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»» Saison des idées

Les raisins secs de la colère

Daniel Lévesque
Arrondissement de Beauport, Québec
Le Devoir samedi 3 et dimanche 4 janvier 2004

Libre opinion: Est-ce la fin de la société québécoise? Celle-ci a atteint, sinon dépassé, son point de rupture. Les mois qui viennent donneront dans leur pleine mesure le vinaigre de 30 années de gouvernance, caractérisées par l'absence, ou pire: la négation pure et simple de tout projet collectif.

Jusqu'à la fin des années 70, la très grande majorité des Québécois bénéficiaient d'une éducation dont les grands axes pivotaient autour d'une culture populaire judéo-chrétienne tricentenaire. Cette culture, bien qu'imparfaite, offrait quand même des points de repère enviables. L'un d'entre eux étant l'idée d'un projet pour chacun des membres de la société. Bien qu'individuel, ce projet s'imbriquait dans un autre, celui-là tendant vers une société toujours plus égalitaire. L'idéal de justice sociale constituait l'élément central autour duquel s'affairait la majorité des acteurs sociaux et des leaders d'opinions.

Que reste-t-il de ces généreuses aspirations ? Elles disparaissent ! Ceux qui les promeuvent encore font l'objet de quolibets et de railleries populaires. C'est là l'indice d'un décrochage. Déjà, au début des années 90, de grands penseurs tel que Fernand Dumont avaient décelé cette cassure. Dans une de ses déclarations, le plus grand sociologue de l'histoire moderne du Québec disait : «Les Québécois ne sont ni ignorants ni inconscients ! Ils sont indifférents !»

Dans cette société déjà cassée en deux, le travail de découpage s'est poursuivi. La laïcisation élimine certaines valeurs de base. La fin des cours d'histoire obligatoires dans les écoles secondaires efface lentement mais sûrement une partie de notre mémoire collective. Notre population décroît. Nous sommes de plus en plus sédentaires, ce qui veut nécessairement dire que nous avons de moins en moins de contact avec autrui. Combinez à cela l'avènement des jeux vidéos, l'omniprésence de la télévision (et de son contenu violent et insignifiant), l'informatisation et maintenant le Web, et nous avons là les outils propres à l'émergence d'une culture populaire américanisée, grotesque, individuelle et, finalement, en totale rupture avec notre histoire et nos traditions.

Mais le vecteur numéro un du dépouillement de nos valeurs fût sans contredit la marchandisation à outrance de toute l'activité humaine. À la religion catholique s'est substitué le sacro-saint credo de la performance et de la consommation. Du citoyen que nous aspirions tous à devenir, nous sommes plutôt devenus des consommateurs ou encore des travailleurs en constante compétition les uns contre les autres. Dans les deux cas, c'est toute notre identité comme individu qui s'y retrouve. Le grand laissé-pour-compte de ce changement est cependant notre identité en tant que collectivité. Celle-ci n'a plus de place. De cette soustraction identitaire, il ne reste plus que l'individu.

Pourquoi payer pour les autres ?

C'est ainsi que nous avons vu apparaître une rhétorique visant à éliminer les inhibitions de l'individualisme en déniant les responsabilités des individus vis-à-vis de la collectivité. Les cris déchaînés des médias et des «experts» pour des baisses d'impôt ne sont que quelques exemples parmi d'autres.

Ce rejet des responsabilités sociales s'appuyait et s'appuie toujours sur une rhétorique structurelle dont les buts sont de créer les antagonismes nécessaires pour venir à bout de la conscience sociale citoyenne et des solidarités qui en découlent : on oppose le payeur de taxe à la personne assistée sociale, la classe moyenne aux travailleurs syndiqués, les souverainistes aux fédéralistes, les pro-fusions aux défusionnistes, etc. Des individus de toutes les sphères de la société sont mis en opposition les uns aux autres. On tend ainsi vers la déstabilisation !

De même, des idées et tendances sont reconnues comme des «vérités en soi», quand elles ne sont pas carrément érigées en dogmes. Leurs effets sont extrêmement nocifs sur le climat social.

- Comment expliquer l'austérité à laquelle les services publics sont astreints dans un contexte marquant la fin d'une période d'enrichissement sans précédent que furent les années 90 ?

- Comment se fait-il que la population endosse ce rapetissement de nos services publics et de nos institutions alors que nombre d'expériences de la sorte se sont soldées par des échecs retentissants ailleurs ?

- Comment se fait-il que dans une société riche comme la nôtre, notre réseau de santé et notre système d'éducation souffrent continuellement de sous-financement ?

- Comment expliquer ce phénomène de réprobation, sinon de haine, à l'endroit des travailleuses et des travailleurs syndiqués, alors qu'ils sont parmi ceux ayant le plus contribué à l'atteinte des objectifs budgétaires des gouvernements ?

- Comment expliquer l'acharnement hargneux envers les gouvernements, les institutions et les gestionnaires publics ?

Seul point commun ? Ces débats dispersent nos ressources. Ils neutralisent l'action citoyenne et effritent le tissu social. C'est diviser pour régner ! Dans ce contexte, et fort du consentement obtenu par défaut et sur division, l'État impose maintenant sa «réingénierie». [...] Le politique cède ainsi la place au marché. On ne reconnaît plus au citoyen le droit de regard sur les objectifs, les moyens ainsi que la finalité. Seul celui qui paie a droit de parole. C'est là une expropriation en bonne et due forme.

Apathie

Nos droits nous sont ainsi retirés et que faisons-nous ? Rien ! Devant une telle apathie, je crains fort que ce que je viens d'énumérer ici ne rende compte d'une société qui n'a plus de projet collectif. Quand on n'a même plus le coeur de défendre ses droits contre des lois méprisantes comme celle sur la clarté référendaire, quand 50 millions $ par semaine sont vidés de nos goussets par le biais du déséquilibre fiscal et que l'on ne dit rien, quand on voit son voisin être affamé par la loi sur l'assurance-emploi et que l'on s'apprête à réélire ceux qui l'ont votée, quand on ne se dérange pas pour protester parce que tant et aussi longtemps que ce n'est pas dans sa cour, alors c'est que la situation est très grave...

Le Québec aura beau se gausser de la somme de ses succès individuels, il n'en demeure pas moins que l'on doit se demander si ceux-ci ne sont pas finalement que les derniers soubresauts d'une communauté à l'agonie. Que faire si les Québécois se désintéressent de leur devenir collectif ? Sauf l'admiration que nous leur vouons, force est d'admettre que ce ne seront pas Céline Dion ou le Cirque du soleil qui s'en porteront garant.

Il se fait déjà très tard. L'indifférence et l'individualisme que nous cultivons depuis seulement quelques décennies sont déjà ancrés profondément dans nos moeurs. Appuyés par les médias qui confortent la pensée néo-libérale, vautrés dans notre confort, obnubilés par la consommation et convaincus qu'on ne peut rien faire ni changer quoi que ce soit, c'est notre paresse qui nous condamne. [...]



»» langue

La paix sociale... canadienne

Patrice Boileau
Carignan
Le Devoir mardi 6 janvier 2004

Libre opinion: C'est qu'il en faut des contorsions pour protéger la langue et la culture d'un peuple lorsqu'il est dominé par un autre au sein d'une fédération forcée. L'exercice s'avère encore plus périlleux s'il est piloté par des gens complexés par leur origine nationale. Voilà ce qui se dégage du sombre épisode entourant l'adoption de la loi 178 que relate l'ancien ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes du gouvernement de Robert Bourassa, Gil Rémillard, dans l'édition du Devoir du 10 décembre dernier.

Cette législation appliquée en 1988 visait à favoriser la prédominance de la langue française dans l'affichage au Québec. Elle remplaçait péniblement les articles 58 et 69 de la Charte de la langue française malmenée par la Charte canadienne des droits et libertés et par des jugements d'une Cour suprême constituée de juges nommés par le gouvernement fédéral au service du Canada anglais. En fait, chaque fois que les Québécois ont tenté d'affirmer légitimement leur francité, l'autre groupe s'est toujours dressé devant eux en porte-à-faux.

L'échec de l'accord du Lac Meech en 1990 fut simplement un geste de représailles en réponse au frêle rempart culturel qu'a brandi à contrecoeur un gouvernement fédéraliste québécois, craintif de voir la majorité francophone manifester et voter contre eux en 1989. Le Canada anglais a montré clairement un an plus tard, une fois de plus, qu'il souhaitait voir la dissolution rapide du peuple québécois dans le multiculturalisme canadien au dénominateur commun anglophone. Serait-ce aussi le voeu de l'ONU par sa réaction négative à l'époque à l'inoffensive loi 178 ?

