
»» Bloc québécois - 2004
Le Bloc québécois fourbit ses armes :
Le parti s'offrira comme un rempart souverainiste à la prochaine élection fédérale
Jean-Pierre Boisvert
La Tribune lundi 29 septembre 2003
Drummondville - En vue des prochaines élections fédérales, qui seront vraisemblablement déclenchées au printemps, l'organisateur en chef du Bloc québécois, Michel Gauthier, est à mettre la table pour servir son argument massue: s'offrir en rempart entre deux premiers ministres fédéralistes, Paul Martin et Jean Charest.
S'arrêtant à Drummondville, hier, dans le cadre d'une tournée pré-électorale, amorcée samedi à Matane, et visant à échanger avec les exécutifs régionaux, M. Gauthier s'active déjà à rallier les forces souverainistes du Québec et tous les autres "qui comprennent que le Québec, c'est pas le Manitoba, pour faire contre-poids à Paul Martin qui n'en fini plus d'arriver".
"Le Bloc québécois sera un rempart entre deux premiers ministres fédéralistes et verra à défendre les intérêts du Québec, dont 50% de la population est souverainiste", a-t-il martelé au cours d'un point de presse hier midi à l'hôtel Le Dauphin.
Pas de changement
Selon le président du comité électoral du Bloc, Paul Martin est loin de représenter un changement à Ottawa. "Il a été assez longtemps le numéro deux des libéraux et ministre des Finances à Ottawa pour savoir qu'il a été derrière toutes les politiques fédérales des dernières années. C'est Paul Martin qui a pillé les surplus de la caisse d'assurance-emploi, qui a créé le déséquilibre fiscal et qui a diminué les impôts des grandes pétrolières", a-t-il dit.
Accompagné de Pauline Picard, députée de Drummond, et Hélène Alarie, vice-présidente du Bloc, M. Gauthier a parlé de fébrilité en vue du rendez-vous électoral.
"Moi je suis un grand pressé. Nous avons hâte d'affronter Paul Martin qui lui cherche à nous éviter en Chambre. Il est clair qu'il ne veut pas siéger aux côtés de Jean Chrétien et nous prévoyons que les élections seront déclenchées au printemps", a donné à entendre le député de Roberval, rejoignant en cela l'avis de certains observateurs qui voient mal comment un premier ministre qui n'est plus chef peut siéger à côté d'un chef qui n'est pas premier ministre.
Le train ou la gare?
Appelé à commenter l'annonce cette semaine de la candidature d'André Béliveau à l'investiture du Parti libéral du Canada dans Drummond, lequel invitait déjà les citoyens "à sauter dans le train Paul Martin au lieu de rester en gare avec les pauvres moyens du Bloc", M. Gauthier et Mme Picard ont réagi avec vigueur.
"Si c'est son argument majeur, c'est pas fort", de rétorquer M. Gauthier tandis que Mme Picard s'en est pris à l'affirmation de M. Béliveau voulant que le comté de Drummond soit un comté fédéraliste. "Comment peut-il dire une chose semblable. Au dernier référendum, le oui a recueilli ici 63% des votes. Normand Jutras a été réélu au provincial et la mairesse (Mme Francine Ruest-Jutras) est souverainiste. M. Béliveau est incapable de prendre le pouls de la population. Il ne passerait pas le test de politique 101", a-t-elle lancé.
Plus de 60 militants représentant les 11 circonscriptions de la Mauricie, de l'Estrie et du Centre-du-Québec, ainsi que les députés Serge Cardin (Sherbrooke), Odina Desrochers (Lotbinière-L'Érable), Louis Plamondon (Bas-Richelieu-Nicolet-Yamaska), Yves Rocheleau (Trois-Rivières) et Marcel Gagnon (Champlain) étaient aussi présents hier.
Tout ce beau monde ainsi que tous les autres députés du Bloc et les représentants des exécutifs des circonscriptions du Québec seront de retour à Drummondville les 1er et 2 novembre pour tenir le conseil national qui servira à préparer la stratégie des bloquistes en vue des prochaines élections.
La nouvelle carte électorale, qui a épargné le comté de Drummond à la grande satisfaction de Mme Picard, le financement du parti en rapport avec la nouvelle loi C 24, et divers ateliers sont au programme.

»» Paul Martin
Paul Martin, architecte du déséquilibre fiscal
Pierre Paquette
député de Joliette (Bloc québécois)
Le Droit lundi 29 septembre 2003
Lors d'un discours devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Paul Martin a énoncé ce que sera sa politique économique. Sa grande priorité : réduire le ratio de la dette fédérale à 25 % du PIB. Cela annonce des lendemains douloureux pour ceux qui ont à coeur les services publics comme la santé, l'éducation ou les politiques familiales.
Paul Martin oublie un peu trop facilement que ce sont les mêmes contribuables qui doivent supporter le fardeau des dettes québécoise et canadienne. Or, il ne peut rembourser la dette fédérale qu'à condition de perpétuer le déséquilibre fiscal qui a déjà pour résultat des déficits anticipés de 4,5 milliards $ pour cette année en Ontario et de 3 milliards $ pour l'an prochain au Québec. Ainsi, pendant que la dette fédérale est remboursée, les dettes du Québec et de l'Ontario augmentent.
Du point de vue du contribuable québécois, c'est absurde car la dette du Québec comporte des taux d'intérêt plus élevés que la dette fédérale. Paul Martin nous propose donc d'augmenter la dette qui nous coûte le plus cher pour rembourser celle qui nous coûte le moins cher.
En outre, à mesure que le gouvernement fédéral rembourse sa dette, il accroît sa marge de manoeuvre financière tandis que le Québec et les provinces s'affaiblissent. C'est ce qui permet ensuite à Ottawa de dicter ses priorités au Québec.
C'est ce comportement que dénonce le rapport sur le déséquilibre fiscal déposé par l'actuel ministre des Finances du Québec, Yves Séguin.
Cet affaiblissement financier du Québec et des provinces aura une limite. Quand le Québec n'aura plus les moyens de financer ses services publics, il devra faire appel au secteur privé et de façon beaucoup plus importante que ce que nous annonce déjà le gouvernement Charest. Ce que propose Paul Martin sans le dire, c'est l'abandon des services de santé publics et universels, ce sont des frais de scolarité de 20 000 $ par année et des garderies à 30 $ par jour.
