
»» La relance du Parti québécois
En finir avec les «conditions perdantes»
Claude Morin
Ancien ministre des Affaires intergouvernementales du Québec
Le Devoir 13 septembre 2003
Dans Le Devoir du 27 août, Pauline Marois souhaite que, de retour au pouvoir, le Parti québécois fasse progresser sa cause en reprenant l'initiative. Elle évoque la tenue possible de référendums sectoriels sur la fiscalité, les relations internationales ou les programmes sociaux, proposant aussi d'«investir les zones grises laissées dans la Constitution canadienne». Une voie intéressante, mais, selon moi, il faudrait aller plus loin et viser la dynamique même du présent régime, pas seulement ses conséquences. Un gouvernement du PQ éviterait ainsi l'attentisme et n'exercerait plus son action dans des conditions trop souvent perdantes dès le départ.
Tendances lourdes
Quelles conditions perdantes ? Il s'agit des obstacles et blocages culturels, psychologiques ou géopolitiques qui s'agglutinent depuis toujours sur la voie de la souveraineté. Voici, ultra-condensée, la configuration de cette «côte à remonter».
À l'opposé de ce qu'on voit chez d'autres peuples, il n'existe pas chez les Québécois une aspiration profonde à l'indépendance qui serait née de longue date, que leur évolution politique ultérieure aurait confirmée et à laquelle, par intérêt ou par tradition, ils adhéreraient en bloc, spontanément.
Dans leur vie courante, bon nombre d'entre eux s'accommodent du fait que le Québec ne soit pas un État souverain et ont peine à saisir quels gains concrets leur vaudrait une souveraineté dont la mondialisation leur fait pressentir les limites.
Encore beaucoup de Québécois restent, à des degrés divers, attachés au Canada, pays fondé par leurs ancêtres, répugnent à «abandonner les Canadiens français des autres provinces» ou présument que la souveraineté abolirait des liens qu'ils jugent essentiels avec le reste du Canada.
Beaucoup s'imaginent encore qu'un peu de bonne volonté de part et d'autre suffirait à corriger les abus du régime fédéral; d'autres n'en croient rien mais estiment la souveraineté trop risquée; enfin, plusieurs vices du régime n'ont d'impact que graduellement, alors que le public vit dans l'immédiat.
Aucun pays étranger ne favorise a priori la souveraineté du Québec.
Pour toutes ces raisons, aucun référendum axé sur l'indépendance totale («séparation» sans association-partenariat) n'obtiendra de réponse majoritaire positive des Québécois. En plus, déjà à l'oeuvre, une formidable coalition hostile à la souveraineté n'attend que le moment opportun pour s'animer davantage : Ottawa, Canada anglais, libéraux provinciaux, médias sous influence fédéraliste, intérêts étrangers, etc. Et comme si cela ne suffisait pas, d'autres considérations conduisent aussi à s'interroger sur le message et la démarche du PQ.
L'évolution récente
Plusieurs causes peuvent mener des peuples à aspirer à l'indépendance : oppression économique, religieuse, culturelle, militaire, politique. Fin des années 60, le programme et l'argumentation des mouvements indépendantistes s'inspiraient, entre autres, de trois constats.
Les Québécois francophones ne contrôlent pas leur économie, dont l'orientation dépend de centres décisionnels anglophones de Montréal ou de l'extérieur, sur lesquels ils n'ont pas de prise.
Langue de l'immense majorité des citoyens du Québec, le français y est bafoué dans les commerces, usines, administrations, et combattu dans le reste du Canada, où les Canadiens français sont victimes de discrimination systémique.
Par ses interventions et l'imposition de ses priorités, Ottawa mine les compétences du gouvernement québécois, le seul de langue française en Amérique du Nord, et atrophie sa marge de manoeuvre.
Comment le public perçoit-il aujourd'hui les situations dénoncées à l'époque et que la souveraineté devait résoudre ? Sur le contrôle de l'économie, il connaît les progrès de taille réalisés notamment grâce aux innovations de la Révolution tranquille; le Québec dispose maintenant d'outils autrefois inexistants (Hydro-Québec, SGF, Caisse de dépôt, etc.). Progrès marqué, aussi, en politique linguistique où, malgré certaines décisions de tribunaux et des problèmes persistants à Montréal, la loi 101 a changé la donne.
Si bien que deux des principaux thèmes du mouvement souverainiste à ses débuts ont perdu une bonne partie de leur attraction mobilisatrice. Combiné aux obstacles relevés plus haut, ce phénomène a mené beaucoup de citoyens, qui gardent un préjugé favorable envers la souveraineté, à conclure que celle-ci n'est peut-être pas le passage obligé vers la maîtrise de nos affaires économiques et linguistiques puisque, en ces matières, le Québec a, sans elle, fait de remarquables progrès.
L'effritement du pouvoir québécois
Ainsi, hormis un événement inopiné ou des reculs libéraux possibles, la conjoncture courante se prête mal à la réinstallation des thèmes de la langue et de l'économie sur l'avant-scène. En revanche, le troisième, l'action délétère du fédéralisme sur l'entité québécoise, est plus pertinent qu'il y a 30 ans.
On pense ici d'emblée à la volonté constante d'Ottawa de s'immiscer dans des domaines qui ne lui appartiennent pas : santé, éducation, développement régional, mesures touchant la famille, routes, etc. Cette poussée centralisatrice découle en droite ligne d'une vieille volonté de nation building appuyée sur des grands pouvoirs fédéraux d'intervention, nés, soit dit en passant, de l'interprétation judiciaire de la Constitution, dont le plus connu est celui de dépenser.
Les provinces anglophones n'ont jamais vraiment réprouvé les mainmises fédérales, Ottawa étant pour elles leur national government. Sauf que le mécanisme inhérent au fédéralisme actuel tend, on le sait déjà, à réduire petit à petit la latitude du Québec en le soumettant, en des matières vitales pour sa population, à une autorité pour laquelle il n'est qu'une de dix provinces égales ou, si l'on veut, une des régions administratives du Canada. En outre, l'absence de garanties constitutionnelles pour le Québec donne en permanence à Ottawa les moyens juridiques voulus, et même, au besoin, les prétextes requis, de s'en prendre aux acquis économiques et linguistiques des Québécois. Du point de vue canadien-anglais, il suffit, pour en arriver là, que la national unity le «justifie» et que les circonstances le permettent, comme cela s'est produit par le passé et, en particulier, lors du coup de force trudeauiste unilatéral de 1981. Sans compter que le Québec, simple province, ne peut pas parler en son nom ni défendre ses intérêts dans la plupart des forums internationaux où se fixent les grandes orientations, à un moment où la mondialisation prend de l'ampleur.
En se servant des impacts actuels et prévisibles du présent régime fédéral sur le Québec, le PQ serait parfaitement en mesure de concevoir une pédagogie efficace et de définir des objectifs stimulants et rassembleurs, ce qui renouvellerait à la fois son discours et sa démarche. Dans le prolongement de la suggestion de Pauline Marois, le parti pourrait donc, pour le court et le moyen terme, sans bien sûr renoncer à la souveraineté, proposer une voie originale aux Québécois.
Pour en sortir
D'abord, une observation. Dès lors qu'on établit, comme principe d'action, qu'il ne saurait y avoir, même pour l'immédiat, d'autres voies envisageables pour le Québec que le remplacement du fédéralisme par la souveraineté, on engage en pratique la lutte sur des absolus, en des termes et sur des thèmes qui font l'affaire des partisans du statu quo. On glisse dans un entonnoir dialectique au bout duquel le débat sur l'avenir du Québec, vu les interrogations qu'il soulève, se déroule fatalement à l'intérieur de l'aire exiguë balisée par les tendances lourdes négatives notées plus haut; les adversaires n'ont plus qu'à les exploiter.
L'approche classique fondée sur l'étroite opposition «fédéralisme versus souveraineté» a aussi un côté «tout ou rien» créateur d'attentisme : jusqu'à la réalisation de la souveraineté, elle exclut comme irrecevable la recherche de corrections intermédiaires qui, à supposer qu'elles se concrétisent, renforceraient le Québec. Elle s'inscrit également dans un processus conduisant, comme aboutissement logique, à un référendum sur la souveraineté «pure et dure», soumis au piège du Clarity Bill d'Ottawa et prédestiné de la sorte à l'échec car il se tiendrait dans les conditions qu'on devine. Elle heurte enfin le sentiment populaire, dans ce cas-ci le sens commun en plus, selon lequel il doit sûrement y avoir d'autres approches.
Il en existe en effet au moins une autre qui permettrait de contourner les difficultés relevées ici (je l'ai exposée en détail dans Les Prophètes désarmés ?, Boréal, 2001). Adaptable aux circonstances, elle offre une base argumentaire qui, sans être en tout inédite, contient des éléments aptes à coller à des préoccupations latentes mais largement répandues dans le public et n'obligerait pas le reste du Canada, pour plaire au Québec, à transformer ses structures politiques et administratives.
Cette approche différente se fonde sur deux faits. D'une part, de toutes les provinces du Canada, le Québec est la seule à devoir et pouvoir assumer, par ses institutions publiques et privées, la responsabilité de défendre et de promouvoir la spécificité d'une société à plus de 80 % de langue française qui, pour cette raison notamment, se distingue de la population de langue anglaise dominante partout ailleurs en Amérique du Nord. D'autre part, à ce fait incontestable s'oppose la vulnérabilité programmée imposée au Québec par le fédéralisme canadian.
Il va de soi que, faute d'une mutation du régime vers une asymétrie respectueuse de la spécificité du Québec et parce que le temps joue contre eux, seule la souveraineté pourrait durablement préserver les Québécois, comme nation, de la minorisation politique en cours. Cependant, à moins d'opter d'ici là pour la passivité, que faire, advenant que la souveraineté ne soit pas réalisable dans un avenir prochain ?
Il faudrait, ce me semble, partir du consensus qui existe chez nous sur la nécessité, pour le Québec, de devenir maître de ses affaires en récupérant, obtenant et conservant les instruments et la marge de manoeuvre dont il a un besoin vital pour s'acquitter de sa mission unique. Ce consensus trace un objectif : faire en sorte que le Québec, quoique restant associé à l'ensemble canadien, n'y soit plus traité comme une simple province à l'instar des neuf autres mais devienne, par un changement de statut, un État disposant de plus de latitude que celles-ci, non parce qu'il leur est supérieur mais pour des raisons historiques, culturelles et politiques évidentes.
Une suggestion
À cette fin, un gouvernement du PQ demanderait à la population de se prononcer, par référendum, sur une proposition globale groupant les modifications à insérer dans la loi fondamentale du Canada :
décréter la reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise (pas question, donc, comme dans Meech, d'une simple mention cosmétique du Québec comme «société distincte»);
énoncer explicitement que cette reconnaissance a pour but de créer un nouveau rapport Québec-Canada;
prescrire qu'elle doit guider le partage des pouvoirs entre Ottawa et Québec ainsi que la répartition des ressources fiscales et financières;
confirmer que le territoire du Québec est intangible et qu'il appartient aux Québécois de déterminer eux-mêmes leur avenir;
confirmer aussi que le Québec est le maître de ses affaires dans les domaines qui sont déjà les siens en vertu de la présente Constitution (cela devrait aller sans dire, mais cela ira mieux en le disant);
stipuler que cette maîtrise s'étend au domaine de la langue où les compétences du Québec ont été unilatéralement réduites par le gouvernement fédéral et les autres provinces en 1982;
préciser qu'il reviendrait au Québec de définir, à la lumière des circonstances et des problèmes à résoudre, les modalités d'application chez lui du pouvoir fédéral de dépenser dans les domaines provinciaux;
conférer au Québec, pour les domaines de sa compétence actuelle et future, le droit de se représenter lui-même à l'étranger, ainsi que celui de parler et de s'engager en son nom dans certains forums internationaux;
prévoir la participation du Québec à la désignation des membres québécois de la Cour suprême et du Sénat;
enfin, garantir que, une fois inscrites dans la Constitution, les nouvelles dispositions ne seraient modifiables qu'avec l'assentiment de l'Assemblée nationale.
Une démarche de ce genre n'a jamais été présentée aux Québécois. Elle peut être féconde. Elle s'enracine dans notre histoire, concerne notre identité, touche quantité de dossiers courants et a alimenté le débat politique à toutes les périodes de notre évolution collective. Et si le but poursuivi n'était pas atteint, même après un référendum positif, les leçons à tirer seraient éclairantes.
Les Québécois ne raffolent sans doute pas des disputes constitutionnelles, mais ils ne sont pas indifférents à leur croissance comme nation. Or cette nation est menacée par la dynamique qu'engendre la Constitution et qui, en perdurant, l'affaiblira de plus en plus, conséquence peu de nature à faciliter son accession à la souveraineté. Puisque le PQ ne peut pas souhaiter l'étiolement tranquille du Québec et comme la souveraineté ne semble pas imminente, il serait dommage, pour lui comme formation et pour le Québec en général, qu'il refuse de considérer une approche qui pourrait lui éviter l'enlisement dans des conditions sur lesquelles ses efforts se briseraient encore une fois.

