
»» idées
Le rendez-vous manqué du PQ avec la gauche
Louis Cornellier
Le Devoir samedi 20 et dimanche 21 décembre 2003
Titre VO : L'Autre Histoire de l'indépendance
Description : Pierre Dubuc - Éditions Trois-Pistoles - Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, 2003, 296 pages
En 1972, la marmite québécoise est en ébullition. Les mesures répressives adoptées par le gouvernement fédéral dans la foulée d'Octobre 1970 pour mater la gauche indépendantiste du Québec n'ont pas étouffé l'esprit de libération. Le mouvement indépendantiste, en effet, a le vent dans les voiles, et le conflit de travail au journal La Presse, en 1971, de même que le Front commun de 1972 incarnent l'intensité du mouvement syndical.
1972, c'est aussi l'année de la publication de L'Urgence de choisir de Pierre Vallières, dans lequel l'ex-felquiste «prône l'abandon de la théorie du foyer révolutionnaire», l'adhésion à la voie électorale et l'entrée de la gauche dans le Parti québécois puisque «le mouvement indépendantiste québécois a un contenu objectivement progressiste et révolutionnaire» et que «le PQ constitue la principale force politique stratégique de ce mouvement indépendantiste».
La même année, toutefois, Charles Gagnon, son ex-compagnon de route, publie Pour le parti prolétarien, un ouvrage qui «deviendra l'acte fondateur du mouvement maoïste québécois», opposé au PQ.
1972, c'est encore, et enfin, l'année où Claude Morin adhère au PQ et se prépare à lui imposer sa stratégie de l'étapisme.
On comprend donc Pierre Dubuc de faire de cette année charnière le point de départ de L'Autre Histoire de l'indépendance : «L'influence de ces trois hommes et l'impact de leurs idées sur l'évolution de la situation politique du Québec marqueront leur époque et se répercuteront bien au-delà de la période où ils ont été actifs. Les débats qui ont paralysé la gauche québécoise et les crises qui ont secoué le Parti québécois ne prennent tout leur sens que dans le contexte d'un intense chassé-croisé entre le Québec, le Canada, la France et les États-Unis. [...] Avant d'aborder une nouvelle phase dans la lutte pour l'indépendance du Québec, il importe que la gauche québécoise fasse le bilan de son dernier rendez-vous manqué avec l'histoire.»
Directeur et rédacteur en chef de L'Aut' Journal, cette importante tribune militante qu'il porte presque à bouts de bras depuis plusieurs années, Pierre Dubuc est probablement, de tous les penseurs de ce qu'on pourrait appeler la gauche de la gauche québécoise, le plus brillant et le plus pragmatique. Pour lui, libération nationale et lutte sociale vont de pair, et les séparer ne peut que mener la gauche québécoise dans des culs-de-sac.
De ce point de vue, c'est donc Vallières qui avait raison en 1972. La lutte de libération, écrivait-il, ne serait pas facile puisque «la bourgeoisie canadian, l'impérialisme américain et leurs valets autochtones vont résister avec la dernière énergie à notre volonté d'indépendance». Déjà, en 1972, l'embourgeoisement des parvenus de la Révolution tranquille faisait sentir ses effets délétères et il y avait donc urgence, pour la gauche, d'investir le PQ afin de ne pas laisser cet indispensable instrument lui glisser entre les doigts.
Son appel, toutefois, ne sera pas entendu. À qui la faute ? Selon Dubuc, à Vallières lui-même, d'abord, qui s'est défilé en empruntant la voie de garage contre-culturelle, faussement révolutionnaire : «Où Vallières était-il le plus dangereux pour l'ordre établi ? Au sein du PQ en train d'organiser une faction de progressistes visant à s'assurer que le parti se développe en véritable mouvement de libération nationale ? Ou en train de "tripper" dans une commune près de Mont-Laurier en lisant Mainmise tout à fait "stone" ?»
La faute revient aussi, cependant, à Charles Gagnon et à tous ceux qui l'ont suivi sur la voie d'une gauche radicale d'inspiration maoïste (autour du journal En lutte, lancé en 1973, et de groupes comme le Parti communiste ouvrier). Sur la base d'«élucubrations alambiquées» que Pierre Dubuc résume et analyse ici avec beaucoup de patience, cette gauche est devenue l'allié objectif des fédéralistes canadiens en négligeant la référence à l'oppression nationale du Québec et en faisant de l'opposition au PQ («Parti québécois, parti bourgeois») son principal cheval de bataille. «Comment, demande un Pierre Dubuc encore estomaqué, la Ligue et En lutte pouvaient-ils invoquer comme un de leurs principaux arguments contre le OUI au référendum le fait que l'indépendance était favorable aux intérêts états-uniens» alors que «la question nationale québécoise, c'est fondamentalement la lutte d'un peuple voulant s'affranchir de son asservissement économique, politique et culturel» ?
La pire conséquence de ce rendez-vous manqué entre la gauche québécoise la plus militante et le PQ, ce fut l'isolement de la gauche péquiste au sein d'un parti déchiré entre diverses tendances. Le rôle joué par Claude Morin, à cet égard, est présenté de façon particulièrement féroce par Pierre Dubuc. Convaincu, sur la base de recoupements qui ne sont pas toujours évidents, que Morin a été non seulement un agent rémunéré des services secrets canadiens mais aussi, et surtout, un agent de la CIA, Dubuc affirme que le père de l'étapisme, qu'il dépeint comme un antisyndicaliste acharné et comme un adversaire de la loi 101, «a réussi à infléchir la trajectoire du Parti québécois, modifier son programme et transformer sa base sociale pour satisfaire les objectifs politiques de ses commanditaires canadiens et américains».
Très sévère, la charge, diront d'aucuns, oublie de mentionner que l'étapisme a presque mené à la victoire souverainiste et que les stratégies de Morin, parce qu'elles étaient sensibles à la modération notoire des Québécois, ont su tirer le meilleur parti possible des circonstances, dans le respect de la démocratie. Point de vue naïf, rétorque Dubuc, qui n'en démord pas : «La consolidation du pouvoir québécois dont Morin était un des architectes pouvait facilement s'inscrire dans la perspective états-unienne de renforcement du pouvoir des provinces canadiennes pour freiner les velléités d'"indépendance" du gouvernement central à l'égard de Washington.» Et, pendant ce temps, ajoute Dubuc, le financier Paul Desmarais manoeuvrait pour amadouer «les principaux hommes d'affaires québécois en leur faisant miroiter la possibilité d'étendre leurs activités à la grandeur du Canada».
Dans une analyse sommaire des événements qui ont suivi la défaite référendaire de 1980 et de ceux entourant le match presque nul de 1995, Pierre Dubuc montre que les séquelles de cette autre histoire de l'indépendance furent durables et restent à surmonter.
En conclusion, dans un élan d'optimisme plutôt surprenant, l'essayiste affirme ceci : «Ottawa et Washington savent que la victoire souverainiste est quasi inéluctable lors d'un prochain référendum étant donné la progression continue du soutien à la souveraineté parmi la population.» Il faudra toutefois, pour que cela s'avère, ajoute-t-il, que la gauche syndicale et populaire et le PQ fassent front commun, c'est-à-dire que les questions sociales et nationales, indissociables au Québec, se rejoignent enfin dans un discours et une action politiques vraiment libérateurs. Et, non, ce ne sera pas facile.
louiscornellier@parroinfo.net

»» immigration
Les immigrantes s'intègrent si bien... qu'elles font moins d'enfants
PC 23 décembre 2003
OTTAWA (PC) - Exploitant des données du dernier recensement, Statistique Canada signalait, lundi, que "la fécondité des immigrantes commence à diminuer peu après leur arrivée (...) puis rejoint éventuellement celle des femmes nées au Canada".
Cette évolution de la maternité serait "un indice du niveau d'intégration des immigrantes à la société canadienne", croit l'agence fédérale. Plus elles y vivent depuis longtemps, "plus leur fécondité s'apparente à celle des femmes nées au Canada".
Le constat est important car "le Canada s'appuie de plus en plus sur l'immigration pour assurer la croissance de sa population", vu le déclin de l'accroissement naturel (les naissances moins les décès). Depuis 1995 environ, l'apport de l'immigration "représente plus de la moitié de la croissance démographique totale".
Ainsi en 2001, le pays a reçu plus de 250 000 immigrants et, cette année-là, près de 70 pour cent du gain démographique est dû à l'immigration. De sorte que la part de la population née à l'étranger atteignait 18,4 pour cent du total en 2001, "la proportion la plus élevée en 70 ans".
Pour les immigrantes arrivées entre 1996 et 2001, la fécondité était de 3,1 enfants par mère; parmi celles venues au pays il y a 10 à 14 ans, l'indice était plutôt de 1,5 enfant.
Par ailleurs, en 2000, le taux général était de 1,5 enfant par femme, pour "le niveau le plus faible jamais enregistré au Canada".
L'âge lors de l'arrivée joue également: la tendance des immigrantes à adopter la fécondité des Canadiennes de naissance "était marquée spécialement chez celles qui ont immigré avant d'avoir 15 ans" et qui ont fait leurs études au moins en partie au Canada.
La fécondité varie aussi selon le pays d'origine des Néo-Canadiennes; durant les 25 années de l'étude, la fécondité des mères venues du sud de l'Asie, du centre-ouest de l'Asie ainsi que du Moyen-Orient "est demeurée élevée", indique Statistique Canada.
L'étude porte également sur la fécondité de celles nées au Canada de mères immigrantes, les Canadiennes de deuxième génération. De 1996 à 2001, leur taux a été de 1,4 enfant par mère, moins que celui de 1,8 observé pour l'ensemble des immigrantes de première génération.
La preuve chez les 5 ans et moins
Le recensement de 2001 a aussi dénombré 337 700 enfants de moins de cinq ans nés ici de mères immigrantes; représentant 22 pour cent de tous les enfants de la tranche d'âge, ceux-ci sont "un indicateur de la fécondité élevée des immigrantes" car la proportion est supérieure à celle (18,4 pour cent) des immigrants dans toute la population.
Néanmoins, durant la période analysée, la fécondité a diminué tant chez les femmes nées au Canada que chez les immigrantes. Chez les natives du Canada, elle a reculé de 10 pour cent en passant de 1,64 enfant par mère sur la période 1976-81 à 1,47 enfant lors de la période 1996-2001.
Durant ces deux mêmes durées, la fécondité des immigrantes a perdu elle aussi 10 pour cent, passant de 2,03 enfants à 1,82 enfant par femme féconde, respectivement. La baisse la plus rapide est survenue chez les femmes issues du sud de l'Europe, passées de 2,17 enfants à 1,62 enfant par mère, soit une diminution de 25 pour cent.
Dans le cas des femmes nées en Asie, la fécondité est descendue aussi, de 2,54 enfants par mère en 1976-81 à 1,89 enfant sur la période de 1996-2001.