Lorsqu'il était ministre des Finances, Paul Martin a été l'architecte du déséquilibre fiscal. Il nous annonce maintenant que Paul Martin, le premier ministre, continuera exactement dans la même voie. Affaiblir le Québec et les services publics, telle est sa vision.

»» PLQ - Soins de santé
Soins de santé:
Québec devrait signer l'entente de facturation réciproque pancanadienne
Charles S. Shaver
Le docteur Charles S. Shaver est né à Montréal. Il est diplômé de l'Université Princeton et du Johns Hopkins School of Medicine. Il est ancien président de la société médico-légale d'Ottawa-Carleton.
Le Droit lundi 29 septembre 2003
Jean Charest croit que les changements que son gouvernement compte effectuer profiteront aux Québécois, ainsi qu'aux autres Canadiens. Il trouve que nous en sommes arrivés au point dans notre fédération où les gouvernements doivent travailler beaucoup plus étroitement ensemble dans la défense de leurs intérêts communs.
Ces mots seraient fort plus probants et valables si M. Charest les traduisait en action concrète sans trop tarder. Le domaine de la santé a longtemps été sa principale priorité. Toutefois, il devrait maintenant se tourner vers sa propre province, où les Québécois ont été privés de droits accordés à tous les autres Canadiens. Pour la première fois en 15 ans, il sera en mesure d'offrir à ses électeurs un plan de protection médicale complètement transférable partout au Canada.
La transférabilité est l'une des cinq conditions d'octroi identifiées dans la Loi canadienne sur la santé. Elle assure aux Canadiens la possibilité de prendre leurs vacances dans n'importe quelle autre province, d'envoyer un enfant dans un camp ou une université dans une autre province ou de déménager à un autre endroit au Canada, en toute certitude que les médecins accepteront leur carte médicale.
Québec refuse de payer plus
Ainsi, le coût médical de maladies ou de blessures imprévues sera entièrement remboursé, quels que soient les maladies subies antérieurement ou les changements récents dans leurs médicaments -cette couverture n'étant normalement pas fournie par les régimes privés d'assurance-voyage, peu importe le prix.
L'entente de facturation réciproque permet aux médecins de facturer leur propre ministère de Santé provincial pour les patients hors province avec un minimum de formulaires à compléter et avec l'assurance de se faire payer promptement à leur tarif normal.
Malheureusement, le Québec a refusé de payer plus que les montants prescrits dans sa propre grille tarifaire. La différence se veut considérable. D'après les informations provenant des Instituts de recherche en santé du Canada, en 1999-2000, les tarifs québécois pour les consultations et expertises étaient 64 % de ceux de l'Ontario et de la Nouvelle-Écosse, 67 % de ceux de l'Alberta et 52 % de ceux de la Colombie-Britannique. Malgré les augmentations récentes dans les tarifs québécois, la plupart des tarifs chirurgicaux ne sont que 80 % de ceux de l'Ontario.
Les coûts supplémentaires totaux devraient être abordables. Comme le ministre de la Santé du Québec l'a indiqué il n'y a que quelques années, le coût de transférabilité complet n'en reviendrait qu'à un dollar par an par résidant québécois - beaucoup moins que le coût des mégahôpitaux proposés pour la région de Montréal.
Outaouais
Ce sont les villes dans l'Ouest québécois, en proximité d'Ottawa, qui ont été les plus touchées par ce problème. En 1989, un accord limité a été introduit afin de compléter les tarifs québécois pour les médecins d'Ottawa fournissant des services d'urgence ou des services non disponibles dans l'ouest québécois. Mais les formulaires étaient compliqués et les paiements étaient lents. L'accord ne couvrait pas les patients venant du reste du Québec et ne couvrait personne pour les soins reçus en dehors de la vallée de l'Outaouais.
Bon nombre d'autres solutions temporaires ont été introduites, mais seulement pour couvrir certains groupes limités. Le gouvernement fédéral reconnaît le problème et rembourse la différence pour les patients québécois qui sont aussi des employés gouvernementaux. Tout résidant de l'Ouest québécois qui travaille en Ontario est entièrement couvert par la Commission de la sécurité professionnelle et de l'assurance contre les accidents du travail, à partir du moment où l'entreprise qui l'emploie est basée en Ontario. [...]
En 1989, le critique libéral en matière de santé, David Dingwall, demandait pourquoi le gouvernement fédéral permettait au Québec d'avoir la belle part sur ce point tout en étant si inflexible sur la question des honoraires médicaux supplémentaires. Une fois devenu ministre de la Santé, il n'a point appliqué la loi. Ni aucun de ses successeurs, d'ailleurs.
Dans tous les coins du Canada, les médecins deviennent de plus en plus cyniques sur cette question. La plupart d'entre eux exigent d'être payés à leur tarif provincial lors de l'obtention des services et laissent au patient le soin de se faire partiellement rembourser par le gouvernement québécois.
Bon nombre de bureaux, cliniques et services d'urgence dans l'est de l'Ontario ont des affiches avertissant les patients québécois que leur carte d'assurance médicale ne sera pas reconnue. Plusieurs médecins refusent catégoriquement de traiter des cas non urgents.
Certains d'entre eux acceptent à contrecoeur de les traiter mais ne se donnent pas la peine de les facturer, les considérant comme étant des cas d'assistance publique. Ainsi, au fil des ans, à cause de l'intransigeance du gouvernement québécois et du manque total de volonté politique de la part des ministres de la Santé au niveau fédéral, les Québécois en sont venus à se sentir comme étant des citoyens de seconde zone lorsqu'ils se permettent de visiter les autres parties du pays.
Sentiment d'appartenance
Les patients résidant dans l'Ouest québécois cherchant à obtenir des services à Ottawa, ceux qui tombent soudainement malades lorsqu'ils se trouvent dans les autres parties du Canada, et les quelque 33 000 Québécois qui déménagent chaque année dans une autre province et qui, pour les trois premiers mois restent " couverts " par l'assurance du Québec sont tous touchés.
Sous les lois fédérales, les résidants québécois devraient pouvoir se déplacer librement de part et d'autre du Canada, confiants de pouvoir se servir de leur carte d'assurance médicale lors d'une visite auprès d'un médecin, un laboratoire ou un hôpital. Si le Québec respectait en tout point la Loi canadienne sur la santé, ses citoyens attacheraient plus de valeur à leur citoyenneté dans la fédération canadienne.
Jean Charest devrait maintenant consentir à signer l'entente de facturation réciproque. Ainsi, ses concitoyens seraient assurés d'avoir un meilleur accès aux soins de santé à travers le Canada.