L'adoption de mesures linguistiques plus souples ne satisfont (sic) donc pas les anglophones : ces derniers comptent les combattre quand même farouchement. Ni la défunte loi 178 ni l'actuelle loi 86 adoptée en 1993 ne menacent pourtant l'unilinguisme de milliers d'Anglo-Québécois. Elles cherchent à doter Montréal d'une vitrine française car c'est la métropole québécoise qui accueille principalement les nouveaux arrivants. Cette façade est donc primordiale puisqu'elle informe les immigrants que notre maison est francophone.

Reste qu'il est difficile d'inciter ces gens à s'assimiler sereinement à la culture québécoise de langue française si des francophones hésitent eux-même (sic) à affirmer leur majorité sur ce territoire. C'est malheureusement la perception que donnent les libéraux du Québec. Ainsi, lorsqu'un gouvernement francophone montre publiquement sa timidité à exprimer sa différence sur ce continent, les nouveaux citoyens québécois sont peu enclins à choisir avec enthousiasme notre famille et son histoire pour poursuivre la leur. Charles Castonguay, professeur au département de mathématiques et de statistique à l'Université d'Ottawa, atteste cette réalité dans un article publié dans Le Devoir le même jour que celui de M. Rémillard. Plusieurs études confirment la même vérité à chaque année : un statut de minorité est incapable de sauvegarder la nation québécoise.

Le Québec ne peut pas espérer jouir d'un statut particulier dans le Canada anglais tant qu'il ne renoncera pas à sa différence. Paradoxal, non ? Une fois reléguée au rang de folklore, la culture québécoise rendue inoffensive quant à sa capacité assimilatrice amènera probablement le gouvernement fédéral à changer d'avis.

Ainsi lors de la visite de dignitaires étrangers, Ottawa demandera alors aux quelques francophones restants de se joindre aux autochtones et de sortir du grenier leurs reliques culturelles pour les faire parader l'espace d'un moment. Les nôtres, affublés de la ceinture fléchée, côtoieront les gens des Premières Nations ornés du couvre-chef à plumes. Avec un peu de chance, ces gens baragouineront quelques mots dans leur langue d'origine en guise d'exploit suprême aux invités éblouis... Ainsi s'épanouira la paix sociale canadienne.



»» Québec et géopolitique

Lettre d'un «néo-impérialiste»

Christian Rioux
Correspondant du Devoir à Paris, présentement invité par la Fondation Nieman à l'université Harvard, à Boston.
Le Devoir mardi 30 décembre 2003

Libre opinion: Monsieur Pierre Vadeboncoeur. J'ai lu avec intérêt votre réplique du 20 décembre à mon texte sur la guerre en Irak publié dans Le Devoir des 6 et 7 décembre. Je ne croyais pas que mon article soulèverait tant de débats. C'est probablement qu'il touche un point sensible.

Votre réponse n'y va pas de main morte. À travers mon humble personne, vous traitez de «néo-impérialistes» tous ceux qui refusent de s'émouvoir du renversement d'un dictateur comme Saddam Hussein et qui jugent nécessaire la présence militaire américaine dans une région qui est en train de mettre le feu à la planète. Votre analyse fait malheureusement preuve d'une grande candeur.

Croyez que j'aimerais moi aussi vivre dans un monde où cette présence ne serait plus nécessaire. Mais avez-vous réfléchi à ce que serait le Moyen-Orient et l'Asie centrale sans elle ? Vous préférez peut-être qu'une grande puissance nucléaire islamiste, comme l'Iran ou l'Irak (de Saddam), devienne le gendarme de la région ? Pourquoi pas la Russie qui a si bien démontré son savoir-faire en Tchétchénie ? Ou la Chine avec ses délicieuses moeurs démocratiques ? Nous pouvons bien sur rêver d'une salvatrice influence européenne. Vous savez pourtant que l'Europe refuse, pour l'instant, de devenir une puissance militaire.

Cela devrait suffire à démontrer que tous les «empires» ne sont pas du pareil au même comme vous le dites. Comment qualifier un «empire» qui a rétabli la démocratie en Europe en 1945, favorisé la libération du joug soviétique des anciens pays de l'est et libéré le Kosovo ? Cela n'en fait pas l'«empire du bien» qu'évoque Georges Bush. Mais cela n'en fait certainement pas l'empire du mal que vous décrivez.

Votre conception de l'impérialisme domine la gauche depuis longtemps. Elle conçoit la politique des grandes puissances comme le plat reflet de leur intérêts économiques, refusant de saisir la complexité des forces qui s'affrontent dans un pays comme les États-Unis. Or, pour ces forces, la démocratie n'est pas toujours un vain mot, comme vous semblez le croire.

Parmi toutes les objections que contient votre lettre, je retiens celle qui dit que l'action américaine risque de créer des «tensions internationales énormes et périlleuses». De nombreux experts ont hésité à soutenir l'action américaine à partir de l'analyse des rapports de force dans la région. Votre silence sur la réalité du Moyen-Orient m'incite cependant à penser que le pachyderme américain vous obstrue tellement la vue que vous n'essayez même plus d'étirer le coup pour voir ce qui se cache derrière.

Derrière, il y a le Proche-Orient où la vieille stratégie américaine s'appuyant sur les potentats saoudiens a finalement échoué. Derrière, il y a l'échec malheureux des efforts de Bill Clinton pour un règlement négocié en Palestine. Derrière, il y a enfin la menace de l'islamisme radical devant laquelle aucun démocrate ne peut rester indifférent.

Je continue à penser qu'il faut critiquer l'action américaine, notamment pour sa maladresse inacceptable à l'égard des Européens. Ces critiques ne devraient pourtant jamais gommer la nécessaire distinction entre dictature et démocratie. Si c'est çà le «néo-impérialisme»...

Avec mes salutations respectueuses,



»» finances publiques

Question troublante

Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir lundi 29 décembre 2003

L'année 2003 se termine mieux qu'elle n'a débuté sur la scène économique et, pour l'instant, 2004 s'annonce encore meilleure. En revanche, on ne peut en dire autant des finances publiques du gouvernement du Québec qui auraient bien besoin d'une performance hors de l'ordinaire pour seulement faire face à l'ordinaire. Et compte tenu des sombres prévisions démographiques qui pèsent sur le Québec, le problème deviendra de plus en plus critique au fil des ans.

Après une première moitié d'année poussive marquée par une épidémie de SRAS et une mégapanne d'électricité en Ontario, des feux de forêts en Colombie-Britannique et la hausse du dollar canadien, 2003 se termine sur une note pour le moins positive. La croissance et l'emploi sont en hausse, les salaires augmentent lentement mais sûrement et, même si l'activité n'est pas aussi effrénée qu'il y a quelques années, l'important c'est qu'elle ne s'arrête pas. On le sait, une économie peut se permettre de ralentir temporairement, histoire de reprendre son souffle, mais jamais de reculer à cause des milliers de faillites et des centaines de milliers d'emplois perdus qui demandent des années avant d'être récupérés.

Grâce à une politique monétaire assez sage rendue possible par l'équilibre des finances publiques, l'économie canadienne a pu éviter la récession qui a frappé les États-Unis, et ce, malgré une appréciation de quelque 20 % de la valeur de notre devise.

Cela dit, il ne faudrait pas que notre dollar poursuive sur sa lancée, car les entreprises canadiennes ne sont pas assez productives pour faire face d'égal à égal à leurs concurrentes américaines. Pour éviter une telle appréciation de notre devise, la Banque du Canada doit réduire ses taux lors de sa prochaine rencontre statutaire, ce qui aura pour effet de stimuler la demande intérieure et de soulager le dollar des pressions dont il est l'objet sur le marché des devises. Avec un taux d'inflation revenu à l'intérieur de la fourchette de 1 % à 3 %, rien ne justifie des taux d'intérêt canadiens si largement supérieurs aux taux américains. La chance aidant, une telle approche de la Banque devrait permettre d'éviter que la baisse de nos exportations constatée au cours des derniers mois ne se fasse sentir trop durement sur notre économie en 2004.

En somme, sans être en mesure de prévoir même de façon approximative ce que nous réservent les dieux pour la prochaine année, tout nous permet d'espérer que 2004 s'ajoutera aux douze années précédentes qui ont été épargnées par la récession.

***

Il va de soi qu'une bonne année sur la scène économique aurait des répercussions positives sur les finances publiques du gouvernement du Québec qui en aura bien besoin.

Dans le document de référence préparé par le ministère des Finances en vue des consultations prébudgétaires qui se tiendront à la fin de janvier, on constate que le Québec n'a toujours pas réussi à combler l'écart de 20 % du PIB par habitant qui le sépare de l'Ontario depuis des décennies.

