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Quel est le plan de match?

Jean-Robert Sansfaçon
LE DEVOIR mardi 19 août 2003

Éditorial - Le premier ministre du Québec, M. Jean Charest, a profité de la rencontre annuelle de la Commission jeunesse de son parti pour réitérer sa ferme intention de «réinventer le Québec». Un vaste chantier qui doit inclure une révision de tous les programmes et conduire à une réduction du fardeau fiscal. Entre-temps, il semble cependant évident que des hausses de tarifs qui toucheront bien des gens seront au programme. Entre baisses d'impôts et hausses de tarifs, quel est votre choix, Monsieur le premier ministre?

Au fur et à mesure que passent les mois, les Québécois se rendent compte que le gouvernement libéral nouvellement élu est déterminé à provoquer des réformes importantes à tous les échelons de l'appareil d'État. L'avenir nous dira si la résistance qui ne manquera pas de surgir au détour de chaque réforme l'empêchera d'agir ou non mais, en attendant, les déclarations se succèdent à bon rythme depuis le printemps, sans qu'on sache toujours s'il s'agit de ballons politiques ou de projets réels.

Que ce soit à l'égard des garderies, des soins de santé, des services éducatifs, le mot d'ordre est le même : revoir les processus, à la fois pour faire plus de place à l'initiative privée, mais aussi, semble-t-il, pour remplacer l'argent des impôts généraux par celui d'une contribution financière accrue des citoyens.

La semaine dernière, c'était au tour des deux ministres responsables de la famille, Claude Béchard et Carôle Théberge, de présenter des scénarios de financement des services de garde qui, tous, impliquent une augmentation de la contribution des parents.

Avec le temps, le tarif de 5 $ a pris valeur de symbole politique rattaché au gouvernement du Parti québécois. Et sans que personne ne l'ait décidé, sans débat public non plus, le Québec s'est offert un système public quasi universel et gratuit de service de garde. Les défenseurs ont raison de crier au scandale devant l'intervention intempestive du nouveau gouvernement, mais ce dernier n'a pas tort de vouloir appliquer sa propre philosophie, celle sur la base de laquelle il a été élu. La bataille sera dure, mais quelle qu'en soit l'issue, on ne parlera bientôt plus des «garderies à 5 $» ...

En matière d'assurance médicaments, le gouvernement précédent a été tenté par le scénario de l'universalité et de la gratuité, comme le revendiquaient plusieurs au sein du Parti québécois. C'est l'ampleur des coûts d'un tel régime à très court terme qui a vite eu raison du rêve. Le régime est donc contributif et les hausses ont été significatives depuis sa création. Les libéraux ne feront donc que suivre l'exemple, sans devoir réformer le système, pour l'instant du moins. Mais encore là, hausse il y aura, tous les ans ou presque. Puis, il y a Hydro-Québec qui vient de demander à la Régie de l'énergie de lui accorder deux augmentations de tarifs d'ici au printemps prochain.

Pour le moment, l'éducation est l'exception qui confirme la règle : le gouvernement a promis de maintenir la gratuité complète au collège et le gel des droits à l'université, du moins d'ici à la fin du premier mandat. Une promesse absurde compte tenu des besoins que le gouvernement ne comblera jamais.

En fin de semaine, le premier ministre a attribué à ses prédécesseurs l'obligation d'augmenter certains tarifs. Est-ce la seule raison qui explique ce qui paraît être, et devrait être, une stratégie budgétaire ? N'existe-t-il aucun plan d'ensemble, aucune politique fiscale cohérente à plus long terme derrière ces décisions annoncées à la pièce ?

En principe, rien ne s'oppose à ce qu'un gouvernement utilise la voie des augmentations de tarifs pour financer une partie de ses opérations. Le Québec est un des endroits en Amérique du Nord où les services publics sont le plus largement financés par les impôts des particuliers. Santé, éducation, garde des enfants, réseau routier sont quelques-uns seulement des services où l'État québécois est présent comme nulle part ailleurs. Voilà autant de secteurs où il y a place pour une tarification aux usagers plus énergique qui éviterait de soumettre le service public aux aléas de la conjoncture et des priorités budgétaires changeantes des gouvernements. De toute façon, rien n'est gratuit ! Et comme seulement 55 % des contribuables paient des impôts, il faut choisir entre comprimer les services, hausser les impôts de ceux qui en paient déjà beaucoup ou transférer une fraction de la croissance des coûts aux usagers.

L'ennui à l'heure actuelle, c'est d'apprendre les nouvelles goutte à goutte, sans connaître le plan d'intervention global du gouvernement. De deux choses l'une : ou bien un tel plan existe et nous sommes en droit de le connaître avant longtemps, ou il n'existe pas et voilà qui est inquiétant. Cela laisse supposer qu'une seule chose intéresse le gouvernement : tenir sa promesse de réduire les impôts généraux de cinq milliards en cinq ans. Osons souhaiter que le gouvernement Charest ait cette vision du voyage qu'il entend faire faire aux Québécois, et qu'il la fasse connaître sans attendre.

jrsansfacon@ledevoir.ca



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L’œuvre de Groulx est immense, colossale

Gilles Rhéaume
TRIBUNE LIBRE mardi 19 août 2003

Lionel GROULX, Correspondance 1894-1967, tome 3, édition critique par Giselle Huot, Juliette Lalonde-Rémillard et Pierre Trépanier, 2003, Fides, Montréal, 1045 pages.

Ce troisième tome de la correspondance de Groulx s’inscrit dans une démarche éditoriale de longue haleine qui mérite la plus haute considération tellement ces publications sont truffées de renseignements pertinents et porteurs qui éclairent hautement près d’un siècle d’histoire d’un peuple. L’œuvre de Groulx est immense, colossale ; elle commande le recours aux méthodes d’analyse les plus éprouvées ainsi qu’une largeur de vue sans laquelle la pénombre risquerait de ternir voire de disqualifier l’une des écritures parmi les plus denses, les plus signatives et les plus essentielles qui soient en Amérique française. Peu de personnes ont entretenu une correspondance aussi importante. Des milliers et des milliers de pièces comme autant de pierres d’un vaste édifice à reconstruire afin de mieux comprendre une réalité déjà séculaire.

Les responsables de cette édition critique ont relevé ce défi avec brio. Celles et ceux qui aiment l‘histoire raffoleront de cet ouvrage ; ils ne le liront pas ils le dévoreront. Non seulement le lectorat pourra se brancher directement, sans intermédiaire, sur la pensée de cet exceptionnel animateur de peuple que fut Lionel Groulx mais il pourra de surcroît faire l‘apprentissage des grands débats qui ont marqué le XXe siècle ainsi que des principaux acteurs de cette époque si efferverscente de notre histoire nationale. Il faut bien le dire, malgré ce que Wilfrid Laurier a bien pu dire, le XXe siècle aura été celui du Québec et non pas celui du Canada. Et ce Québec en puissance puis en devenir, cette québécitude qui semble si anodine en 2003, nous le devons en grande partie à l’auteur de cette correspondance.

Le sous-titre retenu par les responsables de cet ouvrage remarquable publié chez Fides est très évocateur du contenu qui attend celles et ceux qui se procureront le volume : L’intellectuel et l’historien novices 1909-1915. En effet, ce sont les dernières années de Groulx à Valleyfield qui constituent l’arrière-plan de cette correspondance aussi volumineuse que dense. C’est dans ce séminaire qu’il aura mis sur pied un groupe d’étudiants qui sera les prémisses de l’ACJC et dont la naissance et le parcours constitueront l’essentiel de son ouvrage Croisade d’adolescents… L’Association catholique de la jeunesse canadienne fournira, entre autres, les cadres du mouvement nationaliste tant à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et dans les autres sociétés nationales qu’à la Ligue des droits du français qui deviendra la Ligue d’Action canadienne-française puis la Ligue d’Action nationale.

Revenons vers 1910 dans le petit collège… Groulx prend de la place, ses disciples se font remarquer. Cet éclat ne peut naturellement pas plaire à tout le monde. Des conflitsde personnalités puis d‘idées font leur apparition dont l’envie n’est pas totalement exclue. Après Valleyfield il se rendra à Montréal pour y connaître une carrière brillante et sillonnée aussi de difficultés auxquelles il fera face et sur lesquelles il faudra revenir…

Valleyfield, c’est son diocèse, son pays, la terre des siens. Il a fait toutefois ses études classiques à Sainte-Thérèse et plusieurs de ses correspondants sont des anciens de cet Alma Mater. Qu’ils aient été professeurs ou confrères d’études, ses correspondants lui resteront longtemps fidèles ; plusieurs s’entremettront pour lui trouver une place plus convenable à ses talents. Groulx a connu, durant ses dernières années dans son diocèse, des rapports souvent tendus avec son évêque, ce dernier étant un partisan du Chef libéral Wilfrid Laurier tandis que Groulx et ses amis favoriseront plutôt Henri Bourassa qui fonde Le Devoir en 1910... Les lettres qu’il écrit réfèrent souvent à ces difficultés avec les autorités diocésaines. Il espère quitter Valleyfield et œuvrer ailleurs. Plusieurs de ses corespondants, dont certains ont étudié avec lui à Rome et à Fribourg, militent activement pour ce transfert vers une autre Église diocésaine.

