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Le Bloc chauffe les libéraux - Les élections se joueront sur le troisième parti
Hélène Buzzetti
Le Devoir samedi 24 et dimanche 25 janvier 2004
Ottawa - Oubliez l'effondrement du Bloc québécois ou le raz-de-marée Paul Martin. Si des élections fédérales avaient eu lieu la semaine dernière, la lutte au Québec aurait été à ce point serrée entre bloquistes et libéraux qu'il est difficile de dire qui en serait sorti gagnant. Chose certaine, dans la province, le nouveau Parti conservateur du Canada jouera le rôle du joker: de sa performance dépendra lequel, du Parti libéral ou du Bloc québécois, récoltera le plus de sièges.
Selon le sondage Léger Marketing fait la semaine dernière pour le compte du Devoir, du Globe and Mail et de CKAC, libéraux et bloquistes se livrent une chaude lutte au Québec : le PLC de Paul Martin récolterait ainsi 47 % des intentions de vote des Québécois, contre 36 % pour le Bloc québécois de Gilles Duceppe, après répartition des indécis. Chez les francophones, les deux partis sont coude à coude avec 42 % des intentions de vote pour le Bloc et 40 % pour les libéraux, ce qui signifie que des batailles serrées auront lieu dans les trois quarts des 75 circonscriptions.
Les libéraux détiennent actuellement 37 sièges au Québec, contre 33 pour les bloquistes.
«S'il y avait des résultats comme ça aux élections, ce serait légèrement plus favorable aux libéraux. On pourrait s'attendre à ce que les libéraux gagnent quelques sièges supplémentaires au Québec», explique le sondeur Jean-Marc Léger. Mais rien n'est gagné d'avance car tout dépendra, selon M. Léger, du parti qui obtiendra la troisième place lors du scrutin, et avec quel appui.
«Pour moi, les élections se joueront sur le troisième parti. Si c'est une lutte frontale entre le Parti libéral et le Bloc québécois, ce ne sera pas facile pour le Bloc. Mais plus les tiers partis iront chercher d'appuis, plus ça favorisera le Bloc.»
Le sondeur ne s'attend pas à ce que le Parti conservateur ou le Nouveau Parti démocratique remportent des circonscriptions, mais advenant une performance de l'ordre de 15 % ou plus pour le Parti conservateur, le Parti libéral perdrait des plumes, les votants conservateurs étant avant tout fédéralistes. «À partir de 15 %, le Parti conservateur va faire élire beaucoup de députés bloquistes.» Par contre, une bonne performance du NPD de Jack Layton aurait un effet neutre puisque son bassin de sympathisants est à mi-souverainiste, mi-fédéraliste.
Le Parti conservateur du Canada, actuellement à la recherche d'un chef, n'obtient que 6 % des voix, ce qui est quand même le double de l'appui combiné que recevaient dans le dernier sondage Léger Marketing, en décembre, le Parti progressiste-conservateur et l'Alliance canadienne. M. Léger évalue le potentiel du PC au Québec à 17 %. Fait intéressant à noter, les francophones sont beaucoup plus susceptibles de s'intéresser au nouveau parti de droite (7 %) que les autres Québécois (3 %).
Quant au NPD de Jack Layton, il se positionne pour l'instant comme un joueur non négligeable avec 8 %. «Il y aura une lutte entre le NPD et le PC pour la troisième place au Québec», prédit Jean-Marc Léger. Le sondage a été mené auprès de 1000 personnes entre le 14 et le 18 janvier. La marge d'erreur est de 3,4 % 19 fois sur 20.
L'effet Martin dégonflé ?
La performance des libéraux sous le leadership de Paul Martin n'est guère meilleure qu'elle l'était sous Jean Chrétien. Pis encore, en juin dernier, alors que M. Martin était encore premier ministre en devenir, un autre sondage Léger Marketing chiffrait ses appuis au Québec à 62 % contre seulement 38 % pour le Bloc. L'effet Martin se dégonflerait-il ? Pas du tout, pense le sondeur.
«En juin, les Québécois avaient un préjugé favorable à l'égard de Paul Martin, mais ce n'était pas des intentions de vote. On était content que Jean Chrétien s'en aille, on était content que Paul Martin soit là.» Il ajoute qu'à ce moment, Paul Martin était sur toutes les tribunes et monopolisait l'attention médiatique. Il était présenté comme le «sauveur», mais depuis, il y a eu ce que le sondeur appelle «le choc de la réalité». Il n'y aurait pas eu de dégringolade constante du PLC depuis l'arrivée de M. Martin à titre de premier ministre officiel, deux semaines avant Noël. «Depuis novembre-décembre, le vote est stable pour le Parti libéral au Québec», insiste le sondeur.
Enfin, Gilles Duceppe sera content d'apprendre qu'il n'a pas à justifier la présence de son parti dans le paysage électoral fédéral : les Québécois la comprennent et l'approuvent. Ainsi, selon le sondage,
60 % croient à la raison d'être du Bloc québécois, contre 39 % qui n'y croient pas. Même chez les non-francophones, une majorité de personnes interrogées (53 %) croit à la pertinence du parti souverainiste à Ottawa. En fait, seuls les électeurs qui votent pour le Parti libéral au provincial sont susceptibles de ne pas approuver la présence du Bloc : ils la réprouvent à 58 %.
Le parti de Gilles Duceppe peut compter sur l'appui des péquistes dans une proportion de 68 %. Les adéquistes de Mario Dumont sont divisés, penchant à 34 % pour le Parti libéral du Canada et à 30 % pour le Bloc québécois.

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Les Québécois regrettent leur choix
Tommy Chouinard
Le Devoir samedi 24 et dimanche 25 janvier 2004
Neuf mois après avoir confié la direction des affaires de l'État au PLQ, les électeurs ramèneraient le PQ au pouvoir
Québec - Rien ne va plus pour les libéraux dans l'opinion publique. Seulement neuf mois se sont écoulés depuis les élections du 14 avril que, déjà, les Québécois regrettent leur choix. Si un nouveau scrutin avait lieu, ils infligeraient un cuisant revers au Parti libéral et éliraient le Parti québécois, révèle le second volet d'un sondage Léger Marketing. Principal reproche des électeurs: les réformes du gouvernement Charest compromettent la paix sociale.
Neuf mois de pouvoir ont déjà considérablement érodé l'appui des Québécois au Parti libéral. Le PLQ a perdu la faveur de 11 % des électeurs depuis l'appel aux urnes du 14 avril dernier. Si des élections générales avaient lieu, le Parti québécois serait porté au pouvoir.
Après la répartition des indécis, le parti du premier ministre Jean Charest ne récolte plus que 35 % des intentions de vote, soit sept points de moins que le PQ qui, fort d'un verdict favorable de 42 %, caracole en tête de ce sondage Léger Marketing-Le Devoir-CKAC-The Globe and Mail.
L'Action démocratique du Québec profite peu de la chute du PLQ. Le parti de Mario Dumont obtient la faveur de seulement 16 % des 1000 personnes interrogées par Léger Marketing entre le 14 et le 18 janvier. Avant la répartition des 6 % d'indécis, le PQ récolte 38 % des intentions de vote, le PLQ, 31 %, et l'ADQ, 14 %.
Le Parti libéral obtient aujourd'hui le même résultat qu'il y a un an, avant le déclenchement des élections. De mai 2002 à mars 2003, le PLQ récoltait environ 35 % des intentions de vote alors qu'il a obtenu 46 % des suffrages le 14 avril. «C'est la qualité de la campagne électorale des libéraux, la qualité du travail de Jean Charest durant la campagne, qui a fait grimper le vote. Aujourd'hui, les libéraux reviennent à ce qu'ils avaient avant. Ils ont perdu tous les acquis que les dernières élections leur avaient donnés», explique le sondeur Jean-Marc Léger.
Selon le sondage, l'appui au Parti libéral est directement proportionnel au faible taux de satisfaction des Québécois à l'endroit du gouvernement. Celui-ci s'élève à seulement 39 %, comme Le Devoir le révélait hier. Le conflit avec les syndicats -- et les perturbations qui en ont découlé -- a sapé la confiance exprimée par l'électorat le 14 avril.
Lors d'un précédent sondage Léger Marketing, publié par Le Devoir en août dernier, le Parti libéral recevait l'appui de pas moins de 48 % des Québécois. La lune de miel a brusquement pris fin. Depuis, les libéraux ont perdu 13 points, dont cinq sont allés au PQ, quatre à l'ADQ et trois aux autres partis. Les tiers partis obtiennent la faveur de 6 % des électeurs. «Ces derniers sont des électeurs orphelins qui risquent de revenir au Parti libéral s'il fait des bons coups», note M. Léger.
Avec 42 % des intentions de vote, le PQ gagne neuf points depuis le scrutin du 14 avril. Les troupes péquistes avaient alors obtenu l'appui de 33 % des électeurs. Ce nouveau sondage servira la cause du chef péquiste Bernard Landry, qui souhaite rester bien en selle. Les principaux prétendants à la présidence du PQ, Pauline Marois et François Legault, devront manifestement patienter.
L'ADQ se retrouve aujourd'hui avec des résultats inférieurs à ceux qu'il a obtenus le 14 avril (18 %). Cette position oblige le parti à redoubler d'ardeur pour se replacer sur l'échiquier politique et s'inscrire au coeur des débats, auxquels il a timidement pris part à ce jour.
Auprès de l'électorat francophone, le déclin du Parti libéral est flagrant. Le PQ obtient 49 % des intentions de vote, contre 26 % pour le PLQ et 19 % pour l'ADQ. Chez les non-francophones, le Parti libéral est aussi en perte de vitesse puisqu'il récolte 71 % des intentions de vote (soit 10 % de moins qu'en août), comparativement à 17 % pour le PQ et 4 % pour l'ADQ.
«L'esprit général du sondage, c'est que les Québécois portent un jugement sévère sur le gouvernement Charest. La majorité des perceptions sont négatives», souligne Jean-Marc Léger.
La paix sociale est menacée
La paix sociale est aussi fragile qu'elle est fondamentale. C'est ce qu'expriment les électeurs en redoutant le conflit entre le gouvernement Charest et les syndicats. Près des deux tiers des Québécois (63 %) craignent que la paix sociale ne soit compromise en raison des réformes mises en place par le gouvernement Charest. La moitié des libéraux le pensent, tout comme 61 % des adéquistes et 72 % des péquistes.
«Le gouvernement devrait s'assurer de bien gérer le conflit parce que ça coûte très cher en matière de votes. C'est beaucoup plus difficile de remonter après. Les gens souhaitent un gouvernement qui règle les problèmes, qui contrôle la situation. À partir du moment où il a de la difficulté à maîtriser la situation, qu'il y a différents actes qui se commettent et que les gens n'appuient pas ça, c'est le gouvernement qui est imputable de ça, qui est responsable du climat social pour les gens», explique Jean-Marc Léger.
Aux yeux de l'électorat, le gouvernement est en train de perdre le bras-de-fer avec les syndicats. Les Québécois appuient davantage les syndicats et les groupes sociaux dans ce conflit. 50 % d'entre eux accordent leur appui aux syndicats et aux groupes sociaux alors que 41 % se rangent derrière le gouvernement Charest. 9 % ont cependant refusé de répondre.
Si 74 % des libéraux appuient leur gouvernement, 20 % d'entre eux se disent favorables à l'opposition des syndicats et des groupes sociaux. Les péquistes appuient les syndicats dans une proportion de 75 %. Les adéquistes sont partagés : 44 % choisissent le gouvernement et 46 % les syndicats.
Sans grande surprise, 74 % des syndiqués soutiennent leurs organisations alors que 23 % donnent raison au gouvernement. Fait plus surprenant, les non-syndiqués sont fort divisés. 45 % d'entre eux se rangent derrière le gouvernement Charest tandis que 44 % choisissent le camp des organisations syndicales et des groupes sociaux. «Il y a un avantage pour les groupes sociaux et les syndicats, mais c'est assez serré. Je pense que les gens ont des réserves sur les moyens utilisés par les syndicats et les problèmes que cela engendre. La partie n'est pas perdue pour le gouvernement», affirme Jean-Marc Léger.
La partie est toutefois loin d'être terminée. Les négociations sur le renouvellement des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic ne font que débuter et un règlement sur l'équité salariale n'a toujours pas été conclu. Il s'agit d'un terreau fertile pour les antagonismes, ce qui risque de jouer en défaveur du gouvernement. Lorsqu'un conflit dégénère, le taux de satisfaction à l'endroit du gouvernement écope, rappelle Jean-Marc Léger.
La santé et la pauvreté avant les baisses d'impôt
Le gouvernement Charest devrait peut-être suivre l'avis des électeurs pour regagner leur faveur. Selon les personnes interrogées, les libéraux devraient faire passer la santé et la lutte contre la pauvreté bien avant les baisses d'impôt qu'il a promises en 2004.
56 % des Québécois affirment que la priorité du gouvernement demeure la santé. 31 % d'entre eux estiment que la priorité est plutôt la lutte contre la pauvreté. Seulement 11 % des répondants considèrent que le gouvernement doit d'abord réduire les impôts des contribuables en 2004.
«Quand le gouvernement parle de baisses d'impôt, les gens ne sont pas nécessairement encore prêts à écouter. Il y a d'autres priorités avant», estime Jean-Marc Léger.
Il n'est pas étonnant que la santé reste la priorité des Québécois. Les effets tangibles des réformes amorcées par le gouvernement Charest se font toujours attendre. Les libéraux avaient en outre promis de réduire l'attente dans les urgences. Mercredi, Le Devoir a révélé que le mal s'aggrave.
Le gouvernement Charest a lancé une lutte bien timide contre la pauvreté, ce qui explique la volonté du tiers des Québécois d'en faire une priorité. En dépit d'une indexation des prestations d'aide sociale, les mauvaises nouvelles se sont succédé à ce chapitre. Les démunis attendent toujours un plan d'action prévu à la Loi visant à lutter contre la pauvreté, adoptée il y a plus d'un an.
Aux prises avec une conjoncture financière précaire, le gouvernement Charest met progressivement de côté la réduction des impôts de l'ordre de un milliard de dollars pour tous les contribuables en 2004, une promesse qu'il a pourtant martelée pendant la campagne électorale. «On tient pour acquis que les gens veulent des baisses d'impôt. C'est vrai qu'ils en veulent, mais ce n'est pas nécessairement prioritaire», explique Jean-Marc Léger.
Ce sondage présente une marge d'erreur de 3,4 % 19 fois sur 20.

