
»» M. Claude Ryan 1925 - 2004
Un dernier message de Claude Ryan à ses proches et au Québec
- «Je quitte ce monde à regret car j'ai beaucoup aimé y vivre»
Claude Ryan
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Extraits de l'article 1 du testament de Claude Ryan, lu hier à ses funérailles par son fils, André Ryan
Je quitte ce monde à regret car j'ai beaucoup aimé y vivre. Je le quitte avec une pensée sincère de gratitude pour les personnes qui m'ont permis par leur amitié, leur soutien et leurs conseils de mener une vie pleine et généralement heureuse. Je sollicite l'indulgence des personnes que j'ai pu offenser par mes paroles et mes actes et je demande à Dieu de me libérer de toute pensée d'amertume ou de vindicte à l'endroit de celles avec lesquelles j'ai pu avoir des démêlés ou des désaccords. Je prie Dieu de me pardonner pour les fois nombreuses où mes actes et mes pensées se sont éloignés de Sa volonté. Je lui demande humblement de m'accueillir dans Sa paix.
Je remercie l'Église catholique romaine d'avoir fourni à ma fragile existence l'encadrement moral et spirituel sans lequel celle-ci se serait souvent égarée. L'Église catholique est maîtresse de vie par excellence. Elle connaît mieux que personne les aspirations et les replis du coeur humain. Parmi les sources qui m'ont ouvert l'accès aux richesses du christianisme, je souligne la formation reçue au foyer, à l'école et dans la paroisse, la participation aux mouvements d'action catholique, l'étude de l'histoire de l'Église, la fréquentation assidue des documents du magistère et des auteurs spirituels et religieux, notamment et enfin l'exemple vécu d'innombrables prêtres, religieux et laïcs qui furent présents dans ma vie à un moment ou à un autre.
J'aurais aimé fréquenter davantage la Bible. Ce n'est cependant que dans les années de retraite que j'ai pu trouver à cette fin les orientations sûres, tant sous l'angle de la connaissance scientifique que sous celui de la foi, dont j'éprouvais le besoin.
Notre peuple doit principalement à l'Église catholique d'avoir survécu avec honneur et dignité aux nombreuses épreuves auxquelles il fut soumis. Mon voeu le plus cher, c'est que, par-delà les mutations des dernières décennies, il trouve le bonheur et la liberté dans l'adhésion libre et sincère aux enseignements spirituels et moraux de Jésus-Christ, en particulier dans le respect du caractère sacré de la vie. Ces enseignements trouvent à mon avis leur expression la plus fidèle et la plus stable dans le magistère et le ministère de l'Église catholique.
Tout en professant cette conviction, j'ai observé avec joie et espérance l'ouverture grandissante dont l'Église catholique a fait preuve sous les derniers papes, en particulier sous le pape Jean-Paul II, à l'endroit des autres confessions chrétiennes et de toutes les religions qui s'emploient à connaître, honorer et aimer Dieu. Je quitte cette vie en souhaitant que les familles religieuses cheminent vers une plus grande unité.
Les étapes d'une vie
Je remercie les mouvements, associations, institutions et organismes de toute sorte qui m'ont fourni à diverses étapes de ma vie adulte la chance de me rendre utile à notre société et de participer à son évolution.
J'ai une pensée spéciale de gratitude pour les établissements d'enseignement que j'ai fréquentés et dont chacun m'a marqué; pour les mouvements d'action catholique, qui furent pour moi une extraordinaire école de vie engagée; pour le journal Le Devoir, où j'ai appris les racines profondes de l'attachement de notre peuple à la préservation de son identité propre; pour les innombrables associations religieuses, sociales, culturelles et économiques dont j'ai fait partie; pour le Parti libéral du Québec, dont la remarquable continuité historique et la vigueur maintes fois retrouvée sont attribuables au respect qu'il a généralement professé pour les valeurs de liberté et de justice, à son identification aux aspirations et aux luttes de notre peuple et à sa conception pragmatique de la politique; pour le comté d'Argenteuil, sa population et les collaboratrices et collaborateurs nombreux que j'y ai trouvés, et dont l'appui fidèle et généreux fut le soutien indispensable de mon engagement politique; pour l'Assemblée nationale et le gouvernement du Québec, au sein desquels je fus fier et honoré de servir pendant plusieurs années en compagnie d'hommes et de femmes éminemment dignes et représentatifs de notre société dans sa riche diversité; et enfin pour divers organismes canadiens -- publications et organes de diffusion, universités, gouvernements, associations, Ordre du Canada -- qui, sans nécessairement épouser mes vues, m'ont accordé leur confiance ou à tout le moins leur écoute à diverses étapes de mon cheminement professionnel et politique.
Le sort du Canada, celui des faibles
Je quitte cette vie en souhaitant que le Québec continue de faire partie de l'ensemble politique canadien. Tout en étant conscient des difficultés auxquelles se heurte la volonté de changement maintes fois exprimée par le Québec, je suis convaincu qu'il est du meilleur intérêt du Québec et du reste du Canada de poursuivre leur destin au sein d'un cadre politique commun. Le cadre fédéral canadien me paraît plus propice au développement des valeurs de liberté et de respect mutuel sans lesquelles la dualité linguistique et la diversité culturelle qui caractérisent le Canada et aussi, dans une mesure croissante, le Québec ne sauraient durer et s'épanouir. Il offre à mes yeux de meilleures garanties que la séparation pour la préservation des valeurs culturelles propres à chacune de nos deux sociétés d'accueil.
Dans le cas du Québec, ces garanties seront cependant plus sûres dans la mesure où son caractère propre et les aspirations légitimes qui en découlent seront plus franchement acceptées par l'ensemble du pays. Je dis ceci avec conviction mais sans fanatisme ni amertume, en professant respect et considération pour les opinions différentes ou contraires et en reconnaissant que le dernier mot en cette affaire doit revenir en temps utile au jugement librement et clairement exprimé du peuple.
Je souhaite enfin que les gouvernements, les partis politiques, les associations de toute sorte, les médias et la population se préoccupent davantage du sort fait aux membres plus faibles de la société. La vraie démocratie doit savoir concilier les valeurs de liberté et les valeurs de justice sociale. Or l'écart entre les pauvres et les riches a trop souvent tendu à augmenter ces dernières années. Il y a toujours beaucoup trop d'inégalités injustifiables dans l'attribution de la richesse et du pouvoir. La responsabilité de la société politique s'en trouve accrue d'autant.

»» M. Claude Ryan 1925 - 2004
Engagement, liberté, respect
Jean Dion
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Dans son testament, Claude Ryan réitère son attachement au fédéralisme et prône une meilleure justice sociale
Jusqu'à la toute fin de sa longue vie, Claude Ryan aura eu à coeur l'engagement public et la prise de position sur les grandes questions de son temps. À tel point que dans un ultime témoignage, son testament, il a tenu, par-delà la manifestation de sa profonde foi chrétienne et la reconnaissance exprimée à nombre de ceux qui ont croisé son chemin, à réitérer son attachement au fédéralisme canadien et à prôner une meilleure justice sociale.
Les funérailles nationales en l’honneur de Claude Ryan ont eu lieu hier à la basilique Notre-Dame. La cérémonie, marquée à la fois par la sobriété et la solennité, a notamment réuni plusieurs personnalités du monde politique, dont les premiers ministres Jean Charest et Paul Martin. Ce dernier a reconnu que M. Ryan l’avait «beaucoup, beaucoup influencé», qu’il lui avait demandé conseil à l’occasion et «qu’il aimerait bien pouvoir le faire encore aujourd’hui», a-t-il dit. Jacques Nadeau
Jacques Nadeau
La première partie du testament en question a été lue hier par le fils cadet de M. Ryan, André, à l'occasion des funérailles nationales de l'ancien directeur du Devoir et chef du Parti libéral du Québec, décédé lundi dernier d'un cancer à l'âge de 79 ans. La cérémonie de plus de deux heures, marquée à la fois par la sobriété et la solennité et présidée par l'archevêque de Montréal, le cardinal Jean-Claude Turcotte, a été tenue à la basilique Notre-Dame de Montréal, où se sont notamment réunies plusieurs personnalités du monde politique, dont les actuels et anciens premiers ministres Paul Martin, Jean Charest, Bernard Landry, Lucien Bouchard, Jacques Parizeau et Daniel Johnson.
Vers la fin du service funèbre, deux des fils de M. Ryan, Paul et André, ont pris la parole pour saluer une dernière fois celui qui, a dit Paul, «plutôt que de reproduire le modèle familial qu'il avait connu, nous a donné, avec notre mère Madeleine, la chance de nous épanouir au sein d'un foyer chaleureux et uni; mes frères et soeurs et moi avons d'ailleurs le souvenir heureux de n'avoir jamais assisté au moindre désaccord entre nos parents». Liberté et respect, a-t-il poursuivi, telles ont été les valeurs fondamentales que le paternel a transmises, en prêchant par l'exemple, à ses enfants.
Dans son testament, Claude Ryan a choisi de ratisser plus large, se penchant notamment sur les enjeux collectifs qui auront marqué sa carrière de journaliste et de politicien, voire conditionné sa vie. «Je quitte cette vie en souhaitant que le Québec continue de faire partie de l'ensemble politique canadien. Tout en étant conscient des difficultés auxquelles se heurte la volonté de changement maintes fois exprimée par le Québec, je suis convaincu qu'il est du meilleur intérêt du Québec et du reste du Canada de poursuivre leur destin au sein d'un cadre politique commun», a-t-il relaté par la voix de son fils André.
Il a d'autre part écrit souhaiter «que les gouvernements, les partis politiques, les associations de toute sorte, les médias et la population se préoccupent davantage du sort fait aux membres plus faibles de la société. La vraie démocratie doit savoir concilier les valeurs de liberté et les valeurs de justice sociale. Or l'écart entre les pauvres et les riches a trop souvent tendu à augmenter ces dernières années. Il y a beaucoup trop d'inégalités injustifiables dans l'attribution de la richesse et du pouvoir.»
M. Ryan a aussi eu droit à un hommage posthume de sa petite-fille Elizabeth qui, s'adressant à «Grand-papa Claude», a noté qu'il était un cuistot fort compétent, qui mitonnait entre autres un excellent jambon.
Dans son homélie, Mgr Turcotte a souligné la foi inébranlable de Claude Ryan qui, doublée de son ouverture aux autres et triplée de sa grande liberté de pensée personnelle, avait aidé l'Église à aller plus loin dans son processus de modernisation. Plus tard, il devait agir de la même manière en oeuvrant en journalisme, puis en politique. «Partout où il s'est trouvé, il s'est profondément impliqué. Il était curieux de nature et sensible à ce qui bougeait, naissait, émergeait autour de lui. Il n'était pas nostalgique à l'égard du passé. Il regardait devant.»
«Personne n'en doute, le Québec, mais aussi le Canada, se sépare aujourd'hui d'un de ses citoyens éminents qui, par son esprit d'observation, sa rigueur intellectuelle, sa probité, ses analyses percutantes et son implication dans les choses de l'État, a grandement contribué à façonner la société dans laquelle nous vivons. Partout où il est passé, Claude Ryan a laissé sa marque», a poursuivi Mgr Turcotte.
Dans une brève allocution, le premier ministre Jean Charest a de son côté évoqué un homme qui est «l'un des principaux fondateurs de l'identité québécoise contemporaine».
«Claude Ryan n'est pas de ces disparus qu'on doit regretter, ce serait lui manquer d'égards», a dit M. Charest. «Il ne s'est pas éteint. Il est plutôt un phare qui brillera longtemps sur le Québec.»
Le fils aîné de Claude Ryan, Paul, a signalé que son père laissait «une oeuvre écrite remarquable qui sera une source de référence incontournable pour les historiens des générations à venir, qui voudront cerner et comprendre la réalité du Québec de la deuxième moitié du XXe siècle».
Paul Ryan a également tenu à noter que c'est avec «sa force et son aplomb habituels» que son père avait encaissé le diagnostic des médecins révélant l'incurabilité de sa maladie. «Du tac au tac, il répondit : "J'accepte de me soumettre au verdict de Dieu, je suis simplement triste au plan humain, car j'avais encore plein de projets"», a-t-il relaté. Ces projets, des recueils d'écrits portant sur son expérience de chrétien engagé, seront du reste publiés au cours des prochains mois.
La dépouille de Claude Ryan sera inhumée aujourd'hui au cimetière de Saint-Philippe d'Argenteuil.

