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La feuille de route de l'Empire
Michel Chossudovsky
l'aut'journal 1er août 2003
Au lendemain douloureux de la guerre, le monde entier sait que les prétextes invoqués pour l'invasion de l'Irak étaient basés sur des faits falsifiés et des renseignements trafiqués. Les faits concernant les armes de destruction massive ont été soigneusement manipulés. Les mensonges étaient connus et bien établis avant la guerre. Ils faisaient l'objet de débats à huis clos non seulement au Conseil de sécurité des Nations unies, mais également au Congrès des États-unis.
Avant le déclenchement de la guerre et pendant toute la campagne militaire, les médias états-uniens, en relation étroite avec le Pentagone, ont caché la vérité.
Des opérations en sous-main furent menées afin d'alimenter les manchettes en informations trompeuses. Jour après jour, les medias ont repris en première page le thème des soi-disant menaces provenant des armes de destruction massive ou du réseau Al-Quaeda contre les États-Unis.
L'objectif de cette campagne de désinformation était de « mobiliser les citoyens dans une ferveur patriotique », tout en reportant la question des renseignements mensongers au lendemain de la guerre.
Autrement dit, le fait que le président Bush était un fieffé menteur fut porté à l'attention du public états-unien seulement après que l'invasion ait été menée à terme et l'occupation états-unienne et britannique, sous la forme de « l'Autorité », fut dûment sanctionnée par les Nations unies.
Le « Gros mensonge » rendu public
Une fois l'embargo non-officiel levé au début du mois de juin, le « Gros mensonge » fut révélé. L'hebdomadaire Time Magazine, qui avait applaudi sans faillir le plan d'invasion de la coalition, accusait maintenant l'administration Bush de « falsifier les faits ». Comme cela tombait à point !
Une fois l'Irak occupé, pillé et mis à sac par les troupes états-uniennes et britanniques, le mensonge remontait à la surface et faisait la manchette des journaux états-uniens.
Les leaders démocrates du Congrès étaient pleinement conscients que le casus belli de l'administration Bush était un mensonge éhonté. Toutefois, ils s'étaient entendus avec leurs homologues républicains pour mettre sous le boisseau la question des mensonges émanant des services de renseignement jusqu'à ce que le Blitzkrieg et la conquête de l'Irak soient achevés.
Les comissions d'enquête menées par le Sénat états-unien et la Chambre des Communes britannique n'ont pas pour objectif de défaire ce qui a été fait sous un fallacieux prétexte et de retirer les troupes de la coalition de l'Irak.
Bien au contraire, des troupes supplémentaires ont été envoyées en Irak pour réprimer la résistance contre les forces d'occupation. De plus, les Etats-Unis ont augmenté de façon significative leur présence militaire dans la grande région englobant le Moyen-Orient et l'Asie centrale.
Dans le sillage de la guerre, la France, l'Allemagne et la Russie, qui s'étaient préalablement opposés à l'administration états-unienne et à son allié britannique sur la question des renseignements fabriqués, ont accordé, au nom du multilatéralisme, leur soutien sans faille à « l'Autorité » dirigée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en Irak.
Ce faisant, ils ont non seulement violé la Charte des Nations unies, mais sont devenus complices des crimes commis contre le peuple irakien, y compris les meurtres et mutilations de civils.
Il est fort probable que les vainqueurs Anglo-saxons et la « vieille Europe » se sont entendus sur le partage d'une portion de la richesse pétrolière irakienne.
Le projet du New American Century (PNAC)
Le « tollé public » sur la question des renseignements fabriqués -bien orchestré par les grands médias- a créé l'illusion d'une presse objective et d'une démocratie fonctionnelle.
Ce rituel, qui consiste a rendre la classe politique responsable de leurs actes, contribue à maintenir la façade démocratique d'un appareil gouvernmental qui se s'oriente de manière inéluctable vers l'État totalitaire.
La guerre a eu lieu. Les marionnettes politiques ont fait leur tour de piste selon le plan prévu. Elles peuvent maintenant être sacrifiées, pendant que les vrais responsables de l'invasion -les géants pétroliers et les marchands d'armes- se partagent le butin de guerre.
Dans le Nouvel ordre mondial, les dirigeants politiques discrédités, qui sont les laquais de puissants intérêts d'affaires, sont remplacés par de nouvelles marionnettes politiques. Républicains ou Démocrates, peu importe. Le jeu de « l'alternance » dans un système à deux partis, gangrené par la corruption et les conflits d'intérêt, assure la continuité de la feuille de route états-unienne de l'Empire, tout en répandant l'illusion que la démocratie jeffersonnienne prévaut toujours.
Rien dans ce « tollé public » ne renversera le courant de l'expansion militaire états-unienne telle que défini dans le Project for a New American Century (PNAC). Le PNAC est un « think tank » néo-conservateur en liens avec l'establishment de la Défense et du Renseignement, le Parti républicain et le puissant Council on Foreign Relations (CFR), qui joue un rôle d'arrière-scène dans la formulation de la politique étrangère états-unienne.