Ceci renforcerait aussi concrètement l'attachement de son parti au Canada.

»» villes
L'argent d'Ottawa
Bernard Descôteaux
Le Devoir lundi 29 septembre 2003
ÉDITORIAL - Paul Martin n'est pas encore premier ministre que le voilà déjà en train d'empiéter dans un champ de compétence des provinces en promettant un pacte fiscal aux municipalités. Le futur chef du gouvernement fédéral est disposé à leur remettre une partie significative de la taxe fédérale d'accise sur l'essence. Cet engagement soulève plusieurs interrogations.
Les municipalités, on l'imaginera facilement, ont accueilli avec satisfaction la déclaration du futur chef de gouvernement. Déjà, elles imaginent recevoir tout près de deux milliards et demi de dollars par année qu'elles consacreront à l'amélioration des infrastructures urbaines. Du moins, c'est ce qu'elles réclamaient depuis déjà longtemps sans que personne ne les ait écoutées.
Ce n'est pas d'hier que Paul Martin veut investir le champ des municipalités. Alors qu'il était ministre des Finances, il avait créé la Fondation pour l'infrastructure stratégique. Devenu simple candidat à la succession, il a souligné l'influence qu'exerçaient désormais les grands centres urbains dans le développement économique aussi bien que social, et proposé que les maires participent à des conférences fédérales-provinciales-municipales. Il n'y a guère de doute que le gouvernement Martin comptera, comme le recommandait l'automne dernier un comité de députes libéraux, un ministre responsable des Affaires urbaines.
L'intérêt d'Ottawa pour le développement urbain n'est pas nouveau. Dès le début des années 70, le gouvernement fédéral se dotait de politiques d'intervention, notamment dans le domaine de l'habitation et de la rénovation urbaine. On avait même créé un ministère d'État aux Affaires urbaines qui fut aboli en 1978 pour mettre fin à des conflits trop ouverts avec les provinces. Pour autant, les gouvernements libéraux n'abamndonnèrent jamais leur prétention à intervenir auprès des villes. Il y a peu, le ministre Stéphane Dion rappelait la doctrine fédérale qui veut que, si les affaires municipales sont de compétence provinciale, les questions urbaines sont de portée beaucoup plus large. En s'appuyant sur son pouvoir de dépenser, Ottawa, on le sait, peut tout se permettre.
Personne ne saurait mettre en doute la pertinence d'investir dans le développement urbain. Les besoins sont pressants et iront grandissants: on prévoit qu'en 2020, 90 % de la population canadienne sera concentrée dans les grands centres urbains. Si Ottawa veut apporter sa contribution, il faut toutefois que ce soit dans le respect des compétences de chacun. Les villes sont des créatures provinciales et leur développement doit se réaliser en fonction des priorités arrêtées par la province.
Les municipalités pourraient, dans ce contexte, se retrouver au centre d'une guerre de pouvoir entre Québec et Ottawa, mais il ne semble pas que ce doive être le cas puisque, ces jours derniers, le ministre québécois des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier, a déroulé le tapis rouge aux investissements fédéraux dans le domaine municipal. Selon lui, il n'y aura pas atteinte aux compétences du Québec dans la mesure où l'argent fédéral transitera par un organisme neutre du même genre que la Fondation du millénaire mise sur pied par Ottawa pour accorder des bourses d'étude.
Dans cet esprit, M. Fournier a permis la semaine dernière aux municipalités québécoises de se prévaloir du programme fédéral des Fonds municipaux verts. Ces fonds étant attribués par l'entremise de la Fédération canadienne des municipalités, il a estimé que la compétence exclusive du Québec en matière d'affaires municipales était ainsi respectée. Or il appert que la sélection des projets est faite par un comité où siègent des fonctionnaires fédéraux, sans qu'aucun représentant du ministère de M. Fournier soit là pour s'assurer que les projets retenus correspondent aux priorités du gouvernement québécois.
«Coopération avec le fédéral et avec les autres provinces ne veut pas dire abdication», avait pourtant dit M. Fournier, il y a deux ans, alors qu'il répliquait à Robert Bernier, un conseiller du gouvernement Chrétien, qui soutenait qu'Ottawa investirait les villes une fois Jean Charest élu. M. Bernier soulignait que la détérioration des finances du Québec créerait un contexte favorable à une offensive fédérale. Les faits semblent lui donner raison. Pas plus que les municipalités, le gouvernement Charest ne semble disposé à résister bien longtemps devant l'argent d'Ottawa.
bdescoteaux@ledevoir.ca

»» Services de garde et politique familiale
Une réflexion à poursuivre
Diane Lavallée
L'auteure est présidente du Conseil du statut de la femme
Le Soleil lundi 29 septembre 2003
L'hiver dernier, le sujet de la conciliation travail-famille était au coeur des discussions, devenant même l'un des thèmes de la campagne électorale. Il n'est donc pas étonnant que la consultation sur le financement et l'organisation des services de garde soit devenue à son tour une préoccupation reprise par tous les groupes de la société. Patronat, syndicats, parents sur le marché du travail ou à la maison, toutes et tous se sont sentis concernés par les propositions des ministres Claude Béchard et Carole Théberge et ont réagi aux modifications proposées concernant " les places à 5 $ ".
Tout récemment, M. Béchard dévoilait certaines orientations de la politique familiale que son gouvernement entendait mettre de l'avant, incluant les services de garde. Le Conseil du statut de la femme (CSF) pense que ce faisant, le ministre démontre l'importance d'inclure toute réflexion sur les services de garde à l'intérieur d'une politique familiale plus globale. Dans un avis qu'il vient de remettre au gouvernement, dans le cadre de cette consultation sur les services de garde, le CSF souligne précisément que, compte tenu des enjeux importants liés à toute politique familiale, l'éclairage d'une vision globale aurait enrichi l'analyse des scénarios proposés.
Dans une des hypothèses avancées dans le document de consultation, le gouvernement propose de hausser de 5 $ à 7 $ la contribution parentale. Il faut rappeler qu'en 1997, les services de garde à contribution réduite ont été mis en place à partir de l'enveloppe budgétaire destinée aux familles. Les parents ont ainsi perdu leurs allocations de naissance et autres allocations familiales diverses en échange, en quelque sorte, d'une plus grande accessibilité aux services de garde, avec un prix unique pour tous et d'une promesse d'une assurance parentale mieux adaptée à leurs besoins.
