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Le goût de l'avenir - 1 - Quelle famille!

Michel Venne
Le Devoir lundi 19 janvier 2004

Premier texte d'une série de dix

Il y a déjà plus d'une trentaine d'années, Jeannette Bertrand avait imaginé un téléroman relatant la vie quotidienne d'une famille québécoise typique: deux parents vivant sous le même toit avec leurs quatre enfants et leur chien. Le programme avait pour titre Quelle famille! et chacun y reconnaissait les grandes joies et les petites misères de sa propre vie. Aujourd'hui, les téléséries reflètent la disparité des formes d'organisation familiale, du célibataire endurci à la famille monoparentale, du couple homosexuel à la famille reconstituée, jusqu'au cas des Bougon, archétype du ménage dysfonctionnel mais uni.

La famille est un thème très présent dans l'actualité et pour cause. Elle constitue l'unité de base d'une société, la première dans laquelle se créent des liens durables, se développe le sens d'une responsabilité mutuelle, où s'enracinent et se transmettent les valeurs et les traditions. C'est le premier lieu d'exercice de l'autorité et de contestation de celle-ci.

Ainsi va la famille, ainsi va la société. En 1983 dans La Troisième Planète, Emmanuel Todd avait établi les liens entre structures familiales et systèmes idéologiques. C'est à partir de l'étude des transformations de la famille en Union soviétique qu'il avait, par la suite, prédit l'éclatement de l'empire communiste. Selon le directeur de l'Institut de formation d'aide communautaire à l'enfant et à la famille (Ifacef), Benoît Clotteau, «notre société est en crise car la famille québécoise est en crise» (Les Cahiers du 27 juin, vol. 1 no 2). Mais cette crise peut devenir l'occasion de créer une nouvelle situation d'équilibre pour que cette institution soit le «lieu de partage, d'acceptation inconditionnelle et de solidarité» que nous voulons, et qu'elle soit «cet espace privilégié où ses enfants de sang, de lait, d'adoption ou par alliance trouveront la place de se développer avant de choisir leur place dans le monde».

On aborde souvent la question familiale par l'entremise de la dénatalité. Ce n'est pas en soi une erreur, sauf si l'on cherche à réhabiliter la famille en culpabilisant les jeunes adultes de ne plus faire autant d'enfants que leurs aînés. L'urbanisation, la sécularisation et l'industrialisation ont complètement modifié le rapport aux enfants. Le féminisme mais aussi l'augmentation prodigieuse de l'espérance de vie ont fini de casser les modèles uniques.

On ne peut pas examiner l'avenir de la famille sans tenir compte de ces transformations qui sont là définitivement. Les nouvelles technologies de reproduction, l'adoption internationale et la fin prochaine de la discrimination envers les couples de même sexe vont encore mêler les cartes et soulever des questions déchirantes sur les notions de filiation et de transmission. Les taux élevés de rupture conjugale bouleversent les rôles parentaux et en particulier celui du père. N'est-il pas troublant d'apprendre que, cinq ans après une séparation ou un divorce, un enfant sur quatre né de l'union dissoute perd tout contact avec son père? En contre partie, le nombre d'hommes appelés à jouer le rôle de père auprès d'autres enfants dans une famille reconstituée va grandissant.

Ainsi, les questions à débattre entourant l'avenir de la famille concernent évidemment les politiques natalistes, mais aussi bien autre chose. Les spécialistes estiment qu'un tout petit effort serait suffisant pour rehausser les taux de fécondité. On évoque souvent les mesures de conciliation entre la famille et le travail, la réforme des congés parentaux et l'organisation efficace des services de garde. Ce qui décourage souvent les petites familles est lié aux compressions du temps. À cet égard, les normes du travail ne sont pas seules en cause. Le regard des prospectivistes se tourne de plus en plus vers d'autres sujets de préoccupations, tous liés à une meilleure qualité de vie, comme l'aménagement des villes, la proximité des services publics et la disponibilité du transport en commun.

Une famille crée des liens entre générations et au sein d'un réseau élargi de cousins, de tantes et d'arrière-grands-oncles qui compose un faisceau d'ancrages symboliques, identitaires et de solidarité. Toute question relative à la famille doit prendre en compte le rôle des grands-parents, qui vivent en santé de plus en plus vieux. Ces retraités toujours alertes peuvent-ils jouer un rôle dans l'école, comme ce grand-père vietnamien que j'avais rencontré à Hanoï et qui se chargeait d'apprendre le français à son petit-fils, après les heures de classe? Le marché de l'habitation favorise-t-il les rapports intergénérationnels?

Le bouleversement de la famille remet également en question le droit et les critères qui fondent les politiques sociales. Les programmes de soutien du revenu, les règlements sur l'iimmigration, les assurances, les conventions collectives, les lois et jusqu'aux règles de preuve en droit criminel se réfèrent à l'unité conjugale pour fixer les normes sociales. Est-il toujours pertinent de le faire? La Commission de la réforme du droit du Canada mène des travaux sur ces questions depuis déjà plusieurs années.

***

Il y a cent façons de découper la réalité pour la soumettre au débat. Pour cette série sur «le goût de l'avenir» (lire ma chronique du 12 janvier), j'ai choisi de partir de ce que j'estime correspondre, peut-être à tort, aux préoccupations courantes de la population plutôt que de le faire selon des catégories intellectuelles comme la liberté ou le nationalisme. Dans les prochaines semaines, j'aborderai successivement le travail, les impôts, l'école, la campagne et la ville, la langue, la guerre, l'éthique, la culture et les droits et puis les institutions politiques, avant de proposer l'organisation d'activités pour favoriser la participation des citoyens à des débats sur les grands enjeux de notre temps. Déjà, 125 lecteurs m'ont indiqué leur intérêt à recevoir de l'information sur ce projet qui prendra forme prochainement. Si une telle perspective vous intéresse, je réitère l'invitation à m'écrire à vennem@fides.qc.ca. Vous serez ainsi les premiers informés.



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Kanesatake - Un leadership attaqué par tous les moyens

Brian Myles
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 janvier 2004

Malgré ses opposants, James Gabriel a été élu à trois reprises grand chef de Kanesatake

Trop de chefs, pas assez d'Indiens. La maxime populaire décrit avec justesse et tristesse la situation qui prévaut à Kanesatake. Mais le conflit ne date pas d'hier, contrairement à ce que laisse croire l'avalanche médiatique de cette semaine. La communauté mohawk est secouée par une crise de modernité qui remonte à 1996, avec l'élection de James Gabriel. Le grand chef a été élu démocratiquement; pour ses opposants -- politiques et criminels --, tout le problème est là.

Élu à trois reprises en dépit de la critique, des manoeuvres souvent illégales de ses opposants politiques et des attaques de voyous, le grand chef du conseil de bande de Kanesatake, James Gabriel, peut au moins se réjouir d'avoir l'appui de la majorité silencieuse au sein de sa communauté.

Une majorité qui a voté pour lui par trois fois, mais qui se tait en période de crise par crainte de représailles. Quand les éléments criminels de Kanesatake se permettent de brûler la maison du grand chef, et que ses cyniques adversaires politiques, comme Steven Bonspille, se plaisent ensuite à dire qu'ils doivent «éteindre les feux» allumés par Gabriel, il y a de quoi se la fermer. Ajoutez à cela le fait que tout le monde se connaît sur ce petit territoire de 873 hectares peuplé de quelque 1200 âmes, et vous obtenez une culture parfaite du silence et de l'impunité.

Il faut de l'audace, du cran et même de la témérité pour affirmer, comme James Gabriel et son chef de police déchu, Terry Isaac, que «le crime organisé est à l'oeuvre à Kanesatake», en montrant même du doigt certains individus, comme Robert et Gary Gabriel. Les deux frères sont tout aussi courageux. Ils ne craignent jamais d'exercer leur droit à la liberté d'expression, et de joindre le geste à la parole.

Gary Gabriel, c'est cette sympathique armoire à glace qui a barré la route d'un journaliste de Radio-Canada, cette semaine, pour ensuite lui dire qu'il voulait simplement lui donner une entrevue. Il revendique une condamnation à son actif pour avoir attaqué une voiture de patrouille avec une hache. James Gabriel a indiqué à CKAC qu'il aurait vu ce cousin distant près de sa maison, lundi, avant que celle-ci ne soit incendiée.

Robert Gabriel, c'est ce grand gaillard chez qui les policiers ont trouvé un bunker vide, de l'équipement de culture hydroponique et 47 000 $US dans un coffre-fort, lors d'une perquisition ratée de septembre 2001 qui s'était soldée par le congédiement illégal du chef par intérim de la police, Larry Ross, et la plus sévère crise de leadership qu'avait dû traverser James Gabriel. Robert Gabriel a avoué au Devoir qu'il trempe dans le commerce des cigarettes, mais il refuse le titre de «criminel de carrière» que lui attribue le grand chef. «C'est une rumeur vicieuse lancée par James à cause de nos différends politiques», a-t-il dit cette semaine, pendant qu'il coordonnait les efforts pour séquestrer une soixantaine de Peacekeepers à l'intérieur du poste de police.

La cour à la rescousse

Il n'y avait pas l'ombre d'un plant de marijuana, mais de drôles d'odeurs flottaient chez Robert Gabriel lors de cette fameuse perquisition du 26 septembre 2001. Le lendemain, il organisait la riposte, en se rendant avec des hommes devant le poste de police pour protester. Le surlendemain, il se dirigeait au conseil de bande pour saisir James Gabriel par le cou. Deux personnes sont intervenues pour les séparer. Robert Gabriel écopera par la suite de la seule condamnation criminelle de sa vie pour voies de fait. La perquisition ratée lui vaudra de bénéficier d'un arrêt des procédures.

Ébranlé, James Gabriel est rentré chez lui, mais la réunion du conseil de bande s'est poursuivie afin de disposer du sort du chef de police, Larry Ross. La Cour fédérale estimera sept mois plus tard que Ross a subi un congédiement illégal, sans possibilité de se faire entendre. La preuve présentait «des doutes importants quant à l'impartialité» du conseil de bande, a jugé la Cour fédérale. «La réunion du conseil [...] a été prise en charge par Robert Gabriel et ses associés. [...] La scène résultante en est une de chaos. L'assemblée du conseil a été réquisitionnée par des membres de la communauté. Il y a eu un acte d'agression», a ajouté le tribunal.