»» M. Claude Ryan 1925 - 2004
Citoyen Ryan
Michel Venne
Le Devoir lundi 16 février 2004
Plusieurs observateurs ont parlé, durant toute la dernière semaine, de la rigueur qui caractérisait Claude Ryan. Lui-même en aurait certainement été flatté, mais il aurait pu noter que là n'est pas l'essentiel. Je l'imagine bien faire remarquer à son interlocuteur, en hochant la tête, en agitant sa main et en esquissant un sourire malicieux: «Vous savez, monsieur, que quelqu'un peut être rigoureux et avoir tort. Je vous dit cela pour que vous le preniez en considération dans vos réflexions futures».
Si Claude Ryan préparait rigoureusement ses interventions publiques et s'appliquait à exprimer ses opinions dans un langage clair et accessible, il était surtout, à mes yeux, un homme fidèle aux principes qui ont guidé son existence et un homme loyal envers ceux qui ont contribué à faire ce qu'il est devenu. Son testament public, lu à ses obsèques et reproduit dans Le Devoir de samedi, le montre avec éloquence: fidélité à Dieu et à l'Église, loyauté envers le peuple dont il est issu et en particulier envers les plus faibles de ses membres, fidélité au libéralisme et au système fédéral canadien.
La rigueur est parfois évoquée à propos d'un personnage public ou d'un intellectuel comme si cette qualité était synonyme de vérité. Claude Ryan savait bien qu'il ne pouvait en être l'exclusif détenteur. Cela ne l'empêchait pas d'afficher ses positions avec conviction, mais jamais avec «fanatisme ni amertume» et toujours «en professant respect et considération pour les opinions différentes», écrit-il dans son message posthume.
Aussi, M. Ryan s'inscrivait dans un débat avec sa conviction, mais aussi avec ses valeurs, ses principes et ses fidélités. Pour ces raisons, il paraissait intraitable, car ses opinions étaient enracinées dans la réflexion de toute une vie. Dans un article, je l'avais décrit comme un «matamore» lorsque, comme ministre responsable de la Charte de la langue française, il envoyait paître avec condescendance les porte-parole nationalistes.
Devant lui, il fallait tout simplement être aussi convaincu pour lui résister et surtout, auprès du public qui assiste au combat verbal, être plus convaincant.
L'action publique de Claude Ryan fut d'abord et avant tout celle d'un citoyen engagé. Et pour cela, il restera une inspiration.
***
La participation civique, aurait dit Fernand Dumont, c'est la rencontre entre les savoirs et les valeurs. Lorsque l'ancien directeur du Devoir émettait une opinion, il prenait en considération certainement les faits, les statistiques pertinentes, les contraintes politiques et les théories les plus crédibles. Mais sa contribution la plus essentielle était de faire peser, en contrepartie de cet ensemble rationnel, les valeurs qui étaient les siennes et qu'il croyait devoir triompher. À cause du prestige dont il jouissait, il jouait ainsi le rôle d'un super-citoyen. Et, à ce titre, il était exemplaire car il prenait plaisir à participer à des débats organisés, y compris par des gens avec qui il se savait en désaccord.
Le plus souvent, les principes l'emportaient sur les faits. En ce sens, il était conservateur. Son opposition viscérale à la loi 101 était aux antipodes des aspirations de la majorité de la population québécoise. A posteriori, on se rend compte que les craintes qu'il avait exprimées au nom des libertés individuelles, quant au respect des droits de la minorité de langue anglaise, n'étaient pas fondées. Au contraire, la Charte de la langue française a favorisé l'ouverture des Québécois francophones à d'autres réalités culturelles.
Son obstination à réclamer la reconnaissance du Québec comme société distincte au sein du Canada s'est depuis longtemps heurtée à l'intransigeance d'un pays qui a suivi sa propre trajectoire. Le Canada est à prendre ou à laisser. Lui-même semble l'avoir compris sans le dire. Dans Regards sur le fédéralisme canadien, publié en 1995, il n'évoque plus guère que des changements mineurs au fonctionnement de la fédération pour satisfaire à ses appétits d'affirmation nationale.
Ryan était un nationaliste culturel, un penchant qu'il confirme dans son dernier message public en évoquant «la préservation des valeurs culturelles propres à chacune de nos deux sociétés». En cela, j'étais en désaccord avec lui. La reconnaissance culturelle est un piège pour les petites nations lorsqu'on se limite à celle-ci. Sans pouvoirs politiques réels, assortis d'une citoyenneté vraie, les petites nations sont vouées à un statut subalterne. Ici, l'analyse rigoureuse des faits aurait dû faire pencher M. Ryan dans le camp de René Lévesque.
Avec la disparition de Claude Ryan s'éteint l'une des dernières grandes voix du nationalisme canadien-français.
La dernière fois que j'ai eu à débattre avec lui, nous nous étions très poliment opposés sur la reconnaissance du mariage entre conjoints de même sexe. Dans ce débat, la rigueur ne sert à rien. Ce sont les valeurs qui s'opposent, ou plus justement la conception que l'on se fait des rapports entre les hommes.
Lors de cette rencontre, qui eut lieu peu de temps avant Noël, ce qui sembla lui faire le plus plaisir fut de me présenter sa petite-fille, qui assistait à la table ronde, dans une église de Côte-des-Neiges. J'avais sous les yeux un homme fier et conscient, m'a-t-il semblé, que d'autres devaient prendre le relais.
La série sur le goût de l'avenir se poursuit la semaine prochaine.
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides. vennem@fides.qc.ca

»» M. Claude Ryan 1925 - 2004
Claude Ryan: un spirituel? un priant
Benoît Lacroix, Père dominicain
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Claude Ryan fait un grand rêve: «Vivre ensemble, prier ensemble, méditer ensemble pour l'amélioration de la société sur la base des principes évangéliques, autant d'éléments qui sont devenus pour un nombre croissant d'entre nous un véritable mode de vie.» Tel est un de ses voeux les plus chers, qu'il énonce publiquement à la faculté des sciences religieuses de l'université McGill le 25 février 2000.
Comme le sont le plus souvent les gens soucieux de l'avenir des sociétés, tel un Martin Luther King, en même temps qu'il se nourrit quotidiennement de croyances et de rites fondamentaux, Claude Ryan, militant chrétien engagé, donne sa vie à la manière de son premier mentor, Jésus de Nazareth, à savoir «qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie aux personnes qu'on aime».
Encore récemment et jusqu'à ses 79 ans, il agit, il travaille, discipliné, ordonné, réfléchi. Un vrai Gibraltar ! Un rocher de Percé ! Rien de la vieillesse grippette d'un passéiste ou d'un pelleteur de nuages. Il lit, calepin en main, il écrit, il discourt, il prie, il choisit ses lieux de culte. On le retrouve parfois agenouillé au Carmel ou dans une chapelle des Soeurs Missionnaires.
Tout l'intéresse de la religion instituée. En même temps, il respecte les cheminements spirituels de tous et chacun, il s'informe, écoute, discute, commente au besoin les messages parfois envahissants de son Église. Bien sûr, l'idéal est à respecter, mais la loi à elle seule ne suffit pas. Le mystère avant le dogme ! L'Esprit vaut mieux que la lettre ! Tertullien a raison : «On ne naît pas chrétien, on le devient.»
Plus complexe est la vie politique, où l'on peut sombrer avant de devenir. La vie publique deviendra sa passion la plus évidente. Cependant, et quoi qu'il arrive, son coeur, le fond de son coeur, demeure rivé à sa famille, aux petits-enfants et à leurs proches. Il a toujours en mémoire d'époux, même après plusieurs années de deuil, le souvenir de sa Madeleine Guay, cette merveilleuse femme de bonté d'esprit et de coeur.
Celui qui donne parfois l'image d'une sévère et rigide rectitude morale pratique une tendresse émouvante face à ses petits-enfants. Sa dernière, Alice, est née à peu près en même temps qu'il apprend la nouvelle : un cancer définitif. La petite, il la prendra dans ses bras et doucement l'entourera.
Autant il pratique une charité domestique étonnante de générosité, autant il nous surprend par certaines de ses diatribes partisanes qui peut-être dépassent en mots une pensée plus nuancée. Un passionné, quoi ! De toute façon, il est sans illusion, comme doivent l'être les politiciens à la guerre. En politique, chacun est un peu comme Daniel dans la fosse aux lions, et les lions ont faim ! Hosanna aujourd'hui; à mort demain ! Pour sa part, et quelles que soient ses vicissitudes politiques, M. Ryan continue tout droit son chemin. Même sa mort, il la voit tout droit en avant.
Trois événements, deux maîtres à penser
Trois événements semblent avoir influencé ses choix, comme celui de demeurer dans l'institution ecclésiale en crise. Dans les années 50, ce fut l'avancée d'un mouvement liturgique qui donne plus de place aux laïcs (enfin !). Il y eut aussi le retour aux sources bibliques qui lui permettent une meilleure connaissance de l'essentiel de la foi monothéiste telle que proclamée par le Christ en Galilée et en Judée. Et, enfin, le Concile Vatican II, dans les années 60, par lequel les droits de la conscience critique sont ouvertement proclamés.
Deux maîtres à penser : le prêtre Newman ( 1890) et le laïc Jacques Maritain ( 1973). Ce dernier, il l'a connu personnellement; il lit tous ses livres, il admire son humanisme intégral, ses engagements politiques parfois audacieux et sa défense acharnée du bien commun ou des droits de la communauté humaine, alors que les droits de la personne risquent de prendre une importance démesurée. Car pour Ryan comme pour Maritain, l'équilibre toujours recherché entre la pensée et l'action s'impose, dans un cas comme dans l'autre. Quant à Newman, il devient son préféré, et de plus en plus, au point où ses dernières heures passent à la traduction française de ses sermons.
«La main de Dieu»
La sécularisation accélérée du Québec, les critiques parfois acerbes faites à son Église ne le dérangent pas outre mesure. De ce point de vue, il est de la race pacifiante d'un Charles Taylor, voire d'un Fernand Dumont. Ce qui le heurte et le blesse profondément est moins l'arrogance que l'ignorance.
Ainsi à propos de la main de Dieu. Cette expression, plusieurs le savent, est chère à plusieurs prophètes juifs en même temps qu'elle est un thème iconographique important. Il n'est que de penser à la main du Dieu créateur de Michel-Ange à la chapelle Sixtine. En outre, la pensée symbolique est de plus en plus populaire maintenant. Hélas !, dirait-il, certains ne semblent connaître ni la référence biblique, ni l'histoire de l'art, ni même les habitudes de la pensée symbolique. Claude Ryan le supporte mal. Question d'éthique journalistique ! Mieux vaut savoir ce dont on parle avant d'en discourir.
Passons ! Oublions ! Le beau rêve de Ryan d'être ensemble, il vient de se réaliser devant nous sans que lui ait pu humainement le voir concrétisé. Cette unanimité autour de lui, ces hommages venus de ses pairs comme de ses adversaires politiques les plus coriaces, l'attention bienveillante de diverses traditions religieuses, dont l'islam, tout indique que le rêve d'être ensemble pour s'aimer, pour réfléchir, peut-être pour prier, est possible.
À Noël dernier, il a confié à un ami, jeune prêtre d'ici : «Ma maladie, je l'offre à l'Église et au Québec.» Claude Ryan croit fermement et depuis longtemps, je pense, au transfert des énergies spirituelles de la vie et même de la mort, selon une tradition chère aux premiers mystiques : «Nul ne vit pour soi-même, nul ne meurt pour soi-même.»
Merci, M. Ryan.

