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Où va le Québec ?
- Tuer la mort pour construire nos repères

Claude Bariteau
Anthropologue, Université Laval
Le Devoir mercredi 17 septembre 2003

Premier de deux textes - En France, j'ai observé, questionné, écouté, regardé. Un peuple qui débat tous les jours et des acteurs, tous républicains, qui se battent pour leurs idées, c'est beau à voir. Je m'en ennuie. Je m'ennuie de voir du sens construit collectivement au présent.

Le 10 juillet 2003, j'ai senti s'éteindre cette vie que je commençais à aimer tant elle m'animait. À Dorval, j'étais triste. J'avais déjà ressenti une telle tristesse en revenant de Varsovie en 1980. Cette fois, c'était plus fort. À l'aéroport, j'ai eu l'impression d'entrer dans un lieu abandonné ici. Tout m'agressa. Oui, tout. Je rentrais chez moi et découvrais que je n'avais de lieu à retrouver que là où je dors. Et encore.

Dans cet aéroport, je me perds toujours. Je me dirige constamment en sens inverse. Ce fut encore le cas. Pourtant, aux aéroports de Paris, Londres, Genève, Varsovie, New York, Mexico, Washington, Brasilia et même Toronto, je ne me perds jamais. À Dorval, toujours. Probablement parce que ce lieu n'est pas mien et qu'ailleurs je n'ai pas l'ambition qu'il le devienne.

Au Québec, on n'a pas idée comment le territoire que nous disons nôtre ne l'est pas. Même les frayères de poissons d'eau douce nous échappent. Quant aux principales routes, aux voies navigables qui ne sont pas des lacs, aux tracés aériens et aux chemins de fer, ils nous sont tout autant étrangers. À les emprunter, parce que nous ne pouvons pas faire autrement, nous ne nous en rendons plus compte. Et nous oublions la logique qu'ils contiennent.

Cette logique est omniprésente. Jour après jour, elle impose un sens. Le font aussi les bases militaires, les douanes, les parcs du Canada, le drapeau du Canada, les musées canadiens, les services canadiens, les timbres, la monnaie, les ports. Même la radio, la télévision et les journaux. Les hôpitaux et les écoles que nous disons nôtres composent aussi dans cette logique. Surtout la «gouvernance» provinciale au sein de laquelle nous imaginons inventer une différence et préparer un pays alors qu'avec elle, nous nous «canadianisons» en nous «provincialisant».

Québécois de toutes origines, nous nous activons ici, chez nous, dans une mer de symboles qui fondent en nous des repères qui n'ont rien à voir avec ceux que nous pourrions construire ensemble. Sur la place publique, nous échangeons dans une logique qui alimente la reproduction de notre assujettissement et obnubile toute action menée par et pour nous. Pire : quand nous parlons entre nous, de nous et de ce que nous voulons, nous le faisons dans des lieux privés transformés en abris. Là, seulement là, nous nous pensons autrement. En cachette parce que notre pensée est faite de sujets politiques. Pas d'acteurs politiques.

Acteur politique dans un espace public

En France, j'ai sillonné bien des routes, notamment en Charentes-Maritimes. J'ai noté un détail, que j'estime important. Le privé y est emmuré comme si on avait voulu le protéger du public pour en faire un lieu originel à partir duquel s'anime l'espace public. En privé, entre amis, parents et invités, les Français débattent des choses publiques. Et ces débats rebondissent dans l'espace public dès que les Français quittent le privé pour vivre en public où, ensemble, ils font et refont la France. En public, ils se battent, s'engueulent, négocient, manifestent, commentent, débattent. Ils font bouger les choses dans le respect des règles du «vivre ensemble» qu'ils ont adoptées.

Ici, rien de tel. Notre privé, qui est à découvert et sous surveillance, est obnubilé de symboles étrangers véhiculés dans l'espace public. Il est, de surcroît, notre seul véritable espace. Aussi vivons-nous en privé, hors de nos abris, comme si nous étions dans un espace public. Et l'espace public, celui qui nous échappe, nous le renvoie avec les téléromans, des émissions quétaines et des bulletins de nouvelles qui nous parlent et parlent de nous comme à des étrangers. C'est ainsi parce que nous ne nous sommes pas dotés d'un espace public dont nous serions les acteurs qui construisent du sens.

En France, pas de sujets, que des acteurs politiques. Un acteur politique, ça occupe l'espace public. Ici, pour nous manifester dans l'espace public, il faut inventer un discours qui fait silence sur l'essentiel ou le transforme en chimères. C'est ainsi que nous parlons sans parler et que nous disons sans dire. Notre langue publique, qui est de bois, ne peut exprimer qu'un silence d'être. Rien d'autre. L'essentiel pour nous est tu et poussé hors de l'espace public. Seul le secondaire s'y manifeste.

C'est ce rien d'essentiel que révèle quotidiennement l'espace public québécois. Sont constamment exclus de cet espace ceux qui disent l'essentiel. Ils sont même stigmatisés. Ce sont des durs, des purs, des trouble-fête, voire des illuminés ou des débranchés. Bien sûr, il arrive occasionnellement que nous ayons un écho de nous-mêmes dans l'espace public. Ce fut le cas lors de la mort de Pierre Bourgault. Cette mort nous fut présentée comme la nôtre, probablement pour que soit dit que nous n'étions pas morts et que nous ferions un jour le pays rêvé, ce qui fut mis en relief par le chef du Parti québécois. Mais rien d'autre. Que du discours.

Le nous de silence

Dans cet espace public, il n'y a pas de place pour débattre ce que nous pensons dans nos abris. Il n'y en a pas parce que cet espace est occupé par ceux qui nous rendent silencieux. Ils en sont d'ailleurs glorifiés. Et, pour eux, nous sommes invités à faire beaucoup de choses pour ne pas mourir trop vite. Des arts, du sport, de la cuisine, des jeux de société. Toutes sortes de choses. Nous oublions alors que, sans nous ainsi exposés, ils n'auraient pas la parole. Ni le contrôle de l'espace public.

Si nous prenons le temps d'écouter ce qui se dit sur les ondes, nous comprendrons vite que ce dit nous renvoie un nous de silence. Donc rien de nous et tout d'un autre nous qui y est construit. C'est ainsi dans tous les univers qui nous entourent et hors desquels nous arrivons à nous retrouver de temps à autre.

J'ai découvert en France qu'au Québec nous vivons le quotidien hors de nous. Cela a pour conséquence que nous ne construisons rien d'essentiel ensemble. Rien de porteur. Notre quotidien tue tous les jours l'essentiel. Il est devenu notre mort. Il l'annonce et nous la fait vivre en direct. Si nous ne le tuons pas, nous mourrons. Mourront alors avec nous nos rêves d'un pays d'acteurs. Un pays dans lequel nous débattrons entre nous pour construire un sens, le nôtre.

Depuis mon retour, je rêve d'un espace public dont nous, Québécois de toutes origines, et nous seuls, définirons les règles parce que nous l'aurons fait nôtre. Je rêve d'un aéroport où je ne me perdrais plus. Je rêve de ne plus avoir à m'animer dans un univers de sens qui me nie. Je rêve -- et je sais que je ne suis pas le seul -- d'un Québec où la parole étouffée sera maître. Je rêve ainsi parce que j'ai mal à nous voir muets. Silencieux. Contraints à la clandestinité et rendus insignifiants pour nous et le monde. J'ai mal à vivre ainsi. Ça me tue.

Seuls des acteurs politiques peuvent changer ça. Pour en devenir, nous devons d'abord tuer les sujets qui sont en nous et tuer le quotidien qui nous tue. Tuer la mort. La tuer pour construire ensemble nos repères.