»» Bloc québécois 2004
Pré-campagne souverainiste :
Le Bloc misera sur le caractère distinct du Québec
Geneviève Otis-Dionne
Le Devoir lundi 26 janvier 2004
Le chef bloquiste Gilles Duceppe a présenté cette fin de semaine, à l'occasion du conseil général du Forum jeunesse du Bloc québécois, la pré-campagne nationale de son parti, en vue de la prochaine élection fédérale.
Le parti souverainiste compte miser sur le caractère distinct du Québec au sein de l'Amérique du Nord pour gagner des votes contre Paul Martin et les libéraux, accusés par les bloquistes de s'agenouiller devant les Américains. Le slogan de la pré-campagne du Bloc, «Parce qu'on est différent», illustre d'ailleurs cette décision.
«On a toujours pensé qu'un rapprochement avec les États-Unis ne pouvait pas être fait à n'importe quel prix, soutient M. Duceppe. Quand Paul Cellucci, [l'ambassadeur américain au Canada], nous dit que, dorénavant, la politique canadienne, suite aux entretiens entre MM. Bush et Martin, sera complémentaire à la politique américaine, c'est inquiétant. Ça veut dire que Washington décidera et qu'Ottawa s'alignera. C'est inacceptable.»
M. Duceppe affirme que son parti «est foncièrement en désaccord avec la politique de George Bush», notamment en ce qui a trait aux différentes lois sur la sécurité «qui mettent en danger nos libertés» et le projet de bouclier antimissile.
L'aile jeunesse du Bloc québécois a par ailleurs fait, durant le week-end, différentes propositions au parti au sujet de la préparation de la plate-forme électorale. Le développement durable, l'altermondialisation et la question de la souveraineté ont particulièrement retenu l'attention des jeunes bloquistes.
Sondage
M. Duceppe envisage avec optimisme les prochaines élections fédérales. Il n'a d'ailleurs pas été surpris par les résultats d'un récent sondage publié dans les pages du Devoir qui accordait à son parti 36 % des intentions de vote des Québécois, contre 47 % pour le PLC de Paul Martin. «Ça correspond exactement à ce que nous avons remarqué depuis quelques mois», soutient M. Duceppe. Il avoue cependant se réjouir de la progression du Bloc au cours des dernières semaines dans les intentions de vote des Québécois, alors que le parti est actuellement en relâche.
Le chef du Bloc a également été étonné de voir que 53 % des non-francophones croyaient à la pertinence du parti souverainiste à Ottawa. «Ce résultat prouve que nous avons des valeurs communes», a affirmé M. Duceppe.

»» sondage
Créer la confiance
Bernard Descôteaux
Le Devoir lundi 26 janvier 2004
La défaveur dont jouit le gouvernement de Jean Charest est exceptionnelle. Durera-t-elle? Le premier ministre estime que le temps joue en sa faveur. Vrai... à la condition qu'il trouve comment sortir du cercle vicieux où il évolue.
Il est arrivé à bien d'autres gouvernements de susciter de forts mouvements d'insatisfaction. Il n'y a qu'à se rappeler les difficultés connues par le gouvernement Landry. Ce qui étonne, dans le cas présent, c'est de constater qu'on a refusé au nouveau gouvernement la traditionnelle chance au coureur. La confiance n'y est pas tout simplement parce que les Québécois, dans une proportion de presque deux sur trois, nous dit un sondage Léger Marketing, ne se reconnaissent pas dans le gouvernement Charest et dans ses actions.
Les résultats de ce sondage sont un véritable signal d'alarme. Il est clair que ce qui est en cause n'est pas tant la gestion des communications gouvernementales que le message que l'on tente de diffuser. S'il est vrai qu'on trouve peu de bons communicateurs dans ce gouvernement, ce sont ses politiques qui sont mal reçues. Elles ne correspondent pas aux attentes des Québécois. La présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, a soumis en guise d'explication aux résultats de ce sondage que l'on n'avait peut-être pas assez écouté la population. Un aveu intéressant de la part du membre du gouvernement qui tient les positions idéologiques les plus fermes.
Délibérément, le gouvernement a fait de cette première année l'année des mauvaises nouvelles. Cela commencé par un rapport sur les finances de l'État dont on a dressé le portrait le plus sombre que l'on pouvait imaginer afin de justifier tout ce qui allait suivre, y compris le reniement d'engagements électoraux pourtant formels comme le maintien de la contribution parentale à 5 $ par jour dans les centres de la petite enfance. La logique comptable s'est appliquée sans discernement. Presque tous les projets se sont arrêtés. Ils s'empilent aussi bien à la porte du ministère de la Culture qu'à celle du ministère du Développement économique et régional, paralysant le développement de nombreux secteurs.
Le risque pour le gouvernement, s'il ne corrige pas le tir, est de s'enfoncer encore davantage. Plus elle durera, plus l'insatisfaction se durcira et plus il sera difficile d'inverser le mouvement. Le coup de barre à donner est évident. Il n'y a pas en effet d'autre façon de sortir d'un cul-de-sac que de revenir sur ses pas.
La première chose à faire devrait être tout au moins de tempérer, sinon de se départir de l'approche idéologique qui a caractérisé ce gouvernement jusqu'ici. Si les électeurs ont rejeté les absolus péquistes le 14 avril dernier, ce n'était pas pour se retrouver à l'extrême opposé. Ils attendaient du gouvernement Charest qu'il gouverne au centre comme l'avaient fait les deux premiers ministres libéraux précédents, Robert Bourassa et Daniel Johnson, qui approchaient la politique de manière pragmatique.
La deuxième année du gouvernement Charest sera celle de la «réingénierie» de l'État. Ce projet suscite pour l'instant une attitude neutre de la part des Québécois qui ne savent encore trop ce en quoi cela consistera. S'ils ne sont pas opposés à une révision des modes de fonctionnement du gouvernement, ils tiennent par contre à ce que l'État demeure un levier de développement aussi bien social et culturel qu'économique. Même le milieu des affaires envoie des messages de plus en plus clairs à ce sujet. Pas plus que par le passé, ce gouvernement ne trouvera d'appuis s'il s'agit d'expérimenter les doctrines économiques professées à droite.
Plus urgent pour le gouvernement devrait être de trouver les ressources financières pour garder un niveau de services acceptable aussi bien en santé et en éducation, comme le Parti libéral s'y était engagé, mais aussi dans les autres secteurs. Alors qu'on approche de la période budgétaire, nombreux sont les ministères et organismes publics qui craignent de nouvelles compressions. Cela nourrit bien sûr l'inquiétude de leurs clientèles et risque d'entraîner au surplus une démobilisation des forces vives dans plusieurs secteurs. La prochaine commission parlementaire sur le financement des universités illustrera ce danger.
Aujourd'hui comme hier, la marge de manoeuvre financière du gouvernement québécois demeure mince. On gagnerait un peu d'espace en renonçant aux diminutions d'impôt promises comme le souhaitent une majorité de Québécois. Toutefois, la solution durable à ce problème est du côté d'Ottawa dont l'intention de contribuer au financement des municipalités illustre la persistance du déséquilibre fiscal entre les deux ordres de gouvernement. À la veille des élections fédérales, M. Charest a une fenêtre exceptionnelle pour obtenir des concessions d'Ottawa. Une percée de ce côté contribuerait à créer un sentiment de confiance à son endroit.
bdescoteaux@ledevoir.ca

