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Sondage CROP-La Presse
OUI À LA SOUS-TRAITANCE MAIS PAS À TOUT PRIX
Karim Benessaieh
La Presse samedi 6 décembre 2003
Les Québécois trouvent la fonction publique trop grosse et se disent favorables au recours au privé et à la sous-traitance. Mais attention, précisent-ils du même souffle: pas question de réduire les services ni les conditions de travail des employés.
C'est donc un portrait tout en nuances que trace le sondage CROP-La Presse auquel ont répondu 1003 personnes du 13 au 23 novembre. Attachés au rôle de l'État et satisfaits de ses services, les Québécois trouvent tout de même les impôts trop élevés. Ils souhaitent une réduction du nombre de fonctionnaires, mais ils ne veulent pas qu'on sabre les services.
Et s'ils trouvent le secteur privé plus efficace, ils estiment en même temps que le secteur public coûte moins cher.
Bref, résume Claude Gauthier, vice-président chez CROP, "on demande le beurre et l'argent du beurre". Et de fait, tant les syndicats que les patrons y ont trouvé matière à réjouissance. "Ça me réconcilie, on confirme que les Québécois sont une société au tissu social plus serré qu'ailleurs", affirme Henri Massé, président de la Fédération des travailleurs du Québec.
"Essentiellement, c'est ce que nous disons: on paie trop d'impôts, il faut réduire la taille de l'État tout en préservant les services essentiels", conclut de son côté Gilles Taillon, président du Conseil du patronat du Québec (CPQ).
Ainsi, une vaste majorité de répondants, soit 79 %, estiment que les contribuables québécois paient trop d'impôts, contre seulement 17 % qui croient qu'on en paie "juste assez". Cette réponse tout à fait dans l'air du temps détonne cependant quand on constate que même les ménages gagnant moins de 40 000 $ jugent que les contribuables sont trop imposés, et ce, dans une proportion de 73 %.
Or, ces ménages ne paient presque pas d'impôt dans la majorité des cas. "La question portait sur l'ensemble de la société, pas seulement sur leur sort personnel, explique M. Gauthier. Et même en bas de 40 000 $, on paie des taxes."
Cependant, 46 % des Québécois sont satisfaits du rôle joué par l'État, qu'ils qualifient de "juste assez" important. Ils sont 22 % à le juger trop important, tandis que sensiblement la même proportion, soit 24 %, trouvent qu'il n'est pas assez important.
Enfin, une fleur à l'appareil d'État: 60 % accordent une bonne note aux services qu'il offre, se disant très ou plutôt satisfaits. Seuls 13 % se disent très insatisfaits. "C'est fascinant, parce que les gens trouvent qu'ils paient trop d'impôts, mais ils ne sont pas prêts à sacrifier grand-chose, dit Claude Gauthier. Ce n'est pas si étonnant, dans la mesure où on a toujours encouragé au Québec l'intervention de l'État dans la société, dans nos vies. Et ça se confirme même dans une époque où le discours est plus au désengagement de l'État."
Un large pan de ce sondage est par ailleurs consacré à la réforme de l'État censée améliorer l'état des finances publiques. Les répondants avaient cinq solutions à évaluer. La réduction de la taille de l'État l'a emporté haut la main, 68 % des répondants se disant très ou assez favorables à cette solution.
En deuxième lieu, l'imposition d'un "ticket modérateur" pour certains services publics est considérée comme une solution intéressante par 64 % des répondants. Quelque peu paradoxal, non, quand on se dit déjà trop taxé? "Les gens ont l'impression que ça va en empêcher certains d'ambitionner, qu'on va ainsi faire payer l'utilisateur. Ils ne voient pas ça comme une nouvelle taxe", analyse M. Gauthier.
Fait à noter, le ticket modérateur est nettement mieux accueilli chez les ménages qui gagnent 60 000 $ et plus (70 % de réponses positives) que chez ceux qui gagnent moins de 20 000 $, qui sont tout de même très ou assez favorables, à 51 %.
Dans de fortes proportions, les répondants affirment également que le fait de confier certains services au secteur privé (59 %) et le recours à la sous-traitance (54 %) sont des solutions auxquelles ils sont très ou assez favorables. Une seule solution a été rejetée du revers de la main: la réduction des services à la population, à laquelle 74 % des répondants se disent plutôt ou très défavorables.
"On voit que, en principe, les gens sont ouverts à la sous-traitance... mais pas à n'importe quel prix", souligne M. Gauthier.
Effectivement, la question suivante sur ce thème donne un résultat qui sera apprécié par les syndicats. Dans une majorité de 55 %, les répondants sont contre le fait que l'État confie des contrats de sous-traitance à une entreprise "dont les employés non syndiqués gagnent moins cher que les employés de la fonction publique".
Une douce musique, on s'en doute, pour les responsables des centrales syndicales québécoises. "La sous-traitance, on ne fait pas d'évangile avec ça, il y en a déjà beaucoup qui se fait avec des entreprises qui paient bien leur monde, précise Henri Massé. Ce n'est pas cette sous-traitance-là qui a besoin d'un code."
Pour la Confédération des syndicats nationaux, la sous-traitance est "là pour durer" et il n'est pas question de demander sa disparition. "Le débat, c'est: doit-il y avoir des balises? explique Claudette Carbonneau, présidente. Quand on explique aux gens les conséquences négatives, c'est là qu'ils disent non."
Au CPQ, M. Taillon assure que la sous-traitance accordée par l'État ne risque pas de conduire à une altération des conditions de travail. "Avec la sécurité d'emploi dans la fonction publique, la sous-traitance ne peut conduire qu'au replacement d'employés ou à la baisse des effectifs par attrition."
Qui est le plus efficace?
Paradoxe apparent, les répondants estiment que le privé est plus efficace, mais que le secteur public coûte moins cher. En effet, ils sont 46 % à désigner le secteur privé comme étant le plus efficace à livrer des services aux citoyens tandis que 36 % accordent leur préférence au secteur public et que 7 % n'arrivent pas à trancher.
D'un autre côté, le secteur public est considéré comme "le moins cher pour livrer un même service aux citoyens". Comment peut-on être le plus efficace tout en étant le plus coûteux?
"C'est ça qui est bien avec les sondages: on a toujours des surprises", répond à la blague Claude Gauthier. Il est possible, poursuit-il, que les répondants aient tout simplement eu des expériences personnelles démontrant que le privé coûtait plus cher.
"Cette constatation que le secteur public est moins cher est tout à fait vraie: regardez le modèle américain, ajoute Claudette Carbonneau. Les gens ont raison, c'est bien plus une question d'accès que de qualité des services."

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Ma droite est moins pire que la tienne
Vincent Marissal
La Presse samedi 6 décembre 2003
La question est venue cette semaine d'un internaute branché sur Cyberpresse: "Pendant la dernière campagne électorale, Jean Charest est resté au centre, promettant de défendre la classe moyenne et les valeurs libérales traditionnelles comme la compassion et l'équité. Nous aurait-il trompé ou avons-nous mal compris ses intentions?"
Bonne question. Jean Charest a-t-il trompé la population? Il paraît, selon Jean Charest et ses défenseurs, que c'était écrit noir sur blanc dans son programme et que, donc, nous avons mal compris.
Pourtant, quand on ressort ce programme, on y relit des choses comme:-
Garderies: Afin d'étoffer l'éventail de services publics offerts aux familles québécoises, un gouvernement du Parti libéral du Québec s'engage à maintenir le programme de services de garde à cinq dollars par jour. Étant donné la contribution fédérale à l'égard des services de garde annoncée dans le dernier budget Manley, la contribution des familles à revenu élevé sera maintenue à 5 dollars.-
Impôts: réduire les impôts des particuliers de un milliard de dollars par année pendant cinq ans, dans le respect du déficit zéro. Cette mesure équivaut à une réduction moyenne de 27 % des impôts des contribuables québécois pour cette période.-
Santé: Les dépenses pour la santé et les services sociaux passeront de 17,45 milliards en 2002-2003 à 23,68 milliards en 2008-2009, ce qui représente une augmentation de 6,23 milliards ou de 35,7 % sur 6 ans.
En réalité, les garderies à 5 $ vont coûter 7 $ en 2004 et vraisemblablement 9 $ en 2005, les baisses d'impôts ont été repoussées et l'argent pour la santé est introuvable.
Cela dit, M. Charest respecte ses engagements électoraux dans au moins deux secteurs: permettre les défusions municipales et modifier le Code du travail, comme quoi, tout est une question de priorité.
Donc, disons que Jean Charest a trompé les Québécois sur quelques-unes de ses promesses et que nous n'avions pas compris le fermeté de ses intentions sur d'autres. Chose certaine, sa détermination à en découdre avec les syndicats, quitte à mettre le feu aux poudres au Québec, détonne sérieusement avec ses propos rassurants de la dernière campagne.
Il y a huit mois à peine, au plus fort de la campagne électorale, rappelez-vous, Jean Charest s'était posé en défenseur des valeurs québécoises contre le vilain Mario Dumont qui, lui, promettait de passer le modèle québécois à la moulinette.
Les grandes centrales syndicales ont mordu, les médias aussi et pendant que tout le monde regardait du côté de Mario Dumont, Jean Charest s'est tout bonnement faufilé jusqu'au siège de premier ministre. Si les Québécois ont tourné massivement le dos à la droite de Mario Dumont, ce n'était certainement pas pour épouser celle des libéraux. En politicien expérimenté, Jean Charest a flairé le vent et a bien joué ses cartes.
Ces jours-ci, en voyant les syndicats préparer la guerre contre le gouvernement Charest, on ne peut s'empêcher d'avoir une pensée pour Mario Dumont, crucifié sur la place publique le 14 avril pour avoir promis de faire ce que Jean Charest est justement en train de faire.
Restons dans Cyberpresse (excusez la plogue, mais ce site est en train de se faire une belle place dans le débat politique et les échanges d'idées au Québec), où Mario Dumont répondait aux internautes mercredi. Voici deux extraits:-
AnAuJiRaM: Mario, j'aimerais savoir ce que tu penses du fait que le gouvernement Charest est beaucoup plus à droite qu'il s'est déclaré, et que dans le fond il est bien pire que toi, sauf qu'il a eu l'appui de bien du monde...-
Mario Dumont: Je ne regrette pas d'avoir dit la vérité avant les élections. Je pense que nous conservons le respect de la population pendant qu'ils voient les libéraux faire le contraire de leur programme. Je crois néanmoins que leurs réformes n'iront nulle part parce qu'ils n'ont pas de vision à long terme autre que suivre le vent.-
TheKramer: Monsieur Dumont, Monsieur Charest vous a "planté" lors du débat des chefs concernant la permanence des employés de la fonction publique. Il a fait de la récupération politique et je crois que cela vous a fait très mal lors de ce débat. Comment expliquer alors son intérêt à réviser la loi 45? Il récupère vos idées sans scrupules...-
Mario Dumont: Je répète que NOUS, nous avions dit la vérité avant que les électeurs ne votent. J'en suis plutôt fier quand je vois aller les libéraux.
Fier, mais probablement un peu frustré aussi. Remarquez, dans la question du premier internaute, le passage: "Jean Charest est bien pire que toi"... Mario n'a même pas relevé.
Et pour ceux qui se demandent pourquoi Mario Dumont ne rejoint pas les libéraux (qui sont maintenant aussi à droite que lui) plutôt que de moisir dans l'opposition, voici sa réponse: "Je ne partage rien avec ces gens."
Faux, il partage maintenant la grogne des grandes centrales syndicale.

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Le Québec et le mouvement syndical : le retour du balancier
Alain Dubuc
Le Soleil samedi 6 décembre 2003
Éditorial - Le Québec se dirige tout droit vers un affrontement majeur entre le gouvernement et les centrales syndicales. La grande mobilisation prévue pour le 11 décembre nous replonge dans un monde que nous n'avions pas connu depuis deux décennies.
Au point de départ, cette crise porte sur un dossier très précis, la volonté du gouvernement Charest d'assouplir les règles permettant la sous-traitance, en modifiant l'article 45 du Code du travail. Mais il est très clair que l'intensité du conflit s'explique par le fait qu'il porte sur un enjeu beaucoup plus vaste, et c'est le questionnement par les libéraux de certaines valeurs du modèle québécois ainsi que la remise en cause de la place privilégiée qu'occupe le monde syndical dans les structures de pouvoir au Québec.