Groulx a toujours voulu œuvrer dans l’enseignement, le monde de l’éducation est le sien. Il n’est donc pas surprenant que le tout nouveau Collège de Saint-Jean dans le diocèse qui porte le même nom et se situe sur la Rive-Sud du fleuve Saint-Laurent ait été perçu comme un des lieux possibles où il pourrait poursuivre sa carrière d’éducateur, ses recherches et ses travaux. Tous les rebondissements de ces projets sont relatés dans ses lettres. Les notules explicatives que l’on retrouve nombreuses nourriront intellectuellement le lecteur qui pourra, grâce aux données qu’il y trouvera, baigner dans l’atmosphère de cette époque et se familiariser avec les tenants et les aboutissants des enjeux qui n’ont pas manqué de jalonner toutes ces années. Les responsables de cette édition ont bien des mérites ; le Québec leur doit déjà beaucoup. Parmi les raisons de ce crédit, mentionnons la richesse de la documentation étudiée et utilisée. Les notices biographiques des différents correspondants de Groulx, par exemple, rendent davantage intelligibles les échanges qui sont colligés dans ce millier de pages…

C’est dans avec enthousiasme que nous recommandons la lecture attentive et renouvelée de cet ouvrage sans doute parmi les plus importants pour qui veut comprendre ce qui est advenu au Québec depuis le début du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Lionel Groulx est la figure de proue du renouveau nationaliste canadien-français devenant de plus en plus québécois. Adulé par les uns, diabolisé par les autres, celui que plusieurs qualifient d’historien national a laissé une œuvre monumentale qui ne peut qu’éblouir celui qui prend le temps de s’y pencher quelque peu. La publication de sa correspondance constitue donc une étape éditoriale importante qui ne peut que réjouir celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire du Canada-Français et du Québec. Nous ne pouvons que souhaiter que la suite des publications ne se fera pas trop attendre.



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L’histoire du diocèse de Trois-Rivières, de Jean Panneton

Gilles Rhéaume
TRIBUNE LIBRE mardi 19 août 2003

Jean PANNETON Le diocèse de Trois-Rivières 1852-2002, Éditions du Septentrion, 2003, 254 pages.

Se pencher sur les phénomènes religieux demeure l’une des meilleures voies pour saisir la réalité sociale. Les pionniers de la sociologie l’ont bien montré, eux et elles qui ont pris le temps de décortiquer plusieurs des aspects, des facettes de tout ce qui est relié aux pratiques, aux croyances, aux rites dans les sociétés. La connaissance de l’histoire de l’Église catholique au Canada-Français et au Québec devient un atout majeur pour quiconque veut comprendre le cheminement de l’Amérique française dans tous ses parcours et passerelles. Depuis les origines, les institutions catholiques font partie du paysage laurentien. Souvent, pour ne pas écrire le plus souvent voire tout le temps, le rôle de l’Église aura été déterminant dans la vie de ce peuple pour qui Rome, faut-il le rappeler, fut longtemps la seule véritable et authentique capitale… Voilà pourquoi les ouvrages consacrés à la relation du vécu des diocèses, des communautés religieuses et des paroisses, par exemple, importent tant aux yeux des chercheurs et des amateurs d’histoire. Chacun de ces ouvrages porte un regard original sur une réalité complexe et diversifiée et jette ainsi un nouvel éclairage sur une des pages de l’Histoire qui demeurerait autrement fort incomplète.

Plusieurs diocèses québécois ont déjà été l’objet d’études, de monographies et de publications diverses (ll faut signaler ici les récents ouvrages publiés à Rimouski et consacrés l’un à Mgr. Georges Courchesne, ce brillant intellectuel qui deviendra évêque de Rimouski et l’autre à l’histoire du diocèse lui-même). C’est au tour du diocèse de Trois-Rivières d’être sur la sellette, avec un ouvrage moderne et rafraîchissant écrit par quelqu’un qui a longuement fréquenté et digéré et les textes et les personnes de la Mauricie. Le résultat est frappant: un livre écrit dans une langue remarquablement construite, un livre qui se lit comme un véritable roman tant les propos que l’on y trouve sont agencés de sorte que leur lecture suit logiquement un rythme qui ne veut s’arrêter qu‘à la dernière page du volume et qui même rendu là en redemande encore.

L’idée de séparer les époques en s’appuyant sur le règne des huit évêques (autrefois on aurait écrit sans hésitation huit «pontifes») qui dirigèrent le diocèse s’est révélée très efficace car elle a ainsi posé des transitions toute naturelles entre les différentes époques. Il est toujours intéressant de lire sur les faits et gestes de ces chefs d’abord spirituels mais dotés par ailleurs d’une phénoménale influence sur les affaires dites profanes.

La figure de Monseigneur Laflèche, disciple et successeur encore plus articulé, mieux formé que Mgr. Ignace Bourget de Montréal qui fut le chef de file des ultramontains, demeure un des monuments historiques de ce diocèse qui a connu d’autres grandes figures quoique moins connues à l’extérieur de la région. Une exception cependant et elle est de taille. Mgr. Maurice Roy qui deviendra, après un bref passage sur le trône des Trois-Rivières, Primat de l’Église canadienne en devenant archevêque de Québec, est sans doute le plus illustre des évêques trifluviens.

L’ancien aumonier militaire déposa l’uniforme d’officier de l’armée canadienne pour revêtir les rochets, puis la mitre et finalement, la pourpre cardinalice. Ce qui n’enlève rien ni aux talents ni aux mérites des autres figures épicopales qui, sans être devenu membre du conclave qui a pour fonction principale de désigner le «successeur de Pierre» quand le siège romain est vacant, ont tout de même participer pleinement au développement de l’Église de Trois-Rivières. Ces «successeurs des apôtres», pour reprendre l’usage officiel, ont été des entrepreneurs, des fondateurs exceptionnels. Ce que nous découvrons sous la plume avisée, respecteuse et juste de l’auteur de ces pages. Chacun de ces évêque a marqué le diocèse et a ainsi initié, encouragé des projets et des plans d’action qui ont façonné cette Église, cette ville et cette région. Derrière chacune des institutions trifluviennes se trouve ou se cache l’œuvre directe ou indirecte de l’un ou l’autre de ces hauts dignitaires écclésiastiques. C’est toute l’organisation sociale de la capitale du cœur du Québec depuis 1852 jusqu’à nos jours qui est présentée en séquences dans ces pages où l’on assiste aux fondations multiples d’œuvres caritatives, d’éducation et de mise en valeur du patrimoine

L’ouvrage de Jean Panneton a aussi le mérite, puisqu’il couvre un siècle et demi d’histoire et qu’il s’étend jusqu’en 2002, de s’intéresser aux choses de ce temps. À cet égard, l’histoire du statut et de la place des laïcs dans l’Église dans ce diocèse se dessine dans des pages où le détail devient lumineux et signifiant. Il est possible de percevoir chez certains de ces prélats cette sensibilité aux nouveaux besoins découlant des changements sociaux et religieux.

La place de l’éducation, pour ne mentionner que ce grand secteur où l’Église de Trois-Rivières s’est grandement et longuement investie, tout comme elle le fit aussi en santé et en service social, est cardinale dans cette histoire si québécoise après avoir été longtemps canadienne-française. Les écoles tenues par les frères et les sœurs, les couvents, le collège puis l’université ne sont pas que des mots. Il en a fallu des énergies humaines, des ressources financières, du savoir-faire, de la détermination et de la patience pour arriver à combler les besoins en termes de services sociaux d’éducation d’une société qui s’industrialise et s’urbanise. Il y a eu, et il y a toujours en cette région, un souflle, un dynamisme, cela est perceptible à lecture de ce livre.

L’histoire du diocèse de Trois-Rivières de Jean Panneton est une belle histoire. Elle se lit merveilleusement bien et elle contient tous les éléments, toutes les clés et tous les indices qui permettent de poser le livre, une fois la lecture achevée, avec la satisfaction d’avoir appris beaucoup et ce, en mordant dans le plaisir que procure une bonne lecture.