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L'homme seul
Michel David
Le Devoir samedi 24 et dimanche 25 janvier 2004
Il est vrai que la gestion du temps est une des clés de la réussite en politique, mais le premier ministre Charest n'avait pas besoin d'aller confier à ses auditeurs britanniques qu'il avait fait en sorte d'imposer les mesures les plus impopulaires au début de son mandat. C'est le genre de chose qu'on fait mais qu'on ne dit pas.
Le sondage Léger Marketing dont Le Devoir publie aujourd'hui le deuxième volet permet de mesurer les résultats de cette stratégie matraque. Depuis la fin d'août, le taux de satisfaction à l'endroit du gouvernement a chuté de 14 points.
Une dégringolade aussi spectaculaire en tout début de mandat est assez exceptionnelle, mais dans un passé pas si lointain, on a vu des lunes de miel qui semblaient devoir se prolonger prendre fin aussi abruptement.
En janvier 1996, Lucien Bouchard avait succédé à Jacques Parizeau, auréolé de sa performance éblouissante pendant la campagne référendaire. Quand les Québécois ont découvert qu'il avait en tête un programme d'austérité budgétaire d'une rigueur sans précédent, ils ont aussitôt déchanté.
Hier, Bernard Landry a crié à l'imposture en constatant que 63 % des personnes interrogées par Léger Marketing ne reconnaissaient pas, dans les gestes faits par le gouvernement Charest jusqu'à présent, le mandat qui lui a été confié le 14 avril dernier. Mais alors, que fallait-il penser d'un premier ministre qui s'était mis à jouer de la tronçonneuse dans les programmes gouvernementaux sans même avoir été élu ?
Entre la mi-juin et la fin de septembre 1996, le taux de satisfaction à l'endroit du gouvernement Bouchard avait baissé de 11,5 points. Même les militants de son parti lui avaient servi une cruelle humiliation en lui réitérant très chichement leur confiance au congrès de novembre.
***
Malgré tout, le PQ a été réélu en 1998. Certes, ce n'était pas le triomphe qui aurait ouvert la porte à un troisième référendum, mais on peut présumer que Jean Charest se contenterait volontiers d'une victoire aussi modeste du moment qu'il obtiendrait un deuxième mandat. À trois ans et demi des prochaines élections, il serait certainement prématuré de vendre la peau des libéraux.
Il y a toutefois une grande différence entre ces deux situations. Malgré le mécontentent suscité par son gouvernement, la population n'a jamais cessé de voir en Lucien Bouchard l'homme de la situation. Elle l'avait tellement aimé qu'elle était prête à lui pardonner beaucoup. C'est seulement au cours du deuxième mandat que sa popularité personnelle s'est mise à chuter.
Il en va tout autrement de Jean Charest. Plus de deux francophones sur trois se disent déjà insatisfaits de sa performance comme premier ministre, comme s'ils retrouvaient soudainement l'homme qu'ils avaient trouvé si ordinaire pendant cinq ans.
Un chef de gouvernement doit savoir non seulement gérer le temps, comme M. Charest l'expliquait à ses auditeurs britanniques, mais également préserver son image. C'est parce qu'ils ont été impressionnés par sa prestation pendant la campagne électorale que les Québécois ont finalement tourné le dos au PQ. Si M. Charest redevient le boulet qu'il était, les prochaines années seront très longues pour les libéraux.
Il est vrai que son équipe manque cruellement d'expérience, voire de compétence, mais à force de jouer au pompier en intervenant dans tous les dossiers, M. Charest hérite aussi de toute l'insatisfaction.
***
Ses prédécesseurs avaient eu la sagesse de s'adjoindre un homme de confiance, capable d'éteindre les feux ou simplement de répondre à la pression médiatique. Lise Bacon puis Claude Ryan ont joué ce rôle auprès de Robert Bourassa. Bernard Landry a lui-même servi d'homme à tout faire à Jacques Parizeau puis à Lucien Bouchard.
En nommant Monique Gagnon-Tremblay vice-première ministre, M. Charest a clairement indiqué qu'il ne voulait pas de numéro deux : soit qu'il ne faisait confiance à personne, soit qu'il ne voyait pas qui ferait l'affaire.
Le sondage Léger Marketing suggère que les deux hommes les plus populaires du gouvernement à l'heure actuelle sont Philippe Couillard et Yves Séguin, mais le ministre de la Santé en a déjà plein les bras et il serait très imprudent de laisser le ministre des Finances s'exprimer sur tout autre sujet.
Pierre Paradis aurait été le pompier idéal. Il alliait à la fois l'expérience, le flair politique et une parfaite intégration au PLQ, mais il lui manquait cet élément indispensable qu'est la confiance du chef.
Celui dont la candidature s'impose d'emblée est le ministre des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier, qui est déjà un des membres les plus influents du cabinet. Le doigté dont il a fait preuve jusqu'à présent dans le dossier des défusions atteste son sens politique.
Conformément à ce que M. Charest a expliqué à ses hôtes britanniques, les stratèges libéraux escomptaient que la série de mauvaises nouvelles prendrait fin avec l'ajournement des travaux de l'Assemblée nationale, le 18 décembre dernier. Or, depuis le début de l'année, chaque semaine qui passe comporte son lot d'horreurs.
Il y a d'ailleurs des coups de pied au derrière qui se perdent. Traditionnellement, le pèlerinage annuel au Forum économique de Davos est l'occasion d'annoncer de nouveaux investissements créateurs d'emplois. Comment se fait-il qu'aucun des brillants cerveaux chargés de concevoir la stratégie gouvernementale n'ait pu épargner à M. Charest l'humiliation de se retrouver sur la même tribune que les dirigeants d'Alcan au moment même où la multinationale annonçait la fermeture de son usine d'Arvida ? Ce matin-là, le premier ministre avait l'air d'un homme bien seul.
mdavid@ledevoir.com

»» Davos
Jean Charest après Davos : Rien à déclarer!
Denis Lessard
La Presse lundi 26 janvier 2004
Munich - Au passage à l'âge d'homme, de Robert Bourassa à Lucien Bouchard, de Bernard Landry à Jacques Parizeau, tous les anciens premiers ministres québécois terminaient docilement leurs études sous le regard complaisant des pères, dans la serre chaude d'un collège classique.
À 19 ans, Jean Charest, délinquant (un peu) et frondeur (beaucoup), passait, lui, quelques mois sur les navires marchands qui remontaient jusqu'aux Grands Lacs.
L'histoire ne dit pas encore quel parcours est le plus formateur. Mais quand il est question d'ouverture sur le monde, Jean Charest a manifestement une approche bien différente de ses prédécesseurs. La semaine dernière, lors de ses premières pérégrinations européennes en tant que premier ministre, le changement de génération était évident. Parfaitement bilingue, de culture nettement nord-américaine, d'une certaine manière, Jean Charest semble moins " complexé " que ses prédécesseurs par rapport aux Européens et semble davantage au fait des grands courants internationaux.
Mais la ligne est bien ténue entre l'assurance et la nonchalance. Sa tournée a paru souvent improvisée - bien des négociations restaient à faire avec les entreprises qui défilaient dans les suites somptueuses retenues par Québec à Londres et à Davos. M. Charest se trouve jusqu'à demain à Munich, puis il se rendra à Berlin avant de rentrer au Québec.
Station de ski suisse cossue, Davos devient chaque année, depuis 34 ans, la Mecque du pouvoir et de l'argent. S'y pressent plus de 2000 "décideurs", chefs d'entreprises dont le chiffre d'affaires dépasse le milliard de dollars ou chefs d'État. "Tous les kingpins y sont" disait-on sans rire dans la délégation québécoise.
Grand amateur de ces réunions de gens riches et célèbres, il y a 15 ans, Robert Bourassa salivait de plaisir à l'idée d'une simple conversation avec l'ancien premier ministre français Raymond Barre. Jacques Parizeau n'a guère eu le temps d'y passer - il se concentra sur Paris en janvier 1995 pour solliciter des appuis à la souveraineté. Lucien Bouchard, autocrate mais anxieux, préférait l'atmosphère contrôlée de missions économiques où il gardait la main haute. D'ailleurs, Davos était le fief réservé de son ministre des Finances, Bernard Landry. Du haut des montagnes helvètes, même en pays étranger, M. Landry n'hésitait pas à s'attaquer au " fédéralisme mesquin " et à se bagarrer avec Jean Chrétien. Jusqu'à Pauline Marois, titulaire des Finances, qui eut droit à son tour de piste parmi les grands de ce monde.
Camouflet
Mais de Bourassa à Landry en passant par Bouchard, tous les politiciens québécois se sentaient l'obligation de faire sonner la caisse enregistreuse, de multiplier les annonces d'investissements pour justifier des expéditions inévitablement coûteuses.
L'an dernier, Pauline Marois avait évoqué pas moins de 600 millions de dollars en retombées économiques à l'issue de son passage à Davos- des annonces qui, dans bien des cas, tardent encore à se matérialiser.
À Davos, Jean Charest, lui, n'avait rien à annoncer. Ou si peu. Il était rouge de colère, confie-t-on, quand il s'est rendu compte qu'Alcan allait annoncer la fermeture de son usine d'Arvida et la disparition de 460 emplois au moment même de son passage à Davos. Comme à un gamin naïf, la multinationale a confié son sac de mauvaises nouvelles à M. Charest, qui les a déballées devant une poignée de journalistes médusés. Il faudrait chercher longtemps des précédents; une mission économique qui revient avec moins d'emplois qu'au départ...
Double injure de la part d'Alcan, M. Charest avait accepté de jouer les plantes vertes à une conférence de presse où la compagnie, pour redorer son image, a annoncé une bourse annuelle pour les groupes de promotion de l'environnement.
Avec son allure de pasteur totalement scandinave, le président mondial d'Alcan, Travis Engen, a eu droit en privé à une volée de bois vert d'un premier ministre à demi-irlandais.
La délégation québécoise s'est passé le mot pour boycotter la réception d'Alcan. M. Charest, qui devait y prendre la parole, s'est désisté. " Les relations entre une compagnie et un gouvernement sont plus importantes ", a soutenu hier un Jean Charest désireux de balayer l'affaire sous le tapis. N'empêche qu'il ne serait pas surprenant que, après des années de promesses non tenues de la part d'Alcan, Québec soit tentée de siffler la fin de la récréation et d'exiger davantage de retombées de la transformation de l'aluminium.
Après l'investissement annoncé par la minière Rio Tinto à Londres- 489 millions pour QIT à Sorel sans aucun emploi supplémentaire-, le premier ministre n'avait guère de munitions. Un autre investissement de moindre importance avec les firmes Siemens et Novacelle est prévisible aujourd'hui à Munich.
Rien à déclarer...
Mais cela ne semblait pas l'inquiéter davantage que les sondages dévastateurs et les crises qui, la semaine dernière, ont monopolisé les manchettes des journaux québécois.
Le temps fort du Forum économique mondial dans l'agenda de Jean Charest? Un atelier où, devant un auditoire de politiciens triés sur le volet- dont le secrétaire général de l'OTAN et la chef de l'opposition en Allemagne- il a pu dire quelques mots sur l'importance de la diversité culturelle et sur l'obligation pour les États-Unis d'en tenir compte dans ses traités commerciaux... Il y a aussi eu une escapade de quelques heures pour aller entendre le vice-président américain Dick Cheney.
"Ne craignez-vous pas la perception de la population si vous revenez les mains vides?" lui a-t-on demandé hier. "Le but de ces déplacements n'est pas de faire des annonces... J'aime mieux établir des relations à long terme qui se traduiront en actions concrètes. Les annonces viendront en leur temps...", a soutenu M. Charest.
Les grandes tendances, la force économique de la Chine, la montée inexorable de l'Inde, le choc de la dénatalité partout en Occident... on vient à Davos aussi pour flairer le vent, a-t-il expliqué hier.
"On vient se présenter, on vient semer", a insisté M. Charest, qui a multiplié les entretiens avec des compagnies comme ABB, Cisco Systems, Magna, Alcan, Hewlett Packard, Rolls Royce, et Rio Tinto, venues sonder les intentions du gouvernement. Le premier ministre retenait hier que, aux yeux des investisseurs, les programmes de subventions pesaient bien peu par rapport à des avantages plus tangibles. Les magnats des affaires s'intéressent plus aux traits "fondamentaux" de l'économie québécoise: la qualité de la main-d'oeuvre, les faibles coûts d'exploitation et le prix avantageux de l'électricité.
Le bagage de Jean Charest en rentrant sera aussi léger que celui d'un adolescent au retour des Grands Lacs. L'expression peut paraître triviale - Robert Bourassa l'utilisait pourtant à satiété: il ne "ramène" que peu de choses.
Les premiers ministres ne passent pas la douane. Mais de toute façon, Jean Charest de retour d'Europe n'aura semble-t-il "rien à déclarer".