L'objectif déclaré du PNAC est de « mener et vaincre de façon décisive dans des théâtres de guerre multiples et simultanés ». En fait, peu après la soi-disant « libération de l'Irak », l'administration Bush annonçait que la prochaine cible était l'Iran.
Feu vert à l'utilisation d'armes nucléaires
Quelques semaines à peine après l'entrée des marines à Bagdad, le comité sénatorial sur les services militaires donnait son feu vert au Pentagone pour le développement d'une nouvelle bombe nucléaire tactique, pouvant être utilisée sur des théâtre de guerre conventionnels, « avec une puissance six fois supérieure à la bombe de Hiroshima ».
L'utilisation de bombes nucléaires est prévue avec celle d'armes conventionnelles dans la prochaine phase de la guerre, contre l'Iran et la Corée du Nord. Le PNAC prédit « l'extension de théâtres de guerre à travers la planète » comme un moyen de « préserver la Pax americana ».
Bien que rien ne prouve, pour l'instant, l'utilisation d'armes nucléaires tactiques sur le théâtre de guerre irakien, certains signes laissent croire que des bombes nucléaires auraient pu être lâchées sur l'Afghanistan en 2001.
Selon le Centre de recherche médical sur l'uranium (basé au Canada), des tests menés sur des civils afghans permettent de penser que « des armes contenant une certaine forme d'uranium ont été utilisées ».
Les résultats, poursuit le Centre, «sont stupéfiants : les donateurs présentent des concentrations d'isotopes d'uranium toxiques et radioactifs de 100 à 400 fois supérieures à ceux testés en 1999 sur les anciens combattants de la Guerre du golfe.» Ces résultats confirment que la radiation toxique n'est pas attribuable au « métal lourd » des armes à uranium appauvri, mais à une autre forme de contamination à l'uranium non-identifié.
Bien entendu, sur cette question de la guerre nucléaire, qui menace l'avenir de l'humanité, les médias états-uniens ont également choisi de garder le silence, de façon à ne pas « mettre en danger » de quelque façon que ce soit les plans de guerre futurs du Pentagone.

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Une enquête-bidon sur le 11 septembre
Michel Chossudovsky
l'aut'journal 10 février 2003
On pourrait penser que le fait d'avoir des liens commerciaux avec le beau-frère et présumé bailleur de fonds de l'«Ennemi numéro un» constitue un véritable «conflit d'intérêts», surtout pour qui a le mandat, dans le cadre des travaux de la Commission d'enquête sur le 11 septembre, d'enquêter sur l'«Ennemi numéro un».
Peu de gens savent que le partenaire d'Unocal dans le consortium CentGas touchant le pipeline transafghan, la pétrolière saoudienne Delta Oil, appartient aux clans ben Mahfouz et Al-Amoudi qui seraient liés à Oussama ben Laden d'al-Qaïda.
D'après le témoignage rendu en 1998 au Sénat par l'ancien directeur de la CIA, James Woolsey, la jeune soeur du puissant homme d'affaires Khalid ben Mahfouz est mariée à Oussama ben Laden.
Ben Mahfouz est soupçonné d'avoir canalisé des millions de dollars vers le réseau al-Qaïda. Par «pure coïncidence», voici que l'ancien gouverneur du New Jersey, Thomas Kean, l'homme que le président Bush a choisi pour diriger la Commission d'enquête sur le 11 septembre, a lui aussi des liens d'affaires avec ben Mahfouz et Al-Amoudi.
Thomas Kean est directeur (et actionnaire) d'Amerada Hess Corporation qui participe à la coentreprise Delta-Hess avec Delta Oil d'Arabie saoudite, laquelle appartient aux clans ben Mahfouz et Al-Amoudi. Delta-Hess a été créée en 1998 pour la mise en valeur et la prospection de champs pétrolifères dans la région de la mer Caspienne. En Azerbaïdjan, Delta-Hess a une participation de 2,72 % dans la société Azeri-Chirag-Gunashli et une autre de 20 % dans la société Garabaghki-Hursangi. Elle détient aussi des actions dans le pipeline Bakou-Tbilisi-Ceyhan (BTC).
Selon Energy Compass du 15 novembre 2002, «une aura de mystère entoure Delta-Hess, enregistrée aux îles Caïmans. Hess n'est pas pressée de révéler les conditions de l'alliance car elles revêtent, affirme-t-elle, un caractère confidentiel. Un porte-parole de la société estime que rien ne l'oblige à rendre ces conditions publiques.»
Par pur hasard, l'ancien gouverneur du New Jersey fait en outre partie du Conseil des relations étrangères avec un autre membre en vue du conseil d'administration d'Amerada Hess, l'ancien secrétaire au Trésor Nicholas Brady. Autrement dit, la saoudienne Delta Oil, l'un des pôles de l'alliance Delta-Hess, est contrôlée en partie par Khalid ben Mafhouz, beau-frère de ben Laden.
Et non seulement l'ex-gouverneur Thomas Kean siège au conseil d'administration d'une compagnie qui fait affaire avec Khalid ben Mahfouz, mais il dirige la Commission d'enquête sur le 11 septembre qui est chargée d'enquêter sur le beau-frère de Khalid, Oussama ben Laden.
