Actualité





»» Immigrants Investisseurs

Immigrants Investisseurs: mesure d'un succès

Gérard Bérubé
Le Devoir mardi 10 février 2004

Mis sur pied en 1986, le Programme Immigrants Investisseurs connaît un vif succès que vient de mesurer l'économiste Pierre Fortin. Si le bilan est favorable, avec un Québec recevant plus que sa quote-part des investissements, il ressort toutefois que le taux de rétention des individus est loin de suivre celui des capitaux. Des recommandations sont formulées pour que ce contraste soit atténué, dans un environnement où la concurrence se veut grandissante.

D'entrée de jeu, l'Association des intermédiaires financiers du programme Immigrants investisseurs du Québec exhorte le gouvernement québécois à maintenir ce programme. Dans le mémoire qu'elle doit présenter aujourd'hui à la commission de la culture de l'Assemblée nationale, l'Association illustre ainsi les retombées de ce programme. «L'un des beaux exemples de succès d'un immigrant fortuné ayant choisi le Canada est le père de Victor Li. Si cet homme avait choisi l'Australie comme terre d'adoption, son fils aurait sûrement choisi d'investir dans la compagnie aérienne Quantas. Canadien, Victor Li a participé au sauvetage d'Air Canada.»

L'Association, mise sur pied en 2001, représente les intérêts des firmes de courtage et des sociétés de fiducie autorisées par le gouvernement à promouvoir ce programme. Son mémoire s'inscrit dans la consultation publique sur la planification de l'immigration au Québec pour la période 2005-07.

Retombées importantes

L'Association estime que ce programme a permis la création de 8000 nouveaux emplois au Québec et qu'il a généré des investissements de quatre milliards depuis sa mise sur pied. S'inspirant des conclusions d'une étude préparée par l'économiste Pierre Fortin, de l'UQAM, on met également en exergue des retombées directes importantes pour le gouvernement québécois, soit un revenu net annuel de 24,5 millions. «Le programme crée annuellement environ 1100 nouveaux emplois, hausse le revenu intérieur du Québec de 85 millions et engendre 13 millions de revenus fiscaux supplémentaires pour le gouvernement du Québec», a ajouté Pierre Fortin.

On rappelle que la version québécoise du programme, administrée par une filiale d'Investissements Québec, s'est rapidement différenciée de sa version canadienne avec, notamment, l'octroi d'une aide financière aux entreprises québécoises en lieu et place d'un prêt à taux réduit. Pour être admissible, le ressortissant étranger doit disposer d'un avoir net d'au moins 800 000 $, démontrer une expérience de gestion d'au moins trois ans et effectuer un placement de 400 000 $ dans une PME québécoise pour une période de cinq ans.

«Depuis la création du programme en 1986, le Québec a attiré plus de 46 % des fonds souscrits par les immigrants alors que moins de 20 % des immigrants investisseurs se sont établis au Québec», a fait ressortir l'Association. Elle lance aussi que «l'immigrant investisseur est très recherché par plusieurs pays, car il contribue à la croissance économique de sa nouvelle terre d'adoption. Les pays tentent de l'attirer, non seulement pour ses qualités financières, mais aussi pour le niveau élevé d'éducation de ses enfants».

D'où cette série de recommandations dans le mémoire invitant le gouvernement du Québec à maintenir ce programme et à le renforcer de manière à contrer la concurrence de plus en plus vive d'autres pays et à accroître le taux de rétention de l'individu.



»» Shawinigate

Beaudoin retrouve son intégrité

Brian Myles
Le Devoir mardi 10 février 2004

Un jugement accablant pour l'entourage de Jean Chrétien - Le Bloc québécois exige la démission du président de la BDC

L'ex-président-directeur général de la Banque de développement du Canada (BDC), François Beaudoin, a retrouvé son intégrité et sa réputation hier à la faveur d'un jugement de la Cour supérieure du Québec accablant pour la direction de l'organisme et des conseillers de l'ancien premier ministre Jean Chrétien.

Le juge André Denis rejette en bloc les allégations de malversation formulées à l'encontre de M. Beaudoin, l'homme qui a refusé de consentir un prêt à l'auberge Grand-Mère et qui en a payé le prix de sa carrière. La cour condamne la BDC à verser 220 000 $ en indemnité de départ à M. Beaudoin, de même qu'une pension annuelle, à vie, de 200 000 $ rétroactive au 27 janvier 2001. Le tout est conforme à une entente de départ que le conseil d'administration de la BDC ne s'était même pas donné la peine d'analyser, faute de «compétence intellectuelle» pour comprendre le régime de retraite, estime le tribunal.

Selon le juge Denis, François Beaudoin «a subi une injustice inqualifiable suite à toute cette affaire». «On aurait voulu le briser et ruiner sa carrière que l'on n'aurait pas agi autrement», écrit-il.

Le principal intéressé envisage maintenant de poursuivre la BDC pour atteinte à sa réputation.

Selon lui, le conseil d'administration de la banque doit évaluer la possibilité de se débarrasser de son actuel président, Michel Vennat, qui a fait des pieds et des mains pour lui nuire. Il suggère également au premier ministre, Paul Martin, de «prendre des mesures pour dépolitiser cette banque. On ne doit pas mélanger la politique et les prêts d'argent. C'est une recette désastreuse», a-t-il commenté hier.

Le Bloc québécois exige la tête de Michel Vennat, un ancien conseiller politique de Pierre E. Trudeau qui a aussi présidé le conseil d'administration du Conseil pour l'unité canadienne. M. Vennat a déposé deux plaintes criminelles contre François Beaudoin sans que le substitut du procureur général y donne suite. Il a talonné les représentants du vérificateur général afin qu'ils enquêtent sur la gestion de la BDC sous Beaudoin, à un point tel qu'ils ne détenaient plus «l'autorité morale et la distance nécessaire» pour compléter leur travail en toute sérénité, estime le juge Denis. C'est enfin M. Vennat qui a orchestré des perquisitions «mesquines» à la maison, au chalet et au bureau de François Beaudoin et à celui de son avocat.

L'ex-p.-d.g. de la Banque de développement nourrit l'impression qu'il a fait l'objet d'une vendetta politique. «La férocité, voire la méchanceté avec laquelle il a été traité [...] lui permettent certainement de penser comme il le fait, tranche le juge Denis. Toute cette affaire laisse une profonde impression d'injustice.»

Une vendetta politique

L'affaire renvoie à la genèse du «shawinigate». Jean Chrétien est intervenu à trois reprises auprès de François Beaudoin afin que celui-ci accorde un prêt à l'auberge Grand-Mère, qui était la propriété d'un ami personnel, Yvon Duhaime. Malgré les réticences de M. Beaudoin, l'auberge a reçu, en août 1997, un prêt de 615 000 $ au lieu des 400 000 $ demandés. «[...] la raison principale, voire la seule raison de l'octroi du prêt, est l'insistance du premier ministre», estime le juge Denis.

Lorsque l'auberge demande un prêt supplémentaire de 200 000 $ en avril 1999, sa situation n'est guère reluisante. Elle a pris du retard dans ses paiements à la BDC, ses taxes municipales sont impayées et elle fonctionne à perte. M. Beaudoin refuse de corriger une erreur par une autre erreur.

Michel Vennat est président du conseil d'administration de la BDC à l'époque. Dans une conversation avec François Beaudoin, il insiste pour que l'auberge «passe au travers». Vennat niera le tout devant le tribunal, mais le juge Denis n'accorde aucune crédibilité à son témoignage. Il se montre tout aussi cinglant à l'égard de Jean Carle, l'ex-directeur des opérations au cabinet de Jean Chrétien, qui a agi comme vice-président aux affaires corporatives de la BDC de 1998 à 2001.

De concert avec M. Vennat, Jean Carle mandate la firme d'experts KPMG pour enquêter sur M. Beaudoin, en octobre 1999, à la lumière des révélations de son chauffeur, Michel Bourque. François Beaudoin est alors soupçonné d'avoir utilisé des biens de la BDC, sa limousine de fonction et ses chauffeurs à des fins personnelles, pour une valeur de 160 000 $. On lui reproche notamment d'avoir fait le plein de sa voiture personnelle aux frais de la BDC et d'avoir affecté ses chauffeurs à des travaux sur sa maison pendant leurs heures ouvrables.

La suite des événements «laisse une profonde impression d'injustice», déplore le juge Denis. KPMG ne se donne pas la peine de contre-vérifier les allégations de Bourque et d'un deuxième chauffeur, Stéphane Dupuis. Si la firme de juricomptabilité l'avait fait, elle aurait réalisé que Bourque a trafiqué la vérité pour sauver son emploi, que les allégations des chauffeurs «étaient exagérées et non fiables», qu'ils ont probablement trompé eux-mêmes la BDC...

Le juge Denis finit par écarter l'expertise de KPMG, sous prétexte qu'elle ne respecte «aucun des critères de fiabilité, de rigueur scientifique, d'indépendance intellectuelle et éthique».

«La BDC n'a pu démontrer qu'après une carrière exemplaire et éthique, M. Beaudoin serait devenu subitement le fraudeur que la contestation décrit», affirme le juge Denis. «[...] la cour retient le témoignage d'un homme sincère, réfléchi, documenté, compétent et intègre», ajoute-t-il.

Le Bloc aux barricades

En 14 ans de carrière, Me Doug Mitchell n'a jamais vu un jugement aussi sévère. «J'espère qu'on va tirer une leçon de cette cause. Et c'est qu'on ne peut pas dépenser des fonds publics pour s'acharner sur un individu d'une intégrité remarquable. Espérons que ça ne se reproduira plus», a déclaré l'avocat de François Beaudoin.

Me Mitchell avoue que ce procès l'a troublé. Les autorités gouvernementales et les officiers de la banque ont déployé toutes les ressources de l'État afin de «détruire la carrière et l'intégrité de François Beaudoin», peu importe la véracité des faits.

«Le bureau du premier ministre et ses hommes de main se sont comportés de cette façon-là tout simplement parce qu'un homme leur a résisté. Ils se sont servis de Beaudoin comme un exemple», affirme le leader parlementaire du Bloc québécois, Michel Gauthier.

M. Gauthier trouve dans ce jugement «lapidaire» la confirmation de l'arrogance de l'ex-premier ministre Jean Chrétien et de ses hommes de main. «Ils se sont comportés comme s'ils étaient les actionnaires uniques de la BDC», a-t-il dit. L'affaire est d'ailleurs symptomatique de l'attitude générale des libéraux, «qui se sont toujours comportés comme s'ils étaient propriétaires de l'État», estime le député de Roberval.

Selon M. Gauthier, le premier ministre Paul Martin doit maintenant «redonner confiance» aux grands fonctionnaires de l'État et aux dirigeants de société de la Couronne en punissant les responsables de ce gâchis. Pour ce faire, il suggère de faire comparaître Jean Chrétien, Michel Vennat et Jean Carle devant le comité de la procédure et des affaires de la Chambre des communes. L'affaire n'est pas terminée, elle rebondira lundi à Ottawa.

Avec la Presse canadienne



»» Les villes

Les villes, au-delà de l'obsession constitutionnelle

Alain Dubuc
Le Soleil samedi 7 février 2004

Éditorial - Dans le discours du Trône de lundi dernier, le gouvernement Martin s'est engagé à rembourser la TPS aux municipalités, une somme de 465 millions $ qu'il faut voir comme le premier élément d'un nouveau pacte avec les villes.

Derrière ce geste se profile une idée maîtresse. La mission des villes s'est profondément transformée. Celles-ci ont non seulement des responsabilités nouvelles mais elles jouent dorénavant un rôle stratégique dans le développement de nos sociétés. Des changements qui doivent amener à repenser leur financement, mais aussi à leur accorder un statut qui correspond à ce nouveau rôle.

Cette initiative met en relief l'importance d'amorcer une profonde réflexion sur la place des villes. Mais est-ce de cela dont on a parlé dans le sillage du discours du Trône ? Bien sûr que non ! Ce qui a captivé les analystes et mobilisé les politiciens, c'est le problème constitutionnel soulevé par le pacte que Paul Martin veut conclure avec les villes : les risques de conflits avec les provinces et d'empiétement fédéral, parce que les affaires municipales sont de compétence provinciale exclusive. Bref, une autre crise de constitutionnalité aiguë, cette maladie virale qui nous ronge depuis des décennies.

Bien sûr, ces questions de partage des pouvoirs sont importantes dans une fédération et il ne faut certainement pas les évacuer. Mais il faut savoir distinguer l'essentiel de l'accessoire. Comme le notait le discours du Trône : "Les champs de compétence doivent être respectés. Toutefois, dans le quotidien, les Canadiens ne passent pas leur temps à se demander quel gouvernement fait ceci ou cela... Ils attendent tout simplement que les gouvernements s'attellent à la tâche." L'auteur-interprète Martin Léon, dans une chanson portant sur les rapports hommes-femmes, aurait tout aussi bien pu parler de notre psychodrame fédéral-provincial : "On utilise tous les deux seulement 10 % de notre cerveau et on est là, à s'obstiner pour savoir qui va tenir le râteau pendant que personne s'occupe du jardin."