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L'approche commune menacée

SRC mardi 19 août 2003

Le gouvernement Charest pourrait ne pas ratifier l'entente conclue en juin 2002 avec quatre communautés innues de la Côte nord et du Lac-Saint-Jean. C'est ce qui ressort d'une lettre transmise au premier ministre Jean Charest par le ministre responsable des Affaires autochtones, Benoît Pelletier.

Dans sa lettre, M. Pelletier recommande de retarder de trois mois la ratification de l'entente, pour la faire examiner par des juristes. Si les experts confirment les inquiétudes du gouvernement, celui-ci ne ratifiera pas l'accord de principe, écrit le ministre. M. Pelletier précise que l'entente soulève trois sujets d'inquiétude: la jurisprudence en matière d'autonomie gouvernementale, l'intégrité du territoire du Québec et d'éventuelles atteintes aux droits de l'Assemblée nationale.

Le 12 juin 2002, les négociateurs de Québec et d'Ottawa avaient conclu une entente de principe avec les communautés innues. L'entente, baptisée «approche commune», avait soulevé beaucoup d'inquiétude parmi la population blanche des territoires visés, au point que le premier ministre de l'époque, Bernard Landry, avait mandaté l'ancien ministre Guy Chevrette pour aller recueillir les doléances de la population. L'entente de juin 2002 avait été surnommée «l'approche commune», car elle était basée sur la négociation et la conciliation, plutôt que sur l'affrontement judiciaire devant les tribunaux.

Le 11 juin dernier, les libéraux avaient pourtant approuvé la poursuite des négociations avec les Innus, lors d'un vote unanime de l'Assemblée nationale sur cette question.



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Californie en folie

Philippe Bernier Arcand
L’auteur est candidat au DESS en Affaires publiques et représentation des intérêts à l’Université Laval et l’IEP de Bordeaux.

LA PRESSE, Le lundi 18 août 2003

Pourquoi ne pas vendre le poste de gouverneur de Californie sur eBay, se demandait Barry Gottlieb dans le Los Angeles Times. C’est à se demander si l’élection californienne du 7 octobre prochain ne ressemblera pas plus à un cirque qu’à une campagne électorale. Les candidats sont légion et n’ont pas le profil-type du politique : la star hollywoodienne Arnold Schwarzenegger, le pornographe libertaire Larry Flint, la starlette du X de 22 ans Mary Carey, la reine des panneaux d’affichage aux cheveux roses Angelyne et Gary Coleman, vedette de la série Diff’rent Strokes devenu gardien de stationnement. Sans compter l’informaticienne faisant campagne en g-string à son nom, le militant pro-cigarette et le militant pro-célibataire pour ne nommer que ceux-là. En tout, quelque 500 candidats se sont présenté dans le plus riche et le plus peuplé des 50 Etats américains.

Perte des repères

Quelles différences y a-t-il entre une personnalité politique et les autres personnalités médiatiques ? Difficile de faire la différence, ils participent aux même émissions et vont aux mêmes talk-show. Entre Richard Nixon qui est allé chez Johnny Carson, Bill Clinton qui a joué son solo de sax chez David Letterman et Arnold Schwarzenegger qui annonce sa candidature sur le talk-show de Jay Leno, où est la différence ?

Le phénomène n’existe pas uniquement aux Etats-Unis. On peut penser à Coluche candidat à l’élection présidentielle de France ou à la Cicciolina, porno star devenue députée du Parlement italien. De même qu’au Québec, à Jean-René Dufort qui a voulu être candidat à la course à la chefferie du Parti Libéral du Québec. Ce néo-populisme s’explique à la fois par le dégoût des citoyens contre la classe politique mais aussi par une confusion des genres.

La société du spectacle, chère à Debord, a donné naissance à la politique-spectacle qui utilise les mêmes mécanismes que le star system. Rien ne sert de jouer les moralisateurs ; tel est notre sort de citoyens soumis au phénomène de surmédiatisation. Il faut faire avec et les femmes et les hommes politiques n’ont pas le choix de s’y plier. Il est aujourd’hui devenu la norme de décloisonner la politique du show-business et de les entrecroiser. C’est pourquoi les politiques se retrouvent sur les plateaux d’émissions populaires entre des vedettes de la chanson et du petit écran. Il ne faut donc pas s’étonner de voir Jean Charest au Point J, Mario Dumont à La Fureur ou Bernard Landry à Star Académie.

Toutefois, on peut se demander si l’homme politique ne joue pas le jeu jusqu’au ridicule. En France, on pense à Michel Rocard qui s’est fait demander si «sucer c’est tromper» chez Ardisson sur France 2. De même que l’année dernière, lors de la campagne électorale française, Jean-Louis Borloo vantant l’UDF dans l’émission de Marc-Olivier Fogiel sur France 3 à côté de Rocco Siffredi qui décrivait abondamment ses prouesses sexuelles. Le passage des politiques à des émissions de variétés est devenu incontournable puisqu’une proportion importante de la population ne s’informe que par ce genre d’émission. Par contre, cette carnavalisation de la scène politique engendre la perte des repères en ce qui tient du spectacle et en ce qui tient du politique.

Schwarzie gouverneur de Californie ?

Ce ne serait pas improbable. Indépendant de fortune, marié à Maria Shriver, une nièce de John Fitzgerald Kennedy, il a mené campagne avec succès, en 2002, pour un programme de soutien scolaire. Il a aussi conseillé le président George Bush pour améliorer la forme physique des américains. L’actuel président George W. Bush a déclaré qu’il ferait un bon gouverneur. Son modèle est Ronald Reagan, autre acteur élu gouverneur de Californie en 1966.

Il utilise les mêmes techniques de marketing politique que la gent politique traditionnelle et en plus il a un accès immédiat et illimité aux médias. La machine politique Schwarzenegger n’a rien à envier à la «war room» de Bill Clinton ou aux «spin doctors» de Tony Blair. Alors, pourquoi pas un «Governator» ?



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Charest takes baby steps in 'Quiet Counter-Revolution'

DON MACPHERSON
The Gazette Tuesday, August 19, 2003

The young Quebec Liberals are right about one thing: The official June 24 holiday celebrations are controlled by their sovereignist adversaries.

But Premier Jean Charest was quick to reject their proposal, which they adopted at their annual meeting on the weekend, that the government take the Fête Nationale organization out of their hands.

For Charest, it would be trouble for nothing. There are no votes in it for the Liberals. The people who participate in the holiday activities seem happy with them as they are, and anybody who isn't probably votes Liberal already.

The young Liberals say the activities aren't inclusive enough. On the contrary, the former Catholic feast day for French-Canadians is the day the sovereignists try hardest to be inclusive, to show that we're all one big happy nation fitting neatly within the current boundaries of the province.

And for another thing, Charest is already facing enough fights without going out of his way to pick any unnecessary new ones.

There is the not-so-small matter of the next round of labour negotiations with unions representing civil servants, hospital workers, teachers and other government employees, whose collective agreements expired at the end of June. Their salaries and benefits account for more than half of the spending on government programs.

On top of that, Charest reiterated on the weekend his intention of taking the first steps in his "Quiet Counter-Revolution" in the fall by starting a review of programs leading to a reduction in the size and role of the government. Inevitably, the government will encounter resistance from the interest groups that benefit from the programs, including its employees.

And it appears to be getting more difficult for the Liberals to maintain a balanced budget while keeping the promises on which they were elected last April, including spending increases for health and education and tax cuts.

Upon taking office, they discovered a $4.3-billion shortfall in the budget for the current fiscal year that the former Parti Québécois administration tabled just before calling the election.

And only two months after the Liberals managed to plug that gap in a new budget, it already looks as though their own forecasts might have been too rosy.

The Liberal finance minister, Yves Séguin, based his June 12 budget on an economic growth rate of 2.5 per cent. This now looks optimistic compared with the latest forecasts from the private sector for an increase of two per cent or less in the growth domestic product.

The finance department estimates that this works out to a budget shortfall of $200 million since each percentage point of GDP is worth $400 million in revenue to the government. The impact will be softened, however, by a drop in interest rates that will lower the cost to the government of payments on its debt.

Already, a government elected on a promise to cut income taxes finds itself having to justify charging the taxpayers more for other items: Hydro-Québec rates, day-care fees and pharmacare premiums.

Charest reiterated on the weekend the Liberal commitment to reduce personal income taxes by $1 billion annually for five years, starting next year. The Liberals' objective is to raise Quebecers' standard of living by reducing their tax burden to the Canadian average in their current term in office.

"We will reduce the income taxes of all Quebec taxpayers," says the Liberal economic policy. "However, we will pay special attention to families with children as well as the middle class, who bear a very heavy tax burden."