Le tandem formé de Larry Ross et Terry Isaac (son adjoint à l'époque) a saisi pour huit millions de dollars de marijuana lors de son premier passage à la police de Kanesatake, entre 1999 et 2001. George Martin, puis Tracy Cross, qui ont par la suite pris la direction du service de police, ne revendiquent aucune opération majeure contre les producteurs de mari. Le poste de Kanesatake est le seul au Québec où le local réservé à l'entreposage des pièces à conviction est vide, a dit avec ironie Terry Isaac. Le chef dissident John Harding, qui conteste avec Steven et Pearl Bonspille l'autorité de James Gabriel, affirme le plus sérieusement du monde qu'il n'existe pas de crime organisé à Kanesatake. Lequel des deux est le plus crédible ?

Même si la Cour fédérale a reconnu le caractère illégal du congédiement de Larry Ross, en 2003, elle n'a pas résolu les conflits d'interprétation qu'entraîne l'entente tripartite sur la création des Peacekeepers, signée par Québec, Ottawa et le conseil de bande.

L'article 4.6 prévoit que le conseil de bande «sera seul responsable de la sélection et du recrutement» des policiers. Mais l'article 5.3 reconnaît au comité de police la responsabilité de l'embauche et du licenciement des Peacekeepers, de même que celle de déterminer les objectifs et priorités de la police.

C'est avec ce comité formé de non-élus que le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, a choisi de négocier un accord mardi, court-circuitant le grand chef Gabriel. La résolution pacifique du conflit célébrée par M. Chagnon s'est soldée par le départ des 60 Peacekeepers appelés en renfort pour déstabiliser le crime organisé, le retour de Tracy Cross à la tête du service de police et la mise à mort politique de James Gabriel par son plus féroce adversaire, Steven Bonspille. Et c'est sans parler de la détérioration rapide des relations entre le gouvernement Charest et l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

À qui revient le pouvoir de nommer ou de démettre un chef de police ? Personne ne le sait, et la cause remportée par Larry Ross ne permet pas d'y répondre, puisque celui-ci avait été congédié, tandis que Tracy Cross a simplement été rétrogradé au rang de patrouilleur. Il a suffi au ministre Chagnon d'affirmer que James Gabriel a outrepassé ses pouvoirs et de confirmer l'autorité du comité de police pour conclure une entente.

En théorie, la séparation des pouvoirs entre le conseil de bande et le comité de police visait à mettre à l'abri les policiers de l'ingérence politique. En pratique, elle génère une lutte de pouvoir interne dont le ministre Chagnon n'a visiblement pas saisi la gravité en se rangeant du côté des dissidents.

Gabriel a l'habitude

James Gabriel semblait plutôt détendu, voire rieur mercredi soir, à quelques minutes d'une conférence de presse au cours de laquelle il a tiré à boulets rouges sur le ministre Chagnon et la Sûreté du Québec, qui ont reculé à la dernière minute de l'opération visant à remplacer Tracy Cross par Terry Isaac. «Mes adversaires parlent-ils de me bannir ? Disent-ils que je ne suis plus le chef ?» Oui et oui.

Pour les non-initiés aux rapports politiques tordus qui rythment l'embryonnaire vie démocratique à Kanesatake, cette fronde des dissidents peut surprendre. Mais pour James Gabriel, ce n'est que business as usual.

Deux mois après le raid raté à sa résidence, Robert Gabriel a proposé lors d'une assemblée publique qu'un vote de non-confiance soit tenu à l'égard du grand chef. La motion a été adoptée, et le référendum fixé au 6 décembre 2001. James Gabriel a perdu son titre, à 207 voix contre 130. Le conseil a choisi le lendemain de nommer Steven Bonspille grand chef par intérim jusqu'à 2004. C'est le même Bonspille qui ne reconnaît plus aujourd'hui l'autorité de James Gabriel parce que ce dernier a abandonné la communauté.

James Gabriel a contesté avec succès ce référendum bidon devant la Cour fédérale, obtenant une injonction lui permettant de rester en poste jusqu'aux élections de juillet 2004. La Cour fédérale a perçu les actions de ses opposants comme une tentative «de miner le nouveau régime démocratique instauré en 1992». Seuls les Mohawks de Kanesatake et d'Oka avaient pu participer au référendum, alors que le code électoral en vigueur accorde le droit de vote à tous les Mohawks, qu'ils vivent à Kanesatake ou en dehors. L'astuce visait à déposséder James Gabriel de ses solides appuis hors de la communauté. Sur le territoire même, les deux clans revendiquent à peu près la moitié des appuis.

James Gabriel peut se montrer autoritaire et cachottier, mais un chef élu ne se qualifie certes pas au titre de «dictateur» comme l'affirment ses opposants déclarés. Il a sûrement manqué de jugement en appelant 60 policiers à l'aide dans une communauté de 1200 personnes, mais cela ne devrait pas justifier l'incendie de sa maison et l'attaque en règle contre son statut de grand chef.

Si Jacques Chagnon n'a pas anéanti le leadership de James Gabriel, il a certainement donné des munitions à ceux qui veulent renverser le régime en place à Kanesatake, les uns par soif de pouvoir, les autres par désir de trafiquer en paix.

Au lendemain de la crise d'Oka, en 1990, Québec et Ottawa ont voulu favoriser l'émergence d'une sorte d'État de droit à Kanesatake, qui s'est traduit par le rejet des pratiques traditionnelles pour choisir un chef et l'adoption d'un code électoral démocratique. Par ses actions cette semaine, le gouvernement Charest a miné l'action des plus ardents défenseurs de cet État de droit. Il fallait éviter le «bain de sang», éviter qu'une situation explosive ne dégénère davantage. C'est à se demander dans quel contexte Québec a analysé la crise. Celui de 1990 ou celui d'aujourd'hui ?



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Jacques Chagnon, l'éléphant et la porcelaine

Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 janvier 2004

Les images sont saisissantes. Tournées dans la pénombre de Kanesatake qu'éclaire un feu improvisé, des manifestants cagoulés bloquent l'entrée du poste de police. La caméra de l'équipe de Claude Frigon capte un homme qui prend un bidon rouge et s'évanouit dans la nuit. Cut. Quelques minutes plus tard, nous sommes à quelques dizaines de mètres de la maison du grand chef James Gabriel. Des hommes qui brandissent des bâtons et hurlent des menaces entourent le véhicule de Radio-Canada. Le caméraman, peut-être intimidé, pointe son objectif vers le sol et nous fait découvrir les mêmes bottes, les mêmes pantalons et le même bidon rouge. L'équipe prend le large pour assurer sa propre sécurité. Quelques minutes plus tard, la maison de James Gabriel est en feu.

Retour au poste de police. Une jeune femme, membre de la commission de police, explique que le grand chef a outrepassé son mandat, que la commission n'a pas été consultée et que ce sont les manifestants qui représentent la légitimité. Plus tard, une autre femme tentera de pénétrer dans le poste de police pour apporter de la nourriture aux assiégés. C'est la première femme, membre de la commission de police, organisme censé être neutre et non politique, qui empêchera les vivres d'entrer.

On coupe et on va à Québec, quelques heures plus tard. Le toujours très fier de lui Jacques Chagnon, flanqué de son souriant faire-valoir Benoît Pelletier, annonce le dénouement de la crise. Je ne reviendrai pas sur cette solution complexe, aussi attardons-nous plutôt sur le discours du ministre à la lumière des images que je viens de décrire.

Pour se justifier, le ministre invoque, comme George W. Bush à propos de Saddam Hussein, un bain de sang imminent. Il est évidemment très fier d'avoir sauvé le Québec d'une autre crise d'Oka. Il a agi rapidement et résolument. Puis, avec toute la subtilité qu'on lui connaît, il analyse la situation. Pendant que James Gabriel, menacé de mort, s'installe dans l'exil, il le lâche comme une vieille chaussette malodorante. Il invoque l'improvisation du grand chef, sa précipitation, le manque de consultation. Il parle de la commission de police comme si, objectivement, elle était garante de neutralité et surtout représentait la majorité de la population dans cette affaire. Un par un, avec une fidélité remarquable, il reprend les arguments de la commission de police et ceux des manifestants sur la nécessité de résoudre cette crise à l'interne, c'est-à-dire en vase clos.

On sait maintenant que la décision du conseil de bande de remplacer le chef de police, de faire appel à des policiers de l'extérieur pour s'attaquer au crime organisé qui gâche la vie de cette petite communauté n'était nullement le fruit d'un coup de tête de la part d'un jeune dirigeant trop fringant qui ne couvre pas ses arrières. Ce n'était pas une opération improvisée mais plutôt le résultat d'une longue planification dont la GRC et la SQ étaient au courant et partie prenante. À moins que ce gouvernement ignore ce qui se passe à la Sûreté du Québec (ce dont je doute fortement), il est impossible que le ministre de la Sécurité publique n'ait pas su ce qui se préparait. Et le voilà qui lâche tous les pouvoirs légitimes, le grand chef et les corps policiers, et qu'il explique toute cette crise par le manque de sens politique de James Gabriel. Plus troublant encore, en écartant le chef légitime des négociations, le ministre Chagnon écartait du processus la majorité de la population de Kanesatake, qui a démocratiquement élu le chef Gabriel à trois reprises.

Avec qui le ministre de la Sécurité publique a-t-il préféré négocier? Avec l'homme au bidon rouge et la femme qui a empêché la nourriture d'entrer dans le poste de police après 36 heures de siège.

Maintenant que les cultivateurs de mari sont tranquillement retournés à leurs précieuses graines, le ministre Chagnon confie à son collègue Pelletier l'agréable tâche de réparer tous les pots qu'il a lui-même si efficacement cassés. Hier, selon les propos du ministre embarrassé, James Gabriel était redevenu «incontournable» et on assurait à Québec que le grand chef serait protégé. Je n'ose pas imaginer une réunion du conseil de bande à laquelle assisteraient le chef et ses partisans majoritaires, encadrés d'une brigade de policiers.