»» PQ - congrès d'orientation
En finir avec le partenariat...
Patrice Boileau
Le Devoir lundi 8 septembre 2003
Lettres: Carignan, le 2 septembre
L'appellation est apparue lors du référendum de 1995 afin de rafraîchir le terme association. Le concept de partenariat qui accompagne le projet souverainiste du Parti québécois n'est donc pas neuf. Il vise avant tout à rassurer les nationalistes mous au sujet de la viabilité du pays du Québec. Sauf que cette idée qui devait mieux expliquer les rapports qu'entretiendrait le nouvel État francophone avec son voisin canadien a rapidement dérapé. La création d'une nouvelle instance appelée à régler des différends politiques et économiques est rapidement devenue un boulet pour les indépendantistes. Car elle supposait l'accord du Canada d'y envoyer des représentants afin de collaborer avec ceux du Québec. Or, il a suffit à Ottawa de judicieusement montrer qu'il n'adhérerait pas à cette structure bureaucratique pour torpiller le concept de partenariat et affaiblir le camp du OUI.
Quel soulagement aussi de voir dernièrement des membres du Parti québécois songer à abandonner cette idée. De toute façon, avouons-le tout de go : la «souveraineté-partenariat» est un pléonasme. Tout comme «monter en haut» en est un autre. La souveraineté englobe le partenariat. Il est évident qu'un pays multiplie les échanges de toutes sortes avec ses voisins ! Inutile donc d'affirmer que le Québec s'empressera, au lendemain de son indépendance, de tisser des liens avec ses voisins américain et canadien : ces liens existent déjà ! Qui veut provoquer la faillite de son entreprise en boudant sciemment un marché composé de millions de consommateurs en guise de représailles ? Croyez-vous que l'Ontario refusera d'acheter de l'électricité au Québec alors que son réseau est en péril ? Pensez-vous que les industries automobiles de cet endroit vont limoger des centaines de travailleurs parce qu'elles ont décidé de rompre avec la clientèle québécoise ? Voilà des scénarios farfelus qu'il faut laisser à Hollywood en mal d'idée pour ces prochains films de série B. Les probables litiges, pareils à ceux survenus dans le passé, se régleront en ayant recours aux ressources déjà existantes sans plus.
Certes, l'idée n'avait rien d'une astuce et se voulait purement pédagogique. Cependant, l'effet redondant qu'elle provoquait en rendait l'explication impossible ! D'où le flou artistique qui en découlait au grand plaisir des fédéralistes ! Maintenant que le Parti québécois semble sur le point de reconnaître qu'il s'agissait d'un méandre idéologique nuisible, il pourra s'affairer à crever un second abcès : l'ornière référendaire. Ce dogme doit aussi être envoyé aux orties. Surtout qu'il y a eu consensus historique en 1995 lorsqu'une majorité de Québécois ont reconnu qu'il valait mieux gérer tous leurs impôts et rapatrier tous leurs pouvoirs. Consensus que la fraude électorale a empêché d'appliquer. C'est pourquoi une élection référendaire est légitime et est d'ailleurs actuellement souhaitée par l'ensemble des souverainistes. Un vote pour le Parti québécois l'autorisera à déclarer l'indépendance du Québec une fois au pouvoir. L'enjeu de la prochaine élection ne pourra ainsi être plus limpide. Les ténors de cette équipe politique doivent saisir l'occasion qu'offre la prochaine course au leadership pour établir ce nouveau processus d'accession à la souveraineté. S'ils refusent, c'est une nouvelle formation politique qui s'appropriera l'idée d'une élection référendaire. Pas de doute, le Parti québécois est à la croisée des chemins.

»» immigration
Le PQ accuse Ottawa de nuire à l'immigration francophone au Québec
André Noël
La Presse jeudi 11 septembre 2003
LE GOUVERNEMENT fédéral nuit à l'immigration francophone non seulement dans les provinces anglophones, mais aussi au Québec, affirme André Boulerice, critique du Parti québécois en matière d'immigration, au lendemain des révélations faites par la commissaire aux langues officielles du Canada.
Une lettre de la commissaire Dyane Adams, citée dans les journaux hier, révélait qu'Immigration Canada offre deux fois moins d'examens de français que de tests d'anglais aux travailleurs qualifiés qui veulent s'établir au pays. Immigration Canada a fait valoir que cette pratique- qu'il entend corriger- ne touchait pas le Québec, qui sélectionne lui-même les immigrants. C'est faux, soutient M. Boulerice.
"Le gouvernement canadien fait passer des tests d'anglais dans 108 pays. De son côté, les services d'immigration du Québec ont des moyens limités. Ils ont des bureaux dans seulement six villes: Paris, Vienne, Mexico, Buenos Aires, Hong Kong et Damas. Les travailleurs qualifiés qui habitent loin de ces villes devraient pouvoir passer des tests de français offerts par les missions canadiennes dans leur propre pays; ils pourraient ensuite immigrer au Québec, sans forcément utiliser nos services. Mais souvent, ils ne le peuvent pas."
M. Boulerice a repris l'exemple de l'Égypte, mentionné par Mme Adams. Ce pays compte une petite population francophone. Un Égyptien pourrait trouver que d'aller rencontrer les agents d'immigration québécois à Damas (Syrie) est un long voyage, explique M. Boulerice. Il devrait alors pouvoir passer un test de français offert par la mission canadienne en Égypte, puis choisir de s'établir au Québec lorsqu'il obtient l'autorisation d'immigrer au Canada, ajoute-t-il. "Nous pourrions récupérer une partie des immigrants choisis par les services fédéraux." Mais c'est chose impossible: Immigration Canada offre seulement des tests d'anglais en Égypte.
"Le gouvernement fédéral tarde aussi à émettre des visas d'immigration aux candidats choisis par le Québec, accuse l'ancien ministre québécois de l'Immigration. Le Québec a fait d'immenses efforts de promotion, notamment en Amérique latine. Nous avons attiré et sélectionné des milliers de candidats. La plomberie fédérale est telle que ces gens doivent attendre le visa canadien pendant 18 ou 24 mois. Ils ont le temps de se décourager."
Toutes proportions gardées, le Québec accepte plus d'immigrants que les autres provinces. Le gouvernement fédéral ne dégage tout simplement pas assez de ressources pour répondre à cet accueil, dit M. Boulerice. Immigration Canada refuse pour l'instant de donner des commentaires élaborés sur la controverse soulevée par Mme Adams.

»» immigration
Les Roumains et les Bulgares sensibles aux charmes de Québec
Quelque 1300 d'entre eux ont demandé de rencontrer la délégation de la Ville dans le but d'immigrer
Éric Moreault
Le Soleil jeudi 11 septembre 2003
Les Roumains et les Bulgares répondent en masse à l'opération charme de Québec. Heureusement, car "il ne faut pas manquer notre coup", constatait la conseillère Ann Bourget à la veille du départ de la délégation québécoise partie recruter des immigrants pour la capitale. Mais pas question de dorer la pilule à ces derniers pour autant.
"Nous allons leur tracer le portrait réel de la situation, le vrai visage de Québec avec ses traits culturels et linguistiques, mais aussi ses défauts : taux de chômage, reconnaissance professionnelle, logement... Il faut qu'ils sachent à quoi s'attendre, même si c'est une opération de charme", souligne Mme Bourget.
Pour la simple et bonne raison qu'il ne sert à rien d'investir temps et énergie si les Néo-Québécois s'envolent vers une autre ville au premier obstacle venu. "Il faut qu'ils aient le goût de s'établir."
Une fois ici, d'ailleurs, on leur offrira un service personnalisé pour favoriser leur intégration. "On prend complètement l'individu en charge, contrairement à Montréal, où c'est plus impersonnel", révèle Yves Dallaire, commissaire à l'immigration à la Ville de Québec, qui accompagne Mme Bourget à Sofia et à Bucarest.
Mais avant, à défaut d'avoir des Roumains et des Bulgares pour les assister dans leur périple, la délégation compte aussi sur un cédérom qui explique à quoi doivent s'attendre les candidats. "On veut garnir leur coffre à outils afin qu'ils ne soient pas démunis", explique Mme Bourget.
"J'aurais bien aimé un coffre comme ça", souligne Guillaume Moutier... un des concepteurs du document multimédia et immigrant français. Car il contient une foule d'informations sur la ville, l'emploi (dont les 82 professions les plus en demande), l'accueil et l'établissement. Les immigrants potentiels, des candidats retenus par le gouvernement du Québec en attente de leur visa, pourront effectuer en attendant leurs démarches de mise à niveau professionnelle et linguistique.
Il présente ainsi des témoignages de compatriotes - Québec compte environ 500 Roumains et 100 Bulgares "qu'on a mis dans le coup". Bribes de vie comme celle de Paula-Anna et Ionascu Catalin sur l'accessibilité aux loisirs - "Québec est gâté par la nature" - ou celle de Boriana Panavotova sur le fait que la capitale combine les avantages d'une petite ville avec ceux d'une grande.
La conseillère responsable du dossier immigration à la Ville peut donc envisager les succès de la mission avec un certain optimisme. Après tout, pas moins de 700 Roumains, "des gens de tout le pays", et 600 Bulgares avaient manifesté leur intention de rencontrer les Québécois avant que ceux-ci prennent l'avion. "L'engouement est là : les gens veulent en savoir plus", constate Ann Bourget.
Outre sa qualité de vie, Québec a d'autres arguments en sa faveur : la gratuité des soins, les garderies à 5 $, les coûts réduits de la formation universitaire, en fait toute une gamme de programmes sociaux et une vie démocratique qui constituent "un choix de société auxquels ils peuvent se référer".
Résistance
Ils devront toutefois s'attendre à une certaine résistance de leur société d'accueil. La question de l'immigration reste un sujet sensible à Québec où la population, frileuse face à l'autre, a encore besoin de sensibilisation et d'éducation. Mais la capitale n'a plus le luxe d'une gestion à courte vue si elle veut soutenir sa vigueur économique et contrer le vieillissement.
"Les actions que nous prenons aujourd'hui, c'est un regard à long terme sur notre économie", plaide Mme Bourget. C'est pourquoi la délégation compte "mettre le paquet" sur la famille.
Et à l'inverse d'une grande ville, Québec peut tirer avantage de son homogénéité. Les immigrants ne peuvent développer le réflexe du ghetto. "Les gens qui arrivent s'intègrent plus facilement, ils vivent au rythme de Québec."
Tous y gagnent puisqu'ils viennent enrichir la collectivité de leurs expériences, traditions, habitudes, etc., autant qu'ils apprivoisent les nôtres.
EMoreault@lesoleil

»» MICHAUD vs ANGENOT
Yves Michaud est débouté en Cour d'appel
Il accusait le professeur Marc Angenot de l'avoir diffamé
Brian Myles
Le Devoir jeudi 11 septembre 2003
L'ancien député Yves Michaud a subi un nouveau revers hier, la Cour d'appel du Québec estimant qu'il n'a subi aucun préjudice lorsque le professeur Marc Angenot a qualifié ses propos d'antisémites sur les ondes de RDI en 2001.
Les trois juges ont rejeté l'appel de M. Michaud sans délibéré, affirmant que M. Angenot n'avait formulé aucun commentaire diffamatoire. Invité à l'émission Maisonneuve à l'écoute le 8 février 2001, le professeur en langue et littérature françaises à l'université McGill avait lancé la phrase suivante: «M. Michaud avait le droit de tenir des propos antisémites. J'ai le droit de les trouver abjects.»
L'«affaire Michaud» battait son plein à l'époque. Deux mois auparavant, l'Assemblée nationale avait adopté une motion de blâme unanime contre Yves Michaud. Le «Robin des banques» avait dénoncé publiquement le vote monolithique de la communauté juive contre la souveraineté dans Côte-Saint-Luc lors du référendum de 1995. Il avait également qualifié l'organisme B'nai Brith de «phalange extrémiste du sionisme mondial» en plus d'affirmer que «le peuple juif n'est pas le seul au monde à avoir souffert dans l'histoire de l'humanité».
La Cour d'appel n'avait pas à se prononcer sur la personnalité d'Yves Michaud. En droit, qu'il soit antisémite ou pas importe peu. Le tribunal devait simplement se demander si une personne raisonnable aurait pu percevoir M. Michaud comme un antisémite compte tenu de ses déclarations antérieures et du contexte de l'époque. La réponse est oui.
Julius Grey, l'avocat de Marc Angenot, a accueilli la décision comme une victoire de la liberté d'expression. «On n'est pas obligé de s'en tenir aux manières de la cour de Versailles lorsqu'on participe au débat public», a plaidé Me Grey devant le banc formé des juges Jacques Delisle, Louise Mailhot et Pierre J. Dalphond. Le débat public peut se révéler rude et dur. «On a le droit de dire des choses qui dérangent et qui affectent les gens», a dit Julius Grey.
Au nom d'Yves Michaud, Me Jacques Marquis avait auparavant formulé une définition plutôt étroite de l'antisémitisme, expliquant que cette tare devait être associée à l'Holocauste et à l'adoption de lois dépossédant les juifs de leurs droits fondamentaux dans l'Allemagne nazie des années 30.
Si une telle vue de l'esprit en venait à prendre racine dans la jurisprudence, tout citoyen devrait se prémunir d'un dictionnaire avant de prendre part à un débat public, a ironisé Me Grey.