But the increases in other charges mean that the government will be taking back with one hand at least some of what it gives with the other to those same taxpayers. What's more, some of its charges will take a bigger bite, proportionately speaking, out of the disposable income of taxpayers in lower brackets than in higher ones.

This breaks with Quebec's tradition of progressive taxation. In effect, the government would be raising less from income tax - a progressive source of revenue in that people pay according to their means - and more from regressive ones, which charge everybody the same regardless of their means.

dmacpher@thegazette.canwest.com



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Le lobby sioniste et la gauche : questions embarrassantes

Jeffrey Blankfort
Left Curve N° 27 (revue canadienne) 1er semestre 2003
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]

1991. Noam Chomsky vient de terminer une conférence à l'université de Berkeley sur le thème du conflit israélo-palestinien. Il répond aux questions de l'assistance. Un Américain d'origine arabe lui demande d'expliquer sa position sur l'influence du lobby israélien aux Etats-Unis.

Chomsky lui répond que la réputation de ce lobby est généralement exagérée et qu'à l'instar d'autres groupes de pression, il ne semble puissant que dans les cas où sa position correspond à celle des « élites » qui décident de la politique américaine, à Washington. Plus tôt, dans la même soirée, il avait affirmé qu'Israël recevait le soutien des Etats-Unis en retour des services rendus par ce pays en sa qualité de «flic de service» des Etats-Unis au Moyen-Orient.

La réponse de Chomsky suscite les applaudissements nourris d'une partie du public, visiblement satisfaite de voir les juifs américains absous de toute responsabilite dans l'oppression par Israël des Palestiniens, alors dans la quatrième année de leur premiere Intifada.

Ce qui est notable, c'est que l'explication donnée par Chomsky du soutien financier et politique accordé par les Etats-Unis à Israël depuis des décennies est partagée par ce que l'on désigne généralement par l'expression «lobby israélien», et pratiquement par personne d'autre.

Plutôt, pas tout à fait par « personne d'autre ». Parmi les rares mais néanmoins notables exceptions, il faut relever les majorités écrasantes tant du Congrès que des médias consensuels, et - ce qui est tout aussi notable - la quasi totalité de la gauche américaine, tant idéologique qu'idéaliste, y compris des organisations qui se montrent ostensiblement en première ligne du combat en faveur des droits des Palestiniens.

Le fait qu'il y ait une conjonction des esprit, à ce sujet, entre les partisans d'Israël et la gauche, peut contribuer à expliquer pourquoi le mouvement « pro-palestinien », aux Etats-Unis, est un flop réténtissant.

La position de Chomsky sur le lobby sioniste s'est formée bien avant cette conférence à Berkeley. Dans le Triangle Fatal [The Fateful Triangle], ouvrage publié par Chomsky en 1983, il lui concédait déjà un maigre pouvoir. Citation : « La « relation spéciale » (entre les USA et Israël, ndt) est souvent attribuée à des pressions politiques internes, et en particulier, à l'efficacité du lobbying de la communauté juive américaine dans le milieu politique et dans les médias. Bien que cela soit en partie vrai, cette affirmation sous-estime l'ampleur du soutien américain à Israël, tout en exagérant le rôle que des groupes politiques de pression sont supposés jouer dans le processus de prise de décision politique. » (p. 13)

Un an auparavant, le Congrès avait applaudi à l'invasion israélienne dévastatrice du Liban, avant de voter des millions de dollars d'aide exceptionnelle à Israël afin d'aider l'armée israélienne à payer les milliers de projectiles qu'elle avait utilisés. Quelle proportion de ce soutien était-elle due au soutien des législateurs à Israël, et quelle proportion était-elle attribuable aux pressions du lobby israélien ? C'était là une question qui aurait dû être examinée par la gauche, à l'époque. Mais elle ne l'a pas été. Vingt ans plus tard, l'opinion de Chomsky en la matière est restée « la croyance admise ».

2001. Au beau milieu de la seconde Intifada, Chomsky est allé encore plus loin, avançant qu'il est particulierement incongru - en particulier aux Etats-Unis - de condamner les « atrocités israéliennes », et que « conflit israélo-palestinien » est une expression plus correcte, car elle est comparable au fait de désigner les véritables responsabilités, comme dans le cas des « crimes commis par les Russes en Europe de l'Est et « des crimes commandités par les Etats-Unis en Amérique centrale ». Et pour bien souligner ce point, Chomsky a écrit : « Les hélicoptères de l'armée israélienne sont des hélicoptères américains, pilotés par des Israéliens. »

Le professeur Stephen Zunes, que l'on peut qualifier à juste titre d'acolyte de Chomsky, aurait non seulement tendance à absoudre les juifs israéliens de toute responsabilité dans leurs exactions : il voudrait nous faire croire qu'ils sont les victimes.

Dans « Tinderbox », son nouveau livre sur le Moyen-Orient, généreusement encensé par Chomsky et d'autres, Zunes accuse les Arabes de « blâmer en permanence Israël ou le sionisme, voire les juifs, de leurs propres problèmes. » D'après Zunes, les Israéliens auraient été contraints d'assumer un rôle similaire à celui qui etait assigne aux membres des ghettos juifs d'Europe orientale, qui assuraient des services - principalement la collecte des impôts - en qualité d'intermédiaires entre les seigneurs féodaux et les serfs, en des temps reculés. En réalité, écrit Zunes, « la politique américaine, aujourd'hui, correspond à cet antisémitisme historique. »

Quiconque comparera la puissance des communautés juives dans les siècles passes à celle qui est la leur aujourd'hui aux Etats-Unis ne pourra que trouver absurde une telle affirmation. En réalité, le pouvoir juif a même été vanté, avec tambours et trompettes, par un certain nombre d'écrivains juifs, dont J.J. Goldberg, éditeur de l'hebdomadaire juif Forward, qui a écrit un livre portant le même titre en 1996. Toutefois, toute tentative d'explorer la question d'un point de vue critique, aboutit inéluctablement à des accusations d'antisémitisme, comme l'ont souligné Bill et Kathy Christison dans leur article sur le rôle des néoconservateurs juifs de droite dans l'orchestration de la politique américaine au Moyen-Orient, dans la revue Counterpunch (25 janvier 2003).

« Quiconque a la témérité de suggérer une quelconque participation, voire même une simple instigation, israélienne dans la planification de la guerre par l'administration Bush, est inévitablement taxé d'être peu ou prou antisémite. Faites l'expérience de seulement murmurer le mot « domination » dans un voisinage par trop rapproche du mot « Israël », comme dans « la domination américano-israélienne du Moyen-Orient », ou « l'effort déployé par les Etats-Unis afin de s'assurer d'une domination mondiale et de la domination d'Israël sur l'ensemble du Moyen-Orient », et immédiatement, quelque homme de gauche, qui par ailleurs refuse qu'on fasse la guerre à l'Irak, déversera sur vous ses accusations selon lesquelles vous faites la promotion des Protocoles des Sages de Sion, ce vieux « faux » tsariste qui affirmait fallacieusement l'existence d'un plan des juifs visant à la domination du monde. »

Il s'agit la vraisemblablement de ce que Zunes appelle un exemple de l' «antisémitisme latent qui commence à se manifester par des affirmations largement exagérées de l'existence d'un pouvoir juif, économique et politique » et aussi par celle qu'il serait « naif de croire que le processus de décision en matière de politique étrangère américaine est suffisamment pluraliste pour qu'un seul groupe de pression puisse exercer sur lui une telle influence. »

Ce n'est pas, loin de là, la première fois que les juifs se trouvent placés aux plus hauts échelons du pouvoir, comme le souligne Benjamin Grinsgsberg dans son ouvrage : « The Fatal Embrace : Jews and the State » [L'étreinte fatale : les juifs et l'Etat]. En revanche, on n'a jamais connu par le passé une situation analogue à celle que nous vivons. Voici comment Grinsgberg commencait son bouquin :

« Depuis les années 1960, les juifs sont parvenus au point d'exercer une influence considérable dans la vie culturelle, intellectuelle et politique aux Etats-Unis. Les juifs ont joué un rôle central dans la finance américaine durant les années 1980 ; et ils ont été les principaux bénéficiaires de cette décennie de fusions et de réorganisations d'entreprises. Aujourd'hui, bien qu'à peine 2 % de la population soit juive, ce sont près de la moitié des milliardaires américains qui le sont. Les PDG des trois plus grandes chaînes de télévision et des quatre studios de cinéma les plus importants sont juifs, tout comme le sont la plupart des propriétaires des plus grands journaux nationaux, et notamment du plus influent d'entre eux : le New York Times. »

Cela a été écrit en 1993. Aujourd'hui, dix ans après, les juifs américains ardemment pro-Israéliens occupent des positions leur permettant d'exercer une influence sans précédent aux Etats-Unis, et ils ont accédé - ou on leur a confié - des postes décisionnaires dans virtuellement l'ensemble des secteurs de notre culture et de notre personnel politiques. Il n'est nullement question d'une conspiration secrète. Les lecteurs réguliers des pages économiques du New York Times, qui répertorient les faits et gestes des rois des médias, en ont certainement conscience. Cela signifie-t-il qu'ils soient tous, pris individuellement, des zélotes pro-Israéliens ? Pas nécessairement. Mais lorsqu'on compare les médias américains avec leurs homologues européens, dans leur manière de couvrir le conflit israélo-palestinien, le préjuge extrême en faveur d'Israël, dans les médias américains, saute aux yeux.