On a beaucoup parlé de crise sociale depuis quelques semaines. L'expression semble abusive. Les citoyens ne sont pas dans la rue, la société n'est pas au bord du gouffre. Le mouvement de contestation se limite essentiellement à des groupes organisés, les centrales syndicales et leurs alliés naturels, avec relativement peu d'effets d'entraînement sur une société civile surtout inquiète des conséquences des affrontements. Il serait donc plus précis de parler de crise politique, un conflit qui porte essentiellement sur une lutte de pouvoir entre l'État et les syndicats.
Cet affrontement nous amène à amorcer une réflexion sur la légitimité démocratique ; sur celle des élus, sur la nature et la portée de leurs mandats, mais aussi sur celle de groupes d'intérêts, comme les centrales syndicales. Au nom de quelle légitimité le gouvernement Charest se lance-t-il dans une vague de changements importants ? Et au nom de quelle légitimité les centrales syndicales peuvent-elles s'y opposer ?
Sur l'enjeu immédiat du conflit, la loi 31 qui modifie l'article 45 du Code du travail, il est évident que la mobilisation syndicale est parfaitement compréhensible. On touche aux droits et aux conditions de vie de travailleurs, le domaine d'action naturel des centrales syndicales. Le mouvement est légitime, et on souhaite qu'il s'exprimera de façon pacifique et dans le respect des citoyens.
D'autant plus que la position du gouvernement Charest n'est pas parfaitement limpide. Son objectif, favoriser la sous-traitance pour donner plus de souplesse aux entreprises et favoriser la croissance, est louable, mais le moyen n'est pas convaincant. Était-il nécessaire de sortir l'artillerie lourde, la révision de l'article 45, pour atteindre ces objectifs ? Bien des spécialistes pensent que non. Le gouvernement Charest a le fardeau de la preuve et doit démontrer en quoi son approche est la meilleure.
Mais peut-être que le gouvernement Charest a fait exprès. On a l'impression qu'il a volontairement contesté l'article 45 du Code du travail, qui revêt une grande importance symbolique, tant pour le monde patronal que le monde syndical, justement pour élargir le débat et annoncer un virage, la remise en cause du poids des syndicats dans notre vie collective et la volonté de remettre en question des gains que ce pouvoir a permis d'obtenir.
Il est normal que les syndicats jouent un rôle très important, tant dans leur fonction première de défense des intérêts des travailleurs que comme intervenants privilégiés dans les débats de société. Mais au Québec, on est allé bien plus loin, et c'est l'une des caractéristiques du modèle québécois. Les centrales syndicales vivent dans un état de symbiose peu commune avec l'État et disposent d'un pouvoir d'arbitre considérable. Un pouvoir disproportionné qui engendre des effets pervers : une résistance au changement, des orientations politiques qui s'expliquent par la puissance du lobby syndical, et une distorsion importante des processus démocratiques.
D'où vient ce pouvoir ? Cela tient en partie au passé, au rôle essentiel des syndicats dans la Révolution tranquille. À la nécessaire solidarité de tous les acteurs d'une petite société qui tentait de s'affirmer. À des facteurs moins nobles, comme la peur des crises qui a poussé les gouvernements à céder et à céder. Au débat sur la souveraineté qui a amené les gouvernements péquistes à courtiser les alliés naturels qu'étaient les syndicats. À une anomalie de notre échiquier politique, où l'on ne trouve pas de parti socialiste, ce qui a amené les centrales à jouer au Québec le rôle de la gauche.
On le voit très bien dans la mobilisation qui se prépare pour le 11 décembre. L'appel de la CSN, par exemple, porte très peu sur l'article 45. C'est essentiellement une charge à fond de train contre l'ensemble des politiques du gouvernement Charest, comme le ferait un parti politique. Tout y passe, les tarifs d'Hydro, le contrôle des fraudes fiscales, la réingénierie, les fusions des CLSC, les nouvelles structures régionales.
Ce rôle politique est malsain parce que les centrales ne sont pas des partis politiques, parce que leurs idées n'ont jamais été testées devant des électeurs, qu'elles n'ont pas l'obligation de cohérence d'un parti, parce qu'elles sont en conflit d'intérêts permanent, coincées entre leur prétention de défendre le bien public et leur obligation de défendre des intérêts corporatistes. Sur le terrain politique, le mouvement syndical devient ainsi une formidable machine de résistance au changement.
D'autant plus qu'il dispose d'un rapport de forces qui dénature les processus démocratiques. Comment justifier le poids disproportionné sur la place publique d'un mouvement dont les valeurs sociales et politiques sont très loin des valeurs des Québécois et même des syndiqués ?
La réalité, c'est que près des deux tiers des Québécois ont appuyé les libéraux ou les adéquistes en avril dernier, notamment dans un désir de revoir le crédo de la Révolution tranquille. C'est un appui énorme, qui donne une grande légitimité au gouvernement Charest, sans pour autant lui donner un chèque en blanc. Une légitimité que n'ont absolument pas les centrales syndicales.
L'autre réalité, c'est en effet que la variante de socialisme prônée par les centrales est carrément marginale au Québec. Si les syndicats et leurs alliés soumettaient leurs valeurs et leur programme à l'électorat, nous savons pertinemment qu'ils se feraient balayer. Personne, au Québec, sauf leurs membres, n'a confié à la CSN ou à la FTQ un rôle de rempart pour empêcher le gouvernement Charest d'amener des changements. Cela ne vise pas à contester la liberté d'expression du mouvement syndical, mais cela rappelle que le 11 décembre, il ne parlera pas au nom des Québécois.
Voilà pourquoi un retour du balancier est souhaitable. Pas pour tout détruire, pas pour nier la place importante du syndicalisme dans notre société, mais pour retrouver un point d'équilibre, pour créer une saine distance entre l'État et les appareils syndicaux, pour protéger la démocratie en s'assurant que le poids du mouvement syndical dans les débats publics corresponde à son poids réel.
ADubuc@lesoleil.com

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Les louvoiements des libéraux
Michèle Boisvert
La Presse lundi 8 décembre 2003
Éditorial - Après avoir promis une réduction des taux d'imposition pour tous les Québécois, voilà que Jean Charest se met à jouer sur les nuances et apporte un certain bémol aux engagements pris lors de la dernière campagne électorale. Les baisses d'impôt promises pour 2004 toucheront prioritairement les familles avec enfants de la classe moyenne et non plus l'ensemble des contribuables de la province. M. Charest se défend bien de revenir sur ses promesses, précisant que jamais il ne s'était engagé à réduire le fardeau fiscal de tous les contribuables dès la première année.
C'est vrai, le plan d'action libéral ne contient aucune précision de ce genre. Ce flou volontaire aura ainsi permis à M. Charest de se faire élire en faisant miroiter des baisses d'impôt généralisées, tout en omettant de préciser que la portée de ces réductions pourrait être modulée sur cinq ans. Ce n'est peut-être pas un mensonge, mais c'est certainement une grossière omission. Les électeurs se sentent floués, ils ont raison.
Il aurait été pourtant tellement plus simple de donner l'heure juste dès le départ, plutôt que de se mettre à louvoyer une fois au pouvoir. Les électeurs ne sont pas des imbéciles, ils auraient compris que cela tombe sous le sens que l'on décide d'alléger d'abord le fardeau fiscal de la classe moyenne. Une étude que vient de publier la chaire en fiscalité et en finances publiques de l'Université de Sherbrooke le démontre d'ailleurs clairement.
Cette étude démontre dans un premier temps que les Québécois supportent l'un des fardeaux fiscaux les plus lourds de tous les pays du G7. Quand on calcule le poids de l'ensemble des impôts et taxes en proportion du PIB, le Québec dépasse de 4 points de pourcentage la moyenne des pays du G7. En fait, seules la France et l'Italie affichent une pression fiscale plus lourde que le Québec.
La situation n'est pas plus rose lorsque l'on se concentre uniquement sur l'impôt sur le revenu des particuliers. Cette ponction est la principale source des recettes fiscales du gouvernement québécois. Qu'on compare l'impôt sur le revenu des particuliers par rapport à l'ensemble des recettes fiscales ou par rapport au PIB, les auteurs arrivent inévitablement à la même conclusion: le Québec est la province où le poids de l'impôt sur le revenu est le plus élevé.
D'autre part, une comparaison avec l'Ontario est des plus éloquentes. On s'aperçoit en effet que c'est ici que la classe moyenne contribue le plus aux recettes fiscales de la province. De plus, les contribuables ayant les revenus les plus élevés s'en tirent mieux au Québec que chez notre province voisine.
Ainsi, les contribuables québécois à revenus moyens paient 39 % des impôts, alors que cette proportion n'est que de 26 % en Ontario. À l'inverse, les 14 % des contribuables ayant les revenus les plus élevés paient 58 % du total de l'impôt sur le revenu au Québec, comparativement à 71 % en Ontario.
Enfin, l'étude publiée par la chaire en fiscalité et finances publiques se penche sur la notion de progressivité de l'impôt, c'est-à-dire le caractère en vertu duquel le taux d'imposition augmente en même temps que les revenus imposables.
À ce chapitre, le Québec présente une particularité certaine, c'est ici que le taux maximal du barème d'imposition est atteint le plus rapidement. La rapidité avec laquelle le taux d'imposition maximum est atteint au Québec dépasse celle de tous les pays du G7. Cette situation explique en partie pourquoi la classe moyenne québécoise contribue tant aux recettes fiscales du gouvernement.
À la lumière de cette étude, il apparaît donc évident que si réduction des impôts il y a, elle devrait en priorité alléger le fardeau de la classe moyenne. Reste à voir maintenant si cette baisse des impôts promise sera contrebalancée par une hausse des tarifs de toutes sortes. Il ne faudrait surtout pas miser sur le fait que le cadre financier libéral ne faisait pas mention d'un recours accru à la tarification. Comptons sur M.Charest, il trouvera certainement une façon de l'interpréter.
mboisvert@lapresse.ca

»» Bloc québécois
Charest se livre à la "destruction tranquille"
Gilles Duceppe fustige le plan de réingénierie de l'État des libéraux au Québec
Marianne White
Le Soleil lundi 8 décembre 2003
Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a tiré à boulets rouges hier sur les libéraux de Jean Charest, affirmant qu'ils menaient, non pas une nouvelle révolution tranquille, mais plutôt un " renoncement et une destruction tranquille " du Québec.
À quelques jours de l'arrivée au pouvoir du nouveau premier ministre à Ottawa, le chef bloquiste a estimé que le Québec se trouvait maintenant pris dans un étau entre " les deux tristes personnages que sont Martin et Charest ".
" Face aux politiques intrusives des libéraux de Paul Martin, Jean Charest oppose le renoncement tranquille ", a affirmé Gilles Duceppe qui était de passage à Québec pour participer à l'assemblée d'investiture du bloquiste de Charlesbourg, Richard Marceau.
Il a également écorché au passage le Conseil de la fédération lancé par le premier ministre québécois, accusant ce dernier de vouloir " rapetisser le Québec ".
Paix sociale menacée
Richard Marceau est allé plus loin en affirmant que la paix sociale était clairement menacée au Québec depuis l'arrivée au pouvoir des libéraux.
" Le gouvernement voulait présider tranquillement à la destruction du Québec, mais il se rend compte de plus en plus que ce ne sera pas si tranquille que ça ", a-t-il dit, faisant référence aux manifestations syndicales qui se multiplient depuis des semaines.
" Jean Charest est prêt à défaire l'État et rentrer dans le rang pour faire plaisir au fédéral et le laisser empiéter dans ses champs de compétence ", a-t-il ajouté devant une salle de 250 militants.
Les bloquistes estiment que le Québec a plus que jamais besoin du Bloc québécois pour faire contrepoids.
" Nous devons constituer un rempart contrer la vision défaitiste et réductrice des libéraux à l'égard du Québec ", a dit Richard Marceau qui a été élu candidat pour les prochaines élections. Il briguera un troisième mandat comme député de Charlesbourg-Jacques-Cartier.