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Où va le Québec ?
- Chasser l'insupportable et fonder un pays

Claude Bariteau
Anthropologue, Université Laval
Le Devoir jeudi 18 septembre 2003

Dernier de deux textes - Je ne suis pas le seul à dire qu'il faut faire en priorité le pays du Québec. Plus de 2,5 millions de Québécois de toutes origines le disent, conscients qu'ils sont de vivre dans un univers de sens qui n'est pas le leur. Or ce n'est pas ce message que véhicule le parti qui a pour mission de promouvoir cet objectif.

Son message propose une «gouvernance» progressiste et un pays à faire un jour dans une nouvelle union avec le Canada. À quelques occasions, je l'ai exposé à des Français. Ils m'ont vite fait comprendre qu'il n'est pas hiérarchisé et banalise l'ALENA. «Si vous voulez faire un pays, cet objectif doit primer, m'ont-ils dit. Il vous permettra de devenir membres des Nations unies et de l'ALENA.»

Un maçon français, autodidacte, m'a dit : «Si je vous comprends bien, le chef du Parti québécois veut être le général de Gaulle de la libération, le général Pétain de la collaboration en attendant de décréter le grand jour, et a comme ambition de réaliser au Canada une union confédérale selon le modèle européen.» J'en fus estomaqué.

En France, on sait qu'on ne peut pas faire tout ça en même temps. On le sait pour l'avoir vécu mais aussi parce qu'on connaît les différences entre une nation politique occupée et une minorité nationale, de même qu'entre la France et l'Union européenne.

Le grand mélange

Ici, tout est emmêlé et plusieurs d'entre nous ne savent même pas ce que nous sommes. Certains nous disent une collectivité, d'autres une nation culturelle, une minorité nationale ou un peuple. Selon celui qui parle, nous changeons de statut. Mais attention. Pour la majorité des analystes, nous ne serions surtout pas une nation politique occupée. Pourtant, c'est ce que nous sommes. De jour en jour, le Canada se déploie chez nous, sans notre accord, avec plusieurs complices.

Ces complices excellent à tout confondre. Ils sont nombreux dans les organismes canadiens et québécois. Plutôt que de qualifier de nation politique les Québécois de toutes origines, ils les segmentent et utilisent le terme «Québécois» pour cibler les descendants des Français. La majorité des médias fait de même ainsi qu'un nombre impressionnant d'intellectuels subventionnés pour penser et écrire. Du coup, il nous est difficile de bien nous lire et de bien lire la réalité internationale.

Je l'ai constaté lors d'un séminaire doctoral sur la mondialisation. Les étudiants européens, dont sept Français, se démarquaient nettement des étudiants québécois. Ils connaissaient le monde et savaient en parler. Je l'ai constaté de nouveau lors de mon séjour. Même la vendeuse de journaux peut tenir un discours convaincant sur la France et l'état du monde.

Être acteur et avoir une place dans le monde, ça permet de bien se lire et de bien lire les autres. N'être qu'un sujet fait en sorte que ce sont les maîtres qui pensent et parlent pour nous. Le sujet écoute. Parler du monde en homme libre lui est interdit. Il doit en parler en sujet. C'est ce qui fait que nous déformons le monde dès que nous en parlons.

Or, sans une lecture claire de nous-mêmes et du monde, les acteurs se terrent, ce que font nombre de Québécois qui veulent un pays. Ils cherchent, échangent entre eux et bougent à peine parce que, pour bouger, ils doivent savoir qui ils sont et où ils vont. Dans un contexte flou, seuls des sujets s'agitent car ils suivent le chef. À l'aveugle. Plus ils le suivent, plus le chef impose ses vues.

Un pays à faire

Le Québec ne deviendra jamais un pays de cette façon. Il le sera seulement avec des acteurs qui veulent le construire. Il en est ainsi de tout mouvement de libération. Le chef canalise la détermination des acteurs. Voilà qui nous ramène à l'essentiel : hiérarchiser et préciser le message. Hiérarchiser, c'est faire en priorité le pays du Québec. Préciser, c'est dévoiler l'univers dans lequel nous envisageons de vivre collectivement. Nous en sommes là.

Plus nous clarifierons le message, plus deviendront insupportables l'univers canadien et la confusion autour de ce que nous voulons et de ce que nous sommes. Un message clair nous sortira de nos abris car nous voudrons le faire entendre. C'est là que commencera l'action.

Ici, plus nous occuperons la place publique, plus il y aura de blocages. Mais plus il y en aura, plus la pression montera. Nous savons comment faire bouger les choses et comment les canaliser. Nous l'avons déjà fait. Nous pouvons le refaire. Sur la scène internationale, ce sera plus compliqué. Il faudra être ingénieux car le Canada occupe cet espace et nous y dépeint comme des nationalistes faisant une poussée de fièvre ethnique, ce qui est insupportable, notre mouvement n'étant en rien cela.

À l'occasion de mon séjour, j'ai révélé aux Français que ce qui nous anime avant tout est de créer un État de droit dont les citoyens seront des individus libres et égaux qui partagent, en commun, des valeurs républicaines. Je fus applaudi. Ils ne comprenaient toutefois pas que cela ne se fasse pas lors de la fondation du Québec. Pour eux, faire un pays, c'est précisément s'approprier le champ politique.

À bien y penser, la voie qui mène au pays du Québec est l'adoption, par les Québécois, d'une constitution, inspirée des régimes républicains, qui en fait les seuls maîtres d'oeuvre de leur destin. Avec elle, nous passerons d'un statut de sujets à celui d'acteurs qui fondent leur pays. Les régimes républicains ont cette qualité.

Affirmer la souveraineté du peuple, c'est ce que nous ont appris les Américains, les Français et plusieurs autres nations politiques. Comme il répugne aux Québécois de ne pas être les artisans de leur destin, il nous revient de nous départir d'un régime parlementaire issu du colonialisme en inventant un cadre politique qui corresponde à nos exigences.

Voilà un grand défi, de loin plus important qu'un projet de société. Ici, nous avons hélas tendance à confondre ou à lier projet de pays et projet de société. Dans tous les pays, il y a divers projets de société. En France, le projet de société de la droite n'est pas celui des socialistes, encore moins celui des communistes. Néanmoins, ces partis partagent une volonté de vivre ensemble et les règles qui en font des républicains.

Fonder un pays, c'est instituer le cadre politique du vivre ensemble. Créer ce cadre doit primer car on ne bâtit pas un pays comme on restaure une province. Il faut un cadre approuvé par le peuple. C'est l'infrastructure au sein de laquelle s'activeront les promoteurs de projets de société. D'où son caractère incontournable.

Un tel cadre comprend habituellement les règles qu'adoptent les citoyens pour exercer un contrôle sur leurs élus et participer aux prises de décision. Ce sont : 1- la séparation des pouvoirs entre le législatif et l'exécutif, les modalités pouvant varier mais la séparation étant fondamentale; 2- les mécanismes favorisant les débats et la participation des citoyens sur la place publique, dans les médias, à l'Assemblée nationale et aux commissions parlementaires; 3- les procédures de nomination des juges et des grands commis de l'État; enfin, 4- les pratiques acceptées dans le financement des partis et le lobbying.

Ce cadre prendra forme quand nous sortirons de nos abris pour tuer la mort, chasser l'insupportable, débattre de notre vivre ensemble et bâtir le pays que nous voulons républicain. Alors là, bâtisseurs devenus, nous ferons des choses ensemble. Quand j'imagine cela, je nous entends parler. Du privé au public. Je nous vois naître et déjà grands. Je nous vois debout ici et dans le monde. Présents et actifs. Je vois le Québec pays.