Un tel écart est d'autant plus considérable que nous attendons de notre gouvernement qu'il dépense davantage que la moyenne canadienne et que l'Ontario. Ainsi, alors que les dépenses de programmes accaparent 12 % du PIB ontarien et 14,6 % du PIB des neuf autres provinces que le Québec, elles occupent 18,7 % de notre PIB... Normal que, pour obtenir un niveau de services équivalent, il nous faille consacrer un pourcentage supérieur de nos revenus annuels moindres. D'autant que nous comptons beaucoup moins de gens qui gagnent plus de 50 000 $ et aussi moins de vrais riches. Ajoutons à cela que la progressivité de notre système fiscal qui épargne quatre contribuables sur dix de tout impôt sur le revenu laisse le poids des services publics reposer essentiellement sur les épaules des classes moyenne et moyenne supérieure.

Ce mouvement n'est pas près de ralentir, puisque la croissance des dépenses du gouvernement du Québec est aussi plus rapide que celle de nos voisins. Au cours des trois dernières années, les dépenses de programmes du Québec ont augmenté de 15 % comparativement à 9 % en Ontario.

Au rythme où notre population vieillit, cet écart risque de s'accentuer au point de devenir intolérable. Le Québec compte aujourd'hui cinq personnes actives pour chaque retraité. Or, ce rapport passera progressivement à quatre, puis à trois et à deux pour un d'ici 25 ans.

C'est au Québec que le vieillissement sera le plus rapide et le plus prononcé, au Québec encore où le poids des retraités peu fortunés posera le plus grand défi à un gouvernement. Avec une dette par habitant deux fois supérieure à l'Ontario et des intérêts annuels qui grugent l'équivalent des deux tiers du budget de l'Éducation, une question se pose : ne sommes-nous pas à la veille d'une crise structurelle grave ? Si oui, comment allons-nous y faire face ?

jrsansfacon@ledevoir.ca



»» réforme globale des institutions démocratiques

Redonner au politique sa dignité avant toute «réingénierie»

Joseph Giguère
Conseiller en économie sociale et action coopérative
Le Devoir lundi 29 décembre 2003

Libre opinion: Les propos entendus du gouvernement libéral, et particulièrement du ministre délégué à la réforme des institutions démocratiques, Jacques Dupuis, au cours des derniers mois, révèlent que la grande transformation de notre système démocratique n'est pas pour demain.

La perspective d'une réforme globale des institutions démocratiques est en effet écartée. Il ne reste sur la table que l'annonce du dépôt en 2004 d'un projet de loi sur une modification du mode de scrutin pour y introduire des éléments de proportionnelle, dont l'adoption ne serait pas en vigueur pour les prochaines élections. Doit-on voir là une séquence normale ou s'agit-il d'une dilution pour encore une fois repousser subrepticement cette réforme vers les limbes des projets politiques mort-nés ?

Mon malaise citoyen n'est pas tant d'avoir à gérer mes doutes ou tempérer mon ardeur devant une démarche plus lente et différente de celle que j'avais prévue. Je suis plutôt préoccupé d'observer que, pendant que, d'un côté, on semble amenuiser l'importance et l'urgence d'une réforme des institutions démocratiques, d'un autre côté, on manifeste fébrilité, ardeur et détermination pour une «réingénierie» de l'État.

Pas d'osmose

J'ai eu le privilège, à titre de membre du comité directeur des États généraux sur la réforme des institutions démocratiques, connu dans le public sous le vocable de commission Béland, de participer à la tournée de consultation sur la réforme en question sur l'ensemble du territoire québécois ainsi qu'aux états généraux sur le même sujet qui ont réuni 1000 personnes à Québec en février 2003.

Encore profondément imprégné de ce qui m'a été communiqué par cette extraordinaire démarche où nous avons écouté avec lucidité et affection les aspirations et les jugements de la sagesse populaire, j'ai la forte conviction que toute «réingénierie» ou modernisation de l'État ne serait que quincaillerie gestionnaire sans âme et sans horizon, voire une sorte de détournement partisan, si elle ne commençait pas par un grand chantier de modernisation des canaux de la démocratie et de leur rebranchement sur la souveraineté du peuple citoyen.

Tel un leitmotiv, chacune de nos rencontres avec la population, lors de notre tournée, commençait par la même question : «Puisque la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, considérez-vous que le gouvernement vous représente, que vous êtes au pouvoir en tant que citoyens ?» La réponse, quels que fussent l'âge et l'expérience particulière des interlocuteurs, était régulièrement la même. Elle était négative. [...] Une autre réaction à notre questionnement sur l'état de santé du gouvernement du peuple était plus pessimiste encore : «Ne venez pas nous dire que nous contrôlons quelque chose comme peuple; ce sont les grandes transnationales qui mènent; nos gouvernements ne dirigent rien; ils ne font pas autre chose que de s'ajuster et nous ajuster.»

Sans prétendre à des considérations sociologiques scientifiques, les échanges in vivo avec des Québécoises et des Québécois de toutes les régions du Québec ont permis d'observer que quelque chose ne passait pas entre la société politique et la société civile. Malgré l'utilisation des techniques et outils les plus modernes et sophistiqués de sondage et d'auscultation, le système politique semble être devenu incapable de traduire la société civile, de se couler dans le flot de cette dernière pour en être l'aura, le harnacheur et le phare.

Devant des gens de plus en plus éduqués, qui ont un discours et une pensée sur leur situation, qui s'approprient leur problématique territoriale, qui possèdent des compétences professionnelles de classe mondiale, qui assimilent des informations de toutes sortes, qui se sont donnés des associations et des mouvements de tous genres [...], notre démocratie représentative n'est plus adéquate. Entre une société civile participative et de plus en plus autonome et un système politique cherchant à appliquer unilatéralement dans la population des recettes concoctées dans des alcôves partisanes, l'osmose ne circule plus.

L'incroyable mépris populaire à l'égard de la classe politique [...] devrait être suffisant pour que nous admettions que notre démocratie, que nous croyons parfois être parmi les meilleures au monde, est en situation d'échec. Quand le menu ordinaire et courant de n'importe quel gouvernement peut consister à défaire minutieusement les constructions édifiées par le gouvernement antérieur, cela étant dit en dehors de tout jugement partisan, ne s'agit-il pas là également, au plan objectif, d'une illustration pathétique de la déconnexion de nos institutions ?

Est-ce le peuple lui-même qui se fourvoie ainsi, perdant le fil de ce qu'il veut, de quatre ans en quatre ans ? Ou ne serait-ce pas plutôt son système politique qui le trahit, lui donnant une représentation fallacieuse et altérée de lui-même, de sorte qu'il n'est jamais réellement protagoniste de son destin ?

La légitimité politique se bâtit chaque jour

Le ministre Dupuis justifie son intention d'ajourner la réforme à un prochain mandat en disant que ce qui importe c'est que les changements soient bien faits. Ce qui importe avant toute chose, c'est de comprendre qu'en raison du rythme d'évolution et de la complexification de la société, notre démocratie représentative est dans l'impasse.

Un gouvernement ne peut plus, dans une attitude monolithique, prétendre à une totale légitimé politique simplement parce qu'il a été élu un jour. Cette légitimé s'acquiert et se bâtit jour après jour dans une interaction assidue, intense, multiforme, consistante, vivante, chaude, entre peuple et élus, entre société politique et société civile. Notamment, comment prétendre qu'un mandat coiffé d'un nom aussi énorme que celui de «réingénierie» de l'État pourrait passer en marge du creuset d'une telle légitimation.

L'histoire de la démocratie est celle d'une synthèse en constante recomposition entre démocratie directe et démocratie représentative, au fil de l'évolution de la société civile et de sa capacité d'exercer son autonomie à travers l'amélioration de ses conditions matérielles et culturelles. Quand la démocratie représentative freine ou mystifie la souveraineté populaire, il faut revenir au peuple instituant.

Sans magnifier l'événement, c'est un peu le sens qu'avaient les états généraux de février dernier. Comme citoyen, dont l'idéal démocratique n'a pas été modifié par le changement de gouvernement, j'invite le ministre Dupuis, dans un esprit de faire de la politique autrement, à s'élever au dessus des intérêts partisans et à poursuivre dans la voie de réforme globale ouverte par cette symbolique constituante.

À l'heure où la diplomatie des bombes et la marchandisation de tout ce qui existe sont en train d'effriter tout espoir de fraternité humaine et de bonheur collectif, s'il est un devoir absolu qui nous incombe entre tous, c'est bien celui de redonner au politique toute sa dignité.



»» Article 45 sur la sous-traitance

Ni une panacée ni un drame national

Gilles Blier
Président de la Chambre de commerce et d'industrie de la Rive-Sud
Le Devoir lundi 29 décembre 2003

La loi 31 est un pas dans la bonne direction et un changement somme toute modeste au volumineux Code du travail

Les syndicats du Québec se sont adonnés, le 11 décembre, à d'innombrables démonstrations et manifestations qui ont eu pour effet de perturber la vie de centaines de milliers de concitoyens qui ne méritaient pas d'être pris en otages d'une cause si peu convaincante qu'une lutte sans merci contre la modification de l'article 45 du Code du travail.