Élections fédérales
Gilles Duceppe s'est dit confiant de pouvoir récolter une majorité de sièges au Québec lors des prochaines élections fédérales pour une quatrième fois.
Le chef bloquiste qui revient d'une tournée du Québec concède toutefois que la lutte sera difficile.
" Il ne faut jamais crier victoire trop tôt et chaque campagne est difficile. Il va falloir se retrousser les manches ", a-t-il dit.
M. Duceppe a indiqué qu'il ferait notamment campagne sur la lutte contre le crime organisé. Son parti entend proposer dans sa plateforme électorale des mesures spécifiques visant à contrer, par exemple, l'évasion fiscale.
Il n'a pas manqué de critiquer le futur premier ministre du Canada sur ses intérêts financiers. " Paul Martin devrait pouvoir nous aider à combattre les paradis fiscaux, il a une certaine expertise là-dedans ", a-t-il affirmé.
MWhite@lesoleil.com

»» réingénierie
MODERNISATION DE L'ÉTAT QUÉBÉCOIS :
LA LIGUE D'IMPRO
Denis Lessard
La Presse samedi 6 décembre 2003
Québec - Jean Charest s'est fait élire en promettant de revoir de fond en comble l'organisation de l'État de manière à le rendre moins cher et plus efficace. Huit mois plus tard, le grand chambardement n'a toujours pas eu lieu. Et on ne sait pas trop vers quoi le gouvernement s'en va. L'histoire d'un État dans tous ses états...
La réingénierie du gouvernement Charest a débuté le 2 mai dernier, par un coup de hache. Le ministre du Développement économique, Michel Audet, a sabré en 10 minutes toute la structure des sous-ministres aux régions. Une douzaine de personnes, souvent associées au Parti québécois, ont été rétrogradées au rang de directeur.
Puis, on voulut les envoyer, sur une tablette, au Conseil du Trésor, jusqu'à ce que quelqu'un se souvienne qu'on ne pouvait procéder ainsi sans s'exposer à d'embarrassants griefs. L'anecdote paraît banale. Mais elle illustre bien l'exercice du "redéploiement" de l'État annoncé par le premier ministre Charest; une volonté très ferme de rompre avec le passé... et passablement d'improvisation.
Ce n'était que la première étape d'une vaste opération de restructuration du gouvernement québécois, qui prendra trois ans à se réaliser. Ce ne sera pas la panacée aux difficultés de gestion de l'appareil gouvernemental, encore moins à ses problèmes financiers. Mais au terme de l'exercice, les contribuables devraient en avoir davantage pour leur argent, prédit la présidente du Conseil du Trésor, Mme Monique Jérôme-Forget.
On réduit trop souvent l'exercice à des fusions d'organismes, ou en une participation du secteur privé à des activités assurées par le gouvernement, observe-t-elle dans un entretien accordé cette semaine à La Presse. Or le message passe mal dans la population, qui n'a pas une image claire de la direction que veut emprunter le gouvernement.
Plusieurs se souviennent du délestage déjà expérimenté en Alberta et, plus près de nous, en Ontario du temps du premier ministre conservateur Mike Harris. Le retrait de Queen's Park de divers secteurs a permis de réduire les dépenses gouvernementales de 12 % et les impôts des particuliers de 20 % en Ontario. Mais de sérieuses bavures ont aussi résulté de ces coupes sombres, dont la plus connue reste la mort de sept citoyens de Walkerton suite au régime minceur imposé au ministère de l'Environnement.
C'est justement sur les conséquences pratiques d'un retrait de l'État, ainsi que ses effets auprès de ses employés, qu'ont porté cette semaine les protestations et les inquiétudes manifestées bruyamment par des syndiqués de la FTQ. Les employés d'hôpitaux craignent par exemple le regroupement de leurs unités syndicales ou, advenant l'adoption de l'article 45 sur la sous-traitance, de devoir travailler "pour des peanuts", ont-ils scandé.
D'autres questions se posent à plus long terme. La construction et la gestion de prisons et d'hôpitaux relèveront-elles désormais du secteur privé comme en Angleterre et en Suède? Des pans entiers des services hospitaliers, comme les buanderies et les cafétérias, seront-ils confiés à des entrepreneurs, et avec quels effets?
Le calendrier de la réingénierie a causé bien des inquiétudes dans la population. "On aurait peut-être dû partir plus tôt pour aller l'expliquer", admet la ministre Jérôme-Forget. Dans le gros, mais aussi le détail.
Pour l'heure, par exemple, Québec est toujours en train de discuter avec d'éventuels "partenaires" pour la construction de routes. On se penche sur les parts relatives d'investissements et des redevances qui y sont rattachées. "Le gros danger, c'est un partenariat mal ficelé, c'est dangereux", craint la ministre.
Le flou persiste
Le second volet du chantier porte sur la propre réorganisation interne du gouvernement. Lorsqu'il parlait de "réinventer le Québec", à la fin de l'été 2002, Jean Charest avait illustré son propos en parlant des nombreux organismes apparus durant les cinq dernières années sous le Parti québécois. "En moyenne un organisme par mois, une soixantaine depuis la dernière élection", martelait-il.
Or, il y a quelques semaines à peine, il donnait exactement le même exemple. Pas plus de détails devant les sous-ministres cet automne. M. Charest a expliqué à larges traits la nécessité de chambarder la structure du gouvernement, mais il a laissé tout le monde sur sa faim quant aux gestes concrets et aux échéanciers. Au caucus des députés, la réorganisation n'a jamais été abordée.
Le gouvernement Charest entend sabrer ses dépenses, passage obligé à une baisse d'impôts. Or le titulaire des Finances, Yves Séguin, n'émet plus que des réponses nébuleuses quand on l'interpelle sur l'engagement libéral de réduire de 1 milliard par année pendant cinq ans le fardeau des particuliers.
Jeudi, le premier ministre laissait entendre que les baisses d'impôts promises pour l'année prochaine pourraient ne cibler que les familles de la classe moyenne.
Mais pour réduire les impôts, l'État doit d'abord économiser. Depuis l'été, l'ensemble des ministères a eu à soumettre des propositions sur les services qui pourraient être rendus plus efficacement par le privé, ou qui, carrément, ne sont tout simplement plus nécessaires. Mais ces ministères ont traité avec un sérieux bien différent cette commande.
Dans certains ministères, le mandat fut confié à des fonctionnaires en panne de carrière, dans d'autres à des employés déjà débordés. Un directeur des communications a eu même à transporter ce ballon.
Études oblige, le Trésor a mis sur la table une cagnotte de 800 000 $ pour payer le travail de firmes privées susceptibles de le conseiller dans cette opération. Car l'état d'avancement des projets varie considérablement.
On évoque ainsi un possible regroupement d'organismes dans le secteur de la culture, ou encore une reconfiguration du ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration dont plusieurs entités, l'Office de protection du consommateur, Communication Québec et les services de sélection des immigrants pourraient être transformés en agence gouvernementale.
Changement important, le ministre du Revenu, Lawrence Bergman, examine un projet qui transformerait son ministère en agence. Mais on est loin des économies- la manoeuvre vise, notamment, à hausser le traitement des vérificateurs dans la métropole. La compétition y est si féroce que le Ministère n'est plus capable de les attirer. Et on ressuscitera l'idée d'une participation privée pour un pont sur la 25 et le prolongement de la 30- le gouvernement Bouchard en avait approuvé le principe, il y a cinq ans...
Grand chambardement? D'anciens apparatchiks proches de Jean Charest estiment que la maxime "qui trop embrasse mal étreint" n'a jamais été aussi vraie. Le gouvernement s'est enferré dans une opération tous azimuts difficile à contrôler.
Périodiques, les réunions des sous-ministres sur la restructuration font des tours d'horizon très généraux sur les avantages des partenariats public-privé. On y recense des études britanniques soulignant que les projets gouvernementaux dépassent les coûts dans 73 % des cas et accusent des retards sept fois sur 10. Du côté du privé, on défonce les budgets une fois sur cinq, et on déroge aux échéanciers une fois sur quatre.
Personne n'attend plus d'économies rapides de cette réingénierie- au Trésor on vient de déclencher une opération, on ne peut plus traditionnelle, de raclage de tiroirs en fin d'année avec des cibles très élevées pour certains ministères. En revanche, l'Emploi n'aura pas à avaler les 150 millions de dépassements identifés en septembre. La facture sera répartie à l'ensemble des collègues de Claude Béchard.
Lancée sur les chapeaux de roues- dès son message inaugural au printemps le premier ministre Charest promettait un "redéploiement" sans précédent de l'État créé sous la Révolution tranquille- la réorganisation de l'appareil gouvernemental semble donc, depuis, marquer le pas.
L'annonce des "premières décisions", promises pour ce mois-ci devra attendre janvier, voire mars, au moment de la publication des crédits de dépenses.
PETITE HISTOIRE DE DIÈTES RATÉES
Scarsdale et Montignac évoquent pour vous de mauvais souvenirs? Vous avez au fil des ans accumulé une longue liste de diètes, toutes aussi pénibles qu'inutiles? Consolez-vous, au chapitre des régimes ratés, le gouvernement du Québec remporte la palme!
Depuis près de 20 ans, Québec a maintes fois fait des efforts pour se serrer la ceinture, en vain. Les rapports de comités restent tout aussi embarrassants que les ouvrages sur ces diètes miracles qui hantent votre bibliothèque.
Aujourd'hui Québec "pèse" toujours 18 ministères, une dizaine de "bureaux" et pas moins de 180 organismes publics et sociétés d'État. Il a même pris de l'embonpoint, un organisme de plus par mois au cours des cinq dernières années.
En 1986, lors du retour au pouvoir de Robert Bourassa, ce fut l'heure de gloire de l'État Provigo, l'alma mater du nouveau président du Conseil du Trésor de l'époque, Paul Gobeil, qui reçut le mandat de proposer des solutions pour réduire la taille de l'appareil gouvernemental.
Le rapport Gobeil proposait l'abolition ou le regroupement d'une centaine d'organismes publics et la privatisation de Télé-Québec. Son collègue Pierre Fortier, dans son rapport sur les privatisations, proposait quant à lui la vente d'une dizaine d'entreprises commerciales du gouvernement- dont la Société générale de financement. On y questionnait aussi le monopole de Loto-Québec, de la Société des alcools et d'Hydro-Québec.
Un an plus tard arrive le rapport Pour une rénovation de l'administration publique, qui propose 27 recettes pour accroître la productivité et réduire les coûts, une proposition de Roland Arpin, alors sous-ministre au Trésor.
En 1991, le premier fonctionnaire, Benoît Morin y va de sa recette secrète. Le secrétaire général du gouvernement soumet pas moins de 242 mesures pour réduire les dépenses de l'État, on songe même à facturer leurs repas aux malades dans les hôpitaux. Un comité de députés libéraux dirigé par Rémy Poulin ajoutera son grain de sel la même année, revenant à la charge notamment pour privatiser la Société des alcools et mettre en place un impôt spécifique pour la santé- une solution reprise 10 ans plus tard par la commission Clair-, on promettait alors 1,2 milliard d'économies.
En 1993, le marmiton Daniel Johnson, qui aspire passer chef cuisinier, commande aux cuisines un menu de son cru. Avec des propositions plus théoriques, Vivre selon ses moyens donnera le plan de match d'un gouvernement qui aura laissé le déficit le plus important de l'histoire du Québec.
Sous Jacques Parizeau, qui préparait son référendum, l'heure n'était pas au jeûne. Lucien Bouchard un an plus tard dut décréter l'abstinence.
En 1997, un simple député, Joseph Facal, a le mandat de réinventer la roue et il propose de faire passer de 204 à 96 le nombre des organismes et des satellites des ministères. Le projet restera sur les tablettes.
En 1999, Jacques Léonard, président du Conseil du Trésor, y va lui aussi d'une proposition assez théorique pour rendre les services plus efficaces, proposition centrée sur l'imputabilité des hauts fonctionnaires.
