la défense de son projet de loi, M. Després a répété comme une litanie qu'il était indispensable de rendre les entreprises québécoises concurrentielles. Il ne nie pas que la sous-traitance puisse se traduire par une détérioration des conditions de travail, mais il s'en lave les mains : cette question relève des conventions collectives. Son raisonnement est un modèle de simplisme patronal : «Si [les entreprises] ne sont pas concurrentielles, elles ne tiendront pas le coup en affaires, et si elles ne tiennent pas le coup, il n'y aura pas de jobs.»

Pourtant, la situation ne doit pas être si catastrophique puisque son collègue du Développement économique et régional, Michel Audet, infatigable prédicateur de la sous-traitance, s'est pété les bretelles jeudi à l'Assemblée nationale en rappelant que le Québec a été responsable de 40 % de tous les emplois créés au Canada le mois dernier. On croyait entendre Bernard Landry.

Patrons et syndicats brandissent des données contradictoires sur l'étendue de la sous-traitance dans les entreprises québécoises, mais M. Després a déjà indiqué qu'il n'était pas intéressé à tirer les choses au clair. S'il faut en plus qu'il s'informe...

Il existe une règle non écrite que les titulaires du Travail se sont toujours efforcés de respecter : diviser pour régner. On peut déplaire tantôt à la FTQ, tantôt à la CSN, mais il faut à tout prix éviter de se mettre les deux centrales à dos en même temps.

M. Després a choisi un bien curieux moment pour violer cette règle. S'il cherchait un moyen de cimenter le front commun en vue des négociations dans le secteur public, il pouvait difficilement trouver mieux. Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, est sans doute sincère quand il assure que la réduction du nombre d'unités d'accréditation syndicale dans les hôpitaux ne cache aucun plan machiavélique visant à y introduire la sous-traitance à grande échelle, mais cela pourrait faciliter les choses le cas échéant. Peu importe que les syndicats le croient réellement ou non, cette menace est certainement de nature à favoriser la mobilisation.

***

À défaut d'être en mesure de démontrer la nécessité économique de modifier l'article 45 autrement qu'en prenant le patronat à témoin, l'argument suprême de M. Després consistait jusqu'à présent à dire qu'il s'agissait d'un engagement inscrit au programme du PLQ.

Depuis que M. Charest l'avait entonné, tous ses ministres reprenaient le même refrain : «Vous ne pouvez pas nous reprocher de faire ce que nous avions dit que nous allions faire.» Il faudra trouver une autre rengaine. En décrétant une hausse du tarif dans les garderies, le gouvernement vient clairement de briser une promesse que le PLQ n'aurait jamais dû faire.

À compter de maintenant, tous les engagements des libéraux sont sujets à caution. Bien sûr, ils ont promis -- tout aussi inconsidérément -- de maintenir le gel des droits de scolarité, mais qu'arrivera-t-il si la commission parlementaire sur le sous-financement des universités, qui doit se réunir au début de l'an prochain, en arrive à la conclusion que la situation est devenue intenable ?

J'entends déjà le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, faire siens les propos que sa collègue déléguée à la Famille, Carole Théberge, tenait jeudi pour justifier sa volte-face : «On s'est retrouvés, le 14 avril, devant une situation financière que personne ne soupçonnait.» Ben voyons !

mdavid@ledevoir.com



»» Catalogne

Vers une percée des indépendantistes catalans

Libération et Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 novembre 2003

Barcelone -- «Nous sommes un peuple à la conscience libre qui veut aller de l'avant. Si la Catalogne souhaite un jour être souveraine, elle le sera, que cela plaise ou non à Madrid.» L'auditoire, un bon millier de personnes, dont une majorité de jeunes, applaudit à tout rompre.

Malgré sa petite stature, ses lunettes qui lui donnent un faux air d'intellectuel et une moustache lui mangeant les lèvres, Josep Carod-Rovira est un leader charismatique doté du sens de la formule.

En ce soir de campagne électorale, à Granollers, une bourgade de 50 000 habitants à une trentaine de kilomètres de Barcelone, le président d'Esquerra Republicana (ERC, gauche républicaine catalane) s'en donne à coeur joie, dans un discours intégralement en catalan, contre le «diktat de Madrid» et l'«inacceptable engagement d'Aznar en Irak».

Formation indépendantiste, antimonarchique et fortement ancrée à gauche, ERC est en pleine euphorie. À la veille des législatives catalanes de demain, tous les projecteurs sont tournés vers ce petit parti en pleine ascension, qui inquiète les deux grandes formations, le Parti socialiste catalan (PSC) et les nationalistes de Convergencia i Unio (CiU, centre droit). Aux municipales de mai, ERC a raflé 400 000 voix et doublé le nombre de ses élus locaux, devenant la troisième force de Catalogne, devant le Parti populaire d'Aznar. Les derniers sondages prédisent à ERC 12 % des voix et de 17 à 19 sièges au Parlement régional (contre 12 en 1999).