Au delà de l'aspect particulier et byzantin de la question autochtone, on retrouve dans ce fiasco plusieurs des caractéristiques de ce gouvernement. C'est un gouvernement qui réfléchit en vase clos et qui est souvent tenté par le coup de force, qu'il qualifie par la suite de courage politique. C'est un gouvernement qui se conduit comme un éléphant balourd dans un magasin de porcelaine. Un gouvernement qui, devant des situations complexes et aux ramifications multiples, tranche dans le vif en se disant qu'il sera toujours temps de juguler l'hémorragie plus tard. Un gouvernement, enfin, qui ne conçoit de légitimité que celle dont il se prévaut. Un gouvernement qui préfère négocier avec des producteurs de mari plutôt qu'avec les syndicats.

Pas surprenant qu'il n'y ait jamais eu, après neuf mois de pouvoir, un gouvernement si peu populaire dans l'histoire moderne du Québec.



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Crise à Kanesatake : Duceppe critique sévèrement Paul Martin

La situation revient au calme sur le terrain
Le Devoir lundi 19 janvier 2004

Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a critiqué hier le premier ministre Paul Martin d'avoir attendu la fin de la crise autochtone pour appuyer le grand chef James Gabriel.

Gilles Duceppe en a profité hier pour rappeler sur les ondes du réseau NTE que le Bloc québécois avait devancé le premier ministre, offrant son soutien au chef autochtone avant lui.

Samedi, le premier ministre Paul Martin avait en effet reconnu le grand chef du conseil de bande James Gabriel comme l'autorité morale et légale sur le territoire mohawk de Kanesatake. De passage à Regina, en Saskatchewan, M. Martin avait donné son appui à James Gabriel, précisant au passage la nécessité d'agir avec prudence et patience dans ce dossier.

Le chef du gouvernement fédéral a ajouté à cette occasion que son gouvernement prêtait main-forte à Québec et au conseil de bande pour atténuer le litige qui a secoué cette communauté autochtone la semaine dernière.

Mais le député de Laurier-Sainte-Marie, Gilles Duceppe, soutient qu'en sa qualité de fiduciaire des Premières Nations, le gouvernement fédéral aurait dû intervenir, de concert avec Québec et le dirigeant élu du territoire mohawk, le grand chef Gabriel.

Du coup, M. Duceppe a reconnu que le ministre québécois de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, avait évité la semaine dernière un bain de sang. Mais il insiste pour dire que le gouvernement de Jean Charest aurait dû collaborer avec M. Gabriel et ne pas permettre que le chef de police destitué, Tracy Cross, revienne en poste.

Le chef du Bloc s'est montré élogieux envers James Gabriel, le qualifiant de «déterminé» et de «posé». Il a également souligné que M. Gabriel avait à coeur l'intérêt de sa communauté et ne cherchait qu'à rétablir la justice et la paix, ce pour quoi il trouve regrettable que les deux ordres de gouvernement aient abandonné M. Gabriel dans ces moments difficiles.

Retour au calme

Pendant ce temps, à Kanesatake, la situation revenait au calme: la cinquantaine de peacekeepers issus de plusieurs réserves du Québec, qui avaient été envoyés pour remplacer les policiers autochtones locaux, sont retournés au bercail hier en cours de journée.

C'est le chef de police Terry Isaac qui aurait ordonné ce départ, celui-là même qui devait à l'origine remplacer le chef de police Terry Cross, que M. Gabriel jugeait incapable de contrôler le crime organisé sur le territoire de Kanesatake.

«Nous avons longuement discuté entre nous et nous avons conclu que notre rôle s'arrêtait là», a affirmé samedi le chef Isaac, tel que le rapportait La Presse hier. «Nous estimons que, dans l'état actuel des choses, la question est devenue strictement politique, alors nous préférons laisser les politiciens démêler les cartes. Ils n'auront pas besoin de nous pour ça.»

Une opération policière a échoué en début de semaine dernière après qu'un groupe de dissidents amérindiens, prévenus à l'avance de la tenue de cette action-surprise, eut séquestré les policiers au poste de police de Kanesatake. Terry Isaac a d'ailleurs refusé d'indiquer si la tenue d'une opération similaire dans un proche avenir était plausible.

L'origine de la fuite d'information, qui a mené aux événements troubles et notamment à la destruction par un incendie de la propriété de James Gabriel, serait attribuable à une personne de la réserve de Restigouche, a confirmé Terry Isaac. Une enquête et des poursuites judiciaires pourraient suivre.



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Ottawa ne répond pas

Josée Boileau
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 janvier 2004

La Constitution n'a pas changé: les autochtones relèvent toujours du gouvernement fédéral. Celui-ci a pourtant joué les abonnés absents toute la semaine dans la crise de Kanesatake.

La crise à Kanesatake a enfin débordé le cadre des problèmes locaux pour être portée à la face du Québec tout entier. Même le gouvernement Charest commence à en comprendre les enjeux, lui qui, en début de semaine, s'était bêtement servi de l'entente tripartite sur la création d'une police autochtone comme d'un petit manuel d'instructions où A vient après B.

L'article 5.3 de cette entente prévoit que l'embauche et le licenciement de policiers relèvent de la commission de police de Kanesatake ? Ah bon ! C'est alors avec celle-ci qu'il faut négocier, a fait Québec, fort de l'appui de la Sûreté du Québec, qui ne voyait pas l'utilité de sa présence là où «des criminels s'amusent comme larrons en foire», selon le joli mot du président du syndicat des policiers de la SQ.

Tout l'a démontré ces derniers jours : l'approche purement légaliste des ministres témoignait d'une méconnaissance profonde de l'histoire de la communauté, où les tensions sévissent depuis avant la crise d'Oka, du long passé d'efforts du chef de bande James Gabriel pour enrayer la criminalité et de la réalité actuelle d'un élu aux prises avec un chef de police et une commission de police auxquels il ne peut pas faire confiance. Et qui a en plus de dangereux rebelles pour opposition !

Mais si c'est l'approche juridique qui compte dans ce dossier, alors il faut la mener jusqu'au bout. Et, à cet égard, une seule grande question se pose : où était caché Ottawa, ce maître du jeu autochtone ? Aux Affaires indiennes, des porte-parole se sont contentés de dire d'abord que la crise relevait d'une affaire de police, puis qu'on reconnaissait toujours M. Gabriel comme grand chef.

Quant au ministère fédéral de la Sécurité publique, où les médias étaient renvoyés, c'était encore pire : silence, absence, évanescence... La ministre Anne McLellan doit toutefois rencontrer Jacques Chagnon sous peu pour discuter -- sans rire ! -- de la manière dont la lutte contre la criminalité doit être reprise à Kanesatake.

On soupçonne toutefois qu'Ottawa s'en tiendra à une attitude que les provinces connaissent bien : présent pour distribuer l'argent, mais jamais là pour ramasser les dégâts. Ce M. Gabriel, on lui a quand même donné 900 000 $ pour pourchasser le crime organisé, alors qu'il se débrouille pour le reste !, laisse entendre le fantôme fédéral.

Or la gouverne chez les autochtones est de son ressort, et c'est une question -- minée par 100 ans de paternalisme blanc -- qui n'est toujours pas réglée. Jean Chrétien en avait fait une priorité, mais son projet de loi fondé sur l'imputabilité et la transparence a si vivement irrité les chefs de bande que Paul Martin a promis de l'amender. Une fois nommé premier ministre, il n'a plus pipé mot sur ce sujet.

En attendant, les lacunes en matière de gouverne se traduisent par des problèmes de stabilité politique en terre indienne. Ainsi, à Kanesatake, qui contrôle le code électoral, celui que les dissidents veulent modifier pour écarter pour de bon James Gabriel ? Pourquoi la présence même d'une police autochtone dépend-elle d'une entente qu'un conseil de bande peut choisir ou non de renouveler ?

Quand de tels enjeux démocratiques se couplent à la pauvreté, terreau de la criminalité dans toutes les sociétés, il y a de quoi voir que la crise de Kanesatake outrepasse l'histoire de police à laquelle on veut la limiter.

jboileau@ledevoir.ca



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L'erreur de M. Charest

André Pratte
La Presse lundi 19 janvier 2004

Éditorial - La grogne contre le gouvernement de Jean Charest a atteint un sommet qu'on croyait inaccessible, selon le sondage SOM réalisé pour Radio-Canada publié la semaine dernière.

Que s'est-il passé?

Certains diront que les électeurs réagissent au " démantèlement " du modèle québécois. D'autres diront qu'il s'agit surtout d'un problème de communication. Pour notre part, nous croyons que la situation actuelle résulte d'abord d'une erreur d'appréciation qu'a commise le premier ministre en arrivant au pouvoir.

Selon le sondage SOM, le PQ récolte aujourd'hui 36 % des intentions de vote, l'ADQ ressuscite avec 29 %, et les libéraux ferment la marche à 27 %. Il est révélateur que ces chiffres ressemblent à ceux des sondages réalisés au début de la dernière campagne électorale. Le sursaut en faveur du PLQ, qui s'est matérialisé après le débat des chefs, s'est aujourd'hui complètement dégonflé.

Cela devrait rappeler aux libéraux combien leur impopularité, en particulier celle de M. Charest, était profonde. Si les Québécois voulaient à coup sûr se défaire du gouvernement du Parti québécois, l'adhésion au Parti libéral résultait d'une conjoncture, non d'une tendance lourde. L'appui à la plateforme et à l'équipe libérales était donc aussi fragile que récent.

Le chef libéral a interprété sa victoire comme signifiant que les Québécois lui avaient confié la mission de " réinventer le Québec ", de réaliser point par point son programme. On ne peut évidemment pas le contredire à ce sujet: le parti qui remporte la majorité des sièges à l'Assemblée nationale est bel et bien porteur d'une légitimité incontestable.

Cependant, M. Charest a surestimé la solidité du mandat qui lui a été confié. Ce faisant, il a choisi de foncer, en pariant que les mesures impopulaires seraient oubliées dans quatre ans. Pour toute explication, le premier ministre s'est contenté de répéter ad nauseam: "J'ai reçu un mandat le 14 avril." Cela n'a convaincu personne.