»» immigration
Les communautés de la nouvelle vague
- De la soumission à l'émancipation
Clairandrée Cauchy
Le Devoir mardi 23 décembre 2003
«Je lui ai dit que l'Inde, ce n'est pas ici. Lui, il a gardé la même mentalité, alors que moi, j'ai beaucoup changé en 20 ans»
Parmi les réfugiées sud-asiatiques, de nombreuses femmes fuient l'engrenage des mariages arrangés et du système de dots alors que celles arrivées avec leur époux vivent parfois difficilement leur adaptation au nouveau pays.
Entre 1991 et 2001, quelque 24 000 Sud-Asiatiques ont immigré au Québec. Environ la moitié des Pakistanais et des Bangladais ont été admis en tant que réfugiés alors que c’est le cas des deux tiers des Sri Lankais, qui fuient la guerre civile.
«Plusieurs femmes sont presque réduites à l'esclavage par leur belle-famille lorsque le mariage s'est conclu sans que la dot ait été versée ou lorsque celle-ci est jugée insuffisante. Plusieurs mères seules, victimes des normes sociales, doivent quitter le pays», explique le docteur en mathématiques Abul Sher, président de la Société internationale du Bangladesh (SIB), qui vient en aide à plusieurs réfugiées.
Kokila, originaire de l'État du Gujurat, en Inde, a tenté d'échapper au mariage organisé par ses parents. D'abord venue visiter sa soeur, qui vivait à Toronto à l'époque, elle revendique le statut de réfugiée deux ans plus tard. «Je ne pouvais pas vivre en Inde comme femme célibataire. Ici, je suis libre. Personne ne m'embête, que ce soit mes parents ou les voisins. Je peux travailler, vivre seule et faire ce que je veux», fait valoir la femme de 48 ans, qui habite le Canada depuis huit ans et est toujours en attente d'une décision sur son statut. Son amie Hemaleta, elle aussi originaire du Gujurat, souligne que les femmes seules sont mal vues de l'entourage et considérées comme des prostituées, ce qu'elles deviennent en effet souvent pour arriver à survivre.
L'aventure de l'immigration n'est pas aisée. Ne parlant que très peu l'anglais et ayant de la difficulté à lire, Kokila s'en remet à un «consultant» en immigration qui parle sa langue et lui fait signer une déclaration falsifiée. Une fois à l'audience, elle ne peut se résoudre à mentir et explique les vrais motifs de sa demande aux responsables de l'immigration. Elle essuie donc un premier refus en 1998, puis un deuxième lors de son appel, en 2000.
Elle décide alors de plier bagage pour Montréal et tente d'obtenir le statut de résidente permanente en invoquant des motifs humanitaires. Trois ans plus tard, elle attend toujours avec anxiété. Sauf pour sa situation juridique précaire, elle se dit pleinement satisfaite de sa vie simple, qu'elle partage entre une manufacture de Laval, où elle gagne 1000 $ par mois, et son petit appartement de Montréal, dont elle a «toujours payé le loyer de 350 $ par mois».
«Certains m'ont suggéré de me marier pour avoir mes papiers, mais je n'aime pas ce genre de solution», laisse tomber Kokila, qui souligne avoir toujours travaillé puisque la religion hindoue lui interdit de recevoir de l'argent, comme des prestations de l'aide sociale.
Son amie Hemaleta, qui l'a accompagnée à l'entrevue, s'est quant à elle émancipée radicalement depuis son arrivée au pays, en 1984. Arrivée ici comme immigrante, avec le mari que sa famille avait choisi pour elle, elle connaît l'isolement et la soumission. «Je ne parlais ni l'anglais ni le français. Je faisais ce que mon mari me disait. Je ne connaissais personne», explique la quadragénaire, qui fréquente depuis quelques mois les cours de français et s'exprime fièrement dans un français hésitant.
Son mari, qui ne vivait pas sous le même toit qu'elle, la visite uniquement le jour de la paie à la manufacture. «Après sept mois, j'ai arrêté de la lui remettre et j'ai ouvert un compte à la banque. Quand il m'a demandé pourquoi, je lui ai répondu : "Pas de chèque, pas de sexe." Un mois plus tard, il divorçait», se rappelle-t-elle, expliquant qu'elle craignait le regard désapprobateur des gens de sa communauté, qui -- même ici -- voient d'un mauvais oeil une femme célibataire. «Nous avons divorcé trois fois, il est revenu trois fois, toujours avec la même attitude. Je devais lui obéir. La troisième fois, je lui ai dit que je ne voulais plus rester avec lui», relate Hemaleta, maintenant remariée avec un autre Indien d'origine, avec qui elle a eu deux enfants, âgés de sept et dix ans.
Le petit bout de femme, résolument féministe, a beaucoup changé depuis l'époque où elle faisait les quatre volontés de son premier mari. Cela lui vaut parfois des escarmouches avec son nouvel époux : «Parfois, il pense que je suis comme les femmes qui viennent juste d'arriver, polies et obéissantes. Je lui ai dit que l'Inde, ce n'est pas ici. Lui, il a gardé la même mentalité, alors que moi, j'ai beaucoup changé en 20 ans», explique Hemaleta, qui a par exemple signifié à son mari qu'elle ne souhaitait plus porter le sari indien, qui n'est pas confortable pour travailler.
Le docteur Sher, de la SIB, constate que le choc culturel peut être plus difficile à vivre pour les femmes, privées de leur réseau de soutien naturel. «Elles sont plus vulnérables que les hommes parce qu'elles sont souvent confinées dans leur maison et éprouvent des problèmes de langue. La structure sociale est aussi très différente : dans la communauté, les gens n'aiment pas que les femmes soient actives. On essaie de leur donner des conseils sur la façon de se protéger comme femme seule», note le directeur général de la SIB.