Voilà pourquoi, dans ce texte, nous allons commencer par ce qui est important, le rôle nouveau des villes, et nous allons parler des aspects constitutionnels là où ils devraient figurer, à la fin, en post-scriptum.

La toile de fond de ce débat, c'est d'abord la croissance économique et démographique des villes au détriment des régions, un poids renforcé par l'immigration. C'est aussi l'impact de la mondialisation, qui affaiblit les outils de protection traditionnels, réduit les distances et met directement en compétition les villes du monde. C'est enfin le déplacement des priorités de l'État qui fait en sorte que les tâches assumées par les villes prennent une importance plus grande.

C'est largement aux villes, où habite maintenant la quasi-totalité de la population, que revient la responsabilité de la qualité de vie, tant dans l'aménagement, l'habitation, les loisirs que la sécurité. C'est aussi dans les villes, où s'expriment les collectivités, que s'organise la vie démocratique.

Mais en outre, on constate que ce sont les villes, et particulièrement les grandes villes, qui sont confrontées avec le plus d'urgence aux grands problèmes des sociétés modernes, de l'itinérance à la criminalité, ses grands défis, comme l'intégration des immigrants. Ce sont les villes qui sont responsables des infrastructures les plus vitales. Ce sont les villes qui sont productrices et diffuseuses de culture. Ce sont dans les villes que se concentrent les lieux de savoir.

C'est aussi par les villes que passeront de plus en plus les stratégies économiques, parce que celles-ci sont devenues des pôles de développement, que ce sont entre les villes du monde que s'exerce la concurrence et se tissent les alliances. Et ce sont les villes qui devront, pour tirer leur épingle du jeu, établir leurs propres stratégies, prendre les moyens pour attirer des capitaux et des ressources humaines, créer des synergies, conquérir des marchés. Par exemple, ce n'est ni le gouvernement fédéral, ni le gouvernement québécois qui assureront le succès de la région de Québec, mais bien la région elle-même.

En fait, la formation de ces pôles urbains transforme la structure même des pays. Ici, par exemple, à l'heure du libre-échange nord-américain, on assiste à l'émergence de blocs qui transcendent les frontières et ne respectent plus la logique est-ouest qui a mené à la formation de ce pays.

Cela pose aux régions urbaines des défis énormes, qui ne se mesurent pas seulement en besoins financiers, mais aussi par le niveau de responsabilité qui pèse sur les décideurs des régions urbaines. La santé et le succès du Canada et du Québec dépendront ainsi de plus en plus du succès des villes. Cela implique un changement important des attitudes des gouvernements supérieurs, pour financer ces responsabilités nouvelles, mais aussi pour reconnaître le fait que les villes sont devenues des joueurs importants qui doivent participer aux processus de décision.

C'est ce que Paul Martin a vu depuis longtemps, comme ministre des Finances et maintenant comme premier ministre. Mais ce faisant, il a ouvert une fenêtre constitutionnelle. Bien sûr, on peut comprendre la méfiance provinciale. Le déséquilibre fiscal et la propension du gouvernement Chrétien d'intervenir allègrement dans les domaines de juridiction provinciale justifient une vigilance de bon aloi. Ce que Paul Martin a bien compris, en agissant avec la plus grande prudence, en utilisant par exemple un outil indéniablement fédéral, la TPS.

Mais les outils constitutionnels, dans ce cadre, doivent être vus comme une protection utile, en quelque sorte une police d'assurance, plutôt que comme un guide dans l'action. Lançons les vrais débats, posons les problèmes, trouvons les solutions, définissons les politiques, et ensuite ajustons le tout aux contraintes constitutionnelles.

Sinon, on se retrouvera à discuter de la place des villes et des responsabilités à leur égard en fonction de règles de partage de pouvoir qui ont été décidées il y a 137 ans par des politiciens qui ne pouvaient absolument pas prévoir l'évolution de la société. Peut-on sérieusement relever un défi du XXIe siècle avec les deux pieds dans le XIXe ?

Le fond du problème, c'est que la société se transforme beaucoup plus vite que la Constitution et même que les réflexes du monde politique. L'évolution des villes est en train de transformer les pays industrialisés, elle est en train de modifier l'architecture du Canada, de bousculer le rôle du gouvernement fédéral et celui des provinces. Le vrai débat est là.

Président Et Éditeur

ADubuc@lesoleil.com



»» Vote référendaire de 1995

Alliance Québec va en appel

PC
La Presse mardi 10 février 2004

Le groupe de pression Alliance Québec a l'intention d'interjeter appel d'un jugement de la Cour supérieure concernant les bulletins de vote rejetés lors du référendum de 1995.

L'organisation anglophone avait déposé une poursuite en 1996 alléguant qu'il y avait eu complot pour nuire au vote fédéraliste. Or, le mois dernier, le juge Jean-Jacques Croteau a déclaré que cette cause ne relevait pas de sa juridiction.

La poursuite d'Alliance Québec s'appuie essentiellement sur l'allégation voulant que plusieurs des 86 000 bulletins de vote rejetés dans certaines circonscriptions plutôt fédéralistes n'auraient jamais dû l'être. Selon l'organisme, cette situation a indûment favorisé la camp du oui.

L'avocat du lobby anglophone, Michael Bergman, a soutenu que la Cour d'appel du Québec doit se prononcer parce que la place du Québec au sein du Canada suscite toujours un débat.



»» Gagliano

Gagliano rappelé du Danemark

Joël-Denis Bellavance
La Presse mardi 10 février 2004

Le scandale des commandites et ses acteurs reviennent sur la sellette

Ottawa - Le gouvernement Martin doit annoncer aujourd'hui la mise sur pied d'une enquête publique sur le scandale des commandites qui éclabousse les libéraux fédéraux depuis deux ans, et le rappel de l'ambassadeur du Canada au Danemark, Alfonso Gagliano, responsable de ce programme lorsqu'il était ministre des Travaux publics.

Ces deux mesures se veulent la réponse " musclée " du gouvernement Martin au rapport accablant de la vérificatrice générale, Sheila Fraser, portant sur le fouillis qui a caractérisé la gestion du controversé programme des commandites, créé par le gouvernement de Jean Chrétien pour augmenter la visibilité du fédéral au Québec dans la foulée de la mince victoire du NON au référendum de 1995.

Le rapport de Mme Fraser, que des proches collaborateurs du premier ministre Paul Martin décrivent depuis des mois comme " une bombe à retardement ", sera déposé à la Chambre des communes cet après-midi.

Selon des informations obtenues par La Presse hier, le cabinet était fortement divisé sur l'à-propos d'une enquête publique sur cette affaire qui risque de donner de nouvelles munitions aux partis de l'opposition aux Communes à quelques semaines du déclenchement probable des élections.

Mais M. Martin, qui était ministre des Finances au moment où le programme a été mis sur pied, a finalement tranché en faveur de la tenue d'une enquête pour montrer sa détermination à combattre quelque abus que ce soit des derniers publics. L'opposition, le Bloc québécois en tête, réclame depuis 18 mois une enquête publique.

Le président du Conseil du Trésor, Reg Alcock, qui a mené la croisade en faveur de la tenue d'une enquête, le ministre des Travaux publics, Stephen Owen, et le ministre de la Santé et des Affaires intergouvernementales, Pierre Pettigrew, tiendront une conférence de presse cet après-midi pour annoncer un train de mesures et s'assurer qu'un tel fiasco administratif ne se reproduise pas.

" Je ne suis pas du tout, mais pas du tout heureux de ce que j'ai vu (dans le rapport de la vérificatrice générale). Je peux vous assurer que nous prenons cette affaire très au sérieux ", a déclaré hier M. Alcock au cours d'un point de presse.

L'adoption d'un projet de loi protégeant les dénonciateurs au sein de la fonction publique est l'une des mesures envisagées par le gouvernement Martin pour rassurer les contribuables au sujet de la bonne gestion des fonds publics. L'Alliance de la fonction publique réclame depuis des années l'adoption d'une loi pour protéger de représailles les fonctionnaires qui désirent dénoncer des abus de cadres supérieurs.

Par ailleurs, toute la journée hier, des émissaires de Paul Martin ont tenté de convaincre Alfonso Gagliano, qui était le lieutenant politique de Jean Chrétien au Québec avant d'être nommé ambassadeur du Canada au Danemark en janvier 2002, après que des allégations de favoritisme et de conflit d'intérêts eurent été formulées contre lui, de démissionner ou de rentrer au pays de son propre gré.

Mais ces démarches n'ont manifestement pas porté leurs fruits, M. Gagliano refusant systématiquement toute requête de mettre fin à sa nouvelle carrière de diplomate. Paul Martin n'a donc pu faire autrement que de décider de rappeler au pays son ancien collègue du cabinet.

" Il s'en vient lundi ou nous le ramenons au pays mardi ", a lancé une source libérale pour illustrer la détermination du gouvernement à cet égard.

Aux Communes, hier, le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, a d'ailleurs déclaré qu'Ottawa " prendra les mesures nécessaires afin de protéger la réputation du Canada et l'intégrité de (son) corps diplomatique à l'étranger " en réponse à une question du député conservateur Leon Benoit.

Si le retour de M. Gagliano au pays ne faisait plus de doute hier, il reste à savoir le sort exact que lui réservera le gouvernement Martin. Des avocats évaluaient hier si l'ancien ministre des Travaux publics pouvait intenter une poursuite devant les tribunaux contre Ottawa s'il était carrément congédié.

" M. Gagliano est ambassadeur et le demeure tant que le gouvernement n'a pas décidé autrement. Mais si on le congédie, il faut justifier notre décision en fonction de son travail actuel et non pas en fonction de ce que pourrait contenir le rapport de la vérificatrice générale. Voilà le noeud du problème ", a déclaré un stratège libéral qui a requis l'anonymat.

Depuis des semaines, les libéraux de Paul Martin appréhendent le jour où ils devront répondre aux questions des partis de l'opposition et des médias sur le scandale des commandites.

L'une des premières décisions de Paul Martin dans les heures qui ont suivi sa prestation de serment comme premier ministre a été de mettre la hache dans le programme des commandites, doté d'un budget annuel de 40 millions de dollars, et d'abolir l'organisme qui en était responsable, Communication Canada.



»» Scandale des commandites

La vérificatrice remet son rapport aujourd'hui

Raymond Giroux
Le Soleil mardi 10 février 2004

L'ex-ministre Alfonso Gagliano et plusieurs dirigeants d'organismes risquent d'être éclaboussés

Ottawa - La terre tremblera dans la capitale fédérale, aujourd'hui : la vérificatrice générale Sheila Fraser publiera, vers 14 h, son fort attendu rapport sur le programme des commandites qui pourrait déboucher à la fois sur une enquête publique et une intervention policière de la GRC.

"Les deux ne sont pas incompatibles", a confirmé hier un porte-parole du bureau du premier ministre, mais la population n'aura pas à attendre longtemps pour le savoir : la réaction de Paul Martin, "sérieuse et exhaustive", viendra dans les minutes qui suivent.

Le premier ministre fera tout pour se détacher du régime de Jean Chrétien et annoncera dans cet esprit une panoplie de mesures destinées à manifester ce changement de règne, constate-t-on dans les milieux politiques à Ottawa.

Selon les informations publiées ces derniers jours, le rapport de Mme Fraser devrait s'en prendre à des individus plutôt qu'au système lui-même, système d'ailleurs aboli par M. Martin dès le lendemain de son assermentation.

Gagliano dans la mire

Tous les yeux sont tournés vers l'ancien ministre Alfonso Gagliano, arrosé dans le premier volet du scandale des commandites et nommé ambassadeur au Danemark par M. Chrétien.

Le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, l'a si faiblement défendu aux Communes, hier comme vendredi, que son rappel ou son retour volontaire ne font presque aucun doute.

Le rapport de Mme Fraser sur Groupaction, en mai 2002, avait "révélé des lacunes importantes à toutes les étapes du processus (...) et un non-respect généralisé de la loi qui s'applique aux opérations financières du gouvernement", disait alors Mme Fraser.

"Les hauts fonctionnaires ont contourné à peu près toutes les règles", ajoutait la vérificatrice avant de confier l'affaire à la GRC, qui enquête toujours mais qui a entre-temps porté 18 accusations contre une autre agence reliée au programme de commandites, Communication Coffin, de Montréal.

Cette enquête portait sur seulement trois contrats valant moins de deux millions de dollars, mais Mme Fraser en avait suffisamment appris pour élargir l'enquête à l'ensemble du programme des commandites, utilisé par le gouvernement fédéral pour rehausser l'image de marque du Canada au Québec après le référendum de 1995.