Les parents doivent constater aujourd'hui que cet échange qu'ils avaient accepté tacitement ne tient plus, même si le régime d'assurance parentale promis se fait toujours attendre. Il est donc tout à fait compréhensible que les parents utilisateurs des services de garde acceptent difficilement une hausse brutale de 5 $ à 7 $ en l'absence de toute autre proposition gouvernementale notamment en matière d'assurance parentale, de soutien économique aux familles et de conciliation travail-famille. Le CSF juge toutefois raisonnable l'éventualité d'une hausse progressive de la contribution parentale à compter de 2004, si elle suivait l'évolution du coût global moyen par place en services de garde éducatifs. Il faudra également être très attentif à la situation des parents à faible revenu.
On reconnaît que les services de garde jouent un rôle important dans le développement des enfants. À ce titre, ils peuvent être considérés comme un service public, tout comme l'école. Dans cet esprit, la quote-part des parents ne devrait-elle pas rester au minimum et être la même pour tous ?
Par ailleurs, les services de garde ont été créés au départ pour permettre aux femmes de participer au marché du travail. Mais si l'État décide de récupérer via l'impôt des sommes supplémentaires auprès des parents utilisateurs des services de garde qui ont un revenu familial plus élevé, on vient pénaliser le deuxième revenu, celui que les femmes sont allées chercher. Dans une société qui se veut vraiment égalitaire, les politiques de soutien aux familles devraient limiter au minimum les effets négatifs sur la participation des femmes au marché du travail.
Enfin, il faudrait poursuivre la réflexion pour voir comment les entreprises pourraient jouer un rôle dans la mise sur pied et le financement de services de garde en milieu de travail.

»» eau
L'eau deviendra un enjeu comme le pétrole
Jean Mercier et Étienne Baillargeon
Jean Mercier est professeur de science politique à l'Université Laval. Sa recherche sur l'eau a été réalisée dans le cadre du programme Paix et sécurité internationales de l'Institut québécois des hautes études internationales. Étienne Baillargeon est étudiant à la maîtrise en Relations internationales à l'Université Laval.
Le Soleil lundi 29 septembre 2003
Une source de conflit prévisible entre le Canada et les États-Unis
L'eau va devenir un enjeu vital entre le Canada et les États-Unis au cours des prochaines décennies, car les pressions augmenteront pour apprivisionner notre puissant voisin. Dans un premier article, Jean Mercier et Étienne Baillargeon de l'Université Laval démontrent à quel point cette ressource manque déjà dans les États du Sud et de l'Ouest américain.
Une guerre de l'eau, est-ce plausible en Amérique du Nord, entre le Canada et les États-Unis ? Difficile à croire, entre ces partenaires dont les économies sont de plus en plus intégrées et qui partagent la plus longue frontière non militarisée au monde. Par contre, certains auteurs croient qu'au cours du siècle qui commence, des conflits au sujet de l'eau sont possibles, voire probables, entre ces deux pays.
Dans les forums mondiaux, les organisations gouvernementales et non gouvernementales, en environnement, en développement durable ou en aide humanitaire, s'inquiètent tous de conflits à venir sur l'eau, un enjeu qui succéderait peu à peu au pétrole en tant que la ressource naturelle la plus convoitée. " Si l'accès à l'eau a été au coeur du sommet de Johannesburg (Afrique du Sud) en 2002, c'est que, plus que jamais, la ressource en eau douce est devenue un enjeu stratégique ", soutient Roger Cans, écologiste bien connu.
Mohamed Larbi Bouguerra, autre expert en la matière, lui aussi préoccupé d'environnement, précise les tenants et aboutissants de la crise mondiale qui se dessine à horizon:
Depuis le début des années 70, le monde a subi divers " chocs pétroliers ". Le prochain siècle [le XXIe] pourrait malheureusement connaître des conflits géopolitiques et commerciaux de plus grande envergure encore, car liés à la maîtrise d'une ressource indispensable à la vie, non substituable et, qui plus est, existant en quantité fixe : l'eau. L'explosion incontrôlée de la demande de l'industrie, de l'agriculture, du tourisme et des ménages des pays riches a conduit à la pollution de certaines nappes phréatiques et à de formidables gaspillages annonciateurs de sévères pénuries. Celles-ci sont déjà le lot quotidien de plus de 1,4 milliard d'humains privés d'accès à l'eau potable. Qui sera l'arbitre entre les besoins de l'ensemble des habitants de la planète et des intérêts particuliers ?
Si l'on examine seulement la demande intérieure d'eau douce aux États-Unis, elle a tendance à s'intensifier dans les zones sèches ensoleillées, précisément là où les Américains vont pour travailler ou pour prendre leur retraite, en Floride, en Californie et dans les autres États du Sun Belt américain.
Une question épineuse se pose dès lors : qui est responsable de maintenir des modes de vie totalement artificiels, comme on en trouve dans l'Ouest américain, à Los Angeles ou à Las Vegas ? Du seul fait que des fruits et des légumes s'y cultivent depuis des décennies, a-t-on le droit de continuer à le faire, même si les réserves en eau ne s'y prêtent pas (le film Chinatown fait la trame de cette thématique) ? Et dire que dans ce paradis hollywoodien, terre, en plus, des SUV (Sports Utility Vehicules), on a la réputation d'être " alternatif ", voire " écologiste ". On n'est pas à une contradiction près !
La situation ne se limite pas qu'à la Californie. Il y a, ailleurs aux États-Unis, comme autres soucis, ceux de l'épuisement de la nappe phréatique de l'Ogallala, dans les prairies américaines : la plus étendue des réserves d'eau douce de la nation. Un océan souterrain qui s'étend sur plus d'un demi-million de km² et qui sert à arroser 20 % des terres de tout le pays. Le tarissement des aquifères à Albuquerque au Nouveau-Mexique et à Phoenix en Arizona (qui continue à se développer dans le désert, full steam ahead, promettant de devenir un autre Los Angeles, plus artificiel encore) n'est qu'un aperçu de ce qui pourrait arriver à plus grande échelle. Quant au fleuve Colorado, " [c]e n'est que dans les années où les précipitations ont été extrêmement élevées que le Colorado peut aller jusqu'au bout de sa course, dans la mer de Cortez (qui pour les États-Unis est le golfe de Californie). Presque chaque année, ce qui reste de son débit après 10 grands barrages et plusieurs importants canaux de dérivation n'est plus qu'un mince filet d'eau qui s'évanouit littéralement dans le désert qui l'entoure ".