»» immigration
Les communautés de la nouvelle vague
- De «Parc Ex» à «Little Hindustan»
Clairandrée Cauchy
Le Devoir mardi 23 décembre 2003
Alors que les Grecs, les Italiens, les Portugais ou même les Vietnamiens arrivés plus récemment ont bien pris racine au Québec et que leurs enfants sont maintenant d'ici, de nouvelles vagues d'immigration façonnent maintenant la métropole. Le Devoir présente des membres de trois communautés culturelles qui ont connu un important essor depuis 1990. Après les Roumains, voici un portrait de la communauté sud-asiatique (Indiens, Pakistanais, Bangladais, Sri Lankais). Demain, les Russes.
Le quartier Parc Extension à Montréal évoque de plus en plus les effluves épicés de l'Inde, du Bangladesh, du Pakistan et du Sri Lanka. Les femmes y déambulent dans des saris plus colorés les uns que les autres, de nombreux hommes y arborent le turban sikh, des mosquées sud-asiatiques et des temples hindous ont ouvert leurs portes non loin des églises orthodoxes de la communauté grecque.
Entre 1991 et 2001, quelque 24 000 Sud-Asiatiques ont immigré au Québec. Environ la moitié des Pakistanais et des Bangladais ont été admis en tant que réfugiés alors que c'est le cas des deux tiers des Sri Lankais, qui fuient la guerre civile. Seulement le tiers des Indiens d'origine sont des réfugiés. Au total, 41 % des Sud-Asiatiques ont pu immigrer au Québec grâce au programme de réunification des familles et 12 % comme immigrants économiques.
Un fort contingent de Sud-Asiatiques a emménagé dans le quartier Parc Extension ces dernières années. Représentant 35 % de la population, ils forment maintenant la communauté culturelle la plus importante de «Parc Ex», devançant les Grecs longtemps associés au quartier. «Partout dans les rues, de Beaumont à Crémazie, presque toutes les boutiques appartiennent maintenant à des Sud-Asiatiques, alors qu'avant, tout appartenait à des Grecs», illustre Nizam Uddin, un immigrant pakistanais qui explique être débarqué directement de Mirabel à «Parc Ex», en 1993. À l'époque, les bureaux d'immigration du gouvernement du Québec y étaient situés, attirant les immigrants comme un aimant dans ce quartier aux loyers abordables desservi par les stations de métro Parc et L'Acadie.
Certains surnomment maintenant le quartier «Little India», un terme que M. Uddin juge réducteur et auquel il préfère «Little Hindustan», du nom de la région qui englobe les différents pays.
Diverses origines, une communauté
Il n'est pas évident, pour un quidam qui arpente les rues du quartier, de distinguer les hommes et les femmes au teint basané selon qu'ils proviennent de l'Inde, du Pakistan ou du Bangladesh, qu'ils parlent tamoul, pachtoun, bengali, indi ou ourdou, qu'ils soient de religion hindoue ou musulmane. Dans Parc Extension, on parle au moins 23 langues indiennes, deux langues sri-lankaises, cinq langues pakistanaises ainsi que le bengali. Quant aux confessions religieuses, les Bangladais et les Pakistanais sont surtout musulmans, les Sri Lankais et les Indiens, surtout hindous, quoique un nombre important de sikhs ont aussi immigré de l'État indien du Tamil Nadu.
Peut-on alors réellement parler d'une «communauté» sud-asiatique à Montréal ? De surcroît, les motifs de tension sont nombreux entre l'Inde et le Pakistan, qui convoitent tous deux le Cachemire, sans compter le Bangladesh, qui a obtenu son indépendance dans les années 70 au terme d'une guerre contre le Pakistan. «Ce qui se passe là-bas reste là-bas. Nous vivons ici en harmonie», répond tout de go le docteur Abul Sher, directeur général de la Société internationale du Bangladesh (SIB), un organisme communautaire qui vient en aide aux Sud-Asiatiques en offrant notamment des services de traduction et d'accompagnement.
Et qu'est-ce qui unit cette communauté ? «La culture», répond avec un grand sourire le coordonnateur de la Maison de l'Inde, Uma Srivastava, qui habite au Québec depuis une trentaine d'années. «Nous avons la même musique, la même façon de penser. Nous écoutons les mêmes films», explique l'universitaire dans le local de l'organisme, d'ailleurs décoré d'une affiche du récent spectacle de Ravi Shankar à Montréal.
Il constate cependant que la communauté sud-asiatique de Montréal «n'est pas encore dans le circuit culturel». Lors de leurs tournées, les vedettes de la gigantesque industrie du cinéma «bollywoodienne» (le Hollywood indien) ne manquent pas d'inscrire des villes comme Toronto ou Vancouver à leurs itinéraires mais boudent Montréal et ses 40 000 Sud-Asiatiques. De la petite bière à côté des 290 000 Sud-Asiatiques torontois !
Plus qu'un quartier de transit
Comme pour d'autres communautés, le Québec sert souvent de lieu de transit, principalement vers la Ville- reine. Ici, les démarches d'immigration sont plus rapides et les gens y sont «plus humains» dans le traitement des demandes de statut de réfugié, selon le docteur Sher, de la SIB.
Ces dernières années, il constate cependant que beaucoup de Sud-Asiatiques reviennent déçus de Toronto ou choisissent de rester à Montréal, notamment en raison du coût de la vie. «À Toronto, il faut travailler plus qu'ici. Deux salaires sont nécessaires pour arriver. Il y a aussi moins de racisme ici et l'université est moins chère.»
Les Sud-Asiatiques ne semblent pas vouloir se contenter de transiter dans Parc Extension, comme plusieurs membres de communautés culturelles l'ont fait avant eux. Depuis deux ans, ils ont fait élire une majorité de leurs représentants aux conseils d'administration des groupes communautaires les plus importants du quartier, comme le Parc Extension Youth Organisation (PEYO) ou Parc Extension, quartier en santé (PEQS). L'année dernière, c'était au tour du conseil d'administration du CLSC de passer sous «contrôle» sud-asiatique au terme d'une élection fort achalandée pour le milieu de la santé, où plusieurs centaines de personnes ont voté. «On essaie de faire de Parc Ex davantage qu'un quartier de transition», fait valoir Nizam Uddin, qui siège à plusieurs de ces conseils d'administration et plaide pour que ces organismes embauchent en priorité des gens du quartier.
Comment réagit la communauté grecque devant cette appropriation du quartier, elle qui a longtemps été associée au quartier ? «Il y a bien quelques Grecs qui n'aiment pas que le quartier devienne de plus en plus sud-asiatique. Mais ils déménagent de plus en plus. Comment m'asseoir sur une chaise s'ils y sont ?», observe M. Uddin tout en précisant que les liens sont généralement très cordiaux avec les représentants de la communauté grecque. Le Pakistanais a d'ailleurs été embauché l'été dernier comme attaché politique du député local Christos Sirros, d'origine grecque, afin d'assurer la liaison avec les membres de la communauté sud-asiatique.
Pour le coordonnateur de la Maison de l'Inde, il y a fort à faire pour que les institutions répondent mieux aux problèmes vécus par les Sud-Asiatiques, comme les différences dans les rapports parents-enfants ou les difficultés linguistiques. «Par exemple, personne au CLSC n'est capable de parler le tamoul [surtout parlé par les Sri Lankais]. En fait, le CLSC n'a aucun employé sud-asiatique. Les écoles ont aussi de la difficulté à communiquer avec les parents autrement qu'en français ou en anglais», fait valoir Uma Srivastava, qui se consacre maintenant à l'organisme communautaire après avoir pris sa retraite comme professeur au département de médecine de l'Université de Montréal.
L'intégration n'est pas facile pour la première génération de Sud-Asiatiques. La barrière linguistique est importante. Bon nombre de réfugiés, souvent moins scolarisés que les immigrants sélectionnés, ne parlent même pas l'anglais, langue très répandue sur le territoire de ces anciennes colonies britanniques et qui sert d'espéranto local. Pour ce qui est du français, la tâche est ardue : «C'est une langue pleine de fioritures, où il y a beaucoup de grammaire», s'exclame en anglais le docteur Sher, qui note cependant que ses neveux et nièces, élevés ici, le parlent à merveille.
Les relations entre les parents plutôt autoritaires et les jeunes éduqués dans la société d'accueil sont aussi difficiles. «Les attentes excessives des parents, qui sont peu au fait des droits des jeunes, peuvent causer du décrochage scolaire et même pousser des jeunes vers la consommation de drogue», croit M. Srivastava.
Tous conviennent néanmoins que l'intégration promet d'être une réussite au fil des générations. «À la première génération, une fille de 18 ans ne peut amener un chum à la maison, alors qu'à la troisième, le père va se demander pourquoi sa fille n'a pas encore de chum !», illustre M. Uddin, qui explique qu'il faut insister auprès des plus âgés de la communauté sur l'importance d'apprendre le français, «de ne pas crier après les enfants et de ne pas essayer d'organiser des mariages».

»» immigration
Les communautés de la nouvelle vague
- Conserver la langue et la culture
Clairandrée Cauchy
Le Devoir mercredi 24 décembre 2003
Alors que les Grecs, les Italiens, les Portugais ou même les Vietnamiens arrivés plus récemment ont bien pris racine au Québec et que leurs enfants sont maintenant d'ici, de nouvelles vagues d'immigration façonnent maintenant la métropole. Le Devoir présente des membres de trois communautés culturelles qui ont connu un important essor depuis 1990. Après les Roumains et les Sud-Asiatiques (Indiens, Pakistanais, Bangladais, Sri Lankais), les Russes.
Une vingtaine d'enfants entrent bruyamment en classe, certains savourant une pâtisserie de la cantine pendant que l'institutrice les invite à prendre place. Une scène courante, sauf que les notes au tableau sont en alphabet cyrillique et que les enfants babillent joyeusement en russe. Bienvenue à l'école Gramota, qui accueille tous les samedis environ 230 enfants russes venus des quatre coins du Grand Montréal dans les locaux de l'école privée des Belles Lettres, située sur le Plateau Mont-Royal, rue de Gaspé.
Au fil de sa courte existence, l'école a été le témoin privilégié de l'essor rapide de la communauté russe, qui a doublé en importance depuis 1995 avec l'arrivée de 3500 nouveaux ressortissants. Au total, le Québec compte 14 500 personnes originaires des pays de l'ex-URSS, dont 7000 Russes.
«Le premier choc culturel des parents, c'est le système d'éducation. Ils disent que leurs enfants perdent leurs maths en plus de la langue. Ils veulent leur offrir le modèle russe, qui met davantage l'accent sur les connaissances scolaires fondamentales», explique la directrice, Tatiana Krouglikova, qui a fondé l'école six mois à peine après son arrivée, en 1995, «avec en tête l'idée un peu romantique de conserver la langue et la culture dans la communauté».
L'école ne se contente pas d'enseigner la langue aux élèves, de la maternelle au secondaire. Ceux du primaire étudient aussi le chant, les mathématiques et le développement du discours. Au secondaire, les leçons de russe et de mathématiques sont accompagnées de cours d'histoire russe et générale, d'histoire de l'art, de géographie et, en option à la fin du secondaire, de chimie, de physique et d'algèbre. Les six heures de leçons sont suivies d'une ou deux heures d'activités parascolaires comme le théâtre, le ballet, le tennis de table ou les échecs.
Ces cours sont financés uniquement par la contribution de 65 $ par mois versée par les parents. L'école bénéficie en outre d'un arrangement avec le Collège français, en vertu duquel les droits de scolarité des enfants qui la fréquentent sont réduits de moitié. «Nos enfants réussissent très bien et font la fierté du Collège français», affirme avec fierté Mme Krouglikova, une grande femme élancée aux cheveux châtains courts et à l'air sérieux des institutrices.
Garder le contact avec la culture de ses parents
Le premier diplômé de l'école, Artiom Zakharov, aujourd'hui âgé de 18 ans, avoue y être entré un peu à reculons. Mais il dresse finalement un bilan positif de ces trois années à l'école russe, qui lui ont surtout permis de se lier d'amitié avec des jeunes ayant les mêmes références culturelles. «Je suis content d'avoir cette dualité culturelle en moi», témoigne Artiom, qui fréquente maintenant le collège Brébeuf en sciences pures et se destine à une carrière d'ingénieur.
«Maintenant que j'y pense, cela m'a aussi permis de rester en avance. Par exemple, en mathématiques, je voyais certains problèmes six mois ou un an plus tôt à l'école russe», poursuit le jeune homme, qui a fréquenté l'école internationale, reconnue pour son programme enrichi.
Pour plusieurs parents, l'école du samedi est un outil inestimable afin que la langue et la culture russes soient bien vivantes dans l'univers de leurs enfants. Tous les samedis, Masha Cherchneva part tôt de Varennes, sur la rive sud, pour emmener son petit Sasha, né il y a cinq ans d'un père québécois, à la maternelle russe. «C'est important pour moi qu'il parle bien le russe et qu'il soit en contact avec cette culture si riche. Cela lui fait se rendre compte qu'il est aussi de là-bas», explique Masha, qui ressent quant à elle une grande nostalgie de son pays natal, souffrant de vivre éloignée de ses parents au moment où leur santé décline.
La mère ne craint pas que cette sixième journée de classe, en plus de la maternelle régulière, ne surcharge son petit. «Ce qu'il apprend en russe, il le transfère au français. Il s'intéresse déjà à l'écriture et à la lecture. Cela prépare bien à l'école, et les activités parascolaires l'aident beaucoup au chapitre de sa motricité.» Le petit garçon semble lui aussi très fier du côté spécial de sa personnalité : «À la maternelle, on m'a dit qu'il enseignait des mots de russe à ses petits amis !», raconte sa mère.
Au fil des années, l'école Gramota s'est adaptée au rythme d'évolution de la communauté, ouvrant notamment une succursale dans Notre-Dame-de-Grâce, où beaucoup de Russes ont élu domicile.
L'enseignement a changé lui aussi. Certains élèves sont nés ici ou n'ont étudié que très brièvement en Russie alors que d'autres enfants russes vivent avec des parents adoptifs francophones. «Nous mélangeons les méthodes d'apprentissage du russe comme langue maternelle et langue seconde pour tenir compte du fait que les enfants ne sont pas élevés dans un milieu russophone», explique la directrice, qui a une formation en enseignement du russe langue seconde et qui a complété ici une maîtrise en administration de l'éducation à l'Université de Montréal. «Pour les cours de sciences et de mathématiques, on suit les programmes québécois, en les enrichissant à la manière russe», poursuit-elle.
Elle constate que les écoles des autres communautés, comme celles des Portugais, des Chinois ou des Italiens, mettent surtout l'accent sur la langue, la culture et le folklore du pays d'origine, sans aborder les autres matières scolaires. «Ce ne sont pas des communautés récentes. Ils ont un peu oublié comment cela se passait chez eux. Ici, nous devons non seulement transmettre la langue et la culture mais aussi répondre à un besoin d'enrichissement.»
Cette demande d'enrichissement dans les autres matières scolaires est, à son avis, appelée à «mourir au fur et à mesure que la communauté va se stabiliser et que la mémoire du système russe va s'estomper».
Une communauté de plus en plus fière
Mme Krouglikova a déjà pu constater des changements importants dans la communauté depuis l'ouverture de l'école, en 1995, alors que l'institution tenait lieu de centre culturel où les parents pouvaient échanger de l'information et discuter de leurs démarches d'emploi, parfois difficiles. «De 1995 à 1998, les gens arrivaient surtout comme réfugiés, officiellement politiques mais, dans les faits, économiques. Ils étaient très pauvres, plusieurs vivaient de l'aide sociale. Nous avons dû adapter les prix de l'école pour eux.»
Les immigrants récents ont selon elle moins de difficulté à s'adapter, peut-être parce qu'ils ont à leur actif une plus longue expérience de vie dans une société capitaliste. Le temps joue aussi en faveur de ceux arrivés dans les années 90. «La communauté est plus fière. Les gens ont appris les langues, ils ont retrouvé une profession et du travail. Ils s'habillent mieux, ont des voitures et achètent des maisons, surtout dans le West Island. Ils sont moins renfermés sur eux-mêmes et plus ouverts au monde canadien.»
Si Mme Krouglikova s'exprime dans un français parfait, à l'européenne, grâce à ses études en lettres françaises à l'université de Moscou, la plupart de ses compatriotes se sont tournés vers l'anglais. «Au XIXe siècle, les nobles russes apprenaient le français et ensuite leur langue maternelle, d'après les romans de Pouchkine et Tolstoï. Mais il faut avouer que le XXIe siècle est plutôt anglais. [...] Une minorité de gens comme moi ont appris le français en Russie et choisi de venir dans une province francophone. Mais la majorité a probablement choisi le Québec pour des raisons pratiques : la démarche d'immigration y est plus rapide», croit Mme Krouglikova, qui a quitté son pays natal pour éviter que son fils ne soit contraint de faire son service militaire, en pleine guerre en Tchétchénie. Visiblement francophile, elle déplore le peu d'information transmis par l'ambassade canadienne à Moscou sur le caractère français du Québec.