»» M. Claude Ryan 1925 - 2004
Pour qui sonne le glas ?
Jean-Simon Gagné
Le Soleil lundi 16 février 2004
Si vous prévoyez laisser votre nom à la postérité, on ne saurait trop vous conseiller de réserver votre place le plus tôt possible. Au rythme où le Québec immortalise les Grands Hommes, il y a un risque d'embouteillage au firmament. Pire, nos cimetières sont tellement pleins de gens irremplaçables et indispensables, qu'il y a lieu de se demander pourquoi le monde se donne encore la peine de tourner sans eux.
Cette semaine, le décès de Claude Ryan en a fourni un nouvel exemple.
"Le dernier des Justes", a écrit le chroniqueur d'un quotidien montréalais. "Le dernier des sages", a renchéri l'un de ses collègues.
Dans l'exagération ambiante, il ne suffisait pas de rappeler que M. Ryan a été un personnage important et incontournable. Non. Il fallait en plus qu'il soit un géant, un phare de la pensée, un génie des Laurentides. Le dernier représentant d'une race de surhommes aujourd'hui disparus. Circulez, il n'y a plus rien à voir ! On a brisé le moule. On a perdu la recette.
D'ailleurs, à quoi bon s'acharner ? À quoi bon espérer des jours meilleurs ? C'est bien connu : même le métier de croque-mort n'a aucun avenir, parce que les clients ne sont pas assez fidèles.
On dit que lorsqu'un homme ordinaire meurt, c'est comme si une bibliothèque était réduite en cendres. Alors comment pourrions-nous même imaginer ce que signifie la perte d'un homme extraordinaire, pauvres mortels que nous sommes ? "Je plains les gens petits : ils sont les derniers à savoir qu'il pleut," a déjà philosophé Peter Ustinov.
Est-ce manquer de respect aux défunts que de se demander où s'arrêtera cette enflure verbale ?
Sitôt qu'un personnage connu disparaît, en particulier lorsqu'il a participé à la Révolution tranquille, on dirait qu'il n'y a jamais assez de qualificatifs pompeux, jamais assez de crémage sur le gâteau, jamais assez de fleurs pour couvrir le tombeau.
Claude Ryan ? Le dernier sage. Le dernier juste.
Pierre Bourgeault ? Le dernier rebelle.
Pierre Elliott Trudeau ? Le dernier grand politicien.
Maurice Richard ? Le dernier des héros.
Félix Leclerc ? René Lévesque ? Les plus grands Québécois.
Chaque fois, c'est un pan entier de l'activité humaine que des commentateurs trop zélés verrouillent pour toujours. Finis les sages, finis les rebelles, finis les héros. La vie peut continuer si ça lui chante, jamais plus le pays ne produira un être de cette dimension. Faites une croix sur la politique, le hockey, le syndicalisme, la littérature et la bossa nova, pendant que vous y êtes. Ça ne peut plus être aussi bien qu'Avant.
Au propre comme au figuré, nous vivons au rythme de l'âge d'or. Tout se passe comme si l'histoire du Québec avait commencé avec la Révolution tranquille, et qu'elle devait se terminer avec la mort de ses principaux acteurs. Après eux, le déluge.
Remarquez, tout cela peut avoir un bon côté. Bientôt, nous en aurons fini avec les livres d'histoire auxquels ils font continuellement rajouter des chapitres. Grâce à nos adorateurs de tombeaux professionnels, nous pourrons boucler tout cela par un majestral point final.
"L'histoire me donnera raison, disait Churchill, parce que c'est moi qui l'écrirai."
Changement de sujet, en terminant. Le scandale des commandites vous a inspiré de nombreux mots d'humour. Impossible pour moi de les reproduire tous. Mais il m'était difficile de ne pas conclure par cette blague que m'a transmise un monsieur de Sept-Îles.
"La GRC est enfin parvenue à identifier le haut fonctionnaire qui inventait toutes sortes de blagues cruelles sur les politiciens fédéraux, à Ottawa.
On décide de lui envoyer un agent secret pour lui faire tout avouer.- Bonjour, dit l'agent au fonctionnaire. Il paraît que c'est vous qui faites circuler toutes sortes de blagues qui mettent le gouvernement dans l'embarras ? Ce n'est pas très loyal. Ni très digne de vos fonctions.- C'est vrai, répond le haut fonctionnaire. Mais je ne peux pas m'en empêcher. J'ai toujours transmis des blagues à mes collègues et aux journalistes. Je l'ai fait sous Pierre Trudeau, sous Brian Mulroney et sous Jean Chrétien. Je continue sous Paul Martin. Que voulez-vous, la corruption et l'incompétence qui règnent à Ottawa me dégoûtent. Alors je me venge en inventant des blagues.
- Mais vous n'avez plus de raison de continuer ! s'exclame l'agent. Les temps ont changé. Vous savez bien que depuis l'arrivée de M. Martin, le gouvernement est plus honnête et plus rigoureux. Grâce à lui, la corruption recule et la société canadienne devient plus juste.
Le haut fonctionnaire répond aussitôt, le sourire aux lèvres.
- Celle-là aussi, c'est moi qui l'ai inventée."
JSGagne@lesoleil.com

»» M. Claude Ryan 1925 - 2004
Réunion de famille autour d'un sage
Alec Castonguay
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Les grandes familles politiques et intellectuelles du Québec s'étaient donné rendez-vous hier pour honorer la mémoire de Claude Ryan et lui dire un dernier adieu. La basilique Notre-Dame était remplie d'amis, de proches et de personnalités publiques, venus pour assister à un service funèbre empreint de sobriété et d'émotion.
Déjà, vers 10h, soit une heure avant le début de la cérémonie, un grand murmure envahissait la magnifique basilique Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal. Des dizaines de proches, d'anciens collaborateurs, d'amis et même d'adversaires idéologiques échangeaient sur la vie de Claude Ryan. Une majorité de têtes grises, mais aussi beaucoup de jeunes. Tous soulignaient évidemment la «rigueur intellectuelle» du défunt et «l'homme de conscience» qu'a été M. Ryan, mais surtout «le rieur» et «le sage», deux qualités qui vont de pair.
Si l'austérité caractérisait l'image de Claude Ryan, les témoins de sa vie s'accordaient à dire qu'il était «franchement drôle» en privé. Ceux qui l'ont croisé plus souvent qu'à leur tour soulignaient que M. Ryan avait toujours du temps pour écouter les autres. Hier, c'était à lui que les centaines de personnes réunies voulaient consacrer du temps.
À l'extérieur, les personnalités publiques et les limousines se succédaient. La classe politique, peu importe la famille idéologique, était présente en grand nombre. Martin Cauchon, Denis Coderre, Pierre Pettigrew et Liza Frulla, ministres ou ex-ministre fédéraux, s'étaient déplacés. «Claude Ryan a apporté un côté intellectuel à la politique, estimait Liza Frulla. Il faut quand même se rappeler qu'il était le grand intellectuel du Québec, le directeur du Devoir, qu'il avait fait le saut en politique pour devenir chef d'un parti, ce qui n'est pas fréquent.»
Plusieurs premiers ministres ou anciens dirigeants étaient également présents. Paul Martin, premier ministre du Canada, a souligné «qu'on parle de Claude Ryan le journaliste, le politicien, mais pour les générations à venir, je pense que c'est surtout sa vision des libertés individuelles» qu'il faudra retenir. Paul Martin a reconnu que M. Ryan l'avait «beaucoup, beaucoup influencé», qu'il lui avait demandé conseil à l'occasion et «qu'il aimerait bien pouvoir le faire encore aujourd'hui».
Daniel Johnson, qui a reconduit Claude Ryan au portefeuille des Affaires municipales lorsqu'il était premier ministre du Québec, se souvient «d'un politicien qui allait toujours tout droit». «Il était un gage d'intégrité et de cohérence dans l'action, a-t-il dit juste avant la cérémonie. Il est un exemple remarquable.»
Le premier ministre Jean Charest et son épouse étaient présents, tout comme le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord. Ce dernier, qui n'a jamais été proche de Claude Ryan, était présent pour témoigner son appui à la famille, avec laquelle il entretient certains contacts. «C'est un homme avec beaucoup de classe et animé de solides convictions, a-t-il dit. Je me souviens, quand j'étais jeune garçon en 1980 et que je regardais le référendum, je l'ai vu se battre pour ses idées, et c'est ce dont je veux me rappeler de lui.»
Lucien Bouchard, Jacques Parizeau et Bernard Landry ont également assisté à la cérémonie, qui a duré près de deux heures. «Je l'ai côtoyé à l'Assemblée nationale, mais aussi pour des dialogues et des débats d'idées, a raconté Bernard Landry. Nous nous sommes fréquentés jusqu'à la fin de sa vie. J'avais beaucoup de respect pour sa rigueur intellectuelle et sa capacité à dialoguer. Évidemment, je voulais le convaincre de certaines idées qui n'étaient pas les siennes, dont une en particulier, mais je n'ai pas réussi ! Mais lui n'a jamais tenté de me convaincre, il devait penser que c'était une cause désespérée !»
Même s'il ne l'a rencontré qu'à quelques reprises, Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois, retient de Claude Ryan «l'homme qui a contribué à bâtir la conscience du Québec». «C'était un esprit libre, a-t-il dit. Il était suffisamment critique pour dire les choses sans qu'on sente l'affiliation politique derrière les paroles.»