Henry Kissinger était en conflit d'intérêts et il a démissionné ! Le vice-président de la Commission, l'ancien sénateur George Mitchell du Maine, a démissionné lui aussi pour la même raison.
On pourrait penser que le fait d'avoir des liens commerciaux avec le beau-frère et présumé bailleur de fonds de l'«Ennemi numéro un» constitue un véritable «conflit d'intérêts», surtout pour qui a le mandat, dans le cadre des travaux de la Commission d'enquête sur le 11 septembre, d'enquêter sur l'«Ennemi numéro un».
Et les médias inféodés à la grande entreprise d'applaudir. Sans mentionner ses liens d'affaires saoudiens, ils font l'éloge de Thomas Kean, «un homme d'une probité exceptionnelle et d'une grande force intellectuelle». Pour le Baltimore Sun, «rien ne prouve qu'il soit en conflit d'intérêts» (26 décembre 2002). De quelles autres preuves aurait-on encore besoin!
Signalons de plus que Thomas Kean est coprésident du Projet de sécurité intérieure (Homeland Security Project) sous les auspices de la Fondation Century. À ce titre, Kean a joué un rôle essentiel dans la mise au point des recommandations de la fondation, lesquelles ont inspiré la loi américaine créant le Bureau de la sécurité intérieure.
La connexion saoudienne
Thomas Kean, décrit comme un «républicain modéré», n'est pas le seul à entretenir des liens d'affaires avec des Saoudiens. Nombre de documents montrent que d'autres personnalités du Parti républicain, y compris la famille Bush, ont transigé avec des membres de la famille ben Laden. (Voir le dossier du Centre de recherche sur la mondialisation au sujet des tractations financières de George W. Bush.)
Il semble en outre que les responsables de Delta (membre du consortium d'Unocal touchant le pipeline transafghan) aient joué un rôle crucial lors des négociations avec les Talibans. Par ailleurs, Enron, la géante énergétique de fâcheuse mémoire et dont l'ex-PDG, Ken Lay, était un proche de la famille Bush, avait conclu un marché intéressant en vue d'entreprendre une étude de faisabilité pour le compte du consortium Unocal-Delta. Enron Corporation s'était également vu confier, de concert avec Delta, le soin de négocier avec le gouvernement taliban le projet de pipeline.
Un dossier solidement monté par Wayne Madsen montre que George W. Bush a aussi transigé avec le beau-frère d'Oussama, Khalid ben Mafhouz, lorsqu'il était dans le commerce du pétrole au Texas. George W. Bush et Khalid ben Mahfouz ont tous deux été impliqués dans le scandale de la Bank of Commerce and Credit International (BCCI) :
«Des observateurs établissent d'autres liens entre Bush et Mahfouz dans le cadre d'investissements dans le groupe Carlyle, une société de placement américaine gérée par un conseil d'administration dont l'ex-président George Bush a déjà fait partie. Bush fils [George W.] a détenu des actions dans une filiale du groupe Carlyle, la compagnie Caterair, entre 1990 et 1994. Et Carlyle figure parmi les principaux bailleurs de fonds de la campagne électorale de Bush. Au conseil d'administration de Carlyle se trouve Sami Baarma, directeur de l'institution financière pakistanaise Prime Commercial Bank dont le siège social est à Lahore et qui appartient à Mahfouz.» (Voir Maggie Mulvihill, Jonathan Wells et Jack Meyers : «Slick deals; the White House connection; Saudi ‘agents' close Bush Friends», Boston Herald, 11 décembre 2001.)
Dans la foulée du 11 septembre
Khalid ben Mahfouz a été prudemment exclu («pure coïncidence» encore) de l'enquête menée par le Trésor américain dans la foulée du 11 septembre et qui a débouché sur le gel des avoirs financiers de quelque 150 entreprises, organismes de charité et individus d'Arabie saoudite soupçonnés de financer le terrorisme. D'après Scotland on Sunday, l'enquête a révélé qu'un organisme «de charité» saoudien, Blessed Relief, aurait servi de paravent pour financer Oussama ben Laden :
«Des hommes d'affaires saoudiens auraient transféré des millions de dollars à ben Laden par l'entremise de cet organisme. L'un des magnats saoudiens ainsi soupçonné est justement Khalid ben Mahfouz, propriétaire de la National Commercial Bank avec laquelle la famille royale saoudienne fait affaire. Les autorités américaines et britanniques ont également enquêté sur Mohammed Hussein Al-Amoudi, autre milliardaire saoudien qui aurait pu avoir des liens financiers avec ben Laden. Al-Amoudi, qui contrôle un vaste réseau de compagnies engagées dans la construction, les mines, les banques et le pétrole, a nié à son tour toute relation avec ben Laden. Ses avocats de Washington ont déclaré qu'il était définitivement opposé au terrorisme et qu'il n'était au courant d'aucun transfert d'argent à ben Laden par des entreprises saoudiennes.»