»» bilan parlementaire
Vaudeville parlementaire
Marc Brière
Le Devoir mardi 23 décembre 2003
Lettres: Montréal, décembre 2003
Je regarde régulièrement la période de questions à notre Assemblée nationale et, la plupart du temps, j'assiste à une foire d'empoigne et à de répétitifs combats de coqs où députés et ministres ne cherchent qu'à faire valoir leur éloquence et la vivacité de leur esprit partisan, le tout accompagné à tout instant d'applaudissements nourris et de bruits de fond que le président Bissonnet -- malgré sa grande efficacité -- parvient difficilement à maîtriser.
Pendant que l'opposition cherche à charrier le plus de «marde» possible, le gouvernement essaie constamment de marquer des points en répétant toujours les mêmes attaques contre le gouvernement précédent.
La démocratie est la grande perdante dans ce vaudeville parlementaire.
Puisque les rappels à l'ordre des présidents successifs -- les Charbonneau, Harel et Bissonnet, pour ne citer que les plus récents -- ont déplorablement échoué, je propose comme première mesure corrective que le règlement de l'Assemblée soit modifié pour interdire les applaudissements.
Par ailleurs, les députés dits indépendants de l'Action démocratique -- que le pharisaïsme des députés libéraux et péquistes condamne honteusement à l'anonymat -- sont aussi privés d'une participation équitable aux «débats».
La dernière assemblée du Mouvement démocratie nouvelle a adopté ma proposition demandant à l'Assemblée nationale d'accorder le statut de parti reconnu à tout parti politique qui a obtenu au moins 12 % des votes aux dernières élections générales et est représenté par au moins un député, ou encore qui a obtenu au moins 6 % des votes et est représenté par au moins trois députés.
Les trois députés de l'ADQ représentent près de 20 % de l'électorat et la démocratie exige que cela soit convenablement reconnu par les autres députés. Puisque le PQ et le PLQ se sont engagés à faire en sorte que notre mode de scrutin soit modifié le plus tôt possible de façon à le rendre plus proportionnel, ils se doivent d'agir dès maintenant en conformité avec leurs engagements sous peine de voir leur crédibilité grandement affectée.

»» bilan parlementaire
Pas besoin de marionnettes
Gilbert Lavoie
Le Soleil mardi 23 décembre 2003
Éditorial - On entendra de nouveau le discours autour du sapin de Noël : "les politiciens ne disent pas la vérité et ne tiennent jamais leurs promesses". C'est faux, ou à tout le moins exagéré. Mais les élus contribuent parfois à cette réputation. Qu'a-t-on fait depuis le 14 avril, par exemple, pour renforcer les mécanismes de contrôle et de surveillance de l'administration publique ? Très peu, pour un gouvernement élu sous l'étiquette de la transparence et de l'intégrité.
Le poste de vérificateur général, chien de garde de la bonne gestion gouvernementale, vit un intérim depuis deux ans ! Il est occupé temporairement par Mme Doris Paradis, à qui le gouvernement vient de confier la mission délicate de confirmer les pertes de la SGF. Comment croire à l'indépendance d'un vérificateur intérimaire à qui toute personne raisonnable peut prêter le désir d'obtenir le poste permanent ? Cet intérim est inacceptable.
Le gouvernement accuse le même retard dans la nomination d'un commissaire à l'éthique, une promesse personnelle de M. Charest à l'automne 2002.
Jeudi dernier, les libéraux ont renié leur promesse de nommer un commissaire à la Santé indépendant du gouvernement et relevant de l'Assemblée nationale. Le commissaire relèvera du ministre. Il n'aura guère plus de crédibilité que Howard Wilson, le malheureux conseiller à l'éthique de Jean Chrétien...
La Commission d'accès à l'information se retrouve aussi dans une situation inconfortable. Au moment même où s'amorce une réforme importante de la Loi sur l'accès à l'information, la présidence de l'organisme n'est pas comblée. La présidente intérimaire n'aura pas de poids dans les discussions à venir sur la réforme.
Les postes en question ne feront pas l'objet de grandes discussions autour de la dinde de Noël, mais le sujet est important. Pendant la campagne électorale, les libéraux ont accusé l'ADQ de vouloir créer une fonction publique partisane en mettant fin à la sécurité d'emploi chez les fonctionnaires. Si Jean Charest veut s'instaurer en défenseur de sa fonction publique, il doit en garantir l'indépendance et la crédibilité.
Cette responsabilité n'incombe pas aux seuls libéraux. Les péquistes aussi s'étaient proclamés défenseurs de la fonction publique en campagne électorale. Mais c'est sous Bernard Landry qu'a commencé le long intérim de la vérificatrice générale.
Jeudi dernier, le député François Legault a jeté un doute sur le ministère des Finances. Il a noté que le sous-ministre, qui vient d'inscrire les pertes de la SGF au budget péquiste de l'an dernier, est le même fonctionnaire qui avait approuvé les états financiers de l'an dernier. Avant de faire peser des soupçons, M. Legault devrait se souvenir qu'il s'agit également du même sous-ministre qui a tenté en vain, sous Pauline Marois, de convaincre le cabinet Landry de l'état désastreux des finances publiques à l'automne 2002. On ne l'a pas écouté et on l'a forcé à préparer un budget électoral bidon.
Libéraux et péquistes sont aussi coupables les uns que les autres de "passer des commandes" irréalistes à la Fonction publique. Un comportement qui va s'aggravant, depuis que les politiciens n'ont plus les moyens de leurs promesses.
Le premier ministre Charest a l'obligation morale de protéger l'intégrité et l'indépendance de notre fonction publique. Il doit renforcer les organismes de surveillance et s'interdire la même comptabilité créatrice qu'il reprochait au PQ. Si on continue de traiter les fonctionnaires comme des marionnettes, le jour n'est pas loin où on ne croira même plus leurs analyses.
GLavoie@lesoleil.com