«Quel que soit le vainqueur, il devra s'allier avec ERC. Ce dernier sera donc le grand arbitre», dit Jordi Sanchez, directeur du centre d'études de la Fondation Bofill. Une belle revanche pour Esquerra, un parti fondé en 1931, très puissant pendant la IIe République espagnole, écrasé dès 1939 sous la botte franquiste et timidement réapparu depuis le retour de la démocratie.

Les raisons de ce succès sont directement liées au déclin des nationalistes de CiU. «À mon sens, il y a trois facteurs décisifs, notamment auprès de l'électorat jeune : le désir de changement après vingt-trois ans de pouvoir régional aux mains de CiU, la retraite politique du charismatique Jordi Pujol et l'alliance scellée depuis huit ans par CiU avec le PP d'Aznar, perçue par beaucoup de nationalistes comme un pacte avec le diable», analyse l'historien Joan B. Culla.

La réussite d'Esquerra tient aussi à la personnalité de Josep Carod-Rovira, 51 ans, dont la trajectoire épouse celle de son parti.

Séparatiste radical et marxiste convaincu dans sa prime jeunesse (il a été incarcéré sous Franco), ce fils d'un garde civil aragonais et d'une mère catalane a choisi, à la mort du Caudillo, une voie résolument pacifique. La démocratie venue, il se déclare ennemi des pratiques terroristes de l'ETA et s'inquiète, au début des années 80, de la naissance en Catalogne d'une organisation séparatiste armée, Terra Lliure (Terre libre). Celle-ci durera peu, et Carod-Rovira aura l'habileté d'intégrer ses chefs dans les rangs d'Esquerra. En 1997, bombardé secrétaire général d'ERC, il définit une nouvelle stratégie : Esquerra ne se limite plus à revendiquer l'autodétermination de la Catalogne mais milite pour un «approfondissement» de son statut d'autonomie, une souveraineté fiscale vis-à-vis de Madrid, une politique en faveur des moins favorisés et une gestion «plus proche des gens».

«Le renouveau»

À La Garriga, une prospère bourgade de 13 000 habitants, voisine de Granollers, ce pragmatisme a été récompensé : comme dans 122 autres municipalités de Catalogne, la mairie est dirigée par Esquerra, qui a éjecté les nationalistes de CiU aux manettes depuis seize ans.

Enric Roca, 30 ans, directeur de chorale, est aujourd'hui en charge des affaires culturelles : «Je n'ai jamais été trop intéressé par la politique. Mais ERC m'a proposé d'aider des troupes de théâtre et des groupes de musique, à monter une radio et une télé locales. Cela m'a séduit. Depuis, pour la majorité des gens, on incarne le renouveau.»

«La force de Carod-Rovira, c'est de ratisser large : il séduit une partie de l'électorat de gauche ainsi que de nombreux nationalistes, tout en restant vague sur les moyens de parvenir à l'indépendance, estime Joan B. Culla. Son nationalisme n'est ni ethnique, comme dans le cas basque, ni linguistique à la Jordi Pujol.»

«Carod-Rovira revendique plus de prérogatives pour la Catalogne, non pas au nom d'une patrie mythique, mais pour vivre mieux. Et ce message est très porteur», explique Xavier Vidal-Folch, du journal El Pais. Le discours d'Esquerra est bien dans l'air du temps. Dans un récent sondage de l'institut Opina, 30 % des Catalans se disent indépendantistes, contre 17 % il y a cinq ans.



»» Histoire

Papineau, le seul qui n'ait pas fui

Michel Lapierre
Le Devoir samedi 15 et dimanche 16 novembre 2003

Titre VO : JOURNAL D'UN ÉTUDIANT EN MÉDECINE À PARIS
Description : Lactance Papineau, Varia, Montréal, 2003, 612 pages

On n'imagine guère le chef politique des Patriotes de 1837 accuser le chef militaire de ces mêmes insurgés, le vainqueur de la bataille de Saint-Denis, d'être «serf de l'Angleterre» et «serf du Haut-Canada» en plus de lui demander: «Depuis quand et de qui avez-vous épongé la haine que vous suintez par tous vos pores contre moi?» Ce sont pourtant les propos que Louis-Joseph Papineau tient à Wolfred Nelson dans une lettre publiée, le 3 juin 1848, dans L'Avenir, le journal des libéraux radicaux, ardents défenseurs du principe des nationalités.

Cette lettre, l'admirable érudit Georges Aubin l'a tirée de l'oubli en la publiant dans Cette fatale Union, recueil d'adresses, de discours et de manifestes, hier encore presque tous inaccessibles, dans lesquels Papineau, en 1847 et en 1848, condamnait avec virulence l'Union du Bas-Canada et du Haut-Canada, établie en 1841 par le gouvernement britannique. Exilé politique revenu au pays en 1845 à la suite de l'amnistie accordée aux insurgés, le grand tribun s'opposait au meneur Louis-Hippolyte La Fontaine, qui avait profité de son absence pour s'imposer en adoptant à l'égard du pouvoir colonial anglais une attitude beaucoup plus conciliante que la sienne.