»» 14 avril 2003 et après...

Joseph Facal juge sévèrement le PQ

Denis Lessard
La Presse mercredi 17 septembre 2003

Québec - Bernard Landry, comme tous les péquistes, doit faire un examen de conscience et s'interroger sur les raisons de la défaite du 14 avril, prévient l'ancien ministre Joseph Facal. Dans un texte publié dans les pages Forum de La Presse, il souligne que la défaite du PQ n'a rien à voir avec la dernière campagne électorale, le débat des chefs ou les rapports entre Bernard Landry et les journalistes.

En fait, bien avant les élections, le gouvernement Landry a tenté en vain de faire croire aux électeurs qu'ils n'avaient pas raison d'opter pour le changement, "ce qui a renforcé la perception que nous ne les écoutions plus", affirme M. Facal.

Dans un entretien hier, M. Facal soulignait que, comme tous les autres membres du gouvernement, Bernard Landry devait battre sa coulpe. "Le résultat du 14 avril nous convie tous à un examen de conscience. Tous sans exception", dit-il.

Quand on lui rappelle que M. Landry, encore cette semaine dans une entrevue au Point, soulignait qu'il pourrait bien rester à la tête du PQ et affronter à nouveau Jean Charest aux prochaines élections, M. Facal se contente d'un silence éloquent.

"Je serai là pendant les deux prochaines années, c'est ce que mon parti m'a demandé. Je dirigerai mon parti jusqu'à son prochain congrès, probablement en 2005... a dit M. Landry. Et il a ajouté: "Dans deux ans je verrai... si mes membres, militants et la population en général ont l'impression que je m'acquitte bien de mon mandat de chef de l'opposition, il se peut très bien que je sois là pour reprendre le pouvoir et faire la souveraineté du Québec."

"Je ne fais aucun commentaire là-dessus. J'en prends acte, c'est tout. M. Landry nous dit qu'il a préparé lui aussi (comme Mme Marois) des textes de contenu. J'ai extrêmement hâte de les lire. Je jugerai sur pièces", s'est contenté de dire l'ancien ministre qui ne s'est pas représenté aux élections le 14 avril. Pas question de donner un chèque en blanc à l'actuel président du PQ. "Je veux voir ce qu'il a à dire" précise M. Facal.

Dans son texte, il souligne que c'est la députée de Taillon, Pauline Marois, qui a produit "la seule position réaliste" en remettant en question le partenariat politique entre le Québec souverain et le reste du Canada. "Une association de type européen n'est pas transposable en contexte nord-américain, mais des liens devraient être maintenus avec le Canada pour des raisons de géographie, d'histoire partagée et d'intérêt mutuel."

Selon les informations obtenues par La Presse, l'ancien député péquiste de Fabre était, avec un universitaire, le principal rédacteur du texte publié il y a deux semaines par Pauline Marois où elle mettait de côté le partenariat politique. Interrogé à ce sujet hier, M. Facal a refusé de commenter.

Des sources au sein du caucus péquiste, chez les supporters de Mme Marois, soulignent que la campagne de coulisses de l'ex-ministre des Finances semble suspendue depuis quelques semaines. Normalement à la veille d'un conseil national- un rassemblement est prévu à la mi-octobre à Québec- tout aspirant au leadership et son équipe s'agitent. Or aucune cabale n'est en cours actuellement. "Que ce soit Mme Marois ou François Legault, personne n'est équipé pour pousser M. Landry dehors" confie ce député favorable à Mme Marois, "si M. Landry s'en va". Le chef péquiste compte rencontrer seul à seul chacun de ses 45 députés avant la rentrée parlementaire du 21 octobre, une occasion pour vérifier les appuis dont il dispose, estime-t-on.

Dans le texte qu'il a transmis à La Presse, un projet qu'il avait annoncé avant que Bernard Landry n'accorde son entrevue au Point, à la télévision de Radio-Canada, M. Facal prend ses distances avec la version selon laquelle le PQ "se dirigeait vers la victoire jusqu'au débat des chefs et l'affaire Parizeau".

"Je suis enclin à penser que nos problèmes ont commencé bien avant le déclenchement des élections. Quand nos concitoyens se sont mis à exprimer une profonde volonté de changement, quelques mois plus tôt, nous aurions pu chercher à la comprendre et à la satisfaire", observe M. Facal.

Le gouvernement Landry, au lieu de se préoccuper du désir de changement, "a plutôt tenté de convaincre les Québécois qu'ils avaient tort de vouloir du changement, ce qui a renforcé la perception que nous ne les écoutions plus. "Le changement pour le changement c'est irrationnel, disions-nous", poursuit M. Facal. "C'était la faute des Québécois s'ils n'étaient pas éblouis par nos mérites", ironise l'ancien ministre. Par la suite, "quand la soupe est vraiment devenue chaude, nous avons confondu les voeux de la majorité avec les listes d'épicerie des groupes de pressions". Durant la campagne électorale le PQ n'a proposé qu'un seul projet "emballant": la conciliation travail-famille. "Mais en cherchant à le présenter comme plus achevé qu'il n'était en réalité". En conclusion, même si les électeurs jugeaient que le PQ "avait fait du bon travail", ils pensaient aussi que cette équipe "avait donné ce qu'elle avait à donner".



»» PQ - congrès d'orientation
»» 14 avril 2003 et après...

Mea-culpa

Le Parti québécois fera-t-il le choix de l'examen de conscience sincère ou celui de l'orthodoxie intransigeante et nostalgique?

Joseph Facal
L'auteur fut ministre dans les gouvernements Bouchard et Landry. Il n'était pas candidat aux élections du 14 avril.
La Presse mercredi 17 septembre 2003

DEUX QUÉBÉCOIS sur trois nous ont tourné le dos le 14 avril dernier, ce qui ne nous était pas arrivé depuis trente ans. Après une telle dégelée, nos concitoyens ne comprendraient pas que le PQ ne se livre pas à un mea-culpa sincère et profond avant d'entreprendre sa rénovation.

Une lecture courante voudrait que le PQ se dirigeait vers la victoire jusqu'au débat des chefs et à l'affaire Parizeau, qui firent tourner le vent. Une autre lecture note que le désir de changement était très majoritaire au sein de l'électorat depuis des mois. Une victoire du PQ aurait exigé, dans ces circonstances, que le vote en faveur du changement se divise en parts à peu près égales entre l'ADQ et le PLQ, ce que l'effondrement de l'ADQ n'a pas permis.

Des études plus poussées seront nécessaires pour trancher la question, mais je suis enclin à penser que nos problèmes ont commencé bien avant le déclenchement des élections. Quand nos concitoyens se sont mis à exprimer une profonde volonté de changement, quelques mois plus tôt, nous aurions pu chercher à la comprendre et à la satisfaire, en la canalisant dans la fidélité à nos valeurs. Nous avons plutôt tenté de convaincre les Québécois qu'ils avaient tort de vouloir du changement, ce qui a renforcé la perception que nous ne les écoutions plus. Le changement pour le changement, c'est irrationnel, disions-nous. Bref, c'était la faute des Québécois s'ils n'étaient pas éblouis par nos mérites.