»» Oka
Oka - Les Frères de l'instruction chrétienne tentent de récupérer leur école
Kathleen Lévesque
Le Devoir mardi 23 décembre 2003
Les Mohawks de Kanesatake occupent les lieux sans payer de loyer depuis six mois
La Congrégation des frères de l'instruction chrétienne en appelle aux tribunaux pour expulser le conseil de bande de Kanesatake de l'école qu'il occupe sans payer de loyer depuis juin dernier.
Une requête en injonction permanente et interlocutoire a été déposée hier au Palais de justice de Saint-Jérôme. La cause devrait être entendue dès le début janvier. La congrégation souhaite ainsi que les autochtones quittent l'édifice situé dans «l'assise territoriale de Kanesatake» et paient les arrérages évalués à 70 000 $.
Le grand chef du conseil de bande de Kanesatake, James Gabriel, n'a pas tardé à réagir. Il ne s'inquiète pas qu'une éventuelle injonction puisse empêcher la rentrée scolaire de la soixantaine d'élèves du secondaire. «On a pris la place pour notre école secondaire et on ne quittera pas les lieux de toute façon», a tranché M. Gabriel.
Le 16 décembre, le procureur des Mohawks, Me Frédérick Malamud, expliquait que le grand chef Gabriel attendait une confirmation écrite du gouvernement fédéral pour le paiement du loyer et le prolongement du bail. Mais sans lettre d'intention depuis, la congrégation a décidé d'aller de l'avant, a fait valoir hier le représentant de la Congrégation des frères de l'instruction chrétienne, Me Henri Richard.
Le dossier semble d'autant plus complexe que le conseil de bande de Kanesatake est profondément déchiré et endetté. En mai dernier, le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien a d'ailleurs mis en tutelle le conseil de bande pour une période indéterminée. L'impasse politique et le déficit accumulé de près de trois millions ont forcé la nomination d'un séquestre-administrateur, le cabinet comptable PricewaterhouseCoopers. Il y a deux semaines, un plan de redressement financier a été soumis au ministère.
Selon le grand chef Gabriel, le dossier de l'école va au delà de la question financière : les droits des Mohawks sont en jeu. «C'est un moyen de pression. Je trouve que ça fait pitié, surtout que ce sont les Mohawks qui ont donné à l'époque la propriété aux Frères, qui devait nous revenir quand ils auraient fini leur mission d'éducation ici. Toute l'histoire orale dit qu'ils devaient remettre la propriété à la communauté pour une piastre», a expliqué M. Gabriel au Devoir.
La requête indique toutefois que le conseil de bande n'a aucun droit d'occuper l'immeuble de la congrégation, et ce, «à quelque titre que ce soit».
La Congrégation des frères de l'instruction chrétienne est propriétaire depuis 1940. La maison d'enseignement a été ouverte jusqu'en 1990, année de la crise d'Oka, qui a forcé la fermeture de l'établissement. Depuis 1995, le conseil de bande de Kanesatake y loge une école secondaire au rez-de-chaussée.
M. Gabriel, qui ironisait hier sur la bonté des Frères d'offrir un si «beau cadeau de Noël», s'est dit étonné de l'empressement de ceux-ci à recourir aux tribunaux. «On avait des discussions pour conclure un bail pour cette année. Mais les Frères voulaient qu'on prenne la responsabilité de la gestion de tout l'immeuble. Ce n'est pas raisonnable. L'édifice est vieux. On ne peut pas prendre ce risque compte tenu de nos finances fragiles», a affirmé le grand chef.
Du côté de la congrégation, on assure que dès février dernier, le conseil de bande avait été prévenu qu'elle n'entendait pas renouveler le bail. Les frères qui géraient l'édifice sur place, devenus très âgés, ont été rapatriés en septembre dernier à la résidence de la congrégation, sur la rive sud.
De plus, des avis répétés pour que le conseil de bande quitte les lieux sont restés lettre morte. Les Frères jugent aujourd'hui que la situation est urgente.

»» Langues officielles
Langues officielles : le "double message" dénoncé
Paul Gaboury
Le Droit mardi 23 décembre 2003
Éditorial -
Les récentes déclarations du président du Conseil du Trésor, Reg Alcock, au sujet du bilinguisme dans la fonction publique fédérale ne font rien pour clarifier les intentions du gouvernement Martin dans ce dossier.
Si le nouveau premier ministre Martin s'est présenté comme celui qui dirigerait le pays "avec une nouvelle approche", on ne peut pas dire que son message aura été rassurant pour ceux qui avaient travaillé à faire reconnaître l'importance des langues officielles sous le gouvernement Chrétien.
La semaine dernière, le président Alcock avait déclaré qu'il ne prévoyait pas changer les politiques gouvernementales et qu'il n'avait pas l'intention de changer l'approche adoptée par son prédécesseur Lucienne Robillard.
Puis, dans une autre entrevue à une station de radio de Winnipeg, il a indiqué qu'il étudiait la question à savoir si la nouvelle politique sur le bilinguisme rendue obligatoire pour les hauts fonctionnaires par Mme Robillard est discriminatoire.
Or, ce genre de déclarations laisse entendre qu'il ne tient pas le même discours aux francophones et aux anglophones, en particulier ceux de l'Ouest qui n'acceptent pas la politique du bilinguisme.
Depuis le 31 mars 2003, les 2300 hauts fonctionnaires qui ne sont pas bilingues doivent céder leur poste à des cadres bilingues, et sont déplacés à des fonctions qui ne requièrent pas le bilinguisme, mesures qui toucheront de plus en plus de cadres jusqu'en 2007. Dans l'Ouest, on se plaint que cette politique est discriminatoire pour les anglophones unilingues.
Hier, il nous a été impossible d'obtenir une réaction au Secrétariat du Conseil du Trésor. Quant à la Commissaire aux langues officielles, elle se trouvait à l'extérieur en raison d'un décès dans sa famille.
Plusieurs fonctionnaires francophones nous ont téléphoné pour indiquer que des hauts fonctionnaires continuent toujours à être en poste et dirigent des employés même s'ils ne sont pas bilingues, ce qui est contraire à la politique. En mars dernier, les chiffres dévoilés par Mme Robillard révélaient que 200 fonctionnaires sur 2300 n'avaient toujours pas les compétences linguistiques pour occuper leur poste. En juin dernier, plusieurs sous-ministres n'avaient toutefois pas encore remis leur plan d'action.
Mais dans son dernier rapport sur la langue de travail dans la fonction publique, déposé le 6 octobre, Mme Adam avait demandé au gouvernement d'arrêter d'envoyer un "double message" à propos des langues officielles.
Elle reprochait ainsi au gouvernement la pratique voulant que la langue est "accessoire" et "pas important e".
"C'est comme si on disait aux employés qu'ils sont qualifiés pour un poste, mais que pour la question de la langue, ils peuvent prendre du temps. Alors tant qu'on dira que c'est secondaire, que c'est accessoire, il y aura un impact sur le comportement des individus et les organisations qui continueront à croire que ce n'est pas important si les employés n'ont pas cette compétence. Après tout, on embaucherait pas un comptable au Bureau de la Vérificatrice générale en lui disant que ce n'est pas grave même s'il n'a pas complété ses études", commentait la commissaire Adam.
pgaboury@ledroit.com

»» Sondage CROP-La Presse sur la popularité du gouvernement
CHAREST EN CHUTE LIBRE
Denis Lessard
La Presse samedi 20 décembre 2003
Québec - Après plusieurs semaines d'affrontement avec le monde syndical et les groupes sociaux, la popularité du gouvernement libéral et de son chef, Jean Charest, est en chute libre. Le mécontentement apparu il y a deux mois s'est considérablement accru en décembre.
Au terme d'une session parlementaire houleuse, ou ont été adoptées des lois controversées touchant les relations du travail, l'organisation du réseau de la santé et les garderies, seulement un Québécois sur trois se dit désormais satisfait du gouvernement Charest.
C'est ce qu'observe la maison CROP dans sa plus récente enquête, réalisée du 5 au 17 décembre derniers auprès de 986 personnes, un coup de sonde précis, à trois points près, 19 fois sur 20.
Si, en novembre, 45 % des gens étaient satisfaits du gouvernement Charest, cette proportion a chuté subitement à 34 % cette semaine. Inversement, alors que 49 % des Québécois se décrivaient comme "plutôt ou très insatisfaits" du gouvernement il y a un mois, les mécontents comptent désormais pour 60 % de la population. Dans les deux sondages, on a compté seulement 6 % d'indécis.
"C'est une chute vertigineuse. Un tel niveau d'insatisfaction vient contredire M. Charest, qui soutient que la majorité silencieuse est derrière lui", observe le spécialiste de CROP, Claude Gauthier.
L'automne, faut-il le rappeler, a été particulièrement mouvementé sur le plan politique. Après une cascade de manifestations bruyantes devant l'Assemblée nationale, le gouvernement Charest a coupé court aux débats cette semaine. On a adopté à la vapeur des projets de loi très controversés, dont l'amendement à l'article 45 du Code du travail visant à permettre la sous-traitance.
M. Gauthier dit avoir cherché, en vain, des précédents à une chute si rapide de la popularité d'un gouvernement, surtout dans un premier mandat. Visiblement, "les communications des centrales syndicales ont été plus efficaces que celles du gouvernement", observe-t-il. Mais le mouvement de défaveur peut aussi porter davantage sur le climat d'instabilité des dernières semaines que sur le fond des réformes.
Les groupes les plus mécontents sont les salariés (67 % d'insatisfaits), suivis des gens dont l'âge varie entre 35 et 54 ans et des francophones (65 % dans les deux cas). Seulement trois francophones sur 10 approuvent le gouvernement. La polarisation apparaît plus clairement encore quand on analyse les tableaux de CROP: les "très insatisfaits" sont cinq fois plus nombreux que les "très satisfaits", à 29 % contre 6 %.
La cote personnelle de Jean Charest est aussi en chute libre, observe CROP. Cette chute s'était amorcée il y a deux mois. Si, en septembre dernier, 51 % des Québécois étaient contents de son travail, il ne s'en trouvait plus que 43 % au sondage de novembre. En décembre, seulement 36 % se disent satisfaits de la performance de Jean Charest comme premier ministre. Le taux des insatisfaits a monté constamment depuis septembre et atteint désormais 58 %. Si on analyse les données à travers le prisme linguistique, 31 % des francophones sont satisfaits de Jean Charest contre 64 % d'insatisfaits.
Il faut remonter à la fin de 2002, quand Bernard Landry était au pouvoir, pour retrouver un gouvernement aussi impopulaire. Jean Charest était d'ailleurs lui aussi au plus bas à l'automne 2002. Il faut dire qu'alors, Mario Dumont et l'ADQ avaient le vent dans les voiles.
Les péquistes pourront se réjouir du revers de fortune du gouvernement, mais pas Bernard Landry. La satisfaction à l'endroit de son travail comme chef de l'opposition subit aussi une baisse notable. Peu après la diffusion du film À hauteur d'homme, sur la dernière campagne électorale, pas moins de 55 % des Québécois étaient satisfaits de M. Landry.
Un mois après la reprise des travaux à l'Assemblée nationale, ses appuis passaient à 51 %. À la mi-décembre, après un mois de batailles politiques et d'affrontements quotidiens avec Jean Charest, 46 % des gens se disent satisfaits de M. Landry. Chez les francophones, 47 % des gens approuvent le travail du chef de l'opposition, tandis que 43 % le désapprouvent.
Parallèlement, le nombre d'insatisfaits a grimpé, passant de 33 à 35 %, puis à 41 %. Un autre signal d'alarme pour Bernard Landry, souligne Claude Gauthier: deux électeurs péquistes sur trois (66 %) sont satisfaits du chef de l'opposition. Par comparaison, les trois quarts des votants libéraux approuvent le travail de Jean Charest. De son côté, Mario Dumont reste stable; 45 % des électeurs sont satisfaits de lui, contre 38 % de mécontents.