Tirant parti de la pusillanimité populaire après la répression en 1837 et en 1838 du mouvement d'émancipation créé par Papineau, La Fontaine, après s'être opposé à l'Union, s'en fait le défenseur, une fois qu'elle est imposée par Londres. Quant à Wolfred Nelson, revenu d'exil et toujours acclamé comme le héros de Saint-Denis, il se sert de sa gloire pour justifier, lui aussi, le nouveau régime en cédant devant le fait accompli. Nelson a attendu plus de dix ans pour se souvenir tout à coup, dans un discours prononcé le 21 mai 1848, d'un crime horrible qu'il impute, comme par hasard, au grand adversaire de l'Union. En 1837, Papineau, prétend-il, a fui honteusement à la bataille de Saint-Denis ! C'est l'argument suprême qu'on brandit encore aujourd'hui pour sous-estimer, dans l'histoire du Québec, l'importance de Papineau et de tout ce qu'il représente.

Cet argument peut maintenant nous paraître simpliste, voire infantile, mais il ne faut jamais perdre de vue qu'au milieu du XIXe siècle le code moyenâgeux de l'honneur compte encore beaucoup, même dans les milieux éclairés, et qu'une grande partie de la population, analphabète à cause du manque d'écoles, ne peut guère aiguiser son sens critique. Sachant bien que le reproche que lui fait Nelson n'est qu'un détour pour discréditer sa lutte contre l'Union, Papineau ne se rabaisse pas à expliquer pourquoi il a quitté brusquement Saint-Denis en 1837 pour chercher refuge aux États-Unis.

Il laisse à son neveu et disciple, Louis-Antoine Dessaulles, présent à Saint-Denis, le soin de clarifier les faits en s'appuyant sur de solides témoignages. C'est Nelson, le chef militaire, qui, comme le relate Dessaulles, a dû ordonner à Papineau, le chef politique indocile, de s'en aller. Il fallait protéger la tête pensante du mouvement révolutionnaire, tête d'ailleurs mise à prix. «Nous sommes les bras, c'est à nous d'agir», a dit Nelson à Papineau.

Le débat de 1848, Papineau le maintient au niveau des idées politiques. Il reproche à Nelson, son détracteur, de trahir la cause libérale parce que celui-ci considère que l'Union a mené au gouvernement responsable et au triomphe de la démocratie. «Vous affirmez, lui lance-t-il, que les institutions de cette colonie, après l'acte d'Union, imposé malgré les neuf dixièmes des intéressés, et que vous ne pouvez pas amender, dites-vous, sont meilleures que celles que des hommes libres se sont données librement... »

À travers les neuf textes recueillis par Georges Aubin, Papineau soutient que l'Union, fondée sur l'iniquité fiscale et électorale, a été conçue pour favoriser le Haut-Canada au détriment du Bas-Canada en assujettissant davantage la nation canadienne-française. «Cette nationalité franco-canadienne est, dit-il, le premier de nos droits d'hommes et de citoyens... La première cause des nationalités de chaque peuple, c'est la langue maternelle.»

Loin d'être un repliement ethnique, la lutte pour l'émancipation nationale s'inscrit, à ses yeux, dans le combat de l'humanité pour le progrès et la liberté. Papineau l'associe au développement de l'éducation populaire, à l'essor de la presse, à l'avancement scientifique et à la reconnaissance des droits individuels. Il se félicite de voir que le Bas-Canada a été la première, «entre toutes les colonies anglaises», à accepter la «naturalisation en faveur de tous les hommes, sans distinction de leur culte, ni du pays de leur naissance».

Un document inédit que publie Georges Aubin, en collaboration avec Renée Blanchet, nous confirme que Papineau, au cours de son exil à Paris, entretenait des liens étroits avec Lamennais, l'un des maîtres de l'école libérale. Mais ce document, le Journal d'un étudiant en médecine à Paris, rédigé entre 1836 et 1846 par Lactance Papineau, fils de Louis-Joseph Papineau, nous apprend, par la même occasion, qu'un jeune Canadien, élevé dans un milieu libéral, pouvait fréquenter le cercle de Gobineau, l'écrivain qui publiera l'Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855)...

Rien n'indique que Lactance a été attiré par le racisme au contact de Gobineau. Mais ce membre de l'emblématique famille Papineau, celui qui sombrera dans une mégalomanie empreinte de mysticisme, nous fait entrevoir l'écueil de l'extrême droite française qui, jusqu'à la Révolution tranquille, menacera la modernité de notre mouvement d'émancipation nationale, suscité par les Patriotes. À l'abri aussi bien de cet écueil que de l'aliénation coloniale, Louis-Joseph Papineau ne reste-t-il pas, parmi nos chefs du XIXe siècle, le seul qui n'ait pas fui ses responsabilités d'homme libre ?

CETTE FATALE UNION
Louis-Joseph Papineau
Lux
Montréal, 2003, 224 pages



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TRIBUNE LIBRE Le 14 novembre 2003