Toujours selon cette source d'information, «Al-Amoudi et ben Mahfouz ont tous deux été épargnés par le département du Trésor américain. Il n'existe aucune preuve contre eux ni, encore, contre le gouvernement lui-même. Mais l'attention braquée sur l'Arabie saoudite depuis le 11 septembre a suscité des questions fondamentales concernant ses dirigeants.» (Scotland on Sunday, 11 août 2002)
La poursuite des familles des victimes du 11 septembre
Une dépêche nous apprend que Thomas Kean – au contraire d'Henry Kissinger – a été choisi pour diriger la Commission d'enquête sur le 11 septembre en raison de «ses bons rapports avec les familles des victimes du 11 septembre, élément important pour la Maison-Blanche qui faisait l'objet de critiques de plus en plus vives de la part de ces familles». (Scripps Howard News Service, 17 décembre 2002)
Mais l'ironie du sort veut que la poursuite d'un billion de dollars entamée en août dernier par les familles des victimes des attentats du 11 septembre cite deux partenaires commerciaux de Thomas Kean dans la coentreprise Delta-Hess parmi les accusés, soit Khalid ben Mahfouz (beau-frère d'Oussama ben Laden) et Mohammed Hussein Al-Amoudi. Les deux sont étiquetés dans la poursuite en tant que présumés «financiers» d'al-Qaïda. Que va donc en faire Thomas Kean dans le contexte de la Commission d'enquête ?
Le mystère entourant le bombardement des ambassades en 1998
Le témoignage de l'ex-directeur de la CIA, James Woolsey, confirme que la société pharmaceutique soudanaise qui a été bombardée en 1998 sur ordre du président Clinton appartenait à Salah Idris, associé commercial et protégé de Khalid ben Mahfouz. Il s'agissait de représailles pour le bombardement de deux ambassades des États-Unis en Afrique, attribué à al-Qaïda.
Le conglomérat Mahfouz, propriétaire de la plus grande banque d'Arabie saoudite, la National Commercial Bank, s'apprêtait à injecter de l'argent dans le projet du pipeline transafghan. (Pour plus de détails voir le chapitre VI de Guerre et mondialisation par Michel Chossudovsky.) Delta-Hess était aussi en 1998 sur le point de se lancer dans la prospection et la mise en valeur des ressources pétrolières et gazières du bassin de la mer Caspienne.
On se demande bien pourquoi l'administration Clinton aurait ordonné de bombarder une usine qui était dirigée par un partenaire commercial d'Unocal et d'Amerada-Hess !
[Traduction l'aut' journal]

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Feu de critiques sur la BBC
New York Times
La Presse mercredi 6 août 2003
Londres - Par tradition, le timbre des voix des journalistes de la BBC est mesuré. En fait, les surnoms que les Britanniques ont fini par donner au diffuseur public suggèrent une respectabilité empreinte de réserve: le Beeb ou tout simplement Auntie ("tatie").
Mais au cours des dernières semaines, la British Broadcasting Corporation, sans conteste le diffuseur public le plus célèbre du monde, s'est trouvée impliquée dans l'une des querelles les plus âpres de ses 81 ans d'histoire. L'organisme a opposé son sens de l'indépendance et son impartialité au gouvernement, qu'il a accusé d'avoir "vendu" au public l'intervention britannique en Irak en lui présentant des renseignements incomplets.
Le différend a pris une tournure encore plus sensationnelle à la suite de la mort de David Kelly, un spécialiste du gouvernement en matière d'armes chimiques, biologiques et nucléaires. La BBC l'avait identifié comme étant la source principale d'un reportage du 29 mai dernier selon lequel le bureau du premier ministre Tony Blair avait exagéré la menace posée par les programmes d'armes irakiennes pour justifier la participation de la Grande-Bretagne à la guerre.
Alastair Campbell, chef des communications de M. Blair, a exigé une rétractation, ce que la BBC a refusé de faire. Il se peut que M. Campbell songe maintenant à quitter son poste, selon des reportages parus dans la presse britannique. M. Blair lui-même a refusé d'émettre des commentaires à ce sujet.
Attaques et contre-attaques
Le débat a pris une dimension beaucoup plus grande que de simples calomnies politiques. Il a incité des critiques et des concurrents de la BBC à remettre en question la perception que cette institution a d'elle-même et son étrange statut de diffuseur public financé par un droit de licence obligatoire imposé aux téléspectateurs, tout en étant à l'abri d'un contrôle gouvernemental grâce à une charte royale.
La BBC, selon Conrad Black, éditeur des journaux conservateurs britanniques Daily et Sunday Telegraph, "entretient une virulente culture de partialité".
M. Black ajoute: "Si ses meilleures émissions dans les domaines non politiques sont dignes de mention, l'organisme est malheureusement devenu la plus grande menace pour un pays qu'il devait, à l'origine, servir et informer."
Les remarques de M. Black, parues dans la livraison du 26 juillet du Daily Telegraph, ont été suivies par une défense tout aussi robuste de la BBC par Gavyn Davies, président de l'organisme. Ce dernier a critiqué ce qu'il a décrit comme un assaut du gouvernement destiné à soumettre le diffuseur à un contrôle extérieur.