»» Sondage CROP-La Presse sur la popularité du gouvernement
Huit mois après les élections, les Québécois choisiraient le PQ
Denis Lessard
La Presse samedi 20 décembre 2003
Québec - Huit mois après les dernières élections générales, à l'issue de plusieurs semaines de perturbations, les Québécois rendraient un tout autre verdict s'ils étaient à nouveau appelés aux urnes. C'est le PQ qui aurait été porté au pouvoir si des élections avaient eu lieu cette semaine.
C'est ce qu'affirme la maison CROP en se fondant sur son plus récent sondage, réalisé du 5 au 17 décembre. Avant la répartition des 15 % d'indécis, la maison de sondage constate que 34 % des électeurs auraient appuyé le PQ, 32 % le Parti libéral et 17 % auraient voté en faveur de l'Action démocratique du Québec.
En répartissant les indécis selon une formule qui tient compte de leurs autres réponses, en particulier sur la question référendaire, CROP estime que péquistes et libéraux auraient obtenu la même part des suffrages, soit 39 %. L'ADQ aurait obtenu 20 % des voix, le seuil nécessaire à sa reconnaissance comme parti à l'Assemblée nationale et deux points de plus que son score du 14 avril.
Compte tenu de la concentration du vote libéral dans certaines circonscriptions, notamment dans l'ouest de Montréal, une telle égalité entre libéraux et péquistes aurait assuré une nette majorité de sièges au Parti québécois, observe Claude Gauthier, vice-président de CROP.
Aux élections d'avril dernier, le PQ avait récolté 33 % des voix contre 46 % au PLQ et 18 % à l'ADQ. Aux élections de 1994 et de 1998, libéraux et péquistes s'étaient partagé presque également le vote, une égalité qui avait donné de confortables avances en nombre de sièges à Jacques Parizeau et à Lucien Bouchard.
Toutefois, Claude Gauthier souligne qu'il faut rester prudent lorsque les répondants sont appelés à se prononcer quand on est encore très loin du prochain scrutin. Les gens peuvent alors donner libre cours à leur mécontentement, sans conséquence.
Même si les élections ne sont pas pour demain, les chiffres de CROP sont susceptibles d'inquiéter les stratèges de Jean Charest. Avant la répartition des 16 % d'indécis, chez les francophones, le PQ récolte 39 % des suffrages contre 25 % aux libéraux et 17 % à l'ADQ.
Depuis septembre dernier, la cote du PLQ chez les francophones a constamment chuté, passant progressivement de 31 à 28 % pour s'arrêter à 25 %. L'appui des francophones au PQ est stable depuis septembre, oscillant entre 38 et 39 %.
À Montréal, habituellement un château fort libéral, les deux partis sont à égalité avec chacun 35 %. "Quand on se rappelle que les anglophones et les allophones sont très majoritairement libéraux, on peut penser que les francophones de l'île de Montréal sont clairement en faveur du PQ", observe M. Gauthier.
Particularité: dans la région de Québec, l'Action démocratique a fait le plein d'appuis avec 32 % des intentions de vote contre 26 % au PLQ et 24 % au PQ.
Le fait que le mécontentement puisse être exprimé sans conséquence explique aussi, selon M. Gauthier, la remontée subite de l'option souverainiste dans ce sondage. Appelés aux urnes cette semaine, pas moins de 47 % des Québécois auraient approuvé le mandat de négocier la souveraineté assortie d'un partenariat avec le reste du Canada (la question du référendum de 1995). Selon M. Gauthier, ce taux avait déjà été observé en octobre par CROP, dans une enquête réalisée pour le compte du Conseil pour l'unité canadienne. C'est un sommet depuis le vote d'il y a huit ans, où les souverainistes avaient obtenu 49,4 % des voix.
Dégelée au Bloc
La remontée de la faveur du PQ n'entraîne aucune embellie pour le Bloc québécois, qui se trouve loin derrière le Parti libéral du Canada au Québec en prévision des élections d'avril prochain. L'arrivée de Paul Martin à la barre du PLC n'a pas entraîné de remontée dans le sondage CROP, l'effet du départ de M. Chrétien étant probablement assimilé depuis longtemps par les électeurs.
Si des élections fédérales avaient eu lieu cette semaine, le PLC aurait obtenu 50 % des suffrages, contre 35 % au Bloc québécois. Le nouveau Parti conservateur aurait obtenu 5 % des voix et le Nouveau Parti démocratique 9 %, après une répartition proportionnelle des 17 % d'indécis. Pour Claude Gauthier, d'après ces chiffres, il faut s'attendre à un "balayage" par les libéraux de Paul Martin.
Ces scores sont pratiquement inchangés par rapport à ce qui avait été observé en septembre puis en novembre dernier. Aux élections générales de novembre 2000, les libéraux fédéraux avaient obtenu 44 % des voix au Québec, contre 40 % au Bloc québécois.
Dans les régions de Montréal et de Québec, le PLC obtient 55 % d'appuis contre 32 % au Bloc québécois. Pour le reste de la province, la joute promet d'être plus serrée: le PLC glisse à 45 % et le Bloc québécois atteint 39 %.
Le PLC obtient l'appui de 44 % des francophones contre 41 % au Bloc québécois.

»» La "saison" des idées"
La "saison" des idées" commence par de la pluie au PQ :
Les dirigeants de Montréal-Ville-Marie démissionnent
Denis Lessard
La Presse samedi 20 décembre 2003
Québec - La "saison des idées" du Parti québécois débute sur un fond de chicane. Les dirigeants péquistes de la région de Montréal-Ville-Marie viennent de remettre leur démission, mécontents des interventions récentes de l'entourage de Bernard Landry auprès des présidents d'association.
Tout a débuté à la mi-novembre, lors de la réunion des 16 associations péquistes de Montréal-Ville-Marie, où on a adopté à l'unanimité une résolution protestant contre l'intrusion de politologues et d'experts dans les instances destinées à préparer le nouveau programme péquiste.
Montréal-Ville-Marie s'insurgeait devant la façon dont la direction nationale du PQ avait organisé la préparation des chantiers devant mener à la "saison des idées". La présidente, Renée Collin, avait transmis ce désaveu au chef du parti lors d'une téléconférence mardi, pour s'apercevoir que les présidents des circonscriptions avaient changé d'idée après l'intervention de l'entourage de M. Landry.
"Le désaveu flagrant que j'ai subi de la part de la majorité des présidents de la région lors de notre rencontre téléphonique avec M. Landry le 16 décembre m'oblige à regarder la vérité en face", écrivait-elle le lendemain, dans une lettre transmise à la vice-présidente du parti, Marie Malavoy. Jointe chez elle, Mme Collin s'est refusée à tout commentaire. "Ce sont des questions internes", a-t-elle dit.
Dans une démarche identique, la lettre de démission de la vice-présidente de Montréal-Ville-Marie, Carole Long, est encore plus virulente. "Depuis plus d'un an déjà, je vis une crise de confiance à l'égard du Parti québécois et aucun événement ne me porte à croire que cet état de chose changera."
"À la lumière des événements qui se dérouleront au sein du Parti québécois dans les prochains mois, j'ai peine à croire que le militant moyen et articulé en sortira gagnant", écrit encore Mme Long.
Joints hier, Marie Malavoy et le directeur général sortant du PQ, Martin Dubé, ont indiqué que personne de la direction n'avait pu expliquer à la région de Montréal-Ville-Marie les mécanismes de préparation des chantiers. Sur le programme, par exemple, le député Daniel Turp et les membres de la direction Marie Malavoy et Jean François Thuot feront entendre la voix des militants, même si on y trouve aussi Richard Nadeau, un politologue issu du cabinet du chef Bernard Landry, illustre M. Dubé.
Pour des militants péquistes, toutefois, l'intervention de gens de l'extérieur ne laisse rien présager de bon pour le PQ: "Des spécialistes, des politologues, rappelons-nous ce qu'était venu dire Jean-Herman Guay au dernier Conseil national: Vous devez oublier votre rêve de souveraineté", dénonçait hier le président de Crémazie, Maxime Barakat. "Le programme du PQ, cela se fait par les militants du PQ", résume-t-il.
Il craint aussi que la direction du parti veuille modifier les statuts du PQ dès la fin de 2004, changeant les règles du jeu pour le congrès du printemps 2005. "Ce n'est pas vrai qu'à 300 personnes, on va changer ce qui a été décidé par 2000 militants en mai 2000", dit-il.
Après avoir refusé la tenue d'un congrès en 2004, la direction péquiste devra vivre avec sa décision. "Toucher aux statuts dans une autre instance serait un détournement de mandat", lance l'ancien employé du cabinet de Pauline Marois.
À cela, Marie Malavoy rétorque: "M. Barakat est bien frileux et je le déplore." Elle estime que l'apport d'idées nouvelles par des gens qui ne sont pas des militants de longue date sera salutaire au Parti québécois. Il n'est pas question de faire du conseil national de l'automne 2004 un minicongrès pour chambarder les règles du PQ, souligne-t-elle, perplexe devant une résolution de la Mauricie qui préconise une telle instance.
En revanche, modifier les statuts avant le congrès présenterait bien des avantages. On pourrait dès lors décider que le poste de président du PQ est différent de celui de chef du parti, comme dans les autres formations politiques. Or, pour se refléter aux élections du congrès de 2005, cette modification doit être approuvée au préalable par les membres, observe Mme Malavoy.