Pour certains, on doit éviter d'être alarmiste, car on peut miser sur la conservation. Dans la mesure où il s'agit de développement technique ou technologique qui permette de faire " plus avec moins ", il se peut qu'il y ait vraiment une pression moins forte sur la demande qu'il en aurait été autrement. Mais une diminution, en valeur absolue, de la demande ? On peut en douter.
Au début des années 90, des groupes bien intentionnés, au fait des nouvelles tendances, Greenpeace y compris, nous avaient servi cet argument de la conservation, pour stopper le développement du projet d'Hydro-Québec de la Grande Baleine. Et, à grands coups de publicité dans le New York Times, ils avaient réussi. Face à la rectitude politique de l'argumentation, on n'avait pas osé poser une ou deux questions. Une douzaine d'années plus tard, il n'y a toujours pas eu de diminution dans la demande en énergie en Amérique du Nord. Le moins que l'on puise dire, c'est que la conservation ne crevait pas les yeux au moment des pannes électriques exceptionnelles aux États-Unis et au Canada, pour ne donner que cet exemple.
Eau et tensions politiques
Dans sa forme la plus explosive, la tension exercée par la rareté de l'eau nous fait penser aux conflits israélo-arabe, à ceux entre l'Égypte, le Soudan et l'Éthiopie, à propos du Nil, ou encore à ceux entre la Turquie, la Syrie et l'Irak pour le Tigre et l'Euphrate - où, on le sait, le contrôle de l'eau est stratégique.
Si on croit que l'Amérique du Nord peut être totalement épargnée de ces tensions, on n'a qu'à constater que celles-ci existent en ce moment même aux États-Unis, entre États américains et, à l'intérieur des États, en particulier en Californie, entre le Sud, trop peuplé pour ses réserves en eau, et le Nord, très pourvu en cette ressource, mais qui veut la conserver pour sa propre convenance. Dans quelques régions des États-Unis, les pénuries d'eau pourraient devenir un facteur qui restreigne le développement économique - c'est dire l'importance de la question.
Des tensions au sujet de l'approvisionnement en eau, déjà présentes aux États-Unis, peuvent-elles s'étendre à ses partenaires de l'ALENA, le Canada et le Mexique ? On peut déjà dire qu'il existe des tensions actuellement entre les États-Unis et le Mexique, au sujet de l'eau. En 1995, le Mexique, qui subissait une sécheresse dans le nord du pays, depuis trois ans, demanda aux États-Unis d'aller au-delà d'un traité de 1944 pour l'alimenter de façon exceptionnelle - et provisoire - à partir du fleuve Rio Grande. Cependant, ce " prêt en eau " aurait pu avoir pour résultat de " priver d'eau " les agriculteurs texans. Le gouvernement américain refusa.
En général, on peut dire que lorsque l'eau coule entre deux entités politiques, la tentation est grande pour celle en amont de " se servir " avant les autres. La théorie sur la question, énoncée notamment par Thomas Homer-Dixon de l'Université de Toronto, veut que la menace de conflit armé soit plus probable quand le pays en aval est plus fort militairement que le pays (ou les pays) en amont, ce qui est le cas entre l'Égypte et ses voisins du bassin du Nil, mais pas entre les États-Unis et le Mexique, du moins pour ce qui est des cours d'eau qui s'écoulent vers le Mexique.
Par contre, les États-Unis sont situés en aval des cours d'eau qui proviennent du Canada. Dans ce cas-ci, on ne parlera pas de probabilités de conflits militaires mais de probabilités de conflits en matière de sécurité environnementale.
Bien sûr, l'usage de l'eau canadienne pour satisfaire les besoins américains ne va pas de soi sur le plan de la logistique, que ce soit par transport en vrac ou par détournement de cours d'eau, mais nos voisins pourraient en être fortement tentés, du seul fait que le Canada dispose abondamment d'eau douce proportionnellement à sa population. D'ailleurs, le Canada est classé au deuxième rang mondial pour ce qui est de l'accès à l'eau, alors que les États-Unis ne sont classés qu'au 32e rang pour leur gestion générale de l'eau, en raison du gaspillage ou de l'utilisation inefficace de l'eau dans les secteurs domestique, industriel et agricole. Il pourrait s'agir d'un euphémisme car après ces secteurs, on se demande quels sont ceux qui subsistent. Soit dit en passant, le Canada ne fait guère mieux, en termes d'utilisation efficace de l'eau.
Gaspillage
Ici, on ne peut s'empêcher de penser aux modes de vie et à certains choix qui ont été faits en matière d'aménagement du territoire : une automobile, pour sa seule confection, requiert 400 000 litres d'eau; la croissance des banlieues requiert, à son tour, l'usage de l'automobile ainsi que des infrastructures grandes gaspilleuses d'eau douce. C'est sans compter qu'à côté de ses banlieues sont pratiquées des cultures non appropriées au type de sol, telles que le coton. Or, il faut 15 000 tonnes d'eau pour faire une tonne de coton, alors que le blé n'a besoin que d'une fraction de ce volume (300 tonnes). C'est pourquoi, sur le plan de l'éthique environnementale, ou sur le plan de la rationalité dans la gestion de l'eau, les États-Unis ne seraient pas en position de force morale pour revendiquer.
Par contre, le Canada qui gaspille l'eau de la même façon, à l'exception de quelques écarts spécifiquement américains, ne serait pas en position de refuser, surtout s'il s'agissait d'une eau dont se servent peu les Canadiens. En effet, la préservation de la ressource pour elle-même est une notion de l'écologie profonde, mais celle-ci risque d'être vite mise à l'écart dans des négociations serrées.
Demain : Deux pays condamnés à s'entendre

»» eau
Deux pays condamnés à s'entendre
L'eau fera l'objet d'une négociation... comme le bois d'oeuvre !
Jean Mercier et Étienne Baillargeon
Le Soleil mardi 30 septembre 2003
L'eau va devenir un enjeu vital entre le Canada et les États-Unis au cours des prochaines décennies car les pressions augmenteront pour apprivisionner notre puissant voisin. Dans un deuxième et dernier article, Jean Mercier et Étienne Baillargeon de l'Université Laval prévoient que les deux pays sont condamnés à s'entendre, même si les négociations à prévoir ne seront pas faciles !