»» M. Claude Ryan 1925 - 2004
"L'histoire est pleine de détours" :
Des observateurs commentent le parcours de Claude Ryan décrit par Radio-Canada
Evelyne Leblanc
La Tribune lundi 16 février 2004
Sherbrooke - En l'espace de deux heures trente, le journaliste Jean-François Lépine et le réalisateur Jean-Luc Paquette de Radio-Canada ont relaté quelque 80 années d'histoire politique et sociale du Québec en empruntant le parcours du feu politicien et éditorialiste Claude Ryan.
"Ce reportage démontre que la réalité se veut complexe et la politique est à cette image. L'exemple de Claude Ryan est frappant à cet égard. Il était un homme de grandes convictions, mais sur sa route, il a dû faire face à la conjoncture de l'actualité, des adversaires, des faux-pas et des groupes divers", constate Jean-Herman Guay. Le politicologue de l'Université de Sherbrooke a accepté de visionner le reportage diffusé hier soir sur les ondes de la société d'État et de livrer ses commentaires à La Tribune tout comme Daniel Nadeau et Réal Rancourt.
De l'enfance de M. Ryan, à son passage au Secrétariat de l'action catholique, puis au poste d'éditorialiste au journal Le Devoir avant de faire le saut dans l'arène politique en 1978 jusqu'à sa retraite de la vie publique en 1994, l'histoire de l'homme qui est mort la semaine dernière à l'âge de 79 ans est racontée à travers son témoignage, mais aussi ceux de nombreux acteurs de ces mêmes époques.
"C'est intéressant de revoir cette tranche de notre histoire politique à travers la personnalité de Claude Ryan. Le travail du journaliste Jean-François Lépine a été exceptionnel et concorde très bien avec ce qui a été dit, écrit et raconté dans les médias au cours de la dernière semaine", explique Daniel Nadeau, vice-président directeur général du cabinet de relations publiques Nadeau Bellavance.
Pour l'ancien député péquiste de Saint-François de 1976 à 1985, Réal Rancourt, ce reportage a tout pour le réconforter et le conforter dans ses convictions souverainistes. "J'ai été un témoin privilégié de cette partie de l'histoire du Québec et de la petite histoire de coulisses qui s'y est jouée. Le reportage montre aussi combien M. Ryan a dû bifurquer et s'est fait embarquer dans la chose constitutionnelle en sachant pertinemment que son idéal illustré dans le livre Beige ne se réaliserait jamais", estime-t-il.
Présenté un peu à l'image d'un testament de Claude Ryan, ce reportage n'a pas tout à fait répondu à cette attente, selon M. Guay. "Le reportage est très consistant et intéressant, mais je m'attendais à plus d'extraits d'entrevues de M. Ryan, à une distance plus critique de sa part sur sa trajectoire, les événements et ses décisions."
"Nous avons pu aussi y voir un homme plus complexe que ce qui a été décrit au cours de la dernière semaine. Certes, Claude Ryan est un homme de rigueur, mais aussi bien concret qui a parfois manqué de générosité envers certains collègues. Il reste fascinant de constater le rôle important qu'a joué son influence auprès d'hommes politiques qui venaient le consulter sur les décisions à prendre", remarque le politicologue.
Plus qu'un reportage témoignant d'une portion de l'histoire québécoise, Jean-Herman Guay y voit un message à tous ceux qui s'intéressent à la vie publique pour comprendre davantage l'évolution d'une société sur une longue période.
"L'histoire est pleine de détours. Claude Ryan était indéniablement un homme de convictions et de principes, mais tout au long de sa vie publique, il a dû faire nombre de compromis. Il faut donc y comprendre que dans la réalité concrète, il n'est pas facile, même avec de la conviction, de conserver toujours notre trajectoire initiale. On doit donc accepter de rester dans la pénombre sur la suite, comme il le dit à la fin du reportage", conclut M. Guay.

»» paradis fiscal
La famille Martin au paradis
Hélène Buzzetti
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
En 1994, Paul Martin a apporté des changements à la loi de l'impôt - La Barbade offre encore de belles possibilités d'évasion fiscale
L'opposition en fait ses choux gras: une bonne partie de la compagnie maritime du premier ministre Paul Martin est établie à la Barbade, un «paradis fiscal». En sept ans, la Canada Steamship Lines (CSL) aurait ainsi économisé 103 millions en impôts en se soustrayant à l'application des lois fiscales canadiennes, selon l'évaluation du Bloc québécois. Le parti ajoute même que M. Martin aurait été en conflit d'intérêts lorsqu'il était ministre des Finances en n'abolissant pas l'entente fiscale qui lie le Canada à la Barbade. Quelle est la part de vérité dans tout cela?
D'entrée de jeu, la porte-parole de CSL rejette les chiffres du Bloc. «C'est basé sur des chiffres erronés, des hypothèses erronées», commente Martine Malka. Le Bloc québécois ne se cache pas d'avoir fait des estimations : CSL étant une compagnie privée (elle appartenait à Paul Martin et celui-ci l'a cédée à ses trois fils l'an dernier), ses chiffres d'affaires et ses profits ne sont pas publics.
Par exemple, le taux de profit de la compagnie retenu par le Bloc est de 35 à 40 %, soit le taux en vigueur pour les compagnies de transport de produits pétroliers. «Nous, nous transportons du minerai, du gypse, du fer, des matières considérées comme non dangereuses. Le taux de profit n'est vraiment pas comparable !», nuance Mme Malka.
CSL est incorporée au Canada (son siège social se trouve à Montréal) mais a aussi une compagnie affiliée, CSL International, incorporée à la Barbade. Encore une fois, il est impossible de connaître la proportion des revenus imputés à CSL -- et imposés au Canada à un taux de 35 à 40 % -- et celle des revenus imputés à CSL International -- et imposés à la Barbade à un taux variant de 1 à 2,5 %. «Les revenus nationaux sont beaucoup plus importants que ceux à l'international», se contente de dire Mme Malka. «Pour la période en question, CSL International n'a même pas fait 100 millions de revenus imposables», ajoute-t-elle. Toute la controverse politique autour de l'empire de Paul Martin prend racine dans cette information privilégiée...
Canada-Barbade
Jusqu'en 1994-95, il était possible pour une entreprise basée au Canada (par exemple CSL) de rapatrier sous forme de dividende des revenus générés par une entreprise affiliée basée ailleurs dans le monde (par exemple CSL International) sans payer d'impôt au Canada. Si le taux d'imposition dans cet autre pays est substantiellement plus bas que celui en vigueur ici, l'économie fiscale est de taille.
En 1992, le vérificateur général du Canada avait émis de sérieuses craintes à propos de cette échappatoire, la présentant comme une menace sérieuse à l'assiette fiscale canadienne. Le Comité des comptes publics du Parlement fait des recommandations l'année suivante et, dans son budget de février 1994, le ministre des Finances, Paul Martin, annonce que des changements seront apportés. Désormais, seuls les revenus générés dans un pays avec lequel le Canada a signé une convention fiscale seront exempts d'impôt lorsqu'ils seront ramenés au Canada.
Le hic, c'est que le Canada a signé une convention fiscale avec la Barbade en 1980, soit bien avant l'entrée de Paul Martin en politique. (Une convention fiscale prévient la double imposition fiscale de revenus générés dans un pays étranger puis rapatriés ici.) Le Liberia, qui ne fait toutefois pas partie des quelque 80 pays avec lesquels le Canada a une telle convention, a été perdu comme lieu d'affaires privilégié. La direction de CSL International ne s'est jamais cachée que c'est pour cette raison qu'elle a déménagé son siège social du Liberia à la Barbade en 1995.
Exemple ou tromperie ?
«Je trouvais ça bien», lance la fiscaliste Brigitte Alepin, auteure du tout récent livre Ces riches qui ne paient pas d'impôts, paru aux Éditions du Méridien. «Paul Martin étant lui-même au Liberia, il donnait l'exemple. Lorsque, en 1995, il a déménagé ses sociétés à la Barbade, j'estime personnellement que ce fut une tromperie qu'il a faite aux contribuables canadiens. Il a joué un double jeu. Ce n'est pas seulement moi qui le pense. Les gens qui ont ma formation ont trouvé cela incroyable.»
En fait, les changements annoncés par M. Martin en 1994 vont plus loin. Les sociétés internationales de la Barbade imposées à des taux très faibles ne pourront plus bénéficier du congé de taxe, décide le législateur, qui prévoit du même coup une exception pour les dividendes versés entre firmes affiliées. Constat du vérificateur général : «C'était exactement le cas en 1992, année où nous avons pour la première fois fait connaître nos préoccupations.» En bref, on a fait semblant de colmater une faille pour en ouvrir une autre ailleurs, avec, pour résultat, toute latitude pour que le stratagème se poursuive.
En 1997, le Comité technique de la fiscalité des entreprises, qui relève du ministère des Finances, dépose un rapport dans lequel il recommande que le Canada renégocie ses conventions fiscales afin d'éviter ce genre de passe-passe. (La Barbade n'est alors pas la seule visée. On parle aussi du Luxembourg ou encore de Chypre, qui offrent des taux d'imposition privilégiés aux entreprises internationales étrangères.) Les recommandations du comité tombent dans l'oubli : les conventions fiscales ne seront ni renégociées ni modifiées. Les failles restent béantes.
Le Bureau du vérificateur général reviendra à deux autres reprises sur le cas de la Barbade dans ses enquêtes, en 2001 puis en 2002, sous forme de suivi de ses recommandations antérieures. Constat : «Bien que le Canada ait modifié ses règles en 1995, peu de choses ont changé depuis, écrivent les vérificateurs. Les paradis fiscaux continuent d'attirer les capitaux canadiens. Par exemple, selon Statistique Canada, la valeur des investissements directs effectués par des Canadiens à la Barbade a augmenté, passant de 628 millions de dollars en 1988 à 23,3 milliards de dollars en 2001, soit une augmentation de plus de 3600 %.»
D'importants dividendes
Le vérificateur indique aussi que pour la seule année 2000, «les sociétés canadiennes ont reçu de leurs sociétés affiliées établies à la Barbade 1,5 milliard en dividendes pratiquement exonérés d'impôts». Ce qui fait dire à Mme Alepin que le Canada a perdu un demi-milliard de dollars en impôts (environ le tiers) ! «Je serais curieuse de savoir ceci : en récupérant un demi-milliard par année, ça ferait réduire de combien le taux d'imposition de la classe moyenne ?»
La grande question qui subsiste, c'est celle-ci : pourquoi ne pas avoir refermé la faille dénoncée dès 1992 en ce qui concerne la Barbade ? Là-dessus, Mme Alepin dit ne pas pouvoir répondre et ne peut que prêter des motifs personnels à Paul Martin. Elle rejette en tout cas l'excuse offerte par M. Martin, voulant que CSL a agi comme elle l'a fait pour rester compétitive. «Si M. Martin, pour ses sociétés personnelles, constate que le régime fiscal n'est pas approprié sur le plan international, il aurait dû, en bon homme d'État, évaluer la situation des autres contribuables canadiens et voir que, nous non plus, ça ne fait pas notre affaire.»
Il serait facile, d'un point de vue technique, de refermer cette faille, soit en imposant les revenus générés à la Barbade et rapatriés au Canada sous forme de dividendes. Plusieurs experts de la question pensent toutefois qu'il y aurait des conséquences néfastes pour l'économie canadienne. D'une part, l'entreprise pourrait alors décider de ne plus rapatrier du tout ses revenus au Canada afin d'éviter l'impôt. Cela ne changerait rien pour les coffres de l'État, qui ne recevaient déjà rien, mais cela affecterait l'économie du pays, qui perdrait des emplois. L'autre conséquence serait de pousser ces compagnies à déménager leur siège social canadien dans un autre pays, comme les États-Unis ou la France, qui permettent aussi de rapatrier des revenus exonérés d'impôts.
La lutte de l'OCDE
C'est pour cette raison que le Canada prêche en faveur d'une approche mondiale comme celle adoptée par l'Organisation de coopération et de développement économiques. L'OCDE a lancé un processus de lutte contre les paradis fiscaux en 1998. 47 territoires sont sollicités pour fournir des détails supplémentaires au sujet de leur régime fiscal. Ce nombre a diminué progressivement à mesure que les pays concernés ont modifié leurs pratiques ou se sont engagés à les revoir.
Fin 2003, il ne restait plus que six entrées sur la liste noire : Andorre, la principauté du Liechtenstein, le Liberia, Monaco, les îles Marshall et la république du Vanuatu. La Barbade a été retirée de la liste en janvier 2002 (ce qui n'empêche pas le vérificateur général d'en parler encore dans ses rapports comme d'un paradis fiscal).
Pour qu'un pays soit considéré comme un paradis fiscal par l'OCDE, il doit remplir trois conditions : les impôts y sont minimes ou nuls (mais ce critère n'est pas suffisant à lui seul), le système fiscal n'est pas transparent et des dispositions sont en place pour empêcher ou nuire au transfert de données fiscales vers d'autres pays. Par exemple, un territoire est considéré comme un paradis fiscal s'il refuse de transmettre de l'information sur un contribuable à un autre pays menant une enquête parce que la malversation reprochée dans cet autre pays n'est pas considérée comme telle dans le territoire.
Six ans plus tard, toutefois, le processus de l'OCDE pour accoucher d'une approche mondiale contre les paradis fiscaux n'a toujours pas abouti. Ce qui fait dire au ministre des Finances, Ralph Goodale, qu'il faut désormais adopter une approche individuelle.