Cela pourrait expliquer la découverte faite par l'éditorialiste de The Nation, Eric Alterman, que « les Européens et les Américains diffèrent profondément dans leur vision du problème israélo-palestinien, tant au niveau des élites qu'au niveau populaire. Les Américains ressentant une très forte sympathie pour Israël, et les Européens - pour la cause palestinienne. »

Un autre élément de l'analyse de Chomsky est son insistance sur le fait que ce sont les Etats-Unis, plus qu'Israël, qui sont l' «état ségrégationniste », ce qui implique que sans l'influence des Etats-Unis, Israël aurait pu se retirer depuis longtemps de Cisjordanie et de Gaza afin de permettre aux Palestiniens d'y instaurer leur mini-Etat.

Essentielle, dans son analyse, est la notion que toutes les administrations américaines, depuis celle d'Eisenhower, ont oeuvré en sorte de promouvoir les intérêts d'Israël, conformément au programme d'action américain sur les plans mondial et régional. Il s'agit là d'une problématique bien plus complexe que ce que Chomsky nous invite a croire. Des spécialistes ayant eu accès à des informations confidentielles, de l'intérieur, tant critiques que favorables à Israël, ont décrit dans le détail les conflits majeurs qui se sont produits entre les Etats-Unis et les gouvernements israéliens successifs, conflits dans lesquels la position d'Israël, grâce à la diligence de son lobby américain, a prévalu.

En particulier, Chomsky ignore ou interprète de façon erronée les efforts des présidents américains successifs, à partir de Richard Nixon, afin de tempérer l'expansionnisme d'Israël, de lui faire geler ses constructions de colonies et imposer son retrait des territoires occupés. « Que sont devenus tous ces projets intéressants ? » s'est interrogé le journaliste et militant pacifiste israélien Uri Avnery. « Les gouvernements Israéliens ont mobilisé le pouvoir collectif de la communauté juive américaine qui domine le Congrès et les médias dans une large mesure, afin de les contrer. Confrontés à cette ferme opposition, tous les présidents américains ; qu'ils fussent de grands ou de médiocres presidents, qu'ils fussent footballeurs ou acteurs de cinéma, ont cédé, l'un après l'autre. »

Gerald Ford, courroucé par le refus d'Israël d'évacuer la presqu'île du Sinai occupée par Israël après la guerre de 1973 a non seulement suspendu toute aide à Israël pour une durée de six mois, en 1975, mais en mars de cette même année, il prononca un discours, avalisé par le Secrétaire d'Etat Henry Kissinger, qui préconisait une « réévaluation » des relations américano-israéliennes. Quelques semaines plus tard, l'Aipac (American-Israël Public Affairs Committee), lobby israélien auprès de Washington, publia une pétition signée par 76 sénateurs, « confirmant leur soutien à Israël, et invitant la Maison Blanche à faire de même. Le discours était très dur, le ton était presque brutal. » Ford ceda.

Il suffit de regarder l'administration Bush actuelle, pour voir que ce phénomène est toujours de règle. En 1991, soit la même année que le discours de Chomsky, le Premier ministre israélien Yitzhak Shamir demanda à la première administration Bush (père) un prêt garanti d'un montant de 10 milliards de dollars afin, avait-il dit, de financer l'installation d' immigrants de Russie. Bush père avait déjà rejeté auparavant une requête du Congrès de prévoir un budget additionnel de 650 millions de dollars en compensation de la retenue d'Israël, qui n'avait pas participé à la guerre du Golfe - toutefois il avait cédé après s'être rendu compte que son veto serait battu aux voix. Mais, dans le cas des prêts garantis, Bush père fit savoir à Shamir qu'Israël ne pourrait les obtenir qu'après avoir gelé la construction de colonies et s'être engagé à ce qu'aucun juif russe n'irait s'installer en Cisjordanie.

Ulcéré, Shamir refusa ces conditions et fit appel à l'Aipac afin qu'il mobilise le Congrès et la communauté juive américaine organisée afin d' appuyer la demande israélienne des prêts garantis.

Une lettre-pétition de l'Aipac fut signée par plus de 240 membres de la Chambre des Représentants, exigeant que Bush signe le déblocage des prêts, et 77 Sénateurs s'engagèrent à voter la loi à cet effet.

Le 12 septembre 1991, des lobbyistes juifs se rendirent à Washington si nombreux que Bush se sentit obligé de convoquer une conférence de presse (retransmise à la télévision) au cours de laquelle il se plaignit du fait que « mille lobbyistes juifs sont rassemblés sur la Colline du Capitole contre moi, petit malheureux. » Cela allait s'avérer son épitaphe, car il venait, par ces paroles, de signer la fin de sa carrière politique.

Chomsky considéra la déclaration de Bush père, à l'époque, comme la preuve que le tellement redouté lobby israélien n'était qu'un « tigre de papier ». « Il a suffi qu'on lui fasse les gros yeux pour qu'il s'effondre, a-t-il déclaré aux lecteurs de Z Magazine ». On n'aurait pu être plus dans le faux.

Le lendemain, Tom Dine, directeur de l'Aipac, déclara que « ce 12 septembre 1991 est une journée marquée d'infamie ». Des commentaires similaires furent lancés par des dirigeants juifs qui accusèrent Bush de susciter l' antisémitisme. Plus important, non seulement ses amis dans les medias consensuels, tels William Safire, George Will et Charles Krauthammer critiquèrent Bush père, mais ils commencèrent à trouver désastreuses sa politique économique et sa gestion du pays. C'est à partir de ce moment-là que l'électorat juif de Bush commença à dégringoler. Estime à 38% en 1988, il plongea au-dessous de 12 %, certaines estimations allant même jusqu'a 8%.

Le blocage des prêts garantis par Bush fut la goutte qui fit déborder le vase, pour le lobby israélien. Lorsqu'il avait fait des commentaires critiques sur les colonies juives à Jerusalem est, en mars 1990, l'Aipac avait commencé ses attaques contre lui (en marquant une brève pause, durant la guerre du Golfe). Dine publia une tribune très critique dans le New York Times, et il prononca peu après un discours très agressif à la Conference des Jeunes Dirigeants de l'Appel Juif Unifié. « Freres et soeurs », leur dit-il, au moment où ils allaient entreprendre leur campagne de lobbying au Congrès sur cette question, « rappelez-vous toujours que les amis d'Israël, dans cette ville, résident sur Capitol Hill. » Quelques mois après, les prêts garantis étaient débloqués. Mais pour Bush, c'était trop tard : il était cuit.

Faisons un saut dans le temps, jusqu'au printemps dernier, lorsque Bush junior demanda très justement que le Premier ministre israélien Ariel Sharon retire ses troupes de Jenine, allant jusqu'à dire, irrité : « Assez, c'est assez ! ». Cela fit les gros titres de la presse dans le monde entier, et son recul, après le refus de Sharon, fit, lui aussi, la une des journaux.

Que s'était-il passé ? Des critiques très dures s'étaient élévées au sein de son propre parti au Congrès, ainsi que parmi les vieux amis de son papa, dans les médias. Will associa Dubya à Yasser Arafat et il accusa Bush d'avoir perdu sa « clarté morale ». Le lendemain, Safire suggéra que Bush était en train d' « être pousse sur un champ de mines d'erreurs politiques » et qu'il était devenu un « allié peu fiable, au moment même où Israël combat pour sa survie. » Bush junior reçut le message 5 sur 5 et il ne lui fallut pas plus d'une semaine pour déclarer Sharon « homme de paix ». Depuis lors, comme l'ont fait observer Robert Fisk et d'autres journalistes, on a l' impression que c'est Sharon qui écrit les discours de Bush.

D'aucuns pensent que Bush junior et ses prédécesseurs n'ont émis des critiques à l'égard d'Israël que pour la galerie, afin de convaincre le monde, et en particulier les pays arabes, de la bonne foi des Etats-Unis, qui seraient capables d'être un « honnête courtier » entre les Israéliens et les Palestiniens. Mais il est difficile d'admettre que la plupart d'entre eux auraient pu aller jusqu'à s'humilier simplement pour servir de couverture afin de faire passer la politique américaine.