Même s'il s'agit d'une question de sécurité - d'une question de sécurité environnementale, dans le cas de l'eau - , les conflits éventuels sur cette ressource, entre les États-Unis et le Canada, seront résolus par négociation plutôt que par confrontation. Car, et c'est là la leçon qu'il faut retenir des conflits hydriques ailleurs dans le monde, on finit presque toujours par s'entendre sur l'eau, même entre pays belliqueux. Si l'Inde et le Pakistan s'entendent sur l'Indus, comment croire qu'il en serait autrement entre les États-Unis et le Canada ?
Après tout, l'unique véritable guerre de l'eau remonterait à... 4500 ans, "qui opposait deux cités mésopotamiennes à propos du Tigre et de l'Euphrate, dans le sud de l'Irak actuel". Il y a certes des menaces verbales mais, comme le fait remarquer Aaron Wolf de l'Université Oregon State, "se battre pour de l'eau est absurde : on n'accroît pas ses réserves en faisant la guerre au voisin, à moins de s'emparer de tout son bassin hydrographique et de le vider de ses habitants, et ce, au risque de terribles représailles".
Même son de cloche du côté de Jerome Dalli Priscoli, de l'Institute of Water Resources de l'armée américaine : "Lorsque deux États se partagent un même bassin fluvial, ils sont obligés de s'accommoder de leur interdépendance... D'une certaine manière, l'eau nous oblige à dépasser nos rivalités pour retrouver notre point commun : l'instinct de survie... devant notre terreur primitive de la mort". C'est peut-être cette "terreur primitive de la mort" qui, durant la première guerre du Golfe, a incité la Turquie à s'opposer de couper l'eau de l'Euphrate à l'Irak, avant même qu'ose le demander la coalition de l'époque. D'autres ajouteront une nuance : l'eau n'est à peu près jamais l'enjeu énoncé d'une guerre, mais il peut être un enjeu non dit, sous-jacent, dans les conflits israélo-arabes, par exemple.
Des doutes subsistent
Règle générale, il y a donc des caractéristiques liées à l'eau, en tant que ressource, qui incitent les parties à se montrer raisonnables et à recourir à la conciliation.
Ce qui ne veut pas dire que tout conflit hydrique soit évité, même entre le Canada et les États-Unis, car l'eau est une ressource indispensable à la vie et on sait aussi qu'elle est inégalement répartie, le Canada en ayant largement sa part devant les autres nations. On peut exclure, entre ces deux États de droit, et voisins de surcroît, une attaque de l'un, le Canada, par l'autre, les États-Unis, pour au moins deux raisons. D'abord, comme on l'a vu, l'eau ne se prête pas bien à ce genre d'aventure. Ensuite, et selon les experts, les guerres entre pays développés sont devenues hautement improbables, voire impensables. Sans compter le fait que les régions réellement en pénurie aux États-Unis se situent surtout au sud, donc assez distantes du Canada. Ce qui nous pousse par ailleurs à considérer la question de la technique et de la technologie.
D'entrée de jeu, constatons avec Philippe Le Prestre, de l'Institut de l'environnement de l'UQAM, qu'on ne doit pas escompter, en matière environnementale, à ce que le progrès de la science nous évite les débats environnementaux. Il faut plutôt s'attendre à ce que de nouvelles solutions techniques et technologiques suscitent de nouvelles discussions, de nouveaux conflits. Bien sûr, l'esthétique de notre époque, c'est de privilégier des solutions small is beautiful. Mais l'économie peut en décider autrement. Ainsi, la science pourrait permettre d'augmenter le débit d'eau vers les Grands Lacs, à partir de sources en amont, canadiennes et québécoises. De toute façon, pourrait argumenter le gouvernement américain, le niveau des Grands Lacs est en décrue, tout autant pour vous que pour nous. Le maintien du niveau de l'eau vaut pour les deux pays, même si cela signifie pour nous à fournir en eau des régions situées dans le Midwest ou plus au sud.
Gardons à l'esprit qu'il existe, on l'oublie souvent, un système de canalisations très développé chez nos voisins, développé, il est vrai, à une autre époque, mais qui atteste tout de même d'une grande capacité en matière hydrique.
Les conflits sur l'eau pourraient venir, également, de certaines conséquences imprévues, et même non voulues, du libre-échange, de l'ALENA, plus précisément. On sait déjà que sur le plan de l'environnement, l'ALENA n'a pas la réputation de protéger aussi nettement les ressources naturelles que, disons, l'OMC. Il faut mentionner par ailleurs que les parties signataires, à l'occasion d'un accord complémentaire de 1993, ont voulu exclure l'eau d'un statut de marchandise "ordinaire" comme les autres. Mais, selon les observateurs, y compris du Monde Diplomatique, les garanties par lesquelles on a voulu encadrer l'eau pourraient se révéler insuffisantes.
On a même déclaré, dans le Globe and Mail et dans le Wall Street Journal, que l'eau deviendra un des grands objets du commerce et, auparavant, de la privatisation. D'abord, le secteur public, déconsidéré, déprécié à tort ou à raison, n'ose plus se lancer dans de grands chantiers. On aura donc épuisé le secteur public sur le plan des idées, par une sorte de "dérapage logique" dont les défauts n'apparaissent pas tout de suite : "on a abusé de l'eau, il faut donc en imposer la tarification, et cette tarification doit être confiée au secteur privé, plus à l'aise dans cette entreprise".
Dans ce contexte, des projets naissent, ici et là. Des multinationales s'offrent pour leur réalisation. Des provinces, préoccupées par l'emploi, se montrent intéressées et, pourraient accorder des permis d'exploitation ou de transport d'eau vers les États-Unis. La porte est bien ouverte car une entreprise américaine pourrait, sur la base de l'ALENA, demander un traitement égal. Les demandes pourraient aussi concerner les services : si l'eau est un produit qu'on ne veut pas vendre comme les autres, qu'en est-il des services d'approvisionnement et d'assainissement, par exemple ?
Après la construction d'ouvrages de dérivation et la mise en oeuvre d'un marché continental de l'eau, l'eau pourrait s'ajouter à des conflits déjà existants entre le Canada et les États-Unis, pour les intensifier. De fait, on ne peut pas prévoir quels conflits se développeront entre les deux pays dans une dizaine d'années quand où il deviendra évident que cette ressource, qui assure une croissance économique continue, va manquer. Il est vrai que l'intégration entre ces pays sera alors plus étroite mais on peut déjà anticiper de telles tensions à partir de l'exportation du bois d'oeuvre ou de la lutte antiterroriste.