»» MICHAUD vs ANGENOT
Perceptions et notoriété publique,
nouveaux fondements du Droit
Yves Michaud
Le Devoir 13 septembre 2003
Le mensonge a la vie dure de nos jours : «Le Robin des banques » avait dénoncé publiquement le vote monolithique de la communauté juive contre la souveraineté dans Côte Saint-Luc », écrit Brian Miles dans votre édition du 11 septembre. Cela est faux. L’expression «communauté juive» n’a jamais sorti de ma bouche ni de ma plume.
J’étais présent au début de l’audience de la Cour d’Appel du Québec dans ma cause en diffamation contre Marc Angenot. Lorsqu’un juge interpella d’entrée de jeu mon procureur pour lui signaler que la question n’était pas de savoir si j’avais tenu des propos antisémites, mais s’ils pouvaient être « perçus (sic) comme tels », je devinai que la partie était jouée. Lorsqu’un autre juge évoqua quelques minutes plus tard l’obscène et scandaleuse motion du 14 décembre 2000 de l’Assemblée nationale du Québec en violation de ses propres règlements, je pliai bagage et sortit de la salle sans attendre le reste.
J’ai demandé le 14 mars 2001 a chacun et chacune des 109 députés qui m’ont blâmé d’avoir tenu à la Commission États généraux de la langue française des propos soi-disant « inacceptables » à l’égard des « groupes ethniques et notamment de la « communauté juive», de me citer la nature exacte des propos incriminés justifiant leur vote. Pas un seul n’a été mesure de répondre à ma demande.
Dans un interrogatoire hors Cour, le 30 août 2001, j’ai fait la même demande à M. Angenot. Il m’a répondu ceci: « Je pense que quand je me suis exprimé, le huit février, il était de notoriété publique que les propos que vous avez tenus au cours du mois de décembre avaient été associés à de l’antisémitisme par une demi-douzaine de vos amis politique, membre du Cabinet, notamment, et une autre demi-douzaine de journalistes et de chroniqueurs ».
J’attends depuis bientôt trois ans que l’on me cite la nature précise des propos qui m’ont valu d’être couvert d’opprobres. Pour l’heure je suis condamné sur des perceptions et des ragots de notoriété publique. La justice étant un luxe de riches, je verrai si je peux obtenir les moyens pécuniaires de me pourvoir en cassation des jugements rendus.
En attendant, la calomnie peut s’en donner à cœur joie. Bon appétit, messieurs dames !

»» identité québécoise
Propos d'un "maudit Français"
Michel Vastel
Le Soleil jeudi 11 septembre 2003
Me voilà Chevalier. Certains penseront sans doute que, "triste sire", je ne l'ai pas volé puisqu'il s'agit de l'Ordre national du mérite. C'est un peu un rappel à l'ordre de la France, qui ne renonce jamais à ses citoyens. C'est aussi une interpellation pour le Canadien que je suis par citoyenneté, et le Québécois que je suis devenu par réflexe identitaire...
Je ne suis pas habitué à de tels honneurs. C'en est même un peu gênant. Dans la classe de Français à laquelle j'appartiens, la seule médaille à laquelle nous étions habitués était militaire. Conscrits, nous étions tous assurés de l'obtenir !
Quant au mérite, le président de la République française et Grand maître des ordres nationaux qui a signé le décret m'élevant au grade de Chevalier ne devait pas savoir que je fus bien loin d'être un citoyen modèle. Il m'est même arrivé de griller un feu rouge, monsieur le président ! Mais enfin, puisque la France m'honore, il faut bien que je vous dise ce qu'elle représente pour moi. Je vous parlerai donc de patriotisme. Et puisqu'on m'honore aussi pour ma contribution "au développement de la relation franco-québécoise", je vous parlerai aussi d'identité.
Je suis tombé dans le patriotisme comme Obélix dans la marmite de potion magique. Je ne peux expliquer autrement qu'enfant, j'aie pleuré un matin de mai 1954 lorsqu'à la chapelle du collège, le directeur nous annonça gravement : "Diên Biên Phu est tombée cette nuit." Cette défaite de mon pays dans la lointaine Indochine m'avait frappé quelque part en moi. Je réalisai que la France faisait partie de mon âme. Et quelques années plus tard, je ressentis encore la paix en Algérie comme un échec : cela faisait deux ans que la France me faisait marcher au pas et manier le fusil. J'y avais perdu des camarades. Il me fallut du temps pour accepter que ma guerre fût injuste...
En fait, c'est au Québec que j'ai compris ce que la France avait toujours attendu de moi. Je venais d'arriver, encore "maudit Français", et l'un des tout premiers films que je vis au cinéma fut La bataille d'Alger. Le film était interdit en France ! Car j'ai aussi connu la censure, dans les journaux comme au cinéma. La France n'a pas peur de suspendre les droits fondamentaux pour affirmer sa souveraineté et assurer son intégrité. Être Français, c'est comprendre et accepter cela aussi...
Il paraît - c'est du moins ce que m'ont dit mes amis fédéralistes et indépendantistes - que nous, Français, jetons un regard "condescendant" sur notre nouveau pays. Je n'aime pas le mot. Mais il est vrai que je regarde la politique d'ici avec un bagage historique et culturel différent. Et un grain de sel aussi...
Je suis arrivé ici à quelques mois de la Crise d'octobre. On se scandalisait beaucoup de voir quelques soldats imberbes et mal équipés monter la garde devant nos édifices publics. Moi, je trouvais cela plutôt anodin. J'avais connu la garde nationale et l'armée dans les rues de Paris et, croyez-moi, ce n'était pas de l'opérette.
J'ai vécu la nuit référendaire de mai 1980 à Ottawa. Quelque 40 % de OUI à l'indépendance du Québec, cela m'apparaissait extraordinaire. Je passai la nuit à consoler un Québécois et à lui expliquer que les indépendances ne se font jamais simplement. Quand on a essayé une fois, et qu'on s'appuie sur un premier résultat de 40 %, il y aura forcément d'autres occasions. Par amitié, il ne m'a pas traité de "maudit", mais il aurait pu...
Dans l'administration fédérale, que j'ai longuement fréquentée, on a toujours suspecté les Français de sympathies séparatistes. Ce doit être l'héritage du général de Gaulle. À Ottawa, on n'a pas encore compris que les Français sont devenus Européens. Plus Français que jamais, ils embrassent maintenant un projet transnational.
Plus Québécois que jamais, j'avoue avoir quelque difficulté à embrasser un autre projet transnational, celui du Canada. Cela tient à ma langue, à ma culture, à mes valeurs religieuses, à mon art de vivre, à tout cela que j'ai apporté dans mes bagages.
Quand on me dit que j'écris bien ou que je parle bien, je réponds toujours : "Je n'ai aucun mérite, je suis Français !" Quand je cite mes auteurs comme on dit, sans pédanterie j'espère, ils m'ont été appris au berceau. Quand je prie, et surtout quand je regrette de pécher, c'est "la fille aînée de l'Église" qui remonte en moi. Et puisque à cette étape de ma réflexion, vous devez penser que je suis très "vieille France", eh bien oui, quand je mets du beurre sur mes tartines, que je me taille un gros morceau de camembert et que je m'enfile un canon de rouge derrière la cravate, je me sens Français.
Je n'ai donc pas de mérite de m'être aussi facilement senti Québécois. La langue, la culture, l'affinité religieuse et l'amour des bonnes choses - fût-ce les cretons, le ragoût de pattes de cochon, le sirop d'érable ou le petit blanc - , je partage tout cela avec les Québécois. À m'en lécher les doigts et les babines !
Le Canada n'a pas ma langue. Sa culture ne m'inspire guère tant elle est multiple. Il a trop tendance à nier sa religion pour accepter toutes les autres. Quant à la joie de vivre, si les Canadiens en ont une, ils font vraiment trop d'efforts pour s'en défendre.
Dans le fond, je suis comme un Français qui ne songerait pas à émigrer en Allemagne. Cela ne fait pas moins de lui un Européen. Vouloir vivre au Québec, et y mourir, ce n'est pas rejeter le Canada. C'est être Québécois. Et j'ai choisi d'être Québécois.
Français, je n'ai pas pleuré vos "Diên Biên Phu", ni ressenti vos "guerres d'Algérie", j'ai appris vos héros dans les livres, "j'en ai manqué des bouttes", diriez-vous. Paraphrasant le chant spartiate, je dirais tout simplement : "Je suis ce que je fus, je serai ce que vous êtes". Me voilà avec deux patries à servir. Mais je m'en sens si peu déchiré !
MVastel@lesoleil.com

»» PROGRAMME DES COMMANDITES
Le président d'une petite agence accusé de fraude
Joël-Denis Bellavance
La Presse jeudi 11 septembre 2003
Ottawa - Après 16 mois d'enquête, la GRC a déposé hier ses premières accusations dans le dossier du controversé programme fédéral de commandites: Paul Coffin, président de Communication Coffin, une agence de publicité de Montréal, devra répondre de 18 chefs d'accusation de fraude totalisant environ deux millions de dollars.
M. Coffin, dont l'entreprise a obtenu pour quelque 3,5 millions de contrats de commandites du gouvernement fédéral entre 1997 et 2002 et a contribué pour plus de 20 000 $ à la caisse électorale du Parti libéral, a été arrêté mardi et libéré le même jour après s'être engagé à comparaître devant les tribunaux le 18 novembre à Montréal.
L'enquête de la GRC a démontré que Communication Coffin, qui ne comptait aucun employé, aurait fraudé le gouvernement du Canada en ayant recours à "la supercherie, au mensonge ou autre moyen dolosif" en soumettant des factures abusives dans le cas de 18 événements commandités par Ottawa au Québec entre 1997 et 2002.
Les cinq contrats reliés à la commandite de la course automobile Supersérie Cascar au Québec, d'une valeur totale de 548 000 $, sont les cas les plus importants de fraude relevés par la GRC.
M. Coffin, 61 ans, demeurant à Sainte-Thérèse, est passible d'une peine de 10 ans de prison s'il est reconnu coupable des chefs d'accusation déposés contre lui. Il a été impossible d'obtenir ses commentaires ou ceux de son avocat, Me Pierre Dupras.
"L'enquête menée par nos policiers, la section des délits commerciaux de la GRC, révèle que l'agence Communication Coffin a fabriqué, présenté et s'est fait payer de fausses factures dans le cadre du programme de commandites du gouvernement pour près de deux millions de dollars", a expliqué hier le caporal Patrice Gélinas, de la GRC de Montréal.
Outre Communication Coffin, les agences de publicité Groupaction Marketing et Lafleur Communication Marketing font aussi l'objet d'une enquête policière.
Le programme de commandites, doté d'un budget annuel de 40 millions de dollars, a été mis sur pied par le gouvernement Chrétien dans la foulée de la mince victoire du NON au référendum de 1995 au Québec afin d'augmenter la visibilité du gouvernement fédéral dans la province. L'ancien ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano, aujourd'hui ambassadeur du Canada au Danemark, était responsable de ce programme qui a permis à plusieurs agences de publicité de Montréal proches des libéraux fédéraux d'obtenir de nombreux contrats lucratifs.
L'enquête a commencé le 5 juin 2002 après que la vérificatrice générale, Sheila Fraser, eut signalé plusieurs irrégularités dans l'octroi de trois contrats entre 1996 et 1999 d'une valeur totale de 1,6 million à la firme Groupaction pour suggérer des moyens d'augmenter la visibilité d'Ottawa au Québec. Cette firme dirigée par Jean Brault a produit deux rapports identiques et le troisième est toujours introuvable.
À ce sujet, le caporal Patrice Gélinas s'est contenté de dire que l'enquête policière se poursuit. "Lorsqu'il y aura du nouveau et d'autres accusations nécessaires, je peux vous assurer que la GRC va déposer des accusations."
Les partis de l'opposition aux Communes, qui talonnent le gouvernement Chrétien dans ce dossier depuis près de deux ans, ont salué à l'unisson le travail de la GRC. "Enfin, après 16 mois d'enquête, des accusations sont portées", a déclaré le député bloquiste Robert Lanctôt, qui continue de réclamer une enquête publique indépendante afin de faire la lumière sur les liens politiques qui existent entre les agences de publicité et le Parti libéral. "C'est un peu de progrès. Nous sommes satisfaits que des accusations soient enfin portées. Mais ce cas n'est que la pointe de l'iceberg, compte tenu que les principales histoires touchaient Groupaction", a commenté le député allianciste Leon Benoit, critique du ministère des Travaux publics. "Cela fait chaud au coeur de savoir que le travail des policiers a porté ses fruits. C'est une merveilleuse nouvelle pour les contribuables", a renchéri le député néo-démocrate Pat Martin.
Au bureau du premier ministre Jean Chrétien, un porte-parole, Steven Hogue, a refusé de commenter en disant que l'enquête des policiers se poursuit.
Au sein de l'organisation de Paul Martin, qui prendra les commandes du gouvernement au début de l'année, on souhaite que cette affaire soit réglée rapidement de sorte que cela ne devienne pas un enjeu des prochaines élections prévues au printemps 2004.
Le gouvernement Chrétien a eu recours à des firmes afin de gérer les commandites destinées principalement à des festivals et des événements sportifs du Québec. Mais ce programme a connu de nombreux ratés depuis sa création au point où les partis de l'opposition ont soutenu aux Communes qu'il avait été mis sur pied afin de récompenser des agences qui sont proches des libéraux fédéraux et qui ont généreusement contribué à la caisse du parti.
En juillet dernier, le ministre des Travaux publics, Ralph Goodale, a mis fin à l'utilisation d'agences pour agir comme intermédiaires entre le gouvernement et les groupes qui reçoivent des commandites. En vertu de cette pratique, des agences touchaient une commission de 12 % de la somme versée en commandites aux organisateurs d'événements sportifs et culturels. Une étude réalisée par le ministère des Travaux publics l'an dernier a démontré que près de 20 % des 720 contrats accordés entre 1997 et 2000 dans le cadre du programme de commandites présentaient des irrégularités.
Dans le passé, le premier ministre Chrétien a toujours défendu ce programme qui a éclaboussé son gouvernement en affirmant que cela avait permis de contrer le mouvement souverainiste. "Peut-être qu'il y a eu quelques millions de dollars qui ont été volés en cours de route, mais combien de millions de dollars avons-nous épargnés parce que nous avons rétabli la stabilité du Canada en gardant le pays uni", a déjà déclaré M. Chrétien lors d'un discours à Winnipeg l'an dernier.