Certes, nous comprenons que les centrales syndicales veuillent se faire les dents et montrer leurs biceps en prévision des négociations à venir dans la fonction publique, le véritable enjeu de toute cette démonstration coûteuse pour la population. En même temps, les chefs syndicaux craignent pour les conditions en béton dont bénéficient leurs syndiqués dans certains domaines. Ils redoutent aussi la réorganisation (ou réingénierie) de l'État, faisant mine de croire qu'ils pourraient y perdre des emplois et des cotisants.

Mais ils devraient comprendre que, de toute façon, 40 % des employés de l'État vont prendre leur retraite avant 2007 et que la pénurie de main-d'oeuvre fera en sorte qu'il sera impossible de les remplacer. Le gouvernement du Québec n'a pas le choix. Il doit réorganiser et moderniser l'État en utilisant au maximum les avantages technologiques disponibles, pour continuer de rendre les services les plus essentiels à la population dans des domaines tels que la santé, l'éducation, la sécurité publique, le transport et l'environnement.

Tendance lourde

À mon avis, le gouvernement ne vise aucunement à congédier des employés dévoués. Il doit uniquement, tout en essayant de prolonger l'emploi de certains d'entre eux, trouver de nouveaux moyens de desservir la population.

Il m'apparaît démagogique de tenir un discours alarmiste du style « le gouvernement Charest veut mettre le Québec à feu et à sang », « il veut démolir le Québec », etc. Sans entrer dans un débat partisan, nous devons reconnaître, comme l'ont fait bien des éditorialistes, que ce langage baigne dans l'irréalisme complet.

Quant à la loi 31 qui modifie l'article 45 du Code du travail, il s'agit d'un pas dans la bonne direction et d'un changement somme toute modeste au volumineux Code du travail. Demandées depuis plus de 10 ans par les milieux d'affaires (responsables de la création d'entreprises et d'emplois) à la suite d'interprétations juridiques extrêmement contraignantes, ces modifications visent à éliminer l'un des nombreux « irritants » qui rendent les entreprises et tout le Québec moins productifs que beaucoup d'autres provinces canadiennes. Or, avant de partager la richesse, il faut la créer, et pour cela, mettre en place des conditions favorables au développement économique durable.

La sous-traitance est une tendance lourde dans l'économie mondiale (et mondialisée). Les entreprises du monde entier subissent aujourd'hui une concurrence pouvant provenir de n'importe où sur la planète. C'est pourquoi, depuis 20 ans, elles se concentrent davantage sur leur mission première, sur ce qu'elles font le mieux, pour donner le reste en sous-traitance.

Ces entreprises (et bien des administrations publiques) confient donc de plus en plus à des sous-traitants des services complets, systèmes d'information, évaluation des risques, gestion logistique, comptabilité, voire la fabrication de composantes majeures d'avions, de moteurs, de trains, d'appareils électroniques. Se produit alors un essaimage technologique naturel et une création d'emplois distribuée.

Les entreprises sous-traitantes peuvent ainsi, grâce à des contrats majeurs, grandir, créer des emplois et améliorer leur expertise, souvent dans des domaines pointus. Beaucoup d'entre elles en viennent à exporter leurs produits et services. C'est ainsi que la sous-traitance permet de créer des emplois et de rendre nos entreprises et nos administrations plus efficaces.

Rappelons que l'économiste Pierre Fortin, réputé pour son indépendance professionnelle, a exprimé l'avis, en commission parlementaire, que les restrictions entourant le développement de la sous-traitance avaient privé le Québec de 30 000 emplois au cours des dernières années. Pourtant, nous n'en avons pas à perdre.

Les salaires remonteront

À titre d'homme d'affaires, président de la Chambre de commerce et d'industrie de la Rive-Sud, je dois dire que l'action du gouvernement quant à l'article 45 du Code du travail est un pas dans la bonne direction. Certes, il pourra y avoir de légères baisses de salaires dans les secteurs faiblement technologiques. En revanche, il y aura création d'emplois (et possiblement de nouveaux membres pour les syndicats). Et puis, pénurie de main-d'oeuvre et développement d'expertises aidant, les salaires finiront par remonter.

Les avantages et le bien commun sont nettement du côté de la démarche gouvernementale visant à moderniser le gouvernement québécois et à réduire les « irritants » et contraintes qui freinent l'essor de l'économie. Modifier l'article 45 du Code du travail est l'une des actions que nous jugeons utiles à cet effet. Ce n'est ni une panacée pour les gens d'affaires ni un drame pour les travailleurs.



»» Finances publiques

La véritable impasse

François Legault
Député de Rousseau et porte-parole de l'opposition officielle en matière d'économie et de finances
Le Devoir lundi 29 décembre 2003

Le Parti libéral a fait des promesses pour 3,6 milliards: des engagements irréalistes, basés sur un cadre financier qui ne tient pas la route

Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement Charest ne cesse de blâmer le gouvernement du Parti québécois afin de se dérober à ses engagements électoraux et de justifier des hausses d'impôts et de tarifs, ou encore des compressions dans les services à la population. Bien sûr, nous déplorons cette façon de faire et désirons mettre en lumière un portrait plus juste de la situation.

Reportons-nous à la dernière campagne électorale. Les candidats du Parti québécois livraient un message qui se voulait réaliste : nous ne pouvions à la fois investir davantage dans les services comme la santé et l'éducation tout en réduisant à court terme les impôts. Nous avions clairement indiqué qu'avec la réalité du déséquilibre fiscal, il nous apparaissait évident que le gouvernement du Québec ne pouvait à la fois réduire ses revenus et augmenter ses dépenses.

De son côté, le Parti libéral s'est engagé pour 3,6 milliards de dollars de promesses de toutes sortes pour l'exercice financier 2004-05. Des engagements irréalistes, basés sur un cadre financier qui ne tient pas la route. D'ailleurs, les experts qui ont validé le cadre financier des libéraux jugent maintenant que les promesses libérales sont irréalisables. Yves Séguin, maintenant ministre des Finances, en était d'ailleurs tout à fait conscient avant même d'être candidat pour le Parti libéral. Dans une entrevue à CKAC, le 13 septembre 2002, il déclarait : « L'objectif des baisses d'impôts est louable. Mais je doute de ses projections financières. Et rendons à César ce qui lui appartient : le gouvernement actuel a éliminé le déficit et les services se maintiennent. »

Dès le lendemain de l'élection générale, un plan se mettait en branle pour expliquer les nombreux bris d'engagements qu'allait devoir annoncer le gouvernement libéral. Le rapport Breton venait donc baisser les attentes envers le gouvernement en faisant apparaître une impasse de 4,3 milliards de dollars dans le budget du Québec. Guy Breton disait sommairement : « Voici ce qui peut arriver si tout va mal. » Il a présenté sa liste des risques financiers au nouveau premier ministre qui s'est empressé de traduire « risques financiers » par « trou ». Évidemment, l'opposition officielle a contesté vigoureusement ce rapport et a demandé à entendre son auteur en commission parlementaire, ce que le gouvernement a refusé. [...]

Transferts fédéraux

Au cours des huit derniers mois, le gouvernement Charest a procédé à de nombreuses hausses de tarifs, comme dans le cas des primes de l'assurance-médicaments, des frais de garde et des tarifs d'électricité. Et comble de l'ironie, par une astuce comptable, le ministre des Finances a diminué l'indexation du régime d'imposition des Québécois, augmentant ainsi, en douce, les impôts de 140 millions de dollars. [...]

Lors du dépôt d'une synthèse des opérations financières, le ministre des Finances a annoncé que le gouvernement faisait face cette année à une impasse de 944 millions de dollars. À la lumière des données de la synthèse des opérations financières, on constate que cette impasse est attribuable à une baisse additionnelle de 700 millions de dollars des transferts fédéraux. Près de 75 % du problème est attribuable à la baisse des transferts fédéraux.

Or, au lieu d'expliquer clairement à la population les véritables raisons de l'impasse [...], le ministre des Finances a plutôt tenté de blâmer le gouvernement précédent en évoquant des pertes à la SGF. Des pertes basées sur des états financiers n'ayant pas été approuvés par le comité de vérification de la SGF ni par son conseil d'administration. Certaines pertes ont même été imputées à l'année précédente, créant ainsi un déficit pour l'année budgétaire 2002-03, année qui affichait pourtant un déficit zéro.

Par ce geste, le ministre envoie un message très négatif du Québec à l'étranger, principalement aux agences américaines qui ont le contrôle sur la cote de crédit du Québec. En termes clairs, le Québec risque de se voir imposer des taux d'intérêt plus élevés, ce qui fera augmenter son service de la dette. Il s'agit d'une tactique insensée pour un gouvernement qui prétend vouloir contrôler l'accroissement de notre dette publique.