En 2002, dans la frénésie préélectorale, alors président du Conseil du Trésor, Joseph Facal, sent subitement le besoin d'inciter Québec à une nouvelle cure minceur. Le rapport- qui ne sera rendu public qu'après les élections- préconisait encore une fois la réduction du nombre des ministères passés à plus de 30 sous Bernard Landry.
LE POIDS DE L'ÉTAT
Dépenses publiques par rapport au PIB (en 2000, selon l'OCDE)
Canada : 37,8 %
Québec: 46 % *
France: 51,2 %
Pays-Bas: 41,5 %
États-Unis: 29,3 %
*Selon les données de l'Institut de la statistique du Québec, année 2001
Revenus tirés des taxes et impôts en pourcentage du PIB (en 2001, selon l'OCDE)
Canada: 35,8 %
Québec: 38,8 %**
France: 45,4 %
Pays Bas: 39,9 %
États-Unis: 29,6 %*
*Selon les données de 2000
**Selon les données de l'Institut de la statistique du Québec

»» réingénierie
L'État dans tous ses états
Les leçons d'Indianapolis
Un bilan mitigé pour la "merveille municipale"
Alexandre Sirois
La Presse samedi 6 décembre 2003
Indianapolis - Le gouvernement Charest flirte avec l'idée de créer de la concurrence entre le secteur public et les firmes privées. Une telle formule a été mise de l'avant par la ville d'Indianapolis dans les années 90. Une décennie plus tard, le bilan est mitigé.
"La merveille municipale des États-Unis." C'est ainsi que La Presse avait présenté l'ancien maire d'Indianapolis en 1999, lorsqu'il est passé par Montréal pour prononcer une allocution sur ses méthodes de gestion novatrices. Stephen Goldsmith était à l'époque une véritable star.
M. Goldsmith avait été invité par l'Institut économique de Montréal. Selon l'organisme conservateur, l'ancien maire avait expliqué comment il a pu faire passer Indianapolis "d'une ville chroniquement déficitaire et minée par les conflits de travail à la ville décrite par le magazine The Economist comme l'exemple parfait aux États-Unis de l'application de bonnes idées à la gestion urbaine".
"That's bullshit! La ville n'a jamais fait de déficit." C'est tout juste si Sheila Kennedy ne renverse pas son café en frappant sur la table pour marquer sa désapprobation. Petite femme énergique et coquette- elle présente ses excuses parce qu'elle nous rencontre en jeans et en col roulé dans un café pourtant baba cool d'Indianapolis- cette avocate a du mal à croire que l'ancien maire de sa ville a été l'objet de tels éloges.
Professeure de droit et de politiques publiques à l'Université de l'Indiana, elle a coédité un ouvrage de près de 400 pages qui présente une analyse détaillée des impacts de la stratégie du maire. "Les faits démontrent que Goldsmith a fait grimper de façon dramatique la dette municipale et a gaspillé des millions de dollars des contribuables pour des consultants, des constructions de piètre qualité et toute une série d'expérimentations municipales mal gérées", y lit-on.
Concurrence et privatisation
Indianapolis est située au centre de l'Indiana, État américain séparé du sud de l'Ontario par le Michigan et les Grands Lacs. Son centre-ville s'apparente à celui d'Edmonton: quelques tours à bureaux, quelques grands hôtels, mais surtout des rues qui se vident peu après la fermeture des bureaux. Rien, sauf la course automobile, pour séduire les touristes. Des milliers d'élus et d'administrateurs municipaux ont malgré tout convergé vers la capitale de l'Indiana dans les années 90 pour examiner ce qu'on jugeait alors être un véritable tour de force de la part du maire Goldsmith.
Lorsque M. Goldsmith a été élu au début des années 90, il a mis de l'avant le plan d'action sur lequel il avait basé sa campagne électorale: privatiser tout ce qui pouvait l'être, à l'exception des services de sécurité publique. Il se targuait à l'époque d'utiliser le test des pages jaunes. S'il trouvait dans le bottin de téléphone trois ou quatre entreprises proposant un service offert par la Ville, celui-ci devait être confié au secteur privé.
Rapidement, le maire modifia sa stratégie. Dans la plupart des cas, plutôt que de faire appel au secteur privé dès le départ, il proposa un système d'appels de soumissions publiques. Il offrit aux employés de la Ville de faire concurrence au privé pour conserver leurs emplois. Pour lui, l'innovation passait par la compétition. C'est cette méthode que le gouvernement libéral de Jean Charest serait tenté de mettre en application au Québec.
Maire d'Indianapolis de 1992 à 1999, M. Goldsmith a soutenu que ses idées ont permis aux contribuables d'économiser quelques centaines de millions de dollars. Il a aussi affirmé que les employés de la Ville ont pu faire augmenter leur productivité et connaître un véritable épanouissement sur le plan professionnel.
Sheila Kennedy a déjà congédié M. Goldsmith, à la fin des années 70, alors qu'elle était à la tête des services juridiques de la Ville. Elle le trouvait "imbu de lui-même". Elle n'a guère plus de considération pour lui aujourd'hui. Elle estime qu'en tant que maire, il a fait preuve de malhonnêteté. L'essai qu'elle a édité lui a permis de découvrir que plusieurs des allégations de M. Goldsmith étaient fausses, dit-elle.
Par exemple, le premier service à être privatisé par le maire républicain a été le département des microfilms de la Ville. M. Goldsmith a annoncé qu'il pouvait ainsi réduire de moitié les coûts de ce service. Or, selon Mme Kennedy, il avait omis de calculer les frais d'exploitation comme la location de l'édifice, l'électricité, l'eau ou les dépenses liées à l'amortissement de l'équipement.
"Comme j'ai dit à l'époque: si je n'ai pas à payer ma secrétaire ou mon loyer, je peux faire du travail juridique pour bien moins cher", lance l'universitaire, qui accuse l'ancien maire d'avoir eu "tout le temps" recours à de telles méthodes pour calculer les montants qu'il disait pouvoir économiser. Sauf dans le cas de l'aéroport d'Indianapolis, précise-t-elle. Le fait d'avoir confié sa gestion au privé représente un réel succès.
Bilan mitigé
À la chambre de commerce d'Indianapolis, dont les bureaux se situent au 19e étage du plus haut édifice de la ville, Bank One Tower, les commentaires sur la révolution du maire Goldsmith sont plus positifs. "En tant que concept, est-ce que ça valait la peine de l'essayer? Absolument. C'est une bonne expérience en matière de gouvernance municipale", affirme le vice-président exécutif, Roland Dorson, un grand gaillard moustachu au sens de l'humour aiguisé.
Vice-présidente aux affaires de l'entreprise, Susan Swayze estime que la création d'un système favorisant la compétition entre le public et le privé a "vraiment été un facteur de motivation pour certains employés". Cela a aussi permis de "supporter la santé des entreprises" d'Indianapolis puisqu'elles ont pu obtenir certains mandats autrefois remplis par des employés de la Ville.
Cela dit, même à la chambre de commerce, on semble perplexe quant aux économies potentiellement réalisées au cours de la dernière décennie. "Si on mesure le succès de l'expérience en évaluant l'acceptation du concept, je pense qu'il est de 100 %. Si on mesure le succès en regardant s'il (le maire Goldsmith) a fait baisser le coût du gouvernement ou changé sa structure... Je ne pense pas", dit M. Dorson.
"Je pense qu'à long terme, cela n'a pas fait la preuve que cela représentait les économies que tout le monde avait espérées", ajoute le vice-président à la direction de la chambre de commerce. Ce ne sont donc pas tant les contribuables que les employés de la Ville qui ont pu tirer leur épingle du jeu et profiter des changements. Vraiment? Là encore, le bilan est mitigé, affirment les principaux intéressés.
Le syndicat qui représente tous les employés de la Ville sauf "ceux en uniformes", l'American Federation of State, County and Municipal Employees (AFSCME), a établi son quartier général dans un ancien entrepôt un brin défraîchi, à quelques minutes du centre d'Indianapolis. Lettie Oliver, la directrice associée de ce bureau, une imposante et accueillante dame noire, explique que ses membres auraient préféré ne pas avoir à lutter contre le secteur privé pour conserver leurs emplois.
L'impact n'a pas été catastrophique pour les syndiqués. "Aujourd'hui, neuf appels de soumissions publiques sur 10 sont remportés par les employés de la Ville", dit Mme Oliver. Elle se targue en outre de n'avoir "perdu personne" parmi ses membres. Un autre responsable du syndicat, Steve Quick, nous expliquera plus tard que le scénario est moins rose: certains des employés ayant perdu leur emploi ont pu en obtenir un autre mais ont vu leur salaire chuter.
Utiliser son cerveau
M. Quick, un Noir à la voix d'ogre et à la carrure de lutteur, dirige le local syndical qui regroupe notamment les employés qui font la cueillette des déchets solides. Il montre encore aujourd'hui un enthousiasme certain quant aux méthodes de gestion implantées par le maire Goldsmith. "On nous les a imposées, mais nous en avons fait ce qui était le mieux pour nous", dit-il.
S'il ne "fait pas la promotion" des méthodes Goldsmith, M. Quick constate tout de même qu'en bout de ligne, cela a effectivement permis aux employés d'accroître leur motivation et d'obtenir plus de pouvoir.
Car les employés de la Ville ont fait savoir au maire qu'ils n'avaient pas besoin d'autant de gestionnaires pour les aider à accomplir leurs tâches. Leur nombre a déjà été de trois par employé au département des transports, se rappelle M. Quick. Et plus souvent qu'autrement, il s'agissait de postes comblés par des nominations politiques et partisanes
M. Goldsmith a donné son aval au départ de ces gestionnaires. Les employés qui ont pu garder leur emploi ont bénéficié de ce changement. "Nous avions pris l'habitude de dire qu'ils nous demandaient de laisser nos cerveaux à la porte avant d'entrer au travail. Ils ne voulaient pas entendre ce que les employés avaient à dire. Cela a vraiment relevé le moral des gens parce qu'ils ont eu plus de pouvoir et une voix dans le processus", raconte M. Quick.
En revanche, comme Mme Oliver, le syndicaliste pense que les employés auraient pu être "compétitifs sans passer à travers ce processus", si les leaders municipaux ayant précédé Goldsmith avaient octroyé plus de responsabilités aux employés de la Ville.
Mais la véritable analyse de la stratégie du maire Goldsmith est à venir. L'équipe de son successeur, Bart Peterson, procédera à un examen des multiples contrats signés avec des entreprises privées (il y en aurait plus de 100, tant pour les biens que pour les services) dès qu'ils arriveront à échéance. Le directeur adjoint des opérations au département des travaux publics, Patrick Carroll, refuse de sauter aux conclusions avant une telle analyse.
M. Carroll souligne toutefois que le système a ses limites. Lorsqu'il s'agit de ramasser les ordures, par exemple, les employés de la Ville doivent se rendre dans les zones où opèrent les entreprises privées parce que celles-ci ne s'occupent pas des déchets qui ont été déposés dans des allées ou des endroits "illégaux". Ce n'est pas dans leur contrat.
"C'est très difficile de penser à toutes les combinaisons différentes que vous pouvez mettre dans un contrat pour vous couvrir totalement. Et ce n'est pas nécessairement un bon rapport qualité prix de le faire parce que vous devrez peut-être payer pour des choses qui ne se produiront jamais", explique M. Carroll.
"Nous pouvons diriger notre main-d'oeuvre pour faire bien plus que ce qu'on peut demander en général dans un contrat", ajoute-t-il, précisant que cela prendra "un bon bout de temps" avant de pouvoir évaluer l'impact réel de la stratégie de M. Goldsmith. Chose certaine, l'impact sur la carrière politique de l'ancien maire n'a pas été exceptionnel. Sitôt son second mandat à la mairie complété, il a brigué le poste de gouverneur de son État. En vain. À tout le moins, on ne pourra pas l'accuser de ne pas avoir eu l'esprit de compétition.
Quoi:
L'ancien maire d'Indianapolis, Stephen Goldsmith, a introduit la concurrence entre les employés de sa ville et le secteur privé. Il a mis sur pied un système d'appels d'offres pour des tâches traditionnellement effectuées par les syndiqués.