Puis, quand la soupe est vraiment devenue chaude, nous avons confondu les voeux de la majorité avec les listes d'épicerie de groupes de pression pour qui l'État, de toute façon, n'en fera jamais assez. Misant trop sur un bilan dont nous avions raison d'être fiers, nous n'avons proposé, pendant la campagne, qu'un seul projet d'avenir emballant, celui de la conciliation famille-travail, mais en cherchant à le présenter comme plus achevé qu'il ne l'était en réalité. Les Québécois en ont conclu que notre équipe avait fait du bon travail, mais qu'elle avait donné ce qu'elle avait à donner.

Et maintenant?

Seuls ceux qui ne connaissent pas le PQ s'étonneront de ce que les premières remises en question portent sur la place du partenariat dans le projet souverainiste. C'est comme ça depuis trente ans. Cette fois, comme le tout se déroule de surcroît sur fond de course virtuelle au leadership, c'est d'abord aux militants que sont destinées ces réflexions.

La seule position réaliste en la matière est celle de Pauline Marois: une association de type européen n'est pas transposable en contexte nord-américain, mais des liens devraient être maintenus avec le Canada pour des raisons de géographie, d'histoire partagée et d'intérêt mutuel, sans y subordonner la décision de faire la souveraineté, qui doit rester entièrement entre les seules mains des Québécois. De toute façon, le véritable obstacle à la souveraineté n'est pas là, ni dans sa faisabilité économique ou sa modernité. Il réside dans le fait indéniable que le nombre de Québécois dont l'allégeance identitaire et le sentiment d'appartenance vont prioritairement, voire exclusivement, au Québec n'est pas encore assez élevé.

C'est plutôt sur notre capacité à moderniser notre conception de la social-démocratie que les Québécois nous jugeront. À cet égard, des penseurs progressistes de réputation mondiale- Giddens, Beck, Rosanvallon- s'échinent depuis des années à refonder le projet social-démocrate pour l'adapter à notre époque. Tous les partis politiques de cette mouvance se sont remis en question ou sont en voie de le faire, sauf les socialistes français. Choisirons-nous le camp de l'examen de conscience sincère ou celui de l'orthodoxie intransigeante et nostalgique?

Bien sûr que l'État doit continuer à jouer un rôle central dans notre société, mais c'est la façon dont il doit le jouer qui doit être revue en raison de la mondialisation, de l'état des finances publiques, du vieillissement de la population, des changements technologiques et de l'émergence chez les jeunes de nouvelles sensibilités. Non, l'État n'est pas cette hydre malfaisante que dépeignent les ultralibéraux, mais nous devons aussi nous départir de cette croyance dans le caractère intrinsèquement bienfaisant et progressiste de toutes ses interventions. Qui peut sérieusement nier qu'il y a une lourde part de vérité dans ce poncif qui veut que le PQ soit porté, comme en témoigne notre programme, à vouloir planifier le moindre recoin de l'activité humaine?

Le déferlement triomphant du néolibéralisme ces dernières années, qui ne me réjouit pas, s'explique bien sûr par des événements planétaires comme l'effondrement du communisme, mais aussi par un travail approfondi et systématique de rénovation de ses fondements philosophiques autant que de ses aspects programmatiques. C'est à une "refondation" de la même envergure que doivent s'atteler les sociaux-démocrates. Les idées mènent davantage le monde qu'on le pense. La social-démocratie reviendra en force quand elle sera capable d'offrir une vision globale et intégrée qui rendra intelligibles les grands défis de notre époque: mondialisation, écologie, changements démographiques, transformations de la cellule familiale, équilibres à repenser liberté et solidarité, droits et responsabilités, État et citoyen.

Deux pièges

Je ne doute pas un instant que le PQ a la force intellectuelle requise pour réussir cette nécessaire remise à jour de ses façons de faire et de penser. À condition d'éviter les deux pièges qui nous guettent: celui de la radicalisation et celui de l'attentisme.

Se radicaliser, c'est se marginaliser. Quand un parti entreprend sa traversée du désert, les militants plus modérés tendent à prendre leurs distances et il court alors le risque de devenir l'otage des plus irréductibles. Il faut au contraire se brancher sur les courants majoritaires de notre société. On pourra longuement ergoter sur le sens à donner aujourd'hui aux notions de gauche et de droite, mais on me concédera au moins que les Québécois sont, fondamentalement, pragmatiques, modérés et allergiques à l'extrémisme. Le PQ doit demeurer une coalition large et accueillante dont l'ancrage sera au centre-gauche de l'échiquier.

L'autre danger qui nous guette, c'est de nous imaginer qu'il pourrait nous suffire de fédérer les mécontents d'un gouvernement plus conservateur que ne l'a jamais été le PLQ, et nous épargner ainsi un profond travail sur nous-mêmes. Si l'économie tient le coup, si les dégâts sont limités dans le dossier municipal, si Paul Martin permet à Jean Charest de crier victoire dans quelques dossiers majeurs, une créature de pouvoir comme le PLQ va nous donner bien du fil à retordre.

Au lieu de se lamenter que les Québécois ne viennent pas à nous parce qu'ils n'ont pas encore vu la lumière, c'est à nous de voir où sont les Québécois en 2003 et de partir à leur rencontre.



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Les nouveaux "réingénieurs"

J.-Jacques Samson
Le Soleil mercredi 17 septembre 2003

Autant les organisations syndicales sont en état d'alerte et cherchent à mobiliser leurs membres contre la réingénierie de l'État québécois annoncée par le gouvernement Charest, autant un sain scepticisme demeure chez de nombreux militants du Parti libéral et des supporters dans les milieux d'affaires. Des membres ont même exigé au conseil général du PLQ, en fin de semaine, à Laval, la mise sur pied d'un comité du suivi des engagements électoraux. Ils ont déjà été échaudés et ils s'en rappellent.

Robert Bourassa avait tenu exactement le même discours sur la réingénierie de l'État au cours de la campagne électorale de 1985, laquelle suivait d'un an l'élection d'un gouvernement conservateur à Ottawa avec Brian Mulroney. Bourassa était alors entouré d'un commando économique composé de Paul Gobeil (Provigo) Pierre MacDonald (Banque de Montréal) Pierre Fortier (Canatom), André Vallerand (Chambre de commerce de Montréal), Reed Scowen (Perkins Paper Ltd) et autres. Affecté au Conseil du Trésor, Paul Gobeil entreprit le même exercice que Mme Monique Jérôme-Forget a lancé au cours des dernières semaines. Le comité Gobeil constata d'abord que le nombre d'organismes gouvernementaux était passé de 47 en 1964 à plus de 200 en 1984. (Jean Charest en dénombrait 275 l'an dernier.) La finalité, les ressources humaines et financières allouées à chacun furent soupesées. Le rapport Gobeil proposait l'abolition d'une litanie de conseils, régies, offices et sociétés pour alléger l'appareil administratif et recentrer le rôle du gouvernement (l'expression existait déjà !). Son collègue Pierre Fortier, épaulé d'un jeune assistant, Stéphane Bertrand, (aujourd'hui chef de cabinet de Jean Charest), dressait pendant ce temps une liste de sociétés d'État à privatiser.

Les accusations de néo-libéralisme vinrent de partout ; les centrales syndicales criaient à la mise en place d'un État-Provigo et même de nombreux militants libéraux y voyaient la dilapidation de l'héritage de la Révolution tranquille. Robert Bourassa rangea vite les rapports Gobeil dans la filière numéro 13.

Mes questions répétées au cours de points de presse sur le calendrier de la réingénierie maintenant promise par Jean Charest, encore à l'occasion du dernier Conseil des ministres spécial à Saint-Sauveur, trahissent mon propre scepticisme quant aux chances qu'une restructuration radicale de la machine administrative soit menée à terme. Des apparatchiks se sont donc appliqués depuis à me convaincre que la dynamique est tout à fait différente de 1985.