"On attaque notre intégrité et on nous critique pour avoir adopté un point de vue rédactionnel différent du gouvernement et de ses partisans", a souligné M. Davies dans un article du The Sunday Telegraph. "À cause de cette témérité, on donne à penser que le système qui a protégé la BBC pendant 80 ans devrait être abandonné et remplacé par un organisme de contrôle qui "soumettrait la BBC"", a-t-il aujouté.
Ces commentaires ont amené Tessa Jowell, ministre de la Culture, à s'engager à "maintenir complètement l'indépendance de la BBC".
Certains critiques estiment que la BBC épouse "un point de vue légèrement à gauche sur le monde", selon les termes de l'hebdomadaire The Economist. Et, tout comme d'autres adversaires de la BBC, M. Black a accusé le diffuseur de suivre son propre programme politique "pathologiquement hostile au gouvernement et à l'opposition officielle, à la plupart des institutions britanniques, à la politique américaine dans presque tous les secteurs, à la modération en Irlande, à toutes les religions occidentales et à la plupart des manifestations de l'économie de libre marché."
Le président de la BBC, M. Davies, et son directeur général, Greg Dyke, sont pourtant des supporteurs du Parti travailliste nommés par le gouvernement.
Cette affiliation politique a semblé leur donner le sentiment qu'il était plus important que jamais pour eux de soutenir l'indépendance de la BBC.
Un statut particulier
Mais ce qui rend la bataille si acharnée, c'est le statut bien particulier de la BBC, un monolithe comprenant huit chaînes de télé, cinq réseaux de radio (sans compter le BBC World Service), une division d'édition de livres et des activités séparées pour exporter ses émissions sur des marchés incluant les câblodistributeurs américains.
Ses concurrents, comme Sky, dont 35 % des parts appartiennent à News International, de Rupert Murdoch, et Independent Television, connu sous le nom de ITV, doivent compter sur la publicité ou sur des abonnements mensuels pouvant atteindre 58 $ pour poursuivre leur mission.
Par contraste, la BBC touche un droit annuel de 180 $ payé par quelque 20 millions de Britanniques, ce qui fournit à l'organisme un revenu annuel garanti de quelque 3,6 milliards de dollars américains. Ainsi, la BBC n'est pas soumise aux mêmes pressions commerciales que ses rivaux.
L'organisme est plutôt régi par une charte royale de 10 ans, qui expirera en 2006. Cela signifie qu'il peut adopter une perspective à beaucoup plus long terme sur ses investissements et ses dépenses que les autres diffuseurs. D'un autre côté, au grand mécontentement de ses concurrents, la BBC peut, en vertu de sa charte, vendre des émissions, des livres et des magazines, même si elle touche les revenus tirés des droits obligatoires que les critiques appellent une "taxe".
À l'abri des pressions engendrées par le dépôt d'un bilan financier, l'organisation a fait des pieds et des mains pour se réinventer en cette ère de technologie numérique qui, par exemple, permet aux téléspectateurs de choisir quel match ils veulent voir au cours du tournoi de tennis de Wimbledon et de voter pour les émissions de leur choix grâce à leur télécommande.
Les émissions de la BBC sont devenues plus osées. Les Britanniques aux cheveux grisonnants qui se rappellent la télé en noir et blanc et les présentateurs de nouvelles de la BBC en smoking ont peut-être été choqués par des émissions telles que le drame Tipping the Velvet, décrivant une histoire d'amour entre lesbiennes dans l'Angleterre victorienne.
Et les habitués de la BBC constateront peut-être que la vénérable institution se démarque quelque peu de la tradition à la suite du lancement de la nouvelle chaîne BBC3 qui s'adresse à un auditoire de 24 à 35 ans.
Tandis que la concurrence se fait plus vive et que le nombre de téléspectateurs de la BBC décroît, "il est évident que la BBC a l'impression qu'elle doit affronter la compétition pour gagner de l'auditoire", croit Roy Greenslade, ancien éditeur du tabloïd The Daily Mirror.
La passe d'armes avec le gouvernement de M. Blair n'est pas la première du genre. Mais l'estime du public pour la BBC ne semble pas en avoir souffert. En fait, cet affrontement est survenu au moment où les sondages indiquaient que la confiance envers le gouvernement de M. Blair touchait les bas fonds. Selon un sondage de l'institut MORI publié la semaine dernière par le quotidien Financial Times, 55 % des personnes interrogées disaient faire confiance à la BBC, alors que seulement 41 % affirment faire confiance à Tony Blair.

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Quelle place occupera l'action communautaire autonome au Québec?
Lorraine Guay
Membre fondateur du Comité aviseur de l'action communautaire autonome
Stephan Reichhold
Membre fondateur du Comité aviseur de l'action communautaire autonome
Lucie Bélanger
Membre fondateur du Comité aviseur de l'action communautaire autonome
Le DEVOIR mercredi 6 août 2003
Libre opinion: «Doter le Québec d'une politique gouvernementale de reconnaissance et de soutien de l'action communautaire, c'est situer sans équivoque les organismes communautaires au centre du renouvellement des pratiques sociales québécoises; c'est reconnaître pleinement leur rôle dans le développement social et économique du Québec.» Extrait de la politique gouvernementale L'action communautaire, une contribution essentielle à l'exercice de la citoyenneté et au développement social du Québec.