S'il avait pris une plus juste mesure de la situation, M. Charest aurait pu adopter une autre stratégie. Profitant de sa toute nouvelle popularité et du prestige de sa fonction, il aurait pu consacrer ses premiers mois au pouvoir à la consolidation de ses appuis. Il aurait pu continuer d'expliquer aux Québécois le sens de son projet, en faire un projet de société plutôt qu'une simple plateforme électorale, une vision positive plutôt que destructrice. Et il aurait pu, comme Lucien Bouchard avec le déficit zéro, faire des syndicats des partenaires, au moins quant à certains aspects de son plan.

Une telle approche, séductrice plutôt qu'autoritaire, n'aurait pas empêché les libéraux d'aller de l'avant avec les mesures que la population comprenait et était prête à appuyer. Pensons à la hausse des tarifs des garderies et à la fusion des accréditations syndicales dans le milieu de la santé. Par contre, des mesures mal comprises et mal ficelées comme celles facilitant la sous-traitance auraient été abordées avec prudence et doigté.

L'ironie de tout cela, c'est justement que les Québécois ne s'opposent pas viscéralement aux politiques de ce gouvernement. Ils ne sont pas non plus particulièrement sympathiques aux centrales syndicales. En manoeuvrant mieux, en communiquant mieux surtout, les libéraux auraient pu faire passer l'essentiel de leur programme de début de mandat.

La semaine dernière, le ministre du Développement économique et régional, Michel Audet, a présenté un portrait cohérent et modéré de la stratégie économique du gouvernement. Il a rappelé, par exemple, que malgré les pertes colossales de la SGF, ses dirigeants " ont encaissé, en 2002, des bonis au rendement qui augmentaient leur rémunération de 45 % en moyenne. N'est-ce pas la plus belle illustration de la dérive d'un système visant à pousser à la limite les dépenses de l'État? " Quel syndicat, quel groupe de gauche a protesté contre cette rémunération abusive?

M. Audet a aussi été très clair sur un point crucial: " Le Québec doit continuer d'intervenir dans l'économie. " Les libéraux ne veulent pas démanteler le modèle québécois, ils veulent le rendre plus efficace et moins coûteux. Qui est contre?

Plus que toute autre chose, les Québécois détestent le désordre. Sachant cela, les opposants aux libéraux, en particulier les syndicats, ont réussi à provoquer un climat de crise, misant notamment sur les peurs naturelles des gens relativement à la sous-traitance. Ils ont caricaturé ses politiques, tandis que les ministres libéraux étaient incapables de répliquer sans s'enfarger dans les lacets de leurs souliers.

Le premier ministre a pensé traverser l'automne en affichant une détermination sans faille. Beaucoup de gens ont pris cela pour de l'insensibilité et de l'arrogance. Les Québécois attendent de leur premier ministre qu'il se comporte comme un père de famille. Si la chicane éclate, on veut le voir au-dessus de la mêlée, calmer le jeu, trouver une issue en faisant preuve d'un subtil mélange d'autorité et de sagesse. Au cours de l'automne, M. Charest avait plutôt l'air du beau-père totalement indifférent à ce qui se passe dans la famille dont il a hérité.

Politicien d'expérience, M. Charest est convaincu qu'avec le temps la colère des Québécois se calmera. Mais il n'y a pas que les calculs stratégiques qui comptent. Le virage que doit prendre le Québec pour dynamiser son économie et affronter les défis de l'avenir est à peine entrepris. Avec sept Québécois sur 10 qui s'opposent à son action, le gouvernement aura-t-il l'autorité morale et la crédibilité nécessaires pour mettre en oeuvre les autres changements qui s'imposent, notamment le recentrage de l'État? Ce n'est pas certain.

Le mécontentement n'est pas que péquiste et syndical. Le sondage SOM laisse penser que, parmi les gens qui ont voté libéral le 14 avril dernier, 40 % sont désormais insatisfaits du gouvernement qu'ils ont porté au pouvoir. Presque la moitié des électeurs anglophones et allophones, une clientèle acquise aux libéraux, manifeste sa mauvaise humeur. Ce ne sont plus seulement les lobbies qui protestent, c'est le peuple.

M. Charest fait face aujourd'hui à un choix qui déterminera le sort de son gouvernement. Il peut se boucher les oreilles et continuer à suivre son plan en espérant que la tempête passe. Ou bien il peut se mettre à l'écoute des Québécois et s'efforcer de regagner le capital de sympathie qu'il a perdu depuis les élections générales. C'est cette dernière voie que nous privilégions. Et, à notre humble avis, le premier ministre doit l'emprunter sans attendre.



»» sondage

Un navire en détresse

J.-Jacques Samson
Le Soleil lundi 19 janvier 2004

Éditorial - Le sondage SOM-Radio-Canada diffusé jeudi dernier montrait que sept Québécois sur 10 sont insatisfaits du gouvernement Charest. Si des élections avaient eu lieu entre le 7 et le 12 janvier, 35,6 % des personnes interrogées auraient replacé le Parti québécois et Bernard Landry au pouvoir. L'Action démocratique de Mario Dumont, pourtant en lambeaux depuis le scrutin d'avril dernier, devance même les libéraux avec 28,5 % des intentions de vote contre 27,1 % seulement pour les libéraux.

C'est dire que près d'un électeur sur deux qui a appuyé le PLQ et Jean Charest le 14 avril dernier lui tourne le dos maintenant. Les libéraux ont par ailleurs suscité une égale insatisfaction dans toutes les strates de la population francophone, peu importe l'âge ou le niveau de revenus. Leur gestion n'a donc pas provoqué un clivage entre les bien nantis et les plus pauvres ou entre les syndiqués et les non-syndiqués ; le mécontentement fait consensus, ou presque !

Ce sondage a par ailleurs été mené avant la crise autochtone de la semaine dernière, à Kanesatake. Le gouvernement Charest et plus particulièrement le ministre Jacques Chagnon, ont essuyé une volée de bois vert pour avoir laissé tomber le chef James Gabriel qui cherchait à nettoyer sa communauté des éléments criminels qui y prospéraient. Les résultats auraient sûrement été plus lamentables encore pour les libéraux quelques jours plus tard.

Les adversaires du gouvernement Charest, surtout les organisations syndicales et le Parti québécois, ont réussi le tour de force d'incruster la perception que tout va mal au Québec, que le gouvernement libéral démolit les services publics existants sans que nous connaissions, et peut-être sans qu'il connaisse très bien lui-même le modèle d'organisation sociale et économique qu'il veut mettre en place. À cela s'ajoutent des hausses de tarifs et une remise en question des baisses d'impôt promises à tous les contribuables, sous prétexte que les libéraux qui se disaient fin prêts à gouverner, ont subitement découvert des finances publiques en plus piteux état que prévu.

Ce ne sont en effet pas les seuls projets de loi votés en décembre touchant les relations de travail qui peuvent expliquer à eux seuls pareille dégringolade. Les syndiqués ne constituent pas une majorité dans la population ; un fort pourcentage parmi eux est concentré dans le secteur public souvent considéré comme démesurément privilégié et les leaders syndicaux ont exercé un poids disproportionné auprès des décideurs politiques depuis deux décennies. Un certain retour du balancier devrait même profiter théoriquement aux libéraux.

Il est évident que ce gouvernement a donc un gros problème de communications. Il est incapable de formuler clairement ses objectifs et de les faire partager ensuite. Or les ministres qui ont commenté le sondage vendredi, comme Claude Béchard ou Marc Bellemare, refusaient d'admettre cette faiblesse criante. Ils disent plutôt en somme que c'est la population qui n'a pas compris, comme le Parti québécois se défendait dans le dernier droit de son mandat. Cette ligne de presse est en soi une autre preuve de ce problème de communications. Il est aussi illusoire de leur part de prétendre que le jugement de l'opinion publique basculera lorsque les citoyens constateront les résultats positifs des gestes controversés posés au cours des six derniers mois. Lequel de ces gestes générera des profits politiques concrets à court et moyen terme ? Aucun.

Un simple appel télévisé de Jean Charest à la population, comme cela a été évoqué samedi, aurait tout au plus un effet apaisant de quelques heures. La manoeuvre pourrait même se retourner contre lui.

Un changement permanent de style et de ton s'impose, et vite, sinon le gouvernement Charest sera incapable de réaliser quelque réforme. Il n'aura plus la crédibilité nécessaire. Et cela serait très malheureux pour le Québec. Donc, dans un premier temps, les communications gouvernementales doivent être totalement réorientées.

Il lui faut d'abord arrêter de radoter que tout est toujours de la faute du PQ ; de répéter à tout propos "qu'il a été élu pour cela" (50 % de ses partisans l'ont abandonné !) apprendre à écouter la population et à lui expliquer le pourquoi de ses gestes et les avantages concrets qui en résulteront pour la collectivité.

Au niveau du plan d'action politique, il faut que le ministre Béchard présente une politique familiale qui enthousiasmera. Cette préoccupation est devenue prioritaire dans la population. La campagne électorale l'avait bien démontré. Il faut enfin que le ministre Yves Séguin présente en avril ou en mai un budget innovateur, spectaculaire même, et surtout qu'il respecte l'engagement de diminuer les impôts de tous les contribuables qui ont misé sur les libéraux. Une réforme fiscale très éloquente quant aux orientations sociales et économiques d'un gouvernement libéral peut renverser vite la vapeur. Mario Dumont n'a-t-il pas regagné 10 points dans ce sondage par rapport aux résultats d'avril dernier ? Ces votes en faveur d'une coupure avec un certain passé sont flottants.

Il revient maintenant aux ministres Béchard et Séguin de sauver le navire en détresse. Ce gouvernement en est rendu là.

JJSamson@lesoleil.com



»» PLQ - ti-mensonges et "vagabondage idéologique"...

L'acteur et son double

Jean-Simon Gagné
Le Soleil lundi 19 janvier 2004

Il y a deux Jean Charest. Jean qui rit, Jean qui pleure. L'un d'eux sait peut-être pour qui les Québécois ont voté, lors de l'élection du 14 avril 2003. Mais de toute évidence, il se garde bien de le dire à l'autre...