Robert Bourassa et les deux ministres les plus influents de l'époque, Gérard-D. Levesque et Claude Ryan, étaient tous trois des produits de la Révolution tranquille de Jean Lesage au cours des années 1960. Ils avaient baigné pendant un quart de siècle dans cette culture et ils avaient été associés à l'édification de l'appareil, y compris à son gonflement disproportionné. Les Paul Gobeil, Pierre MacDonald et Pierre Fortier venaient charcuter dans un modèle et des créatures auxquels ils s'identifiaient. Une nouvelle génération d'élus est cette fois au pouvoir, m'explique un ministre. Il y a consensus au Conseil des ministres, au caucus et chez les militants, sur la réingénierie.

Le chef est en plus un conservateur, plus modéré certes que les Mike Harris et Ralph Klein, mais toujours animé par le credo de centre-droite sur un interventionnisme minimum et une réduction de la taille de l'État. Il est en plus entouré de quelques conseillers venus avec lui de la famille bleue qui le rechausseront au besoin. Robert Bourassa avait commencé sa carrière aux côtés de Jean Lesage, tout comme son plus proche conseiller, Jean-Claude Rivest. La ministre Jérôme-Forget pour sa part préconisait déjà, avant même son entrée en politique, une réorganisation des services, en santé notamment, basée sur de nouveaux partenariats avec le secteur privé. Elle est guidée par des convictions très profondes.

La conjoncture politique est par ailleurs fort différente de 1985. Mario Dumont a recueilli de larges appuis dans la population l'hiver dernier alors qu'il préconisait un coup de barre beaucoup plus radical. Les départs massifs pour la retraite dans le secteur public (70 % chez les gestionnaires et 40 % parmi les syndiqués) l'envahissement des nouvelles technologies qui permettent de dispenser différemment divers services, créent une toile de fond également incomparable.

Tous les facteurs convergent, j'en conviens, vers la réussite de l'opération confiée à Mme Jérôme-Forget.

Une foi inébranlable de la population dans les réingénieurs sera toutefois indispensable lorsque les vagues de résistance deviendront très hautes. Cette confiance, cette sécurité, sont incompatibles avec le sentiment d'improvisation qui s'est par exemple dégagé des propos contradictoires de la dernière fin de semaine de M. Charest et de Mme Jérôme-Forget sur la qualité de l'eau potable. Il n'y a pas de place non plus pour les tâtonnements, les essais-erreurs et les interminables consultations.

En matière de restructuration, il faut que le modèle visé en bout de ligne soit connu de tous dès le départ, que les changements préconisés soient appuyés d'un argumentaire rigoureux et qu'ils comportent des avantages très clairs pour la collectivité.

JJSamson@lesoleil.com



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Le projet de Jean Charest
- La réingénierie de l'État : une innovation archaïque

Peut-on attendre de ces changements les résultats annoncés ?

Christian Rouillard, École nationale d'administration publique
Éric Montpetit, Université de Montréal
Alain-G. Gagnon, Université du Québec à Montréal
Isabelle Fortier, École nationale d'administration publique

LE DEVOIR mercredi 17 septembre 2003

Le nouveau gouvernement libéral, soucieux de s'émanciper de la modernisation de la gestion publique lancée par le gouvernement péquiste précédent, mise sur la réingénierie de l'État québécois pour, dit-il, en accroître l'efficacité et la capacité de rendement. S'agit-il toutefois d'un véritable changement de cap ou d'une simple innovation rhétorique? Au delà des termes et des expressions, peut-on anticiper une différence significative entre la modernisation péquiste et la réingénierie libérale? Et, surtout, peut-on attendre de cette réingénierie les résultats annoncés?

D'un côté, le Secrétariat du Conseil du trésor a récemment aboli son sous-secrétariat à la modernisation de la gestion publique, créé sous le gouvernement précédent, pour le remplacer par le Sous-secrétariat à la réingénierie de l'État. D'un autre côté, la mise en oeuvre de la Loi sur l'administration publique, à peine commencée sous le gouvernement péquiste précédent, se poursuit toujours avec le nouveau gouvernement libéral. De même, lors de son discours de clôture au conseil général du PLQ, le 14 septembre dernier, le chef libéral et premier ministre du Québec Jean Charest, bien qu'il se soit alors adressé à un auditoire partisan, a exclusivement parlé de «moderniser l'État», gommant toute référence explicite à la réingénierie.

Cette apparente valse-hésitation témoigne-t-elle d'une confusion de la part du nouveau gouvernement libéral ou illustre-elle plutôt que les termes sont interchangeables et, par-delà, que la réingénierie libérale s'inscrit en continuité avec la modernisation péquiste ? Bien difficile à dire pour le moment. Un regard sur l'origine du discours de la réingénierie en études managériales devient alors nécessaire pour y voir un peu plus clair. Qu'est-ce donc que la réingénierie, telle qu'initialement définie par ceux qui l'ont créée ?

Rien de neuf

Dernière illustration à ce jour de la montée de la pensée managériale au sein de l'État québécois, la réingénierie sur laquelle s'appuie le nouveau gouvernement libéral pour moderniser l'administration publique québécoise n'est pourtant ni innovatrice ni progressiste. Initialement introduite au début des années 90 dans les grandes firmes privées américaines afin de permettre «[...] une remise en cause fondamentale et une redéfinition radicale des processus opérationnels pour obtenir des gains spectaculaires dans les performances critiques que constituent aujourd'hui les coûts, la qualité, le service et la rapidité» (Michael Hammer et James Champy, Le Reengineering - Réinventer l'entreprise pour une amélioration spectaculaire de ses performances, Paris, Dunod, 1993, page 42), les réalisations concrètes de la réingénierie n'ont certes pas été à la hauteur de ses prétentions.

De l'aveu même des auteurs qui l'ont conceptualisée et diffusée (donc aussi monnayée) avec leur best-seller international, soit Michael Hammer et James Champy, entre 50 % et 70 % des entreprises qui s'engagent dans la voie de la réingénierie n'atteignent jamais les résultats recherchés (ibid., page 223). Force est de reconnaître qu'un tel constat d'échec empêche tout enthousiasme initial pour le discours de modernisation de l'État québécois mis en avant par le nouveau gouvernement libéral. Faut-il d'ailleurs s'étonner que la réingénierie n'entraîne que de si modestes résultats dès lors qu'on connaît ses principaux éléments constitutifs ?

Toujours en simplifiant, la réingénierie insiste longuement sur les nouvelles technologies de l'information et des communications (NTIC) pour reconfigurer les modes de fonctionnement de l'organisation. Sa mise en oeuvre repose sur les chargés de cas, les équipes de cas, les compressions verticale et horizontale, la gestion participative, le réapprovisionnement continu, le regroupement de plusieurs postes en un seul, le partage du pouvoir décisionnel avec les salariés, les processus à versions multiples, la réduction des vérificateurs et des contrôles et, enfin, le fonctionnement hybride, c'est-à-dire à la fois centralisé et décentralisé.

Elle insiste aussi sur la responsabilité et l'autonomie des employés, sur le travail multidimensionnel ainsi que sur la formation et le perfectionnement des employés. La rémunération des employés n'est plus liée à la performance mais à l'aptitude, les gestionnaires cessent d'être des superviseurs pour devenir des animateurs, des coaches et des mentors, les niveaux hiérarchiques doivent diminuer et l'organigramme s'aplatir et, encore et surtout, les hauts dirigeants passent du statut d'arbitre à celui de leader.