»» Commandites
Martin blanchit Chrétien
Geneviève Otis-Dionne
Le Devoir lundi 16 février 2004
Le premier ministre s'engage à démissionner s'il est prouvé qu'il était au courant des transactions. Lapierre ne veut pas d'une «chasse aux sorcières»
Paul Martin, à Ottawa, et Jean Lapierre, au Québec, ont tenté hier de redorer le blason du Parti libéral, fortement terni ces derniers jours par le scandale des commandites, en vantant l'unité du parti et en assurant à ses membres une victoire triomphale lors des prochaines élections.
Des sondages publiés samedi révèlent en effet que l'affaire des commandites a une importante incidence sur les intentions de vote des Canadiens et des Québécois. Au Québec, le gouvernement Martin reçoit maintenant l'appui de 34 % des électeurs, soit une chute de 17 points. Le Bloc québécois connaît de son côté une étonnante remontée, avec 47 %. Pour l'ensemble du Canada, le Parti libéral a dégringolé à 39 % des intentions de vote, soit un plongeon de neuf points, comparativement au dernier résultat récolté en janvier (48 %).
Lors d'une entrevue accordée hier à l'émission Question Period du réseau CTV, le premier ministre Paul Martin a absous Jean Chrétien de tout blâme dans le scandale des commandites, tentant ainsi de calmer le jeu au sein du parti et de prouver à la population que son parti est uni. Des partisans de Jean Chrétien ont effectivement annoncé vendredi au gouvernement Martin qu'ils allaient désormais riposter si celui-ci continuait à relier l'affaire des commandites à l'équipe de l'ancien premier ministre.
Dans la foulée du rapport Fraser, M. Martin a en effet tenté de prendre ses distances de M. Chrétien en affirmant que l'ex-premier ministre sollicitait rarement son avis sur les affaires politiques québécoises. Un adjoint de M. Martin, s'exprimant sous le couvert de l'anonymat, aurait même laissé entendre que le gouvernement Chrétien avait délibérément camouflé des preuves d'agissement fautif. M. Martin s'est cependant montré plus conciliant hier. «L'ex-premier ministre, M. Chrétien, est un homme d'une intégrité incontestée, et je ne crois pas qu'il était impliqué là-dedans», a-t-il dit.
À l'émission Cross Country Checkup du réseau CBC, M. Martin a par ailleurs affirmé qu'il était prêt à quitter son poste s'il est prouvé, lors des enquêtes, qu'il était au courant des transactions effectuées dans le cadre du programme des commandites. «Toute personne qui était au courant que des gens falsifiaient des chèques - moi ou qui que ce soit d'autre - devrait démissionner», a déclaré le premier ministre.
M. Martin a ajouté à l'émission Question Period qu'il était «furieux» que des gens aient perverti un programme gouvernemental qui aurait pu être très positif, et il s'est dit déterminé à châtier les personnes qui ont été impliquées dans le scandale.
Il a par contre rejeté les affirmations selon lesquelles le tapage effectué autour du rapport de la vérificatrice générale Sheila Fraser risque de compromettre les chances des libéraux de remporter un quatrième mandat d'affilée. Rappelons que le rapport de Mme Fraser révèle que plus de 100 des 250 millions de dollars en fonds de commandite ont été octroyés à des entreprises qui ne répondaient pas aux objectifs du programme, soit accroître la visibilité fédérale au Québec et promouvoir l'unité canadienne.
«Tous derrière Paul Martin»
Au cours de son assemblée d'investiture dans la circonscription d'Outremont, Jean Lapierre a soutenu de son côté que le Parti libéral est «une famille unie». «On travaille ensemble, tous derrière Paul Martin», a-t-il ajouté. Selon lui, «il n'y a pas trois ou quatre sortes de libéraux, il n'y a que des bons libéraux. Et c'est dans ces temps de tourmente que nous allons voir la force du Parti libéral, la force de sa cohésion».
M. Lapierre, qui est le lieutenant politique de Paul Martin au Québec, a par ailleurs affirmé qu'il n'y aura pas «de chasse aux sorcières» au Québec et au sein du parti. «Je ne suis pas venu au parti pour ça», a-t-il déclaré, affirmant que des mesures sont déjà en place pour trouver et punir les coupables. «C'est maintenant aux juges et à la police de faire leur travail. En ce qui nous concerne, nous devons maintenant retourner aux affaires du pays», soutient M. Lapierre.
Jean Lapierre a également profité de cette assemblée pour saluer le travail de son prédécesseur, Martin Cauchon, dans la circonscription d'Outremont. «Martin Cauchon est un gentleman dans le plein sens du terme. Il est un exemple dans tout le pays [...]. Et à l'âge qu'il a, un retour en politique, c'est toujours possible», a-t-il déclaré.
M. Lapierre a soutenu dans son discours qu'il était maintenant temps d'assurer une meilleure sécurité personnelle aux citoyens, notamment dans le domaine de la santé. «En collaboration avec les provinces, il faut absolument améliorer le service et l'accès aux soins de santé. C'est une question de dignité humaine et les libéraux ne peuvent pas tolérer une situation comme celle-là», a-t-il affirmé, faisant notamment référence aux longues listes d'attente dans les hôpitaux.
Le candidat libéral a aussi mentionné que son collègue Pierre Pettigrew «a le mandat et le talent pour régler avec le gouvernement du Québec le dossier des congés parentaux, une demande qui dure depuis belle lurette». En ce qui concerne la métropole québécoise, M. Lapierre a affirmé être conscient «que la taxe foncière est rendue insuffisante pour répondre aux besoins». Montréal fait face aujourd'hui à de nombreux défis, «autant au niveau de l'emploi que des infrastructures».
Lors de son arrivée à l'assemblée, M. Lapierre a été accueilli par les gens du FRAPRU, qui s'étaient déplacés pour demander un réinvestissement fédéral massif dans le logement social. Dans son discours, le candidat a remercié son comité d'accueil. «Je veux les saluer, parce que s'il y a un groupe au Québec qui nous a sensibilisés aux problèmes de logement, c'est bien le FRAPRU. Je veux dire à son président, François Saillant, qu'il a raison et qu'il y a trop de personnes au Québec qui doivent consacrer de trop grandes portions de leurs revenus pour se loger».
Jean Lapierre a également profité de cette tribune pour lancer quelques flèches au Bloc québécois, déclarant que le Québec ne peut plus se permettre d'envoyer à Ottawa «des députés qui sont contre Ottawa, bien sûr, mais qui sont aussi contre le Québec. À un certain moment, on se demande pour qui ils sont, à part pour eux-mêmes».
L'ancien animateur de radio a comparé son retour en politique à «une douce folie», insufflée par une «confiance inébranlable en Paul Martin, un homme de courage, d'intégrité et de compétence».
Avec la Presse canadienne