Pourquoi:
M. Goldsmith était convaincu que le monopole du secteur public freinait l'innovation. Il affirmait pouvoir faire économiser beaucoup d'argent aux contribuables grâce à son initiative.
Pour:
Certains employés de la Ville ont pu participer de façon plus active aux processus décisionnels et être plus motivés par leur travail. Des gestionnaires jugés incompétents ont été congédiés.
Contre:
Des employés syndiqués ont dû trimer pour conserver leurs emplois et certains ont échoué. Le maire d'Indianapolis a été accusé de jouer avec les chiffres si bien qu'on a du mal à savoir si des économies ont réellement été réalisées.

»» sous-traitance
Le festin de la sous-traitance
Trois ogres, Compass, Sodexho et Aramark, s’invitent à table
Vincent Larouche
Pierre Dubuc
L'aut'courriel n° 40, 8 décembre 2003
Le 12 juillet dernier, le gouvernement Charest octroyait au Groupe Compass le contrat pour alimenter les 1500 athlètes, entraîneurs et dignitaires aux Mondiaux Jeunesse 2003 qui se tenaient à Sherbrooke. Mais ce n’était là qu’un amuse-gueule.
Aujourd’hui, le Groupe Compass et ses deux principaux concurrents, les firmes Sodexho et Aramark, suivent avec grand intérêt les débats entourant les modifications au code du travail et les projets de loi sur la réorganisation des services de santé présentement à l’étude à l’Assemblée nationale.
Le Groupe Compass et les sociétés Sodexho et Aramark sont trois multinationales spécialisées dans la sous-traitance des services alimentaires, d’entretien ménager et de buanderie aux institutions publiques et aux entreprises.
Le Groupe Compass est une société britannique qui compte 250 000 employés dans plus de 80 pays. Son chiffre d’affaires est de 7,3 milliards de livres sterling. Avec l’acquisition récente de Beaver Foods, elle a triplé ses activités au Canada où elle est présente dans plus de 1 500 établissements, principalement des établissements publics d’éducation et de santé.
Sodexho est une société française qui comprend aujourd’hui 315 000 employés répartis
dans 74 pays et réalise un chiffre d’affaires de plus 12,6 milliards d’euros. En 2001, elle a pris le contrôle de la société américaine Marriott. Elle se proclame le numéro un mondial de la restauration. Elle embauche 1500 personnes au Québec dans 108 établissements.
Enfin, Aramark est une firme de Cincinnati, qui emploie 200 000 personnes dans 18 pays avec un chiffre d’affaires de 8,8 milliards $US.
Le Syndicat canadien de la fonction publique a publié un portrait de Sodexho qui en dit long sur ses pratiques. Quatre hôpitaux de Vancouver ont résilié leur contrat avec Sodexho par suite de nombreuses plaintes sur la mauvaise qualité de la nourriture. À Glasgow et à Liverpool, les hôpitaux, dont l’entretien ménager avait été confié à Sodexho, ont été pointés comme « les plus malpropres du Royaume-Uni ». En Californie, les hôpitaux Stanford et de l’Université de la Californie à San Francisco ont résilié leurs contrats avec Sodexho pour la malpropreté du linge confié à la buanderie.
La situation n’est pas meilleure dans l’éducation. À Chicago, des centaines d’élèves qui utilisaient les cafétérias exploitées par l’entreprise ont été malades. Au Massachussets, l’Occupational Safety and Health Agency a imposé une amende à Sodexho parce qu’un étudiant a trouvé un morceau de pouce d’un travailleur dans un sandwich à la dinde. Au Wisconsin, quatre enfants ont dû être hospitalisés pour une intoxication alimentaire au E. coli. À l’Université Johns Hopkins, une cafétéria exploitée par l’entreprise a dû être fermée pour malpropreté. Au Centre médical St. Joseph, à Baltimore, les épidémiologistes ont lié 24 cas de salmonellose aux aliments préparés par la cuisine de l’hôpital exploitée par Sodexho.
Aux États-Unis, Sodexho a été condamné à plusieurs reprises par le National Labor Relations Board pour pratiques anti-syndicales. Seulement 12% de sa main-d’œuvre est syndiquée, ce qui est inférieur aux taux du Groupe Compass et Aramark, pourtant reconnus pour leur anti-syndicalisme. Le salaire moyen oscille entre 6$ et 8$ de l’heure. Par contre, en 1999, le p.d.-g. Pierre Bellon touchait un salaire de 25 millions de dollars. La revue Forbes le classe au 363e rang des individus les plus fortunés au monde.
Sur son site Internet américain, Sodexho se vante d’équité raciale en emploi et affiche les photos de Noirs, de Latinos et d’Asiatiques. Cependant, Sodexho fait face aux États-Unis à un recours collectif de 1 milliard $ de la part de ses 2 600 gérants noirs, actuels et passés, pour discrimination.
Sodexho a obtenu un contrat de 850 millions $US du Pentagone pour nourrir les Marines américains, mais le contrat a été annulé après les protestations du Groupe Compass pour pratiques concurrentielles déloyales.
Au Canada, le gouvernement de la Colombie-Britannique vient d’adopter une loi qui a pour effet de céder au secteur privé pour 700 millions $ de services de santé et Sodexho est sur les rangs. En Ontario, l’hôpital de Grand River à Kitchener, aux prises avec un déficit de 9,8 millions $, veut confier l’entretien ménager à Sodexho dans le but avoué d’économiser 300 000 $ par année.
Le Groupe Compass est présent au Grand Prix du Canada, au Centre Bell, au Stade Percival-Molson, au Sky Dome de Toronto, à Tennis Canada, au Mont-Saint-Anne. À ce dernier endroit, il a été prouvé que le centre de ski avait confié son service de restauration au Groupe Compass pour se soustraire à la loi sur l’équité salariale.
La société Aramark est connue pour avoir acquis les services de cafétéria de Bombardier Aéronautique et décrété un lock-out pour obliger les employés à accepter des réductions de salaires de 19,25 $ à 7,75 $ de l’heure. Finalement, après avoir passé près de quatre mois à la rue, le syndicat a négocié des salaires qui s’échelonnent de 10,15 $ à 14,50 $ l’heure.
Aux États-Unis, Aramark est depuis longtemps reconnue comme une entreprise férocement anti-syndicale. Les tactiques des administrations locales de l'entreprise comprennent l'inclusion de lettres avec les chèques de paye décourageant les employés de se syndiquer, la projection de vidéos anti-syndicaux aux employés, le harcèlement et la diminution des heures de travail des organisateurs syndicaux.
Lors de la campagne pour syndiquer les employés d'Aramark au sein d'un groupe d'établissements scolaires en Californie, en 1999, la direction a averti par écrit les employés que l'arrivée d'un syndicat pouvait leur coûter leur emploi. Au cours des années, près de 400 plaintes pour non-respect des lois sur les syndicats et les relations de travail aux États-Unis ont été déposées contre Aramark.
La situation actuelle au service de cafétéria de Bombardier, à savoir la dégradation des conditions de travail suite à la prise en charge du service par Aramark, s'est déjà produite dans un nombre incalculable d'universités, de collèges, d'usines, d'hôpitaux et autres lieux de travail.
Le 30 juillet dernier, ce sont 950 employés d'entretien ménager syndiqués qui ont perdu leur emploi au sein des hôpitaux de la Colombie Britannique, suite à la décision du gouvernement libéral de la province de faire appel à Aramark comme sous-traitant. Les syndiqués furent remplacés par des travailleurs beaucoup moins bien payés, mais aussi moins bien formés et sans expérience.
Cette tendance est d'autant plus inquiétante qu'Aramark Québec annonçait en janvier 2000 son intention de diversifier ses services offerts, en proposant d'agir comme sous-traitant pour « tout ce qui peut être imparti par les entreprises et les institutions ».
Les trois ogres sont d’autant plus affamés que leurs affaires vont mal. Le bénéfice de Sodexho a chuté de 13% en 2003. Quant à l’action de Compass Group, elle a été dépréciée d’environ un tiers au cours de la même période. Non seulement poussent-elles le gouvernement Charest à leur dresser la table, mais soyez assurés qu’elles ne toléreront pas d’autres convives.

»» villes
Québec met Martin en garde
Un pacte entre Ottawa et les municipalités prouverait l'existence du déséquilibre fiscal, croit Benoit Pelletier
Joël-Denis Bellavance
La Presse lundi 8 décembre 2003
Ottawa - S'il conclut un nouveau pacte fiscal avec les municipalités sans obtenir au préalable l'assentiment des provinces, Paul Martin fera lui-même la démonstration qu'il existe un déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces, soutient le ministre des Affaires intergouvernementales du Québec, Benoit Pelletier.
Le ministre Pelletier, est catégorique: le fédéral ne peut pas verser une partie de la taxe d'accise sur l'essence directement aux municipalités. Selon lui, les provinces ont leur mot à dire.
Du même souffle, M. Pelletier met poliment en garde le gouvernement libéral que dirigera Paul Martin contre toute velléité de créer un soi-disant ministère des Affaires urbaines pour tenter de conclure un nouveau pacte fiscal avec les municipalités, évalué à 2,5 milliards par année, comme le suggèrent certains députés libéraux fédéraux de l'Ontario.
"Quand vous avez tellement d'argent que vous êtes rendu à songer à créer de nouveaux ministères ou à investir dans des champs de compétence provinciaux, alors que les provinces peinent pour boucler leur budget, c'est la démonstration noir sur blanc qu'il y a un déséquilibre", a affirmé le ministre Pelletier dans une entrevue accordée à La Presse.
Au début des années 70, le gouvernement libéral de Pierre Elliott Trudeau avait créé un ministère d'État aux affaires urbaines, qui a toutefois été démantelé en 1979.
Sur le site Internet du gouvernement fédéral, on affirme que "le rôle amoindri des autorités fédérales a amené une plus grande détérioration des infrastructures et du logement. Globalement, la politique urbaine brille par son absence dans le programme d'action fédérale".
Jusqu'à présent, Paul Martin, qui prêtera serment et présentera les ministres de son cabinet vendredi, a toujours nié qu'il existe un déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces.
À l'époque où il était ministre des Finances, M. Martin soutenait notamment que les provinces avaient essentiellement le même pouvoir de taxation que le fédéral et que certaines provinces, notamment l'Ontario, avaient fait de la réduction du fardeau fiscal des contribuables une véritable obsession au point de sacrifier la qualité des programmes sociaux.
Avant de prendre les commandes du gouvernement, M. Martin a promis à plusieurs reprises que le fédéral tenterait de conclure un nouveau pacte financier avec les municipalités afin de leur accorder une source de financement stable et prévisible à long terme. Mais plusieurs provinces, a fortiori le Québec, sont loin d'être enchantées de voir le fédéral s'immiscer dans un champ de compétence qui leur appartient.
Par ailleurs, M. Pelletier a tenu à remettre les pendules à l'heure au sujet de la participation du Québec au Conseil national de la santé. Contrairement à ce que Paul Martin laisse entendre depuis trois semaines, le Québec n'est nullement intéressé à participer à un tel organisme: "Je tiens à mettre fin à l'équivoque. Non, le Québec n'adhère pas au Conseil canadien de la santé. Le Québec a déjà sa propre institution qui est le Conseil de la santé et du bien-être (créé en 1992). Ce que nous avons offert, c'est notre collaboration au Conseil canadien de la santé. Ce sera des relations entre deux institutions. Mais il n'a jamais été question d'adhérer au conseil canadien", a déclaré M. Pelletier.
À l'occasion d'une rencontre avec les premiers ministres des provinces à Regina, il y a trois semaines, Paul Martin a affirmé que toutes les provinces endossaient l'idée de créer un Conseil national de la santé, une des principales recommandations contenues dans le rapport Romanow. Mais le premier ministre de l'Alberta, Ralph Klein, a démenti ces informations moins de 24 heures après la rencontre.
Il y a 10 jours, M. Martin s'est de nouveau félicité d'avoir l'appui de neuf provinces sur 10, dont le Québec, et il s'est aussi dit prêt à aller de l'avant avec la création du conseil national malgré l'opposition de l'Alberta. Or, le Québec n'a jamais indiqué qu'il participera à la création de cet organisme. "Il est hors de question de revenir sur notre position. Nous continuons à privilégier la défense de l'autonomie du Québec en matière de santé. Nous avons toujours été très clairs à ce sujet. Et on ne pourra pas parler d'un conseil pancanadien si le Québec et l'Alberta n'y sont pas."