»» mondialisation
La fin du multilatéralisme
Rodrigue Tremblay
Professeur d'économie à l'Université de Montréal
Les Affaires samedi 13 septembre 2003
Depuis 1945, les échanges commerciaux ont progressé trois fois plus rapidement que les productions nationales, tandis que les capitaux, la technologie et les entreprises ont surmonté les frontières politiques, grâce à certaines ententes d'intégration économique.
Après plus d'un demi-siècle de progrès vers l'intégration économique internationale, on peut se demander si la ronde actuelle de négociations commerciales multilatérales ne sera pas remplacée par des ententes commerciales bilatérales entre les pays. Cette crainte découle du peu de progrès enregistré jusqu'à présent dans les négociations en cours, soit la ronde de Doha de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et celle visant à créer la Zone de libre-échange des Amériques. Leurs échéanciers respectifs sont la fin de 2004 et janvier 2005.
La mini-rencontre ministérielle tenue récemment à Montréal pour préparer la rencontre de Cancun (10-14 septembre) a montré que les concessions réciproques de la part des 146 pays membres de l'OMC n'étaient pas faciles à atteindre. Après huit rondes de négociations multilatérales depuis un demi-siècle, lesquelles ont résulté en un abaissement considérable des obstacles tarifaires et non tarifaires au commerce international, il est devenu beaucoup plus laborieux de progresser vers une plus grande ouverture des marchés.
Cela s'explique par les fortes considérations politiques qui pèsent sur la libéralisation du commerce international. Au départ, il existe un affrontement majeur entre les pays industrialisés et les pays en développement sur le respect des marques de commerce et des brevets pharmaceutiques. L'Europe et les États-Unis veulent consolider la propriété intellectuelle de leurs entreprises, alors que les pays en développement veulent produire des produits sous brevets, sans verser de lourdes royautés. La production de médicaments brevetés pour combattre le SIDA et la malaria en Afrique est au coeur de cette controverse.
Les pays en développement exigent, pour continuer à abaisser leurs taxes à la frontière sur les produits industriels et sur les services, que les pays industrialisés mettent fin à leur protectionnisme face à l'importation de produits agricoles et de produits peu transformés, comme l'acier et le textile. Ils exigent surtout que les énormes subventions agricoles, totalisant plus de 300 G$ US par année, soient considérablement abaissées. Or, en Europe comme aux États-Unis et même au Canada, les subventions agricoles visent à stabiliser les prix et les revenus agricoles et donc, à protéger une industrie agricole que l'on considère être un mode de vie et un acquis social. De fortes pressions politiques s'exercent sur les gouvernements pour que l'on évite de trop laisser entrer de produits agricoles étrangers à bas prix, lesquels feraient chuter les revenus agricoles.
Ceux qui manifestent contre cette ronde de négociations et souhaitent son échec font peut-être, sans s'en rendre compte, le travail de certains éléments néo-conservateurs de l'administration Bush. Ceux-ci seraient contents de l'échec de la ronde de Doha, car les États-Unis pourraient alors négocier des ententes bilatérales en récompensant les "bons" pays et en punissant les "mauvais". Cela devrait faire réfléchir les opposants à la mondialisation.
lesaffaires.redaction@transcontinental.ca

»» terrorisme
Deux ans après le 11 septembre :
L'état d'esprit des Américains a changé
Jean-Sébastien Rioux
L'auteur est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité internationale à l'Institut québécois des hautes études internationales (IQHEI) de l'Université Laval
Le Soleil jeudi 11 septembre 2003
Deux ans après les attentats du 11 septembre, le monde continue de changer. Aujourd'hui, date de commémoration de l'effondrement des tours jumelles, c'est le professeur Jean-Sébastien Rioux, de l'Université Laval, qui poursuit l'analyse de cette tragédie et complète ainsi cette série d'articles.
Selon ce qu'a écrit le célèbre journaliste Bob Woodward dans son livre intitulé Bush at War, le 11 septembre 2001, à 8 h 47 du matin, le directeur de la CIA, George Tenet, prenait son petit déjeuner avec l'ex-sénateur (et ex-président du Comité sénatorial sur le renseignement) Robert Boren dans un restaurant de Washington. Un agent de sécurité se pencha à l'oreille de Tenet pour lui annoncer qu'un avion venait juste de s'écraser dans une des tours jumelles, sa réaction immédiate fut : "C'est du ben Laden tout craché."
La menace terroriste n'était pas nouvelle aux États-Unis et Oussama ben Laden était déjà l'un des hommes les plus recherchés par les services de sécurité. De plus, les intérêts américains avaient déjà été la cible de terroristes étrangers au cours des dernières années ; on n'a qu'à penser aux attentats meurtriers à Beyrouth durant les années 1980 ; à la destruction des ambassades états-uniennes par des agents d'Al-Qaida à Nairobi et à Dar es-Salaam en 1998, l'année même où ben Laden, dans un fameux tract qui a largement circulé, exhortait ses fidèles ainsi : "Tuez tous les Américains et emparez-vous de leurs biens chaque fois que vous le pouvez." Même les tours jumelles furent la cible de terroristes islamistes en 1993. Alors, pourquoi le réveil ne s'est-il produit qu'en 2001 ? À quel point la psyché américaine a-t-elle été affectée par les atrocités du 11 septembre 2001 ?
L'état psychologique
On a beau savoir, de façon théorique, que des gens nous veulent du mal, mais c'est autre chose que de devenir une victime dans sa propre maison. Je crois qu'il est effectivement très difficile de surestimer le degré avec lequel le 11 septembre a profondément changé le peuple américain. En effet, plusieurs pays ont mal compris ces changements profonds dans la "psyché américaine". Par exemple, en parlant des relations franco-américaines durant la crise irakienne, le professeur Simon Serfaty disait au journaliste Jean-Benoît Nadeau du magazine L'actualité, édition du 1er septembre dernier, que la France "s'est fait du tort dans le débat sur l'invasion de l'Irak. Elle aurait pu se contenter de s'en dissocier, mais non : l'activisme de la France a installé une grande distance entre les deux pays. Les États-Unis se sentent vulnérables sur leur propre territoire, ce que la France n'a pas bien compris."
En effet, une des grandes forces du peuple américain est son haut niveau de patriotisme et la capacité de se rallier en temps de crise. Toutefois, comme nous l'a fait remarquer mon collègue Louis Balthazar plus tôt cette semaine dans cette page, cette force peut facilement opérer au détriment de la politique étrangère lorsque le peuple est trop uni et que la rhétorique devient manichéenne, comme la fameuse phrase "vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous."
La stratégie de sécurité
Le choc du 11 septembre a permis à la Maison-Blanche de George W. Bush d'émettre une stratégie de sécurité nationale à l'image d'une nouvelle logique prévalente. Repliés vers eux-mêmes, victimes d'un complot mondial et entourés d'ennemis potentiels, les Américains suivirent leur président, qui n'avait que leur sécurité à coeur. La "doctrine Bush" a comme postulat que "la défense de la nation est le rôle fondamental du gouvernement fédéral". Aujourd'hui cette tâche a changé de façon dramatique. Les ennemis du passé avaient besoin de grandes armées et de capacités industrielles importantes pour menacer l'Amérique. Dorénavant, ce sont des réseaux d'individus opérant dans l'ombre qui peuvent, pour le coût d'un seul char d'assaut, causer d'immenses souffrances et le chaos sur notre terre.
Sur les huit points énoncés dans la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis pour contrer ces menaces, la majorité porte sur la coopération internationale aux fins de promouvoir les droits de l'homme ; de régler des conflits régionaux qui perdurent (tels le conflit israélo-palestinien et le conflit entre l'Inde et la Pakistan) ; promouvoir la croissance économique mondiale et le développement des pays les plus pauvres. Toutefois, trois des huit points portent sur la nécessité de réduire les menaces contre les États-Unis et ses alliés. La logique de la "sécurisation" de la politique étrangère américaine et la doctrine des frappes préventives pour protéger le sol américain n'a pas encore laissé la place aux cinq aspects tout à fait positifs de la stratégie nationale. Paradoxalement, en voulant accroître la sécurité des États-Unis sur la scène mondiale, les décideurs de la Maison-Blanche n'ont fait que l'empirer, du moins depuis la dernière année.
Dimanche dernier, le président Bush affirmait, dans son discours à la nation américaine, que l'Irak était au coeur de la lutte contre le terrorisme international. Ne mélangeons pas les choses : Saddam n'avait rien à voir avec Oussama ben Laden ! Dans la nouvelle logique américaine, il est devenu difficile de distinguer les menaces.
Les théoriciens des relations internationales, qu'on appelle les "réalistes classiques", nous ont mis en garde contre l'élaboration de politiques étrangères trop fondées sur des principes moraux. (Les lecteurs sont priés de voir la différence entre la "moralité" et l'éthique humanitaire.) Le problème des grands principes moraux, lorsqu'on tente de les appliquer sur la scène internationale, c'est qu'ils se prêtent difficilement au compromis et au pragmatisme ; par définition, un principe moral est divisé en "bon" et en "mal". De plus, l'entité ou l'acteur qui invoque un principe moral se place au-delà de tout compromis. On voit alors comment cette leçon s'applique à la Maison-Blanche actuelle : plusieurs décideurs américains se sont bornés à ignorer le reste du monde.