Le ministre des Finances essaie de blâmer le gouvernement précédent au lieu d'expliquer la dure réalité de la baisse des transferts fédéraux. Rappelons que, pour les exercices budgétaires de 2001-02 et de 2002-03, les transferts fédéraux sont demeurés stables, atteignant 9,3 milliards de dollars. Cette année, en acceptant la nouvelle baisse récurrente de 700 millions, les transferts fédéraux atteindront 8,9 milliards de dollars. L'année prochaine, en faisant l'hypothèse que les transferts fédéraux seront au même niveau que ceux de cette année (excluant les montants de cette année de l'entente sur la santé), Yves Séguin fera face à une impasse de 2,7 milliards de dollars puisque le cadre financier présenté par son parti en campagne électorale prévoyait des transferts fédéraux de 10,3 milliards alors qu'en réalité, ils seront de 7,6 milliards si le gouvernement Charest n'obtient aucun ajustement du gouvernement fédéral.

Cadre à réviser

Le Parti libéral aurait dû faire preuve de plus de transparence et réviser à la baisse son cadre financier avant le début de la campagne électorale. Pourtant, le ministre des Finances, en septembre 2002, soit bien avant l'élection du 14 avril, déclarait devant le conseil général du Parti libéral que, « si le déséquilibre fiscal demeure aussi important, il sera difficile à un gouvernement libéral de respecter ses engagements ».

Aujourd'hui, cette phrase du ministre des Finances prend tout son sens alors qu'il vient effectivement d'annoncer que le déséquilibre fiscal est encore plus important que prévu. Il ne faut donc pas s'étonner du refus du gouvernement actuel de présenter ses prévisions financières pour l'année 2004-05.

[...] Le véritable défi à l'égard de notre sécurité financière est lié à la problématique du déséquilibre fiscal. Ce mauvais partage de l'assiette fiscale entre Québec et Ottawa fera en sorte que, tôt ou tard, le Québec renouera avec les déficits et devra donc contracter de nouvelles dettes fort importantes. Et celui qui a présidé la Commission sur le déséquilibre fiscal, Yves Séguin lui-même, le sait très bien. Au lieu de s'attaquer au gouvernement précédent et aux institutions québécoises, Yves Séguin devrait plutôt livrer une vraie bataille en règle contre Ottawa.

Nous, du Parti québécois, proposons une solution durable qui consiste à rapatrier au Québec l'ensemble de nos ressources financières pour ensuite les affecter à nos priorités telles la santé, l'éducation et la famille. La véritable solution visant à donner un second souffle aux finances publiques du Québec passe inévitablement par la souveraineté du Québec.



»» déclin de la solidarité

La montée des inégalités

Michel Venne
Le Devoir lundi 29 décembre 2003

Au-delà des changements politiques et des événements de portée internationale, l'un des faits marquants de la société québécoise du début des années 2000 est sans contredit la montée sournoise des inégalités.

Non seulement la réalité évolue-t-elle en ce sens, mais l'imaginaire collectif semble s'imprégner sans trop résister de la fatalité du phénomène.

Avec l'augmentation des écarts entre riches et pauvres vient ce que l'on pourrait appeler l'«inégalitarisme» c'est-à-dire l'acceptation volontaire des inégalités comme un fait «naturel» contre lequel il ne vaut plus la peine de s'élever et qu'il y a même lieu d'encourager afin de prétendument récompenser l'initiative individuelle.

Examinons d'abord les faits.

Depuis la fin des années 1960, en fait, l'inégalité entre les revenus bruts (salaires, placements, etc.) des riches et des pauvres n'a cessé de s'accroître. En 1969, le revenu brut des ménages les plus pauvres équivalait à environ 19 % de celui des ménages les plus riches. En 2000, il ne représentait plus qu'environ 10 %.

En principe, l'intervention de l'État, qui fait payer de l'impôt aux riches et verse des allocations aux pauvres, doit compenser l'écart. Le Québec est l'endroit en Amérique du Nord où cette mécanique a le mieux fonctionné jusqu'ici. Mais, d'une année à l'autre, l'efficacité des programmes publics diminue. Ce qui fait qu'après impôts, le revenu net des ménages les plus pauvres, qui valait 20 % de celui des ménages les plus riches en 1969 n'équivaut plus qu'à 18 % en 2000.

L'érosion de la capacité de l'État de réduire les écarts s'explique par les baisses d'impôt consenties depuis la fin des années 1980, dont ne profitent évidemment que ceux qui ont les moyens d'en payer, mais aussi par l'effritement de la progressivité du régime fiscal.

Les gouvernements libéraux et péquistes ont tous les deux contribué à cette évolution par deux réformes de la fiscalité, l'une en 1988 et l'autre en 1998, qui ont réduit de 16 à 3 le nombre de paliers d'imposition et qui ont diminué l'écart entre les taux payés par les plus riches avec ceux payés par la classe moyenne. Résultat, à partir d'un revenu annuel de 50 000 $, la progressivité du régime est presque nulle.

La perspective de nouvelles baisses d'impôt, combinées avec l'accroissement de tarifs de toutes sortes, conduira inévitablement à une nouvelle hausse des inégalités.

Or l'inégalité ne se perçoit pas seulement dans les revenus. Celle-ci se répercute dans tous les autres domaines, y compris la santé. Selon la région où il vit, l'espérance de vie en bonne santé d'un Québécois n'est pas la même et l'écart peut aller jusqu'à 14 ans entre la région la plus favorisée et celle qui l'est le moins. L'accès à la culture est fortement liée au revenu, au niveau de scolarité et au lieu de résidence. Les inégalités augmentent aussi à l'école. L'effectif des écoles privées est en hausse au Québec, pour atteindre 11,4 % de l'effectif scolaire total au secondaire en 2001-2002, tandis que la concurrence entre les écoles publiques n'a cessé d'augmenter avec la diversification des projets scolaires.

Le combat que mènent depuis 50 ans les «États providence» pour réduire les inégalités n'a jamais visé l'égalité pure et n'a jamais eu pour objectif de niveler par le bas ou de réduire la capacité de choisir des individus, mais plutôt de favoriser l'égalité des chances. Avec l'élargissement croissant des écarts entre riches et pauvres, certains voient leur liberté de choisir s'accroître et d'autres la voient se restreindre.

Le principe de mettre l'État au service de la réduction des inégalités est de plus en plus contesté. Certains, même parmi les plus pauvres, semblent préférer s'en remettre à leur propre initiative. L'insécurité croissante au sein du marché du travail en incite d'autres à se contenter du peu qu'ils ont pour éviter de le perdre. C'est l'égoïsme triomphant.

Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler l'attrait exercé par l'Action démocratique du Québec auprès de l'électorat en 2003. Ce parti préconisait des politiques fondées sur l'initiative individuelle, le libre choix de l'école, la privatisation du système de santé, le taux d'imposition unique. Toutes ces politiques auraient eu pour effet d'augmenter les inégalités. Elles ont pourtant, pendant un long moment, recueilli l'assentiment d'une forte proportion de Québécois. 18 % des électeurs ont opté pour ce parti.

La facilité avec laquelle le gouvernement Charest parvient à se faire du capital politique sur le dos des syndicats et de tous les mouvements sociaux que le premier ministre assimile à des «groupes corporatistes» est un autre indice du déclin du réflexe de solidarité.

On peut même voir dans le succès remporté par la mal nommée «télé-réalité» le triomphe symbolique de la loi du plus fort : des millions de téléspectateurs jouissant tranquillement dans le confort de leur salon de la victoire du gagnant qu'ils ont eux-même désigné tout en se complaisant de l'humiliation des perdants, jetés puis oubliés.

Si l'initiative individuelle est le fondement du succès de chacun, personne ne peut nier l'importance que revêt pour la personne qui réussit le soutien de la société, du groupe, de la communauté et de la famille auxquelles il appartient. Le combat contre les inégalités devrait être au coeur des objectifs collectifs que nous nous fixons. Cette diminution des inégalités n'empêche pas le succès des meilleurs ni la diversité des choix de vie. Mais elle rend les rapports sociaux plus harmonieux et favorise une saine démocratie entre gens qui se comprennent mieux parce qu'ils ont plus en commun.

Qu'on y pense, en 2004. Bonne année !

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides

vennem@fides.qc.ca



»» réingénierie

Entre l'option nordique et l'option irlandaise
- Le Québec a fait son choix, et rien n'indique qu'il se soit trompé

Luc-Normand Tellier
Département d'études urbaines et touristiques, Université du Québec à Montréal
Le Devoir samedi 27 et dimanche 28 décembre 2003

Dans Le Devoir du 19 décembre dernier, Michel Boucher et Filip Palda, de l'École nationale d'administration publique, se sont nettement rangés du côté de l'Institut Fraser dans le débat qui oppose ce dernier à Pierre Fortin, de l'UQAM. Selon eux, la voie que doit suivre le Québec est celle de l'Irlande, celle de la réduction radicale du régime d'imposition et de la renonciation, par les syndicats, « à leur pouvoir corporatiste » (dixit Boucher et Palda). Qu'une position aussi peu socialisante soit adoptée par deux professeurs d'une école chargée de former nos hauts et moins hauts fonctionnaires ne pourra que rassurer tous ceux qui pourraient craindre une dérive étatiste de notre appareil gouvernemental...