»» fiscalité
Fraude bougonnante et fraude bourgeonnante
Raymond Bernier
Ancien fonctionnaire au ministère du Revenu
Le Devoir samedi 24 et dimanche 25 janvier 2004
Des enquêtes répétées du ministère de la Sécurité du revenu ont établi que la proportion des fraudeurs est de 2 à 4 %, ce qui peut mener à des estimations de 5 % du budget de ce ministère, soit environ un demi-million de dollars. Les gens qui rient ou qui se réjouissent du succès de l'émission Les Bougon ne se rendent pas compte qu'ils apportent de l'eau au moulin de ceux qui veulent nous convaincre que la pauvreté est le résultat d'un choix personnel ou d'un manque d'intelligence et de courage face au travail.
Le même débat avait eu lieu avant les dernières élections autour des propos ambigus de Bernard Landry sur les mères assistées sociales qui ne nourrissent pas leurs enfants parce qu'elles auraient une cervelle d'oiseau... Il faut être bien naïf pour penser que la caricature n'a pas d'impact sur les opinions et les comportements.
Idéologie néolibérale
Cette émission appuie à fond l'idéologie néolibérale qui a porté environ 60 % des Québécois à voter pour le Parti libéral et l'ADQ. Le néolibéralisme affirme que chacun est responsable de ce qui lui arrive. C'est cette même idéologie qui a motivé les coupes budgétaires à Radio-Canada et qui place cette société d'État dans une situation de concurrence avec les télévisions privées au point de devoir s'abaisser à racoler avec la pensée la plus primaire qui dort dans la population. C'est une pensée par généralisations hâtives et par amalgames qui, lorsqu'elle est accompagnée de ressentiment, est typiquement fasciste.
J'ai suffisamment entendu de propos hargneux de la part de personnes qui triment dur et se croient la risée d'assistés sociaux qui leur semblent être confortablement entretenus avec «leurs impôts». C'est cette projection de la risée inversée que véhicule Les Bougon, et elle est dangereuse. Selon une professeure en droits de la personne de l'Université d'Ottawa, il s'est développé un véritable «racisme» contre les assistés sociaux au Canada au cours des 20 dernières années.
Ceux qui s'imaginent que cette caricature brise enfin un tabou de la pensée politiquement correcte et reflète la réalité ne se rendent pas compte que s'ils ont de plus en plus de difficulté à joindre les deux bouts, si leur propre travail est de plus en plus dur et si la conciliation avec leur vie de famille est de plus en plus difficile, c'est à cause de la compétition féroce entre les entreprises, instaurée par les bons soins des néolibéraux. Ceux-ci ont convaincu la classe moyenne que c'est par l'État qu'elle est odieusement «pressurée», cet État qui malgré tout ne contrôle ni les prix ni les salaires. Qu'est-ce qui pressure le plus les ménages : le plafond de leurs salaires, qui devraient monter, la hausse des impôts, qui gruge ces salaires et en ralentit la hausse du plafond, ou le plancher des prix qui montent ?
Revenu stagnant
Le revenu réel moyen des ménages canadiens est stagnant depuis le milieu des années 70 malgré le fait que la productivité des travailleurs a augmenté de plus de 30 % déjà en 1990. Les impôts n'avaient pris que 5 % de la croissance du PIB par habitant. Ces données viennent de Statistique Canada. Qui a encaissé la différence dans cette richesse accrue produite par des employés plus compétents et qui travaillent plus intensivement ? Une petite partie est due à la taille moyenne plus petite des ménages, mais la plus grande partie a été conservée par les grands propriétaires de capitaux. Les entreprises contrôlent aussi largement les salaires et presque entièrement les prix des produits et services que nous pouvons nous payer avec les salaires qu'elles nous versent.
Par ailleurs, on vient de se rendre compte que le travail, ce n'est plus tellement la santé : en effet, il rend de plus en plus de gens malades. Quand on doit travailler de plus en plus durement au point d'en devenir malade pour le même salaire réel, c'est qu'on est en voie d'appauvrissement collectif. La classe moyenne a ainsi voté pour les néolibéraux et pour sa propre perte. Elle a espéré se libérer d'un État qui la pressure mais elle s'est jetée dans la gueule du loup qui se tient derrière et lui dicte ses mouvements.
Selon une étude mondiale réalisée en 2002 par la société de services professionnels Ernst & Young, plus des deux tiers des sociétés à l'échelle mondiale déclarent avoir été victimes d'un crime dans l'entreprise. Dans la majorité des cas (85 %), des employés avaient commis des fraudes graves. De ce groupe, plus de la moitié (55 %) des fraudeurs étaient des dirigeants de l'entreprise.
L'augmentation du nombre de fraudes par les dirigeants avait augmenté de 20 % depuis 2000 : plus de la moitié des pertes attribuables à une fraude avaient une valeur relativement faible (moins de 100 000 $US); cependant, 13 % d'entre elles s'élevaient à plus de un million $US, soit un montant suffisant pour menacer sérieusement la rentabilité d'une entreprise, voire sa survie.
Toutes ces pertes ne sont évidemment pas soumises à l'impôt sur les revenus des entreprises. Ces dernières pourront ensuite pratiquer l'évasion fiscale. Les petits ménages devront compenser ces manques à gagner par leurs impôts.
La classe moyenne devrait rire jaune en regardant Les Bougon car c'est ce sort d'assistés sociaux qui l'attend. Ce n'est certes pas les assistés qui rient des travailleurs pressurés, comme cette émission le suggère, mais les vautours qui volent très haut au-dessus de leurs têtes et qu'ils ne croisent jamais dans leur famille ou dans leur quartier... À quand la comédie qui mettra en vedette cette crème de la crème de notre société ?

»» La construction de la centrale au gaz naturel du Suroît
À qui la faute ?
Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 24 et dimanche 25 janvier 2004
Sam Hamad blâme le PQ pour le retard dans le développement hydroélectrique, André Caillé, les autochtones
Québec - Pour justifier la construction de la centrale au gaz naturel du Suroît, le ministre des Ressources naturelles, de la Faune et des Parcs, Sam Hamad, a l'habitude de blâmer l'immobilisme du gouvernement péquiste qui n'a pas su, au cours de ses deux mandats, relancer le développement du potentiel hydroélectrique du Québec. En raison de ce retard, Hydro-Québec n'aurait d'autre choix que de se tourner vers la filière thermique.
Lors de la commission parlementaire qui s'est réunie pendant deux jours cette semaine afin d'étudier le plan stratégique 2004-08 d'Hydro-Québec, son p.-d.g., André Caillé, est venu contredire le ministre. À son arrivée en 1996, M. Caillé a constaté qu'il n'y avait qu'un seul projet en marche, la centrale de SM-3. Il fallait repartir la roue, a-t-il dit. Mais dans les tiroirs d'Hydro-Québec, il y avait aussi des tas de poursuites de la part des autochtones, a-t-il relaté. Il fallait donc s'entendre avec les communautés locales. Malgré toute leur bonne volonté, l'équipe Caillé-Vandal n'a pu relancer la construction de centrales qu'en 2002, avec la centrale Toulnustouc et celle d'Eastmain 1 à la suite d'ententes signées avec les autochtones, dont la Paix des Braves signée avec les Cris.
André Caillé avait aussi adopté «le mantra du 3 ¢», comme l'a rappelé le député d'Ungava, Michel Létourneau. Aucun projet plus cher que 3 ¢ le kWh ne serait lancé, ce qui limitait considérablement les possibilités, tant pour les nouvelles centrales que pour l'énergie éolienne ou l'efficacité énergétique, des options tuées dans l'oeuf. «On cherchait des projets à 3 ¢, mais très franchement, ça n'a eu aucun impact sur la dynamique du développement», a pourtant soutenu M. Caillé. Grâce aux modifications apportées en 2000 à la Loi sur l'énergie et aux paramètres dont devait tenir compte la Régie de l'énergie pour évaluer les projets, Hydro-Québec a pu aller de l'avant sans trop d'entraves : plus question que soient évaluées toutes les «alternatives» à ses projets. La société d'État a donc abandonné la règle du 3 ¢ sans donner d'explication : les vannes du développement hydroélectrique et de la filière thermique avec la centrale du Suroît se sont miraculeusement ouvertes. À des coûts de 5, 6 ou 7 ¢ le kWh.
En commission parlementaire, M. Caillé a laissé savoir que la centrale du Suroît fournissant 6,5 TWh allait permettre à Hydro-Québec de reconstituer plus rapidement un «coussin» d'une quinzaine de TWh. En 2008, l'année où la centrale sera pleinement opérationnelle, Hydro-Québec disposera déjà de 13 TWh. M. Caillé a été catégorique : il n'est pas question qu'Hydro-Québec devienne, même pour une courte période de quelques années, un importateur net d'électricité.
Un coussin
Au cours d'un entretien téléphonique, le président d'Hydro-Québec Production, Thierry Vandal, a indiqué que le chiffre de 15 TWh n'était pas choisi au hasard : il correspond exactement à la capacité annuelle des lignes d'interconnexion aux marchés d'exportation en période de pointe, de 6h à 11h le soir. C'est la configuration idéale pour assurer la sécurité d'approvisionnement, la flexibilité relative à l'hydraulicité (le niveau d'eau dans les réservoirs), l'efficience commerciale et l'accès au marché d'exportation, a expliqué M. Vandal.
Avec un tel coussin, respecter la norme de sécurité établie à 64 TWh d'énergie disponible dans les réservoirs -- deux ans de faible hydraulicité -- sera facile. Cette norme de 64 TWh comprend le stock dans les réservoirs, les possibilités d'interruption, l'apport de la centrale de Tracy au mazout qui peut fonctionner à plein régime plutôt qu'en pointes seulement et les importations. À cet égard, M. Vandal a révélé qu'Hydro-Québec respectait un «critère conservateur» limitant, dans ses calculs de la réserve de 64 TWh, à 15 TWh les importations sur une période de deux ans.
Cet excédent de 15 TWh peut servir à remplir les réservoirs ou encore à profiter des occasions sur les marchés d'exportation, a dit M. Vandal. Bref, avec un tel coussin, Hydro-Québec peut tirer le plein potentiel économique de son parc de centrales hydroélectriques et de réservoirs. Soulignons que la filiale non réglementée, Hydro-Québec Production, encaisse un rendement sur son avoir propre de plus de 25 %, dont 40 % provient de l'exportation, alors que les filiales réglementées, Hydro-Québec Distribution et Hydro-Québec TransÉnergie, doivent se contenter de 8 % ou 9 %, tel qu'alloué par la Régie de l'énergie.
À la fin de 2003, la consommation en électricité des Québécois a atteint le plateau des 165 TWh qu'Hydro-Québec Production doit fournir à Hydro-Québec Distribution à un tarif «patrimonial» de 2,79 le kW. À compter de l'an prochain, toute augmentation de la demande au Québec devra être comblée au prix du marché, c'est-à-dire à 6,5 ¢ selon l'évaluation actuelle de la société d'État. Les Québécois ont atteint d'autant plus vite ce plateau de 165 TWh que les secteurs autres que résidentiels, la grande industrie surtout, sont responsables de 70 % de cette croissance. Autrement dit, ils ont accaparé 70 % des dernières réserves du tarif patrimonial.
André Caillé a indiqué qu'il fallait s'attendre à ce que les tarifs d'électricité augmentent de 2,5 % par année au cours des prochaines années. Mais il a donné l'assurance que les chocs tarifaires, comme les Ontariens en ont subi, pourront être évités au Québec. Chose certaine, le gel des tarifs est bel et bien terminé.