»» terrorisme
La « Quatrième Guerre mondiale »
La lutte contre le terrorisme a remplacé la guerreau communisme
Louis Balthazar
Le Devoir jeudi 11 septembre 2003
C'est à Eliot Cohen, un expert américain en stratégie internationale issu de l'école réaliste, qu'on doit, semble-t-il la paternité de cette expression: la Quatrième Guerre mondiale. La Troisième Guerre mondiale, c'était la guerre froide, gagnée, comme les deux premières, en raison du leadership américain. Dès après le 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme pouvait bien être considérée comme un quatrième conflit mondial que les États-Unis se devaient d'engager et de gagner.
Les dirigeants de Washington n'ont pas voulu employer cette formule-choc dans la mesure où elle confondait les deux pénibles guerres du XXe siècle avec les tensions de la guerre froide, qui n'ont pas donné lieu à un affrontement armé généralisé. Pourtant, le mot «guerre» avait bel et bien été utilisé et l'était encore au moment où George W. Bush donnait à la politique étrangère des États-Unis ce nouveau paradigme qu'on attendait depuis la fin de la guerre froide.
La «guerre au terrorisme», voilà la nouvelle formule qui devait inspirer tous les discours de celui qui ne demande pas mieux que d'apparaître comme le commandant en chef par excellence, comme le Theodore Roosevelt du XXIe siècle. C'est dans ce sens qu'on a pu affirmer avec raison que les attentats du 11 septembre 2001 ont fait la fortune du 43e président des États-Unis. C'est dans ce sens que toute la politique américaine des deux dernières années s'inspire de ces événements, en entretient la mémoire et y voit la raison d'être d'une nouvelle doctrine stratégique.
Le nouvel élan imprimé à la politique américaine rappelle à plus d'un titre le grand mouvement de guerre froide qui a présidé aux 40 années de containment, ou endiguement. Comme la lutte généralisée contre le communisme international, la guerre au terrorisme a donné lieu à la mobilisation de la population des États-Unis mais aussi à nombre d'aberrations.
Qu'est-ce que le terrorisme?
Première aberration: l'identification de l'ennemi, la définition du terrorisme. On a sans doute pu identifier assez bien, dès le départ, les auteurs des attentats: un réseau que les spécialistes américains du renseignement connaissaient depuis longtemps, une doctrine islamiste radicale qui s'était exprimée depuis plus de 20 ans. Il aura fallu le choc du 11 septembre pour créer dans la population américaine une nouvelle prise de conscience de l'importance du mouvement. Comme ç'avait été le cas pour le communisme à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, on avait minimisé cette importance pour ensuite lui accorder des proportions excessives. On a donc souligné le caractère diffus du terrorisme au point d'en faire une notion vague et fort mal définie, comme jadis le communisme international.
Cette absence de définition précise a permis à tous ceux qui ont voulu courtiser les États-Unis de se donner une nouvelle légitimité, notamment tous ces gouvernements que Washington a cru bon de rallier à sa cause en raison de leurs positions stratégiques. D'abord, au premier chef, le Pakistan, voisin du premier régime ennemi, l'Afghanistan. Ensuite, tous ces régimes autoritaires aux prises avec des rebelles qu'on pouvait identifier sommairement comme des terroristes, ceux de l'Indonésie, des Philippines, des anciennes républiques soviétiques. La Russie obtient bientôt, en échange de sa collaboration, la tolérance bienveillante de sa répression des Tchétchènes. Voilà qui n'est pas sans rappeler toutes ces alliances douteuses de la guerre froide avec des régimes auxquels un Ronald Reagan pardonnait leur autoritarisme parce qu'ils s'inscrivaient à l'encontre du totalitarisme marxiste-léniniste.
Pour contrer cette difficulté d'identification, pour concrétiser une lutte diffuse et multiforme, le président Bush, dès ses premiers discours d'après le désastre, a voulu cibler, en plus des terroristes, les «États qui les abritent». Cela a permis d'identifier des ennemis bien précis et de les menacer de l'utilisation de la force américaine. S'il est difficile pour les Américains de faire la chasse aux terroristes individuels (comme en fait foi la pénible chasse au leader Oussama ben Laden), ils peuvent déployer avec succès leur redoutable et insurpassable armada en des endroits choisis.
C'est là une différence notable avec la guerre froide qui rend la prétendue «Quatrième Guerre mondiale» plus effroyable à certains égards. Plus rien ne retient les Américains de recourir à la force. Il n'y a plus cet équilibre de la terreur qui a permis d'échapper à la catastrophe d'une guerre nucléaire entre deux superpuissances et qui restreint les ardeurs guerrières. Des guerres régionales en vue d'imposer l'hégémonie américaine peuvent désormais être multipliées sans ambages. Nous en avons déjà connu deux en deux ans, et la deuxième contre un pays qu'on pouvait difficilement identifier comme un abri de terroristes. Qu'à cela ne tienne: Bush peut maintenant parler de l'Irak comme du centre de la lutte contre le terrorisme. Le prétendu remède a engendré la maladie!
Des valeurs sacrifiées
Deuxième aberration: comme au temps de la guerre froide, la lutte généralisée contre un ennemi diffus impose fréquemment de mettre entre parenthèses des valeurs associées à l'État de droit. On connaît la triste histoire du maccarthysme aux États-Unis. On se souvient de la paranoïa qui accompagnait souvent un anticommunisme se présentant comme patriotisme absolu. On invoque aujourd'hui une loi votée à la vapeur à l'automne 2001, le Patriot Act, pour procéder à des arrestations sommaires, à des détentions qui font fi des droits fondamentaux et à une chasse aux terroristes dont plusieurs immigrants font les frais.
Des prisonniers de la guerre en Afghanistan sont détenus à Guantánamo dans des conditions réprouvées par la Convention de Genève. Plus que jamais, Washington s'oppose à la création de la Cour pénale internationale, non seulement en refusant d'y être associé mais en entravant sa mise en marche.
La liberté d'expression, dans une certaine mesure, fait les frais de la nouvelle guerre. Peu de grands médias américains osent s'adonner à une critique sérieuse du gouvernement.
Globalisme et simplisme
Encore, comme à certains moments de la guerre froide, troisième aberration, les leaders américains sont portés à des attitudes aussi globalisantes que simplistes, comme le «Qui n'est pas avec nous est contre nous» de George Bush, qui rappelle une déclaration semblable du secrétaire d'État John Foster Dulles dans les années 50. Bush parle encore de protéger la civilisation contre les ennemis de la liberté, comme le faisait jadis Harry Truman. Il identifie un «axe du mal» comme Reagan parlait d'un «empire du mal». Il n'est plus permis aux alliés traditionnels de maintenir une politique divergente ou, du moins, on voit d'un très mauvais oeil la résistance de la «vieille Europe» aux grandes causes identifiées par Washington.
Ce globalisme ira-t-il s'échouer sur les écueils de la reconstruction de l'Irak et de l'Afghanistan, comme jadis les aberrations de la guerre froide ont provoqué les grandes remises en question à l'occasion de la guerre du Vietnam? Il faut le souhaiter en espérant que cela n'ait pas autant de conséquences négatives.
Enfin, on peut toujours se réconforter en rappelant que la guerre froide, en dépit des aberrations auxquelles elle a donné lieu, a été couronnée de succès. Quoi qu'on en dise, il est évident que l'effondrement de l'empire soviétique constitue un grand bienfait. Des Américains de l'école conservatrice se gausseront du fait que la politique militariste de Ronald Reagan a provoqué la reddition des communistes. D'autres rappelleront, avec plus de pertinence, que Reagan n'aurait rien provoqué du tout si ce n'eût été de la clairvoyance et de la sagesse de Mikhaïl Gorbatchev. On peut donc croire et espérer que d'autres Gorbatchev, bien plus efficacement que la puissance américaine, finiront par avoir raison d'un certain terrorisme international. Faudra-t-il attendre le temps d'une génération?
Professeur émérite à l'Université Laval - Président de l'Observatoire sur les États-Unis, chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal

»» mondialisation
Mouvement citoyen international
- De l'antimondialisation à l'altermondialisation
« La mondialisation néolibérale est une catastrophe qu'il faut combattre »
Ulysse Bergeron
Le Devoir jeudi 11 septembre 2003
Depuis plus d'une décennie, des mouvements contestent ouvertement et vertement le néolibéralisme. Toutefois, de nouveaux types d'opposition prennent forme. Gérald Larose témoigne.
«La mondialisation en soi n'est pas un problème. C'est le type de mondialisation néolibérale qui est une catastrophe qu'il nous faut combattre. Car la mondialisation en tant que telle, c'est une occasion de solidarité.» C'est en ces termes convaincus que Gérald Larose, professeur au département de travail social de l'UQAM, interprète la situation. Toutefois, comme le souligne M. Larose, deux attitudes se développent face au néolibéralisme : «Il y a une résistance à développer par rapport aux politiques dominantes de certaines organisations. C'est à combattre. Et en même temps, il faut proposer des alternatives à la mondialisation actuelle. Les deux vont de pair et sont nécessaires.»
Également président du Groupe d'économie solidaire du Québec (GESQ), une association à but non lucrative oeuvrant pour une économie sociale et solidaire, l'ex-syndicaliste qui a tenu la barre de la CSN pendant 16 ans participe activement à l'élaboration de cette «autre mondialisation». «Il y a des alternatives à ce que nous connaissons actuellement. Elles sont minorisées. Les grandes organisations internationales comme l'OMC ou le FMI ne veulent pas les reconnaître. Mais sur le terrain, il se dessine de puissants courants», explique-t-il en citant en exemple le commerce équitable.
Du Nord au Sud... et du Sud au Sud
Gérald Larose participera à la Conférence internationale «Le Sud... et le Nord dans la mondialisation : Quelles alternatives ?» qui se déroulera à l'Université du Québec en Outaouais les 24 et 25 septembre prochains. Ce sera l'occasion pour lui, ainsi que pour plusieurs autres spécialistes, de faire le point sur la situation des mouvements altermondialistes.
«Il y a quelque chose de fondamental dans cette conférence, elle met en présence des acteurs sociaux et des chercheurs», souligne le professeur. Il s'agit ainsi de faire le pont entre les connaissances théoriques et ce qui se déroule réellement sur le terrain. Quels sont les défis et les obstacles à surmonter ? Quels moyens peuvent être développés afin de réaliser efficacement les alternatives proposées ?
Des représentants des pays du Sud et du Nord participeront à cette conférence. «Des équipes basées sur différents continents seront présentes. La préoccupation est celle des relations Nord-Sud. On veut briser le schéma traditionnel d'une imposition du Nord vers le Sud», avance Gérald Larose. Des conférenciers d'Afrique, d'Amérique latine et d'Europe exposeront leurs réalités et proposeront des alternatives.
Les thèmes abordés au cours de cette conférence sont nombreux. Il sera entre autres question des initiatives innovatrices développées en Afrique de l'Ouest, en Europe et en Amérique du Nord, de la formation de la main-d'oeuvre, des mutations du travail, de la contribution des mouvements sociaux et des nouvelles formes de coopération internationale.
Il ne s'agit aucunement de contrer ou de diaboliser la mondialisation, maintient Gérald Larose. Ce n'est pas l'objectif. Il s'agit plutôt de mettre en perspective les moyens qu'il faudrait favoriser afin de réaliser une économie solidaire. Car l'altermondialisation, telle que définie par M. Larose, «a pour projet de solidariser les peuples, les petits travailleurs, les consommateurs sur la base d'un projet commun qui est définitivement plus acceptable pour les humains et pour la nature».
Les alternatives sur lesquelles porteront les réflexions de la conférence ont toutes un point en commun, elles se situent dans une économie sociale et solidaire; une économie qui est constituée par ceux qui apportent le facteur travail plutôt que par ceux qui soutiennent le facteur capital; une économie qui tient compte des réalités urbaines et rurales; une économie qui s'appuie avant tout sur la société civile.
Réseaux
La conférence se penchera également sur les divers réseaux et activités qui se déroulent dans le secteur. Et force est d'admettre qu'il en existe de plus en plus : le Forum social mondial de Porto Alegre, le Réseau mondial des acteurs du développement local durable, le Réseau «femmes et économie solidaire» et les Rencontres d'économie sociale et solidaire du réseau Lima/Québec/Dakar.
Tous se soucient du maintien de la démocratie, de l'importance des mouvements citoyens, des économies sociale, solidaire et populaire. Tous ont comme but principal de participer à la construction de nouvelles façons de développer la mondialisation et de repenser les paramètres qui encadrent sa concrétisation. «On part du fait qu'il existe dans le Sud des dynamismes et des leviers de développement économique qui ont leurs caractéristiques. Et que si on veut structurer une collaboration, elle devra se faire sur la base du partenariat, c'est-à-dire en valorisant ce qui existe sur place au lieu d'imposer nos propres schèmes», souligne M. Larose.