Dans une dizaine d'années, si le Canada maintient sa volonté d'appliquer le protocole de Kyoto, le Canada pourra faire des remontrances à son tour à son voisin, les entreprises (canadiennes) étant désavantagées face au coût de production des entreprises américaines vu que les États-Unis n'ont pas ratifié l'entente. Le boycott de produits américains ne serait pas une option pour le Canada, trop dépendant du marché américain, mais cela pourrait peut-être entraîner des discussions obligées. Quant au respect de l'environnement, aucun des deux pays n'a d'arguments bien convaincants, se classant 28e (le Canada) et 29e (les États-Unis)... sur les 29 pays de l'OCDE !
À ces sujets de discussion plus délicats pour l'avenir, s'ajoutent des particularités américaines : l'ouverture de leur système politique aux lobbies étrangers, foncièrement d'ordre économique, la fièvre électorale permanente ainsi que le nouveau nationalisme américain, né à la suite du 11 septembre. Sans compter que le gouvernement américain a allégué, à qui voulait l'entendre, depuis plus d'une douzaine d'années, qu'il n'était pas question de modifier, de quelque façon que ce soit, le mode de vie américain face à de nouvelles données environnementales.
Gardons à l'esprit que les deux pays ont créé des mécanismes pour résoudre leurs disputes, sans oublier que l'opinion publique, américaine et canadienne, peut aussi jouer un rôle modérateur dans les discussions à venir.

»» «réingénierie» de l'État québécois
Va-t-on tuer le service public?
Michel Venne
Le Devoir lundi 29 septembre 2003
En 1986, Robert Bourassa avait refroidi les ardeurs des hommes d'affaires recrutés dans son gouvernement qui voulaient appliquer au Québec les thèses néolibérales en vogue dans les États-Unis de Ronald Reagan et la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher. «L'État n'est pas une business», avait-il tranché, mettant ainsi une sourdine aux propositions des Fortier, Gobeil, Scowen, MacDonald et Johnson de réduire en miettes l'État providence québécois.
Revenus au pouvoir, les libéraux revisitent leurs vieilles lubies. Une «réingénierie» de l'État québécois serait en marche de manière à réduire le coût des services publics. Ce qui ressemble à une réforme administrative, sujet soporifique pour la plupart des citoyens qui s'en détournent, aura pourtant des conséquences graves pour l'avenir. Les réformes ne sont jamais neutres. Ce qui est en cause, au fond, c'est la définition même de la citoyenneté, du lien social et du bien commun. Nous sommes sur le terrain des valeurs.
La réforme préparée par la présidente du Conseil du trésor, Mme Monique Jérôme-Forget, repose sur un préjugé favorable aux façons de faire en vigueur dans le secteur privé. Soit le gouvernement va confier une part plus importante de ses propres fonctions au secteur privé comme tel, par l'entremise de la sous-traitance ou encore dans le cadre de «partenariats privé/public» comme ceux évoqués pour les routes ou la santé. Soit il va modifier l'organisation du travail au sein même de la fonction publique en s'inspirant des méthodes employées par les entreprises. Cela causera de sérieux problèmes.
***
Constatons d'abord que la preuve n'a pas été faite de la supériorité du privé sur le public dans les domaines qui relèvent de l'État. La privatisation des chemins de fer en Grande-Bretagne, par exemple, a été une catastrophe. Partout où le secteur privé contrôle les systèmes de santé, les coûts sont plus élevés et les services moins accessibles. Tout le monde connaît le vieil adage qui correspond à la réalité des partenariats privé/public : en général, on privatise les profits et on socialise les coûts. En définitive, lorsque les choses tournent mal, c'est toujours le contribuable qui paie.
Après la multiplication des affaires Enron, Worldcom et compagnie, il est étonnant que la confiance des politiciens dans le secteur privé demeure si élevée.
Qu'y avait-il de commun entre les scandales soulevés au début de l'année 2002 à Ottawa, à Québec et à Montréal ? Dans chaque cas, qu'il s'agisse du programme des commandites, des commissions versées pour lobbying, des liens entre un maire et une firme dont il fut le fondateur, c'est l'État qui avait chargé des organisations privées de faire son travail à sa place : promouvoir l'unité canadienne, distribuer des subsides, organiser un sommet.
«Les privatisations et la multiplication des délégations de service public ont accru les tentations de corruption, écrivait, au printemps 2002, le spécialiste Jean-Luc Bodiguel, dans la revue Éthique publique. Le volume des fonds gérés, une gestion privée parfois opaque, l'emploi d'une réglementation très allégée ont facilité, parfois outre mesure, le détournement de fonds publics.» Bref, les nouvelles règles de gestion imposées aux administrations publiques, inspirées du secteur privé, ne sont pas étrangères à des situations désastreuses de gaspillage et de maladministration.
Ces réformes, inspirées d'une philosophie de gestion connue comme le «nouveau management public», entraînent un conflit de valeurs presque irréductible. Comme l'a montré dans un article récent la professeure de l'École nationale d'administration publique (ENAP), Isabelle Fortier, lorsque l'on remet aussi fondamentalement en question la bureaucratie, ce sont les valeurs traditionnelles du service public qui sont contestées. Car ce sont ces valeurs -- l'intégrité, la transparence, l'équité, la compétence et le professionnalisme, l'impartialité et le respect, ainsi que la prudence et la continuité --, qui ont donné leur sens aux pratiques bureaucratiques. Ce sont les valeurs traditionnelles du service public qui protègent les citoyens contre l'arbitraire et assurent la continuité et la puissance symbolique de l'État. Pour éviter ce que l'on assimile à des «lourdeurs», va-t-on préférer des valeurs «plus légères», demande Mme Fortier, inspirées du secteur privé, au nom desquelles la fin pourrait justifier les moyens ?
Son collègue de l'ENAP, Christian Rouillard, a constaté pour sa part qu'au fédéral, le «nouveau management public», plutôt que d'être une source de mobilisation de la fonction publique, est devenu «un facteur de confusion qui participe à la construction et à la diffusion progressive, mais soutenue, d'une culture organisationnelle de désabusement».
Le discours de la «réingénierie» fondé sur les valeurs du secteur privé, comme la flexibilité, l'efficience ou le culte du client-roi, n'a de cesse de discréditer l'État, de nier sa capacité à offrir des services de qualité, de ridiculiser le travail des fonctionnaires, ceux-là même à qui on va demander bientôt, à Québec, de mettre en oeuvre des changements.
Avant même que la réforme ne soit engagée, le discours qui la soutient fait des ravages, transforme les attentes des citoyens envers l'État, réduisant leur rôle à celui de consommateurs ou de clients, évacuant du coup la dimension symbolique et politique de l'administration publique, bref, sa raison d'être.