Stephen Green a donné une explication plus convaincante. Son ouvrage «Taking Sides, America's Secret Relations with Militant Israël» [Prendre parti : les relations secrètes de l'Amérique avec l'Israël militant] fut la première analyse critique des archives du Département d'Etat concernant les relations américano-israéliennes. Depuis l'administration Eisenhower, écrivait Green en 1984, «Israël et les amis américains d'Israël, ont dicté les grandes lignes de la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient. La seule tâche à avoir été laissée aux présidents américains consista à mettre cette politique en application, avec un enthousiasme variable, et aussi à faire face aux questions tactiques.»

C'est peut-être un peu exagéré, mais l'ancien sénateur américain James Abourezk (Démocrate, Sud-Dakota), a repris des propos de Grenn, dans un discours qu'il a prononcé en juin dernier devant le Comité contre les Discriminations envers les américains d'origine arabe :

«Voilà où en est réduite aujourd'hui la politique américaine. Le lobby israélien a rassemblé tellement de puissance financière que nous assistons quotidiennement au spectacle de sénateurs et de représentants américains s'inclinant devant Israël et son lobby aux Etats-Unis. »

«Ne vous y trompez pas. Les votes et les courbettes n'ont rien à voir avec l'amour des législateurs pour Israël. Ils ont, en revanche, tout à voir avec l'argent versé à leurs comités de campagne électorale par des membres du lobby israélien. J'estime personnellement à 6 milliards de dollars les débours du Trésor américain en direction d'Israël, chaque année. Cet argent, ajouté au soutien politique systématique que les Etats-Unis apportent à Israël à l'Onu : voilà ce qui permet à Israël de mener ses opérations criminelles en Palestine en toute impunité.»

Il s'agit là d'une réalité qui a été relevée à de multiples reprises et sous des formes multiples par d'anciens membres du Congrès, s'exprimant généralement « off the record ». C'est une réalité que Chomsky et ceux qui adoptent ses analyses choisissent d'ignorer.

Le problème n'est pas tant que Chomsky se soit trompé. Il a, après tout, vu juste à de multiples égards, en particulier dans sa description des moyens utilisés par les médias afin de manipuler la conscience des gens au service des intérêts de l'Etat. Toutefois, en voyant dans le soutien américain à Israël une simple composante, parmi d'autres, de ces intérêts, il semble avoir commis une erreur majeure qui a eu des conséquences non négligeables.

En adoptant l'analyse de Chomsky, le mouvement de solidarité pro-palestinien a échoué à prendre la seule mesure politique qui aurait été susceptible d'affaiblir l'emprise d'Israël sur le Congrès et l'électorat américain, à savoir : remettre en cause les milliards de dollars d'aide et de réductions fiscales offerts annuellement par les Etats-Unis à Israël.

Il convient de se poser les questions suivantes : pourquoi cet argumentation de Chomsky a-t-elle été adoptée avec un tel enthousiasme par le mouvement pro-palestinien ; pourquoi les avis contraires formulés par des personnalités d'une envergure aussi considérable qu'Edward Said, Ed Herman, Uri Avnery et, plus récemment, Alexander Cockburn, ont été ignorés ? Il semble y avoir plusieurs raisons à cela.

Les militants du mouvement, juifs et non-juifs, ont adopté la position de Chomsky parce que c'était le message qu'il leur plaisait d'entendre ; ne pas se sentier obligé de « blâmer les juifs » a quelque chose de rassurant. La hantise soit de provoquer de l'antisémitisme, soit d'être taxé d' antisémitisme (ou de juif haineux de lui-même) est désormais tellement ancrée dans notre culture politique et notre politique institutionnelle que personne, y compris Chomsky ou Zunes, n'en est à l'abri. Cela est encore renforcé par les évocations constantes de l'Holocauste juif qui - ce n'est pas un hasard - apparaissent régulièrement dans les films et les principaux médias. Chomsky, en particulier, a été fortement critiqué par l' establishment juif, depuis des décennies, en raison de ses critiques à l'égard d'Israël, au point de se faire «excommunier», honneur qu'il partage avec la regrettée Hannah Arendt. On peut légitimement supposer qu'à un niveau ou à un autre, cette histoire personnelle n'est pas sans conséquence pour l'analyse de Chomsky.

Mais les problèmes du mouvement pro-palestinien vont au-delà de la peur de risquer l'accusation d'antisémitisme, comme Chomsky, qui en a conscience, le note très justement dans The Fateful Triangle : «La gauche et les groupes pacifistes américains, exceptés quelques éléments marginaux, ont très généralement été des soutiens ultras d'Israël (contrairement à bien des accusations sans fondement), certains étant même à ce point passionnément pro-israéliens qu'ils ont fermé les yeux sur des pratiques qu'ils auraient été les premiers à dénoncer, ailleurs dans le monde. »

Le problème des aides américaines à destination d'Israël en donne une bonne illustration. Durant l'administration Reagan, il y eut un effort conséquent, lancé par le mouvement contre l'intervention, afin de bloquer un budget de 15 milliards de dollars annuels destinés à financer les contre-révolutionnaires au Nicaragua (les «contras»). Les citoyens furent invités, dans l'ensemble des Etats-Unis, à contacter leurs représentants au Congrès et à leur demander de voter contre ces crédits. Non seulement cette action a été couronnée de succès : elle a contraint l'administration Reagan à mettre le doigt dans l'engrenage de ce qui allait être connu un peu plus tard sous le nom de (scandale) du Contragate.

A l'epoque, Israël recevait l'equivalent de cette somme, mais annuellement. Aujourd'hui, ce montant atteint «officiellement» environ 10 millions de dollars/jour. Néanmoins, aucune campagne d'importance n'a jamais été lancée afin de réduire ce flux ni même attirer l'attention du public sur cette réalité. Chaque fois que des tentatives ont été faites, elles ont été contrées par l'opposition d'acteurs clés comme (a l'époque) le Comiteé des Amis de l'Amérique, sans doute désireux de ne pas s'aliéner des contributeurs juifs majeurs (Des efforts récents, sur Internet, visant à la « suspension » de l'aide militaire (mais non de l'aide économique !) jusqu'à ce qu'Israël mette un terme à son occupation, n'ont abouti à rien.)

Les slogans mis en avant par divers secteurs de la militance pro-palestinienne, tels «fin de l'occupation», «fin de l'apartheid israélien», «sionisme = racisme», ou encore «deux Etats pour deux peuples», alors que nous étions confrontés à des problèmes majeurs liés au conflit, présupposaient un niveau de conscience, dans le peuple américain, dont l'existence n'était pas prouvée. Un intérêt pour la question de savoir où leurs impôts allaient en réalité, en particulier en des temps de coupes massives dans les programmes sociaux, aurait certainement rencontré un écho beaucoup plus important dans l'opinion. Lancer une campagne sérieuse afin de mettre un terme à l'aide à destination d'Israël exigerait que l'on se concentre sur le rôle joué par le Congrès et la prise de conscience du rôle joué par le lobby pro-Israëlien.

L'evaluation chomskienne de la position d'Israël au Moyen-Orient contient sans doute certains éléments de vérité, mais pas assez pour expliquer ce que l'ex-sous-secretaire d'Etat Goerge Ball a pu décrire comme « l'attachement passionnel » de l'Amérique à l'Etat juif. Toutefois, sa tentative de décrire des relations américano-israéliennes comme des décalques de celles de Washington avec ses régimes-clients du Salvador, du Guatemala ou du Nicaragua, est fallacieuse.

L'engagement des Etats-Unis en Amérique centrale était très simple à comprendre. Des armes et de l'entraînement militaire étaient fournis à des dictatures sud-américaines afin que leurs armées et leurs escadrons de la mort tuent chez leur citoyens tout désir d'obtenir des terres leur appartenant, des droits civiques et la justice economique - toutes choses susceptibles de miner les intérêts des grandes entreprises capitalistes américaines. Cela était parfaitement clair. Israël s'insère-t-il dans ce schéma ? A l'évidence : non. Quoi que l'on puisse dire d'Israël, sa majorité juive, à defaut des autres citoyens, jouit de droits démocratiques.

Ajoutons qu'il n'y avait pas de lobbies notables salvadorien, nicaraguaien ou guatémaltèque, à Washington, susceptibles d'obtenir des millions de dollars en faisant la cour aux membres du Congrès ou en les intimidant ; personne, à la Maison des Représentants, ou au Sénat, parmi l'un quelconque de ces Etats-clients, aux probables doubles allegeances, à même d'y approuver des appropriations de millions de dollars sur une base annuelle ; aucun possédant des réseaux de télévision de première importance, ou des stations de radio, des journaux ou des studios cinématographiques, ni de syndicats ou de fonds de pension investissant des milliards de dollars dans leurs économies respectives. L'exemple le plus approchant, dans la catégorie des lobbies nationaux, est celui des Cubains réfugiés à Miami, dont la gauche veut bien admettre l'existence et le pouvoir, même si sa puissance politique est minuscule en comparaison de celle des partisans d'Israël.