»» mondialisation
Gouvernements locaux -
Penser mondialement et agir localement
Des villes québécoises exportent leur expertise au Sud
Jacques Jobin
Jacques Jobin fut secrétaire général de l'Union internationale des villes et pouvoirs locaux (IULA) et agit comme conseiller auprès de l'Association néerlandaise des municipalités.
Le Devoir samedi 13 et dimanche 14 septembre 2003
Le mandat du pouvoir local a évolué. Il ne s'agit plus seulement d'assurer le maintien de la qualité de vie des citoyens, de la pérennité des ressources disponibles et d'une gestion locale démocratique. On veut aussi prévenir les conséquences souvent malheureuses de la politique des pouvoirs centraux et des leaders de la mondialisation.
Subir ou agir, telles sont les deux options qui se présentent au gouvernement local face à la mondialisation en cours. Mais le monde municipal a fait son choix. Il entend occuper sa place au sein de la gouvernance mondiale. Les paliers de décision qui tendent à l'influencer se multiplient : Organisation des États américains, G8, Organisation mondiale du commerce, Banque mondiale, Fonds monétaire international et autres. En outre, le contexte, qui s'incarne dans les problèmes environnementaux, le terrorisme, la progression du SIDA et d'innombrables crises, rend le scénario encore plus complexe. Une action efficace de la part des municipalités s'impose, car elles touchent près de 80 % des besoins des citoyens dans leur vie quotidienne. Elles ont donc résolument décidé de pénétrer de plain-pied dans les officines de la gouvernance mondiale.
Les gouvernements locaux disposent d'une expertise qui leur est propre en matière de gestion participative et démocratique. Leur expérience en matière de prestation de services est unique. Ces compétences sont désormais recherchées partout dans le monde, parce qu'on a constaté que leur impact comporte un lien direct avec la stabilité politique, seule garante d'une paix durable.
C'est dans ce cadre que les organisations qui représentent le monde municipal -- telle l'Union internationale des villes et pouvoirs locaux -- ont fait une analyse stratégique qui leur a permis de constater que l'expertise des pouvoirs locaux en gestion participative et en distribution des services est un atout majeur et qu'elles doivent elles-mêmes consacrer des ressources de plus en importantes à la mise sur pied et au bon fonctionnement des associations nationales qui en sont membres afin d'assurer une formation pertinente aux responsables locaux, qu'ils soient élus ou employés par les municipalités.
Au service des gouvernements locaux
Les associations nationales jouent trois rôles qui sont essentiels à l'amélioration de la gouvernance locale et à l'intégration des pouvoirs locaux au sein de la mondialisation : la représentation des intérêts des municipalités membres auprès des autres institutions publiques ou privées, le lobbying non partisan auprès des autres sphères de gouvernement et, enfin, la formation des membres tant à la gestion démocratique qu'à l'élaboration et au maintien des structures administratives des municipalités, cette dernière se faisant généralement au moyen d'échanges d'expertise. À cette mission viennent maintenant s'ajouter les services d'appui technique aux municipalités membres qui souhaitent développer des programmes internationaux.
La culture politique, dans certains pays, est parfois en contradiction avec les objectifs d'une association nationale de municipalités, comme elle l'est, d'ailleurs, face à la décentralisation des pouvoirs vers les municipalités. Les gouvernements autrefois centralisateurs ont l'impression de se créer eux-mêmes une nouvelle opposition, alors que les maires, ancrés dans leurs habitudes de soumission au pouvoir central, hésitent à se prévaloir des pouvoirs qui leur sont pourtant indispensables. Les associations nationales ont donc souvent besoin d'être accompagnées dans leurs efforts pour jouer pleinement leur rôle de représentation, de défenses des intérêts et de formation des membres. Elles doivent aussi apprendre à composer avec les bailleurs de fonds sans compromettre leur mandat face à leurs membres.
Le Sud et le Nord
À nos yeux de Nord-Américains, les municipalités comme entités et la compétence qu'elles manifestent dans tous leurs champs d'activité semblent aller de soi. Nos élus sont formés par l'histoire, par la pratique et par les échanges qu'ils favorisent. Ils peuvent en outre compter sur les associations de municipalités qui existent sur les plans provincial et fédéral. Ce bagage rend nos municipalités fortement compétitives sur la scène internationale quand vient le temps d'offrir des programmes de formation ou des activités d'accompagnement.
On peut dire la même chose des associations municipales. Par exemple, l'Union des municipalités du Québec a déjà commencé à jouer un rôle important de pionnier dans sa relation avec l'Association chilienne des municipalités, relation qui dure depuis déjà près de dix ans.
Soutenues par le programme international de la Fédération canadienne des municipalités, plusieurs villes québécoises ont aussi fait, avec beaucoup de succès, l'expérience de programmes internationaux. Ici, il faut rappeler tant l'impact considérable qu'ont eu les pompiers de l'ancienne ville de Gatineau sur la qualité des interventions et sur la formation des pompiers du Nicaragua que le rayonnement significatif des activités de partenariats de la ville de Charlesbourg dans sa relation avec le Chili ou la relation fructueuse de la ville de Montréal avec la ville de Shanghai comme l'engagement concret de la ville de Québec auprès de la ville de Ouagadougou au Burkina Faso.
Bref, un véritable espace mondial s'est développé dans lequel les municipalités canadiennes, et québécoises en particulier, occupent une place de choix et, tout en y trouvant leur compte, peuvent influencer la donne mondiale. Les grandes agences de développement souhaitent et encouragent la présence des municipalités et des villes en coopération internationale, car la pertinence de leur expertise ne fait plus de doute.
Mais plus que cela, on demande aussi aux élus locaux d'animer leurs concitoyens et leurs électeurs dans un monde en mutation dont les caractéristiques propres restent encore largement à définir. Il s'agit là d'une mission extrêmement difficile, mais elle est incontournable. Le monde municipal doit apprendre à penser mondialement tout en continuant à agir localement si nous voulons réussir à atteindre un développement durable.
Un comité consultatif des pouvoirs locaux auprès des Nations unies a été créé en 1999 pour jouer le rôle de courroie de transmission et de moteur du dialogue entre les institutions mondiales et les pouvoirs locaux. Il est composé de quinze maires représentant tous les continents. L'actuel maire de Gatineau, Yves Ducharme, en est membre. Grâce aux associations nationales qui agissent auprès des instances internationales, les pouvoirs locaux ont désormais un pied dans la mondialisation.

»» mondialisation
Témoignage
- Un nouveau Nord pour le nouveau Sud
Des villes québécoises exportent leur expertise au Sud
Gérald Larose
Le Devoir samedi 13 et dimanche 14 septembre 2003
Une autre mondialisation est-elle possible? Du Forum social mondial de Porto Alegre au Brésil et bientôt en Inde en passant par les premières Rencontres internationales d'économie sociale et solidaire de Lima (1997), de Québec (2001) et prochainement de Dakar (2005), les Rencontres de l'Alliance pour un monde pluriel, responsable et solidaire, les Rencontres du réseau mondial des acteurs du développement local durable, le groupe international «femmes et économie solidaire»..., des réseaux internationaux nouveaux tissent leur toile. Ils s'appuient sur des milliers d'initiatives économiques, au Nord et au Sud, qui refont le monde, localement du moins, en s'inscrivant dans un mouvement plus vaste de la société civile qui se mobilise sur le plan international. En outre, des sociétés (et leurs États) sont en quête d'un développement autre par une économie plurielle et des formes nouvelles de démocratie politique. C'est le cas du Brésil de Lula ou de l'Afrique du Sud de Mandela. «Last but not least», des solidarités internationales innovatrices se font jour.
Alternatives
Un mouvement citoyen international a donc commencé à se faire entendre, mais surtout à s'organiser sur ses propres bases pour animer et construire des alternatives à la mondialisation néolibérale. Au Sud comme au Nord, des alternatives se dessinent.
En ces temps d'incertitudes (de gouvernance mondiale en crise, de «fatigue» de l'aide publique au développement, de catastrophes écologiques appréhendées...) et de guerres au nom, dit-on, de la démocratie et du développement, en ces temps de consensus mous autour de notions comme celles de «participation», de «société civile», de «démocratie», de «développement», mais aussi de recherche au sein des mouvements sociaux du passage d'une position d'«antimondialisation» à une posture d'«altermondialisation», des contenus nouveaux sont donnés à ces notions d'abord venues des mouvements sociaux mais reprises par les grandes institutions financières internationales.
Aussi, la Grameen Bank n'est-elle qu'une banque pour les pauvres ? Non, car elle questionne la banque privée et même les grandes institutions financières coopératives et mutualistes. Elle démontre qu'il est possible de faire de la finance autrement. Havelaar n'est-il qu'un simple label de commerce équitable ? Non, car il fournit la démonstration qu'il est possible de commercer autrement à l'échelle internationale. Villa el Salvador au Pérou et Porto Alegre au Brésil ne sont-elles que des municipalités initiatrices d'un nouvel outil de gestion urbaine, les «budgets participatifs» ? Non, car en questionnant tout à la fois l'insuffisance de la seule démocratie représentative et le développement économique dominant, elles construisent une démocratie participative locale (à l'échelle de centaines de milliers de résidents) et mettent en oeuvre la coproduction de services collectifs avec les associations et entreprises locales.
Ces expériences sont certes très localisées, mais elles ont su, comme des milliers d'autres, telles les cuisines collectives péruviennes ou les regroupements villageois maliens, changer leur milieu immédiat, mais aussi faire bouger le monde en imprimant une autre échelle d'intervention pour brancher ce «local» sur le «global». Ces expériences ont souvent la faculté d'avoir un intérêt planétaire, parce qu'elles ont en commun d'ouvrir un avenir partageable, que l'on soit du Nord ou du Sud, en mettant en relief de nouveaux modes d'organisation collective, des rapports novateurs au sein des communautés locales, des liens dynamiques entre le «social» et l'«économique» et des ponts inédits entre l'«économique» et le «politique» à travers la construction de nouveaux espaces publics.
Économie collective
Les programmes d'ajustement structurel (PAS) du FMI et de la BM ont ouvert une brèche dans les modèles de développement déjà présents dans les pays du Sud, ce qui a durement secoué les États et les populations qui en ont subi le contrecoup. On a alors assisté à la montée en puissance d'une économie dite informelle. Mais la société civile a reémergé en donnant naissance à des innovations économiques et sociales de création de richesses. Ce faisant, ces innovations auront favorisé la relance de l'économie des espaces délaissés par le développement économique dominant. Moins durement bouleversées mais néanmoins touchées, les sociétés du Nord ont aussi vécu des transformations -- crise de l'emploi, crise de la production de services collectifs dans les communautés... -- qui ont amené à la remise en question de leur modèle de développement et la sortie de son éclipse de l'économie sociale.
La plupart des pratiques d'économie populaire et de développement des territoires, d'économie sociale et solidaire, de développement local et régional, de démocratie participative... et de «mondialisation par le bas», au Nord comme au Sud, ont donné lieu à de nouveaux thèmes qui favorisent la remise en question des anciens contrats sociaux nationaux et aident à modifier les politiques de certaines institutions internationales (BIT, PNUD...) comme réponses à la mondialisation néolibérale. Simultanément, ces thèmes viennent aussi rejoindre ceux portés par des mouvements sociaux internationaux comme ceux de l'annulation de la dette des pays les moins avancés (PMA), de la réforme de l'ONU et surtout des institutions financières internationales, de la lutte pour la taxation des flux financiers, de l'accès à tous aux services de base (accès à l'eau potable, services sociaux et de santé, services d'éducation...).
Acteurs collectifs
Des thèmes socio-économiques adossés à d'autres plus socio-politiques traduisent alors de nouvelles dynamiques d'acteurs collectifs, lesquels s'appuient notamment sur des mouvements associatifs, coopératifs et syndicaux, des ONG, des gouvernements locaux et des associations de producteurs : regroupements villageois, municipalités mettant en oeuvre des politiques de décentralisation («budgets participatifs», «conseils de quartier»...), finances solidaires, mutuelles d'épargne et de crédit ou mutuelles de santé, nouveaux services de proximité, réseaux locaux d'entrepreneurs (TPE et PME), diasporas devenues agents de développement, nouvelles formes de coopération internationale, plus décentralisée, plus partenariale...
Il est de multiples entrées pour aborder ces questions : par les enjeux internationaux, par des pratiques socio-économiques innovatrices et par différents pays du Sud comme du Nord. La conférence internationale, qui se tiendra à Gatineau les 24 et 25 septembre prochains, permettra de mieux comprendre les nouveaux enjeux et les nouvelles stratégies de développement de ce début de XXIe siècle qui surgissent à partir d'innovations économiques et sociales issues de communautés locales, de gouvernements locaux ou même d'États en réponse à des problèmes locaux et à cette mondialisation néolibérale, bref à l'impératif de nouvelles régulations par le bas qui se développent en interface avec ces mêmes États.
Avec la dernière décennie, à la suite des développements de nouveaux mouvements socio-économiques et sociopolitiques, il est permis d'affirmer qu'il y a émergence de nouveaux modèles de développement. Dans le Sud, en particulier, c'est par les gouvernements locaux et les partenariats municipalités, associations et ONG que passe la construction d'États démocratiques. C'est par les initiatives de l'économie populaire et les mouvements sociaux-économiques comme le commerce équitable que passe le développement. L'État clientéliste branché sur des filières internationales du Nord fait peu à peu tomber ses masques en se voyant obligé de laisser émerger un développement de l'intérieur des sociétés du Sud.
Abdou Salam Fall
Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN), au Sénégal, et président du RIPESS
Louis Favreau
Sociologue à la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités de l'UQO
Gérald Larose
Président du Groupe d'économie solidaire du Québec (GESQ)

