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La trahison des « nobles »
Au prochain congrès, il va bien falloir que quelqu'un se lève. Ou alors, il faut créer un autre parti.
André Vincent
TRIBUNE LIBRE samedi 16 août 2003
Ça va pas fort! Le Québec s'effiloche, en petits morceaux de province. Comme les autres. Depuis les années '60, jamais nous n'avons vécu une telle confusion, un tel délabrement moral, un tel désoeuvrement collectif. Nos intellectuels s'enlisent inclusivement et exclusivement, nos artistes s'engraissent de Plume pudding au chocolat (fourni par la company), nos politiciens politicaillent loin du bon peuple, qui s'en fout de toutes façons sauf, évidemment, s'il pleut un peu trop fort dans la région... si la vache du voisin devient folle... ou si, au menu de la démocratie à la carte, personne n'a pensé à inscrire son bon droit d'aller magasiner. Méchant portrait!
L'état moral du Québec est à la baisse parce qu'il n'y a pas d'État, et parce qu'il n'y en a jamais eu. Ce qui existe, c'est la Province de Québec, rien de plus. On ne se prend pas pour un État lorsqu'on n'en a ni les moyens ni les pouvoirs, et on ne fait pas semblant d'être souverain quand on est dépendant. Le terme « Assemblée Nationale » est un leurre et à force de se prendre pour ce que l'on n'est pas, un bon jour, le vernis craque et la réalité nous montre du doigt le Parlement rouge.
Il n'y a donc pas plus d'État québécois qu'il n'y a d'État albertain ou ontarien, mais il existe un État canadien pour sûr. Et on a bien vu et entendu jusqu'où il était prêt à aller pour se défendre, et pour nous réduire à notre province provinciale. Depuis '95, on y a goûté au vrai pouvoir et au fric de l'autre; on en a même mangé toute une, pataf dans' face! sans riposter ou alors, comme le sous-fifre qui déchire sa chemise dans l'dos du boss.
Le PQ est largement responsable de cette confusion, lui qui s'est payé des mots et un beau programme qu'il savait ne pouvoir réaliser qu'à travers une révolution politique, qu'il n'a pas osé nommer, ni dire quels en étaient le prix et les avantages. Pire, il a entretenu l'illusion que « tout le monde il est beau - tout le monde il est gentil », et qu'une fois un oui référendaire acquis, nos ennemis d'hier soir allaient accepter de négocier demain matin, avec des toasts pis du café.
Les nobles du PQ sont passés maîtres dans l'art de gonfler des balounnes, mais aussi de souffler le chaud et le froid, pendant ou entre les congrès, c'est selon; de faire miroiter le pays si nécessaire mais pas nécessairement le pays; d'enlever et de remettre le trait-d'union selon la conjoncture ou les conditions gagnantes; de parler de souveraineté et de confédéralité en même temps, d'État du Québec et de bon gouvernement provincial; et surtout de la petite fleur à Morin qui, un jour, on sait pas quand ni comment, deviendra grande toute seule de par la profondeur de pensée de ses dirigeants. Félicitations pour vot' beau programme!
Mais en attendant, la réalité est que nous n'avons rien d'un État, mais tout d'une province ordinaire et d'un peuple confus à qui personne ne dit l'heure juste. Il n'est pas exagéré d'affirmer que le PQ a failli à la tâche; nous n'avons pas élu ces gens-là plusieurs fois pour gérer une province, mais pour réaliser la souveraineté du Québec. Comment peut-on aujourd'hui demander à tout un peuple de continuer à s'impliquer et se battre pour son indépendance politique alors que ce parti, qui avait comme premier objectif et devoir de tout mettre en oeuvre pour la réaliser, a perdu toute crédibilité aux yeux même de ses meilleurs militants? Comme dit mon dépanneur ex-péquiste: «La confiance, c'est comme les allumettes: ça sert une fois!»