Car il y a le Jean Charest qui fait le contraire de ce qu'il dit, et le Jean Charest qui dit le contraire de ce qu'il fait. Celui qui affirme que le Québec est bas de plafond, et celui qui dit plutôt qu'il est haut de plancher. L'un s'accroche au pinceau, pendant que son double enlève l'échelle.

Le premier s'écrie: "Ne nous laissons pas entraîner par l'immobilisme !"

Le second lui répond: "Nous avons une position claire, nous n'en avons jamais changé, nous n'en changerons jamais: nous sommes pour le changement !"

Il y a deux Jean Charest. J'en impose et J'en ai perdu le souvenir. Celui d'avant les élections, et celui d'après la conquête du pouvoir.

Le premier Jean Charest encourageait les défusionnistes. Le second tente de calmer leur jeu, de circonscrire l'incendie qu'il a lui-même contribué à allumer.

Le premier brandissait un programme stipulant qu'un gouvernement du Parti libéral "s'engageait à maintenir les services de garde à cinq dollars par jour". Le second n'a même pas sourcillé lorsque son gouvernement a annoncé que les frais de garderie grimpaient à sept dollars.

Le premier s'indignait que les péquistes suspendent les procédures parlementaires pour faire adopter des projets de loi. Le second s'empresse de recourir aux mêmes procédés douteux.

Et quel Jean Charest déchirait sa chemise pour une malheureuse petite hausse de 10 sous de l'heure du salaire minimum, en octobre 2000 ? Est-ce le même qui vient tout juste d'autoriser une augmentation de 30 sous de l'heure, au cours des 12 prochains mois ?

Comme on l'a déjà dit à propos du premier ministre français Laurent Fabius, "on a parfois l'impression que cet homme s'acharne à dessiner son personnage avec une gomme à effacer".

Les adversaires du premier ministre ont longtemps essayé de lui accoler une étiquette. S'agit-il d'un libéral conservateur ou d'un conservateur progressiste ? D'une version soft de Mike Harris ou d'une version dure d'Amélie Poulain ? Est-ce un dur au coeur tendre ou un tendre au coeur dur ?

Le premier Jean Charest prépare des coupures massives dans les services publics, au nom de la "modernisation de l'État". Le second s'est fait élire comme un modéré, en dénonçant la "droite dure" de Mario Dumont. Le premier Jean Charest aperçoit le beigne. Le second n'en voit que le trou.

De guerre lasse, on finit par se demander si le premier ministre n'est pas une illusion d'optique. Comme celle dont on peut être victime sur la célèbre colline magnétique, au Nouveau-Brunswick.

Jugez-en par vous-même. Quand il est immobile, on jurerait qu'il recule. Et quand il avance, on pense qu'il est immobile.

Si Jean Charest penche vers la droite, c'est qu'il vient d'échapper son stylo. S'il penche vers la gauche, c'est que... vous arrivez par l'autre bout du couloir.

Il y a deux Jean Charest. Le premier adopte les mots et l'attitude très dignes d'un chef d'État. Le second se comporte comme un arracheur de dents, en espérant que les électeurs auront la mémoire courte.

L'un joue les petits durs avec les syndicats. Il se targue de ne reculer devant rien, lorsqu'il s'agit de l'intérêt public. L'autre paraît prêt à envisager les compromis les plus douteux.

Quel Jean Charest se portait à la défense de la démocratie, en décembre dernier, lorsque des manifestants ont fait du grabuge à l'hôpital Sainte-Justine et saccagé le bureau de comté du président de l'Assemblée nationale, Michel Bissonnet ?

"Quelle que soit la cause que l'on défend, disait-il, l'injure, l'intimidation et le vandalisme sont une disgrâce en démocratie. (...) Ces actes n'ont pas leur place dans une démocratie comme le Québec."

Celui-là trouvait normal d'appeler la brigade antiémeute pour dégager une route bloquée par des syndiqués en colère. Il n'avait pas le moindre état d'âme en voyant des policiers bousculer des infirmières, lors d'une manifestation.

Le second Jean Charest n'a pas affiché la même détermination lorsqu'une bande de Mohawks masqués ont séquestré des policiers et incendié la demeure du chef élu de Kanesetake, la semaine dernière. Pire, il a laissé son ministre de la Sécurité publique désavouer le chef élu.

On dira que la situation de Kanesetake était infiniment plus complexe, qu'elle aurait pu conduire à un véritable carnage. C'est vrai. Mais la gravité des incidents n'avait aucune mesure, non plus.

D'ailleurs, il existe sûrement un Jean Charest qui pourrait vous le confirmer. Reste à savoir lequel. En tous cas, celui-là ne renierait pas cette phrase célèbre d'un général britannique: "La meilleure stratégie consiste à continuer à tirer pour faire croire à l'ennemi que nous avons encore des munitions."



»» Suroît

La centrale thermique du Suroît demeure inacceptable

Marie-Hélène Dorais
Le Devoir samedi 17 janvier 2004

Le ministre des Ressources naturelles du Québec et le président d'Hydro-Québec font preuve d'une imagination on ne peut plus fertile lorsqu'ils tentent de justifier une version revue et améliorée de la centrale thermique du Suroît qui, dans les faits, ne réduira que d'une très infime partie les gaz à effet de serre du Québec, comparativement à la version initiale du projet, rejetée par le BAPE.

Ils se montrent cependant beaucoup moins imaginatifs pour identifier les nombreuses alternatives qui permettraient au Québec de respecter ses engagements à l'égard du protocole de Kyoto et d'assurer l'approvisionnement en électricité de la province sans recourir à une centrale au gaz.

Il est tout simplement aberrant que le Québec ne consacre pas plus d'énergie à promouvoir et à développer les solutions alternatives, pourtant connues. Par exemple, un projet-pilote mené dans deux municipalités québécoises a déjà démontré qu'un programme national d'économies d'énergie permettrait d'épargner la moitié de l'énergie qu'Hydro-Québec croit possible de tirer de sa future centrale au gaz, et ce, pour le tiers du coût par kilowatt. Un tel objectif pourrait être obtenu uniquement avec des mesures «légères», ce qui n'inclut pas, par exemple, de gros travaux comme l'isolation des murs et plafonds ou le remplacement des fenêtres, qui, en toute logique, devraient aussi faire l'objet d'un programme national pour préserver nos ressources d'énergie existantes.

Par ailleurs, il est décourageant de constater le peu d'intérêt affiché depuis toujours par Hydro-Québec pour l'éolien, une énergie propre et renouvelable, extrêmement développée dans certains pays européens, comme l'Allemagne. L'efficacité de ce mode de production est pourtant démontrée, et ce, à un coût équivalent à celui du gaz naturel, sans ses retombées négatives pour l'environnement.

Le Québec pourrait devenir un chef de file en Amérique du Nord en matière d'énergie éolienne. Mais Hydro-Québec préfère se contenter de modestes achats de 1000 MW d'électricité produite à partir d'éoliennes et devenir plutôt le leader d'une nouvelle technologie basée sur une source d'énergie non renouvelable et qui demeure aussi polluante que favorable au réchauffement climatique.

Dans son rapport no 170, la commission du BAPE en est arrivée à la conclusion qu'elle ne pouvait souscrire à la mise en oeuvre de ce projet dans une perspective de développement durable: «Elle considère que son autorisation devrait être conditionnelle à la démonstration claire qu'il ne compromet pas les engagements du Québec en regard du protocole de Kyoto.» Or le gouvernement du Québec et Hydro-Québec viennent de se montrer incapables de faire cette démonstration en ce qui a trait au nouveau projet.

Pour toute justification, le ministre des Ressources naturelles clame que le Québec s'avère la province canadienne qui émet le moins de gaz à effet de serre, sous-entendant ainsi que les Québécois peuvent donc se permettre de polluer davantage. Sam Hamad semble avoir oublié que son parti a appuyé l'entente de Kyoto et entériné l'engagement du Québec de réduire ses GES de 7 %. Il faudrait aussi lui rappeler que le protocole de Kyoto est déjà nettement insuffisant pour faire échec au réchauffement climatique et que, par conséquent, tous les gouvernements devront tôt ou tard prendre des mesures encore plus draconiennes.

Châteauguay



»» SGF

Québec coupe les vivres à la SGF

Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 17 janvier 2004

Le gouvernement Charest n'a pas l'intention d'investir un seul dollar de plus dans la Société générale de financement (SGF). Pour combler ses besoins financiers à court terme de 200 millions, la société d'État devra liquider des éléments de son actif.

C'est ce qu'a indiqué le ministre du Développement économique et régional, Michel Audet, dans une entrevue qu'il a accordée au Devoir, hier, à ses bureaux de Montréal. La SGF «a suffisamment de capital. Le gouvernement n'a plus l'intention d'en rajouter», a assuré M. Audet. Selon le ministre, la SGF est «capable d'utiliser le "leverage" qu'elle a dans ses participations de son capital. On a mis beaucoup d'argent du secteur public là-dedans».

Michel Audet n'a donc pas l'intention de suivre une des recommandations faites par le groupe de travail sur le rôle de l'État québécois dans le capital de risque et visant la SGF. Dans son rapport remis à la mi-décembre, le groupe présidé par Pierre Brunet suggérait que la SGF recentre ses activités dans les grands projets de 100 millions et plus, sauf dans les secteurs de l'agroalimentaire, de la foresterie et des mines, où elle détient une expertise éprouvée.

La SGF doit s'autofinancer d'ici quelques années mais, pour y arriver, la société d'État a besoin d'un apport non récurrent de 200 millions du gouvernement. Son plan d'affaires antérieur, conçu sous le gouvernement péquiste, prévoyait une injection de 400 millions par année de la part de l'État entre 2002 et 2006. Rappelons que la SGF possède des capitaux propres (une fois sa dette déduite) de plus de 2,3 milliards, ou de 1,9 milliard si on tient compte des radiations de 397 millions annoncées à la fin de l'année dernière. La société d'État possède des titres facilement monnayables, cotés en Bourse, comme Domtar, Ro-Na ou Saputo.