»» mondialisation
La nouvelle société civile
Établir la gouvernance mondiale
Des villes québécoises exportent leur expertise au Sud
Nancy Thede
Nancy Thede, anthropologue, et Daniel Tremblay, politologue, sont rattachés à la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités de l'UQO.
Le Devoir samedi 13 et dimanche 14 septembre 2003
Un nombre croissant d'acteurs qui n'ont en rien le profil d'institutions, de chefs d'État ou de diplomates internationaux affichent une puissante volonté de participer au développement international. Ils réclament également le droit et les moyens de participer à la gouvernance de notre monde, lequel ne se résume plus à une «communauté internationale», mais comporte aussi une forte part de flux transnationaux qui échappent assez largement au contrôle des États et des organisations intergouvernementales.
Une mouvance, appelée «société civile internationale», est en voie de constitution et elle évolue rapidement. Initiée par de grandes organisations non gouvernementales (ONG) basées dans les pays du Nord et axée sur le débat autour des politiques des institutions internationales, elle se diversifie et se complexifie au gré des enjeux de la mondialisation. On assiste depuis peu, en effet, à l'émergence de nouvelles formes d'articulation de cette société civile internationale, portée maintenant par des mouvements sociaux et non plus seulement par des ONG.
Ces nouveaux acteurs de la scène internationale travaillent à la fois sur le plan des politiques
internationales et sur celui des pratiques locales (par le biais d'échanges, de réseautages, de stratégies communes). Se définissant comme membres de réseaux Nord-Sud, ils ajoutent une dimension radicalement nouvelle à la société civile internationale. Dépassant un objectif longtemps fixé par des ONG de développement international, ils arrivent à concrétiser l'échange solidaire et égalitaire. Le commerce équitable illustre bien ces nouvelles pratiques qui comportent un aspect de développement international, mais ce n'est pas leur seule raison d'être.
Plusieurs initiatives québécoises et canadiennes s'inscrivent dans cette dynamique. C'est le cas, pour citer un exemple issu de l'économie sociale et solidaire, du GESQ (Groupe d'économie solidaire du Québec), qui a participé à la création du Réseau international de promotion de l'économie sociale et solidaire (RIPESS), lequel est d'ailleurs soutenu par deux ONG du Québec, le CECI (Centre canadien d'étude et de coopération internationale) et l'organisation Développement et Paix. C'est le cas aussi d'autres organisations comme le Carrefour mondial de l'Internet citoyen à Montréal et Telecommunities Canada, en Colombie-Britannique, qui ont contribué à fonder Global CN -- Plateforme des réseaux citoyens (www.globalcn.org) -- un partenariat de groupes de partout dans le monde travaillant à conjuguer besoins sociaux et nouvelles technologies de l'information et de la communication. Citons aussi les nombreuses organisations regroupées au sein du Réseau québécois sur l'intégration continentale (RQIC) et de Common Frontiers, tous deux participant à l'Alliance sociale continentale, coalition d'organisations qui veulent s'assurer que le libre-échange fera progresser le niveau de vie et la protection des droits des peuples des Amériques. Les syndicats d'enseignants et d'étudiants ont créé, pour leur part, l'Internationale de l'éducation pour défendre le droit à une école publique de qualité.
Partenaires
Les exemples foisonnent. Dans cette démarche, ces mouvements ont pu mobiliser un appui de la part de certaines institutions de coopération dont Développement international Desjardins, le Fonds de solidarité de la FTQ, la Caisse d'économie des travailleurs et travailleuses de Québec, l'Union des producteurs agricoles et de plusieurs ONG regroupées au sein de l'Association québécoise des organisations de coopération internationale (AQOCI). Des appuis proviennent aussi d'organismes paragouvernementaux, tels le Centre de recherche en développement international (CRDI) et Droits et Démocratie, et même parfois de l'ACDI. Ces appuis sont appréciables, mais il demeure que l'initiative de la définition des priorités et des rapports à établir est entre les mains de ces nouveaux réseaux internationaux.
Il est impossible de dresser aujourd'hui le bilan de ce mouvement, ou même de décrire avec précision tous les acteurs qu'il mobilise, leurs intérêts, leurs ressources, leurs réalisations, leurs potentialités et leurs limites. Par contre, il est clair qu'il sera de plus en plus difficile pour les États et pour les grandes organisations intergouvernementales d'ignorer les «représentants» de cette «altermondialisation». S'ils n'ont pas, comme les manifestants «antimondialistes», l'art de s'attirer l'attention des médias et s'ils sont loin de disposer des mêmes moyens que les pouvoirs publics, ces «altermondialistes» possèdent en revanche un riche capital de réseaux, de compétences et d'idéaux dont l'émergence présage un nouveau souffle pour l'avenir de la planète.

»» conflit israélo-palestinien
Oslo dix ans après : Le rêve brisé
Une poignée de main entre Arafat et Rabin devait sceller la paix au Moyen-Orient
Paul Lévesque
Urgentologue et membre d'une mission d'observation qui a visité la Palestine du 6 au 18 octobre 2002
Le Devoir vendredi 12 septembre 2003
Il y a dix ans exactement, le 13 septembre 1993, avait lieu, dans le jardin de la Maison-Blanche, la poignée de main historique entre Yasser Arafat, président de l'Organisation de libération de la Palestine, et Yitzhak Rabin, premier ministre israélien, sous l'oeil bienveillant du président américain Bill Clinton. Cet événement, porteur d'espoirs immenses, fut accueilli avec enthousiasme par les partisans de la paix en Israël, en Palestine et de par le monde.
La déclaration de principe signée à cette occasion précisait qu'il était temps pour les deux parties «de mettre fin à des décennies de conflit et de confrontation, de reconnaître mutuellement leurs droits politiques légitimes et de s'efforcer de vivre dans la coexistence pacifique, la dignité et la sécurité». Ainsi s'ouvrait ce qui allait devenir le processus d'Oslo, qui devait aboutir après cinq ans à la création d'un État palestinien et à la fin définitive du conflit israélo-palestinien.
Dix ans plus tard, c'est le fiasco total. Malgré toutes les tentatives de sauver le navire, qu'il s'agisse des négociations de Camp David (2000) et de Taba (2001) ou de la toute récente «feuille de route» désormais reléguée elle aussi aux oubliettes, il est évident que le processus de paix n'aura été qu'une illusion éphémère. L'escalade de la violence n'a jamais été aussi évidente qu'au cours des dernières semaines. Pour tous les observateurs, il est en train de s'instituer dans la région ce que l'écrivain israélien David Grossman appelle «death as a way of life».
Pourtant, cette spirale meurtrière ne connaîtra jamais d'issue si on se contente de s'indigner devant son absurdité, sans aller au delà des exhortations contre la haine et le racisme, ou, pire encore, si on se lance dans une prétendue guerre au terrorisme sans chercher à en comprendre les racines profondes. Pour en finir avec la mort comme mode de vie, il est essentiel d'aller au delà des propos officiels sur le «droit à la défense» invoqué par Israël et des clichés sur la «folie meurtrière» qui se serait emparée du monde arabe.
Colonisation, destruction
Le véritable cancer, c'est la colonisation israélienne des territoires occupés. En 1982, il y avait 21 000 colons établis en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Huit ans plus tard, ils étaient 76 000, presque quatre fois plus. En 2000, lorsque le processus d'Oslo fut à toutes fins utiles enterré, ils étaient 213 000, sans compter les 170 000 qui se sont installés à Jérusalem-Est. À Gaza, où s'entassent 1,2 million de personnes dans une zone de 160 km2 (la zone la plus densément peuplée de la planète), 6000 colons accaparent le tiers du territoire.
Bien sûr, aux termes du droit international et de la convention de Genève, qui définit les obligations d'une force occupante, la colonisation d'un territoire occupé est illégale, mais cette réalité juridique en cache une autre, infiniment plus dure et concrète. Chaque fois que s'établit ou s'agrandit une colonie, des terres sont expropriées, les accès d'eau sont détournés, des maisons sont démolies pour faire place à celles des colons ou à des routes fortifiées. Des dizaines de familles sont dispersées et vont grossir les rangs des réfugiés. La colonisation, c'est la destruction programmée, lente et progressive, de la société palestinienne.
Mais l'impact psychologique de cette réalité est décuplé du fait que si le passé est garant de l'avenir, il est impossible pour les Palestiniens, et quiconque veut bien ouvrir les yeux, de voir dans cette colonisation des territoires autre chose que le deuxième acte de cette épopée coloniale commencée à la fin du XIXe siècle avec la création du mouvement sioniste et dont le but final, jamais désavoué par les dirigeants israéliens, est d'intégrer à Israël toute la Palestine historique, de la Méditerranée jusqu'au Jourdain.
Le premier acte s'est terminé avec la Nakba (la Catastrophe), nom donné par les Palestiniens à la guerre de 1948 au cours de laquelle 750 000 d'entre eux ont été dispersés dans les camps de réfugiés du Moyen-Orient, où ils sont maintenant, après quatre générations, plus de 3,5 millions à s'entasser. L'une des toutes premières lois édictées par Israël fut d'interdire à jamais le retour de ces réfugiés, en dépit des résolutions de l'ONU. Ainsi, l'acte fondateur d'Israël, une opération de nettoyage ethnique avant la lettre, mit les terres palestiniennes à la disposition des immigrants juifs, et ceux-ci n'allaient pas tarder à affluer sous l'impulsion de la «Loi du retour», leur donnant d'office la citoyenneté israélienne. [...]
Sécurité ou «sécuriser»
Israël ne cesse d'invoquer l'argument sécuritaire pour justifier son occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, maintes fois condamnée par les Nations unies. Mais il est clair qu'il s'agit d'abord et avant tout de «sécuriser» la colonisation et l'expansion des colonies ainsi que l'annexion des terres palestiniennes au fur et à mesure de la dépossession et de la dispersion de leurs habitants pour, ultimement, mettre la communauté internationale devant le «fait accompli» de la judaïsation de toute la Palestine historique. Qu'une telle politique se poursuive avec l'appui de l'Amérique et dans l'indifférence abjecte de la communauté internationale, 50 ans après la fin de ce qu'il est convenu d'appeler l'«époque coloniale», voilà l'origine de la révolte palestinienne actuelle. [...]
Depuis 20 ans maintenant, les Palestiniens, de guerre lasse, ont reconnu l'existence et la légitimité d'Israël à l'intérieur des frontières de 1967. Oslo était pour eux un compromis immense et sans précédent dans l'histoire des luttes anticoloniales. Alors que ces dernières se sont toutes terminées soit par l'expulsion des colons (Algérie), soit par l'instauration de la règle de la majorité (Afrique du Sud), les Palestiniens renonçaient à 78 % du territoire considéré historiquement comme le leur. Du même coup, ils acceptaient de soumettre à la discussion le problème du retour des réfugiés, pour lequel ils s'étaient toujours montrés intraitables. Ils étaient en droit de s'attendre à une certaine réciprocité de la part de leurs vis-à-vis israéliens. Mais au lieu de cela, ils on vu s'accélérer le processus de colonisation alors que la question des frontières n'a jamais été abordée sérieusement.
En fait, du côté israélien, les seules questions vraiment sur la table concernaient l'organisation de la sécurité, de l'éducation et de la santé à l'intérieur des territoires. Ces questions représentaient pour eux des problèmes épineux dont ils souhaitaient se débarrasser. D'une part, les coûts financiers de leur présence militaire devenaient prohibitifs et ils souhaitaient réduire le rôle de leur armée à la seule surveillance des frontières. D'autre part, l'opinion mondiale était de plus en plus hostile à la répression sauvage qu'ils exerçaient contre les lanceurs de pierres de la première intifada et commençait à s'émouvoir des conditions de vie désastreuses au sein des populations auxquelles ils avaient (et ont toujours) l'obligation, en tant que puissance occupante et aux termes du droit international, d'assurer des conditions de vie aussi normales que possible.
Leur objectif fondamental était donc de transférer à l'Autorité palestinienne l'essentiel de ces responsabilités tout en gardant le contrôle exclusif sur les frontières dont le tracé demeurait toujours «provisoire», devant toujours faire l'objet de discussions «ultérieures».
Mais avec le temps, comme l'ont confirmé les «offres généreuses» de Barak à Camp David en juillet 2000, il est apparu que non seulement le territoire proposé aux Palestiniens était rétréci comme une peau de chagrin - en plus de conserver Jérusalem-Est, Israël annexait en réalité 40 % de la Cisjordanie - mais qu'il serait découpé en quatre enclaves isolées les unes des autres. L'État palestinien ne serait finalement qu'une créature fantoche, un simulacre d'État chargé d'assurer la sécurité de l'occupant et de gérer le désastre humanitaire créé par 33 ans d'occupation, tandis que la nation palestinienne serait confinée au sein de quatre ghettos aux frontières variables. Ces ghettos, bien sûr, allaient servir de «terre d'accueil» pour tous les dépossédés que la colonisation des territoires nouvellement annexés n'allait pas manquer de produire en grand nombre.
La guerre perdue
Une fois le chat sorti du sac, il ne restait plus qu'à mettre un terme au processus de paix et à entraîner l'adversaire dans une guerre perdue d'avance. Le 29 septembre 2000, avec la collusion évidente du gouvernement Barak, qui avait mis à sa disposition une escorte de 2000 militaires et plusieurs hélicoptères Apache, Ariel Sharon, celui-là même qui avait été forcé de démissionner pour son rôle dans les massacres de Sabra et Shatila en 1982, fit une sortie provocatrice sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem pour affirmer le «droit de propriété» d'Israël sur ce troisième lieu saint de l'Islam. S'ensuivit aussitôt la deuxième intifada, dans le désordre et l'improvisation.
La flambée de violence et les tirs de l'armée israélienne contre les foules de manifestants désarmés avaient déjà causé 145 morts chez les Palestiniens (contre 14 du côté israélien) lorsque, le 2 novembre, eut lieu, à Jérusalem, le premier attentat terroriste sérieux depuis 1996 et depuis que la vague suscitée deux ans auparavant par l'assassinat de 29 Palestiniens dans la mosquée de Hébron par l'extrémiste Baruch Goldstein, un colon émigré de New York, avait été brisée par les services de sécurité de l'Autorité palestinienne. La voie était ouverte pour Sharon, élu en février 2001 en faisant valoir que «les Palestiniens ne comprennent que le langage de la force».
Cet «homme de paix», selon l'expression orwellienne de George W. Bush, est depuis toujours un partisan de la guerre totale contre les Palestiniens. Jugeant que les accords d'Oslo étaient «le plus grand malheur jamais arrivé à Israël», son objectif était d'en faire disparaître jusqu'au souvenir et, dans un premier temps, de liquider l'Autorité palestinienne et Yasser Arafat, son ennemi historique, qu'il regrette publiquement de n'avoir pas tué lors de son expulsion du Liban en 1982.
Mais les attentats du 11 septembre 2001 et la nécessité pour Washington de ne pas trop fragiliser les régimes arabes de sa coalition antiterroriste l'ont obligé à ronger son frein jusqu'à la fin mars 2002. C'est alors qu'a été déployée l'opération Remparts: réoccupation et bouclage de la quasi-totalité de la Cisjordanie, séquestration d'Arafat dans les ruines de son bureau et destruction systématique des infrastructures de l'Autorité palestinienne, bref, tout ce qu'il fallait pour assurer la recrudescence des attentats suicide.
Ces attentats sont une bénédiction pour Sharon et compagnie. D'une part, ils leur servent de prétexte pour multiplier les exactions, annexer des terres par la construction d'un mur de sécurité et alourdir de jour en jour le régime d'apartheid qui pèse sur les territoires occupés en espérant forcer les Palestiniens à l'exode. D'autre part, ils sont un instrument efficace pour aider à convaincre une population israélienne assaillie par la peur et l'angoisse que la seule solution, c'est le «transfert» des Palestiniens vers la Jordanie, selon l'euphémisme utilisé en Israël pour désigner le nettoyage ethnique qui serait l'acte fondateur, cette fois, d'Eretz Israel.
L'appui sudiste
Pour prévenir toute interférence sérieuse de l'Amérique contre ce projet, les partisans de ce «Grand Israël» ont mobilisé les fondamentalistes chrétiens issus du Bible Belt sudiste, lequel comprend une population de 75 millions d'électeurs et constitue une assise électorale de première importance pour les républicains de George W. Bush. Sous prétexte que, d'après l'Apocalypse, le retour du Christ sur Terre doit être précédé par la reconquête de la Palestine par les juifs, ces intégristes voient dans la politique israélienne actuelle la mise en oeuvre d'une prophétie biblique. Ils déclarent sans ambages qu'«il n'y a pas un grain de sable entre la Méditerranée et le Jourdain qui n'appartienne à Israël» et que tous les Arabes doivent être expulsés de ce territoire. Dans ce but, ils multiplient les collectes de fonds et les pèlerinages en terre sainte, où leurs fidèles, sous l'oeil des caméras de télévision, sont invités à ovationner les étreintes émouvantes d'Ariel Sharon et de Jerry Falwell.
Les juifs ont beaucoup souffert au cours de l'histoire. Plusieurs fois et en plusieurs endroits, ils ont eux-mêmes été victimes de nettoyage ethnique et ont subi un génocide qui constitue l'une des pages les plus honteuses de l'histoire du XXe siècle. Commémorer Oslo, c'est s'interroger sur cette ironie des plus amères de l'histoire récente: Israël, conçu par ses fondateurs comme un havre où les juifs seraient enfin en sécurité et à l'abri des persécutions, est devenu l'endroit de la planète où ils sont plus que partout ailleurs agressés et assassinés du seul fait qu'ils sont juifs. Se pourrait-il que les pires ennemis d'Israël, comme concept et comme peuple, soient en fait les jusqu'au-boutistes israéliens regroupés autour de Nétanyahou, Barak et Sharon depuis l'assassinat de Rabin, en novembre 1995, ainsi que leurs lieutenants au sein de l'administration Bush?