»» Yves Duhaime
L'ex-ministre Yves Duhaime a passé sa vie à convaincre les autres
PC
La Presse samedi 20 décembre 2003
Shawinigan - À 64 ans, l'ancien ministre Yves Duhaime est toujours fasciné par les débats. Dans sa vie, il a passé le plus clair de son temps à argumenter, il est fasciné par la bataille verbale.
Ce souverainiste convaincu assure n'avoir jamais aspiré à une vie aussi bien remplie à l'adolescence. Étudiant agité pour ne pas dire turbulent au séminaire Sainte-Marie de Shawinigan, Yves Duhaime convient que tous les défis qui se sont présentés au cours des quarante dernières années possédaient un point en commun.
"Quand je regarde ce que j'ai fait, je me dis que le fil conducteur que je peux retenir de ma vie se résume à un mot: convaincre", explique-t-il, lors d'une longue entrevue accordée à sa résidence centenaire à Saint-Jean-des-Piles et rénovée méticuleusement au fil des ans.
Parfois dépeint comme un être suffisant et imbu de lui-même, Yves Duhaime s'avère aussi un personnage passionné, féru d'histoire et amoureux de la nature. Difficile d'être autrement quand on pratique l'élevage de bovins et de chevaux sur une propriété qui s'étend sur trois millions de mètres carrés!
Le jeune avocat avait acquis cette demeure rustique en 1970, mais son arrivée dans la région remonte à bien plus longtemps. Ses parents, Gabriel Duhaime et Rose-Émilie Gauthier, avaient décidé de quitter Chicoutimi pour Shawinigan en 1947. Travailleur pour Alcan, le père avait réorienté sa carrière dans le monde de l'assurance.
Yves Duhaime a aussi emprunté de multiples routes au cours de sa carrière. Après être devenu un peu plus sérieux à la fin de ses études au séminaire Sainte-Marie sous le tutorat de Gilles Boulet, il s'inscrit à l'Université McGill à Montréal afin de poursuivre sa formation en droit.
Il bifurquera ensuite vers l'Institut des sciences politiques de Paris pour obtenir un diplôme en relations internationales. Pour couronner le tout, il détient un grade de capitaine-adjudant à la suite de son passage à l'école royale d'artillerie de Picton, en Ontario.
D'abord intéressé par la médecine sous l'influence de son grand-père, Yves Duhaime choisit finalement le droit. En 1963, il est admis au barreau et il établit sa pratique au Centre-de-la-Mauricie. En septembre, il épouse Lise Racine, la fidèle complice avec laquelle il vient donc de fêter ses 40 ans de mariage.
En 1966, le goût pour l'Europe le prend. Son audace lui fera vivre aux premières loges les troubles sociaux de mai 1968 en France. D'ailleurs, en raison du contexte, ses derniers examens à l'ISPP sont remis au mois de septembre. Par la suite, il part à la découverte de l'Europe et de l'Afrique, avant de rentrer dans ses terres shawiniganaises en 1969.
Après sa carrière politique, il décide de fonder la firme Du-Ra en 1986. Il veut devenir un raccourci pour la réalisation de projets d'envergure pour l'entreprise privée.
L'an dernier, ses liens étroits avec le PQ, et plus particulièrement avec Bernard Landry, ont conduit à des soupçons de trafic d'influence. Mais M. Duhaime a rappliqué avec des poursuites en diffamation contre le quotidien La Presse et le député libéral Thomas Mulcair.
"Le terme lobbyiste a été galvaudé", soutient-il. "Si on n'a pas un bon projet, on n'ira nulle part. Quand on connaît quelqu'un depuis 30 ans, le moindre respect qu'on peut lui démontrer est de ne pas le déranger avec des projets qui n'ont pas de bon sens! De plus, on a tellement peur de se faire taxer de proximité dans ces cas-là qu'on se surveille d'encore plus près. Ce n'est pas le lobbyiste qui influence, mais la solidité du dossier."
Cette controverse ne ralentit pas son degré d'implication, bien au contraire. Depuis près de deux ans, il occupe la présidence du conseil d'administration du quotidien Le Devoir. Il s'implique aussi dans la communauté économique régionale comme président du Groupe Énergie de Shawinigan.

»» Stéphane Dion
L'état de l'unité canadienne : Rien n'est jamais certain en politique
Stéphane Dion
Ancien ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes l'auteur est député de Saint-Laurent-Cartierville.
La Presse mardi 23 décembre 2003
Réplique - Dans sa chronique du 19 décembre ("Un Sauveur nous est né"), M. Yves Boisvert me reproche d'exagérer, par "infatuation caractérisée", le rôle que j'ai pu jouer pour la consolidation de l'unité canadienne. Il ajoute que j'exagère aussi cette consolidation. Je crois bien avoir toujours décrit mon rôle au conditionnel, sous la forme d'une hypothèse, étant trop conscient que rien n'est certain en politique. Mais voyons si je pourrai formuler ici cette hypothèse de façon crédible.
Il m'apparaît probable que sans les initiatives de clarification de la procédure de sécession auxquelles j'ai été associé à titre de ministre, M. Bouchard aurait été en bonne posture pour tenter un autre référendum sur la souveraineté avec offre de partenariat politique et économique. Il aurait pu éventuellement le gagner et créer ainsi un cortège d'incertitudes, le fameux trou noir. Il aurait été improbable que le Québec ressorte de ce trou noir sous la forme d'un État indépendant, mais cela aurait été possible à un grand coût pour tout le monde. Telle est mon hypothèse.
M. Boisvert, lui, écrit que "quelle qu'ait été la stratégie fédérale, il était virtuellement impossible à Lucien Bouchard de relancer la machine". Son seul argument "on n'organise pas un référendum tous les deux ans" souffre bien des exceptions historiques. Terre-Neuve est entrée dans la Confédération après avoir tenu deux référendums en moins d'un an. Tout récemment, on a vu un gouverneur de la Californie se faire écarter par les électeurs tout juste après qu'ils l'aient élu. Mais de toute façon, je ne pense pas que la quasi-certitude de M. Boisvert quant à l'impossibilité d'un référendum soit inspirée par une "infatuation caractérisée". Je n'ai jamais vu l'intérêt de personnaliser un débat.
Quant à l'avenir, contrairement à l'opinion que M. Boisvert me prête, je ne tiens pas l'unité canadienne pour certaine. Je dirai, cependant, que le risque d'une tentative de sécession faite dans la confusion, sans que les Québécois l'aient voulu vraiment, et sans cadre juridique pour protéger les droits de tous, a été éliminé. Cela n'est que justice. Aussi bien, s'il est vrai que le dernier sondage CROP donne un appui de 47 % à la question de 1995, il est maintenant clair qu'une telle question confuse ne saurait entraîner la négociation d'une sécession, pas plus au Canada que dans un autre
État démocratique. Aucun gouvernement en démocratie ne saurait négocier la scission du pays, et donc la fin de ses obligations constitutionnelles envers une partie de la population, sans avoir l'assurance que c'est ce qu'elle souhaite clairement.
Mais personnellement, l'avenir m'intéresse surtout pour la contribution que je pourrai apporter, en 2004, au bénéfice de mes concitoyens de Saint-Laurent-Cartierville, du Québec et de l'ensemble du Canada. Je serai fier de les servir sous le leadership de Paul Martin. Il a tout pour devenir un grand Premier ministre, comme l'a été Jean Chrétien.

»» Stéphane Dion
There's more than one clear voice for unity
Stéphane Dion
The Globe and Mail Saturday, December 20, 2003
We each have our own ideas on how the Canadian federation could be improved. The new Prime Minister has declared that he wants to emphasize priorities such as health, learning and urban development. Given that these issues closely touch provincial jurisdictions, the Paul Martin government, and my successor as Minister of Intergovernmental Affairs, Pierre Pettigrew, have insisted from the start on the importance of working together with the provinces.
The previous government's work on strengthening Canada is key. Clarifying the debate on Canadian unity was a deed too long delayed. We must recognize the significance of the Supreme Court reference, the Clarity Act and debates they generated. Some wrongly called this a negative strategy aimed at countering separatism rather than asserting the advantages of Canada. But it was impossible to show Canada's value as long as we left the impression that it was acceptable for Canada to break up in a confusing, illegal manner. Since Canadian citizenship is a valuable asset, it can only be withdrawn following a clear and legal procedure.
The Clarity Act protects all Canadians from losing their country in an atmosphere of confusion. Quebeckers cannot lose their right to full belonging to Canada unless they clearly renounce it. Such a renunciation holds no appeal for the vast majority. The separatist plan was weakened once the stakes of secession were clarified. And separatist blackmail -- the threat of "do what I want or I leave" -- lost its effectiveness.
Too often in the past, Canada's unity has seemed to depend on the success of some intergovernmental negotiation or other. Other democratic federations hold such negotiations but they don't link their countries' very existence to the outcome. Take the fiscal imbalance debate: The provinces say that an imbalance exists and that Ottawa must substantially increase its transfers to the provinces. Ottawa maintains that there is no imbalance, but that it will do everything it can to help the provinces, short of going back into deficit.
It is a difficult debate, but countries do not break up over budget surpluses. Yet just a few years ago, everything was a pretext for questioning Canadian unity. In the 1995 Quebec referendum, serious-minded people cited Ottawa's role in labour-market training as a major reason for separation. I know of no other case in the world where the extreme course of secession could be so trivialized.
We worked hard to make clear the extent to which the break-up of Canada would be a disaster. It is only when citizens have firmly resolved to remain together that they stand the best chance of improving their country.
Under the Chrétien government, disagreements with the provinces had less to do with the division of powers than with questions of money. The provincial governments asked us repeatedly to transfer more money for health, infrastructure, agricultural programs, etc. Today's premiers are more open to intergovernmental co-operation: Jean Charest much more so than Bernard Landry, Dalton McGuinty more than Ernie Eves, Gordon Campbell more than Glen Clark. Of course, none will accept conditions imposed unilaterally by Ottawa. In any event, the Social Union Framework Agreement precludes such unilateralism.
There will inevitably be disagreements among our federation's partners. Ottawa will never transfer enough money to satisfy the provinces, and the provinces will never co-operate enough to please all the federal ministers. Federalism necessarily creates a tension among governments -- let it be a creative tension.
What's important is that these tensions no longer be interpreted as a sign that Canada should break up. Now that the debate on our unity has been clarified, we are in a position to improve Canada, buoyed by our desire to live and succeed together.
Stéphane Dion is Canada's former minister of Intergovernmental Affairs.