Le ministère des Travaux publics a dépensé 40 millions $ par année entre 1997 et 2003 dans le cadre de ce programme, et une centaine de millions de dollars en tout ont transité par des agences de communication montréalaises liées de près au Parti libéral.

Les noms des responsables gouvernementaux seront connus ou faciles à identifier à la lecture du rapport, prêt depuis novembre dernier mais remis à aujourd'hui par la décision de M. Chrétien de proroger les travaux des Communes dans le contexte de son départ de la politique.

Dirigeants éclaboussés

Ainsi, le rapport pourrait éclabousser les anciens secrétaires du Conseil privé Jocelyne Bourgon et Mel Cappe, ce qui pourrait forcer le rappel de ce dernier de son poste de haut commissaire du Canada à Londres.

Il touchera également les dirigeants de certaines sociétés d'État qui ont participé au programme des commandites comme Postes Canada, Via Rail, la Banque canadienne de développement et même la GRC. "J'aimerais que la GRC enquête à fond pour s'assurer que pas un sou de l'argent des contribuables n'ait servi à payer les factures du Parti libéral du Canada au Québec, a lancé le député conservateur et président du puissant comité des Comptes publics, John Williams.

"Nous savons déjà qu'elle enquête sur le Parti libéral", a ajouté M. Williams, sans toutefois donner de preuve. Un porte-parole de la GRC a refusé de confirmer ou de nier cette affirmation.

Le député a fait distribuer un courriel de juillet 2002 dans lequel l'expéditeur, dont le nom a été gommé, accuse M. Gagliano d'avoir comploté en quelque sorte avec la direction du PLC(Q) pour accorder à Groupaction des contrats d'un montant équivalent à la dette du parti envers l'entreprise.

Le député relie directement M. Martin à cette affaire car, a-t-il dit, "c'est le Parti libéral, c'est le gouvernement, et il est député du Québec. Je veux savoir, a ajouté M. Williams, si cet argent a été dépensé de manière incompétente ou illégale".

Lui aussi impliqué à un moment dans le débat sur les commandites, le ministre Denis Coderre a affirmé pour sa part que "s'il y a des gestes à poser, nous allons poser des gestes. On ne défendra pas l'indéfendable", a-t-il dit en impromptu de presse.

Le chef bloquiste Gilles Duceppe, de son côté, a dit que si M. Martin "annonce une enquête publique, cela nous fera plaisir. Mais il ne faut pas penser qu'il pourra s'en sortir pour autant avant les élections en disant qu'on ne répond plus à cela", a-t-il ajouté.



»» le domaine de la recherche

Péril en la demeure

Collectif
La Presse samedi 7 février 2004

Il est essentiel que le prochain budget corrige la situation dans le domaine de la recherche

Le texte suivant est cosigné par Robert W. Cochrane Michel Côté Richard Leonelli Laurent J. Lewis Normand Mousseau Sjoerd Roorda et François Schiettekatte. Les signataires sont professeurs au département de physique de l'Université de Montréal. M. Lewis est le directeur du département et il est également le directeur scientifique de Calcul haute performance Québec un regroupement stratégique du FQRNT. M. Cochrane est le directeur scientifique du Regroupement québécois sur les matériaux de pointe un autre regroupement stratégique du FQRNT et il est président du comité scientifique de NanoQuébec l'initiative québécoise en nanosciences et nanotechnologies financée par Valorisation-recherche Québec.

Avec une crise démographique qui se profile à l'horizon, l'avenir économique du Québec est en péril. Le ministre des Finances, Yves Séguin, l'a répété à plusieurs reprises. Dans cette optique il est essentiel pour le Québec d'utiliser ses ressources humaines au maximum de leur potentiel. Pourtant, au lieu d'augmenter ses dépenses dans la formation de personnel hautement qualifié, le gouvernement du Québec a réduit considérablement les budgets en recherche et développement, hypothéquant du même coup notre capacité à relever les défis démographiques et économiques auxquels nous sommes, et serons, confrontés.

En l'espace de 30 ans, le Québec est passé d'une économie basée sur l'exploitation des matières premières à une économie du savoir. En l'an 2000, les exportations de biens de haute technologie ont dépassé, pour la première fois, celles des matières premières. Montréal s'est hissée au cinquième rang des métropoles technologiques d'Amérique du Nord en aéronautique et au huitième rang en biopharmaceutique.

Pas le fruit du hasard

L'émergence de cette nouvelle économie n'est pas le fruit du hasard; elle résulte d'une politique active de développement d'une main-d'oeuvre hautement qualifiée formée par les universités québécoises. Cette politique a donné lieu à la création des fonds de soutien à la recherche- le Fonds québécois de la recherche sur la nature et les technologies (FQRNT), le Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture (FQRSC) et le Fonds de la recherche en santé du Québec (FRSQ), ci-après " les fonds "- qui ont permis aux chercheurs québécois d'atteindre un niveau de financement en recherche comparable à celui dont bénéficient les chercheurs des autres provinces canadiennes.

L'impact des fonds ne peut être sous-estimé. Sans eux, il aurait été presque impossible pour le Québec de développer une industrie de haute technologie exigeant une main-d'oeuvre hautement qualifiée. Pourtant, la pérennité des gains des dernières années est loin d'être assurée. Pendant que nous nous développions, nos compétiteurs ne sont pas restés en plan. À Boston, Chicago, Toronto, San Francisco, par exemple, les investissements se poursuivent à un rythme accéléré afin d'attirer de meilleurs chercheurs, d'acquérir de meilleurs instruments et de créer un environnement propice à la création de la richesse. Or, que fait le gouvernement du Québec? À l'encontre de nos voisins, il réduit ses investissements en recherche. Le ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie a été aboli, et la recherche incorporée au ministère du Développement économique et régional.

Ce déclassement a été confirmé il y a quelques mois par l'annonce d'une coupure de près de 7 % des budgets alloués à la recherche. L'impact de cette réduction est beaucoup plus important qu'il n'y paraît car une bonne partie du budget des fonds est engagée sur plusieurs années. Les fonds ont dû prendre des mesures draconiennes afin d'absorber la coupure, et celle-ci a un impact désastreux sur la capacité de recherche des universitaires québécois.

Par exemple, l'édition 2003 du programme " Projet de recherche en équipe " du FQRNT a été annulée. Ce programme verse des subventions de trois ans qui permettent de regrouper les expertises de plusieurs chercheurs sur des projets précis, augmentant considérablement leur impact sur les plans national et international. Des chercheurs de haut niveau sont subitement privés d'une importante source de revenus. Comment paieront-ils les assistants de recherche et chercheurs seniors déjà recrutés? Une équipe rassemblée après plusieurs années de labeur peut ainsi être décimée en l'espace de quelques mois. (...)

La situation est critique! Alors que le niveau d'investissement en recherche au Québec devrait augmenter afin de simplement préserver notre position concurrentielle à l'échelle nord-américaine, la politique de désinvestissement du gouvernement du Québec met en péril un environnement construit au prix de nombreuses années d'efforts, remettant en question l'existence même d'une économie du savoir- source de prospérité et de développement économique- à Montréal et dans le reste du Québec. La recherche universitaire est " touchée à l'os ".

Il est essentiel que le budget 2004-2005 corrige cette situation avant que les dommages à la communauté de la recherche québécoise ne deviennent irréversibles. La recherche n'est pas une dépense; elle est un investissement qui rapporte considérablement à court, à moyen et à long termes. Le Québec ne peut se passer de cet investissement s'il veut compenser le déficit démographique et préserver son niveau de vie au XXIe siècle. Le gouvernement du Québec doit investir en recherche.



»» laïcité

Des leçons à tirer

Jocelyn Maclure
L'auteur poursuit un post-doctorat au Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal. Il est le rédacteur en chef de la revue de débats publics Les Cahiers du 27 juin.
La Presse dimanche 8 février 2004

L'actuel débat sur la laïcité en France nous rappelle qu'au Québec aussi, nous avons encore fort à faire en termes d'intégration et d'aménagement de la diversité

L'" Affaire du foulard " et, plus largement, le débat sur la laïcité en France mobilisent les esprits. Donnant suite à l'une des recommandations de la commission Stasi sur l'application du principe de laïcité dans la République, le président Chirac a demandé au gouvernement Raffarin d'élaborer une loi qui est présentement à l'étude à l'Assemblée nationale française et qui interdit le port de signes religieux ostensibles à l'école publique. Même si une telle législation rebute certains intellectuels, élus, associations religieuses, enseignants et élèves, la perspective d'une loi semble rallier la majorité.

J'ai été surpris par la célérité avec laquelle certains observateurs au Québec, au Canada et ailleurs ont condamné ou célébré la décision française. D'un côté, des journaux comme le Globe and Mail et le Toronto Star, ne tarissant pas d'éloges au sujet du multiculturalisme canadien, ont tancé le gouvernement français pour sa volonté de légiférer. Les quotidiens torontois taisaient ainsi, d'une part, les insuffisances du modèle canadien en matière d'aménagement de la diversité et négligeaient, d'autre part, les particularités du cas français (tradition républicaine forte issue de la lutte avec l'Église catholique, résurgence du religieux- à travers l'Islam cette fois-ci- dans des institutions publiques comme l'école, l'hôpital et la prison, augmentation sans doute partiellement corrélative de la marginalisation socio-économique des Français d'origine maghrébine et de l'intégrisme islamiste).

Le "modèle français"

De l'autre côté, certains affirment rien de moins que la France fait figure d'éclaireur en affirmant sa volonté de contenir le phénomène religieux dans les confins de la vie privée et, ce faisant, de raffermir les cloisons de son espace public. Il me semble que ce point de vue sous-estime une dimension fondamentale du problème: l'espace public, même dans les sociétés sécularisées, n'est jamais parfaitement neutre. Les moeurs, les valeurs et les pratiques des majorités parviennent toujours, à différents degrés, à déteindre sur le cadre civique commun. La composition des curriculum d'études, le calendrier et les jours fériés, les codes vestimentaires et alimentaires jugés comme " normaux " dans les espaces publics peuvent tous être reliés, de près ou de loin, aux valeurs et pratiques de la majorité.

De cet angle, il est amusant de constater que, dans le débat français, le " communautarisme " tant honni est systématiquement l'affaire des autres, alors que les pratiques et valeurs de la majorité paradent toujours dans les habits de l'universel. Pour être conséquents, ceux qui soutiennent que la proposition de faire du Yom Kippour et de l'Aïd el-Kébir des fêtes chômées se veut un inacceptable encouragement au repli communautaire devraient du même souffle plaider pour le remplacement du calendrier chrétien par un calendrier purement laïque, ce qui contribuerait à aseptiser malencontreusement la culture française.

En elle-même, la séparation entre le public et le spirituel n'est pas neutre sur le plan des valeurs et des conceptions du monde: elle sied évidemment mieux à ceux dont la foi peut s'exprimer dans les limites de la vie privée qu'à ceux pour qui une vie réussie en est une intégralement conforme aux préceptes d'un dogme religieux. Si cette séparation permet la cohabitation des croyances dans les sociétés pluralistes, elle impose aussi un tribut plus lourd à certaines façons de concevoir l'existence humaine.

Ce constat implique non pas que chacun puisse faire comme il entend, mais plutôt que les normes publiques sont le résultat de dialogues, de compromis et de rapports de force entre majorités et minorités. Dans le cas qui nous occupe ici, il s'agit de déterminer quelle place ménager à l'islam et à ses divers modes d'expression dans des sociétés sécularisées et non islamiques. À cet égard, il n'est pas du tout certain que la simple invocation de la nécessaire laïcité de l'espace public, dans un contexte où celui-ci n'est qu'imparfaitement neutre, favorise une intégration juste des minorités musulmanes.

Or on ne saurait trop insister sur l'importance d'une intégration la plus juste possible des minorités culturelles et religieuses, et ce non seulement d'un point de vue moral mais aussi d'un point de vue politique: l'aliénation ressentie (à tord ou à raison) par les minorités musulmanes en France est sans conteste l'une des raisons encourageant, en général, le repli communautaire et, en particulier, l'adoption du voile chez des femmes qui ne le portaient pas.

Il est aussi plausible de penser que l'exclusion des jeunes filles qui refuseront de se conformer à la loi produira des résultats opposés aux intentions du législateur. Comme l'ont demandé les philosophes Ricoeur et Canto-Sperber dans les pages du Monde, qu'adviendra-t-il des étudiantes à qui l'on barrera la route de l'éducation publique? Si le voile à l'école en choque plusieurs, c'est que l'école est perçue comme le lieu où les futurs citoyens peuvent prendre une distance critique face aux valeurs et pratiques dont ils n'avaient jusque là pas douté de la validité; d'où l'idée de faire de l'école une sorte de sanctuaire dans lequel les élèves peuvent se consacrer au développement de l'autonomie intellectuelle. Or le port d'un signe religieux, qui peut (au moins dans certains cas) être interprété comme un symbole de la soumission de la conscience individuelle à un dogme religieux, entre à première vue en contradiction avec l'idéal d'émancipation promu par l'école.