À tel point qu'ici aussi, on pourrait utiliser le terme «trahison des nobles» pour décrire l'attitude des élus d'un parti qui, souvent, ont choisi la carrière plus que la cause, et pris leur vessie pour des lanternes. Qu'on ne se demande pas pourquoi le peuple est désabusé, dépolitisé, mais comment il en est arriver là et qui l'y a mené. On ne joue pas avec les rêves d'un peuple sans avoir la force et le courage de les soutenir à bout de bras, et de sonner la charge au moment opportun. Seul Jacques Parizeau est allé au bout de ses forces et convictions indépendantistes et, à mon avis, cet homme avait cette volonté farouche de gagner... Il la voulait — la victoire — peu importe les moyens et le prix.
Il y a bien sûr d'autres facteurs qui peuvent expliquer le désoeuvrement actuel, mais il est possible que l'un de ces facteurs, et non le moindre, soit le fait que plusieurs militants souverainistes se soient sentis utilisés tels des ballons que l'on souffle lors d'un congrès ou d'une campagne de financement, et que l'on dessouffle au gré des fantaisies stratégiques du capitaine. On appelle ça «rire du monde», et vient un moment où plus personne ne la trouve drôle. Nous en sommes là.
Au prochain congrès, il va bien falloir que quelqu'un se lève. Ou alors, il faut créer un autre parti.
Avec des indépendantistes dedans.
André Vincent
lepapou@cam.org

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Manque de logements en Israël - Un prétexte aux implantations
Le Monde - LE DEVOIR samedi 16 et dimanche 17 août 2003
Goush Katif - Une femme parle dehors au téléphone, protégée du soleil par une pièce de tissu trouée. Ses enfants jouent à l'intérieur. Autour, dans les maisons voisines, toutes construites à l'identique, il n'y a pas âme qui vive. Une trentaine sont vides: leurs habitants sont partis ou jamais arrivés. Les portes ouvertes claquent à tous les vents.
L'inconnue habite Gadid, une colonie de Goush Katif, dans le sud de la bande de Gaza. L'implantation, créée en 1982, compte quelque 200 habitants. Plusieurs familles sont parties depuis le début de l'intifada, mais discrètement, sans effectuer officiellement leur changement d'adresse. Il ne faut pas que ça se sache : cela pourrait donner des arguments à ceux qui, comme La Paix maintenant, militent pour l'évacuation des colonies.
L'organisation de gauche israélienne dénonce la politique du gouvernement, comme cet appel d'offres, publié il y a une quinzaine de jours, pour la construction de 22 nouvelles maisons à Neve Dekalim, une implantation qui jouxte celle de Gadid. À ceux qui ont souligné que cela constituait une infraction aux engagements d'Israël pris dans la «feuille de route», le nouveau plan de paix, un responsable israélien a précisé que c'était bien peu de chose comparé aux manquements des Palestiniens, qui «ne respectent même pas la première ligne de la "feuille de route", qui appelle au démantèlement de l'infrastructure terroriste».
Nouveau programme
Pour justifier ce nouveau programme de constructions, les officiels invoquent la croissance naturelle de la population. Quelque 7000 Israéliens habitent dans les colonies de la bande de Gaza. «Il y a une crise réelle du logement», précise Eran Sternberg. Le porte-parole des colons de Gaza ajoute aussitôt : «Que veulent-ils que l'on fasse ? Que l'on commence à pratiquer l'avortement de masse ?»
Or, à Neve Dekalim, qui compte plus de 2000 personnes, comme dans presque toutes les autres colonies de Goush Katif, il y a de nombreuses demeures inhabitées. À Atzmona, encore plus au sud, certains logements n'ont jamais été terminés. Il faut dire que ces derniers se situent dans une zone exposée aux tirs palestiniens du camp de réfugiés de Tell as-Sultan, à l'extrême sud de la bande de Gaza. Pourtant, à l'entrée de la colonie, des ouvriers roumains mettent la dernière main à la construction d'une école.
Pour Dror Etkes, de La Paix maintenant, les choses sont claires : «L'objectif du gouvernement n'est pas de pourvoir aux besoins en logements, qui sont inexistants, mais de faire capoter le processus de paix.» Son analyse est tout aussi critique sur le démantèlement des postes avancés, dits «illégaux» en Cisjordanie. Depuis les promesses d'Ariel Sharon faites au sommet d'Akaba, début juin, l'armée a évacué treize postes avancés, mais douze autres ont été créés ailleurs.