»» Alcoa
»» La construction de la centrale au gaz naturel du Suroît
Suroît pourrait devenir la planche de salut d'Alcoa à Deschambault
Michel Godin
Le Soleil lundi 26 janvier 2004
Deschambault - Devant être réalisé au coût d'un milliard $ puis freiné par le gouvernement Charest, le projet d'agrandissement de l'aluminerie Alcoa de Deschambault pourrait éventuellement voir le jour grâce à la construction de la controversée centrale au gaz naturel du Suroît, à Beauharnois en Montérégie. Elle produirait 800 nouveaux mégawatts d'ici 2007.
"Le Suroît, c'est un pas dans la bonne direction pour l'agrandissement d'Alcoa, selon le député de Portneuf, Jean-Pierre Soucy. Il offrira au Québec la marge de manoeuvre nécessaire pour répondre aux besoins des entreprises et des industries", a-t-il ajouté. Actuellement, le gouvernement et les dirigeants du géant mondial de l'aluminium tentent de trouver une configuration de conditions qui rendent le dossier portneuvois acceptable pour tous.
Ils négocient principalement les paramètres qui touchent l'approvisionnement en énergie et le financement du projet. Les deux parties se sont données jusqu'au 29 février pour conclure une entente combinant des projets d'expansion à Deschambault et à Baie-Comeau. Les ministères des Finances, du Développement économique et des Ressources naturelles participent aux discussions.
Le député libéral met toutefois en garde les gens de croire que le projet rencontrera les objectifs lancés par les péquistes il y a un an. "Le projet négocié est moins vaste mais plus réaliste que celui annoncé lors du show de boucane du 5 mars 2003. Ce fut bâclé, lance M. Soucy qui a refusé de donner de plus amples détails sur le projet actuel. Ce n'est pas le genre d'entente qui se signe en 30 minutes sur le coin d'une table. Présentement, il y a des rencontres hebdomadaires sérieuses entre Alcoa et le gouvernement et rien ne me laisse croire qu'on n est pas sur le bon sentier."
M. Soucy garantit que le projet, s'il a lieu, rencontrera la capacité de Québec de fournir de l'électricité. "Le gouvernement veut aussi s'assurer que la création d'emplois indiquée dans l'entente sera réalisable et réalisée. Ce ne fut pas le cas dans le projet d'agrandissement de Baie-Comeau. Le contrat était trop large et imprécis. C'est la raison pour laquelle il a été rouvert et qu'il est actuellement en renégociation". Au départ, le projet de Baie-Comeau devait créer 5850 emplois directs et indirects sur huit ans.
Dans Portneuf, selon les informations obtenues par LE SOLEIL, le projet d'agrandissement d'un milliard de dollars est toujours au coeur de la stratégie de développement d'Alcoa qui souhaite combler ses besoins mondiaux en aluminium. Il créerait toujours 250 emplois pour porter à plus de 800 le nombre de travailleurs à Deschambault. Toutefois, il se ferait par étapes sur une période beaucoup plus longue que prévu, soit en concordance avec la disponibilité énergétique d'Hydro-Québec. Au départ, les travaux devaient débuter en 2006 pour la mise en opération des nouvelles installations en 2008. Les échéanciers seront reculés dans le temps.
Il y a un an, Alcoa promettait de créer un minimum de 1500 emplois permanents en échange des 500 mégawatts annuels essentiels à l'expansion au tarif réglementé grande puissance, communément appelé tarif L. Le projet était aussi admissible au congé fiscal de 10 ans alloué aux projets majeurs ainsi qu'au programme FAIRE. Dans ce cas, il prenait la forme d'un prêt sans intérêt qui pouvait atteindre les 260 millions $. Selon nos sources, ce sont ces données qui risquent de changer considérablement dans le prochain pacte.
L'aluminerie de Deschambault compte sur une équipe de 570 personnes produisant plus de 230 000 tonnes métriques d'aluminium par année. Alcoa est le plus important producteur mondial d'aluminium de première fusion, de produits dérivés et d'alumine, avec un chiffre d'affaires de 20,3 milliards $ US. Il est présent dans tous les secteurs majeurs de l'industrie et dessert l'aérospatiale, l'automobile, l'emballage, la construction, le transport commercial et bien d'autres marchés industriels. La société compte 127 000 employés et est présente dans 40 pays.

»» qualité de la langue
La qualité de la langue et la norme (1)
Lionel Meney, professeur
Université Laval (Québec)
Le Droit lundi 26 janvier 2004
La question de la qualité de la langue revient régulièrement au Québec. Ce problème n'est pas spécifiquement québécois, mais cela tient à la situation du Québec qui, dans un environnement anglophone, vit une double insécurité : par rapport à l'existence même de sa langue, par rapport à sa qualité.
La situation de bilinguisme dans laquelle nous vivons est en fait une situation de compétition. D'où une première source d'insécurité : nos anglicismes ne sont-ils pas les signes d'une mort annoncée ? Nous percevons moins clairement la situation de diglossie, dans laquelle nous sommes aussi, une situation où il existe un écart important entre deux états d'une même langue, le français québécois et le français standard. D'où cette seconde source d'insécurité : la langue que nous employons est-elle correcte ?
Pour y répondre, il faut porter un jugement. Or, il y a deux sortes de jugements : des jugements de réalité, portant sur des faits, comme l'accord du verbe. Il est accordé correctement ou ne l'est pas. Ces jugements de réalité concernent l'application des règles de la grammaire, mais aussi l'emploi du lexique.
Il y a aussi des jugements de valeur selon lesquels "un objet est plus ou moins digne d'estime". Comme l'acceptation ou la condamnation des anglicismes. Personne ne critique des emprunts comme budget, rail ou handicap, mais beaucoup se refusent à employer parking, stop ou week-end. De même, faut-il préférer bleuet à myrtille, gadelle à groseille, espadrille à tennis ? Ce sont là des jugements de valeur.
En matière de langage, un jugement de qualité fait appel à une échelle de valeurs. La qualité d'une langue se juge par rapport à un modèle considéré comme idéal, une norme. Or, la norme n'est que ce qu'une communauté linguistique considère comme normal, à une époque donnée, dans une situation donnée. Elle est le résultat d'un consensus social. Ainsi, il existe une norme du français standard, qui représente le modèle linguistique auquel adhère la communauté de l'élite francophone. Norme illustrée par les écrivains, les journalistes, les politiques, les artistes, les scientifiques, etc.
Comment évaluer la qualité du français au Québec ? On ne peut, en quelques mots, qu'esquisser un tableau général de la situation. Cette évaluation doit se faire selon deux points de comparaison : la situation actuelle du Québec avec celle qu'il connaissait il y a quelques décennies ; la situation du Québec contemporain avec celle d'autres pays francophones (Belgique, France, Suisse).
Il n'y a jamais eu, dans l'histoire, autant de Québécois qui maîtrisent aussi bien le français. C'est l'héritage de la Révolution tranquille, le produit de la création d'un réseau complet d'enseignement public, du nombre considérable de Québécois qui font des études postsecondaires, du travail remarquable des professionnels de la langue, etc. C'est, plus généralement, le résultat du développement économique, social et culturel extraordinaire du Québec au cours des 40 dernières années. C'est aussi la conséquence de la multiplication des échanges entre francophones d'ici et d'ailleurs.
La situation est-elle pour autant satisfaisante ? Malheureusement non. Dans les principaux secteurs de la société, la situation est moins bonne que dans les autres pays francophones.
À l'école, la qualité du français du personnel administratif et du corps professoral est insatisfaisante. L'enseignement de la grammaire est vu comme un pensum plutôt qu'un moyen de développer les compétences en analyse. Le goût de la lecture n'est pas assez développé ; l'étude du vocabulaire, trop négligée ; celle de textes mal écrits, trop répandue ; la part de la littérature française, trop réduite ; la correction de la langue dans les cours autres que le français, trop négligée.
Les médias collectionnent fautes de syntaxe, anglicismes grossiers, erreurs de niveaux de langue, maladresses de style. La télévision donne la part belle aux téléromans dont la langue, par nature familière, est bourrée de fautes.
Standard
Le plus grave, c'est que la grande masse des Québécois, en particulier les jeunes, est exposée à cette langue de piètre qualité sans autre manière de parler français. Ils n'ont pas de difficulté à se trouver des modèles dans le domaine des arts, des affaires, du sport, de la recherche, etc. Mais ils n'ont pas cette possibilité lorsqu'il est question de langue.
En réalité, l'obstacle fondamental à la généralisation d'une langue plus proche du français de référence est d'origine sociale. Une partie de notre société s'y refuse. Parfois par ignorance, souvent par idéologie, ou par intérêt (artistes, publicitaires, etc.). Trop souvent, ceux qui maîtrisent le moins la langue imposent leur manière de parler à l'ensemble de notre société.
Tant que le discours public sera dominé par cette tendance, tant qu'une partie des linguistes s'abritera derrière la "science" pour promouvoir le particularisme québécois plutôt que l'universalisme francophone, il y a peu de chances que les jeunes Québécois se rallient à "une langue québécoise de standard international", pour reprendre l'expression saugrenue de Gérald Larose, c'est-à-dire en réalité au français standard.