Lorsqu'on y regarde de plus près, le jeune étudiant musulman, juif, catholique ou sikh, qu'il arbore ou non un signe marquant son appartenance à une religion, interprétera l'enseignement qui lui est prodigué à la lumière des valeurs et des schèmes explicatifs qu'il aura jusque là intériorisés. L'école doit s'acquitter de sa mission émancipatrice en s'adressant à des étudiants dont la subjectivité est déjà en formation, et non à des outres qu'il suffirait d'emplir. Dans ce contexte, porter notre attention sur les manifestations externes du phénomène religieux semble nous condamner à rater l'essentiel.

Ainsi, exclure une étudiante de l'école publique sur la base de l'extériorisation (le port du voile) d'un processus interne déjà en cours (l'adhésion à l'islam) risque fort de contrecarrer l'atteinte de l'objectif visé à la fois par l'école et par la loi. Que feront les jeunes filles exclues de l'école publique, sinon fréquenter des écoles privées confessionnelles monoculturelles et non mixtes où elles pourront porter le voile ou, pis encore, interrompre tout simplement leur éducation? (...)

Des enseignements pour le Québec?

(...) Bien que l'on puisse avoir des doutes et des réserves quant à l'opportunité de remplacer une approche basée sur le dialogue et la médiation- une approche qui, il est vrai, laissait plusieurs intervenants en déroute- par une loi insensible à la singularité des cas individuels (la loi ne fera pas la différence entre les jeunes filles qui portent le voile par choix et celles qui le font par nécessité), on peut comprendre que la France veuille revoir et infléchir son cadre d'intégration civique. On voit bien aussi pourquoi le rapport entre la laïcité et l'expression de la diversité culturelle et religieuse en France capte l'attention des autres pays ouverts à l'immigration. À travers le débat français, c'est la question de la difficile conciliation de la double exigence d'intégration (cohésion, solidarité, participation civique, interculturalisme) et de respect de la diversité culturelle et religieuse qui est posée.

Un des constats qu'il est possible de tirer du débat entourant la publication du rapport Stasi et du discours sur la laïcité du président Chirac est que la majorité des pays occidentaux élaborent et expérimentent présentement des modèles d'aménagement de la vie collective fondés sur l'accommodement raisonnable de la différence. La forme et la substance du " raisonnable " varient certes d'un pays à l'autre, mais peu contemplent des modèles multiculturalistes ou assimilationnistes pures.

Alors que des pays qui ont fait l'expérience de cadres civiques multiculturalistes ou communautaristes comme la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou le Canada (et le Québec) refocalisent graduellement leur énergie sur des modes de citoyenneté partagée, une société de tradition fortement républicaine comme la France cherche à élaborer des formes de laïcité ouverte et dynamique capables de " forger l'unité tout en respectant la diversité de la société ". Comme l'indique le rapport Stasi, la laïcité française, vue dans la longue durée, n'a pas été une " construction dogmatique ". Travaillée par l'histoire, elle est le fruit d'une série d'accommodements et de compromis pragmatiques (souvent gommés dans le discours républicain) avec le phénomène religieux.

Même si le Québec a déjà une certaine expérience en la matière (le rapport Stasi se réfère à répétition au concept d'" accommodement raisonnable " développé ici), nous avons aussi fort à faire en termes d'intégration et d'aménagement de la diversité. Des questions comme celles du hidjab, du kirpan ou de l'erouv continueront de ponctuer notre débat public. Plus fondamentalement, il nous faudra bien un jour nous aussi mettre à profit la délibération publique afin de réviser les bases de notre cadre civique commun (défini dans " L'énoncé en matière d'immigration et d'intégration ", de 1990) et, surtout, réduire l'écart entre un discours public inclusif et une réalité qui révèle encore plusieurs inégalités fondées sur l'ethnicité.



»» Jean Lapierre

l'infidèle aux sept virginités

Michel Vastel
Le Soleil samedi 7 février 2004

On dit des chats qu'ils ont sept vies. Il est des politiciens qui se trouvent des virginités successives pour changer d'allégeance. Jean Lapierre en a six. Il appelle cela un "cheminement". C'est pour cela qu'il s'y retrouve toujours : sa carrière tourne en effet autour de sa seule personne !

Première virginité : Jean Lapierre a 18 ans. Comme beaucoup de jeunes ambitieux, il quitte Granby pour aller faire son droit à l'Université d'Ottawa. La faculté est de bonne réputation et la proximité des bureaux de ministres assure des emplois à temps partiel pour financer les études. Lapierre entre au service d'André Ouellet, organisateur en chef des libéraux du Québec, son "père politique". Un bon professeur aussi. Ouellet est alors ministre de la Consommation, responsable du dossier de la "Miuf", cette mousse d'urée formaldéhyde qui empoisonnait les chaumières du Québec. Mais c'était aussi un organisateur hors pair : Brian Mulroney le détestait tellement qu'il l'avait surnommé "le gros Ouellet". Les "bleus" n'eurent jamais sa peau et, avec lui, Lapierre apprit tous les trucs de la politique : visiter les rangs, cogner aux portes des maisons, s'enquérir d'un ton un peu condescendant des désirs des petites madames...

Deuxième virginité : Lapierre plonge dans la circonscription de Shefford, où il a fait ses études collégiales. C'est une circonscription difficile, tour à tour créditiste puis conservatrice. Le jeune loup la conquiert par des milliers de bulletins de vote et il sera, avec Jean Chrétien dans la circonscription de Saint-Maurice, le seul député libéral en dehors de Montréal à survivre à la vague bleue de Brian Mulroney. Mais ses talents d'organisateur ne l'aident pas à choisir le bon cheval dans les courses à la direction de son parti : il appuie John Turner en 1984, ce qui lui vaut d'être ministre pendant... 78 jours. Mais il se rend compte, moins de quatre ans plus tard, qu'il s'est trompé. En 1990, il ne réussit même pas à livrer les délégués de sa circonscription à Paul Martin dont il préside pourtant la campagne au Québec.

Troisième virginité : lorsque les négociations constitutionnelles sur la reconnaissance du Québec comme une société distincte échouent, et que Jean Chrétien - "le traître" - prend la direction de son parti, Jean Lapierre claque la porte. Député indépendant, il devient leader parlementaire du Bloc québécois, dont le chef est Lucien Bouchard. Ce n'est pas la souveraineté qu'il prépare à Ottawa, mais les intérêts du Québec de Robert Bourassa qu'il surveille. Le Bloc n'est même pas reconnu à la Chambre des communes, le salaire des députés est misérable et leur rôle, marginal, puisqu'ils ne peuvent même pas poser de questions. En 2002, il explique à mon collègue, Martin Pelchat, pour le magazine L'actualité, sa vision de l'engagement politique : "Faire de la politique quand tu es pauvre, c'est de la pauvre politique (...). Paul Martin, par exemple, qui possède une cinquantaine de millions de dollars... C'est pas mal plus intéressant que le gars que sa femme appelle le jeudi pour aller faire l'épicerie."

Quatrième virginité : Jean Lapierre se lance dans le journalisme, membre de la Fédération professionnelle des journalistes. Le micro de CKAC lui permet de régler des comptes... et d'en présenter aussi. Son collègue Jean Cournoyer révèle en ondes, alors qu'il plaide la cause des fabricants de médicaments génériques, qu'il est aussi "consultant" pour leur association ! "Je suis journaliste le matin et je fais de l'argent l'après-midi", rétorque-t-il aussitôt. "C'est un conflit d'intérêts ambulant !", raille le rédacteur en chef de Voir, Richard Martineau. Lapierre ne renouvelle pas sa carte de membre de la FPJQ et se fait "animateur"...

Cinquième virginité : brillant analyste tout de même, Lapierre est de plus en plus sollicité par des sociétés comme ONEX - il en profite pour présenter Mario Dumont à son président, Gerry Schwartz - , la Banque nationale, Réno-Dépôt, Imperial Tobacco, Loblaws. Son carnet d'adresses ressemble de plus en plus aux Pages jaunes ! Et comme il aime se vanter de parler à tous les politiques importants, ses confidences se paient très cher. Mais ces nombreuses fréquentations le mettent parfois dans des situations embarrassantes. Pendant la campagne électorale de 1998, il souhaite la réélection de son ami Lucien Bouchard et critique méchamment le chef libéral. Un jour que Jean Charest est à son micro, jouant les Bonhomme sept heures et brandissant la menace des pertes d'investissements que provoquerait la réélection du PQ, il cite un rapport - Remettre Montréal en mouvement - préparé par le président d'Imasco. "La patente à Levitt", persifle Lapierre pour contrer l'argument. Mais il se trouve que Levitt dirige aussi Imperial Tobacco, le client de Lapierre ! Et comme la vice-présidente d'Imasco est aussi l'ancienne directrice de cabinet de Jean Charest au Parti conservateur, l'animateur-lobbyiste passe un mauvais quart d'heure...

Sixième virginité : maintenant qu'il est riche et proche de la cinquantaine, Jean Lapierre retourne à la politique. Soyons honnêtes, il n'a rien dit depuis trois jours qui ne soit cohérent avec ses "cheminements". Aux élections fédérales de l'an 2000, par exemple, alors que le Bloc faisait face une fois de plus à Jean Chrétien, Jean Lapierre s'interrogeait sur sa nécessité. Cette semaine, le champion de la formule à l'emporte-pièce a tranché : "Le Bloc était la courroie de transmission des intérêts du Québec à Ottawa. À partir du moment où le Bloc est devenu la succursale du PQ, la courroie a débarqué de la poulie !" Les radios et les télévisions vont l'aimer...

Député d'Outremont, Lapierre s'est donné un défi bien particulier. Alors que je lui demandais ce que Lucien Bouchard pensait de son retour au bercail libéral, il m'a répondu du tac au tac : "Lucien est un résidant d'Outremont et j'espère le convaincre de voter pour moi." Il est bien capable de réussir !

Jean Lapierre retourne en politique pour rejoindre un ami plutôt qu'un parti. Le premier ministre était tellement enthousiaste de sa décision qu'il s'est senti obligé, dans un communiqué officiel, de redéfinir les tâches de Pierre Pettigrew, l'autre ministre important du Québec. Mais les amitiés en politique sont souvent mises à l'épreuve. Les mandarins fédéraux n'aiment pas beaucoup les ministres qui se vantent, et se servent un peu trop, de leur amitié avec le chef du gouvernement.

Je me souviens de Pierre Trudeau et de Jean Marchand, puis de Brian Mulroney et de Lucien Bouchard...

Je vous entends d'ici : quelle sera donc la septième virginité de Jean Lapierre ?

MVastel@lesoleil.com



»» Télévision

À l'assaut de la télévision

Paul Cauchon
Le Devoir samedi 7 février 2004

Avec Les Zapartistes on monte au front contre le pouvoir des puissants, au premier rang desquels se trouvent les politiciens, les gens d'affaires et les barons des grands médias.

On dit d'eux qu'ils sont les nouveaux Cyniques. Ce sont surtout les seuls représentants d'un humour politique et social caustique, qui tranche de façon radicale avec celui de tous les autres humoristes québécois.

Avec Les Zapartistes, pas de sketchs sur les relations de couple, pas de personnages inventés représentant l'épais, le mononcle, la fofolle... Non, avec Les Zapartistes on monte au front contre le pouvoir des puissants, au premier rang desquels se trouvent les politiciens, les gens d'affaires et les barons des grands médias.

Il s'agit d'un «cabaret politique»: les quatre Zapartistes montent sur scène et enfilent sketchs et déclarations. Les accessoires sont réduits au minimum, à l'occasion on gratte la guitare. Chaque spectacle s'ouvre par la lecture de leur manifeste: ils sont de gauche, indépendantistes, contre les préjugés, mais cela ne les empêchera pas de se moquer allègrement des imbéciles de gauche lorsqu'ils en trouvent. Mais c'est le seul spectacle en ville où l'on trouve autant de gags dévastateurs sur Jean Charest, Paul Martin... ou Pierre Karl Péladeau.

Ils ont leurs fans fidèles qui les suivent depuis le début. Tous les critiques qui ont vu leur spectacle ont été impressionnés. Mario Clément, l'ancien directeur des programmes de Télé-Québec, caressait le projet d'une série de six ou huit émissions avec eux. Passé à Radio-Canada, Mario Clément leur propose maintenant une heure aux Beaux Dimanches, où pour la première fois Les Zapartistes seront en contact avec un large public.