Le rapport Brunet et ses recommandations qui visent à accroître la place du secteur privé dans le capital de risque au Québec feront l'objet d'une commission parlementaire à compter du 26 février. «On va le soumettre à une vaste consultation. Ce n'est pas encore la position du gouvernement», soutient M. Audet. Mais déjà, le ministre s'enthousiasme à l'idée de créer des fonds mixtes publics-privés en région et pour le démarrage d'entreprises de haute technologie, qui comptent parmi les principales recommandations du groupe de travail.

En région, il y a des gens qui détiennent du capital et des gens qui connaissent les occasions d'affaires, estime le ministre. Le gouvernement les incitera, par des crédits d'impôt ou autres avantages fiscaux, à investir dans ces fonds régionaux. Même chose pour le Fonds mixte en haute technologie appelé à remplacer les sociétés Innovatech: le secteur privé aura droit à des avantages fiscaux pour investir. Le gouvernement se contentera d'un rendement fixe: le secteur privé sera le premier à empocher les profits mais le premier aussi à essuyer les pertes, le cas échéant, a expliqué M. Audet. «On va combler ce besoin parce que je veux que Montréal reste la capitale canadienne, pour ne pas dire une des capitales nord-américaines, qui a le leadership dans le domaine des sciences de la vie, des biotechnologies et de la recherche», a-t-il dit.

Or, dans le dernier budget Séguin, le gouvernement a retranché 25 % dans les crédits d'impôt aux entreprises et 12,5 % dans les crédits d'impôt à la recherche-développement. Les crédits d'impôt en recherche-développement du Québec demeurent généreux, a fait valoir M. Audet, parce qu'ils sont remboursables plutôt que déductibles des profits. Les entreprises qui ne font pas de profits reçoivent un chèque du gouvernement. «C'est le seul endroit en Amérique du Nord» où cela se fait, a signalé le ministre.

Pendant que M. Audet évoque la création de nouveaux avantages fiscaux liés aux fonds mixtes, le ministre des Finances, Yves Séguin, parle de réduire encore plus les crédits d'impôt dans son prochain budget. Si Yves Séguin s'avise de toucher aux crédits d'impôt en recherche-développement, il trouvera Michel Audet sur son chemin. «Je vais me battre pour protéger ce secteur-là parce que le dynamisme de notre développement économique, c'est l'innovation, c'est la recherche-développement. C'est très important. On est dans une course internationale, a fait valoir le ministre. Donc, je vais me battre pour maintenir cet avantage-là.»

Au sujet de l'impopularité croissante du gouvernement Charest que confirme un dernier sondage, Michel Audet a ce mot: «Il y a des yo-yo.» L'équipe gouvernementale a fait les choses «qu'il fallait faire». Selon lui, les coûts des services publics au Québec «sont plus élevés que notre capacité de payer. Il faut le dire au monde: on n'a pas les moyens». Il importe que le Québec soit «plus compétitif» en matière de services publics et de fiscalité.



»» géopolitique

Le prince des ténèbres

Serge Truffaut
Le Devoir lundi 19 janvier 2004

En tant que membre du Defense Policy Board, qui conseille le Pentagone sur une foule de sujets, Richard Perle est une éminence grise de la politique américaine. Après avoir convaincu l'administration Bush de s'attaquer à l'Irak, ce furieux avocat de l'action, ce croisé de la guerre préventive, propose que la France soit considérée comme un ennemi des États-Unis. Le surnom qu'on lui a accolé lui va comme un gant: le prince des ténèbres.

Il y a quelques mois de cela, le chroniqueur Thomas L. Friedman du New York Times avait estimé qu'il serait temps que la France soit considérée comme un ennemi des États-Unis. L'affirmation avait provoqué son lot de réactions positives comme négatives. Sans plus. Avec Perle, il devrait en être autrement. Car si les écrits de Friedman ont une certaine influence, celle-ci ne se compare pas avec le poids ou la taille de celle de Perle. En effet, le pouvoir d'influence de ce dernier se double d'un pouvoir décisionnel du reste imposant. En plus d'avoir ses entrées au Pentagone, il préside le Council on Foreign Relations, donne un coup de main aux clients de la banque d'affaires Goldman Sachs, siège à un certain nombre de conseils d'administration d'entreprises dont Hollinger, en plus d'avoir l'oreille du président. Rien de moins.

Dans un livre -- An End To Evil, chez Random House -- qu'il vient de cosigner avec David Frum, l'auteur de l'expression «axe du mal» et collaborateur au National Post, Perle laisse entendre donc que toutes les relations qu'entretiennent les États-Unis avec la France s'articulent autour du concept d'ennemi. Parce que le gouvernement Chirac avait décidé d'user de son droit de veto à l'ONU, la patronne du Conseil de sécurité nationale, Condoleeza Rice, a convenu qu'il fallait «pardonner à la Russie, ignorer l'Allemagne, punir la France». Perle, lui, juge que ce sillon doit être creusé plus profondément. L'homme est sourcilleux.

Son projet ? L'administration Bush doit exiger de chaque pays européen qu'il choisisse entre les États-Unis et la France. Elle doit soutenir sans compter la Grande-Bretagne afin que cette dernière observe une distance stratégique avec, au premier chef, le pays d'en face, soit évidemment la France. Elle doit contrecarrer la France sur tous les fronts afin de l'affaiblir. On en passe pour mieux souligner la furia impérialiste qui anime Perle et ses acolytes. Il faut peut-être préciser qu'outre Frum, le patron du Pentagone, Donald Rumsfeld, et son second, Paul Wolfowitz, partagent en tous points les vues de leur ami Perle.

Afin de s'assurer que les États-Unis seront libres d'agir à leur guise, Perle estime que la Charte des Nations unies doit être charcutée, histoire de faciliter, pour ne pas dire favoriser, l'usage de la frappe préventive. En bons apôtres de cette philosophie qui stipule que l'action doit avoir préséance sur la raison, ces néoconservateurs veulent avoir toute latitude pour frapper où et quand bon leur semble. Il serait peut-être temps de qualifier ces gens, si on a le souci de la précision, pour ce qu'ils sont : des fascistes ! Ils abhorrent la démocratie, la différence. Dans l'esprit de Perle et consorts, l'autre est un déviant. Il est le mal qui doit être maîtrisé. Et le mal, ces observateurs serviles des thèses de Léo Strauss le voient partout. Pour eux, le monde est une jungle qui doit être domestiquée.

On savait que Perle, Rumsfeld et compagnie avaient pris possession de la Maison-Blanche, l'esprit de revanche chevillé au corps. On ne savait pas leur acharnement si maniaque. Et tout cela parce qu'ils ne supportent pas que la moindre de leurs actions fasse l'objet du sain questionnement. Dangereux !



»» géopolitique

Paul Martin et le Québec :
Vers une supercentralisation

Jean-Marc Léger
Le Devoir lundi 19 janvier 2004

IDÉES - À moins de tenir à se voiler pudiquement la face, il n'est pas difficile de constater que bien loin de marquer une rupture avec le gouvernement précédent en ce qui a trait à la pratique du fédéralisme, celui de Paul Martin paraît bien annoncer une nouvelle étape dans la centralisation. Il aura fallu peu de semaines pour en mesurer à la fois l'extension et l'accélération.

Paul Martin n'est sous aucun rapport un «homme nouveau»: il a cautionné, activement ou implicitement, les orientations et les mesures de ses prédécesseurs, particulièrement en ce qui concerne l'évolution du fédéralisme canadien ( si tant est que l'on puisse encore parler de fédéralisme). Tout indique qu'en dépit des assurances mielleuses de concertation permanente avec les États fédérés, nous allons assister, nous assistons déjà, à une nouvelle étape d'hyper-centralisation.

Deux initiatives du nouveau gouvernement sont, sous ce rapport, à la fois éloquentes et révélatrices. C'est, d'une part, la création d'un poste de Secrétaire d'État aux affaires municipales et, de l'autre, l'institution d'une allocation d'aide aux proches de personnes gravement malades ou en fin de vie pour leur faciliter l'action de soutien ou d'accompagnement. Rarement ingérence directe dans des domaines clés des champs de juridiction des provinces aura-t-elle été à ce point flagrante et brutale. [...]

Affaiblir l'autorité des provinces

Il tombe sous le sens que le gouvernement Martin entend s'ériger en interlocuteur normal des municipalités, au même titre que les provinces et, ultérieurement, se substituer à celles-ci comme leur premier interlocuteur, exploitant sans vergogne leur besoin aigu de ressources nouvelles pour apparaître comme leur providence, allant même jusqu'à les promouvoir comme un troisième «ordre de gouvernement» (ce qui est une hérésie constitutionnelle et juridique: créatures des provinces, les municipalités administrent et réglementent, mais ne gouvernent pas ni ne légifèrent).

L'institution d'une allocation d'aide aux proches de personnes atteintes de maladies incurables ou en fin de vie est évidemment saine et heureuse dans son principe, mais pareille mesure fait partie au premier chef de la politique sociale et, à ce titre, s'inscrit dans les champs de compétences des provinces. C'est là encore une violation évidente de l'esprit autant que de la lettre de la Constitution, comme il en est allé en 2003 avec la décision d'Ottawa de financer directement les nouveaux «congés parentaux» à partir des ressources supplémentaires dégagées par la Caisse d'assurance chômage, alors que le Québec avait pris l'initiative de créer de tels congés et demandait au gouvernement fédéral de lui assurer le transfert des crédits nécessaires pour mettre en oeuvre pareil programme. [...]

Dans un système de type fédéral, il est à la fois anticonstitutionnel, malsain et dangereux que l'un des deux ordres de gouvernement doive, en permanence, faire appel à l'autre pour pouvoir faire face à ses propres responsabilités, pour en assumer le coût. C'est la cause fondamentale de la crise permanente du système et il est évident que le gouvernement central y trouve son avantage idéologique et politique. La permanente et grave inadéquation des ressources propres des États fédérés à leurs vastes responsabilités constitutionnelles est la plus sûre façon d'entraîner le dépérissement du fédéralisme dans les faits.