NOTE : Les articles d'Isabelle Fortier et de Christian Rouillard ont été publiés cet été par l'Institut de recherche en politiques publiques (www.irpp.org).
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca

»» Où va le Québec ?
Réplique à Claude Bariteau -
Briser «le nous de silence» dans l'oeuf
Rémy Gagnon
Université de Sherbrooke
Le Devoir lundi 29 septembre 2003
Peut-on, consciemment, s'opposer à la vertu, si la vertu veut dire plus de sens collectif pour les Québécois et les Québécoises, plus d'émancipation? Dans ses textes parus dans Le Devoir les 17 et 18 septembre derniers, Claude Bariteau affleure cette vérité et plusieurs autres sur lesquelles je me dispenserai d'intervenir pour le moment. Mais le malheur, c'est que cette vérité se trouve noyée dans une phraséologie patentée qui aurait pu se résumer dans une idée toute simple et qui renvoie à la place des intellectuels dans la société québécoise et dans la lutte pour «sortir le Canada du Québec» ou, plus précisément, aux «silences» d'un groupe pourtant responsable d'ordonner les sens afin de conférer du sens au collectif.
Comment ne pas s'étonner devant la candeur de la révélation qui anime l'auteur, devant une expérience de la France aussi fondatrice, devant, aussi, les «révélations» («applaudies») que M. Bariteau dit avoir suscitées chez les Français. J'admets que le Français moyen est, en général, enclin au débat et la prise de parole (et sans doute aussi à la crédulité, comme nous). Mais comment ne pas apercevoir, ce faisant, que cette lexis est bien souvent amphigourique et d'une banalité à faire bailler le coq à l'aurore. Non, tout n'est pas porteur de sens ! Et je tiens à rappeler que l'imaginaire politique qui sollicite la fin du silence et devient une manière de vivre est quelque chose qui se construit et qui s'est construit en France.
Tout le monde sait que la France intellectuelle, que l'entrée des intellectuels dans la vie politique et, par le fait même, dans la sphère publique, est un tour de force relativement récent et qui trouve son origine dans l'Affaire Dreyfus. C'est là, à ce moment qui, dans sa chronologie longue, dure de 1894 à 1906, que la république de la parole, que la conscience et l'esprit français retrouvent une large part de leur héritage. Cet épisode n'illustre-t-il pas -- contrairement à la séparation que M. Bariteau cherche maladroitement, par une sorte de théorie du complot, à établir -- que le sujet est aussi un acteur politique et que, par le fait même, l'acteur devient sujet ?
Vous me direz, peut-être, que le Refus global aurait pu avoir le même effet (durable) au Québec, mais que son contenu de sens s'est effondré dans «un nous de silence». Je vous dirai que le désengagement de la sphère politique, que vous cherchez à nommer ou à identifier et à dénoncer sous la métaphore du silence et par un appel du pied, a toujours été et qu'il sera, à moins d'un renversement total de l'imaginaire politique monopolisé par le capitalisme. Pour peu que l'on soit perspicace, tout indique, et c'est le cas en France comme au Québec, que les revendications sociales qui mobilisent, quelquefois, l'espace publique ne contestent la structure qui, par ailleurs, les nourrit et leur permet d'exister qu'au nom d'intérêts corporatistes. Le mal n'est jamais où l'on veut qu'il soit !
Francophilie mesurée
Quoi qu'il en soit, l'idéalisation de la France reste bel et bien légitime. De même pour la francophilie. Cependant, cela n'interdit pas de faire preuve de mesure et d'intelligibilité. Comment comprendre l'argumentaire ou plutôt l'architecture sociale que M. Bariteau plaque sur la société française autrement que comme un épanchement romantique ? D'où vient cette idée de retransposer le schéma antique de la séparation des sphères privée et publique sur la société française du XXIe siècle, mais en prenant soin d'inverser leur contenu ?
Rapporter «le détail» selon lequel, en France, «le privé est emmuré comme si on avait voulu le protéger du public pour en faire un lieu originel» relève, pour le moins, de l'anachronisme, mais surtout laisse croire, et cela au risque de miner la thèse même de M. Bariteau, que le lieu «originel» du politique se retrouve finalement dans la sphère privée. Ce point de «détail» montre combien l'interprétation de M. Bariteau se rattache à une lecture tronquée de la politique moderne et de son évolution. Il me semble qu'ici, M. Bariteau confond, à tout le moins, l'appétit colossal des Français pour la franche discussion et la colonisation active et effective de la sphère publique par la parole et sa transmutation en force politique. Que l'on parle en France, en privé, ne signifie pas, ou du moins ne garantit pas, que cette parole, un fois élevée dans la sphère publique sera porteuse de sens pour le collectif.
Certes, y a t-il une vertu implicite dans la parole, celle de l'émancipation. Mais peut-on aller jusqu'à réduire la parole des intellectuels d'ici à un silence, et dire, dans une formule qui frise le contresens, que pour nous «l'essentiel est tu et poussé hors de l'espace public», alors même que celui qui a écrit ces mots a le privilège de la parole pour dénoncer cette «parole étouffée» par le quotidien qu'il souhaite «tuer» ? Il est vrai que dans le noir toutes les couleurs s'accordent, mais ce silence, ce noir, s'il avait été, ne vous aurait jamais permis d'en dire autant, ni d'en penser autant. Que le débat continue !

»» foulard islamique
Unholy fuss over hijab
The Toronto Star Sep. 28, 2003
Éditorial - Irene Waseem, 16, grew "more devout" recently and turned up at Charlemagne College in Montreal, a private school, wearing an Islamic scarf, or hijab. She was promptly expelled for flouting the school's obtusely restrictive dress code.
"I didn't do anything wrong," she says. It's a view the Quebec Human Rights Commission should vigorously uphold as it probes this matter.
No pupil anywhere in Canada should be booted from school for devotion that causes no harm to others.
Waseem's exclusion creates a chasm where society needs a bridge. That Waseem laments "I really miss my (non-Muslim) friends" underscores the utter folly of rejecting her.
This fuss in Montreal evokes France's paranoid debate. Many there regard the hijab as a threat. But Mounties wear turbans here.
Quebecers should understand Waseem's devotion. Many Quebec men until the 1960s saluted churches as they passed by, and women wore hats to services. Respect for God, quietly expressed, ought to offend no one in Quebec, or across Canada.