»» géopolitique
Dieu de la paix, Dieu de la guerre
Georges Leroux
Le Devoir samedi 13 et dimanche 14 septembre 2003
Monos, le seul, l'unique: la confession partagée des religions du Livre constitue certes leur richesse commune, mais elle n'a pas endigué les divisions historiques qui n'ont cessé de proliférer en leur sein. Et cela, malgré l'injonction de respect mutuel et de fraternité que chacune transmet à ses fidèles de génération en génération. Déjà les noms manifestent le symptôme de ces divisions: Israël est un nom propre, celui d'un peuple, objet de l'élection divine, le judaïsme n'en est qu'une essence lointaine. Le christianisme, lui, s'identifie à une doctrine universelle abstraite, qui a presque occulté le nom qui l'engendre. Enfin, l'islam est le nom d'une attitude spirituelle, celle de la communauté croyante qui rassemble tous ceux qui font soumission devant l'Unique. Rien de moins simple donc, malgré les apparences et malgré la référence commune au texte biblique, que l'unité des religions du Livre. Rien de plus urgent, par ailleurs, au regard de la théologie politique que chacune de ces religions commande et dans la foulée tragique du 11 septembre, que de relancer le travail de cette unité sur le terrain même de leur histoire violente et de leur aspiration à la paix.
Dans un livre écrit à trois voix, cette unité est proposée comme une tâche inscrite au sein de l'histoire, mais privée, pour ainsi dire a priori, de sa résolution historique. Les religions du Livre devraient-elles se soumettre à l'évolution qui fait de l'islam celle qui proclame le plus ouvertement sa vocation universelle et se montre aujourd'hui la plus prosélyte ? Cette attitude est non seulement impossible, elle ne correspond pas à l'essence spirituelle de chacune. Mais il faut alors reconnaître que la différence religieuse, si elle doit avoir pour effet de stimuler le conflit politique en le légitimant, devient par elle-même une position intolérable, assez en tout cas pour qu'on puisse soutenir que le monothéisme, devenu la propriété de rivaux, est la cause de la violence historique. Les trois essais réunis ici, bien qu'ils soient privés d'un propos introductif qui préciserait leur intention, éclairent admirablement l'enjeu
L'enjeu de la différence
Chacun est l'oeuvre d'un écrivain important dans la tradition qui le porte. Shmuel Trigano, un philosophe qui a montré dans ses nombreux travaux antérieurs la profondeur de son approche herméneutique, livre ici une lecture de l'élection et de l'alliance qui cherche à nous débarrasser du stéréotype d'Israël comme synonyme de l'exclusion.
À cette lecture philosophique du judaïsme, Gregory Baum joint une critique très sévère de la prétention universaliste du christianisme. Retraçant l'évolution très lente de l'attitude du Vatican à l'égard des juifs, pour ne rien dire de sa quasi-indifférence à l'endroit de l'islam, il montre l'importance d'un respect intégral de l'Ancienne Alliance et de la communauté islamique. Gregory Baum insiste sur l'éthique commune aux religions du Livre, qui est une éthique de paix, de justice et de compassion pour les démunis et qui doit être opposée au projet politique de l'extension. Comme Trigano, il pense que, si l'élection des gens du Livre a un sens, ce doit être celui d'une mission de justice et d'amour.
Le troisième texte est l'oeuvre de l'écrivain libanais Salah Stétié, auteur entre autres d'une magnifique biographie de Mahomet (Albin Michel, 2002). La voix du poète vient se joindre à celles du philosophe et du théologien, elle se porte au-devant du texte du Coran pour en manifester l'ouverture et les appels à la fraternité. Lucide sur les limites de la théologie politique de l'islam, Salah Stétié montre cependant qu'elle n'atteint aucunement la doctrine de l'Unique. Parlant de l'audace éthique du Coran, de sa proposition de convergence du monothéisme, il met en relief, à travers une histoire complexe, la nécessité de toujours reporter l'islam à son attitude fondamentale : la prière, la soumission devant la transcendance et l'appel à la fraternité de la communauté universelle. Comme Gregory Baum, il insiste sur la proclamation du monothéisme au-delà de sa faillibilité dans l'histoire, de son inachèvement politique.
Des livres de cette portée et de cette exigence, il en faudrait plusieurs autres. Nous pouvons lire déjà la réflexion de Michel Dousse sur la guerre et ses justifications religieuses (Dieu en guerre, Albin Michel), un parcours très fouillé dans le corpus des trois textes fondateurs; nous pouvons lire aussi l'interprétation du psychanalyste Daniel Sibony (Au nom de Dieu, Seuil, 2002), mais rien ne remplace l'interprétation vivante au sein même des trois traditions du monothéisme, et ce recueil nous en fournit un accès essentiel.
Le Monothéisme. Un Dieu, trois religions
Shmuel Trigano, Gregory Baum, Salah Stétié
Fides, coll. «Métissage»
Montréal, 2003, 213 pages

»» conflit israélo-palestinien
Taking stock, one year after Concordia riot
The Gazette Monday, September 08, 2003
DVERTISEMENT
Éditorial - One year ago tomorrow, an Israeli politician inadvertently became the spark that ignited a simmering sludge of toxic emotion at Concordia University. The mini-riot over a scheduled campus appearance by former Israeli prime minister Benjamin Netanyahu revealed to a shocked city just how far the classic university values of free speech, respect for ideas and civil debate had been supplanted by intolerance, even overt anti-Semitism, and by crude intimidation.
In general, the rowdies and racists behind this affair went unpunished. In the few incidents where charges were laid, court cases are still dragging on, and Concordia's internal disciplinary measures didn't amount to much. The university administration's response was not notably energetic, even though the tumult had threatened to impede vital fund-raising.
And yet a better attitude seems to prevail at Concordia today. This is, we suspect, at least as much a credit to the silent majority of students as to the front office.
For a time, this affair truly seemed capable of doing permanent harm to an institution that is really vital in the life of Montreal. The simple statistics about Concordia - 32,000 students in more than 180 undergraduate programs and about 70 grad-level programs - are just part of the story; the great majority of those students go home to families who take pride, not to mention profit, from what's learned at Concordia. More than 12,000 Concordia students are part-time, people resuming interrupted educations, upgrading their job skills or just learning for learning's sake.
The vast majority of those students, we believe, have no use for raucous confrontation on campus. Student-government elections last spring swept out the hard-liners and brought in a new team dedicated to the daily concerns - and social possibilities - of campus life, rather than mere systematic denunciations of Israel. A series of university-sponsored public lectures on conflict resolution aims to help everyone on campus understand the traditional role of a university as a place of unrestricted but non-threatening debate. Security systems have been improved.
Concordia's administration could, however, have done more. None of the ringleaders was expelled from the university, and internal disciplinary measures proved essentially painless. The university has not invited Netanyahu back; nor has it repudiated a security-office suggestion that the original event should have been held at the Loyola campus. This might, indeed, have been more convenient for campus officials and Montreal police, but no university campus should ever be a no-go area for free speech.
Further, we would have liked to see orientation material for all students explaining the history and benefits of the idea of free exchange of ideas; if this concept is truly foreign to some students, it's time they understood it and agreed to adhere to it as a requirement of admission.
A new school year begins. Now about 32,000 students are using Concordia to improve their lives. The shameful tactics of mob rule have been repudiated and discredited. But universities, and our whole society, must remain vigilant against new outbreaks of this menacing infection.