»» Commandites
La pomme pourrie
Michel David
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
La semaine dernière, Denis Coderre ne trouvait pas de mot assez fort pour dénoncer les propos du commentateur sportif de la CBC, Don Cherry, qui, dans la bonne tradition du Canada anglais, traitait ni plus ni moins les joueurs de hockey francophones de lâches.
«Je trouve ça abject et, pour moi, je suis blessé. Il faut arrêter de continuellement entrer dans ce genre de stéréotype», disait le ministre responsable de la francophonie, réclamant un geste dont sa collègue du Patrimoine, Hélène Scherrer, a cependant jugé plus prudent de s'abstenir.
J'imagine combien M. Coderre doit souffrir ces jours-ci à la lecture des nombreux commentaires qui attribuent le scandale des commandites à la nature profondément véreuse des Québécois, dont l'absence de morale est bien connue d'un océan à l'autre. Nous sommes non seulement «pissous» mais profondément corrompus. La pomme pourrie de la fédération.
On pourrait se contenter de hausser les épaules si ce n'était que des inepties des Don Cherry de l'analyse politique, qui ont également découvert depuis longtemps nos fâcheuses tendances au parasitisme, au racisme, au fascisme, à l'antisémitisme et autres «ismes» plus déplorables les uns que les autres.
Il est beaucoup plus troublant d'apprendre que la thèse de la pomme pourrie semble partagée par le bureau du premier ministre Martin. «Le vrai problème, confie-t-on sous le sceau de l'anonymat, c'est le tribalisme déshonorant de la politique québécoise, qui veut qu'on favorise ses amis et que la fin justifie les moyens», écrivait hier un chroniqueur du Globe and Mail, John Ibbitson.
Dieu sait par quel miracle, peut-être en raison de ses origines ontariennes, il semble que M. Martin lui-même n'ait pas été contaminé par cette déplorable culture, si bien symbolisée par Jean Chrétien et la vieille garde libérale, que le nouveau premier ministre, tel un preux chevalier, a si âprement combattue depuis des années.
Il est vrai que le ministre des Finances ne peut pas connaître les détails de chaque programme et que M. Chrétien devait tenir M. Martin d'autant moins informé que leur approche de la question était diamétralement opposée. Ah, s'il avait su...
Précisément. Le National Post révélait hier que M. Martin a été alerté dès le mois de février 2002 des irrégularités qui semblaient être la règle dans le programme de commandites. 2002. La lettre que lui avait adressée à l'époque un haut dirigeant du Parti libéral du Canada, reproduite intégralement par le Post, était aussi précise que pressante. De toute évidence, M. Martin savait, mais il n'a rien fait.
Si commode qu'elle puisse être, la thèse de la pomme pourrie pose tout de même un problème : comment expliquer que les politiciens du Québec perdent soudainement tous leurs principes en matière d'éthique en débarquant à Ottawa ? Pourtant, quand ils oeuvrent au niveau québécois, leur comportement se compare très avantageusement à ce qui se fait dans les autres législatures canadiennes.
Bien sûr, il n'est pas difficile de trouver des exemples de gaspillage, d'incompétence ou de manque de jugement dans l'administration des fonds publics québécois, mais les cas de favoritisme comme celui de la firme Oxygène 9 ne sont en rien comparables aux malversations de nature criminelle révélées par le rapport de la vérificatrice générale.
Au Québec, le financement des partis politiques, d'où vient généralement tout le mal, est régi depuis plus d'un quart de siècle par une loi qui fait l'admiration du monde entier et dont le gouvernement Chrétien lui-même s'est récemment inspiré. Assez tardivement, il est vrai.
Si des gens se sont sentis libres de violer toutes les règles dans l'attribution des contrats de commandite, c'est peut-être qu'ils se sentaient autorisés à le faire. Comment s'étonner que certains aient pensé que la fin justifiait les moyens ? N'est-ce pas précisément le principe qui avait été appliqué pendant la campagne référendaire ? Dès lors, est-il tellement plus grave d'engraisser les amis du régime que de violer les règles de la démocratie ?
On ne saura jamais exactement combien d'argent de toute provenance a été englouti afin de permettre au NON de l'emporter en 1995, en flagrante violation des dispositions de la Loi sur la consultation populaire. Face à la nécessité de maintenir l'unité du pays, aucune règle ne tenait. Tous les coups étaient permis, y compris la naturalisation précipitée d'immigrants par régiments entiers.
Si, contre tout bon sens politique, de nombreux souverainistes réclament aujourd'hui la tenue d'élections référendaires, c'est qu'ils ont acquis la conviction qu'il ne sera jamais possible de tenir un référendum dans des conditions neutres.
L'idée selon laquelle les moeurs politiques québécoises sont foncièrement corrompues, comme l'illustre si opportunément le scandale des commandites, s'accompagne de la conviction non moins profonde qu'il ne peut y avoir de véritable démocratie au Québec. La résurgence périodique de la menace souverainiste -- véritable atteinte à la morale universelle, à en croire Stéphane Dion -- n'en est-elle pas la preuve ?
La loi sur la clarté partait d'ailleurs de ce principe méprisant. Laissés à eux-mêmes, les Québécois vont immanquablement se faire manipuler par le PQ et ses perfides alliés. Ottawa a donc le devoir de les protéger contre eux-mêmes.
Dans un article intitulé «De quelques obstacles à la démocratie au Québec», paru en 1958, Pierre Elliott Trudeau écrivait : «En un mot, les Canadiens anglais se sont pendant longtemps comportés, en politique nationale, comme s'ils croyaient que la démocratie n'était pas faite pour les Canadiens français.» Pourquoi auraient-ils changé d'idée puisqu'ils nous croient toujours à l'époque de Duplessis ?
mdavid@ledevoir.com

»» Commandites
Observons-le
Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Le scandale des commandites est sans nul doute la plus grosse bombe politique qui ait jamais frappé un gouvernement au Canada. L'explosion a fait beaucoup de blessés, parmi lesquels on dénombre au premier chef Jean Chrétien et Paul Martin. Tous deux n'ont pas fini de rendre des comptes.
On ne peut manquer de rappeler, lorsqu'on traite de ce scandale, que le Parti libéral du Canada avait été porté au pouvoir en 1993 en promettant une moralité exemplaire. Les faits révélés cette semaine par la vérificatrice générale Sheila Fraser permettent de porter un jugement d'ensemble sur la question. On doit -- le mot ne sera pas trop fort -- qualifier l'attitude du premier ministre Chrétien et de l'ensemble de son gouvernement de faillite morale. Jamais, dans l'histoire contemporaine du Canada, l'abus de biens sociaux aura-t-il été porté à un tel degré et toléré aussi longtemps.
La responsabilité de Jean Chrétien est en cause à un double titre, à la fois comme premier ministre et comme chef du Parti libéral du Canada. L'ex-premier ministre a voulu ce programme spécial de commandites pour «sauver» le Canada au lendemain de la quasi-défaite référendaire en 1995. Il l'a par la suite cautionné et défendu, invoquant l'urgence nationale. Sa première faute aura été de permettre la transgression des normes administratives du gouvernement. La prudence aurait à tout le moins exigé que soient mis en place des contrôles pour éviter tout dérapage. Le mauvais exemple est venu de haut.
Jean Chrétien n'aura pas bénéficié personnellement du scandale des commandites. Son intégrité personnelle ne saurait être en cause sur ce plan, mais il aura permis que d'autres en profitent. Il ne le savait peut-être pas, mais il aurait dû le savoir, être prévenu. Lorsqu'il a su, il a poursuivi sur sa lancée et cherché à enterrer l'affaire. Il a fait en sorte que la bombe explose dans les mains de Paul Martin. Néanmoins, il devra s'expliquer devant la commission d'enquête qui vient d'être créée.
Le nouveau premier ministre se défend âprement. Il ne veut pas porter la responsabilité de ce scandale, mais il ne pourra pas y échapper totalement. Il a été membre du gouvernement Chrétien et en a été solidaire. Quelles que soient les explications qu'il donnera, il ne pourra pas écarter tous les soupçons. Devant une situation aussi grave, le moins aurait été qu'il pose des questions et que, à titre de ministre des Finances, il s'interroge sur l'allocation des ressources. Il ne semble pas l'avoir fait. Les élections venues, il doit s'attendre à ce que, à travers lui, on juge le gouvernement Chrétien, dont il a été le numéro deux pendant neuf ans.
La seule façon pour Paul Martin de minimiser les dommages est de se distancer du gouvernement précédent et d'éloigner du sien tous ceux qui ont été associés directement ou indirectement au programme de commandites. S'ils occupent des fonctions au gouvernement ou dans ses sociétés d'État, il doit, sans préjuger de leur responsabilité criminelle, leur demander de démissionner. Il doit faire le même ménage au Parti libéral.
Le premier ministre a promis d'être impitoyable. Il doit l'être et cesser d'hésiter, comme il en a l'habitude lorsqu'il se trouve dans des situations délicates. «Just watch me», a-t-il dit en reprenant les mots de Pierre Elliott Trudeau. De fait, tous les Canadiens l'observeront et le jugeront sur sa capacité à agir. Il aura peut-être besoin de quelques mois de plus avant de déclencher des élections, mais s'il compte sur le temps pour faire oublier ce scandale, il se trompe. Il ne pourra pas échapper au jugement des électeurs, qui savent être sévères. À défaut de pouvoir renvoyer les libéraux dans l'opposition, comme ils l'ont fait avec les conservateurs en 1993, les électeurs pourraient bien leur imposer un gouvernement minoritaire. Ce serait bien mérité.
bdescoteaux@ledevoir.ca

»» Gagliano
CANADA!!!
Jean Dion
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Cette persistante odeur de cuir, ce pourrait bien être celle des sièges baquets de deux jets flambant neufs, mais c'est beaucoup plus sûrement celle des valises avec lesquelles vos dirigeants démocratiquement élus par vous vous confondent. Pour lesquelles ils vous prennent. Qu'ils se plaisent à remplir. Mais attention, vous avez droit au luxe: ce sont des valises diplomatiques. Elles vous permettent de visiter Copenhague sur le bras, et le biller aller-retour est fourni.
En fait, si j'ai rien compris -- et il serait normal que je ne comprenne rien puisque, pour faire exotique, j'ai décidé cette semaine de m'abreuver auprès des journaux danois auxquels je suis abonné. Par exemple, l'Ekstra Bladet, un quotidien de la capitale, rapportait, sous l'éloquent intitulé «Ambassadør sparket hjem», que «Canadas ambassadør i Danmark anklages for nepotisme, korruption og penge-misbrug». Pour les deux premières allégations, on s'en tire pas trop mal, la langue d'Oehlenschläger (Adam Gottlob, comme l'appelait sa maman) étant assez limitrophe de celle de J.-B. Poquelin.
Mais penge-misbrug ? Ne sachant trop, j'ai téléphoné à mes sources à la cour de la reine Margrethe II, mais elles ont refusé d'accepter les frais. (Il faut dire que la monarchie danoise, la famille Oldenburg, est l'une des plus frugales d'Europe, avec une fortune estimée à seulement 146 millions d'euros. Elle occupe le neuvième rang du continent, ce qui n'est même pas suffisant pour faire les séries. Les meneurs : les Liechtenstein, à 5,05 milliards d'euros.) J'ai donc décidé d'inventer un peu, une fois n'est pas us, tout en faisant appel à la logique cartésienne : penge-misbrug doit certainement vouloir signifier «se faire sacrer à la porte pour exactement les mêmes raisons que celles qui ont conduit à notre nomination», à savoir emporter avec soi la chaude soupe et, si on renverse, que ce soit sur soi.
Car c'est bien ce qui arrive à M. Gagliano, si j'ai rien compris.
On rappellera tout de même pour la postérité qu'au moment où il avait expédié son ministre des Travaux publics dans les verts pâturages du Sjælland, M. Chrétien avait dit, sans même rigoler juste un peu, que M. Gagliano avait manifesté le désir de «servir le Canada à l'étranger». Ce qui est le contraire de le desservir chez soi.
***
Sans rire, tout est là. Pas facile de déballer tout ça sans rire. Je ne le savais pas. Je n'étais pas au courant. J'étais parti au petit coin pendant que ça s'est discuté, et encore, ça ne s'est même pas discuté. Personne ne savait fichtre rien. Personne ne sait même qui a démarré ce foutu programme de commandites. Si ça se trouve, ça doit être un complot des séparatistes. (Remarquez cependant qu'au fil des jours, le portrait se précise. Personne ne sait toujours rien, mais tout le monde semble mieux savoir qu'il ne sait rien.)
Un jour, le grand pince-sans-rire français Pierre Desproges -- celui-là même dont le décès avait été annoncé par un communiqué disant simplement «Pierre Desproges est mort d'un cancer. Étonnant, non ?» -- s'était retrouvé sur le plateau de Bernard Pivot. Bouillon d'apostrophes, je crois, était l'émission. Pivot avait dit quelque chose comme «Pierre Desproges, vous êtes en chicane avec Dieu... » Et Desproges avait répondu : «Vous savez, c'est lui qui a commencé.»
De même, de même. Si vous avez prêté l'oreille ces heures dernières, vous aurez peut-être ouï des qui ne savent rien dire de ceux qui ne croient pas une nanoseconde à ces mensonges gros comme le gras -- en l'occurrence vous et moi, les valises susmentionnées -- qu'ils font preuve de «cynisme». Oh le gros mot. Il ne fait pas bon être cynique par les temps qui courent après le couvre-feu et se font prendre les culottes à terre. Vous devriez proposer des solutions constructives à la place. Vous devriez avoir honte.
Pour ma part, à ceux qui me taxent de cynisme, je répondrai toujours en mémoire de Desproges : vous savez, ce sont eux qui ont commencé. (Si d'ailleurs vous êtes taxés de cynisme, un conseil : enregistrez votre cynisme à la Barbade ou aux îles Caïmans. Vous vous en trouverez beaucoup moins taxés.)
Quant à l'électeur moyen, il n'est pas si cynique que ça. À preuve, devinez qui il réélira le prochain appel aux urnes venu. Peut-être qu'on devrait faire des enquêtes publiques sur l'électeur moyen.
***
Le plus marrant, et le plus absurde, de cette histoire réside évidemment dans son objet même : des affiches portant le mot «Canada». Canada à l'aréna, Canada au centre d'achats, Canada à la foire du paprika, Canada au Salon de la tourbe en carrés de Sainte-Imelda, Canada Canada Canada j'aime mes Rocheuses même si elles sont en Alberta.
C'est d'ailleurs le deuxième moment, chronologiquement, mais le premier, analytiquement, où l'on vous assimile à des Samsonite à double fond. D'abord, ils vous disent qu'ils ne savaient pas où allait le fric. Mais ils n'auraient jamais eu besoin de ne pas le savoir s'ils n'avaient songé et, pire, cru avant cela que le seul fait de beurrer votre horizon visuel du mot «Canada» vous inciterait à vous anto-interpeller dans votre Ford intérieur : «Tiens, j'avais pas eu le temps d'y penser avec cette vie à mille milles à l'heure et les enfants et les tâches ménagères et le bureau et l'hypothèque et les films en retard au club vidéo, mais le cadre fédératif canadien avec partage péréquationnel des compétences, c'est une maudite bonne affaire. Va falloir que j'en jase avec Minou au souper.»
Comme si vous étiez subliminalement achetable, en quelque sorte. Le Canada s'est d'ailleurs indigné, cette semaine, de ce que, selon toute apparence, vous étiez achetable par n'importe quelle publicité idiote. Plus insultant que ça, tu reçois quelques milliers d'excités qui viennent te dire qu'ils t'aiment à trois jours d'un référendum.
Surtout qu'elle est complètement nulle, cette pub. Canada en lettres minuscules avec un petit drapeau de rien au-dessus du deuxième a, cela fait trop défensif. Il aurait fallu des majuscules en béton, et des points d'exclamation pour montrer que dans Liberal Party, il y a «party». CANADA ! ! !
Après cela, quand vous auriez senti une odeur de cuir, vous auriez plutôt désiré véhémentement ne jamais perdre votre Stampede de Calgary.
jdion@ledevoir.com