»» qualité de la langue
La qualité de la langue et la norme (2)
Lionel Meney, professeur
Université Laval (Québec)
Le Droit mardi 27 janvier 2004
Notre situation linguistique est devenue si complexe que nous avons du mal à nous y retrouver entre notre langue officielle, le français, résultat de décennies d'idéologie, et notre langue réelle, celle que nous lisons dans les journaux, entendons dans les conversations, à la radio et à la télévision.
En réalité, nous ne sommes pas en situation de diglossie, mais de... triglossie. Il faut enseigner le français pour savoir à quel point les élèves (et les enseignants) sont mêlés dans cet embrouillamini...
Certains préconisent la reconnaissance soit d'une langue québécoise, pour les plus radicaux, soit d'un français québécois standard, pour les plus modérés. L'argument avancé pour une norme linguistique propre au Québec est l'exemple des autres langues européennes implantées en Amérique.
Rien ne s'oppose théoriquement à ce que les Québécois créent leur propre norme, mais le parallélisme avec les autres langues européennes est trompeur. La masse des locuteurs n'est pas comparable : les anglophones nord-américains représentent plus de 300 millions de personnes ; les Québécois francophones, six millions. Soit 50 anglophones pour un francophone. L'anglais joue, au Québec, son rôle de langue véhiculaire hypercentrale, langue de communication avec nos voisins anglophones et la majeure partie du reste du monde ; le français québécois, langue vernaculaire identitaire ; le français de référence, celui de langue véhiculaire supercentrale qui marque notre appartenance à la francophonie mondiale.
L'intrication du français québécois et du français commun est totalement intériorisée par les Québécois. Et ils en tirent le meilleur parti. Officialiser une norme québécoise reviendrait à rompre cet équilibre subtil. Si rien ne s'oppose, en théorie, à ce que les Québécois définissent leur norme propre, en pratique, ce choix induirait des inconvénients plus graves que les avantages supposés.
Les partisans d'une telle entreprise ont tendance à en sous-estimer les difficultés. Il faudrait procéder à un travail d'épuration linguistique. Qui serait habilité à le faire ? Sur quels critères ? Et si on se rendait compte que le français québécois standard n'est qu'une peau de chagrin...
L'opération aurait des conséquences négatives pour les seuls Québécois. Elle creuserait le fossé linguistique qui les sépare des autres francophones, faisant d'eux les prisonniers d'un double ghetto : ghetto francophone dans un environnement anglophone, ghetto québécophone dans la francophonie. Elle n'éliminerait même pas le problème de l'insécurité linguistique. Il serait rassurant de pouvoir se dire que nous avons notre-langue-à-nous-autres-qui-vaut-bien-celle-des-Français, mais ce sentiment disparaîtrait vite au contact des autres francophones. L'entreprise fragiliserait la position internationale du Québec. Comment solliciter l'appui de la France si nous considérons la langue et la culture de ce pays comme quelque chose d'étranger ?
Avant la Révolution tranquille, les Canadiens français connaissaient très bien la culture française. Aujourd'hui, les jeunes générations n'en connaissent pratiquement plus rien : leur culture s'est américanisée. Une société qui romprait ce dernier lien avec la francophonie serait vouée à une anglicisation rapide. Malgré ce qu'on tente de nous inculquer, le véritable désir des Québécois est de parler une langue qui se rapproche le plus possible du français standard.
Depuis plus de 40 ans, nous cultivons notre différence. À l'heure de la mondialisation et d'Internet, ce n'est plus le temps de s'isoler. Il n'est même plus possible de le faire. Nos propres intérêts montrent que nous devons lever les barrières existantes, créer un véritable marché commun linguistique et culturel. Il a deux prolongements possibles : le marché francophone international et le marché anglophone mondial.
Il faut donner un coup de barre, envoyer un signal clair aux Québécois et aux autres francophones. Faire en sorte que nos enfants puissent communiquer en français avec les mêmes générations d'Européens et d'Africains francophones.
Il faut réaffirmer que la langue du Québec est bien le français, tout le français. Cette langue a une norme, le français standard, qui se forge non pas d'une façon mystérieuse et impérialiste dans quelques salons parisiens, mais se constitue dans la bouche et sous la plume de toute l'élite francophone. C'est pourquoi nous devrions nous approprier l'intégralité du patrimoine linguistique français ; nous fixer des objectifs précis en matière de prononciation, d'accent, de morphosyntaxe, de vocabulaire et de phraséologie ; redonner sa place au patrimoine littéraire français ; mieux former nos enseignants en général et nos professeurs de français en particulier. Sinon, nous disparaîtrons dans l'océan anglophone.

»» Affaires autochtones
Kanesatake: points de vue mohawks
Le défi du chef Gabriel est de représenter un plus grand consensus
Pierre Trudel
Professeur d'anthropologie au cégep du Vieux-Montréal
Le Devoir samedi 24 et dimanche 25 janvier 2004
Une chose est claire à Kanesatake: la confusion règne! On ne sait même pas si l'intervention de plus de 60 policiers autochtones visait des lieux et des personnes. Visait-elle plutôt à prendre le contrôle du poste de police et à patrouiller la communauté avec une forte présence policière? Par ailleurs, qui est dans la légalité? James Gabriel, la commission de police de Kanesatake? Peut-on déclencher de nouvelles élections?
Enlever le droit de vote aux non-résidants ? Bannir le chef de sa communauté ?
Cette semaine, le fameux «code coutumier» de Kanesatake, adopté après la crise d'Oka, était fort recherché par les journalistes. Il faudrait aussi examiner comment l'intervention de la GRC dans le dossier, les 900 000 $ donnés à James Gabriel et l'instauration d'escouades mixtes contre le crime organisé par le ministre Chagnon se concilient avec les ententes tripartites sur la police dans les collectivités mohawks. La présence du crime organisé ou de la terreur justifie-t-elle des interventions extraordinaires ?
Une autre chose qui est claire : on ne peut pas réduire la crise à une lutte contre le crime organisé. Les Québécois ont tout intérêt à s'intéresser à la politique mohawk. Leur choc serait nettement plus grand si James Gabriel était battu aux prochaines élections ! Dans la dernière édition du Eastern Door de Kahnawake, l'éditorialiste en chef, Kenneth Deer, écrit que les agissements de la «foule» qui est allée incendier la maison de James Gabriel lui rappelle les gestes du Ku Klux Klan, commis entre autres contre des Amérindiens.
La couverture médiatique de la crise par cet hebdomadaire nous donne un point de vue tout à fait différent de celui qui a tendance à se retrouver dans les médias de langue française. Ainsi, selon les journalistes du Eastern Door, une «force d'invasion» composée de policiers autochtones s'est présentée à Kanesatake et a provoqué une crise. Qui l'a résolue ? C'est le conseil mohawk de Kahnawake; les remerciements du premier ministre du Québec au chef Joe Norton le démontrent.
Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, n'a fait qu'approuver l'intervention de membres du conseil mohawk de Kahnawake après que ce conseil eut évalué la situation comme étant dangereuse. L'intervention de membres du conseil mohawk de Kahnawake a mené à la ratification d'une entente de «désengagement» entre les parties au conflit.
À Kahnawake, on n'apprécie pas tellement le rôle que s'est donné le ministre Chagnon. C'est le conseil mohawk de Kahnawake qui a amorcé la démarche; il n'a pas répondu à une demande du ministre Chagnon pour régler «son» problème. On n'apprécie pas non plus l'instauration d'escouades mixtes sans consultation avec les autorités autochtones.
Une autorité pour la nation mohawk
Si la «solution mohawk» allait plus loin, on pourrait voir se développer plus formellement une autorité politique à l'échelle de la nation mohawk. Outre la Confédération iroquoise, qui regroupe les traditionalistes, la Mohawk Round Table réunit les conseils mohawks reconnus par les gouvernements. L'entente qui instaure la Mohawk Round Table contient des dispositions sur les services de police.
Devrait-on aller plus loin et instaurer une force de police nationale mohawk qui faciliterait la distance souhaitable entre l'administration de la justice et les politiciens ? Par son geste, James Gabriel a-t-il favorisé le développement d'une force de police nationale «autochtone» plutôt que strictement mohawk ? Il semble qu'il se soit davantage appuyé sur la résolution adoptée par l'Assemblée des Premières Nations contre le crime organisé que ce que prévoit la Mohawk Round Table. Comment concilier ces deux tendances ?
À ma connaissance, c'est la première fois qu'autant de policiers autochtones se coordonnent pour une intervention policière. C'est un fait significatif. La Sûreté du Québec approuve-t-elle cela ? La situation fait en sorte que nous devons clairement dépasser la formule d'entente tripartite annuelle et à la pièce, qui ne favorise ni la crédibilité des forces policières autochtones ni la lutte contre le crime organisé.
Par ailleurs, devant la division interne à Kanesatake, l'idée circule à propos de l'instauration d'une «tutelle politique mohawk» afin de sortir de la crise perpétuelle de légitimité à Kanesatake. Ellen Gabriel déclarait cette semaine que la paix n'existe pas dans sa communauté et qu'il faut l'intervention d'une autorité externe; selon elle, la tradition mohawk devrait contribuer à pacifier la communauté. L'éditorialiste du Eastern Door est allé dans le même sens en ce qui a trait au recours à la tradition.
Récemment, sous l'autorité de James Gabriel, une entente avec le gouvernement fédéral sur la gouverne de la communauté n'a été approuvée que par deux votes de majorité. Environ 500 personnes ont voté. Il n'y a qu'à parcourir les jugements de la cour pour comprendre que le conflit politique porte sur tout : légitimité du chef, code électoral, commission de police, etc. Manifestement, le défi du chef Gabriel dépasse le fait de retourner dans la communauté et d'affronter des éléments terroristes. Il se doit de représenter un plus grand consensus qui, justement, lui permettra d'isoler ces terroristes.