»» culture
»» le Québec sur les tribunes internationales
Entrevue
Le Québec n'a pas été bâillonné, assure l'ambassadeur canadien à l'UNESCO
Jean-Simon Gagné
Le Soleil lundi 8 décembre 2003
L'ambassadeur du Canada à l'UNESCO, Louis Hamel, se défend d'avoir bâillonné le Québec lors de la récente Conférence générale de l'organisme, à Paris. Selon lui, l'intervention québécoise, qui portait sur la diversité culturelle, a dû être annulée à cause d'un rebondissement imprévu.
À la fin octobre, l'UNESCO a été le théâtre d'une intense partie de bras de fer entre les États-Unis et plusieurs dizaines de pays, dont le Canada et la France. Le sujet de la dispute ? L'adoption éventuelle d'une Convention internationale visant à protéger la diversité culturelle.
Dans le coin droit, on retrouvait l'immense majorité des 190 pays membres de l'UNESCO, qui affirmaient vouloir protéger leur culture " contre le rouleau compresseur anglo-saxon ". Pour ceux-là, les biens culturels ne pouvaient constituer des marchandises comme les autres.
Dans le coin gauche, on remarquaient les Américains, qui craignaient que la Convention ne serve qu'à pénaliser leurs produits culturels, notamment leur puissante industrie du cinéma. Pour eux, il ne s'agissait que d'un prétexte pour entraver le libre commerce et contourner les préférences du public.
Après des journées de discussions harassantes, un compromis a fini par intervenir. Craignant la tenue d'un vote qui les aurait probablement isolés, les États-Unis ont fini par se rallier au projet de Convention, qui devrait voir le jour d'ici 2005. L'entente prévoit notamment que la diversité culturelle ne puisse être évoquée pour couvrir... des atteintes aux droits de l'homme.
L'ambassadeur Louis Hamel soutient que le Québec a été victime du compromis de la dernière heure. " Nous avions planifié l'intervention du Québec, assure-t-il. La ministre de la Culture, Mme Line Beauchamp, devait lancer un sorte d'appel au consensus. Or, à cause du compromis, son discours est soudain devenu caduc. " M. Hamel soutient que le Canada n'a aucun intérêt à empêcher le Québec de s'exprimer, surtout en matière de diversité culturelle. " Quand il s'agit de défendre la diversité culturelle, la position du Québec a toujours été très proche de celle du Canada, peu importe le gouvernement en place. Nous ne nous chamaillons pas. Nous collaborons activement. "
Retour des É.-U.
Ironie du sort, la Conférence générale de cette année marquait le retour officiel des États-Unis au sein de l'UNESCO, après quasiment 20 ans d'absence. En 1984, les Américains avaient claqué la porte, bientôt suivis par la Grande-Bretagne. Officiellement, il s'agissait pour eux de protester contre la mauvaise gestion de l'organisme. Dans les faits, les États-Unis, alors dirigés par Ronald Reagan, accusaient l'UNESCO d'être devenue une tribune antiaméricaine.
Près de deux décennies plus tard, les États-Unis ont réintégré les rangs de l'UNESCO, mais ils ne se sont pas départis d'une certaine méfiance. Ils acceptent d'autant plus mal les critiques qu'il doivent fournir 22 % du budget de l'organisme, fixé à quelque 610 millions $.
Si tout se déroule comme prévu, Louis Hamel, estime que la future Convention permettra à un pays de se doter d'une véritable politique culturelle et de subventionner ses artistes, sans craindre des représailles économiques. " Il faudra cependant voir jusqu'à quel point la Convention sera contraignante pour les pays signataires ", ajoute-t-il prudemment.
La tâche s'annonce colossale. Dans la revue En temps réel, le directeur de la politique audiovisuelle et de la Culture de la Commission européenne, Jean-Michel Baer, a rappelé certaines statistiques troublantes. " Quand sept majors du cinéma - toutes américaines - se partagent 80 % du marché mondial, quand cinq majors de la musique (dont deux européennes, EMI et BMG) effectuent 80 % de la distribution mondiale de productions musicales, quand les éditeurs se concentrent au point qu'en France la même entité VUP-Hachette risque de contrôler 50 % des points de vente et 75 % de la distribution mondiale, il y a de quoi s'inquiéter pour le pluralisme culturel et l'avenir de la création indépendante. "
JSGagne@lesoleil.com

»» démographie
»» politique familiale
Des enfants
Michel Venne
Le Devoir lundi 8 décembre 2003
Les Québécois sont habitués aux discours alarmistes sur leur faible fécondité. Il y a maintenant 30 ans que nous ne faisons plus assez d'enfants pour renouveler les générations. Outre les États-Unis, la plupart des pays industrialisés sont dans la même situation. Le Québec ne fait pas cavalier seul.
Cependant, les effets de ces décennies de faible fécondité commencent à se faire sentir dans la réalité et mettent le Québec devant des défis inédits, notamment celui de l'intégration des immigrants et celui de l'occupation dynamique de son vaste territoire.
En 2002, pour la première fois, la population québécoise a crû presque autant par l'immigration qu'elle a augmenté par la natalité, selon les estimations produites par le spécialiste québécois des grandes tendances sociales, le sociologue Simon Langlois, dans L'annuaire du Québec 2004 qui paraît cette semaine en librairie.
L'accroissement naturel (la différence entre le nombre de naissances et le nombre de décès) s'élève à 16 600 tandis que le solde migratoire (l'immigration moins l'émigration) se chiffre par 16 100, selon les données provisoires recueillies par le chercheur auprès des organismes publics chargés de tenir cette comptabilité.
En 2001, une nouvelle région, celle de Mauricie - Bois-Francs, s'est ajoutée à celles dont la population diminue. On prévoit que, dans une trentaine d'années, la population québécoise globale va commencer à décroître.
Ce fait aura des implications de nature économique et sociale mais aussi des effets politiques : le poids du Québec dans la fédération canadienne ne cesse de diminuer. Il se situe à 23,6% aujourd'hui, contre 28,8% en 1961.
***
La tendance globale ne changera probablement pas. Nous n'allons jamais revenir aux familles de 12. Personne ne le souhaite d'ailleurs. Les appels à faire plus d'enfants n'ont guère d'impact. L'indice synthétique de fécondité stagne à 1,47 enfant par femme en âge de procréer.
Les changements démographiques d'envergure au cours du dernier siècle ne se sont d'ailleurs pas produits sous l'effet de discours alarmistes ou de politiques publiques concertées. Ils se sont produits sous la poussée de grandes transformations économiques et sociales. Un ouvrage paru récemment aux Presses de l'Université de Montréal sous la direction des démographes Victor Piché et Céline Le Bourdais, La démographie québécoise : enjeux du XXIe siècle, montre éloquemment que la baisse de la natalité au Québec tout au long du siècle est le résultat à long terme de l'industrialisation, de l'urbanisation et de la sécularisation. À ces trois explications il faut ajouter l'impact du féminisme et le rôle de l'État-providence.
Le Québec, comme le reste du monde, évolue à partir d'une volonté de libérer les individus des contraintes qui pèsent sur eux et de réduire l'insécurité dont ils souffrent. Les hommes se sont ainsi progressivement libérés des souffrances du travail manuel et de l'insécurité inhérente au cycle des saisons et aux caprices de la nature, ce qui fait que l'économie de type familial dominant au début du XXe siècle n'est plus de mise cent ans plus tard. Les femmes se sont libérées de la domination masculine et des rôles sexués qui leur étaient imposés. L'État-providence a réduit les risques liés à la maladie et à l'ignorance. Des individus plus libres ont voulu se défaire de la contrainte dogmatique du pouvoir religieux. Il y a longtemps qu'on a cessé de faire des bébés, comme n'importe quoi d'autre d'ailleurs, pour gagner son ciel...
Si les grands virages en matière de natalité sont improbables, il est possible, comme on réussit à le faire en France, d'augmenter légèrement la fécondité par des politiques plus appropriées, incitant des couples sans enfant d'en faire au moins un et des couples qui n'en font qu'un d'en faire naître ou d'en adopter un deuxième. La conférence organisée par Radio-Canada et La Presse à ce sujet la semaine dernière, une heureuse initiative de la part de médias qui poussent plus loin leur rôle d'animateur du débat public, nous l'a rappelé avec insistance.
Mais pour l'heure, les décisions et l'attitude du gouvernement du Québec vont dans le sens contraire à celui qui serait favorable à une hausse des naissances : il donne le signal aux parents que c'est à eux de porter le fardeau financier du renouvellement des générations, il crée de l'insécurité dans le monde du travail, il favorise la précarisation de l'emploi, il promeut l'individualisme et il néglige le développement des régions rurales où le taux de fécondité des femmes de moins de 30 ans reste plus élevé qu'en milieu urbain.
Les Québécois ne feront pas plus d'enfants si les valeurs dominantes favorisent le repli égoïste sur soi, si les revenus d'emploi reprennent une tangente à la baisse (ce que favoriseront la sous-traitance sauvage et la désyndicalisation dans le secteur déjà précaire des services), si les régions où les jeunes couples semblent trouver plus facile d'élever une famille se dépeuplent au profit des villes.
Ce n'est pas en proclamant l'idéal de la natalité que l'on va favoriser une remontée des naissances, mais en répondant aux demandes de la population en faveur de la réduction des contraintes (les contraintes de temps notamment) et de l'insécurité (dans le monde du travail entre autres), ce qui donnerait aux jeunes couples le sentiment qu'avoir des enfants ne réduit pas leur liberté mais au contraire leur procure une existence plus riche.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides
vennem@fides.qc.ca

»» Qualité de la langue
Réaffirmer que la langue du Québec est bien le français
Lionel Meney
Professeur à l'Université Laval, auteur du " Dictionnaire québécois-français "
(Guérin, Montréal, 1999)
Le Soleil samedi 6 décembre 2003
Quelle est la situation de la langue française au Québec ? S'améliore-t-elle, est-elle pire qu'avant, comment se compare-t-elle avec celle des autres pays d'un même niveau de développement ? Dans le dernier de deux articles, le professeur Lionel Meney de l'Université Laval esquisse des réponses et suggère des solutions.
Notre situation linguistique est devenue si complexe que nous avons du mal à nous y retrouver entre notre langue officielle, le français, notre langue politiquement/linguistiquement correcte, résultat de décennies d'idéologie (chasse aux anglicismes, rejet des francismes, valorisation de nos particularismes, bannissement ou imposition de termes par la correction politique, etc.), et notre langue réelle, celle que nous lisons dans les journaux, entendons dans les conversations, à la radio et à la télévision. Faut-il dire des running shoes, des espadrilles ou des tennis, un plaster, un diachylon ou un sparadrap, un chercheur, une chercheure ou une chercheuse ? En réalité, nous ne sommes pas en situation de diglossie, mais de... triglossie. Il faut enseigner le français pour savoir à quel point les élèves (et les enseignants) sont mêlés dans cet embrouillamini...
Certains préconisent la reconnaissance, l'officialisation, soit d'une langue québécoise, pour les plus radicaux, soit d'un français québécois standard, pour les plus modérés. L'argument avancé pour une norme linguistique propre au Québec est l'exemple des autres langues européennes implantées en Amérique.
Certes, rien ne s'oppose théoriquement à ce que les Québécois créent leur propre norme, mais le parallélisme avec les autres langues européennes est trompeur. La masse des locuteurs n'est pas comparable : les anglophones nord-américains représentent plus de 300 millions de personnes ; les Québécois francophones, six millions. Soit 50 anglophones pour un francophone. Le rapport démographique entre la " métropole " et ses anciennes colonies est exactement inverse : les Américains anglophones sont cinq fois plus nombreux que les Britanniques ; les Sud-Américains hispanophones, 10 fois plus nombreux que les Espagnols ; les Brésiliens, 17 fois plus nombreux que les Portugais ; les Québécois francophones, 10 fois moins nombreux que les Français. Conséquence de ce rapport démographique doublement défavorable, le français québécois, contrairement à l'espagnol et au portugais sud-américains, s'est trouvé placé dans une situation d'infériorité par rapport à l'anglais. Avec les effets connus sur sa prononciation, sa grammaire, son lexique, sa phraséologie.