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Attention, enquêtes en cours...
Manon Cornellier
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Le premier ministre veut aller au fond du scandale des commandites - Avec le train de mesures annoncé, le risque de nuire aux enquêtes de la GRC et de la SQ est réel
Le premier ministre Paul Martin le jure. Son gouvernement va tout mettre en oeuvre pour faire la lumière sur le scandale des commandites. Pour le prouver, il a annoncé assez de mesures pour étourdir les plus endurcis. Commission d'enquête, examen du comité permanent des comptes publics, révision du cadre de gestion des sociétés d'État, embauche d'un avocat-conseil pour récupérer les sommes indûment payées, et la liste continue.
À ce rythme, bien du monde risque de se piler sur les pieds, si ce n'est carrément de se court-circuiter. Le danger est réel quand on pense que la commission d'enquête et les audiences du comité parlementaire se dérouleront alors que les enquêtes de la GRC, maintenant partagées avec la Sûreté du Québec, sont toujours en cours.
«Je pense que le comité [parlementaire] devrait, avant de dresser une liste de témoins, se pencher sur toutes ces revues et enquêtes, comprendre leur portée et leur mandat et comment le travail du comité pourrait ou non les influencer», a prévenu la vérificatrice générale Sheila Fraser, jeudi, alors qu'elle témoignait devant le comité des comptes publics.
Le risque est de couper l'herbe sous le pied de la GRC et de la SQ alors que leur travail n'est pas complété. Jusqu'au dépôt du rapport de la vérificatrice générale, mardi dernier, la GRC enquêtait sur treize dossiers reliés au programme de commandites. Trois lui ont été référés par Mme Fraser en mai 2002, et une dizaine par le gouvernement à l'automne 2002. Pour l'instant, seul le président de Communication Coffin, Paul Coffin, a fait l'objet d'accusations pour fraude, 18 en tout.
Le rapport de mardi montrait que les malversations étaient plus étendues qu'on ne le croyait. Selon la vérificatrice générale, un petit groupe de fonctionnaires, en lien avec le bureau du ministre des Travaux publics, ont pu faire fi des règles et des contrôles pour verser 100 des 250 millions de dollars du programme en commissions et honoraires à des agences proches des libéraux. Et tout ça grâce, dans bien des cas, à une absence de documents, des factures fictives, des faux contrats. La toile s'étendait à cinq agences et sociétés d'État qui ont accepté des fonds sans que rien ne le justifie. Pire, les paiements du gouvernement à ses agences se faisaient à travers des agences de communication qui récoltaient au passage de grasses commissions.
Un comité qui marche sur des oeufs
Mis sur pied à toute vapeur, le comité des comptes publics a commencé à fouiller ce scandale jeudi, mais il marche sur des oeufs. Les témoins devant un comité parlementaire jouissent de la même immunité que les députés au Parlement. En un mot, leurs dépositions ne peuvent mener à aucune poursuite criminelle ou civile ni servir en preuve devant un tribunal.
«Si un témoin nous dit où sont les cadavres et qu'on les déniche, on ne peut les présenter en cour parce qu'il s'agit d'une information privilégiée», a expliqué en entrevue le président du comité, le conservateur John Williams. «Et la dernière chose que les députés veulent, c'est voir toute l'affaire mise au jour sans que personne ne soit ensuite puni.»
M. Williams croit par ailleurs que le témoignage ne peut même pas servir de déclencheur à une enquête policière. Un doute subsiste toutefois à ce sujet, ce qui constitue une des raisons de la décision du comité d'entendre l'avis du légiste de la Chambre des communes mardi prochain, avant d'arrêter sa liste de témoins.
L'enquête publique, qui sera présidée par le juge John Gomery, a elle aussi le pouvoir de forcer des personnes à témoigner sous serment. Et là encore, les témoignages ne peuvent servir de base à des accusations ou de preuve devant un tribunal, de dire François Jubinville, du Bureau du Conseil privé. Les témoignages peuvent cependant mettre la puce à l'oreille à la police, mais celle-ci doit réunir sa propre preuve si elle veut porter des accusations, comme on l'a vu dans le cas du sang contaminé ou de l'eau contaminée de Walkerton.
Le huis clos
Il y a un autre problème cependant. Un témoignage trop médiatisé pourrait priver d'un procès juste et équitable un témoin visé par la suite par une accusation. La façon de contourner le problème au sein du comité est de tenir des séances à huis clos, comme cela fut le cas dans le dossier de Groupaction, mais le comité ne peut ensuite évoquer les témoignages dans ses procès-verbaux ou son rapport.
Dans le cas d'une commission d'enquête, les termes de référence exigent presque toujours que le commissaire évite «de formuler toute conclusion ou recommandation à l'égard de la responsabilité civile ou criminelle de personnes ou d'organismes» et qu'il veille à ce que son enquête «ne compromette aucune autre enquête ou poursuite en matière criminelle en cours». C'est le cas pour l'enquête dans l'affaire Arar et on pense que ce sera encore le cas ici, dit-on au Bureau du Conseil privé.
La même prudence anime le président du Conseil du trésor, Reg Alcock, qui doit, d'ici environ une semaine, faire rapport au premier ministre sur la réponse des sociétés d'État et agences impliquées dans ce scandale. Une première rencontre avec les dirigeants de la GRC a eu lieu mercredi dernier. Une seconde devait avoir lieu hier avec les autres agences concernées (Postes Canada, SCHL, Via Rail, Banque de développement du Canada et Société du Vieux-Port).
M. Alcock doit aussi faire des recommandations sur le sort des dirigeants touchés. «Il s'agit uniquement de déterminer si le gouvernement fait toujours confiance aux capacités de ces organisations et de ces personnes pour gérer et résoudre les problèmes identifiés, a-t-il dit en entrevue. Les gens dans les conseils, qui sont nommés par le gouverneur en conseil, servent tant qu'ils ont la confiance du gouvernement. S'ils la perdent, c'est sérieux.»
Il reconnaît l'existence d'un écueil politique. La plupart de ces dirigeants de société d'État sont de vieux alliés de Jean Chrétien : André Ouellet (p.-d.g. de Postes Canada), Jean Pelletier (président du conseil de Via Rail), Marc Lefrançois (p.-d.g. de Via).
«Mais je dois me concentrer sur ce qui est juste. Ma responsabilité est de pouvoir dire au premier ministre si ces sociétés sont dirigées correctement. Si ce n'est pas le cas, je dois le lui dire, peu importe qui est impliqué. Le contraire serait irresponsable. [...] Mais je n'arriverai pas à cette conclusion sans avoir de preuves», dit-il. Et au bout du compte, la décision finale revient au premier ministre Martin.
Le gouvernement a aussi annoncé la nomination d'un avocat-conseil, Me André Gauthier, qui aura pour tâche d'étudier tous les moyens possibles, «y compris des poursuites au civil, pour recouvrer les fonds perçus de façon inappropriée». Il n'entreprendra pas les poursuites lui-même mais conseillera le procureur général à ce sujet après avoir participé à l'analyse juricomptable des preuves existantes. Et tout ça, pendant que se dérouleront les enquêtes parlementaire, judiciaire et policière.
À plus long terme
Paul Martin a décidé de ne pas s'arrêter là et d'envisager des correctifs à long terme. Il s'est engagé à présenter d'ici le 31 mars une loi pour protéger les dénonciateurs, question de faciliter la divulgation d'actes douteux. Si les élections générales ont lieu dès ce printemps, les chances de l'adopter seront bien minces cependant.
Le premier ministre a aussi fait appel à Reg Alcock pour entreprendre trois réformes susceptibles d'améliorer la gestion du gouvernement et des sociétés d'État. Le président du Conseil du trésor devra faire rapport sur les trois dossiers d'ici le 30 septembre prochain. On se demande comment il y parviendra, lui qui doit déjà procéder à une révision de toutes les dépenses fédérales d'ici novembre.
M. Alcock a déjà écrit aux sociétés d'État pour leur demander d'avoir en place des règlements établissant un code de conduite pour le personnel et le conseil, clarifiant et resserrant les fonctions du comité de vérification interne et exigeant de ce dernier de réviser les contrôles en matière d'éthique et de gestion des fonds publics.
Le ministre n'a pas imposé d'échéancier mais il espère une action rapide, et ce, même s'il s'agit d'un élément de sa révision à plus long terme de la gestion des sociétés d'État, de leur cadre de reddition de comptes et des dispositions de la Loi sur la gestion des finances publiques qui les concernent. Il veut examiner entre autres la possibilité de les soumettre à la Loi sur l'accès à l'information.
Le second volet de son travail consistera à revoir la Loi sur la gestion des finances publiques. Le but : clarifier et muscler les sanctions administratives ou pénales, se doter de moyens pour récupérer des fonds détournés et imposer des sanctions à d'anciens fonctionnaires ou employés de sociétés d'État.
M. Alcock entreprendra finalement la réflexion suggérée par la vérificatrice générale sur la notion de responsabilité des ministres et des fonctionnaires. Un comité prendra la relève ensuite pour compléter ce travail.