Qu'en est-il de l'affirmation de Chomsky, selon qui Israël est le flic de l'Amérique en patrouille au Moyen-Orient ? Il n'y a, jusqu'ici, aucune occurrence d'un seul soldat israélien versant une goutte de sang au service des intérêts américains, et il est fort peu vraisemblable que l'un d'entre eux se verra demander de le faire à l'avenir. Lorsque les présidents américains ont jugé qu'un policier était nécessaire dans la région, c'est aux troupes américaines qu'ils ont demandé ce travail.

Lorsque le président Eisenhower estima que les intérêts américains étaient menacés au Liban, en 1958, il y envoya les Marines. En 1991, comme nous l'avons vu, le président Bush a non seulement demandé à Israël de rester sur la touche, il a même ulcéré les militaires de ce pays en refusant de donner au vice-president Dick Cheney l'autorisation de communiquer à l'aviation israélienne les données qu'il reclamait afin de pouvoir envoyer des bombardiers pour aller répliquer en Irak aux tirs de missiles Scud par ce pays. Ceci entraîna une situation dans laquelle les pilotes israéliens étaient littéralement contraints de rester assis dans leur carlingue, à attendre des ordres qui ne venaient jamais.

La preuve que Chomsky apporte du rôle d'Israël en tant que gendarme des Etats-Unis fut l'avertissement d'Israël à la Syrie de ne pas intervenir dans la guerre du Roi Hussein contre l'OLP, en Jordanie, en septembre 1970.

De toute évidence, cet avertissement visait au premier chef à protéger les intérêts israéliens. Le fait que cela servait aussi les intérêts américains n'est que secondaire. Néanmoins, pour Chomsky, il s'agissait la « d'un autre service important rendu (par Israël) » aux Etats-Unis. Ce que Chomsky et la plupart des historiens ignorent ou omettent de mentionner, c'est une autre raison pour laquelle la Syrie n'était pas intervenue en Jordanie afin de sauver les Palestiniens, à l'epoque.

Le commandant en chef de l'aviation syrienne, Hafez al-Assad, avait montré peu de sympathie pour la cause palestinienne et il critiquait les relations amicales entretenues par l'OLP avec le gouvernement syrien sous le président Atassi. Aussi, lorsque le roi Hussein déclencha ses attaques, Assad laissa ses avions au hangar.

Trois mois plus tard, il fomentait un coup d'Etat et s'installait au pouvoir à Damas. Parmi ses premiers actes, il y eut l'emprisonnement de centaines de Palestiniens et de leurs amis syriens. Puis il entreprit de renforcer la milice (palestinienne) sponsorisée par la Syrie, Al-Saika, et de supprimer les fonds que la Syrie envoyait à certaines milices palestiniennes. Au cours des années suivantes, Assad permit à des formations opposées à Yasser Arafat de disposer de bureaux et de stations de radio à Damas, sans plus. En 1983, un an après l'invasion du Liban par Israël, il encouragea une guerre civile brève mais sanglante, entre Palestiniens, au Nord du Liban. Cet épisode a été passé par pertes et profits.

Jusqu'à quel point la présence d'Israël a-t-elle dissuadé ses voisins arabes, plus faibles, de porter atteinte à des intérêts américains ; c'est là pur objet de conjecture. A l'évidence, la présence d'Israël a été utilisée par ces régimes réactionnaires, dont la plupart sont des alliés des américains, comme excuse pour éliminer leurs propres mouvements d' opposition. (On pourrait arguer du fait que la complicité de la CIA dans le renversement du Premier ministre Mossadegh, en Iran, (1953) et d'Abdel Karim Kassem en Irak, en 1963, eurent plus qu'un simple impact sur l'écrasement des mouvements progressistes dans cette region du monde.)

Les rares apports d'Israël aux Etats-Unis, d'ailleurs dans leur intérêt mutuel, furent un certain nombre de programmes de coopération en matiere de développement d'armements, généreusement financés par le contribuable américain et l'utilisation par les Etats-Unis d'équipements mis au point par des techniciens israéliens, dont les « charrues » utilisées pour enterrer vivants les soldats irakiens lors de la première guerre du Golfe ne furent pas les moindres. Etant donné que des aides américaines très importantes étaient à l'origine de ces programmes d'armement, il est difficile de défendre l'idée qu'ils pourraient représenter un début de soutien en retour d'Israël aux Etats-Unis.

Un autre argument de Chomsky consiste à dire qu'Israël avait manifesté sa volonté d'aider les Etats-Unis en se chargeant de missions que les administrations américaines passées avaient été incapables (ou n'avaient pas voulu) mener à bien pour des raisons tenant à la législation ou à l'opinion publique américaines, telles que vendre des armes à des régimes insortables, ou entraîner des escadrons de la mort.

La question de savoir si Israël les a prises en charge à la demande des Etats-Unis reste posée. Un commentaire d'un ministre israélien, Yakov Meridor, publié par le journal Ha'aretz, semble l'infirmer. « Nous devons dire aux américains : ne nous faites pas concurrence à Taiwan, ne nous faites pas concurrence en Afrique du Sud, ne nous faites pas concurrence dans la zone caraibe, ou dans d'autres regions dans lesquelles nous pouvons vendre des armes directement et où vous pouvez opérer ouvertement. Laissez-nous l'opportunité de le faire, et faites-nous confiance en matière de ventes de munitions et d'équipement. »

En réalité, à aucun moment les Etats-Unis n'ont cessé de former des escadrons de la mort en Amérique latine ou de fournir des armes aux pays de cette région du monde, à l'exception du Guatemala, où Carter mit un terme à l'aide américaine en raison des nombreuses violations des droits de l'homme commises dans ce pays, chose qui ne posait aucun problème à l'armée Israëlienne, d'ores et déjà impliquée dans ce genre de violations. Il y eut un cas où l'on assista à la situation inverse. Israël fournissait au Salvador plus de 80% de son équipement militaire avant que les Américains ne s'engagent dans ce pays.

Quant aux relations commerciales et à la coopération militaire, y compris dans le domaine nucléaire, entre Israël et l'Afrique du Sud, elles étaient celles d'une alliance naturelle propre à deux sociétés ayant usurpé le territoire d'autrui et se considérant dans une situation similaire, celle «d'un peuple civilisé cerné par des sauvages menaçants». Cette relation devint tellement étroite que la ville sud-africaine de Sun City devint une villégiature de choix pour les touristes israéliens.

Lorsqu'on leur posa la question, la raison invoquée par les responsables israéliens afin de justifier ces ventes d'armes, fut que c'était pour Israël la seule manière de faire fonctionner à plein régime son industrie militaire. Les ventes par Israël d'armes sophistiquées à la Chine lui ont valu les critiques de plusieurs administrations américaines, mais ces critiques ont été attenuées sous la pression du Congrès. Israël a bénéficié du silence des mouvements anti-interventionnistes et anti-apartheid américains, dont les dirigeants étaient plus a l'aise lorsqu'il s'agissait de critiquer les politiques des Etats-Unis que celles d' Israël. Que leur comportement ait été attribuable à leur volonté de faire passer les intérêts d'Israël avant tout, ou qu'ils aient été paralysés par la crainte de susciter de l'antisémitisme aux Etats-Unis, le résultat fut le même.

Une manifestation que j'avais organisée en 1985, afin de protester contre les liens d'Israël avec l'apartheid sud-africain et son rôle de supplétif en Amerique centrale, en fournit un exemple éclairant. Ayant approché des membres du conseil d'administration du Centre d'Information du Nicaragua [NIC] de la région de la Baie de San Francisco afin de leur demander s'ils acceptaient de se joindre à la manifestation, je ne recus pas de réponse.

Le NIC était le principal groupe de solidarité avec le Nicaragua, et en dépit de la longue et horrible histoire d'Israël tout d'abord dans son aide à Somoza, puis, à l'époque de notre manifestation, aux contras, le bureau de ce groupe vota. Disons qu'il ne pouvait pas voter «non» à notre demande de soutien, alors ils votèrent la decision de «ne plus apporter leur soutien à qui que ce soit», une position sur laquelle ils revinrent peu de temps après notre manifestation. Les membres du conseil d'administration du NIC étaient presque tous juifs.