»» Affaires autochtones
Autochtones: refuser la complaisance
Antoine Robitaille
Le Devoir lundi 26 janvier 2004
L'entrevue - Le sociologue Jean-Jacques Simard perçoit certains signes encourageants dans la dernière crise à Kanesatake
Les soi-disant «dissidents» de Kanesatake? Parmi eux, un peu trop de «malabars qui terrorisent tout le monde dans leur propre communauté». Le «traditionalisme» autochtone? Dans les pires cas, il cache des «mensonges idéologiques recouvrant des intérêts de pouvoir»; dans les meilleurs cas, c'est «une sorte de thérapeutique syncrétique de réarmement moral très légitime, qui mélange des valeurs chrétiennes avec un mysticisme imaginaire, le tout rattaché à des souvenirs plus ou moins vagues des antiques cultures autochtones».
Le sociologue Jean-Jacques Simard, de l'Université Laval, est un personnage singulier dans les cercles versés en affaires autochtones. Il a toujours détesté la langue de bois, paternaliste, romantique, qui renvoie les premiers habitants dans la «nostalgie d'un monde perdu plutôt que dans le seul monde où ils se trouvent désormais». Aussi, lorsqu'il aborde la question, c'est avec un mélange rare de colère pamphlétaire et de raffinement dans l'analyse. Refuser la complaisance: c'est la méthode Simard, cet intellectuel bouillant, entiché de bottes de cow-boy, de pick-up, de musique «country», de forêt... et de livres. Il aurait l'impression de mépriser ses amis autochtones s'il entonnait le concert «d'âneries mielleuses circulant sur leur dos large», âneries devenues plus «bienséantes que jamais ces dernières années».
Ni expert, ni interprète
Simard rejette l'épithète «d'expert des autochtones». «Je n'ai jamais donné un seul cours sur le sujet. Ça a l'air bête d'insister, vu l'exotisme dans lequel on les enferme trop souvent, mais j'ai toujours considéré que les autochtones participaient de la commune condition humaine. » C'est peut-être parce qu'il se trouve à l'aise parmi eux, pour en avoir fréquenté plusieurs (surtout des Inuits et des Cris du Québec) depuis la fin des années 60. D'abord sur le terrain en tant que fonctionnaire, puis de son poste universitaire, comme «conseiller, complice, chercheur». Notamment lorsqu'il a participé à la création d'une coopérative locale crie. Très tôt, Simard défend l'idée d'un gouvernement autonome public pour la région inuite. À l'époque où s'élabore la Convention de la Baie James (CBJ), il sert de conseiller aux dissidents inuits.
Auteur d'une vaste enquête statistique sur les répercussions sociologiques du projet hydroélectrique et de la CBJ, Simard s'est vu confier en 1991, par la Commission Bélanger Campeau, l'examen de la question autochtone au Québec; et dix ans plus tard, sa mise à jour.
Un apartheid bienveillant
Quand on lui demande quelle est la source de la crise à Kanesatake, le sociologue est direct: «C'est au fond la même pour presque tous les problèmes spécifiquement autochtones en ce pays: la loi sur les Indiens, relique du XIXe siècle.» Simard, comme bien d'autres, y voit un «régime d'apartheid raciste». Parce qu'on y fiche les gens «en fonction de l'hémoglobine», d'une lignée ancestrale, bref d'une race. «C'est contraire au droit moderne, qui ne reconnaît pas d'autre sujet de droit universel que l'individu.»
Simard se méfie des revendications de droits collectifs, lorsqu'elles laissent entendre que telle collectivité posséderait des droits de nature fondamentale. Vite fâché, il s'exclame: «Depuis quand y a-t-il des sujets collectifs de droits fondamentaux? Personne ne croit que les gens aux yeux bleus pourraient se constituer en sous-nation et revendiquer des droits spécifiques! Je ne nie pas l'existence de collectivités sociohistoriques, ni du droit de vivre collectivement, même de se gouverner à sa manière originale. Un individu, on sait bien ce que c'est, mais une collectivité, c'est toujours partiellement imaginaire, les contours changeant continuellement.» Cela n'empêche pas Simard de trouver bête que Trudeau et Chrétien, en 1969, dans une logique étroitement libérale, aient proposé d'éliminer d'un seul coup le titre juridique d'Indien. «C'est normal que les descendants des premiers habitants aient vertement protesté. Trudeau, rendu aveugle aux faits collectifs à force de haïr le duplessisme, les reléguait au rang d'immigrants récemment arrivés!»
En combinant les logiques des droits collectifs et de l'exclusion raciste, le régime plus que centenaire des réserves tend un affreux piège aux autochtones: «développer une mentalité de rentier, de créancier de l'histoire, d'exploiteur de privilèges hérités, déjà vue chez les nobles d'antan, mais un comble chez du pauvre monde», dit Simard. Aussi, cela fait perdre «le sens des réalités». C'est-à-dire, au fond, succomber au mirage de «l'Indien imaginaire, celui pour qui un mode d'emploi de la vie d'avant 1492 fournirait des réponses aux questions actuelles». C'est ce que Ted Moses, leader cri, a eu le bon sens de refuser. «Je dois donner un avenir à mes jeunes, s'est-il dit, dans le seul monde qu'ils auront. Les autorités cries, caricature Simard, ne pouvaient quand même pas passer leur vie à Paris ou à New York pour faire plaisir à Claude Lévi-Strauss et à l'ONU, et se venger de l'histoire environnante!»
Autre exemple: chaque collectivité locale formerait une «Première Nation». Simard aime bien le chef de Kanesatake, James Gabriel - surtout quand il s'efforce d'établir chez lui la règle du droit plutôt que celle de la force. Mais il trouve que le chef y va un peu fort lorsqu'il met sur le même pied le «gouvernement» de Kanesatake et celui du Québec. Soyons sérieux, s'écrie Simard: «Kanesatake, moins de 2000 habitants, c'est l'équivalent de Saint-Hilarion!» À une aussi petite échelle, difficile de se donner une gestion de l'éducation, de la police, de la voirie, etc. «Dans les zones peu peuplées, par exemple, il a bien fallu instituer des M.R.C.» Il ne s'agit pas seulement d'une exigence administrative mais culturelle: on ne peut simplement pas rester «sur le terrain des solidarités familiales, des querelles, magouilles et mesquineries locales entre beaux-frères, cousins et connaissances intimes». La culture est mémoire, «mais elle exige aussi une distance», précise Simard. Cette leçon, il la tire de l'exemple des magasins coopératifs dans les villages. Dans une société, surtout dans les petites collectivités, il faut parfois «dépersonnaliser» les rapports. Sur ce plan au moins une idée aura progressé, ces dernières semaines: que les policiers autochtones puissent travailler dans d'autres communautés que les leurs.
Les politiciens, toutefois, pour intervenir efficacement, doivent s'imprégner des liens familiaux, claniques. C'est peut-être «le manque d'antenne directe avec les individus qui a conduit Jacques Chagnon à faire certaines erreurs», dit Simard. Guy Chevrette, à l'inverse, connaissait tout le monde par son petit nom: «Chevrette a fait un travail admirable avec les autochtones.» Et c'est sans doute parce qu'il est conscient des difficultés de ce secteur «qu'il s'est montré très peu partisan dans ses critiques du ministre libéral».
La Réduction
Au fond, ministres, chefs et simples autochtones sont tous pris dans un régime vicié, celui de la «Réduction». Ce mot, Simard l'a choisi pour intituler son dernier livre, un imposant recueil de 22 de ses textes des dernières décennies sur la question. Réductions: les Jésuites avaient baptisé ainsi les «villages de concentration des réfugiés amérindiens», comme Kahnawake. Chez le sociologue, la notion signifie plus largement «la clôture organisée de l'univers des premiers Américains, comme lieu à la fois physique et imaginaire».
Mais certains signes encourageants laissent penser que, tranquillement, on en sort. À l'instar de ce qui se produit dans plusieurs ghettos noirs aux États-Unis - auxquels Simard compare souvent les réserves indiennes - ce sont souvent des femmes, chargées de la continuité communautaire, qui refusent la rhétorique «identitaire» des soi-disant «warriors». Ces derniers, souffrant de désoeuvrement, en viennent à mélanger, en un cocktail douteux identité, machisme, affaires louches et autoritarisme.
Autres signes d'espoir: l'idée que James Gabriel est le chef légitime parce qu'il détient un mandat démocratique a été renforcée. «C'était assez sain de voir les autres chefs indiens du Québec se porter à l'appui de Gabriel.» Du côté des «Blancs», la réduction perd aussi du terrain. On parle de moins en moins des autochtones en bloc: «Pendant la crise d'Oka, on amalgamait tout le monde. Aujourd'hui, on sait davantage qu'il y a des factions dans les villages: des démocrates, d'un côté, et de l'autre, hélas, souvent, des bandits, petits "sous-contractants" de la grande pègre.»

»» Le goût de l'avenir - 2
«Une bonne job, un bon boss...»
Michel Venne
Le Devoir lundi 26 janvier 2004
Deuxième texte d'une série de dix
Le monologuiste Yvon Deschamps avait bien nommé l'une des aspirations les plus communes: «une bonne job, un bon boss...» Malgré les mutations du marché du travail, le désir de trouver un emploi stable, rémunérateur et gratifiant reste au coeur des préoccupations de toute personne, et ce, dès l'école. Ne se définit-on pas, le plus souvent, lorsque l'on se présente à un inconnu, par ce que l'on fait dans la vie? Bref, par son travail.
L'emploi stable demeure la meilleure garantie de sécurité du revenu. Mais l'emploi comporte également de multiples avantages non financiers. Le marché du travail est le lieu principal où prennent forme les droits ainsi que la vie sociale, où se développent l'estime de soi et la personnalité, le sens des responsabilités et de l'initiative. La stabilité favorise la productivité, l'innovation et la loyauté à l'entreprise, l'engagement et la motivation.
Depuis quelques années, la situation de l'emploi s'est améliorée au Québec. La proportion de personnes actives sur le marché du travail et le pourcentage d'entre elles qui occupent effectivement un emploi ont atteint en 2002 des niveaux inégalés.
Cependant, le tiers de la main-d'oeuvre québécoise (36,4 % en 2001) occupe un emploi que l'on dit atypique (temps partiel, temporaire, sur appel, saisonnier, autonome), soit 1,2 million de travailleurs, un bond spectaculaire depuis 1976 (16,7 %). Le phénomène n'est pas proprement québécois et il s'explique par plusieurs facteurs comme l'utilisation des nouvelles technologies et la concurrence étrangère accrue. Des travailleurs autonomes choisissent cette situation pour concilier travail et famille ou par désir d'autonomie.
Mais dans un rapport publié en 2003, le professeur en relations industrielles de l'Université Laval, Jean Bernier, et deux collègues, contestent la vision idyllique du travail atypique. «Le recours à ces formes nouvelles n'est pas uniquement synonyme de flexibilité ou de diversité; il entraîne aussi une précarité des conditions de travail et de vie de plusieurs travailleurs, voire leur exclusion du champ d'application du droit du travail.»
La diversification des statuts d'emploi est sans doute là définitivement. La norme absolue de l'emploi à temps plein toute l'année et toute la vie est abolie. La montée du travail autonome, les changements d'emplois plus fréquents, la nécessaire requalification tout au long de la vie, le prolongement au-delà de 65 ans de la vie professionnelle, le désir d'enfant aussi, vont entraîner des entrées et des sorties plus fréquentes du marché du travail. Il faut dédramatiser le caractère tortueux de ces parcours professionnels. Mais il faut absolument adapter les régimes de protection sociale (assurance santé, assurance salaire, santé et sécurité au travail, normes minimales, assurance parentale, etc.), que ceux-ci soient privés ou publics, à cette nouvelle conjoncture. Le revenu minimum garanti est-il la solution miracle que certains souhaitent? Pas s'il engendre des générations d'exclus.
Des employeurs découvrent, avec la pénurie appréhendée de main-d'oeuvre (640 000 nouveaux emplois à pourvoir entre 2002 et 2006) que c'est en aménageant le temps de travail et en donnant de bonnes conditions à leurs employés qu'ils garderont les meilleurs.
Près de 20 % des nouveaux emplois à pourvoir dans les prochaines années seront offerts à des détenteurs d'un diplôme universitaire. La proportion des emplois requérant un haut niveau de compétence va augmenter. Voilà certes un défi pour le système d'éducation. À l'opposé, le nombre d'emplois pour les personnes faiblement scolarisées va diminuer. Il reste que le gros des emplois disponibles requerra un niveau de formation collégiale ou secondaire (environ 60 %). C'est dans la vente et les services (170 000) que l'on retrouvera la plus forte concentration des emplois à pourvoir, soit le secteur où l'emploi est sans doute le plus instable et le plus précaire.
L'emploi dépend évidemment de l'activité économique, passe par la formation de la main-d'oeuvre, l'innovation et l'entrepreneuriat, domaines dans lesquels maints efforts ont été déployés mais où les résultats doivent être meilleurs. Comment faire? À côté de l'économie capitaliste, il faut reconnaître le rôle de l'État et l'apport de l'économie sociale.
L'activité économique dépend aussi des marchés étrangers. La mondialisation lance des défis inédits. Pour une usine qui ouvre, une qui ferme à la suite de la décision prise dans un siège social situé à Chicago ou à Hong-Kong. Les consommateurs d'ici se précipitent chez Wal-Mart pour acheter à bas prix des produits fabriqués en Chine tandis que les emplois de leurs parents et amis s'envolent vers l'Asie. Nos agriculteurs ou nos fabricants de meubles sont en concurrence avec des entreprises dont le personnel est payé 1 $ l'heure. Nous fûmes libre-échangistes. Allons-nous le rester? Si oui, à quelles conditions?
Le niveau et la qualité de la vie de chacun dépendent des réactions des pouvoirs publics et des leaders du monde des affaires et des milieux financiers. On ne peut pas laisser l'emploi précaire et l'insécurité devenir la norme. Comme le personnage du chanteur Martin Léon qui travaille chez Kiki BBQ: «c't en attendant...» En attendant quoi?
***
Une amie m'a fait remarquer deux erreurs dans ma chronique de la semaine dernière : il y avait bien cinq et non quatre enfants dans le téléroman Quelle famille! et le prénom de son auteure s'écrit bien Janette (Bertrand). J'ai tout de même reçu encore une centaine de messages de lecteurs et de lectrices désireux que je les tienne informés du projet de créer un lieu d'animation des débats publics au Québec auxquels les citoyens pourront participer (voir ma chronique du 12 janvier). Nous sommes maintenant près de 250 inscrits. Si la chose vous intéresse aussi, écrivez-moi à vennem@fides.qc.ca. Je transmettrai bientôt à ces personnes plus d'information sur ce projet.