Lancée en septembre 2001, cette politique est le résultat de près de 30 ans de revendications de la part du mouvement communautaire autonome, quel qu'ait été le parti au pouvoir. Au cours des cinq années qui ont précédé son adoption, des efforts particulièrement intenses ont été fournis autant par les représentants des milieux communautaires autonomes que par les représentants de l'État pour doter enfin le Québec d'une telle politique gouvernementale. Or, alors que nous en sommes toujours à en orchestrer la mise en oeuvre, voilà que votre gouvernement fraîchement élu annonce qu'il va procéder à la «réingénierie» de l'État québécois.
Mais quelle place occupera l'action communautaire autonome dans vos projets, M. le premier ministre ? Le gouvernement québécois a depuis plusieurs années fait preuve d'une maturité politique et sociale rare en choisissant de financer des groupes dont la mission vise entre autres à le critiquer. Aurez-vous l'audace de poursuivre cette tradition fort peu répandue à travers le monde ? Votre gouvernement acceptera-t-il de conserver aux groupes communautaires une autonomie pleine et entière quant à la définition de leur mission, de leurs orientations, de leur approche et de leurs pratiques ? Maintiendra-t-il la reconnaissance des caractéristiques propres à cet outil de transformation sociale ? Ce n'est qu'à ce prix que l'action communautaire autonome pourra demeurer le terreau fertile qu'elle a toujours été en matière de développement de pratiques sociales. Dans la mesure où votre parti a clairement appuyé les revendications des groupes d'action communautaire autonome lors de l'importante manifestation du 23 octobre 2002 à Québec, quelle attitude prendrez-vous face au processus de mise en oeuvre de la politique de reconnaissance ? Qu'en sera-t-il des engagements déjà pris par vos prédécesseurs tant au plan des principes qu'au plan financier ? Tout cela passera-t-il au collimateur du Conseil du trésor, comme le laissent présager nombre de vos annonces depuis avril dernier
Il n'est pas inutile de rappeler, M. Charest, que les 4000 groupes composant l'action communautaire autonome s'affairent au quotidien à donner sens et substance à l'expression «vivre ensemble». Opposés au repli sur soi de l'individualisme triomphant et à la marginalisation des personnes les plus vulnérables qu'il entraîne dans son sillage, les groupes d'action communautaire autonome oeuvrent fondamentalement à un projet de solidarité et d'inclusion sociale où toutes et tous sans exception auraient droit à une juste part et à une juste place. Présents dans des secteurs aussi divers que la santé, les services sociaux, les personnes réfugiées et immigrantes, l'environnement, les communications, l'alphabétisation, le loisir, etc., ces milliers de femmes et d'hommes, de travailleuses et de travailleurs, des personnes agissant à titre militant ou bénévole ont fondé sur la politique de reconnaissance de vifs espoirs d'amélioration de leurs conditions d'existence et d'action. Nous convenons sans difficulté que la mise en oeuvre d'une politique touchant pratiquement tous les ministères représente un défi d'envergure. Mais nous demeurerons convaincus que le coût des efforts qui restent à fournir est bien inférieur à celui que pourraient entraîner un recul face à la politique et le non-respect des engagements déjà pris.
Votre parti, M. le premier ministre, a donné pour titre à son programme Ensemble réinventons le Québec. Mais «réinventer» n'indique pas nécessairement que nous allions vers un mieux. Cela signifie seulement que ce qui vient sera différent de ce qui était. Or, la différence à laquelle vous nous conviez se révèle en réalité un retour vers du connu, un retour vers une époque où n'existaient que la compassion, la charité, la bonne volonté des individus, mais non pas la justice. Votre appel, par votre ministre des Finances interposé, à «faire sans l'État» risque de nous ramener brutalement à la pratique des «dames patronnesses». Quand l'État refuse d'assumer la responsabilité d'assurer la justice et l'équité entre les citoyens, quand on compte de façon illusoire sur le «tout au marché» pour faire ce travail, alors la tentation est grande «d'utiliser» les groupes communautaires pour «faire la job...», une position que le mouvement communautaire autonome a toujours récusée, tant des péquistes que des libéraux.
À l'heure actuelle, les 4000 groupes d'action communautaire autonome, chacun selon sa mission propre, travaillent à favoriser l'exercice d'une citoyenneté active : ils encouragent leurs membres à prendre la parole, à comprendre les enjeux sociaux, à se mobiliser; ils éduquent, défendent les droits et libertés, soutiennent, accompagnent, orientent, réconfortent, hébergent, conseillent, informent, dépannent chaque année des milliers de personnes. Et ils le font depuis toujours avec des moyens extrêmement limités.
Les négociations qui ont conduit à l'adoption de la politique de reconnaissance en septembre 2001 avaient pour but, entre autres, la reconnaissance de la spécificité de l'action communautaire autonome, le respect de son autonomie et l'obtention d'un financement en appui à la mission des organismes qui soit adéquat et récurrent. Ce travail a été mené conjointement par le Secrétariat à l'action communautaire autonome (SACA), le Comité aviseur de l'action communautaire autonome et des représentants gouvernementaux. Le Comité aviseur, à titre de coalition multisectorielle représentant depuis 1996 l'ensemble de l'action communautaire autonome, a joué un rôle primordial dans le processus d'élaboration de la politique et sa contribution demeure tout aussi importante pour la suite des choses.