Le groupe est né au début de 2001 dans un tout petit café de Montréal, L'Aparté, où l'on avait invité une douzaine d'auteurs à écrire du théâtre politique. Sept auteurs, comédiens, scripteurs, qui ne se connaissaient pas nécessairement, sont restés pour développer ce concept de cabaret politique, qui évolue sans cesse au gré de l'actualité.

L'un d'entre eux, Denis Trudel, a quitté le groupe l'automne dernier. Les Zapartistes sont maintenant six: Christian Vanasse, Frederic Savard, Geneviève Rochette, François Parenteau, François Patenaude et Nadine Vincent. Les quatre premiers montent sur scène, les deux derniers, non. Mais ils sont tous membres à parts égales du groupe, tous responsables du contenu.

Ils se produisent eux-mêmes et, pour l'émission de dimanche, ils font affaire pour la première fois avec un producteur extérieur, le très puissant Zone3. «On s'attendait au pire, mais ça s'est très bien passé», de dire Nadine Vincent au Devoir. Elle soutient n'avoir subi aucune pression pour modifier le contenu. Le problème du groupe, ce fut plutôt de réduire en 45 minutes de temps d'antenne un spectacle qui en réalité dure deux heures.

Vous pourrez y entendre la lecture du manifeste, une série de nouvelles ironiques sur l'actualité, une parodie mordante des bulletins d'information au Québec et dans le monde. Vous pourrez aussi y voir un Michel Chartrand, imité par un des Zapartistes, livrer un monologue très réjouissant sur les ravages du human interest dans les médias.

Ce spectacle, enregistré à la fin de janvier au Club Soda de Montréal, est en fait une reprise de leur ancien spectacle, Cabaret médiatique, qui s'attaquait beaucoup au monde des médias. Leur nouveau spectacle, Les Zapartistes contre l'Empire, a été créé l'automne dernier et il est actuellement présenté une ou deux fois par semaine au Lion d'Or à Montréal. Le succès est tel qu'on ajoute sans cesse des représentations, et le groupe commence à sortir de la métropole, par exemple le 13 février à Rimouski, à la fin du mois au Théâtre de la Ville à Longueuil ainsi qu'au Petit Champlain à Québec. On en veut encore.

Les Beaux Dimanches: Les Zapartistes

Radio-Canada, dimanche 8 février, 21h.



»» La petite histoire de l'usine de Chandler

Les hauts et les bas de la Gaspésia

Gilles Gagné
Le Soleil samedi 7 février 2004

Chandler - La nouvelle d'un important dépassement de coût au chantier de Papiers Gaspésia, à Chandler, a fait couler beaucoup d'encre cette semaine. LE SOLEIL revient aujourd'hui sur la petite histoire de cette usine qui n'a pas connu que des heures sombres, notamment au temps où le "New York Times" en partageait la propriété. Gilles Gagné, notre collaborateur dans cette région, raconte.

Si on résumait à grands traits l'histoire de l'usine Gaspésia de Chandler, il faudrait dire que ses 20 premières années ont été marquées de malheur, alors qu'elle ne portait pas encore le nom qui l'a rendue célèbre, que le demi-siècle suivant a été plutôt prospère, et que les 15 dernières années ont surtout été ponctuées de problèmes retentissants. Les Gaspésiens souhaitent sûrement que ce dernier intervalle cède la place à un autre demi-siècle de succès.

L'usine porte le nom de Gaspésia depuis 1937, année où la firme Anglo-Newfoundland achète la fabrique de pâte bâtie entre 1913 et 1916. En 1937, la fabrique sort de 20 ans de déboires, dont une faillite en 1931 découlant de la crise économique amorcée en 1929. La période de 1937 à 1987 constituera l'âge d'or de la Gaspésia Sulphite.

De 1950 à 1953, devant le marché peu prometteur de la pâte au sulfite non blanchie, la firme installe un atelier de blanchiment de 3,5 millions $, une fortune il y a 50 ans. "À cette époque, c'était l'atelier de blanchiment le plus moderne au monde et le produit de Chandler a acquis la réputation de la pâte au sulfite blanchie de la meilleure qualité qui soit", évoque en 1988 Hilton J. Wilson, directeur des produits forestiers du New York Times et ex-membre du conseil d'administration de Gaspésia, dans un texte qu'il a publié pour le magazine historique Gaspésie.

En 1960, la compagnie Price acquiert l'Anglo-Newfoundland et accepte l'offre du quotidien New York Times d'acheter 49 % des actions de Gaspésia Sulphite. Les associés investissent 17 millions $ pour installer un atelier de pâte kraft et une machine pour faire du papier journal. Les affaires vont si bien que les propriétaires installent une seconde machine en 1968. Le quotidien new-yorkais achète annuellement 120 000 des 200 000 tonnes de papier de Chandler.

En 1975, Abitibi Paper avale la firme Price. Abitibi-Price investit 140 millions $ dans un nouvel atelier de pâte chimique entre 1983 et 1985. Ce choix technologique, de l'avis d'observateurs avertis, reviendra hanter l'usine Gaspésia parce que la plupart des fabriques de papier journal investissent alors dans un procédé thermo-mécanique, alimenté aux copeaux et moins énergivore.

À partir de 1990 s'amorce la saga de l'usine Gaspésia, dont la capacité annuelle s'établit alors à 250 000 tonnes. L'usine perd de l'argent depuis deux ans et l'industrie des pâtes et papiers vit une grave crise. Des usines réduisent leur production ou ferment complètement. La Gaspésia, disposant de machines assez récentes par rapport au reste de l'industrie, écope surtout en raison d'arrêts de production, dont 15 semaines en 1991.

"Une affaire personnelle"

En 1994, le marché se redresse mais le New York Times, en décembre, se départit de ses actions à Chandler. La flambée des prix dans l'industrie permet d'ailleurs à l'usine de réaliser 42 millions $ de profits en 1995. L'investissement de 35 millions $ pour installer une unité traitant les effluents rassure les gens de Chandler ; Abitibi-Price n'y aurait rien dépensé s'il n'y avait pas d'avenir, dit-on. En septembre 1996, alors que le marché fléchit, le premier ministre Lucien Bouchard déclare qu'il fait de la survie de la Gaspésia "une affaire personnelle".

Le 14 février 1997, la fusion entre Abitibi-Price et Stone-Consolidated prive l'usine Gaspésia du projet tant attendu de construction d'atelier de pâte. "Abitibi-Price avait réservé une salle pour divulguer le projet quatre jours plus tard, mais l'annonce a été annulée. Le consortium a mis ses priorités ailleurs", rappelle Denis Luce, président du syndicat des employés de la Gaspésia.

En juin 1998, les travailleurs de Chandler font la grève, comme leurs collègues de 10 autres usines d'Abitibi-Consolidated. Le conflit dure cinq mois. En novembre, en pleine campagne électorale québécoise, la firme annonce la fermeture permanente de la deuxième machine à papier, pourtant la plus récente. De 550 ouvriers, la main-d'oeuvre chute à 400. Lucien Bouchard réitère sa promesse.

Abitibi-Consolidated souhaite vendre l'usine, mais refuse de le faire à un concurrent qui y réaliserait ce qu'elle hésite à faire depuis 1990 : l'installation de l'atelier de pâte mécanique. Deux firmes solides, Papiers Masson et le consortium Brant Allen, veulent pourtant l'acheter et la moderniser, sans subventions spéciales. Abitibi-Consolidated refuse.

En avril 1999, Abitibi-Consolidated et Cédrico, une firme de sciage qui convoite la Gaspésia depuis des années, déposent un projet qui changerait le type de papier produit à Chandler. Le projet, qui se traduit par 150 autres mises à pied en papeterie mais par l'ajout d'une scierie, divise autant qu'il ne rallie la population. Il est abandonné après l'annonce, le 20 juin 1999, de la suspension pour une période indéterminée de la production à la Gaspésia.

Guy Bertrand s'en mêle

Le 28 octobre, Abitibi-Consolidated annonce sa fermeture complète. Le président John Weaver exclut même sa vente. Chocs, manifestations, désespoir et espoir se succèdent. Des hypothèses de relance s'échafaudent, dont celle de l'avocat Guy Bertrand, favorisant une formule coopérative.

L'offre du Fonds de solidarité de la FTQ, qui a demandé à l'homme d'affaires Clermont Levasseur de définir un projet, est retenue le 20 juillet 2000. Le Fonds paie 36,5 millions $ et s'engage à ne pas y produire de papier journal pendant 10 ans. Son offre supplante ainsi une tentative de Tembec, associée à la société publique SGF-Rexfor, d'acheter l'usine.

Cet été-là, M. Levasseur, un ex-partenaire d'Uniforêt, expose un projet de relance basé sur la production de papier glacé haut de gamme. Le 2 août 2001, M. Levasseur frappe un coup majeur ; Ottawa consent un prêt de 80 millions $ sans intérêt pour sept ans et annonce l'association de Papiers Gaspésia avec Clifford Paper, un grossiste américain.

Claude Blanchet intervient

Douze jours plus tard, Claude Blanchet, président de la Société générale de financement (SGF), lance une bombe en doutant publiquement de la capacité de M. Levasseur à diriger un projet de cette ampleur. "Clifford Paper, c'est un broker de papier. Ça nous en prend un. Mais ce n'est pas un véritable opérateur (d'usine). M. Levasseur, j'ai beaucoup de respect pour lui (...). Mais 500 millions $, c'est une grosse shop (...). Et c'est drôlement fragile de partir avec une personne comme ça."

M. Blanchet assujettit l'engagement financier de la SGF au recrutement d'une firme établie en pâtes et papiers. Il prépare l'entrée en scène ou le retour de Tembec. En septembre, Tembec confirme son intérêt dans la Gaspésia, après avoir nié son intérêt. Parallèlement, Tembec s'associe à SGF-Rexfor, qui lui cède la moitié de sa scierie gaspésienne de Saint-Alphonse. Ainsi naît Temrex, qui met la main sur 160 000 mètres cubes de bois, près de la moitié de l'approvisionnement de la Gaspésia, qui sera alimentée aux copeaux lors de sa relance. M. Levasseur se retire du projet.

"Les poches profondes" de Tembec

Le 17 décembre 2001, l'ex-premier ministre Bernard Landry, Claude Blanchet et le président de Tembec, Frank Dottori, annoncent la relance de la Gaspésia pour 463 millions $. Le Fonds de solidarité de la FTQ possède 50 % des actions de Papier Gaspésia, Tembec et la SGF se partageant le reste. Devant 500 personnes, M. Blanchet loue la présence dans le dossier d'un partenaire "aux poches profondes" comme Tembec. M. Dottori se cache le visage dans les mains, ce qui fait rire la foule. En point de presse, M. Dottori rappelle que "c'est un projet à haut risque".

La démolition d'une partie de l'usine débute en mai 2002 et accuse du retard. À la fin de l'année, il y a 200 personnes sur le chantier. On parle alors d'un projet de 493 millions $ et de production pour l'été 2004. En octobre 2003, 700 personnes foulent le chantier.

Les rumeurs de dépassement de coût circulant depuis quelques semaines sont confirmées en novembre. Le président-directeur général de Papiers Gaspésia, Denis Beauséjour, parle d'un intervalle de 20 millions $ à 55 millions $, "attribuable à l'état de certains équipements usagés et au délai de démarrage", maintenant prévu pour octobre 2004.

Le 29 janvier 2004, l'État québécois, par l'intermdiaire de la SGF, et le Fonds de solidarité de la FTQ jettent une douche froide sur la Gaspésie. Le dépassement de coût atteindrait de 180 millions $ à 200 millions $. Sur-le-champ, la SGF annonce son intention de réinjecter 50 millions $, et le Fonds de solidarité de la FTQ, 65 millions $. Tembec se fait attendre. Il manque 85 millions $.

Le lendemain, Papiers Gaspésia se place sous la protection de la loi sur les arrangements avec les créanciers et avertit les entrepreneurs que le chantier est suspendu en attendant de dénicher 200 millions $. Chandler et les environs replongent dans une crise. Papiers Gaspésia doit 40 millions $ à ses créanciers.