Vers la fin de leur texte, MM. Boucher et Palda écrivent : « Le Québec est géographiquement au centre du commerce en Amérique du Nord. Le Québec profite de l'une des plus grandes voies maritimes du monde. [...] Notre potentiel d'amélioration est beaucoup plus grand que celui de l'Irlande au cours des années 80. » On me permettra de sursauter face à de telles affirmations.

Pour quiconque a étudié la dynamique urbaine nord-américaine, prétendre que le Québec est « au centre du commerce en Amérique du Nord » est pour le moins osé. Non seulement cela est faux, cela est même de moins en moins vrai avec le déplacement archiconnu du centre de gravité de l'économie nord-américaine vers le Sud-Ouest.

Quant à la voie maritime du Saint-Laurent, dire que le Québec en « profite » est un euphémisme quand on prend aussi en compte les effets négatifs tout aussi connus de cette voie sur l'économie québécoise. Enfin, écrire que « notre potentiel d'amélioration est beaucoup plus grand que celui de l'Irlande au cours des années 80 » ne suffit pas. Encore faudrait-il le prouver. Au cours des trois derniers siècles, le Québec n'a jamais, à aucun moment, connu la marginalité qui fut le lot quasi continu de l'Irlande (au début des années 1980, le taux de chômage de l'Irlande atteignait 18,5 %). Pendant tous ces siècles, le Québec a été une terre d'immigration alors que l'Irlande était une terre d'émigration.

Modèle nordique

En 1977, dans l'un de mes livres intitulé Le Québec, État nordique, je me suis fait l'apôtre du modèle nordique et d'un rapprochement canado-scandinave. Mes deux rêves d'alors se sont largement concrétisés : le Québec a adopté un modèle de développement fortement inspiré du modèle scandinave et le rapprochement canado-scandinave a donné lieu, en 1996, à Ottawa, à la création du Conseil de l'Arctique réunissant le Canada, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande, l'Islande et même les États-Unis et la Russie. Rien n'indique au contraire que, dans les deux cas, nous ayons fait de mauvais choix.

Si l'Irlande, enfin, a récemment connu plusieurs années de vaches grasses, les pays scandinaves continuent d'être des modèles, et ce, depuis au moins 50 ans. Bien que la Suède et le Danemark aient les fardeaux fiscaux les plus élevés de l'OCDE, cela ne les empêche pas de figurer, avec la Finlande, parmi les pays les plus concurrentiels du monde. Comparer les fardeaux fiscaux de divers pays sans comparer le niveau et la qualité de leurs services publics est aussi absurde que de parler des prix d'une Mercedes et d'une Honda Civic sans tenir compte des caractéristiques respectives des deux marques.

Le choix que nous avons fait du modèle nordique était éclairé et nous aurions tort de l'abandonner. Cela dit, comme les Scandinaves, nous nous devons de constamment le mettre à jour en éliminant les lourdeurs administratives, les frais inutiles, les déficiences systémiques et les abus de toutes sortes. Faire cela sans jeter le bébé avec l'eau du bain, c'est la voie de la sagesse. Il ne faut jamais oublier que, pour une Irlande à laquelle le néolibéralisme a réussi, il y a plusieurs Argentines et plusieurs Russies qui cherchent péniblement à y survivre.



»» démographie

Des enfants? Pas maintenant.

René Binet
Avocat en droit des jeunes et travailleur de rue
Le Devoir samedi 27 et dimanche 28 décembre 2003

Nous n'avons pas assez de temps de qualité à offrir à des bambins trimballés de la maison à la garderie, de l'école à la gardienne

Le déclin démographique ne changera pas mon opinion. Avant d'inviter d'autres enfants à partager notre monde, un grand ménage s'impose. Une société désirant des enfants doit les mériter. Elle doit offrir de l'espace et du temps de qualité pour que les enfants tissent avec leur environnement un lien significatif et chaleureux afin qu'ils s'émancipent harmonieusement. J'ai deux merveilleux enfants et je travaille depuis 14 ans auprès d'enfants en difficulté. Des enfances gâchées, j'en ai assez vu.

Les enfants sont une composante de la prospérité économique. Je constate que malgré cette prospérité et les engagements politiques portant sur les enfants, 18 % d'entre eux vivent dans la pauvreté. Manque de ressources et d'équipement à tout chapitre, crise du logement, manque de place dans les garderies, décrochage scolaire catastrophique, taux ahurissant de suicide des jeunes... cela devrait faire réfléchir les adultes. Parents, professeurs et intervenants n'ont pas assez de temps de qualité à offrir aux enfants, trimballés, bousculés de la maison à la garderie, de l'école à la gardienne. De plus, les parents ont le fardeau de compléter l'apprentissage scolaire par des devoirs et des leçons qui sollicitent quotidiennement plus d'une heure. Les enfants dont les parents ne peuvent les soutenir dans leurs tâches scolaires présentent un haut risque de décrochage.

Les enfants d'abord : un mythe

Les adultes devraient se servir après s'être assurés que les enfants ont eu leur part. Ce n'est pas le cas. Nous vivons sous le joug d'une démocratie corporatiste, de lobbys, de groupes de pression où l'avidité, la cupidité et l'indifférence bousculent et piétinent les enfants. Les leaders de notre société ont-ils des cervelles de moineau ou des instincts de vautour ? Leurs progéniture est sans doute à l'abri, mais ils abandonnent les enfants défavorisés. Un mal nécessaire, diront-ils.

Le pire est la crainte qui s'installe sournoisement, nous menant à craindre nos adolescents. Nous avons peur de certains jeunes vivant dans nos ghettos urbains. Beaucoup d'adultes les détestent, les méprisent et les craignent. Nous tissons autour d'eux un réseau sécuritaire ; les tribunaux et les policiers s'occupent du reste. L'émission massive de contraventions, la surveillance policière, les filatures et la psychose des gangs de rue ou des groupes de jeunes sont la dure réalité.

Si on s'acharne à tasser ces jeunes dans un coin, il ne faut pas s'étonner qu'ils réagissent et sortent les griffes. Les jeunes exclus se marginalisent : pas besoin d'un doctorat en psychosociologie pour comprendre le phénomène. La responsabilité du décrochage et de l'exclusion revient aux adultes. Il faut de l'aide humanitaire et de l'imagination au lieu de ce repli sécuritaire. Les enfants défavorisés ont besoin des meilleurs effectifs, d'adultes courageux, de gens qui les aiment et qui les motivent. Ils n'ont pas besoin qu'on les achève à coups d'ordonnances judiciaires.

Une boussole

Une société qui perd ses repères et dont les institutions s'affaiblissent a tendance à abuser de l'appareil judiciaire. Ainsi, le Tribunal de la jeunesse s'immisce parfois dans les affaires des autres, dont l'école. Récemment, j'ai été témoin du comble de l'imbécillité. Un policier est allé arrêter, menotter un jeune à son école parce qu'il avait contrevenu à un engagement : il avait accumulé trois retards de 15 minutes à l'école ! Comparution au tribunal, objection à sa remise en liberté. C'est un jeune sans antécédent judiciaire auquel l'intervention judiciaire risque de faire perdre sa session scolaire. Le tribunal n'a pas pour fonction de juguler le décrochage scolaire ni de gérer l'agenda d'un jeune. La motivation ne s'ordonne pas, ne se décrète pas. Ce genre de dérapage coûte une fortune à l'État. Ces sommes devraient être investies dans les écoles.

Les bris de conditions constituent l'une des principales causes portées devant le tribunal. Ces conditions sont machinalement ordonnées à partir d'une liste préfabriquée. Un jeune coupable d'avoir fait un graffiti a vu son dossier criminel dégénérer en une dizaine de dossiers pour bris de conditions (heures d'entrée, fréquentation scolaire). Des jeunes placés en milieu institutionnel pour problème de violence sont traduits en justice pour voies de fait sur des préposés.

Une société qui a peur de ses jeunes et qui utilise la répression pour combler les faiblesses des autres institutions et passer un message est une société malade, et c'est le cas ici. Nous fabriquons des criminels pour des comportements d'adolescent qui, en soi, n'ont rien de criminel. C'est aux parents, aux écoles, d'assumer leurs responsabilités. À défaut, le réseau d'aide et les lois civiles peuvent venir en renfort.

Vautours, moineaux, cigognes

Les enfants se font rares; raison de plus pour ne pas les négliger. Il faut voir ces jeunes de près pour ressentir une émotion, un sentiment, de l'empathie à leur égard et entreprendre des actions.