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Une Allemande et une Anglaise en Nouvelle-France
Louis Cornellier
LE DEVOIR samedi 16 et dimanche 17 août 2003
Titre VO : L'Allemande
Description : La scandaleuse histoire d'une fille du Roi, 1657-1722 - Rémi Tougas - Septentrion - Sillery, 2003, 168 pages
Passionné de Nouvelle-France et de généalogie, l'ingénieur Rémi Tougas souhaite essentiellement, par ses ouvrages, faire partager aux lecteurs d'aujourd'hui «la vie quotidienne des habitants de Montréal» à l'époque de la colonisation. Déjà auteur, en 2001, d'un Marie Brazeau, femme en Nouvelle-France qui avait reçu le prix Septentrion de la Fédération québécoise des sociétés de généalogie, il récidive, cette fois-ci, avec L'Allemande, sous-titré La scandaleuse histoire d'une fille du Roi, 1657-1722.
Curiosité de notre petite histoire, il y aurait donc eu, parmi les 800 filles du Roi débarquées en Nouvelle-France entre 1663 et 1673, une jeune Allemande de 16 ans originaire de Hambourg. Son nom ? Impossible de l'identifier avec précision, mais Tougas opte finalement pour Anne-Marie Fanesèque. «Arrivée en Nouvelle-France dans des circonstances mystérieuses, écrit-il, l'Allemande de Hambourg, seule de sa nation au Canada à la fin du XVIIe siècle, ne peut compter que sur elle-même pour vivre sa vie dans un environnement rude et primitif.» Son parcours, d'ailleurs, ne sera pas de tout repos.
Accueillie à Montréal, en 1673, par Marguerite Bourgeoys qui lui déniche tout de suite un bon parti, l'Allemande se marie alors avec le pelletier et fourreur de 34 ans Hubert Le Roux, qui lui fera trois enfants avant de mourir en 1681. Remariée dès l'année suivante, avec Gabriel Cardinal, un gaillard plutôt délinquant, Anne-Marie verra rapidement sa vie basculer.
Cabaretière improvisée qui s'adonne au commerce clandestin de l'eau-de-vie afin «d'arrondir les fins de mois», l'Allemande, souvent abandonnée par son mari parti en expédition commerciale dans les pays d'en haut, glisse rapidement, en compagnie de sa fille Anne Charlotte, vers une vie de débauche et de prostitution qui lui occasionnera de nombreux démêlés avec la justice (et avec mon ancêtre, le huissier et sergent royal Pierre Cornellier dit Grandchamp). Plusieurs fois emprisonnée et condamnée à des amendes, séparée de Cardinal en 1692, elle finira tristement et pauvrement sa vie avant d'être enterrée, dans l'anonymat, en 1722. «Quel destin tragique, conclut Tougas, que celui de cette fille du Roi qui vient sans doute au Canada pour fuir une vie difficile dans son pays d'origine ! Malgré tout, plusieurs centaines de Canadiens et d'Américains lui doivent aujourd'hui la vie. C'est ainsi que se bâtit une population.»
Enrichi de considérations sur le quotidien des habitants de Ville-Marie (en 1688, le lieu compte environ 130 maisons et 800 habitants), sur la guerre contre les Iroquois déclenchée en 1684 et sur la Grande Paix de Montréal de 1701, ce récit généalogique, qui s'appuie sur les «riches archives notariales, judiciaires et religieuses de la Nouvelle-France conservées aux Archives nationales du Québec» et sur une pertinente bibliographie, se lit plutôt agréablement et, surtout, nous fait découvrir une étrangère qui fait pourtant pleinement partie de la famille. Tricotés serré, les Québécois ? Avec un peu d'étoffe allemande, en tout cas.
Une Anglaise en Nouvelle-France
D'abord publié aux États-Unis, en 1798, sous le titre A Narrative of the Captivity of Mrs. Johnson, ce Récit d'une captive en Nouvelle-France, 1754-1760 de Susanna Johnson, que nous offre Louis Tardivel en traduction française, appartient lui aussi aux curiosités de notre histoire.