Le lecteur initié voit tout de suite que rien de tout cela n'est vraiment nouveau. Alors que le chargé de cas et les équipes de cas renvoient à l'élargissement des tâches et au travail en cellule, la compression verticale et horizontale n'est rien de plus que la débureaucratisation et l'approvisionnement continu n'est rien d'autre que le juste-à-temps. Gestion participative, partage du pouvoir décisionnel, responsabilisation et autonomie des employés font partie du discours sur le management dit renouvelé depuis déjà plusieurs années. Rien de tout cela, malgré les prétentions de distinction et d'enrichissement, n'appartient en propre à la réingénierie.

Une réinvention de l'État

Plus de 40 ans après le début de la Révolution tranquille, on retrouve un nombre croissant de discours universitaires et politiques qui remettent en question, certains même d'une manière virulente, l'acuité du modèle québécois et l'héritage politico-administratif de la Révolution tranquille. Essentiellement réduit à la construction de l'État providence et à la dynamique bureaucratique qui s'y conjugue, cet héritage est victime de nombreuses critiques dont le principal dénominateur commun tient à l'accent sur la lourdeur administrative de l'État québécois, son caractère dirigiste dans son rapport à la société civile ainsi que son incapacité à actualiser ses modes de fonctionnement.

Bref, l'État québécois contemporain, victime de blocages institutionnels et de rigidités organisationnelles, serait en quelque sorte frappé du sceau de l'anachronisme et sa modernisation passerait, d'un côté, par la substitution de la logique managériale à la logique bureaucratique et, de l'autre côté, par la substitution du modèle partenarial au modèle de l'État providence. La modernisation administrative et la reconfiguration des réseaux de politiques, soit les éléments constitutifs de l'administration publique québécoise, sont donc interpellées par cette volonté du gouvernement libéral de procéder à une réingénierie de l'État québécois.

Bien que les prétentions d'accroissement des trois E (économie, «efficience» et efficacité) soient centrales au discours sur la réingénierie et que les NTIC y demeurent le moyen universellement privilégié pour reconfigurer l'organisation du travail, la mise en oeuvre concrète de ces dernières et la recherche continue des trois E s'articulent de manière différente d'une organisation à l'autre, selon la nature et la complexité de ses activités, de même qu'en fonction des ressources et des contraintes particulières avec lesquelles doivent composer les gestionnaires et les autres employés du secteur public.

En ce sens, pour peu enthousiasmantes que soient la réingénierie et la montée de la pensée managériale, rien n'est encore joué dans le cas de la modernisation de l'État québécois. Encore faut-il savoir que la réingénierie s'est d'abord et avant tout traduite, dans les grandes firmes privées, par une réduction des effectifs si importante que James Champy concluait lui-même déjà, vers la fin des années 90, que la réingénierie a probablement entraîné trop de mises à pied.

Encore faut-il également comprendre que le réformisme managérial dans lequel s'engage actuellement le secteur public québécois, notamment à travers la réingénierie de ses activités et processus administratifs et, semble-t-il toujours, la mise en oeuvre de la Loi sur l'administration publique, n'est pas qu'un exercice de réorganisation administrative mais qu'il entraîne aussi, par-delà la recherche d'efficacité et de rendement accru en matière de prestation des services, une redéfinition de la capacité d'intervention et de régulation de l'État québécois.

Le recours à une rhétorique managériale basée sur la réingénierie ne doit pas obscurcir la nature des enjeux liés à cette «réinvention» de l'État : malgré les prétentions d'expertise et de connaissances techniques qui accompagnent toute rhétorique managériale, la remise en question de l'héritage politico-institutionnel de la Révolution tranquille nous interpelle tous en tant que citoyens. En ce sens, toute «managérialisation» de la question, parce qu'elle tend à gommer la dimension politique, représente un danger potentiel pour le débat démocratique québécois.



»» diversité culturelle

Convention internationale sur la diversité culturelle: la prochaine étape en octobre

Alain Brunet
La Presse mercredi 17 septembre 2003

RÉUNIES hier en table ronde avec un aréopage de professionnels canadiens de la culture (Guilde canadienne des réalisateurs, Union des artistes, Astral Media, etc.), les ministres Sheila Copps (Patrimoine canadien) et Line Beauchamp (Culture et Communications) ont affiché beaucoup d'optimisme quant à la ratification d'une Convention internationale sur la diversité culturelle. Cette convention pourrait être gérée à l'Unesco dès 2005.

"Cette table ronde nous a donné l'occasion de travailler avec nos partenaire du secteur culturel. Plus que jamais, il importe que les gouvernements appuient le travail que nos industries culturelles accomplissent ici et au-delà de nos frontières", a déclaré Mme Copps. "Nous planifions actuellement une stratégie internationale afin d'obtenir un appui en octobre prochain lors d'une Conférence générale de l'Unesco", a indiqué la ministre.

Le Conseil exécutif de l'Unesco a effectivement inscrit à son ordre du jour la question de l'élaboration d'un instrument international sur la diversité culturelle, projet dans lequel les gouvernements québécois et canadien sont très engagés depuis 1999.

De retour de Paris, Line Beauchamp a eu un entretien avec le directeur général de l'Unesco, Koïchiro Matsuura, rencontre qui l'a d'autant plus convaincue d'aller de l'avant.

"Le vote d'octobre, a souligné la ministre québécoise, est extrêmement stratégique puisqu'il engagera le directeur général de l'Unesco dans une démarche formelle où il devra élaborer cette convention internationale sur la diversité culturelle."

"Ce sur quoi nous venons de nous entendre à cette table ronde, gouvernements (québécois et canadien) et partenaires de la société civile, c'est notre volonté de nous engager dans ce que certains on qualifié de "campagne électorale" pour convaincre un maximum de pays d'endosser ce mandat éventuellement confié au DG de l'Unesco afin que cette convention internationale soit prête pour que les deux tiers des pays membres de l'UNESCO ratifient en 2005 la Convention internationale sur la diversité culturelle."

En outre, Line Beauchamp a qualifié les discussions d'hier de cordiales, franches, déterminées, volontaires, témoignant d'une volonté de voir naître cet instrument international.

"Grâce entre autres au leadership du Canada, du Québec et de la France, a renchéri Line Beauchamp, le dossier de la diversité culturelle a fait des pas de géant; il n'était pas sur l'écran radar de l'Unesco il y a à peine 12 mois! À Beyrouth la francophonie s'est prononcée favorablement, l'Union européenne a aussi adopté une position claire en ce sens, l'Union africaine vient aussi de voter en faveur des principes de la diversité culturelle. Nous devons maintenant poursuivre notre travail pour sensibiliser d'autres zones du monde, entre autres la zone arabe."

Et Sheila Copps d'ajouter que les pays des Caraïbes et de l'Amérique centrale devront être aussi mobilisés. "Les États-Unis, admet-elle néanmoins, pourraient se mettre de la partie, leur lobby est très important. Mais c'est aussi le travail de la Coalition pour la diversité de s'enraciner dans plusieurs pays. Nous étions une goutte dans la mer, nous sommes maintenant une rivière."

Pour le comédien Pierre Curzi, président de l'Union des artistes et de la Coalition pour la diversité culturelle, cette table ronde illustrait hier une "vraie conjonction entre les pouvoirs fédéral et provincial ainsi que la société civile" sur la question de la diversité culturelle et des objectifs majeurs de l'éventuel instrument qui pourrait la garantir à l'échelle internationale.

"Nous discutons de plus en plus de stratégie, nous commençons à avoir l'impression que nous avons de fortes chances d'arriver à une décision consensuelle à l'Unesco. Si tel est le cas, il faudra ensuite s'assurer que le contenu de cette décision satisfasse nos deux objectifs: protection de notre culture et ouverture sur les autres cultures du monde."