Sortez de vos tours d'ivoire et allez les voir. La guignolée est un fait d'hiver et, pour le reste de l'année, la misère des enfants devient un fait divers. De petits paniers pour Noël et voilà que notre bonne conscience est satisfaite. N'importe quelle cigogne aurait le blues en survolant notre nid de coucous.

Il y a trop de misère socialement acceptée. J'ai souvent l'impression que nous vivons à bord d'un immense bateau et qu'il n'y a aucun capitaine à bord. Notre société est compartimentée (ponts, cabines) et les structures devant aider les gens deviennent des barrages et des écrans de fumée camouflant l'incompétence, la négligence et l'indifférence. Social-démocratie ou social-bureaucratie ? La nomenclature de la Révolution tranquille se sclérose.

Essayer de briser le mur de silence entourant le manque de ressources des jeunes en difficulté ? Trop d'adultes se défendront et finalement se contenteront de peu en leur nom. Les enfants ont besoin de justice, d'équité et d'une société éthiquement acceptable pour assurer leur sécurité et leur développement. Ils ont besoin d'une représentation positive de l'avenir, de projets mobilisateurs, de tuteurs de résilience. Ils ont besoin d'anges gardiens, de chevaliers, pour vaincre le côté sombre de leur vie. Ils doivent croire en nous afin de croire en eux. Refonder l'humanisme pour faire surgir l'équité et une justice sociale.

Derrière vos cris d'alarme au sujet de la démographie se dissimulent des considérations égoïstes d'adultes. Vous avez besoin d'enfants pour soutenir vos régimes de retraite, votre logique économique, et pour nettoyer la planète. Il faudrait garder à l'esprit qu'une mère soutenue socialement fait une bien meilleure mère et que des éducateurs reconnus socialement et en quantité suffisante transmettent une bien meilleure éducation. En attendant, un enfant sur cinq vit dans la précarité. Il faudrait peut-être songer à fonder l'Union des producteurs d'enfants (UPE) afin d'obtenir la même reconnaissance que les autres producteurs et gardiens (UPA, gardiens de prison, etc.).

Des enfants, oubliez ça, pas maintenant. Nous ne les méritons pas.



»» Idées

Laurent Laplante contre l'hégémonie

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 27 et dimanche 28 décembre 2003

Winston, c'est le personnage clé du 1984 de George Orwell. «Aux yeux du plus grand nombre, écrit Laurent Laplante, Winston évoque irrésistiblement la prison, le viol de l'intimité, la méticuleuse sape de la liberté. Ce n'est pourtant pas de cela que j'entends traiter. Me frappe davantage l'adhésion de Winston à l'univers dans lequel on l'a plongé.» La phrase la plus troublante du roman d'Orwell, en effet, annonce la fin de toute résistance: «Il aimait Big Brother.» Et nous serions, nous et nos suivants, les enfants de ce triste sire atteint de jovialisme: «Véritable dogmatisme de la béatitude, le jovialisme n'a que mépris pour le doute, l'hésitation, le regret, la critique.»

Essayiste solitaire et réfractaire à tout esprit de système, Laurent Laplante, avec Les Enfants de Winston, poursuit une oeuvre de réflexion exigeante qui, depuis La Personne immédiate, paru en 1998, navigue entre la critique radicale et l'utopie (voir L'Utopie des droits universels - L'ONU à la lumière de Seattle). Empreint d'une gravité toute prophétique, cet «essai sur le jovialisme» annonce des lendemains qui déchantent à une humanité sur laquelle pèse la menace de l'enclavement : «Un blocus par trop étanche enferme la génération montante dans un imaginaire trafiqué, dans des institutions dysfonctionnelles, dans le désinvestissement social, dans des relations humaines exsangues et dans des cheminements voués à la déception.»

La cause de ce désastre appréhendé, dont les premiers signes se manifestent déjà de plus en plus clairement : l'hégémonie étasunienne, un phénomène sans pareil dans l'histoire de l'humanité, qui «ne connaît pas de limites territoriales ni n'épargne de domaines». Fondée sur une écrasante supériorité militaire et technologique, agissante dans l'univers financier de la planète et forte d'imaginaires et de valeurs qu'elle impose par des astuces qui rendent ceux-ci séducteurs, l'hégémonie étasunienne écrase toute concurrence avec une telle efficacité qu'elle rend désirable sa nécessité imposée : «On se plie à leurs moeurs avec une sorte de frénésie. On copie leur cinéma. On tourne en anglais. On dévore leur fast-food. On s'habille aussi mal qu'eux. Je doute que l'hégémonie soviétique ou chinoise ait jamais pu compter à ce point sur ces hommages culturels.» Aux accusations d'antiaméricanisme qui ne manqueront pas de surgir devant un aussi noir constat, Laplante réplique déjà : «Répétons prudemment la prudente rengaine : d'autres que les États-Unis auraient un pouvoir comparable que, n'en doutons pas, ils adopteraient les mêmes conduites; le fait est, cependant, que l'hégémonie d'aujourd'hui est étasunienne.»

N'allons pas croire, précise l'essayiste, que ce phénomène relève du principe de la génération spontanée. L'hégémonie n'est pas apparue avec l'avènement de Bush II et de ses faucons au pouvoir. Longuement mûrie tout au long du XXe siècle à la faveur d'événements traumatiques (dépression économique, guerres mondiales) dans lesquels la responsabilité étasunienne est nébuleuse mais, selon Laplante, néanmoins directe, cette hégémonie, de même que les normes et objectifs qui l'accompagnent, n'est pas circonstancielle : «A-t-on lourdement profité des attentats de septembre 2001 pour annoncer une mue déjà terminée ? N'en doutons pas. Dès que les États-Unis ont pu s'afficher en "victime du terrorisme international", l'hégémonie pouvait passer des coulisses au salon et lancer la planète dans la démence des guerres permanentes ou préventives.»

Comment expliquer, cela étant, la résignation de plus en plus répandue qui accueille ce déferlement de pouvoir arbitraire, cette «véritable plaie sociale» qu'est devenue l'attitude du «de toute façon... » ? Dans une violente charge qui rappelle la fureur polémique d'un Bernanos, Laplante, pour répondre à cette interrogation, fond sur l'empire publicitaire (publicité, relations publiques, démarchage, propagande) : «L'absence presque complète de résistance culturelle découle du travail de conditionnement mené par la publicité. [...] La publicité, pour exploiter un autre vocabulaire, fonce et conquiert comme une avant-garde de l'hégémonie. À la manière d'une colonne de blindés, elle troue le front et va dévaster l'arrière-pays des résistances. Le déferlement hégémonique s'en trouve facilité.»

Déjà aux prises avec la séculaire propension humaine au jovialisme, cette «attitude de trop souple acceptation», les prophètes de malheur (Orwell, Bernanos, Tillich, mais aussi saint Jean et Cassandre), dont Laurent Laplante chante ici avec mélancolie les indispensables vertus critiques, se retrouvent donc de plus en plus contraints à prêcher dans le désert pour alerter ceux que l'enclavement guette. «De toute façon... », reçoivent-ils en guise de réplique à leurs hauts cris.

Pourtant, pourrait-on avancer pour contredire l'alarmisme de Laplante, les Québécois et plusieurs centaines de milliers de citoyens d'un peu partout dans le monde n'ont-ils pas manifesté, au moment du plus récent assaut contre l'Irak, leur refus de cet enclavement ? L'essayiste le constate lui-même : «Quand a-t-on vu, plus précisément, des foules se lever dans vingt cultures différentes pour protester contre l'instauration appréhendée d'un nouvel ordre social ? Si cette perception s'avère, et je ne vois pas pourquoi on n'en ferait pas l'examen, ce n'est pas le jovialisme qu'on trouvera dans les manifestations mais un prophétisme propre à notre époque.» Cela considéré, attention : «Il y a, en effet, dans ces manifestations elles-mêmes, adoption des stratégies uniformément pratiquées et surtout alignement sur le manichéisme qu'affectionne le courant hégémonique. On défile en chantant les mérites de la paix, acceptant du même coup que les idées soient blanches ou noires, que l'humanité soit écartelée entre le bien et le mal. Pourtant, si l'on y réfléchit, ce n'est pas nécessairement la paix qu'il faut défendre mais la liberté de choisir la meilleure voie.»