Nous vous demandons donc instamment, M. le premier ministre, de préciser vos intentions par rapport à l'action communautaire autonome. Pour nous, il ne fait aucun doute que la mise en oeuvre de la politique de reconnaissance doit suivre son chemin, que les engagements financiers pris par vos prédécesseurs doivent être respectés et que le Comité aviseur à l'action communautaire autonome doit demeurer l'interlocuteur privilégié du gouvernement pour tout ce qui concerne la mise en place de la politique de reconnaissance. En deçà de ces orientations, de la lutte à la pauvreté et de l'amélioration des acquis sociaux, comment pourriez-vous prétendre réinventer le Québec ?

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Des coalitions avec d'autres partis envisagées au Bloc
Joël-Denis Bellavance
La Presse mercredi 6 août 2003
Ottawa - Un député du Bloc québécois croit que son parti, même s'il préconise la souveraineté du Québec, doit sérieusement envisager de faire partie d'une large coalition avec d'autres partis régionaux afin de battre les libéraux aux prochaines élections et prendre ainsi les rênes du pouvoir à Ottawa.
Dans la foulée de la défaite du Parti québécois aux élections provinciales, le député bloquiste Mario Laframboise estime que son parti doit s'interroger sur les options qui s'offrent à lui afin de continuer à bien défendre les intérêts du Québec dans la capitale fédérale et à se faire le porte-parole d'une partie de la population québécoise qui rejette la vision fédéraliste des libéraux.
M. Laframboise affirme que son parti, fondé en 1990 au lendemain de l'échec de l'accord du lac Meech, devrait prendre les devants dès cet automne en offrant aux autres partis d'opposition de collaborer davantage à la Chambre des communes afin de faire front commun dans certains dossiers.
Le député d'Argenteuil-Papineau-Mirabel affirme avoir discuté de cette "idée personnelle" avec quelques-uns de ses collègues et des militants du parti et avoir obtenu un accueil favorable.
Toutefois, il ajoute que l'idée demeure encore taboue au sein de la famille souverainiste qui s'interroge de plus en plus sur la suite des choses maintenant qu'un gouvernement fédéraliste est bien installé au pouvoir à Québec.
En entrevue, M. Laframboise a indiqué qu'il n'écarte pas la possibilité de soulever cette idée audacieuse lors du prochain caucus du Bloc québécois qui aura lieu au Mont-Sainte-Anne du 26 au 28 août.
"Il faut constater qu'il y a des partis régionaux au Canada et il faut se demander s'il ne serait pas mieux de se gouverner en défendant nos intérêts régionaux. Chacun des partis doit faire son examen de conscience. L'Alliance canadienne doit le faire, le Parti conservateur aussi et le NPD", a déclaré M. Laframboise.

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Québec Grec :
La révolution "très" tranquille
de la communauté hellénique de Montréal
Simon Chabot
La Presse mercredi 6 août 2003
Bouzouki, grillades, feta et ouzo sont à l'honneur dans le Vieux-Port jusqu'au 10 août, à l'occasion de la Flamme hellénique, le premier festival grec de la métropole. Coudes serrés, les 85000 Grecs de Montréal défendent leur culture avec ardeur. Quarante ans après l'arrivée des derniers immigrants, toutefois, la communauté traverse une zone de turbulences...
Dès que le joueur de bouzouki s'empare de son instrument, la foule s'anime. Au son de la guitare traditionnelle grecque, un homme se met à danser autour de jeunes filles accroupies qui l'encouragent en frappant des mains. Ceux qui n'ont pas fini de dévorer leur souvlaki y vont de coups de fourchettes sur les tables pour manifester leur joie de voir la fête commencer. Bienvenue chez les Grecs de Montréal.
Au restaurant Myhtos, avenue du Parc, la scène se répète tous les vendredis et samedis soirs. Ici, on dansera, on chantera, on mangera et on boira jusqu'aux petites heures du matin. "Environ 400 personnes viennent s'amuser chaque fois", raconte un employé, Kosta Kougias, pendant qu'une aïeule toute de noir vêtue s'extirpe de la salle à manger pour prendre un peu d'air, dépassée par l'enthousiasme des plus jeunes.
"Les Grecs aiment bien faire la fête, poursuit l'employé. En Grèce, c'est comme ça tous les soirs. Après l'église et la famille, c'est ce qu'il y a de plus important pour nous."
Installé à la terrasse du Café Remezzo où il vient de boire un frappé, le café glacé grec, Nectario Hatzipetros en remet: "La musique, la bouffe, l'alcool et le café, voilà ce qui fait un Grec", soutient-il.
Sur les terrasses et dans les soirées, les Grecs montréalais ne craignent pas les clichés et montrent fièrement leur attachement aux coutumes du pays. La Flamme hellénique, le premier festival grec de Montréal, qui se poursuit jusqu'au 10 août dans le Vieux-Port en est une autre preuve flagrante.