Candidate à la direction du Parti libéral comme on le sait, Sheila Copps considère en outre que le Québec a été crucial dans cette démarche "car le Québec a dû développer ses politiques culturelles afin de défendre sa différence. Si nous sommes là où nous sommes maintenant, c'est parce que nous, anglophones et francophones, sommes assis à la même table."

"Notre exemple servira, je l'espère, à promouvoir cette idée que les pays et les peuples peuvent voir leurs cultures et langues respectives s'émanciper. Si nous arrivons à mettre en place un instrument qui puisse garantir le droit aux pays et aux peuples de protéger et de développer leur culture, la mondialisation ne s'en portera que mieux."

Questionnée sur le peu d'appui qu'elle a dans cette course à la direction libérale, totalement dominée par Paul Martin, Sheila Copps disait avoir bon espoir de rallier plusieurs délégués. Et la ministre compte bien mener le débat de la diversité et des politiques culturelles jusqu'à la fin de cette course.

"Je crois en ce sens que les industries culturelles au Canada doivent rester canadiennes. Par exemple, je crois encore fermement que le propriétaire d'un journal canadien doit être Canadien. J'ose espérer que mon adversaire est d'accord avec moi qu'il n'a pas l'intention de procéder à un assouplissement de nos politiques culturelles. Et j'aimerais bien que monsieur Martin se prononce sur cette question."



»» diversité culturelle

Campagne mondiale du front commun canadien pour la diversité culturelle

L'UNESCO pourrait adopter une convention internationale en 2005

Stéphane Baillargeon
LE DEVOIR mercredi 17 septembre 2003

Ottawa, Québec, les industries culturelles et les créateurs ont soudé et boulonné leur front commun hier, à Montréal, pour promouvoir l'adoption, d'ici 2005, d'une convention mondiale en faveur de la diversité culturelle.

Les pourparlers entourant la définition de cet instrument législatif sont engagés depuis plus de cinq ans à l'échelle nationale et internationale. La démarche arrive à une étape clé, cet automne, alors que l'UNESCO, le bras culturel et scientifique de l'ONU, va se pencher sur l'opportunité de se lancer officiellement dans l'aventure de l'adoption d'une grande charte.

La ministre du Patrimoine canadien Sheila Copps et la ministre de la Culture Line Beauchamp coprésidaient hier une table ronde ayant pour thème Vers un instrument international sur la diversité culturelle. Les échanges solidaires rassemblaient des représentants des industries culturelles comme des associations professionnelles d'artistes.

Droit à la promotion

Le Canada travaille depuis 1999 à la mise en place d'un «instrument» qui reconnaîtrait le droit d'un pays de faire la promotion de sa culture tout en respectant les règles commerciales internationales. Cette mécanique de protection légale reconnaîtrait le rôle spécial des produits et services culturels comme le droit des gouvernements de protéger et de promouvoir la diversité culturelle du monde.

Les ministres du Réseau international sur la politique culturelle se rencontrent en Croatie du 16 au 18 octobre pour peaufiner leur stratégie. La prochaine session de l'UNESCO débute à Paris le 23 octobre. Le Conseil exécutif de l'organisme a inscrit à son ordre du jour la question de l'élaboration d'un instrument international sur la diversité culturelle.

Pour Mme Copps, il semble acquis qu'une majorité des membres fournira l'accord nécessaire pour se lancer dans ce processus. Il faudra ensuite que le Canada tente de faire adopter sa conception de l'instrument, puis multiplier les pressions et les négociations pour que les deux-tiers des membres l'adoptent. Il serait même possible de régler le tout en deux ans environ.

«L'UNESCO devrait s'engager dans la démarche formelle, dit Line Beauchamp. Nous entrons maintenant dans ce que certains ont comparé à une campagne électorale.»

«L'UNESCO va considérer le dossier, ajoute Pierre Curzi, président de l'Union des artistes, une des associations membres de la large coalition canadienne. L'important, à compter de maintenant, c'est de miser sur la forme et le contenu de la future convention. Imposer l'idée de la charte, ce n'était qu'une étape. L'essentiel va se jouer à partir de cet automne...»

Sheila Cops mesurait ses appuis hier. Elle a rappelé que la France et le Canada marchent pour ainsi dire main dans la main dans ce dossier. La Francophonie aussi, notamment les pays africains. L'Europe a adopté cette année une résolution en faveur de la diversité. Par contre, le continent latino-américain et le bloc arabe se laissent un peu tirer l'oreille. Les États-Unis, longtemps réticents à l'idée de contrôler le commerce mondial des biens culturels, ont «un intérêt renouvelé» pour le sujet, selon le mot de la ministre du Patrimoine. Les Américains prennent notamment conscience de la nécessité de protéger leurs industries culturelles pillées et copiées partout dans le monde

Mme Copps y voit aussi l'occasion d'humaniser la mondialisation. «Grâce à ce nouvel instrument international sur la diversité culturelle, nous pourrons favoriser l'essor et l'épanouissement de toutes les cultures», dit-elle.



»» PLQ - sous-traitance

Gare aux symboles !

Jean-Robert Sansfaçon
LE DEVOIR mercredi 17 septembre 2003

Le premier ministre Jean Charest est donc décidé à amender le Code du travail dès cet automne pour faciliter le recours à la sous-traitance. Évidemment, les organisations syndicales ont très mal réagi à cette annonce. La question qui se pose est la suivante: la sous-traitance est-elle le meilleur moyen pour atteindre l'objectif de contrôle des dépenses de l'État?

La sous-traitance est un enjeu fréquent de négociations dans les entreprises. Si tel est le cas, c'est évidemment parce qu'elle permet de réduire les coûts, mais on aurait tort de réduire l'équation à ce seul facteur. De nos jours, la sous-traitance est le fait de toutes les entreprises, sans exception, sous une forme ou l'autre. Malheureusement, si le phénomène est devenu la norme dans le secteur privé où les nouvelles entreprises plus productives forcent les plus anciennes à abandonner des activités secondaires pour se concentrer sur leur mission première, il est moins fréquent dans le secteur public.

Le précédent gouvernement avait entrepris de réformer la loi pour faciliter le transfert d'activités secondaires à d'autres entités juridiques, mais il reste encore à faire, notamment pour permettre aux municipalités d'y avoir recours plus facilement.

Cela dit, on peut tout de même se demander ce qui peut pousser le premier ministre à agir dès cet automne, provoquant de ce fait un affrontement certain avec le monde syndical. Car en étant réaliste, on doit constater que la sous-traitance n'est pas une panacée. Après tout, ce n'est pas parce que l'on confierait tous les services de cafétéria ou d'informatique des hôpitaux au secteur privé que l'on pourrait réduire les impôts l'an prochain !

À moins d'en faire une bataille de principe destinée à plaire aux milieux patronaux, ce qui ne serait pas une bien bonne idée, il faudra donc trouver autre chose. Or il existe au moins deux autres moyens plus efficaces de parvenir à l'objectif d'un meilleur contrôle des dépenses. Le premier consiste à refaire annuellement l'exercice de révision des programmes, des transferts et des crédits d'impôt. Le second, c'est de gérer avec discipline et détermination la croissance des coûts de main-d'oeuvre dans les secteurs public, provincial et municipal.