J'ai eu plus de chance avec le GNIB, le Guatemalan News and Information Bureau [Office d'information et de documentation du Guatemala], mais après bien des efforts. A l'époque, Israël fournissait 98 % des armes de ce pays et la totalité de la formation militaire fournie à l'un des régimes les plus meurtriers des temps modernes. On aurait pu penser qu'une organisation prétendant travailler à promouvoir la solidarité avec le peuple guatemalteque non seulement soutiendrait notre manifestation, mais serait même heureuse d'y participer.

Il semble que le bureau du GNIB était profondément divisé sur cette question. Peu désireux d'essuyer un nouveau refus, je harassai les membres du conseil d'administration de coups de téléphone, jusqu'à ce qu'ils votent le soutien. Le CISPES d'Oakland [Committee in Solidarity with the People of El Salvador] apporta le sien. Le quotidien San Francisco Chapter refusa notre demande de publication d'un communiqué. (Un an auparavant, après que j'aie été cité par ce journal pour avoir critiqué l'influence du lobby israélien sur le parti démocrate, des journalistes avaient envoyé une lettre au rédacteur en chef, alleguant que je provoquais de l' «antisémitisme».)

Les principales organisations anti-apartheid soutinrent la manifestation, mais encore une fois, après de longs débats internes. La manifestation avait été organisée en riposte au refus d'un mouvement basé à San Francisco, Mobe [Mobilization for Peace, Jobs and Justice] (une coordination de divers mouvements) d'inclure toute mention du conflit au Moyen-Orient parmi les slogans qu'il mettait au point en vue d'une marche de protestation contre l'apartheid en Afrique du Sud et l'interventionnisme des Etats-Unis en Amérique centrale.

Au cours d'une réunion de préparation pour cette manifestation, une poignée d'entre nous demanda qu'une pancarte appelant à « l'arrêt de l'intervention américaine au Moyen-Orient » soit ajoutée à celles qui avaient été prévues. Le vote contre cette proposition fut écrasant. Un syndicaliste juif nous dit que « nous pouvions faire bien plus pour aider les Palestiniens en ne les mentionnant pas, qu'en les mentionnant ! », étrange réponse qui faisait écho à ce que disait le président Reagan lorsqu'il évoquait la manière de mettre un terme à l'apartheid sud-africain. On nous dit, en privé, que si le Moyen-Orient finissait par être évoqué dans la manifestation, « les syndicats se désolidariseraient du mouvement », ce qui était un aveu du fort soutien à Israël régnant au sein de la bureaucratie syndicale.

Le contexte du refus qui nous fut opposé par le MOBE était hautement significatif. Deux ans et demi plus tôt, Israël avait envahi le Liban et ses troupes occupaient encore ce pays lorsque nous nous sommes réunis cet après-midi là, à San Francisco. Néanmoins, les responsables du Mobe refusèrent d'accorder à Tina Naccache, la seule Libanaise présente dans la grande salle de la bourse du travail, le temps de parole que nous avions sollicité.

Trois ans après, le Mobe programma une nouvelle manifestation de masse. Les Palestiniens étaient dans leur première année d'Intifada, et il semblait s'imposer qu'un communiqué appelant à la fin de l'occupation israélienne soit ajouté aux motions de la manifestation. Les organisateurs - les mêmes qu'en 1985 - avaient déjà décidé de ces slogans à huis clos : «Pas d'intervention américaine en Amérique centrale ni dans les Caraibes ! Fin du soutien des Etats-Unis a l'apartheid sud-africain ! Gel de la course à l'armement nucléaire et désarmement ! Des emplois et la justice ! Non à la guerre !»

Cette fois-là, le Mobe ne prit aucun risque, et il annula une réunion publique où nos demandes auraient pu être débattues et faire l'objet d'un vote. Une Coalition d'Urgence pour les Droits des Palestiniens fut mise sur pied, en réponse. Une pétition fut mise en circulation, appuyant notre demande. Près de 3 000 personnes la signèrent, dont des centaines de personnes appartenant à la communaute palestinienne. La direction du Mobe finit par accepter de faire une seule concession. Au dos de son tract officiel, elle accepta que l'on fasse figurer la phrase suivante (qui serait de toute manière invisible lorsque le tract serait affiché sur un mur ou sur un tronc d'arbre) :

« Donnez une chance à la paix, partout dans le monde : le calvaire du peuple palestinien, comme l'ont montré les événements récents en Cisjordanie et à Gaza, nous rappellent que nous devons défendre les droits de l'homme partout. Que les nations de notre monde cessent de construire des engins de mort et de mettre sur pied des armées et qu'elles consacrent leur énergie et leurs ressources à l'amélioration de la qualité de la vie. Paix, Emplois et Justice. »

Aucune mention d'Israël, ni des atrocités commises par les soldats israéliens. Ne parlons pas du tract des syndicats : il ne faisait aucune allusion au conflit.

Brulons rapidement les étapes jusqu'au mois de février 2002, où une nouvelle version, plus réduite du mouvement Mobe, se réunit afin de préparer une manifestation et un rassemblement de protestation contre l'intervention américaine en Afghanistan. Les personnes étaient différentes, mais on aboutit au même piètre résultat. Le problème fut celui de la nécessité d'une coalition « large » - soulever le problème de la Palestine risquant d' empêcher qu'elle puisse être réunie.

Le mouvement national d'opposition à l'extension de la guerre en Irak a connu les mêmes difficultés. Comme en 1991, lors de la première guerre du Golfe, il y eut plusieurs grandes manifestations, organisées séparément, mais avec beaucoup de participants communs. En dépit de leurs orientations politiques différentes, ce sur quoi les organisateurs des deux manifestations tombèrent d'accord, ce fut sur l'interdiction de mentionner le conflit israélo-palestinien dans un quelconque des documents du mouvement de protestation, même si les liens entre ce conflit et la situation en Irak était rappelés dans pratiquement toutes les manifestations qui se déroulaient dans le monde entier. La peur du mouvement anti-guerre de s'aliéner les juifs américains l'emporte toujours sur la nécessité de défendre les droits des Palestiniens.

En septembre dernier, le slogan de «Pas de guerre contre l'Irak ! Justice en Palestine !» rassembla pres d'un demi-million de manifestants à Trafalgar Square. La différence constatée aux Etats-Unis a été résumée ainsi par un dirigeant indien (d'Amérique) durant la première Intifada : «Le problème, dans le mouvement de solidarité aux Etats-Unis», m'avait-il dit, «c'est qu'il y a trop de sionistes libéraux qui y participent.»

Si un événement illustre parfaitement leur influence sur le mouvement protestataire, c'est ce qui s'est produit dans les rues de New York le 12 juin 1982, lorsque 800 000 personnes s'étaient rassemblées devant le siège de l'Onu afin de réclamer l'interdiction des armes nucléaires. Six jours avant, le 6 juin, Israël avait lancé son invasion dévastatrice du Liban. Son but était de détruire l'OLP, basee à l'époque dans ce pays. 80 000 soldats, appuyés par des bombardements aériens massifs et par des tirs de missiles depuis la mer, étaient en train de créer un niveau de mort et de destruction à faire palir ce que l'Irak ferait plus tard au Koweit. En un an, on allait enregistrer 20 000 morts palestiniens et libanais, et des dizaines de milliers de blessés.

Et quelle fut la réponse, ce jour-là, à New York ? Afin d'évoquer les atroces souffrances qui ravageaient son pays natal, un Libanais fut autorisé à venir s'asseoir à la tribune, mais personne ne l'introduisit, et il ne fut pas autorisé à prendre la parole. Le sujet ne fut pas non plus mentionné par l'un quelconque des orateurs. Israël et son lobby n'auraient pu rêver mieux.

Vingt et un ans plus tard, Ariel Sharon, l'architecte de cette invasion, est Premier ministre d'Israël, après avoir été réélu. Tandis que j'écris ces lignes, des zélotes pro-Israéliens, au sein de l'administration Bush, s'apprêtent à savourer leur plus grand triomphe historique. Après tout, ils ont su être la force motrice d'une guerre dans laquelle ils voient la première étape d'un « remodelage de la carte du Moyen-Orient », l'alliance américano-israélienne devenant primordiale dans ce Moyen-Orient revu et corrigé.

Et que fait la gauche ? Le rabbin Arthur Waskow, militant de longue date aux états de service impeccables, a affirmé dans le magazine juif Forward que le mouvement pacifiste «United for Peace and Justice», organisateur du rassemblement anti-guerre du 15 février dernier a New York, «a grandement oeuvré afin de montrer très clairement qu'il n'est pas engagé dans une rhétorique anti-israélienne. Dès le début, aucune des déclarations de United for Peace n'a jamais fait la moindre allusion au problème israélo-palestinien.»