L'anglais joue, au Québec, son rôle de langue véhiculaire hypercentrale, langue de communication avec nos voisins anglophones et la majeure partie du reste du monde ; le français québécois, celui de langue vernaculaire identitaire, de langue de communication spontanée à l'intérieur de notre communauté, de langue qui nous distingue ; le français de référence, celui de langue véhiculaire supercentrale, assurant la communication " surveillée " dans certaines situations à l'intérieur même de notre communauté (preuve qu'il n'est pas une langue " étrangère ") et la communication avec les autres francophones, de langue qui nous rapproche, marque notre appartenance à une communauté plus large, la francophonie mondiale.
En réalité, l'intrication du français québécois et du français commun est telle qu'il est artificiel de vouloir les séparer. Cette répartition fonctionnelle des langues et variétés de langue est totalement intériorisée par les Québécois. Et cela n'est pas pour leur déplaire, car ils en tirent le meilleur parti. Officialiser une norme québécoise reviendrait à rompre cet équilibre subtil, produit de la situation géopolitique du Québec. Si rien ne s'oppose, en théorie, à ce que les Québécois définissent leur norme propre, en pratique, ce choix induirait des inconvénients plus graves que les avantages supposés.
Une solution illusoire
Les partisans d'une telle entreprise ont tendance à sous-estimer les difficultés. Il faudrait procéder à un travail d'épuration - pour ne pas dire de " purification " - linguistique. Qui serait habilité à le faire ? Sur quels critères ? Et si, après ces nécessaires distinctions entre langue parlée et langue écrite, situations de communication familières et situations formelles, etc., on se rendait compte que le français québécois standard n'est qu'une peau de chagrin... Au nom de quel principe, la société civile serait-elle tenue d'accepter les résultats de ces travaux ? On peut imaginer le moyen utilisé par les idéologues et les fonctionnaires de la langue : par le biais d'un bureau d'approbation des manuels scolaires, exit le Petit Larousse, la novlangue québécoise serait imposée à tous les petits Québécois grâce à un dictionnaire fait ici par des gens d'ici, répondant aux critères politiquement/linguistiquement corrects bien de chez nous, établis par ces mêmes idéologues. Quand la concurrence est défavorable, on impose le monopole d'État...
L'opération aurait des conséquences négatives pour les seuls Québécois. Elle creuserait le fossé linguistique qui les sépare des autres francophones, faisant d'eux les prisonniers d'un double ghetto : ghetto francophone dans un environnement anglophone, ghetto québécophone dans la francophonie. Elle n'aurait même pas l'avantage d'éliminer le problème de l'insécurité linguistique. Certes, il serait rassurant de pouvoir se dire que nous avons notre-langue-à-nous-autres-qui-vaut-bien-celle-des-Français, mais ce nouveau sentiment de sécurité disparaîtrait vite au contact des autres francophones, parlant véritablement la langue que, partout ailleurs, on désigne sous le nom de " français ".
L'entreprise créerait une réaction négative chez ces francophones - nous ne pourrions pas prétendre à l'extérieur que nous parlons français et combattre le français à l'intérieur - et fragiliserait la position internationale du Québec. Comment pourrions-nous continuer de solliciter l'appui de la France pour lutter contre l'hégémonie linguistique et culturelle anglo-saxonne, si nous considérons la langue et la culture de ce pays comme quelque chose d'étranger, d'impérialiste ? Si elle était connue, une telle duplicité anéantirait le formidable capital de sympathie dont jouit le Québec en France.
Avant la Révolution tranquille, les Canadiens français connaissaient très bien la culture française. Aujourd'hui, les jeunes générations n'en connaissent pratiquement plus rien : toute leur culture s'est américanisée. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu'une société qui romprait ce dernier lien avec la francophonie serait vouée à une anglicisation rapide. Or, malgré ce qu'on tente de nous inculquer, le véritable désir des Québécois est de parler une langue qui se rapproche le plus possible du français standard. Quand ils achètent des dictionnaires, les Québécois se prononcent massivement pour le français standard. Il suffit de rappeler le succès des dictionnaires made in France (Petit Robert) et l'échec commercial des dictionnaires made in Quebec (Dictionnaire québécois d'aujourd'hui).
La voie de l'avenir
Depuis plus de 40 ans, nous cultivons notre différence. À l'heure de la mondialisation et d'Internet, ce n'est plus le temps de s'isoler. Il n'est même plus possible de le faire. De même que le français est exposé à l'anglais, le français québécois l'est au français de France. Où est la pire menace ? Faut-il s'employer à creuser le fossé linguistique qui nous sépare des autres francophones ou bien essayer de le réduire ? Faut-il dresser de nouvelles barrières entre les Québécois et le reste de la francophonie ? La dynamique contemporaine, nos propres intérêts montrent que nous devons lever les barrières existantes, créer un véritable marché commun linguistique et culturel. Notre marché est très petit. Il est devenu trop exigu pour nos créateurs. Or, il a deux prolongements possibles : le marché francophone international et le marché anglophone mondial. Actuellement, nos créateurs sont handicapés sur le marché francophone à cause des particularités de notre langue et de notre méconnaissance de nombreux termes utilisés partout ailleurs dans la francophonie. La tentation est grande de passer directement sur le marché anglophone.
Il faut donner un coup de barre, envoyer un signal clair aux Québécois et aux autres francophones. Faire en sorte que nos enfants et nos petits-enfants puissent communiquer en français, sur un pied d'égalité, sans complexes, avec les mêmes générations d'Européens et d'Africains francophones. Il n'est pas nécessaire d'abandonner notre patrimoine linguistique québécois, mais il faut réaffirmer que la langue du Québec est bien le français, tout le français. Cette langue a une norme, le français standard, qui se forge non pas d'une façon mystérieuse et impérialiste dans quelques salons parisiens, mais se constitue dans la bouche et sous la plume de toute l'élite francophone, peu importe la race, la religion, le lieu d'origine ou de résidence, Paris étant le carrefour par où passent la plupart de ces influences, ce qui n'a rien de scandaleux, vu son poids démographique, économique, politique et culturel. C'est une chance pour la francophonie de compter en son sein une ville de rang mondial, comme c'est une chance pour le Québec d'avoir Montréal, seconde ville francophone au monde.
Cette norme est bien décrite. Elle n'appartient à personne. Tous ceux qui le veulent peuvent y adhérer sans avoir en demander l'autorisation de personne. Elle crée sans cesse une foule de nouveaux termes, emprunte à tous les vents et admet la variation linguistique, pourvu que l'intercompréhension soit sauve. Elle permet de communiquer avec 11 fois plus de monde - pour s'en tenir à la seule francophonie européenne - , que nous ne pourrions le faire avec une norme spécifiquement québécoise. C'est pourquoi nous devrions nous approprier l'intégralité du patrimoine linguistique français ; nous fixer des objectifs précis en matière de prononciation, d'accent, de morphosyntaxe, de vocabulaire et de phraséologie ; redonner sa place au patrimoine littéraire français ; mieux former nos enseignants en général et nos professeurs de français en particulier. Sinon, nous disparaîtrons dans l'océan anglophone. Dans l'indifférence générale...

»» Camille Laurin
Une biographie remarquable du docteur Camille Laurin
Gérald Leblanc
La Presse dimanche 7 décembre 2003
Professeur à l'Université Laval depuis sept ans, Jean-Claude Picard fut, durant une vingtaine d'années d'une vie antérieure, reporter et analyste de la vie politique québécoise, courriériste parlementaire comme on disait autrefois.
Il vient de publier un très long reportage de 500 pages sur un des plus célèbres acteurs de l'Assemblée nationale, le Dr Camille Laurin, le père de la Charte de la langue française, la Loi 101 pour le commun des mortels.
En devenant biographe, notre savant professeur estime en effet avoir renoué avec son vieux métier. "C'est un travail qui se rapproche du genre journalistique: la lecture des documents, les entrevues et l'écriture. Sauf que pour une biographie, c'est beaucoup plus long", dit le professeur Picard, qui a mis cinq ans à terminer ce récit, fouillé et fort bien écrit, englobant toutes les facettes du riche parcours de l'énigmatique Dr Laurin.
Comme il avait déjà vécu de près cette période de la montée du Parti québécois, le biographe a-t-il appris des choses qui avaient échappé au journaliste?
"Pour la vie politique proprement dite, peu de choses si ce n'est les tractations entre les divers acteurs ayant partagé la scène avec le Dr Laurin. Pour le reste, oui, notamment la période de l'avènement de la psychiatrie moderne au Québec et la vie intime de mon sujet, notamment son attachement à la foi catholique", répond le biographe.
"J'ai fait ma dernière entrevue avec M. Laurin, ajoute-t-il, en décembre 1998, quelques mois avant sa mort d'un cancer foudroyant. On était rendu à l'année l984 et j'ai dû compléter le reste de sa vie avec l'aide des témoins de sa famille et de son entourage politique, qui m'ont généreusement ouvert leurs archives et leurs souvenirs."
Le livre gravite bien sûr autour des deux pôles de la vie du Dr Laurin et de ses deux grandes réalisations: la réforme de la psychiatrie, à l'université et à l'hôpital, et l'adoption de la Loi 101. Il nous fait revivre, en détail et avec un suspense digne d'un polar, la conception de la Charte de la langue française, un haut fait de l'aventure politique de l'Assemblée nationale. "Je ne vous en demandais pas tant", a lancé René Lévesque, en constatant l'ampleur et la profondeur de la réforme proposée par son ministre alors qu'il ne lui avait demandé que des correctifs à la Loi 22, adoptée par les libéraux de Robert Bourassa en 1974.
On saisit alors mieux la ténacité et l'impassibilité, voire l'entêtement et une certaine coupure du milieu ambiant, de cet homme dont le calme et la douceur cachaient une étonnante force intérieure, que Picard a voulu évoquer dans le sous-titre de la biographie: "L'homme debout".
"C'est moi qui ai trouvé ce titre, à la toute fin, car tous les autres mis sur la table ne nous satisfaisaient pas. On m'avait dit que Laurin employait parfois cette expression d'"homme debout" et j'ai voulu l'appliquer autant à l'individu Laurin qu'à la collectivité québécoise qu'il a tant voulu libérer des entraves du passé", raconte l'auteur dans une récente entrevue téléphonique.
Un homme malheureux
Au-delà des faits et gestes de l'homme public, le biographe nous permet de pénétrer dans l'intimité de la vie privée de son sujet, le côté sombre d'un homme aussi malheureux dans la vie privée que comblé de succès en public. "Un paradoxe que personne n'a pu m'aider à comprendre", avoue l'auteur à propos de la gloire publique et du malheur privé de son sujet.
"Le printemps de tous les malheurs", c'est le titre du chapitre couvrant le terrible printemps 1980, alors que s'amorçait la campagne référendaire que le Dr Laurin devait diriger dans la région de Montréal.
Effectivement, il fut peu présent sur la scène référendaire. En moins de trois mois, il voit sa femme Rollande mettre fin au supplice d'une vie vécue dans la dépression- mourir "d'une absorption aiguë d'alcool combinée à des médicaments de type barbiturique ou antidépresseur", selon le Dr André Lauzon- et sa petite-fille de sept mois se pendre à travers les barreaux de sa couchette.
"On comprend alors pourquoi le docteur était absent de la scène référendaire, souligne le professeur Picard pour justifier l'ajout de ces éléments dans son livre. J'ai voulu présenter un portrait de l'homme global, ne rien cacher d'essentiel dans ce que j'avais appris."
On apprendra ainsi que plus tard, à l'âge de 60 ans, le Dr Laurin tombe follement amoureux, comme un adolescent, d'une jeune femme de 30 ans vivant dans le Grand Nord. Mais c'est avec Francine Castonguay, une ancienne patiente, qu'il passera les 20 dernières années de sa vie.