FINANCEMENT DU PROJET GASPÉSIA

En 2002

Partenaires / Montants

- Mise de fonds des partenaires (140,00 M $) q Fonds de solidarité de la FTQ 70,00 M $ q Société générale de financement 35,00 M $ q Tembec 35,00 M $

Subvention

- Programme Innopap (Gouvernement du Qué.) 58,00 M $

Prêts

- Banque John Hancock (États-Unis) 70,00 M $
- Investissement-Québec 145,25 M $
- Développement économique Canada (Gouvernement can.) 80,00 M $

Montant total 493,25 M $

Les montants débloqués à ce jour en subventions et par les prêteurs

- Programme Innopap 29,85 M $
- Banque John Hancock 23,95 M $
- Investissement-Québec 68,45 M $
- Développement économique Canada 50,75 M $

Montant prêts et subventions:172,00 M $

Plus mise de fonds des trois partenaires 140,00 M $

Montant total débloqué 312,00 M $

Liquidités 23,30 M $

Comptes payables 63,30 M $

Source : Cour Supérieure du Québec



»» qualité de la langue

Mots champignons sur langue de bois

Odile Tremblay
Le Devoir lundi 9 février 2004

Le Dictionnaire du québécois instantané, recense les expressions du jour, en effervescence ou en déclin

Notre parlure contemporaine se transforme à toute vitesse. Sans crier gare, certaines expressions surgissent sur nos lèvres, pour mieux s'effacer parfois aussi rapidement qu'elles étaient apparues. D'autres s'incrustent. Allez savoir pourquoi. On voit des mots changer de signification du jour au lendemain, comme on retourne un gant. Prenez les termes «bougon», «bougonneux», «bougonner» et autres dérivés d'un certain patronyme téléromanesque, qui fait jaser dans les chaumières. Depuis un mois, succès de l'émission oblige, «bougon» a résolument changé de sens chez nous. Avant il voulait dire grognon. Désormais, ce mot signifie pour tous, un «BS» sale et heureux qui «fourre» le système en rigolant.

Or malédiction ! Le Dictionnaire québécois instantané (tout frais sorti des presses des éditions Fides), qui traque justement ces expressions champignons, n'en fait pas mention. Le livre était sous presse avant l'explosion bougonnière. N'est-il pas déjà démodé en venant au monde ?

J'assène la question fatale à Benoît Melançon, auteur du dictionnaire en question (en collaboration avec Pierre Popovic), qui ne se laisse pas démonter si facilement. «Erreur ! répond-il. Bougon et ses dérivés sont les premiers mots que j'ai mis dans notre site Web en 2004.» De fait, Le Dictionnaire québécois instantané invite à la fin de l'ouvrage le lecteur à consulter un site qui actualise le langage-minute. À «bougon», on y lit bel et bien la définition suivante : «Prestataire de l'aide sociale qui n'a pas besoin de consultant pour faire preuve de vision [...] synonyme : affreux, sale et habile.» Et toc !

Le Dictionnaire québécois instantané, dans sa version vendue en librairie, est, comme l'écrit Benoît Melançon, une édition «revue, corrigée et full upgradée» du Village québécois d'aujourd'hui publié par les mêmes auteurs en 2001. L'ouvrage n'a aucune prétention critique. Jamais il n'indiquera qu'une expression est fautive ou qu'elle constitue le pire des anglicismes. Le but avoué de l'exercice est clair : dégoter les formules toutes faites ou «tendance» qui naissent et meurent sur nos lèvres, relayées ou créées par les médias pour le meilleur ou pour le pire. Certaines sont nées de la langue de bois technocratique, d'autres d'une sorte d'argot de la rue, du langage full cool des ados, le tout assaisonné du jargon propre à la pop psychologie. Les «aidants naturels» sont au poste, mais aussi «le virage ambulatoire». Les «morons» ont repris de la graine avec l'incident diplomatique Canada-Bush cette année, etc. Des exemples tirés des journaux sont livrés, prouvant la popularité du ou des termes, des renvois relient les expressions hot entre elles. À «pâté chinois», on retrouve une citation tirée du Devoir, les 10 et 11 novembre 2001 : «Le pâté chinois, plus qu'un plat est le fondement social et politique du Québec.» Qu'on se le dise !

Le nombre de pages a doublé en trois ans, 80 dessins de Philippe Beha offrent aujourd'hui des clins d'oeil farfelus. Les mots conservés de la première édition sont en général illustrés par des citations journalistiques plus récentes. De plus, des encarts thématiques apparaissent. Ainsi, sous la rubrique «cimetière des mots», on retrouve d'anciennes expressions tendance aujourd'hui démodées (ex. : bogue, disparu avec la grande peur informatique de l'an 2000). À surveiller : quelques drolatiques variations autour de la question référendaire. Autre ajout gratiné : «Le Petit dialogue à l'usage des communicatrices et des créateurs». La langue de bois médiatique s'y éclate à coeur joie à coups de «cheminement», de «défi extrême» et de «tome à saveur instructive». Par ailleurs des perroquets d'or, d'argent, de bronze et du meilleur espoir sont décernés à des locutions particulièrement hot. «Extrême», comme dans sport extrême, spectacle extrême, vie extrême, etc., a obtenu l'or.

Benoît Melançon et Pierre Popovic sont des professeurs de littérature française à l'Université de Montréal; le premier spécialiste du XVIIIe siècle, le second du XIXe, mais tous deux passionnés par la langue vivante à la remorque de nos modes. Ni l'un ni l'autre ne se rappelle lequel des deux a eu l'idée du dictionnaire à l'origine. Quoi qu'il en soit, ils ont entrepris de chasser avec leur filet les mots éphémères ou promis à la longévité qui poussent sous la plume des journalistes. Leurs sources sont surtout puisées dans La Presse et Le Devoir, terreau fertile de toute évidence aux locutions toutes faites tissées de «déficit zéro» et «d'assainissement des finances publiques». À remarquer : le mot «moumoune» qualifiant l'homme mollasson ou efféminé, longtemps sur le déclin, est à nouveau à la hausse.

Le Village québécois d'aujourd'hui ayant eu du succès, Benoît Melançon est devenu accroc à la quête du langage-minute, si bien que c'est surtout à lui qu'on doit Le Dictionnaire québécois instantané. «Il est fait pour un public immédiat, ancré dans l'air du temps», précise l'auteur.

«Est-ce que tel mot va faire carrière ?» demande Benoît Melançon. Tout est là. À son avis, «bougon» a de bonnes chances de survie parce qu'il se prête à des mots dérivés et à des détournements de sens. Par contre, il est difficile de coller des suffixes à un terme comme «réingénierie».

«Réingénierie a marché très fort pendant un certain temps. Maintenant les gens s'en méfient et même les libéraux n'osent plus trop l'utiliser. Est-ce qu'il va devenir un mot ridicule ?» La carrière de ce terme affreux est donc à suivre.

Benoît Melançon trouve l'exercice de cette quête à la fois amusant et révélateur de notre société. Ainsi l'abondance des tables de concertation, de discussion, de convergence, de prévention dans le langage semble constituer un trait de la société québécoise qui se perd en palabres sans toujours trancher dans le vif. Autre constatation : le mot «oui» est de plus souvent évacué au profit de «définitivement» (soit dit en passant un anglicisme en ce sens), «effectivement», «absolument», «radical», «exact», ou «yesssss», alors que «non» persiste à se dire non (ou pantoute). Sans soute parce que «oui» appelle les superlatifs alors que «non» constitue son propre éteignoir.

À la fin du livre, les auteurs font un appel à tous, demandant au lecteur ses suggestions, histoire de nourrir le dictionnaire et de rattraper des oublis. Si bien que l'ouvrage, d'une édition à l'autre, semble appelé à plus de longévité que bien des expressions du langage-minute qu'il consigne ici.



»» qualité de la langue

Journalisme - Pour une langue de qualité dans les médias

Le Devoir lundi 9 février 2004

La Table de concertation sur la qualité de la langue dans les médias québécois a récemment remis à la ministre de la Culture son rapport, qui propose neuf recommandations pour améliorer la qualité de la langue.

Ce groupe d'une dizaine de membres avait été créé en mars 2003 et il comprend des représentants de différents médias publics et privés, avec Michel Arpin comme président. Sans porter de jugement définitif sur l'amélioration ou la diminution de la qualité de la langue dans les médias, le groupe propose, entre autres choses, que les universités québécoises se dotent d'une politique linguistique claire pour améliorer la formation en français écrit et en communication orale des futurs journalistes et communicateurs ; que l'Office de la langue française offre aux médias un accès privilégié à des services gratuits d'assistance terminologique et linguistique, ou encore que le ministère de la Culture et des Communications développe avec ses partenaires un outil électronique de perfectionnement du français adapté aux besoins des professionnels de la communication. La ministre Line Beauchamp a réagi très favorablement au rapport et elle a déclaré la semaine dernière qu'elle entendait donner suite aux recommandations qui concernent directement son ministère. L'ensemble du rapport, d'une quinzaine de pages, peut être consulté sur le site du Secrétariat à la politique linguistique, au www.spl.gouv.qc.ca.



»» démographie

Le choc démographique, c'est pour demain

Dominique Reny
Le Devoir lundi 9 février 2004

L'entrevue - Le démographe Jacques Légaré prône la création urgente d'une caisse-santé

Deux dates, deux échéances balisent les réflexions du démographe Jacques Légaré. D'abord 2010, qui marquera l'entrée dans la retraite des premiers baby-boomers. Puis 2020, qui verra la population québécoise commencer à décroître. «Il faut que la société québécoise prenne conscience qu'elle se trouve à des tournants de son évolution, martèle-t-il. Si elle veut disparaître, et que le dernier Québécois ferme la lumière derrière lui, très bien. Mais il y a des moyens de la garder ouverte.»

En Occident, l'accroissement actuel de la proportion des personnes âgées est dû notamment à l'allongement de la vie et à la montée en âge des nombreux baby-boomers, mais surtout à la baisse de la fécondité qui a suivi leur naissance et qui a réellement entraîné un retournement de la pyramide démographique.

Au Québec, baby-boom et baby-bust (génération X) ont été parmi les plus importants de la planète. Les statistiques donnent une idée de l'importance du choc : de 80 000 à 90 000 par année au début des années 1940, les naissances bondissent jusqu'à 140 000 par année entre 1956 et 1959 pour retrouver, à la fin des années 1960, leur niveau initial.

C'est cette «boule dans le boa», explique le démographe Jacques Légaré, professeur émérite à l'Université de Montréal, que la société s'applique toujours à digérer. «Aujourd'hui, les baby-boomers arrivent dans la retraite, pour ne pas dire dans la vieillesse. Ces gens-là vont donc vivre davantage de prestations que de salaires, et il faut s'assurer que le système soit bien alimenté. Graduellement, ils vont aussi devenir plus vulnérables en matière de santé, et de plus en plus de services devront leur être prodigués.»

L'éthique intergénérationnelle

Tout ça, bien entendu, aura un coût. Le défi consistera, estime le démographe, à ne pas le faire entièrement reposer sur les épaules de ceux qui suivent les boomers, qui sont beaucoup moins nombreux. «Étant donné cette disproportion entre les générations, il faut s'assurer, avant que les boomers n'arrivent tous dans la vieillesse, de revoir les structures pour les accueillir en tenant compte, toujours, de cette dimension intergénérationnelle -- ce que nous n'avons pas fait dans le passé.»

Pour illustrer ses propos, le professeur donne l'exemple de l'entrée massive des baby-boomers dans le système scolaire. Pour eux, il a fallu construire des écoles, engager des enseignants, des psychologues et des conseillers en orientation, acheter des livres. Ces structures, déplore Jacques Légaré, sont aujourd'hui toujours en place, tout comme celles mises sur pied lors de l'arrivée des boomers sur le marché du travail. Et les générations qui suivent en paient le prix.

«Dans le passé, on a toujours uniquement parlé de solidarité entre les générations. Les personnes âgées étaient nos pères, nos grand-pères, on les aimait, et il fallait les aider. On parlait peu d'équité parce qu'il y avait plein de monde en bas qui pouvait aider ceux plus haut, mais ce n'est plus le cas.» Le professeur lance donc un appel à l'éthique intergénérationnelle. «Il s'agit de trouver un bon dosage entre la solidarité intergénérationnelle, qui est un cri du coeur, et l'équité intergénérationnelle, qui fait qu'on doit être juste entre toutes les générations et qu'il ne doit pas y avoir des générations -- ici, je pense particulièrement aux jeunes -- trop pénalisées par rapport à d'autres.»

Cette fois, les baby-boomers devront apporter leur contribution afin d'éviter l'équivalent, entre générations, d'une bataille des sexes. Déjà, quelques gestes ont été effectués, applaudit Jacques Légaré. Les cotisations aux régimes de retraite ont été augmentées, et l'épargne-retraite individuelle, encouragée. Il faut toutefois aller plus loin, estime le démographe, notamment par la mise sur pied d'une caisse-santé. Et rapidement, précise-t-il, de façon à ce que les boomers eux-mêmes y contribuent. «Selon une grande loi économique, quand on veut une vieillesse dorée, ou bien on fait des enfants, ou bien on fait des économies. Ils n'ont pas eu d'enfants : il faut qu'ils fassent des réserves.»

Vers la décroissance

«Personne, les démographes les premiers, ne savait qu'il y aurait un baby-bust aussi important, poursuit-il. Quand le taux de fécondité a commencé à baisser, on parlait de conjoncture, de report de naissances. On croyait que les gens allaient au moins se reproduire, qu'il s'agissait d'un inné collectif. La réalité a montré que ce n'était pas vrai. Vraisemblablement, les couples ne reviendront d'ailleurs pas au remplacement avant un certain temps -- et on ne voit pas quand.»