L'automne qui vient marquera la fin des discussions dans le dossier de l'équité salariale et le début des négociations pour le renouvellement des conventions collectives. À elle seule, l'application des programmes de relativité et d'équité salariales a coûté des milliards aux contribuables, alors que l'exercice s'est clos de façon aussi équitable mais beaucoup plus modeste dans le secteur privé. Par ailleurs, le gouvernement précédent a acheté la paix en omettant d'additionner les gains consentis dans le cadre de l'application de la loi sur l'équité aux augmentations négociées lors du renouvellement des conventions.

À la veille de cet automne que la plupart des observateurs annoncent chaud, certains se demandent si le gouvernement Charest n'utiliserait pas la menace de la réforme du Code du travail comme outil de négociation dans le cadre d'un règlement pour le renouvellement des conventions collectives. Si tel est le cas, on comprendra pourquoi M. Charest place la priorité sur cet amendement à l'article 45 du Code. En revanche, si l'intention du gouvernement est réellement d'amender le Code en priorité, sans aucun lien avec les négociations à venir, rappelons-lui qu'il aurait tort de gaspiller son mince capital de sympathie populaire dans une bataille au demeurant symbolique, alors qu'il y a tant à perdre en laissant filer les coûts globaux de rémunération qui ont déjà grimpé de plus de 30 % depuis les quatre dernières années.

jrsansfacon@ledevoir.ca



»» USA - concentration

États-Unis:
rejet des règles sur la concentration des médias

AFP - LE DEVOIR mercredi 17 septembre 2003

Washington - Le Sénat américain a adopté hier, à une courte majorité républicaine, une résolution annulant les nouvelles règles très controversées prévoyant une plus grande concentration des médias.

Ignorant la menace de veto de la Maison-Blanche et suivant l'exemple de la Chambre des représentants, les sénateurs ont bloqué par 55 voix contre 40 une réforme adoptée le 2 juin par la Commission fédérale des communications (FCC).

«Nous devons nous assurer que le marché des idées n'est pas dominé par quelques conglomérats aux dépens de nos citoyens et de notre démocratie», a déclaré dans un communiqué la sénatrice démocrate Patty Murray.

Une cour d'appel fédérale de la Pennsylvanie avait ordonné le 3 septembre la suspension des nouvelles règles en matière de concentration des médias qui devait entrer en vigueur au début de ce mois.

La réforme adoptée par trois des cinq administrateurs de la FCC donne notamment la possibilité à une société de contrôler jusqu'à 45 % de l'audience télévisée nationale, contre 35 % jusqu'alors, et permet aussi à un groupe de posséder des chaînes de télévision et des journaux couvrant les mêmes marchés.

Cette modification des règles a été encouragée par l'industrie audiovisuelle, qui cherche à optimiser ses recettes publicitaires en baisse en raison de la fragmentation de l'audience.



»» école

École: les filles devancent les garçons dans tout l'Occident

Une réalité qui doit guider les stratégies en éducation,
conclut une étude de l'OCDE

Marie-Andrée Chouinard
LE DEVOIR mercredi 17 septembre 2003

Le phénomène des garçons qui peinent à l'école plus que les filles est planétaire: une étude dévoilée hier par l'OCDE révèle que la réussite et les modes d'apprentissage varient selon les genres et que la quasi-totalité des pays occidentaux gagneraient à orienter leurs stratégies politiques autour de cette réalité.

Dans les pays membres de l'OCDE, l'écart entre les filles et les garçons est manifeste, tel que le démontre l'étude Regards sur l'éducation: les indicateurs de l'OCDE 2003 dévoilée hier. Alors qu'au Québec le phénomène inquiète et alimente les tribunes en éducation, l'analyse faite par l'organisme international, qui scrute les phénomènes du milieu de l'éducation, identifie clairement une avancée nette des filles sur les garçons, notamment en lecture.

Un nouvel indicateur démontre de plus que les stratégies d'apprentissage favorisées par les filles de 15 ans - les études de l'OCDE s'attardent aux groupes d'élèves de 4e année et d'élèves âgés de 15 ans - diffèrent de celles des garçons, celles-ci tendant davantage vers la mémorisation et le travail d'équipe.

Elles soulignent aussi le fait que les filles présentent une meilleure estime d'elles-mêmes en regard de leurs apprentissages et ont des aspirations professionnelles plus hautes que leurs comparses masculins.

Dans l'ensemble des données dévoilées hier, et sur la quarantaine de pays membres de l'OCDE, le Canada se situe dans la moyenne, notamment pour ce qui est de l'espérance des élèves par rapport à un emploi hautement qualifié. Les données canadiennes manquent toutefois à l'appel quant aux stratégies d'apprentissage.

«Maintenant que les femmes ont comblé le fossé qui les séparait des hommes et ont dépassé ceux-ci dans de nombreux domaines d'éducation, nombreux sont ceux qui s'inquiètent des piètres performances des hommes dans certaines matières, notamment en compréhension de l'écrit», écrivent les auteurs de Regards sur l'éducation.

Pour mesurer ce phénomène, l'OCDE a conçu un indicateur pour évaluer, à l'échelle internationale, les différences de performance et d'attitude entre les sexes dans plusieurs matières. «Renforcer le rôle que le système éducatif peut jouer pour réduire les différences de performance entre les filles et les garçons dans les différentes matières devrait donc être un objectif politique important», conclut l'étude à la lumière des résultats obtenus.

L'étude montre que les filles nourrissent des ambitions plus grandes que les garçons dans 40 pays sur 42, ce qui a une incidence claire sur les choix scolaires qu'elles effectuent. Au Canada, 64 % des garçons de 15 ans espèrent exercer un «métier intellectuel», contre 77 % chez les filles, la moyenne des pays se situant à 58 % chez les garçons, et 66 % pour les filles.

«Il ressort de ces résultats que la politique de l'éducation doit s'attaquer à un défi de taille, à savoir les piètres performances des garçons dans les diverses matières, pour réduire les proportions d'élèves situés aux plus faibles niveaux de compétence», marquent les auteurs.

L'intérêt de cette étude réside dans le fait qu'elle ne s'attarde pas seulement aux performances académiques des élèves observés mais examine aussi les attitudes et les stratégies d'apprentissage du côté des filles et du côté des garçons, une nouveauté dans cet ensemble d'indicateurs dévoilés chaque année par l'OCDE. «Cibler les interventions de manière à prendre en considération les différences de stratégies et d'attitudes à l'égard de l'apprentissage pourrait avoir un impact important sur la pédagogie», affirme-t-on dans l'étude.

Ce volet de l'étude démontre que les filles de 15 ans ont une tendance nette à privilégier les stratégies de mémorisation («réciter les leçons plusieurs fois à voix haute et apprendre les éléments clés par coeur») contre des stratégies d'élaboration pour les garçons («établir un lien entre les nouvelles notions et ce qui a été étudié dans d'autres contextes»).

Les filles font un usage plus fréquent des stratégies de contrôle - comment maîtriser mes apprentissages? - et d'auto-évaluation. «Il pourrait être utile de prévoir à l'intention des garçons une assistance d'ordre plus général, pour les aider à planifier, organiser et structurer leur apprentissage», note l'analyse. De plus, les filles penchent généralement plus facilement vers l'apprentissage en équipe, contre des méthodes plus compétitives chez les garçons.

Si la gent féminine plonge plus aisément dans la lecture, les garçons, en revanche, jonglent mieux avec les maths. La perception que les élèves ont de leurs capacités d'apprentissage pourrait aussi avoir une incidence sur les résultats, puisqu'on apprend que les filles «ont une plus haute image d'elles-mêmes que les garçons» en lecture. En maths, l'inverse se produit toutefois, et les garçons sont plus certains «de leurs capacités à atteindre un objectif».