La Conquête de 1760, on le sait, fut précédée, surtout à partir de 1754, d'une série de raids et d'escarmouches qui ont vu s'affronter les Français du Canada, appuyés par leurs alliés indiens, et les Anglo-Américains de la Nouvelle-Angleterre : «Guerre de Sept ans pour les Européens, guerre de la Conquête pour les Québécois, French and Indian War pour les Anglo-Américains. C'est toujours la même guerre ! Et une guerre, quel que soit son nom, c'est toujours l'horreur», écrit Tardivel. Susanna Johnson et sa famille les ont vécues, cette guerre et cette horreur, aux premières loges.
Sauvagement attaqués, à l'aube du 30 août 1754, dans leur maison de Charlestown au New Hampshire, par des guerriers abénakis alliés des Français, les Johnson (Susanna et son mari, de même que leurs trois enfants âgés de six, quatre et deux ans, la soeur de Susanna et quelques amis) seront brutalement traînés jusqu'en Nouvelle-France dans des conditions de détention abominables.
Séparés les uns des autres et adoptés, de force, par leurs «maîtres» abénakis du village de Saint-François, les membres de la famille seront parfois vendus, ensuite, à des familles françaises de Québec ou de Montréal. Le père et la mère, bien sûr, feront des pieds et des mains pour réunir la famille et la sortir de ce pétrin, mais, pendant les trois années qui suivront, ils seront réduits, au pire, à supporter leur condition d'esclaves ou, au mieux, à être traités comme de vulgaires prisonniers de guerre par les autorités franco-canadiennes. Après de multiples et douloureuses péripéties, leur cauchemar prendra fin en 1757 quand ils seront enfin réunis, et libres, à l'endroit même où le drame a commencé.
Récit d'aventures linéaire et simpliste sans valeur littéraire, l'histoire racontée par Susanna Johnson possède toutefois une indéniable valeur de témoignage. Plongée, avec sa famille, et dans un contexte guerrier, au coeur d'une culture qui lui est tout à fait étrangère, la captive, qui écrit 40 ans après les événements, concède néanmoins à ses bourreaux abénakis ce qu'elle refuse aux autorités franco-canadiennes, c'est-à-dire un peu d'humanité : «Enfin, en toute justice envers les Indiens, je dois dire qu'ils ne m'ont jamais traitée avec une cruauté gratuite. [...] Comme on les qualifie, avec justesse, d'enfants de la nature, les personnes instruites doivent mettre de côté le préjugé qui les porte à juger sévèrement ces êtres frustres. De combattants dits civilisés, peut-on penser qu'ils soient prêts à partager la dernière bouchée alors qu'ils font face à la famine ? N'ont-ils jamais adopté un ennemi, l'élevant au rang de fraternité ? Je doute que, si j'étais tombée aux mains des miliciens français, ils se soient autant occupés de moi pour sauvegarder ma vie... dans des circonstances semblables.»
Les retrouvailles familiales de 1757-1758 seront assez particulières. Le mari mourra dès 1758 dans une bataille opposant les armées anglaises aux armées françaises, un des enfants, adopté par les Abénakis, revient totalement acculturé, une autre ne parle plus que le français et un des frères indiens de la dame croisera sa route, une fois fait prisonnier par les Anglais. Le destin de la famille Johnson, d'ailleurs, aurait pu être tout autre puisque, comme le précise Tardivel, «nombreux sont les captifs qui se sont fondus dans la population canadienne ou dans les communautés amérindiennes».
«À l'automne de 1759, ajoute-t-il, sonna l'heure de la vengeance pour les Américains... » On connaît la suite.
louiscornellier@parroinfo.net
L'Allemande
La scandaleuse histoire d'une fille du Roi, 1657-1722 - Rémi Tougas - Septentrion - Sillery, 2003, 168 pages
Récit d'une captive en Nouvelle-France, 1754-1760
Susanna Johnson
Traduit et annoté par Louis Tardivel - Septentrion - Sillery, 2003, 112 pages