Le but de Jacques Légaré n'est pas de faire la morale aux baby-boomers. Il s'agit plutôt de tenir compte des conséquences de leurs comportements passés sur le présent, afin de préparer l'avenir. Dans les années 2020, d'après les projections, la population québécoise commencera à décroître : d'année en année, l'immigration ne suffit pas à pallier le manque des naissances.

«Certains prétendent que small is beautiful, qu'on va moins consommer et que ce sera bon pour l'environnement -- sauf qu'on n'a jamais vu une population décroissante dynamique. Le reste du Canada, les États-Unis, le Mexique, l'Amérique latine sont nos partenaires dans la mondialisation actuelle, mais ce sont des partenaires qui vont nous manger, parce que eux continuent de croître ! D'autre part, va avec la décroissance un vieillissement accéléré, ce qui complique encore les choses. Il faut, comme société, penser dès maintenant à se donner les moyens d'éviter cette décroissance appréhendée, car plus le phénomène va s'ancrer, plus il va être difficile de l'arrêter et de faire repartir la croissance.»

Deux dynamos

Pour le professeur, la solution passe par la relance des deux «dynamos de la croissance des populations» : une fécondité plus élevée et une immigration efficace.

Comment ? Dans le premier cas, grâce à une politique familiale comportant un volet nataliste. Au risque de déclencher une levée de boucliers, Jacques Légaré avance même qu'une aide cohérente à la famille commence par une aide au couple. «Il ne s'agit pas de faire de la vieille morale conservatrice, se défend-il. Simplement, plus on donne au couple les moyens d'être stable, plus on lui donne la chance de bâtir une famille. Quand on interroge les jeunes, en général, ils veulent des enfants. Il faut donc mettre en place des moyens pour que ce désir d'enfant se concrétise. Ça passe par l'emploi, l'aide au logement, la possibilité de prendre des vacances si les deux travaillent, bref, il faut moduler la vie du couple pour lui permettre d'aller vers la famille.»

D'autre part, il faut rendre la vie au Québec attrayante aux yeux des étrangers, éventuels immigrants, mais surtout aux yeux des Québécois eux-mêmes. «À l'immigration internationale, nos modes de gestion ne fonctionnent pas : d'abord, nous n'obtenons pas notre quote-part de l'immigration canadienne, mais, en plus, nous arrivons moins que les autres provinces à retenir nos immigrants.»

Pas question, ici, de nier la liberté de mouvement de quiconque. «Mais on investit beaucoup pour attirer ces gens chez nous : il faudrait peut-être arriver à les convaincre de rester... de même que les Québécois ! Tous les efforts qu'on fait pour attirer des étrangers sont perdus parce que le bouchon n'est pas fermé chez nous : chaque année, il y a davantage de Québécois qui quittent la province que de Canadiens qui viennent s'y installer.» Une opération séduction qui passe, selon lui, par un programme dont le coeur serait de développer les perspectives d'emploi des jeunes.

«Tout ça suppose qu'on va devoir accorder à la démographie beaucoup plus d'importance qu'on ne l'a fait jusqu'à maintenant», affirme avec humour Jacques Légaré. «Optimiste de nature», il estime que rien n'est encore perdu pour le Québec, à la condition d'examiner le problème dans son ensemble plutôt que de se concentrer sur l'un de ses aspects : natalité, immigration ou vieillissement de la population.

«Si on peut envoyer un homme sur la Lune, on peut gérer la société vieillissante, assure-t-il. Mais il faut y mettre les moyens : quand on envoie un homme sur la Lune, on les met, les moyens ! Jusqu'à maintenant, la société en consacre plus à protéger les baleines que la population...»



»» Québec Bavière

Le Québec et la Bavière, des relations au beau fixe

Michael Hinterdobler
Directeur de la Représentation de l'État de Bavière au Québec
Le Devoir lundi 9 février 2004

Lettres: Montréal, le 5 février 2004

Dans son article du 5 février sur les relations internationales du Québec depuis le changement de gouvernement, en 2003, le député Daniel Turp cite en exemple la visite du ministre-président bavarois Edmund Stoiber, en mai dernier, pour illustrer la «maladresse» du nouveau premier ministre qui aurait omis de souligner que la Bavière se nomme «État libre».

Si le premier ministre, ainsi que tout le protocole, ont employé la dénomination «État de Bavière» pour le Freistaat Bayern, ils suivent là l'usage de la Bavière même. Le mot allemand Freistaat paraît dans la constitution de la Bavière après l'abdication du monarque bavarois en 1919. Il a été choisi à cette époque pour éviter le terme Republik, d'origine française, qui aurait paru étrange dans un texte constitutionnel rédigé en allemand. La traduction fidèle en français serait donc «République de Bavière». Or, aujourd'hui, cette traduction prêterait à confusion sur le statut de la Bavière qui est un état fédéré comme tous les autres Länder de l'Allemagne. D'où la traduction «État de Bavière».

Par ailleurs, tous les gouvernements du Québec ont fait des relations avec la Bavière une priorité depuis la signature de l'accord initial intervenu en janvier 1989 entre le premier ministre Robert Bourassa et le ministre-président Max Streibl. La Bavière s'en est toujours félicitée. M. Charest a pris la relève de ces excellentes relations sans aucune hésitation en acceptant de recevoir le ministre-président Stoiber comme première visite officielle étrangère seulement quelques jours après sa nomination. Enfin, M. Charest a récemment renoué les liens politiques et économiques entre la Bavière et le Québec avec grand succès, lors de sa visite à Munich en janvier dernier.



»» Le goût de l'avenir - 4

L'éducation pour tous

Michel Venne
Le Devoir lundi 9 février 2004

Jusqu'au milieu des années 1960, l'éducation incombait d'abord à la famille, aux groupes privés comme l'Église et aux communautés locales par le moyen de l'impôt foncier perçu par les commissions scolaires. Cela ne pouvait pas durer. La population francophone était affligée de sous-scolarisation. En 1958, à peine 13 % des francophones terminaient la 11e année, contre 36 % chez les anglophones. Seulement 3 % fréquentaient l'université.

À quoi bon rappeler ces chiffres puisque la présente série d'articles porte sur l'avenir ? Parce qu'il est important de se rappeler d'où l'on vient. Et que l'on vient de loin. Rattrapage spectaculaire en quelques générations à peine. Aujourd'hui, 43 % de la population possède un diplôme d'études secondaires et 17 % un diplôme universitaire. Ce progrès n'est certainement pas étranger à un changement de cap radical dans la manière même d'envisager l'éducation non plus comme un bien privé mais comme un bien public.

Ce virage a été formulé par la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, créée en 1961 par le gouvernement de Jean Lesage et présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent. Son rapport, dont le premier volume fut publié en 1966, est considéré comme un «document fondateur de la société québécoise», écrit Claude Corbo dans l'anthologie qu'il consacre au Rapport Parent (PUM, 2002).

Les commissaires proposent une petite révolution des mentalités : «Les bénéfices de l'éducation dépassent l'individu et la localité; le progrès de l'enseignement sert principalement les intérêts généraux de la société, de sorte qu'on peut et qu'on doit désormais considérer l'éducation comme une entreprise nationale». La commission affirme que le financement de l'éducation est un investissement et non une dépense parce qu'elle «contribue à hausser la productivité du travail et à hausser le niveau de vie».

Si l'éducation est une entreprise nationale, celle-ci doit être prise en charge par toute la société. «Lorsqu'un service public est reconnu d'intérêt général, il appartient à la collectivité qui en bénéficie dans son ensemble d'en assumer tous les frais, chacun de ses membres étant appelé à faire sa part, au moyen de l'impôt, selon sa capacité de payer et sans égard au bénéfice immédiat qu'il peut ou non en retirer».

Cette conception de l'éducation comme «bien public» est mise à mal depuis quelque temps. La volonté personnelle est essentielle au succès. Mais faire porter aux seuls individus la responsabilité de l'éducation revient à priver la collectivité d'un outil de progrès, à accroître les inégalités et à priver certains de nos enfants des moyens d'acquérir la liberté.

La commission Parent n'est pas ancienne et ses conclusions sont toujours d'actualité même si la question de l'accessibilité ne se pose pas dans les mêmes termes et ne s'évalue pas avec les mêmes chiffres. Par exemple, à une époque où l'on change de métier plus fréquemment, l'accès à l'éducation ne se calcule plus seulement par le taux de diplomation mais aussi par l'offre et la fréquentation de l'éducation tout au long de la vie. Nous aurions intérêt à articuler les débats sur l'éducation autour de ce concept d'apprentissage continu au lieu de focaliser l'attention sur les problèmes budgétaires.

Ainsi, nous serions plus enclins à débattre des Centres de la petite enfance (services de garde) comme d'un élément du système scolaire plutôt que comme d'un simple service rendu à des parents pour les aider à concilier le travail et la famille.

Nos interrogations sur la place de la formation professionnelle, sur le rôle des cégeps et sur le financement des universités seraient teintées d'une volonté de mobiliser chaque segment du système d'éducation afin de rendre accessible au plus grand nombre l'acquisition de connaissances et de compétences tout au long de la vie dans un monde où le marché du travail ne procure plus la sécurité qu'il assurait durant les trente glorieuses et où le choc démographique rend plus difficile le maintien d'écoles dans les zones en déclin.

Au lieu de regarder l'école privée comme un ghetto, nous chercherions comment l'intégrer davantage au réseau public. On accepterait aussi le principe que l'évaluation publique de la qualité de l'enseignement et de l'encadrement scolaire sont les meilleurs gages d'une amélioration du système d'éducation et, s'éloignant de l'idée d'un palmarès qui compare les écoles comme on compare les automobiles, on pourrait concevoir des outils de mesure plus appropriés pour une activité comme celle-ci.

La réflexion sur l'aide financière aux étudiants serait intégrée dans une discussion plus vaste sur l'ensemble des programmes de protection sociale et de lutte contre les inégalités de manière à mieux couvrir les risques d'insécurité financière, de l'enfance à la retraite, tout en encourageant l'autonomie personnelle par l'acquisition de connaissances.

Le rôle des réseaux communautaires et de participation civique serait envisagé autrement. L'école ne peut tout faire seule. Les sociétés qui réussissent le mieux sont celles qui comptent le plus de lieux de socialité, d'engagement et d'apprentissage continu permettant l'habilitation des citoyens et un soutien plus adapté aux personnes auxquelles le «système» ne convient pas.

Tous les enfants ont droit à la liberté. La liberté vient avec l'éducation. L'éducation est un bien public et ne peut plus être envisagée autrement que comme un processus continu.

***

Les personnes désireuses d'en savoir plus sur la création (fin mars) d'un institut voué au renouvellement des idées et à la participation civique au Québec (voir ma chronique du 12 janvier) peuvent me laisser leurs coordonnées à vennem@fides.qc.ca.



»» Jean Lapierre

Le tapis rouge

Chantal Hébert
Le Devoir lundi 9 février 2004

Pour mesurer la place de plus en plus centrale du Québec dans la stratégie électorale de Paul Martin, il suffit de considérer les mètres de tapis rouge déroulés par le premier ministre la semaine dernière pour Jean Lapierre.

Sur les ordres de M. Martin, les organisateurs libéraux ont fait des pieds et des mains pour assurer à son candidat-vedette un atterrissage en douceur dans une des forteresses libérales les plus francophones de Montréal. À Outremont, on risque bien moins de tenir rigueur à M. Lapierre pour ce qu'il a pudiquement décrit la semaine dernière comme son «pas de côté» avec le Bloc québécois qu'on aurait pu le faire dans un bastion plus anglophone ou allophone du PLC.

Le jour même de l'annonce du retour en politique de l'animateur, il était sacré lieutenant québécois, un signal clair de ce qu'après les élections, Jean Lapierre est destiné à devenir le ministre québécois le plus influent du gouvernement Martin.

Le nouvel officier libéral n'a pas perdu de temps pour mettre les nerfs de ses nouveaux collègues à l'épreuve en leur tirant dans les pieds avec une dénonciation de la Loi sur la clarté référendaire.

À l'époque de Jean Chrétien, la loi de Stéphane Dion était considérée comme un joyau de la couronne du gouvernement. Quiconque aurait osé la décrire comme de la pacotille se serait rendu coupable d'un crime de lèse-majesté, passible d'un exil à perpétuité dans les limbes des banquettes arrière du gouvernement sinon de l'expulsion pure et simple du caucus libéral.

Mais, aujourd'hui, c'est du revers de la main que M. Martin passe l'éponge sur ce genre d'incartades. Ces jours-ci, la Loi sur la clarté est à peu près aussi populaire au gouvernement fédéral que les services de son auteur.