»» bilan parlementaire
Période de réflexion
Claude Picher
La Presse mardi 23 décembre 2003
Le sondage CROP-La Presse publié en fin de semaine indique que la popularité du premier ministre Jean Charest et de son gouvernement est en chute libre. Seulement 36 % des répondants se disent satisfaits du travail de M. Charest, alors que cette proportion atteignait 51 % il y a deux mois.
On peut certainement penser que tout le tapage organisé par les syndicats explique une bonne partie de cette dégringolade. En commentant ces résultats, Claudette Carbonneau, la présidente de la CSN, un brin triomphaliste, a d'ailleurs invité le premier ministre à profiter de la période des Fêtes pour "réfléchir".
L'invitation tombe à propos, mais elle ne devrait pas se limiter au gouvernement. Les événements des dernières semaines montrent clairement qu'une profonde réflexion s'impose également du côté syndical.
Dans un premier temps, les chiffres du sondage ne devraient pas trop influencer M. Charest. L'opinion publique québécoise a atteint depuis deux ans des niveaux d'instabilité sans précédent. Si on se fie aux sondages, les Québécois changent d'idée comme ils changent de culottes.
Il y a à peine un an, les sondages prévoyaient un véritable raz-de-marée adéquiste. La popularité de Mario Dumont n'a pas été le fait d'un sondage isolé; le chef adéquiste a dominé le paysage pendant plusieurs mois, sondage après sondage, à tel point que plusieurs spécialistes y ont vu une véritable lame de fond. Certains pensaient même que le gouvernement de Bernard Landry serait chanceux de rescaper deux ou trois députés. Et puis, en pleine campagne électorale, le vent a tourné de bord avec une rapidité inouïe. Le gouvernement sortant, que plusieurs voyaient mort et enterré, a connu une telle résurgence que Bernard Landry, le plus raisonnablement du monde, a pu espérer pendant un moment conserver son fauteuil de premier ministre. Au fil d'arrivée, ce sont finalement les libéraux de Jean Charest qui l'ont emporté de façon non équivoque, à la fois en ce qui concerne les appuis populaires et les sièges à l'Assemblée nationale.
Avec une telle versatilité en toile de fond, personne ne peut dire dans quel sens iront les prochaines enquêtes auprès de l'opinion publique. En ce sens, M. Charest n'a certainement pas à changer ses politiques sur la foi des résultats d'un seul sondage.
S'ils doivent réfléchir sur quelque chose, M. Charest et ses ministres doivent certainement se questionner sur leurs capacités à communiquer (à l'exception de Philippe Couillard, qui se démarque nettement des autres à ce chapitre).
À force de marteler leurs slogans apocalyptiques, les syndicats ont quasiment réussi à faire croire qu'une véritable catastrophe est en train de s'abattre sur le Québec.
Or, le plus objectivement possible, nous sommes à des années-lumière du cataclysme. Même à 7 $, le prix des garderies demeure une aubaine sensationnelle, unique dans le monde industrialisé, et largement financée par l'ensemble des contribuables. Chaque place coûte 7000 $ à l'État. La fusion des différents établissements de santé, sur une base locale, est un projet intelligent qui contribuera à éliminer les chevauchements, réduire les coûts et augmenter l'efficacité du système. Le regroupement des accréditations syndicales va dans le même sens. Vu l'état de délabrement du système actuel, on ne peut certainement pas reprocher au gouvernement de tenter de l'améliorer. Il n'y a certainement rien là pour hurler au meurtre.
La modification de l'article 45 de la loi du travail, notamment pour faciliter le recours à la sous-traitance, est le projet qui suscite le plus de résistance. Or, contrairement à ce que laissent entendre les syndicats, le sujet est connu et amplement documenté depuis des années, et la plupart des études montrent que d'autres sociétés peuvent très bien se passer des dispositions restrictives de la loi québécoise. L'Ontario fait beaucoup plus de sous-traitance que le Québec, et n'en est pas plus mal prise pour autant: le taux d'activité et les salaires y sont plus élevés, le taux de chômage y est plus bas.
Un des problèmes du gouvernement Charest, c'est qu'il n'a pas su convaincre les Québécois. Ce serait une bonne idée, en effet, que de profiter du calme de la période des Fêtes pour penser à cela.
Le défi est d'autant plus grand qu'un gouvernement libéral, par définition, part toujours avec un handicap contre les pharisiens québécois de la rectitude politique. Tenez, j'ai devant moi la dernière livraison de Perspectives CSN, le périodique de la centrale syndicale. Tout au début de la revue, pour accompagner le "mot de la présidente", une bande dessinée représente Jean Charest comme un malade mental enragé qui a oublié de prendre ses médicaments. C'est d'une mesquinerie totale, profondément déplacé, fondamentalement injuste, et certainement beaucoup plus irrespectueux que les commentaires de M. Charest sur la "petite madame de la CSN", manifestement émis sans méchanceté. Pourtant, tout ce que le Québec compte de pontifes de la rectitude politique lui est tombé dessus avec acharnement, comme s'il avait commis un sacrilège.
Quant aux dirigeants syndicaux, ils auraient intérêt, eux aussi, à réfléchir.
Au cours des dernières semaines, les dérapages syndicaux ont été nombreux, graves, inexcusables.
La fermeture sauvage des garderies a perturbé la vie de milliers de jeunes parents. Trois régions du Québec ont été coupées du reste du monde pendant 24 heures. Les installations portuaires ont été bloquées dans un climat insensé de violence et d'intimidation. Des bureaux de représentants politiques démocratiquement élus ont été saccagés. Des brutes ont empêché la tenue de colloques parfaitement légitimes. Des équipements de la Société de transport de Montréal ont été sabotés.
Le sondage CROP-La Presse posait des questions sur la popularité de Jean Charest et de son gouvernement, sur les intentions de vote au fédéral, sur les appuis à la souveraineté. Si d'autres questions avaient été posées, notamment sur les débordements des dernières semaines et sur la crédibilité des chefs syndicaux, ceux-ci y auraient sans doute trouvé ample matière à réflexion.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
Le monde arabe, l'éternel perdant…
Charles Saint-Prot
Essayiste, historien
Auteur de Histoire de l'Irak et
Le nationalisme arabe (éditions Ellipses)
TRIBUNE LIBRE Le 23 décembre 2003
On peut admirer au Musée du Prado à Madrid le célèbre et magnifique tableau de Velasquez La Reddition de Breda. On y voit le vainqueur tendre généreusement la main au vaincu pour l'empêcher de s'incliner devant lui et ne pas l'humilier. En contrepoint, on se souvient de cette illustration qui figurait dans les livres d'histoire de jadis où l'on voyait Vercingétorix couvert de chaînes et traînés dans un cirque de la capitale de l'empire romain triomphant. Ces deux images traduisent deux conceptions bien opposées : celle de la générosité chevaleresque de notre civilisation méditerranéenne, rehaussée par le classicisme du XVIIè siècle, d'une part, celle de la brutalité des empires qui n'ont d'autre légitimité que celle de la force, ce qui les conduit à toujours vouloir humilier leurs adversaires. D'un côté, le respect pour ceux qui ont été vaincus ; de l'autre, l'arrogance grossière d'un vainqueur sans magnanimité.
A l'instar de l'empire des Césars ou des satrapes ottomans qui exposaient dans les rues de leur capitale la tête de ceux qui les avaient défiés, l'empire états-unien veut donc piétiner l'ennemi déchu. Il l'exhibe dans les médias, ces cirques des temps modernes, au mépris des droits et coutumes de la guerre, au mépris des conventions internationales sur le traitement des prisonniers de guerre, au mépris de toute grandeur d'âme. Et, comme dans l'empire romain décadent, la plèbe des clients et des affidés applaudit à tout rompre pour flatter César Imperator. Seul le Vatican a eu le courage de condamner le sort indigne réservé au chef d'Etat irakien alors que, dans tous les coins de la planète, les gouvernements se sont cru obligés de féliciter le maître, oubliant que naguère ils faisaient la queue à Bagdad pour obtenir des contrats juteux, des livraisons de pétrole, des facilités financières. Oubliant aussi que beaucoup célébraient alors l'homme fort de l'Irak qui avait sorti son pays du Moyen âge pour le conduire vers la modernité, émancipé les femmes, ouvert des écoles et des facultés, combattu le cancer des divisions ethniques et communautaires pour instaurer un Etat national laïc, donné une stabilité à l'Irak des révoltes, noué des relations nouvelles avec de nombreux pays du monde, dont la France. Mais il avait fait mieux encore – ou pire aux yeux de ceux qui ne supportent pas l'indépendance –, il avait osé rêver de faire de l'Irak le fer de lance d'une nation arabe indépendante, développée et forte qui pourrait enfin reprendre sa place dans l'Histoire.
Triste image donnée par un vainqueur qui prétend diriger la communauté internationale mais bafoue toutes les lois internationales sans la moindre pudeur.
Triste image donnée par l'exultation de ceux qui, tout à leur empressement à flagorner le César du Potomac, ont déclaré que la capture du président Saddam Hussein permettrait aux Irakiens de retrouver la maîtrise de leur destin comme si le principal obstacle à la restauration nécessaire de la souveraineté de l'Irak n'était pas l'occupation américaine, née d'une guerre illégale et justifiée par la seule volonté hégémonique des dirigeants de Washington. Saddam sort du jeu mais rien n'est fini: l'armée d'occupation états-unienne reste face au peuple irakien, c'est à dire face à une Résistance dont la flamme ne s'éteindra pas si facilement.
Triste image enfin donnée sans retenue par l'Occident à un monde arabe qui, quoi qu'il pense de Saddam Hussein, ressent une fois de plus l'humiliation de voir traité comme un animal l'un de ceux qui ont voulu incarner l'honneur arabe.
Et, aujourd'hui, c'est bien aux deux cent cinquante millions d'Arabes qu'il faut adresser une pensée. Car, de Beyrouth à Sanaa, du Caire à Damas, de Khartoum à Gaza, chacun a compris que les images indécentes filmées par les cameramen de l'armée des Etats-Unis n'avaient d'autre but que celui de dire aux Arabes: voilà ce qui arrive à ceux qui nous défie et ose vous inciter à relever la tête. De jour en jour s'estompe l'espoir du grand réveil qu'ont voulu un Nasser, un Saddam Hussein, le Baas, tous les nationalistes arabes. Amer et condamné à ressasser les grandeurs du passé et la disgrâce du présent, le monde arabe reste l'éternel perdant, l'éternel humilié, l'éternel victime aux rêves brisés. Et, dans les rues des villes arabes, des dizaines de millions d'hommes et de femmes –qui ne demandaient qu'à s'engager sur la route d'un nationalisme moderne, progressiste et laïc–, bouillonnent désormais de rage et de colère en attendant celui qui viendra de nouveau leur dire: «Relève mon tête, mon frère, car les jours d'humiliation sont terminés!».
LETTRES
-
COMMUNIQUÉS

COMMUNIQUÉS
COMMUNIQUÉS Le décembre 2003