Le gouvernement central est naturellement conduit à imposer ses vues et ses conceptions dans tous les domaines importants de la vie des sociétés contemporaines (santé, éducation, politique sociale, collectivités locales, notamment, tous domaines de compétence provinciale) du seul fait qu'il détient les cordons de la bourse. Il en ira de plus en plus ainsi, lors même que les structures et l'appareil extérieur d'un semblant de fédéralisme seront préservés. Ce sera le temps par excellence de la duplicité.

Montréal



»» La prestation de compassion

La compassion: fédérale ou provinciale?

Hervé Anctil
Le Devoir lundi 19 janvier 2004

Spécialiste en planification de la santé, l'auteur a notamment préparé, pour le ministère de la Santé et des Services sociaux, la nouvelle politique de soutien à domicile, Chez soi: le premier choix, adoptée en février 2003. Il avait auparavant dirigé un groupe de travail sur la situation des services à domicile au Québec.

Peut-on vraiment être contre la prestation de compassion, que le gouvernement d'Ottawa vient d'annoncer? On peut trouver à redire sur les modalités d'application, on peut bouder, bougonner. On peut déplorer la nouvelle tentative d'intrusion du gouvernement fédéral, la trouver fort peu conviviale. On peut arguer que des citoyens ont été oubliés -- ceux qui ne cotisent pas à l'assurance emploi par exemple. Tous ces arguments sont justes et légitimes.

Toutefois, malgré leur bien-fondé, qui oserait se prononcer contre une aide financière destinée aux personnes qui choisissent de soutenir un proche souffrant d'une maladie terminale ? La nouvelle mesure constitue certainement un baume là où le soulagement se fait rarissime, quand on finit par le trouver. Il ne s'agit pas de prêcher ici pour la vertu, il s'agit d'humanité. Demandez-le à tous ceux qui ont vécu l'expérience d'assister un proche en fin de vie. Demandez-le à tout le personnel des soins palliatifs des CLSC et des hôpitaux.

La prestation de compassion comporte par ailleurs un autre avantage, dont on a encore peu parlé. En fait, et c'est peut-être là son plus grand mérite, elle ouvre le débat public sur la reconnaissance sociale des proches qui aident une personne ayant une incapacité -- un malade qui souffre d'une maladie terminale, une personne âgée en perte d'autonomie, un enfant ayant une déficience, etc. -- et sur le soutien que l'on choisit, collectivement, de leur apporter.

Pour mieux saisir les enjeux, des petites-grandes questions doivent trouver réponse : d'où vient donc ce statut de proche-aidant ? De qui parle-t-on au juste ? Et pourquoi disserte-t-on aujourd'hui beaucoup plus qu'hier sur l'aide fournie par les proches ?

Pourquoi faut-il aider les proches ?

Une grande partie des réponses à ces questions trouve sa source dans un changement qui s'est opéré au cours des 20 ou 25 dernières années et dont on apprécie fort mal l'ampleur. Ce changement porte en fait plusieurs noms. Le plus souvent, on n'en retient qu'un, toujours le même : virage ambulatoire. Sans doute parce qu'il est récent, qu'il a donné lieu à un grand battage médiatique, et qu'il a touché une institution centrale pour toute la population, l'hôpital. Ce faisant, on ne retient toutefois qu'une petite partie de la réalité.

Pour avoir un tableau complet, il faudrait aussi parler de désinstitutionnalisation, d'intégration sociale et professionnelle, de «virage milieu», de soutien dans le milieu de vie, etc. Tous ces mots indiquent que nous sommes plongés au coeur d'une grande mutation sociale qui renvoie au même principe d'action, qui est devenu un véritable leitmotiv : le retrait du milieu de vie, du «milieu naturel» doit être considéré comme une mesure tout à fait exceptionnelle et transitoire.

Hier, on a pensé un temps que l'État et ses institutions pourraient nous libérer de certaines charges communautaires et offrir aux plus vulnérables un milieu de vie de qualité. Aujourd'hui, on sait que l'homme et la femme ne sont pas faits pour vivre dans des milieux artificiels, et ce, quelle que soit leur condition. L'État nous renvoie à nos devoirs. De toute façon, il ne peut plus se prendre pour la providence. D'où le changement. Le mouvement a commencé avec l'asile. Il est passé par l'hôpital, le centre de réadaptation et les internats hérités d'hier. Il se terminera avec la transformation éventuelle de tous les Saint-Charles-Borromée.

On impute souvent cette mutation à la nécessité financière : nécessité de réaliser des économies, de comprimer les dépenses publiques, de faire plus avec moins. Soit, c'est effectivement le résultat que l'on obtient le plus souvent. Mais c'est d'humanité qu'il s'agit. Encore et toujours. Les gains en qualité de vie pour les personnes qui ont une incapacité ou une maladie chronique sont incalculables. Demandez-leur.

Une condition de base doit toutefois être remplie : le soutien doit être suffisant et adéquat. Voilà tout le défi. Lorsqu'on institutionnalisait, qu'on hébergeait, qu'on internait ou qu'on hospitalisait, la question ne se posait pas. Il suffisait d'organiser les ressources à l'interne en conséquence et de bien gérer. Or dès que l'on choisit de soutenir en milieu naturel «ouvert», c'est une tout autre affaire. Et la réponse n'est jamais unique, toute faite.

Que faut-il pour bien soutenir une personne ? Trois choses : des services à domicile (et dans le milieu de vie) personnalisés; des proches qui apportent l'assistance physique, morale et affective nécessaire; un habitat convivial. Ces trois éléments forment un triptyque : la force ou la faiblesse de l'un se répercute nécessairement sur les deux autres. Ainsi, la surcharge des proches se traduira par un besoin accru de services à la personne; un habitat mal adapté exigera plus de services à la personne ou encore imposera un fardeau accru aux proches.

Se mettre dans la peau du citoyen

Nos mesures sociales doivent agir sur ces trois plans, simultanément. Évidemment, on comprendra qu'on ne peut demander au système de santé et de services sociaux d'agir tous azimuts. Le champ de l'aide aux proches ou celui du logement relève de plusieurs acteurs sociaux : l'assurance emploi, la Commission des normes du travail, le ministère des Finances, les syndicats, les employeurs, etc. Bref, c'est l'affaire de tout le monde, fédéral et provincial. Il est toutefois impératif de concilier, de conjuguer les efforts, bref de se donner une stratégie.

C'est ce que le Québec a fait dans le champ des services aux personnes avec la politique de soutien à domicile (Chez soi : le premier choix), adoptée en février dernier. Cette politique est actuellement en implantation. Dans le champ de l'aide aux proches, encore en friches, le gouvernement du Québec doit, de la même manière, se donner un plan d'action global (la politique de soutien à domicile en jette les bases), tout comme en matière de logement destiné aux personnes ayant une incapacité.

Tant que le Québec n'aura pas adopté une telle stratégie, le gouvernement fédéral aura beau jeu de combler des trous, d'occuper tel secteur, de jouer les vertueux. Et le Québec devra encore se replier sur la stratégie des atermoiements, qui n'est jamais comme on le sait qu'une réaction de perdant.

Au-delà de la simple négociation fédérale-provinciale, le véritable défi c'est, faut-il le rappeler, de bien organiser les services, de répondre efficacement aux besoins des Québécois. Or si on laisse les choses se développer comme à l'habitude, le champ de l'aide aux proches ressemblera un jour, qui n'est peut-être pas très loin, à une courtepointe bigarrée : chaque organisme -- provincial et fédéral -- adoptera ses propres mesures, sans qu'elles aient des liens véritables entre elles. Après quelques années, on relèvera des «trous», de grands oubliés, des iniquités, et on plaidera pour une stratégie globale. On connaît la chanson.

Pour éviter la dérive bureaucratique, il faut renverser la lorgnette actuelle, se donner un plan de développement qui prend assise sur le point de vue citoyen, ses besoins. C'est une question d'efficacité. C'est aussi, encore et toujours, une question d'humanité. La compassion ne commence-t-elle pas au moment où l'on se met dans la peau de l'autre ?



»» «Laïcité» et pluralisme religieux

Du bon et du mauvais usage de la perspective française dans le débat québécois

Pierre Bosset
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 janvier 2004

Directeur de la recherche à la Commission des droits de la personne du Québec et juriste, l'auteur s'intéresse depuis plusieurs années à la question du pluralisme religieux. Il a rédigé l'avis de la Commission sur le port du foulard islamique à l'école publique, publié en 1995. Il s'exprime ici à titre personnel.

Souvent désemparées devant une diversité religieuse croissante, les sociétés occidentales se tournent les unes vers les autres en quête de modèles plus satisfaisants de «gestion» de cette diversité. La publication, en France, du rapport Stasi sur l'application du principe de laïcité et surtout la volonté de ce pays d'adopter une loi proscrivant certains signes religieux dans les établissements d'enseignement publics sont donc loin d'être passées inaperçues au Québec.

En raison de la clairvoyance avec laquelle le rapport Stasi aborde la multiplicité des situations conflictuelles liées à la diversité religieuse ainsi que les risques qu'elle comporte pour la cohésion sociale et l'égalité des sexes, il mérite de servir de point de référence dans le débat québécois. Toutefois, ce recours à la perspective française, et notamment à la notion de laïcité, doit se faire avec circonspection vu le contexte historique, juridique et institutionnel du Québec.

Le Québec et la laïcité

En France, la laïcité s'inscrit dans l'histoire et dans le droit. Elle sous-tendait déjà la Révolution de 1789, pendant laquelle les biens du clergé furent confisqués et les prêtres tenus de prêter allégeance à la République. De haute lutte, la laïcité a fini par s'imposer comme norme juridique dans la loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'État. Aujourd'hui, elle figure dans le préambule de la Constitution, comme caractéristique de la France elle-même («la France est une république laïque»).

Le droit québécois et canadien ignore le concept de laïcité, bien que l'existence des libertés fondamentales de conscience et de religion comporte aussi une obligation de neutralité pour l'État. Notre droit constitutionnel garantit ces libertés fondamentales mais proclame du même souffle que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la «suprématie de Dieu». Il ne correspond certes pas au modèle classique de séparation de l'Église et de l'État ni à sa contrepartie, où existerait une religion d'État.