»» Idées
Des essais qui dérangent, remettent en question et instruisent
Louis Cornellier
Le Devoir samedi 24 et dimanche 25 janvier 2004
Les essayistes, en plus d'instruire et de faire réfléchir, doivent aussi, on l'oublie trop souvent en ce pays plutôt tranquille, déranger. Sans eux, en effet, le ronron des satisfaits occuperait tout l'espace public et finirait par s'imposer comme un idéal sans concurrence. L'état actuel des choses, pourtant, on le sait bien, n'est pas parfait, et nous avons besoin de penseurs engagés à même de nous expliquer ce qui, selon eux, cloche et ce qu'il faudrait savoir et faire pour qu'il en aille autrement.
Les contributions en ce sens ne manqueront pas au printemps. D'abord, Paul Martin, qui aurait certainement apprécié pouvoir jouer les jeunes premiers encore quelque temps, l'apprendra à ses dépens. Chez Écosociété, dans Paul Martin, un PDG à la barre, le journaliste canadien-anglais Murray Dobbin présentera un bilan critique de la carrière du tombeur de Jean Chrétien qui écorchera les prétentions de celui-ci à incarner la voix de la classe moyenne. Plus tard en saison -- sera-t-on alors en période électorale ? --, Alain Deneault, chez VLB, enfoncera le clou avec Paul Martin et compagnies. Pour se sentir moins seul, le premier ministre du Canada lira peut-être Tous aux abris du militant étasunien Michael Moore, un essai en traduction publié au Boréal et dans lequel son ami Bush en prend aussi pour son grade.
Les essais traduits seront d'ailleurs à l'honneur aux éditions Écosociété, qui lanceront aussi L'Élan du changement : stratégies nouvelles pour transformer la société, de l'Américain Michael Albert, et Le Grand Banquet : la cupidité devenue fondement du monde, de la journaliste canadienne-anglaise Linda McQuaig. En français, Riccardo Petrella plaidera en faveur du droit de rêver à un autre monde possible dans Désir d'humanité et Dominique Payette présentera son point de vue sur le génocide rwandais dans La Dérive sanglante du Rwanda et Le XXe siècle américain de l'historien Howard Zinn paraîtra en traduction chez Lux éditeur.
La saison des essais, chez Lanctôt éditeur, sera aussi marquée au sceau du militantisme. Dans le tome 2 de ses «contes et comptes», le prof Léo-Paul Lauzon nous apprendra Comment décoder le discours des affairistes et de leur porte-queue sans se fatiguer. Présenté comme un essai polémique qui explore le phénomène du non-rayonnement du livre québécois à la télévision, La Grande Peur de la télévision : le livre de Jacques Keable suscitera certainement le débat. François Grégoire, pour sa part, traitera de La Palestine, un peuple sans droits, et Hélène Pedneault se livrera dans Mon enfance et autres tragédies politiques.
D'autres ouvrages au ton polémique risquent aussi de faire réagir. Chez Varia, la zélée Diane Lamonde poursuivra sa croisade contre les aménagistes du français au Québec dans Anatomie d'un joual de parade. Plaidoyer en faveur d'un retour de l'idéalisme chez les jeunes, Génération idéaliste de Sébastien Filiatrault, aux Intouchables, proposera d'en finir avec la morosité. Aux Éditions Nota bene, André Thibault, de la revue Possibles, signera un essai au titre engageant : Ses propres moyens.
Chez VLB, on rendra un hommage posthume au journaliste-syndicaliste Guy Ferland en publiant Qu'à cela ne tienne - Écrits d'un militant. Enfin disponible en format poche dans la collection «Typo», l'anthologie des Grands Textes indépendantistes de Gaston Miron et Andrée Ferretti s'enrichira d'un tome 2 couvrant la période de 1992 à aujourd'hui.
Biographies et correspondances
Dans ce domaine, le troisième tome de l'excellente biographie de Jacques Parizeau par Pierre Duchesne, Le Régent (1985-1995), est attendu vers la fin de mars chez Québec Amérique. À la même enseigne, Viviane Bouchard signera Che Guevara, un héros en question. Dans la collection «Les Grandes Figures», chez XYZ éditeur, deux personnages importants de l'histoire canadienne sont au programme : Marshall McLuhan, par Judith Fitzgerald, et Gabrielle Roy, par André Vanasse.
Jean-Guy Tremblay, aux Éditions Point de fuite, retracera le parcours du Premier Tremblay d'Amérique. Quant à moi, je publierai plus tard ce printemps, chez Septentrion, Figures québécoises : portraits critiques, un recueil de chroniques journalistiques portant sur des personnages marquants de notre histoire.
Publié pour la première fois, le Journal (1903-1920) du frère Marie-Victorin sera présenté, chez Fides, dans une édition établie par Lucie Jasmin et Gilles Beaudet.
Chez Varia paraîtront, grâce à Georges Aubin et Renée Blanchet, Au nom de la loi, le tome 2 de la correspondance de Louis-H. LaFontaine et Lettres à ses enfants de Louis-Joseph Papineau.
Histoire
Comme à l'accoutumée, l'offre sera plus qu'abondante. Chez Fides, Yvan Lamonde lancera le volume 2 de son Histoire sociale des idées au Québec (1896-1929). Chez VLB, Robert Aird signera une Histoire de l'humour au Québec de 1945 à nos jours et Jean-Marie Fecteau, dans La Liberté du pauvre, se penchera «sur la régulation du crime et de la pauvreté au XIXe siècle québécois».
Aux Éditions du Septentrion, la circulation sera particulièrement dense. Mentionnons entre autres Esdras Minville de Dominique Foisy-Geoffroy, Le Chemin de croix de Jean-Jacques Simard, qui se penche une fois de plus sur la place des autochtones dans la société québécoise, Les Nouvelles-Frances de Philip Boucher, Les Potagers en Nouvelle-France de Martin Fournier, Le Collège classique de Claude Corbo et Histoire de l'Amérique latine et des Caraïbes de José Del Pozo. Chez Varia, on attend Le Quatuor d'Asbestos du duo de choc Esther Delisle et Pierre K. Malouf et, chez Lux, Les Rouges de Jean-Paul Bernard.
Essais et études littéraires
Au Boréal, deux titres retiennent l'attention : Quatre mille marches, un recueil d'essais de Ying Chen sur son expérience d'écrivaine, et Lecture des lieux, des «papiers collés» de Pierre Nepveu inspirés par des paysages réels et des oeuvres québécoises.
Quelque huit ans après sa mort, Gaston Miron se retrouvera au coeur de deux témoignages signés par des amis. Chez Fides, Jean Royer nous offrira Voyage en Mironie - Une vie littéraire avec Gaston Miron et, chez VLB, Alain Horic publiera Mon parcours avec Gaston Miron. Aux Éditions HMH, Naïm Kattan réunira ses essais sur la culture dans La Culture et l'Oubli pendant que Monique Bosco, inspirée par des textes littéraires, réfléchira sur la guerre.
Dans un registre plus savant, les Éditions Fides publieront Lire au Québec au XIXe siècle, sous la direction d'Yvan Lamonde et Sophie Montreuil, de même que le tome 2 d'Histoire de l'édition littéraire au XXe siècle (1940-1959), dirigé par Jacques Michon.
Aux Éditions Nota bene, plusieurs titres sont au programme. Entre autres, deux ouvrages collectifs : Victor-Lévy Beaulieu : un continent à découvrir (dirigé par Jacques Pelletier) et Gabrielle Roy récrite (dirigé par Jane Everett et François Ricard) ainsi qu'une étude de Janet M. Paterson, Figures de l'Autre dans le roman québécois. Chez HMH, Roseline Tremblay signera Le Poète et le Porte-parole : l'écrivain dans le roman québécois, 1960-1995. À L'Instant même, Hans-Jürgen Greif et François Ouellet nous offriront La Littérature québécoise (1960-2000).
Sciences humaines et philosophie
Psychiatre et docteur en philosophie, Marc-Alain Wolf, chez Triptyque, se livrera à une «lecture psychologique de la Bible» dans Quand Dieu parlait aux hommes. Chez XYZ, dans L'Origine thérapeutique au coeur de la philosophie, Angela Cozea proposera une réflexion originale qui tentera d'établir que ce qu'il y a de plus métaphysique en nous vient des animaux ( !) et Josée Leclerc signera Art et psychanalyse - Pour une pensée de l'atteinte. Avec La Planète hyper - De la pensée linéaire à la pensée en arabesque, Hervé Fischer, chez VLB, poursuivra sa réflexion sur l'ère du numérique. Serge Proulx, chez Québec Amérique, publiera La Révolution Internet.
Dans ces domaines, ce sont encore les Éditions Liber qui domineront la saison. En philosophie, trois titres sont à retenir : Contre l'espoir comme tâche politique de Lawrence Olivier, Matérialisme et humanisme - Pour surmonter la crise de la pensée de Mario Bunge, dans une traduction de Laurent-Michel Vacher, et Ailleurs est en ce monde, une réflexion sur la sagesse au coeur de l'ordinaire de la vie par Yves Bertrand. À paraître aussi chez le même éditeur, deux livres d'entretiens de Joseph Lévy avec David Le Breton et Georges Anglade, de même que Pathologies de gouvernance - Essais de technologie sociale de Gilles Paquet.
Aux Intouchables, Francis Brière s'en prendra à la folie des antidépresseurs dans La Pilule du bonheur pendant que, au Boréal, Gilles Bibeau explorera l'industrie du gène dans Le Québec transgénique. Dans Identités mosaïques, chez le même éditeur, Francis Dupuis-Déri et Julie Châteauvert mèneront des entretiens avec onze Québécois juifs sur la question de l'identité. Aux Éditions du Remue-ménage, deux titres à retenir : Apolitiques, les jeunes femmes ?, une enquête de Julie Jacques et Anne Quéniart, et La Médicalisation de la maternité au Québec : 1910-1970 de Denyse Baillargeon.
Chez des éditeurs français
Cette saison, plusieurs essayistes québécois publieront en France. Paraîtront donc, au Seuil, L'Empire cybernétique de Céline Lafontaine et La Fabrique de la langue de Lise Gauvin. Aux Presses universitaires de France, Thomas De Koninck signera Philosophie de l'éducation et Robert Leroux présentera Cournot sociologue. Chez Odile Jacob, le psychiatre Michel Lemay publiera L'Autisme. Enfin, chez Fayard, paraîtra Croire et faire croire : les missions françaises aux XVIe et XVIIe siècles de Dominique Deslandres.
Et les autres
Il y en aura donc, c'est le moins qu'on puisse dire, pour tous... et d'autres encore ! Pour les amateurs d'art vocal : L'Art du bel canto, du chanteur Léopold Simoneau, au Boréal. Pour les voyageurs casaniers : La Cicatrice de Staline, de Laura-Julie Perreault, et Autour du monde - Asie, Afrique et Moyen-Orient, de Pierre Vincent, des récits de voyage respectivement publiés aux Intouchables et chez Québec Amérique. Pour s'amuser intelligemment, le Dictionnaire québécois instantané de Melançon et Popovic, chez Fides, devrait faire l'affaire. Pour voir venir les coups et les parer, on pourra suivre, chez Lux, le Petit cours d'autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon. Enfin, pour mettre un peu de sagesse dans tout ça, on pourra lire, chez Septentrion, Bonne nuit la vie ! de Fernande Goulet-Yelle, des réflexions sur le sens de l'existence par une femme au crépuscule de sa vie.
Beau printemps en perspective, donc, pour les lecteurs d'idées.
TRIBUNE LIBRE

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TRIBUNE LIBRE 26 janvier 2004
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COMMUNIQUÉS 23 janvier 2004