Conflit de générations
La communauté de 85 000 personnes paraît fort unie dans la fête, certes, mais d'autres traditions commencent à vaciller. Comme les Canadiens français, les jeunes Grecs sont ainsi de plus en plus nombreux à bouder l'église.
"Nous fêtons tous les samedis soirs, admet Spiro Korizis, 26 ans, propriétaire du comptoir alimentaire Arahova du Vieux-Montréal. Je me couche à 5h du matin, alors je n'ai pas envie d'être à l'église à 10h."
"Avant, l'Église régissait toute la vie de la communauté, explique le père Lambros Kamperidis de l'église orthodoxe Evangelismos. Aujourd'hui, elle a du mal à toucher les jeunes. Le discours n'a pas su s'adapter aux nouvelles réalités."
Les Grecs de Montréal seraient-ils en pleine révolution tranquille? "C'est un peu le même phénomène, mais il est beaucoup plus tranquille chez nous, observe Niki Messas, une étudiante à la maîtrise de 24 ans. Les jeunes n'ont aucun reproche à faire à l'Église, ils sont simplement moins pratiquants."
Absents des messes, les jeunes sont ainsi toujours présents aux grands rendez-vous religieux. Ils participent aux festivités de Pâques, qui durent toute une semaine, et à la populaire procession en l'honneur de la Vierge Marie, le 15 août dans le quartier Parc-Extension.
Mixité gréco-romaine
La très vaste majorité des Grecs se marient aussi encore devant le prêtre. Pas toujours avec des membres de la communauté cependant. Environ le quart des mariages est désormais "mixte", le plus souvent entre Grecs et Italiens.
Impossibles il y a 50 ans, les mariages mixtes sont acceptés, mais pas nécessairement souhaités. "Je veux que mes enfants se marient avec des Grecs, confirme George Kamalis. S'ils ne le font pas, j'aurai dumal à l'accepter, mais je n'aurai pas le choix."
Tant qu'ils ne seront pas mariés, M. Kamalis entend toutefois bien garder ses enfants à la maison. "Mon fils a 30 ans et ma fille, 27, souligne-t-il. Je serais vraiment déçu s'ils nous quittaient avant le mariage."
"Si je pars en appartement, mes parents vont faire une crise cardiaque! lance le célibataire Spiro Korizis. Nous brisons quelques règles, mais celle-là tient bon. Parfois, j'ai l'impression que le temps s'est arrêté en 1960 pour notre communauté. En Grèce, les choses ont changé plus vite."
Fidèles à la langue
Les rapports à l'Église et à la famille provoquent quelques tensions intergénérationnelles, mais les jeunes comme leurs aînés sont fidèles à leur langue. "À Montréal, tu n'es pas Grec si tu ne parle pas le grec, ajoute M. Korizis. Ailleurs, c'est très différent: j'ai des cousins aux États-Unis qui ne connaissent que l'anglais."
Pour les Montréalais d'origine grecque, l'enseignement de la langue a toujours été une priorité. L'école primaire de la Communauté hellénique de Montréal a ouvert ses portes en 1909. Elle compte aujourd'hui quatre campus, où une partie de l'enseignement se fait toujours dans la langue de Platon. La communauté offre aussi des cours du soir ou du samedi et possède notamment sa bibliothèque, son institut culturel et son centre d'études grecques.
La vigueur avec laquelle la communauté grecque a défendu sa langue a même permis à la plupart des immigrants de première génération de ne jamais en parler une autre. La concentration de la population grecque dans le quartier Parc-Extension et avenue du Parc dans le Mile End pendant de longues décennies a facilité cette existence en vase clos.
Aujourd'hui, la plus forte concentration de Grecs se trouve dans le quartier Chomedey à Laval, où vivent 35 000 membres de la communauté. Gens d'affaires réputés, les Grecs ont toutefois gardé leurs commerces dans les vieux quartiers. Des restaurants pour la plupart, dont certains, étonnamment, servent de la nourriture italienne!
Vagues d'immigration
Les premiers Grecs sont arrivés à Montréal en 1860, mais ce n'est pas avant 1900 qu'ils sont débarqués en grand nombre, fuyant la chute de la Grèce aux mains de l'Empire ottoman. C'est la pauvreté qui les chasse ensuite de leur pays en masse dans les années 20, un flot qui se tarit avec la Grande Dépression. La dernière grande vague d'immigrants date des années 1946 à 1949, alors qu'une guerre civile pousse 100 000 Grecs à rejoindre le Canada.
Depuis 1960, les Grecs ont cessé d'émigrer au Canada. Des jeunes qui ont gardé contact avec leurs proches souhaitent même aller refaire leur vie sous le chaud soleil de la Grèce. Conséquence: la population grecque de Montréal a commencé à décroître. "Si je fais le décompte des baptêmes et des décès, observe le père Lambros, c'est désormais la mort qui l'emporte."
Protection de la langue, désintérêt pour l'église et déficit démographique: décidément, la réalité des Grecs montréalais a fini, plus ou moins tranquillement, par rattraper celle de l'ensemble de la société québécoise.