Nulle part cette ambiguïté n'est-elle plus présente qu'en matière scolaire. En 1997, l'abolition des privilèges prévus par la Constitution de 1867 à l'intention des catholiques et des protestants a permis la création subséquente de commissions scolaires sur la base de critères linguistiques. Elle n'a cependant pas entraîné la déconfessionnalisation intégrale de notre système scolaire. L'école publique québécoise est ainsi investie de la mission de faciliter le «cheminement spirituel» de l'élève.

De même, l'enseignement religieux continue d'être dispensé, jusqu'au premier cycle du secondaire inclusivement. Il se limite aux religions catholique et protestante. Le recours à des clauses «nonobstant» est nécessaire pour préserver ces arrangements préférentiels, qui dérogent aux libertés fondamentales de conscience et de religion ainsi qu'au droit à l'égalité.

En fait, si on peut parler d'un processus historique de laïcisation du Québec, il est abusif de présenter la laïcité comme un principe juridique. En droit québécois et canadien, la problématique des rapports entre l'État et les religions évolue dans un cadre juridique atypique qui interdit le recours direct à la notion de laïcité.

«Laïcité» ou laïcités ?

Par ailleurs, le recours à la notion de «laïcité» doit se faire en gardant à l'esprit que les contours de celle-ci varient nécessairement dans le temps et dans l'espace. Une laïcité de combat s'est incarnée en France à la fin du XIXe siècle. Elle demeure prévalante en Turquie, pour des motifs qu'on comprendra aisément. Militante et anticléricale, cette laïcité est hostile, par principe, à la reconnaissance du fait religieux dans l'espace public.

Une seconde conception, plus libérale et tolérante, implique la neutralité de l'État mais n'interdit pas les manifestations publiques de ferveur religieuse. En France, cette conception sous-tend la loi de 1905. Le Conseil d'État lui a donné un sens contemporain en 1989 en statuant que si la laïcité impose la neutralité des programmes scolaires et des enseignants, elle exige par contre le respect de la liberté de conscience des élèves. Ainsi, ceux-ci peuvent manifester leurs croyances par des signes d'appartenance religieuse comme le hidjab, la croix ou la kippa.

Avec le rapport Stasi intervient un raffinement supplémentaire. «La question n'est plus la liberté de conscience mais l'ordre public», estiment les auteurs du rapport. Leur recommandation, favorable à une loi proscrivant certains signes religieux à l'école publique, continue de se réclamer du principe de laïcité, mais d'une laïcité tenant compte d'une menace pour l'ordre public.

Laïcité «ferme» du rapport Stasi, laïcité «ouverte» du Conseil d'État, laïcité de combat des anticléricaux : lorsqu'on se réfère à l'expérience française, à quel type de laïcité se réfère-t-on ? Au Québec, où la référence à la laïcité présente parfois un caractère incantatoire (ce qui ne manque pas d'ironie !), il faut déplorer que les multiples sens de la laïcité soient souvent ignorés ou, pire encore, confondus.

Des outils d'intégration différents

La prudence dans le recours à l'approche française s'impose pour une autre raison. En effet, en France et au Québec, les politiques d'intégration et les moyens de lutte contre les discriminations ne sont pas les mêmes.

Le rapport Stasi constate qu'en France, certaines catégories de citoyens, issues de l'immigration, sont victimes d'une «discrimination rampante» dans de nombreux secteurs de la vie sociale, en particulier l'emploi et le logement. Cette discrimination fragilise la laïcité, souligne le rapport, car en rendant plus légitime le repli communautaire, elle encourage aussi la revendication des particularismes religieux. Le rapport n'hésite pas à parler à cet égard d'un «véritable échec de la politique d'intégration des vingt dernières années en France». Lutter contre les discriminations urbaines et sociales doit pour cette raison devenir «une priorité nationale».

Pour mettre en oeuvre cette priorité nationale, la France se tourne actuellement vers un modèle de lutte contre les discriminations qui comporte plusieurs parentés avec le modèle québécois. En 2004, la France mettra en place une haute autorité indépendante qui, à l'instar de la Commission des droits de la personne au Québec, devra modifier les pratiques et faire évoluer les comportements en matière de discrimination, disposant pour ce faire de divers pouvoirs, dont ceux de mener enquête et de saisir la justice, le cas échéant. Les travaux devant mener à la création de cette haute autorité ont été confiés par le premier ministre à nul autre que Bernard Stasi qui, parallèlement à ses travaux sur la laïcité, a tenu à se rendre au Québec, à l'automne 2003, pour s'y familiariser avec les principaux éléments du modèle québécois.

La référence plutôt flatteuse au modèle québécois ne signifie pas, peu s'en faut, que le Québec soit exempt de pratiques discriminatoires. Elle justifie cependant un recul critique par rapport à certains éléments du diagnostic français et peut-être aussi par rapport à certaines recommandations controversées du rapport Stasi. On peut en effet penser que les outils dont le Québec dispose pour lutter contre les discriminations sont de nature à lui permettre d'éviter les replis communautaires propices à la revendication des particularismes susceptibles de menacer la cohésion sociale et certaines valeurs fondamentales.

Pour des raisons qui tiennent à l'histoire, au droit et aux outils d'intégration distincts en place en France et au Québec, certaines précautions s'imposent donc lorsqu'on entend se référer à la perspective française dans le débat sur la «gestion» du pluralisme religieux. [...] La pertinence du rapport Stasi réside avant tout dans la franchise exemplaire avec laquelle y sont abordés les enjeux soulevés par la revendication militante de certains particularismes religieux. Le rapport montre avec éloquence la nécessité d'une argumentation plus ferme, plus explicite, en faveur de la cohésion sociale et de valeurs fondamentales, comme l'égalité des sexes. Son intérêt réside moins dans les choix stratégiques qu'il propose -- inscrits dans l'histoire, les institutions et le droit français -- que dans la ligne de conduite qui se trouve ainsi tracée pour la suite du débat québécois.


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

La justice contre qui?

Nestor Turcotte
Philosophe
TRIBUNE LIBRE 19 janvier 2004

Mon père me disait qu’il n’y avait pas de justice sur la terre. Et que la seule justice était dans le fait que tous les hommes finiront six pieds sous terre, mangés par les vers. S’il vivait, aujourd’hui, le pauvre homme, il ajouterait sans doute, réduit à un tas de cendre, en passant par le crématoire. Et j’ai envie de lui donner une première fois raison, d’une façon posthume.

Non seulement la justice semble exister de moins en moins sur la planète, mais il apparaît que le crime paie bien, que ceux qui dérogent aux lois établies vivent grassement et que les lois n’arrivent que difficilement à atteindre les fautifs, ceux qui établissent en loi, le crime organisé. Serait-ce que ceux qui font les lois sont du même côté que ceux les violent allègrement? Mon père, avant de mourir pensait de même. J’ai envie de lui donner une deuxième fois raison, d’une manière posthume.

Il y a des gens, sur notre territoire, qui semblent ne pas comprendre qu’ils doivent se soumettre aux mêmes lois votées pour tous les citoyens et qu’ils doivent les respecter parce qu’ils vivent sur le même territoire. Il y a des politiciens qui n’osent pas faire respecter les lois parce qu’ils ont peur à un éventuel bain de sang. Ils arrivent ainsi, à se cacher, vivant devant les caméras leur propre crainte en évitant ainsi de poser des gestes pour changer l’ordre des choses. Ils disent, sans rire, devant le kodak de la télé, que c’est mieux de procéder ainsi, afin, disent-ils, d’éviter les montées de violence, les actes physiques incontrôlables.

Que je bloque, avec ma gang, la route 132, à Matane où je demeure depuis plus de trente ans, parce que je ne suis pas content d’une décision de mon maire ou de ma députée, les agents de la police provinciale vont intervenir immédiatement. Ils ne se poseront pas la question si leur intervention pourrait causer un bain de sang, ou changer l’ordre des choses. Ils ont ordre, de leur supérieur, d’arrêter et d’incarcérer par la suite, s’il le faut, tout citoyen qui ne se soumet pas aux règles de fonctionnement du territoire. Et il n’y aura pas d’exception pour aucun des blancs qui vivent sur ce même territoire. Ça, tout le monde sait cela!

Mais si tu es d’une autre communauté bien connue, les règles changent. Les cellulaires fonctionnement. Les ministres se taisent ou se contredisent. Puis, habilement, ils se congratulent, se félicitent, et avertissent le monde blanc qui vit sur le même territoire que tout est entré dans l’ordre. Que les fautifs ne seront pas punis, qu’ils ne seront pas incarcérés, qu’ils pourront continuer à mener leur vie avec le crime organisé, même si la contrebande sévit partout, et qu’on y brûle des maisons en pleine nuit.

Certains matins, comme Félix Leclerc, je sens en moi comme une Alouette en colère. Je sens monter en moi quelque chose que je n’ose pas d’écrire, des mots que je ne n’ose pas dire. Mon père avait bien raison : la justice, non seulement n’est pas sur la terre, mais il y a deux justices sur cette terre. Et, par ici, il y a bel et bien deux justices pour les gens qui habitent le même territoire : celle qui fait entrer les moutons dans leur trou et qui grognent en silence, écœurés, désabusés, révoltés et celle qui fait chanter les politiciens, en des refrains qui font monter mon adrénaline, plus encore, fait jaillir dans mon esprit quelques gros mots qui feraient sauter mon évêque, mon cardinal fraîchement nommé!

Qui va mettre ses culottes en ce pays contrôlé par des gens qui font la loi qu’ils n’ont pas votée? Car le politicien qui me parle présentement, qu’il soit d’Ottawa ou de Québec me fait vaser. J’ai envie, à eux aussi, de leur dire des gros mots. Mais, je sais que ça ne changerait rien. Si on s’y mettait, tous ensemble, peut-être qu’on pourrait arriver à s’emparer d’abord du territoire et à faire respecter les lois votées et, parce qu’elles le sont, doivent être respectées.

Matane, le 18 janvier 2004



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COMMUNIQUÉS 16 janvier 2004