***

Il fut un temps où l'épisode Lapierre aurait déclenché une tempête de protestations ailleurs au Canada. À cette époque pas très lointaine, l'opposition aurait été aux premières loges de l'indignation. Mais il y a une dizaine de jours, l'ancien chef de l'Alliance canadienne, Stephen Harper, faisait lui-même la manchette pour sa décision de confier l'organisation de sa campagne au leadership au Québec à un souverainiste repenti.

Quant aux fidèles de Jean Chrétien et de sa stratégie sur le front de l'unité canadienne, ce n'est pas cette semaine qu'ils ont intérêt à se manifester. Selon tous les échos disponibles, le rapport que déposera demain la vérificatrice générale au sujet du programme de commandites si cher au coeur de M. Chrétien sera suffisamment dévastateur pour les méthodes de l'ancien premier ministre et d'une partie de sa garde rapprochée. On comprend de mieux en mieux pourquoi ce dernier avait avancé son départ plutôt que de voir un tel rapport déposé de son vivant politique.

***

En voyant Paul Martin dérouler le tapis rouge pour Jean Lapierre, comment ne pas penser à l'aventure de Brian Mulroney avec Lucien Bouchard ?

Pour l'heure, les éléments qui ont mené à la fin explosive de la relation entre l'ex-premier ministre conservateur et M. Bouchard ne sont pas réunis dans la nouvelle équation. Il n'y pas au coeur du triangle Charest-Lapierre-Martin un projet de réconciliation nationale comme celui qui avait fait éclater le trio Bourassa-Bouchard-Mulroney. C'est plutôt au cas par cas que le nouveau premier ministre prétend faire la preuve de sa bonne foi à l'égard du Québec, une opération-charme qui commence en principe avec les congés parentaux.

Cela dit, en 1988, Brian Mulroney avait un besoin impératif de Lucien Bouchard pour redorer le blason de son gouvernement, éclaboussé par plusieurs scandales, et pour cimenter l'adhésion du Québec à son parti à la veille des élections générales. Paul Martin a besoin de Jean Lapierre pour les mêmes raisons.

Le Nouveau Parti démocratique semble retrouver un second souffle sous la direction de Jack Layton. Plusieurs observateurs s'attendent à ce qu'il augmente sa mise aux prochaines élections. Le parti a touché le fond du baril au dernier scrutin en tombant sous la barre des 10 %. On imagine mal comment il pourrait faire pire cette année. Pour les libéraux, la question n'est pas tant de savoir combien de sièges M. Layton pourrait leur arracher, mais plutôt combien de votes. Dans plusieurs circonscriptions de l'Ontario, une augmentation du simple au double du modeste vote néo-démocrate pourrait suffire à faire basculer plusieurs circonscriptions dans le camp conservateur.

Car les stratèges libéraux prennent avec circonspection les sondages qui montrent que la fusion entre les Tories et l'Alliance canadienne n'a pas fait de miracle pour le nouveau Parti conservateur. Aux dernières élections, l'Alliance avec Stockwell Day avait remporté un vote sur quatre. Il n'en faudrait pas beaucoup plus pour que le nouveau PC réussisse une percée en Ontario aux dépens des libéraux. À moins de mettre tous leurs espoirs dans l'élection de Belinda Stronach comme chef du PC -- le scénario le plus susceptible de diviser le nouveau parti et le plus prometteur pour les libéraux -- l'équipe Martin n'a pas les moyens de ne pas prendre l'hypothèse d'une meilleure performance conservatrice au sérieux.

Pour compenser des pertes aussi prévisibles qu'incontrôlables, Paul Martin n'a qu'un réservoir possible et c'est le Québec. L'accueil à bras ouverts que le premier ministre a réservé à Jean Lapierre la semaine dernière montre que l'idée que la majorité de M. Martin aux prochaines élections passe de plus en plus par une victoire libérale éclatante sur le Bloc québécois fait du chemin.

chebert@thestar.ca Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.



»» Don Cherry

Médias: La liberté de dire n'importe quoi

Paul Cauchon
Le Devoir lundi 9 février 2004

Les hasards de l'actualité mettent à l'avant-plan la question de la liberté d'expression et de ses limites.

Prenons le cas de Don Cherry, le commentateur sportif de la CBC dont on apprenait la semaine dernière qu'il est sujet à une enquête de la Commissaire aux langues officielles. Ses outrances verbales sont connues depuis des années, tout comme ses parti-pris.

Puisqu'il ne cesse d'étaler grossièrement ses préjugés, particulièrement envers les francophones, on peut vraiment se demander pourquoi la CBC, institution publique, continue à lui offrir une tribune en le payant très grassement.

Les dernières frasques du personnage ont provoqué une levée de boucliers la semaine dernière, y compris dans la classe politique, et pour tenter de contrôler la situation la direction de la CBC décidait vendredi de mettre en place un système de contrôle qui établit un délai de sept secondes entre les propos prononcés et leur diffusion en ondes.

Cette solution est non seulement ridicule (on imagine un quelconque assistant le doigt sur le piton et la sueur au front qui a sept secondes pour décider... pour décider quoi au juste ? Pour décider de passer de la musique en plein milieu d'une phrase ?), mais c'est également une solution dangereuse, qui ouvre la porte à la censure de n'importe quel fonctionnaire obtus qui jugerait de la toxicité de certains propos à partir de sa propre subjectivité.

On fera remarquer que la CBC a fait son choix en renouvelant le contrat de Don Cherry. Elle savait très bien avec qui elle faisait affaire. Elle doit donc assumer ce choix. Mettre actuellement à la porte Don Cherry ne servirait qu'à le transformer en martyr aux yeux d'une partie du Canada anglais. Censurer ses propos par un dispositif technique apparaît absurde. Il me semble que la question se posera plutôt lors du prochain renouvellement du contrat du bonhomme, à moins que le public lui-même fasse une telle pression sur CBC que le télédiffuseur se sente obligé de lâcher son commentateur vedette (j'en doute, mais on peut toujours rêver !).

***

Le CRTC connaît un problème similaire ces jours-ci, avec le cas de Jeff Filion à Québec. L'organisme fédéral doit décider lors de la grande audience qui débute le 16 février s'il renouvelle la licence de la station CHOI-FM de Québec, la station où Jeff Filion anime une émission, et où il s'entretient régulièrement avec André Arthur, d'une autre station appartenant aussi à l'entreprise Genex.

Jeff Filion semble posséder un dossier assez lourd d'outrances verbales, selon ce qui a été déposé au CRTC. Le nombre de plaintes déposées était tel qu'en 2002, lors du renouvellement de sa licence, le CRTC avait accordé un renouvellement pour seulement deux ans (au lieu des cinq ou sept années habituelles) avec obligation pour la station de respecter un code de déontologie rigoureux. À l'époque, selon les mots mêmes du CRTC, on pouvait regrouper les plaintes autour de trois thèmes : «propos ou langage offensants», «concours offensant tenu en ondes», et« attaques personnelles et harcèlement».

Dans ses documents en prévision de l'audience le CRTC constate que CHOI est en infraction par rapport au code de déontologie. Mais de la même façon que Don Cherry est une vedette au Canada anglais, la station CHOI est la station la plus écoutée à Québec. En prévision de l'audience, des centaines d'auditeurs ont envoyé au CRTC des lettres d'appui à leur station préférée. Ces lettres se résument souvent de la façon suivante : c'est le «vrai monde» qui veut continuer à écouter la station, contre les élites qui voudraient la faire fermer.

Débat épineux. Dans un éditorial sur le sujet l'éditeur du Soleil Alain Dubuc écrivait récemment que «les attaques personnelles, le salissage de réputation, l'acharnement dépassent les bornes de ce qui est acceptable» sur les ondes de CHOI mais l'éditeur ne demande pas la fermeture de la station. Il propose plutôt de renforcer le code de déontologie.

La semaine dernière, le président de Genex Patrice Demers faisait publier une lettre ouverte dans Le Soleil où il soutenait que la radio était souveraine à Québec parce que ses artisans «ont su conserver un esprit critique, le goût du débat», et parce que «les autres médias ne sont trop souvent qu'une reprise de leurs équivalents montréalais, où le contenu local est absent ou insignifiant». L'argument est démagogique, bien sûr, mais intéressant : on tente de placer cette radio comme la radio du «vrai monde» et du «vrai langage» contre des élites qui nous cacheraient supposément des choses. L'argument passe évidemment sous silence la nature des propos tenus en ondes.

Le non-renouvellement d'une licence de radio est un événement très rare. En vingt ans le CRTC l'a fait cinq fois au Canada (dont, en 1984, avec une autre station de Québec, CJMF-FM, parce qu'elle ne respectait pas le format musical pour lequel elle avait obtenu un permis). Fermer le micro est donc une mesure redoutable, dont les effets doivent être évalués avec la plus grande prudence.

pcauchon@ledevoir.com


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

MERCI MONSIEUR LANDRY

Patrice Boileau
Directeur des communications au Conseil exécutif de la circonscription de Chambly.
patriceboileau@videotron.ca
TRIBUNE LIBRE 10 février 2004

Ouille! Voilà un titre qui risque de faire de l’auteur de ces lignes un téteux! Dommage : ce quolibet aujourd’hui trop utilisé démotive des personnes à en complimenter d’autres. Qu’à cela ne tienne; mon titre ne changera pas.

Bien que toujours défavorable à l’idée d’utiliser un autre mécanisme d’accession à l’indépendance politique du Québec, le chef du Parti québécois a utilisé un ton différent pour le faire savoir, samedi dernier, lors de son discours d’ouverture tenu à Laval en début de Conseil national. Mieux que cela, monsieur Bernard Landry a affirmé qu’il n’empêchera pas la tenue d’un débat sur l’idée d’utiliser un autre mécanisme d’accession à l’indépendance politique, dans le cadre de la Saison des idées.

Voilà une ouverture qui tranche par rapport à son puissant refus qu’il m’a manifesté lors d’un échange courtois le lundi 2 février dernier à Saint-Bruno-de-Montarville, dans le cadre d’une soirée partisane. Rien à voir non plus avec son commentaire prononcé devant 500 étudiants de l’Université Laval où il a souhaité voir certaines plantes du jardin de la Saison des idées mourir rapidement dont celle de l’élection référendaire.

Ce qui m’a amené lui dire, à la blague, lors d’un généreux entretien à Laval dimanche dernier, que la fin de l’épandage de l’agent orange sur le jardin de la Saison des idées à Ste-Foy me réjouissait. Monsieur Landry sait d’ailleurs que ce traitement choc présente une vertu : il permet aux premières plantes qui émergent du sol de pousser avec plus vigueur!

Reste donc à ceux qui croient que le prochain rendez-vous électoral doit servir de tremplin vers l’indépendance du Québec à travailler pour gagner la Saison des idées et rallier ensuite les péquistes lors d’un Conseil national, instance décisionnelle du Parti. Convaincre donc que c’est dans l’opposition, à l’abri d’attaques de négligences des affaires de l’État, et non pas une fois aux prises avec un pouvoir provincial piégé, qu’il est plus aisé de préparer l’enjeu du prochain scrutin, où l’obtention d’une majorité absolue mettrait un terme à une grisaille politique particulièrement intenable depuis près de dix ans.

Avec les libéraux qui hurleront jour après jour qu’un vote majoritaire pour le Parti québécois sera un appui à une déclaration d’indépendance, il sera bien difficile pour les Québécois de ne pas connaître l’enjeu de la prochaine élection générale. Le président du Parti québécois me faisait part noblement de cette crainte, dimanche dernier, de voir justement des Québécois éprouver des ennuis à bien saisir tous les enjeux durant une élection référendaire. Qu’il se rassure : les libéraux se chargeront de bien clarifier le tout!

Nos échanges constructifs ont permis d’abandonner le vocable « d’élection référendaire ». C’est qu’un référendum suppose une question à laquelle il faut répondre par un oui ou par un non. Or, l’actuelle présence du Parti québécois dans l’opposition officielle l’empêche d’en libeller une. C’est donc une « élection souverainiste » qui pourrait mettre un terme, dès 2007, à l’évasion fiscale à laquelle se livre Ottawa à nos dépens. D’ailleurs, à ce sujet, notre ministre des Finances Yves Séguin, qui annonce entreprendre prochainement une croisade à ce sujet, peut débuter son action au gouvernement canadien : il risque d’y trouver plusieurs milliards qui manquent cruellement à l’Assemblée nationale. Qu’il se dépêche cependant, car les Québécois ne veulent plus financer ce déséquilibre fiscal et comptent le faire savoir en 2007, lors d’une élection, souhaitons-le, progressiste, démocratique et souverainiste.



COMMUNIQUÉS




COMMUNIQUÉS


COMMUNIQUÉS 6 février 2004