Cette pratique du doute affiché, que d'aucuns pourraient être tentés d'attribuer à une pensée paradoxale, est justement ce qui permet à Laurent Laplante d'éviter le piège du dogmatisme qu'il dénonce.. Essayiste intense et entier au style de plus en plus prenant, il ne redoute pas d'étaler ses questionnements irrésolus, dans de passionnants apartés intitulés «aux marges de l'écriture», afin de partager avec le lecteur la part d'incertitude propre à tout travail rigoureux de réflexion. Il témoigne ainsi, courageusement, du fait que la véritable pensée, contrairement au discours de l'hégémonie, doit toujours se ménager des fenêtres ouvertes sur la remise en question.

louiscornellier@parroinfo.net

***

Les enfants de Winston
Essai sur le jovialisme

Laurent Laplante, Anne Sigier, Montréal, 2003, 232 pages


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

Invitation à l'UFP et tout autres partis et groupes progressistes

Patrice Boileau
TRIBUNE LIBRE mardi le 6 janvier 2004

C'est une lecture tout à fait intéressante que nous livrait monsieur Paul Cliche, membre fondateur de l'Union des Forces Progressiste, dans son article publié sur Vigile le 5 janvier dernier. Son analyse tentait une synthèse de l'influence des éléments progressistes de la société québécoise depuis la fin de la Grande noirceur de Duplessis au Québec. Vrai que ces gens ont été déçus après avoir provoqué la Révolution tranquille et l'avènement du Parti québécois en 1976.

Reste que certains événements ont été quelque peu évacués de façon précipité par monsieur Cliche. Si le Parti québécois donne aujourd'hui l'impression d'avoir glissé vers le centre-droit du prisme politique au Québec, c'est qu'il fut aux prises avec le fédéralisme punitif, pour ne pas dire le plan B, qu'Ottawa a imposé suite à la frousse référendaire de 1995. Privé à la source de ses recettes fiscales par le gouvernement canadien, l'équipe péquiste fut forcée d'adopter en catastrophes des décisions impopulaires qui ont dégagé des relents néolibéralistes. N'oublions pas qu'à ce moment, les firmes de notation américaines de Moody's et de Standard and Poor surveillaient de très près la réaction du gouvernement québécois suite aux coupures budgétaires sauvages d'Ottawa. Difficile d'ignorer pareils gestes unilatéraux sans subir pas la suite des décotes coûteuses en termes de remboursement de la dette du Québec: toutes augmentations des sommes allouées à cette obligation financière signifient l'obligation d'imposer des compressions supplémentaires aux autres enveloppes budgétaires gouvernementales. Voilà pour l'étiquette néolibérale injustement attribuée au gouvernement du Parti québécois suite aux gestes qu'il a posés en 1996 et 1997.

Une autre mise au point s'impose. Il est important de dire que ce parti politique a gagné son pari en 1995. L'idée progressiste qu'il proposait aux Québécois, avec d'autres partenaires politiques, a été majoritairement appuyée. Il est donc faux de prétendre que le peuple du Québec "s'est dit NON à deux reprises", comme se plaisent à le marteler les adversaires fédéralistes afin de démotiver pour de bon les souverainistes. Taire cette vérité relève du mensonge et encourage une terrible fumisterie au grand plaisir d'Ottawa. Un article rédigé par Pierre O'neill publié par Le Devoir le lundi 8 novembre 1999 le confirme. Le texte relate, en plus de l'augmentation de 87%, entre 1993 et 1995, du nombre d'attributions de la citoyenneté canadienne au Québec, que le Directeur général des élections a corroboré le travail effectué en 1998 par des péquistes de Montréal. Ces derniers ont démontré qu'environ 100 000 personnes inscrites sur la liste électorale n'avaient pas droit de vote. On se souviendra que le camp du NON avait obtenu près de 35 000 voix "de plus" que celui du OUI en 1995...

Ces précisions ne cherchent pas à disculper le Parti québécois, sombrer dans la nostalgie et attiser un sentiment revanchard. Elles visent plutôt à servir de tremplin en vue de préparer la prochaine élection générale qui devrait toucher le Québec vers 2007. 2004 s'annonce effectivement comme celle de la résistance face à un gouvernement hostile aux valeurs que la société québécoise veut préserver. La mobilisation citoyenne qui s'organise n'a pas été vue depuis plus de trente ans: il fait chaud au coeur de voir les Québécois réagir avec autant de vigueur devant l'intention de Jean Charest de les appauvrir. Reste que ce gouvernement est également aux prises avec l'étau fiscal qu'impose le gouvernement canadien depuis 1995: il ne peut fixer efficacement l'agenda politique de l'Assemblée nationale puisqu'il ne sait pas combien Ottawa compte lui remettre de ses recettes fiscales... Au lieu de condamner ce fédéralisme punitif en brandissant le rapport qu'a piloté son ministre des Finances Yves Séguin, Jean Charest préfère sacrifier la classe moyenne et les plus démunis par les mesures odieuses qu'il a fait adopter en décembre dernier grâce au bâillon.

L'UFP, comme n'importe quelle autre formation politique, peut difficilement faire mieux tant que l'hypothèque fédéral n'aura pas été levée. Seule la souveraineté rendra l'Assemblée nationale efficace, assainissant ainsi un climat de morosité au Québec sciemment entretenu par les agissements d'Ottawa. Administrer un État provincial est donc actuellement un piège qui rend instantanément impopulaire le parti politique qui s'installe à sa tête. Le Parti québécois, malgré le déficit zéro, malgré des baisses d'impôt et malgré une croissance économique jamais vue, n'est pas parvenu à se faire réélire le 14 avril dernier. Pire, 30% des électeurs ont préféré s'abstenir de voter parce qu'il y avait absence de projet emballant de proposé. C'est en 1927 que fut observé un taux de participation aussi misérable. Certes, l'ancien gouvernement en a frustré plusieurs en s'entêtant dans le fameux dossier des fusions forcées. Ces gens ont toutefois appuyé massivement le Parti libéral et ne sont donc pas demeurés à la maison lors de l'élection. Par contre, en hésitant à présenter la solution souverainiste comme étant la seule capable de décupler les forces de l'État québécois, l'ancien gouvernement a donné l'impression de chercher à s'accrocher au pouvoir. Mal lui en prit, comme en fait foi le nombre de gens qui ont boudé le scrutin. L'équipe péquiste, malgré son effort louable à la tête du Québec, compte tenu de l'asphyxie fiscale, a écopé pour sa piètre stratégie électorale.

À l'invitation de Paul Cliche lancée aux progressistes afin qu'ils convergent vers l'UFP s'ajoute la mienne. Tout comme Gérald Larose, je souhaite que la mobilisation citoyenne qui s'organise actuellement au Québec se double d'une coalition souverainiste. Le Président du Conseil de la souveraineté lançait cette invitation dans un article que Le Devoir publiait le mercredi 31 décembre dernier. Cette association indépendantiste non-partisane montrerait hors de tout doute que le projet de faire du Québec un pays n'est pas l'exclusivité d'un parti politique. Elle prouverait qu'il y a différentes façons d'entrevoir le développement du Québec, au travers des équipes politiques alliées.

Une élection référendaire, où une majorité de 50% plus une voix approuverait le projet souverainiste, s'avère un mécanisme d'accession à l'indépendance politique souhaitable et tout à fait démocratique. C'est que les derniers sondages montrent que la souveraineté reçoit l'appui de plus de 45% des Québécois alors que le Parti québécois obtient 39% de la faveur populaire. Les Québécois semblent donc trouver l'outil référendaire redondant. Normal, puisque le plébiscite de 1995 a été gagné.

Avec quatre années à faire d'ici la prochaine élection générale, la coalition souverainiste dispose amplement de temps pour s'entendre sur un concept de Citoyenneté, une Constitution et une Cour du Québec. Mais, surtout, les partis associés auront le temps de réformer nos institutions démocratiques. Seule la réforme de notre mode de scrutin éliminera tout soupçon d'astuce de la part du Parti québécois, vaisseau amiral indépendantiste. L'UFP, comme d'autres partis politiques tel que celui que pourrait fonder madame Françoise David du collectif d'Abord Solidaires, ne craindront plus de devoir travestir leur plate-forme idéologique parce qu'obligés de se dissoudre au sein de l'équipe péquiste. Ces partis aux assises modestes seraient assurées d'être entendus à l'Assemblée nationale parce qu'il y aurait promesse d'utiliser le nouveau mode de scrutin peu de temps après une victoire indépendantiste lors de l'élection référendaire.

J'invite donc les membres de l'UFP ainsi que l'ensemble des groupes communautaires à faire pression sur le Parti québécois afin qu'il accepte de former une coalition souverainiste en vue d'additionner les votes et d'obtenir la majorité absolue lors de la prochaine élection qui sera référendaire. Plusieurs groupes de péquistes sont déjà affairés à convaincre les instances du parti d'étudier ce projet. Les fédéralistes ne pourront plus crier à l'astuce puisque les enjeux auront été clairement définis avant la tenue du scrutin. Exit aussi l'argument voulant que les affaires de l'État soient négligées puisque la coalition trop occupée à préparer un référendum, et que des fonds publics y soient consacrés au lieu d'être injectés dans le domaine de la santé. Les Québécois, bien informés par quatre années de sensibilisation, sortiront massivement voter comme ce fut le cas en 1995 où le taux de participation a atteint 94%. Pas de doute qu'un projet emballant est toujours rassembleur, surtout s'il signifie la fin d'une tutelle étrangère qui empêche un peuple de préserver un modèle de développement qui a fait ses preuves.



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