Peu avant sa mort, qu'il sait alors prochaine, il écrit une longue lettre à Francine, sa deuxième femme, qui lui a enfin apporté la paix et le bonheur familial, où il laisse libre cours à sa foi. "Malgré leur soif d'absolu et d'infini, les fils d'Adam ne peuvent y arriver. Alors que maintenant, j'ai la joie de penser que je serai bientôt en contact direct avec le Père, le Fils et l'Esprit et qu'au-delà de la foi, j'aurai la réponse à mes questions et baignerai dans la joie éternelle de la Lumière, de la Vérité et de l'Amour", écrit-il à celle avec qui il partagera le pain de l'eucharistie au dernier jour de sa vie.
De son paradis, le Dr Laurin doit être bien fier de la biographie que vient de lui consacrer un journaliste-professeur qui l'aimait bien. "Je n'ai pas écrit ce livre pour glorifier le Dr Laurin mais il est évident que j'admirais cet homme, sans cela je n'aurais pas passé cinq ans à fouiller les moindres recoins de sa vie", dit Jean-Claude Picard.
Jean Lacouture, l'éminent journaliste-biographe, disait lui-même: "Pas question de cohabiter pendant plusieurs mois avec un personnage avec lequel je n'ai pas d'atomes crochus."
L'autre psychiatre du PQ
On dit souvent "au bon endroit, au bon moment" pour signifier que le temps opportun a favorisé l'essor de tel ou tel mortel. Pour Denis Lazure, ce fut plutôt le contraire. Malgré une brillante carrière, autant en psychiatrie qu'en politique, il s'est toujours retrouvé dans l'ombre de quelqu'un d'autre. Ses souvenirs, publiés l'an dernier chez Boréal, ont été éclipsés par ceux d'un autre docteur, plus flamboyant et plus bagarreur, Augustin Roy. Plus profondément encore, le Dr Lazure a toujours cheminé avec, ou plutôt derrière, Camille Laurin, son aîné de trois ans, avec qui il partageait les passions de la psychiatrie et de la souveraineté du Québec. Chevalier sans peur et sans reproche de l'indépendance et de la social-démocratie, l'autre psychiatre du PQ figurait en première ligne des orthodoxes qui se sont opposés au virage du beau risque fédéraliste de René Lévesque et continue toujours de militer pour les handicapés et les enfants de Duplessis. Une autre vie bien remplie et un autre regard engagé sur la seconde moitié du XXe siècle au pays du Québec.
**** CAMILLE LAURIN, L'HOMME DEBOUT Jean-Claude Picard
Boréal, 557 pages
*** MÉDECIN ET CITOYEN- SOUVENIRS Denis Lazure
Boréal, 402 pages
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
Paul Martin, le Canadien
Patrice Boileau
patriceboileau@videotron.ca
TRIBUNE LIBRE Le 8 décembre 2003
C'est ce que le député de Lasalle-Émard a tenu à préciser, la semaine dernière, aux médias à ses trousses. Cela ne surprendra personne. Il est tout à fait naturel de privilégier le groupe majoritaire d'un pays et de placer au second rang, avec tout ce que cela comporte comme conséquences, celui au poids démographique moindre. Il serait même anti-démocratique de favoriser la minorité. Ainsi s'exerce une saine démocratie depuis l'histoire des peuples.
Les Québécois ne doivent donc pas s'attendre à voir leur situation financière précaire améliorée par l'envoi de plus d'argent d'Ottawa. Le premier ministre désigné, Paul Martin, sait très bien que l'établissement d'un nouvel équilibre fiscal pourrait aider un éventuel gouvernement souverainiste à Québec. Heureux, le peuple québécois pourrait alors appuyer davantage l'idée indépendantiste. Ce n'est pas un hasard d'ailleurs de voir l'employé de Bay Street désirer envoyer actuellement les subsides fédéraux directement aux villes. Cette tentation a soulevé l'ire de nombreux premiers ministres du Canada anglais. Ce n'est pas la première fois que la différence québécoise oblige le gouvernement canadien à empoisonner le reste de la fédération afin de mieux la museler... Il n'y a qu'à penser à la loi sur les langues officielles.
Le développement de l'Ontario sera néanmoins la priorité de Paul Martin. Les onze millions qu'il a engrangés pour financer sa campagne à la chefferie libérale proviennent essentiellement de cet endroit. Les invitations au chalet des Irving et les déplacements en avion privé d'amis, alors qu'il était ministre des Finances, ne sont pas gratuits. Faudra s'attendre à observer une véritable valse des ascenseurs dans les prochains mois entre la Ville Reine et Ottawa. Surtout que les gens d'affaires de Toronto craignent pour la rentabilité de leur investissement à cause d'un réseau électrique ontarien en lambeaux. Paul Martin ne se gênera pas pour délier les cordons de la bourse afin d'octroyer les milliards nécessaires à son rétablissement. Rappelons qu'environ 60 milliards furent envoyés en Alberta pour aider au démarrage de l'industrie pétrolière il y a quarante ans environ. Hydro-Québec là-dedans? Je vous laisse deviner... Un gouvernement sert naturellement les intérêts de la majorité, faut-il le répéter?
Pourquoi alors un tel engouement pour l'homme de la part des Québécois, à la lumière des derniers sondages? Il résulte probablement du désir profond de se débarrasser de Jean Chrétien! Parce que cette même enquête de la maison SOM révélait simultanément que l'option souverainiste pulvérisait la barre des 46%! Comment appuyer Paul Martin à plus de 50% au Québec et en même temps vouloir quitter la fédération canadienne avec presque le même pourcentage! Il y a vraiment un fort sentiment de ressac envers Jean Chrétien! Normal, avec tout ce qu'il a fait pour affaiblir sa famille... Paul Martin sera un meilleur porte-parole canadien pour discuter avec celui qui représentera l'éventuel pays du Québec. D'où l'envie de certains Québécois de s'en assurer en votant pour lui. Rassurez-les: l'Ontario, les maritimes et le West Island montréalais vont s'en charger!
Et le Bloc québécois là-dedans? Il a peu à craindre: les francophones l'appuieront majoritairement. L'étoile de Paul Martin, très scintillante actuellement, ne peut qu'aller en palissant dans les prochains mois. L'artisan du déséquilibre fiscal, le responsable du sous-financement de notre réseau de la santé, l'instigateur des maux de tête budgétaires du Québec ne fera pas le plein d'appuis au Québec français. Pourquoi porter à bout de bras celui qui est d'abord au service de la majorité anglophone du Canada, principalement celle qui loge en Ontario? Nous ne sommes pas les seuls à le penser: les provinces de l'ouest en sont également persuadées depuis longtemps.
Un vote majoritaire pour le Bloc québécois signifie le refus d'appuyer les intérêts de l'Ontario. Le Parti québécois doit se pencher sur le potentiel mobilisateur qu'offre la venue prochaine de l'élection fédérale pour annoncer le sens qu'il compte donner à celle qui le touchera vers 2007. Une réponse positive pour le Bloc pourrait servir de tonus pour décider de tenir une élection référendaire au Québec! Seule l'obtention du titre de majorité est garante d'un développement optimal des francophones du Québec. Il est important, dans les prochaines semaines, d'insister fortement sur l'importance que recèle cet atout naturel dont jouissent les autres sociétés. Cette sensibilisation ne peut que se traduire par l'augmentation du pourcentage d'appuis à la solution souverainiste. C'est sur ce clou qu'il faut taper d'ici l'élection fédérale et non sur une campagne anti-Martin trop négative. Monsieur Martin ne commet pas un crime lorsqu'il se dit Canadien: il compte tout simplement faire pour les siens ce que les souverainistes espèrent pour les leurs.

TRIBUNE LIBRE
L'art de gouverner la cité
Simon Girard
quebeclibre67@hotmail.com
TRIBUNE LIBRE Le 8 décembre 2003
Les récentes promesses non tenues du gouvernement Charest et le geste idiot et puéril d'un député libéral à l'Assemblée nationale, qui s’est soudainement pris pour le meilleur ami de l’homme, n'aideront pas à améliorer l'image des politiciens et de la politique, déjà pas très reluisante auprès des cyniques et désabusés de la chose publique. Cependant, il ne faudrait pas prendre prétexte de cela pour ne pas s'intéresser à la politique. Au-delà des mensonges et des clowneries des élus, la politique est un phénomène auquel il faut porter le plus grand intérêt car il concerne toute la société et pas seulement une partie.
On peut se demander combien de gens ne s'intéressent pas à la politique à cause d'événements comme ceux mentionnés plus haut, ou parce que les gens se sentent impuissants devant les grosses machines électorales contrôlées par la mafia ou le monde des affaires d’ici ou d’ailleurs (la même chose, dans le fond; les gens d'affaires sont une mafia légale). On peut aussi se demander pourquoi ils ne se sentent pas concernés par les enjeux et décisions qui les concernent pourtant. Car la chose publique concerne tout le monde, même ceux qui annulent leur vote lors des élections ou qui votent pour le candidat le moins pire. On peut dire de ces deux catégories de citoyens qu'ils n'ont pas une conscience politique très développée. Ils votent parce que c'est leur devoir de citoyen mais il ne faut pas voter juste pour voter. Personnellement, je vote pour affirmer et défendre mes convictions profondes sans m'attarder sur le candidat ou son programme. Le candidat libéral aura beau avoir le meilleur programme pour mon comté que celui du PQ, il n'aura pas mon vote car il défend un pays qui n'est pas le mien et refuse l'indépendance de mon pays légitime. Il faut voter mais il faut le faire avec intelligence, logique et rationalité et être fidèle à ses convictions.
Je pense aux électeurs péquistes ou bloquistes et qui ont dû changer leur vote à cause des fusions forcées. On ne peut pas dire qu'ils ont fait preuve d'intelligence politique et de sens de la stratégie. Sans doute considéraient-ils que leur petite ville de banlieue était plus importante que le pays du Québec qu'ils veulent bâtir. Ou encore les gauchistes qui se disent pour l'indépendance et qui appuient un parti, l'Union des forces progressistes, pour qui l'indépendance n'est pas la priorité no. 1. Je suis bien d'accord avec les objectifs de l'UFP mais il faut faire l'indépendance pour changer la société québécoise et non pas se contenter de changements esthétiques dans une fédération qui nie notre existence nationale. Le Parti québécois n'est pas parfait mais qui, de l'UFP ou du PQ, est le mieux placé pour prendre le pouvoir et faire l'indépendance? C'est une question d'intelligence mais aussi de stratégie politique.
Pour revenir à la politique elle-même, il ne faudrait pas commettre l'erreur de la réduire aux partis, aux programmes, aux promesses non tenues des politiciens, au cirque parlementaire d'inspiration britannique, aux campagnes électorales ou aux courses à la chefferie à coups de millions et de publicité. Ce sont souvent les arguments invoqués par ceux qui, souvent en pleine TV, disent ne pas s'intéresser à la politique. J'ignore d'où vient cette tendance réductionniste mais je crois que la politique est bien plus que simplement quelques carriéristes qui n'ont pas toujours l'intérêt public comme motivation. C'est "l'art de gouverner la cité", selon l'étymologie grecque du mot "politique". Et tout ce qui concerne la gestion publique, que ce soit celle des hôpitaux, celle des finances de l'État, soit la défense du territoire, la pauvreté, le logement social, tout cela relève du politique. Il y a aussi cette tendance à dépolitiser tout ce qui fait partie des affaires publiques, autre signe que la conscience politique manque chez certains.
À la lumière de tout cela, pouvons-nous dire que la politique ne nous intéresse pas? Et parce que ça concerne tout le monde, nous n'avons pas le choix de nous y intéresser sinon, c’est la politique qui va s’intéresser à nous, selon le vieux dicton; la politique n'est pas exclusive aux petits politiciens ou aux gens d'affaires qui se servent de la politique pour défendre leurs intérêts avant ceux de leurs électeurs. Et le développement de la conscience politique n'est pas une affaire d'éducation ou de rang social non plus; les BS, les jeunes, les enseignants, les médecins, les travailleurs de rue, bref, tout le monde doit développer sa conscience politique pour mieux gérer le monde, le comprendre et l'améliorer.
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COMMUNIQUÉS Le 3 décembre 2003