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Chrétien défendra âprement sa réputation, disent ses partisans
PC
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Ottawa -- Les partisans de Jean Chrétien promettent la guerre si le premier ministre Paul Martin traîne son prédécesseur dans la boue, ont indiqué des fidèles de l'ancien premier ministre hier en référence au scandale des commandites.
Certains libéraux réagissent mal aux insinuations voulant que l'entourage de M. Chrétien soit à blâmer pour le détournement de 100 millions en fonds publics au profit d'agences de publicité québécoises pro-ches du Parti libéral.
Certains ont averti que M. Chrétien pourrait sortir de sa retraite pour régler ses comptes avec M. Martin.
Deux libéraux de longue date ont aussi parlé de poursuite en libelle diffamatoire contre tout collaborateur de Paul Martin qui propagerait des rumeurs selon lesquelles l'ex-premier ministre serait à blâmer pour les irrégularités constatées dans la gestion du programme fédéral de commandites.
Un fidèle de M. Chrétien a affirmé que le vieux routier avait beaucoup de ressources, juridiques et politiques.
«Toute mesure imaginable est possible», a indiqué ce fidèle, qui a demandé à garder l'anonymat. «Vous le connaissez. Il va défendre sa réputation parce qu'il a une bonne réputation à défendre. Et chacun de nous va défendre sa réputation parce qu'il [celui qui a mandaté la vérificatrice générale, celui qui a mis la GRC sur le dossier] ne mérite pas d'être maintenant blâmé.»
M. Chrétien terminait un séjour en Chine hier et n'était pas disponible pour commenter l'affaire.
M. Martin s'est montré déterminé hier lorsqu'on lui a demandé s'il ne craignait pas que sa stratégie consistant à blâmer l'ancienne administration n'allait pas raviver la guerre intestine chez les libéraux, qui soignent encore les blessures de la récente et âpre succession au leadership.
«La course au leadership est terminée», a affirmé M. Martin au cours d'une conférence de presse à Brockville, en Ontario, ajoutant qu'il ira chercher tous ceux qui ont été impliqués dans l'affaire des commandites, peu importe qui. «Je prends la responsabilité de cette question et je vais m'en occuper.»
M. Martin a suggéré que l'administration Chrétien avait donné «une direction politique» au stratagème des commandites, disant que des gens de l'entourage de l'ex-premier ministre l'avaient gardé à l'écart de l'affaire.
Le stratagème frauduleux a été expliqué en détail dans un rapport dévastateur déposé cette semaine par la vérificatrice générale Sheila Fraser.
Des collaborateurs de Paul Martin ont réagi au rapport en blâmant la politique menée par Jean Chrétien. Un d'eux a indiqué au National Post mercredi que l'ancienne équipe au pouvoir serait blâmée pour avoir camouflé une activité «criminelle».

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LA GUERRE DE CLANS REPREND AU PLC
Vincent Marissal
La Presse lundi 16 février 2004
Martin démissionnera s'il est éclaboussé par l'enquête sur les commandites
Paul Martin nie que la guerre ait repris entre son équipe et les fidèles de Jean Chrétien, mais il blâme une fois de plus son prédécesseur en affirmant que la trop grande concentration des pouvoirs au bureau de l'ancien premier ministre a été en grande partie responsable du scandale des commandites.
C'est cette concentration de pouvoir qui l'a tenu en dehors des décisions entourant le programme des commandites, a-t-il expliqué hier sur les ondes de CBC aux auditeurs sceptiques devant son plaidoyer d'ignorance. Confiant d'être blanchi, Paul Martin s'est même engagé à démissionner si jamais l'enquête publique faisait la preuve qu'il était au courant des malversations du programme des commandites.
Comme pour contredire les affirmations de M. Martin sur l'unité des troupes libérales, deux événements dans deux régions du Québec mettront en évidence aujourd'hui les profondes tensions entre l'ancien et le nouveau régime. À Québec, Paul Martin présentera personnellement son candidat vedette dans Beauport, Dennis Dawson, un ami et un allié indéfectible du premier ministre, pendant qu'à Shawinigan, ancien fief de Jean Chrétien, un de ses anciens collaborateurs annoncera que le clan Martin rejette sa candidature dans Saint-Maurice.
Stephen Hogue, qui a occupé durant les dernières années du gouvernement Chrétien le poste d'attaché de presse du premier ministre, s'est en effet fait dire sans détour vendredi soir que le Parti libéral ne voulait pas de lui comme député. Par conséquent, lui a appris le président de la commission électorale, Pietro Perrino, il n'aura pas accès aux formulaires nécessaires pour recruter des membres et le chef ne signera pas non plus son billet de candidature.
" On m'a dit que le Parti voulait faire élire une femme dans la circonscription, qu'il y aura une assemblée d'investiture entre candidates, mais que ma candidature est rejetée, a expliqué M. Hogue hier à La Presse. Je laisse les gens conclure quelle pourrait être l'autre raison. "
Stephen Hogue, qui est natif de Shawinigan, qui mène sa campagne dans Saint-Maurice depuis des mois déjà et a acquis l'appui de nombreuses personnalités locales (dont celle, tacite, de M. Chrétien), se fait donc fermer la porte au nez. La favorite devient Marie-Ève Bilodeau, une jeune libérale de 24 ans qui a travaillé au bureau de l'ancien ministre Allan Rock à Ottawa et qui est aussi née dans la région. Il existe bel et bien au PLC une directive favorisant les femmes dans les circonscriptions " prenables " en vue de la prochaine élection, mais dans le cas de Saint-Maurice, la décision d'évincer M. Hogue est prise depuis des mois. Déjà, l'automne dernier, Dennis Dawson avait avisé le ministre Pierre Pettigrew que le PLC ne voulait pas de Stephen Hogue parce qu'on ne voulait pas " avoir de trouble " avec le clan Chrétien au caucus.
Depuis la publication embarrassante du rapport de la vérificatrice Sheila Fraser sur le scandale du programme des commandites au Québec, mardi dernier, la guerre intestine a repris de plus belle, malgré les négations du premier ministre, entre le clan Martin et les fidèles de Jean Chrétien. Paul Martin et son entourage ont accusé de façon plus ou moins directe l'ancien régime d'être entièrement responsable du scandale, mais les supporters de Jean Chrétien répliquent en accusant Paul Martin de chercher à se cacher derrière le précédent gouvernement.
Paul Martin en a remis hier, sur les ondes de CBC, affirmant qu'il était contre le principe même du programme des commandites au Québec et que la mainmise de l'ancien premier ministre sur les activités du gouvernement était grandement responsable du scandale.
" Je pense que Jean Chrétien est une personne intègre, mais la trop grande concentration de pouvoir au bureau du premier ministre a peut-être mené à des abus ", a-t-il répondu à un auditeur de l'émission Cross Country Checkup.
Ajoutant que le " Parlement avait été muselé " par l'ancien régime et n'avait donc pu réagir, M. Martin s'est dissocié complètement de la décision d'intervenir au Québec après la très courte victoire du NON au référendum de 1995. " Je ne pense pas que vous puissiez maintenir l'unité nationale en mettant des signes sur des panneaux ou pendant des parties de hockey, a-t-il dit. Vous ne pouvez pas acheter l'unité nationale, les Québécois ne veulent pas être achetés, nous devons d'abord gagner leur confiance. "
À un certain moment durant l'émission, il a même carrément tourné le dos à ce gouvernement, dont il faisait pourtant partie, en disant: " Je ne sais pas pourquoi ils n'ont pas réagi plus tôt... "
Pendant deux longues heures, Paul Martin a patiemment répondu aux questions (et aux critiques) des auditeurs et à celles de l'animateur Rex Murphy, qui lui a fait remarquer, à l'instar d'un auditeur, que les vrais responsables s'en tirent souvent en politique et obtiennent même des promotions du régime. " Ce n'est pas moi qui ai nommé un ambassadeur, c'est plutôt moi qui l'ai démis de ses fonctions ", a-t-il répliqué, faisant référence au rappel d'Alfonso Gagliano du Danemark.
Aux gens qui disaient douter des résultats de l'enquête qu'il a déclenchée mardi, M. Martin affirme que les coupables, qu'ils soient fonctionnaires, anciens ministres ou gestionnaires de sociétés d'État, seront démasqués et poursuivis en justice. " Je vais prendre toutes les mesures possibles pour trouver les responsables de ce scandale et m'assurer qu'ils soient jugés ", a-t-il affirmé.
Il a par ailleurs refusé, comme il le fait depuis une semaine, de s'engager à reporter les élections (qui devraient avoir lieu en mai, selon toute vraisemblance) après la fin de l'enquête publique.
" Je ne peux pas répondre à votre question, a-t-il dit à un auditeur, tout simplement parce que je ne sais pas quand les élections seront déclenchées. Mais le plus important, c'est que les Canadiens sachent que nous avons pris les bons moyens pour aller au fond des choses. "
Le premier ministre reconnaît que le scandale est un grave problème politique pour son parti, mais il dit avoir bon espoir d'arriver à régler cette crise. " Nous devons faire la lumière sur cette affaire parce que les gens, cette fois-ci, ne toléreront pas que l'on tente d'échapper à nos responsabilités. "

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Un «scandale» qui en cache un autre plus grave encore
Jean-Claude Leclerc
Le Devoir lundi 16 février 2004
La vérificatrice générale, Sheila Fraser, ne sait pas si le programme de commandites devait enrichir les coffres du Parti libéral. Elle ne voit d'autre raison à la création de ce système, dit-elle, qu'un moyen de verser des fonds en catimini à des agences de communication. À sa suite, la presse et le public ont condamné ce cas, en apparence évident, de mauvaise gestion, de gaspillage et de favoritisme. Toutefois, pour qui suit un peu la lutte que mène Ottawa contre les souverainistes québécois, le vrai scandale, encore largement méconnu, se trouve sans doute ailleurs.
Il est peu vraisemblable, en effet, qu'après avoir eu la frousse de leur vie le soir du référendum de 1995, lorsque le Parti québécois vint à quelques voix d'une victoire, les stratèges de Jean Chrétien aient mis en place non pas un programme pour stopper la sécession, mais un artifice fait pour favoriser des gens du parti. Plutôt, le programme en question, aujourd'hui aboli, aura été le dernier d'une série de mesures abusives visant à saper l'indépendance du Québec.
Mme Fraser rapporte que des hauts responsables lui ont abondamment expliqué qu'il s'agissait d'une «guerre» contre le séparatisme, mais elle n'y croit pas. Même si on l'en avait persuadée, elle n'estime pas, dit-elle, que «la fin justifie toujours les moyens».
À vrai dire, ce programme, créé pour rehausser l'image du Canada au Québec, tranchait sur de précédentes mesures, en ceci qu'il n'était pas vraiment secret. Tout le monde à Ottawa en connaissait l'existence (sauf le Bureau du vérificateur général, faut-il croire, qui ne l'a jamais examiné avant que le Globe and Mail n'en parle). Tous savaient, y compris Paul Martin, mais nul ne voulait en connaître le détail. Après tout, on allait aisément suivre l'opération, puisqu'elle allait prendre la forme, très publique, d'une campagne de propagande.
Mme Fraser est une comptable compétente, intègre et courageuse. Mais il lui manquait, outre un mandat plus large, cette culture particulière qu'il faut avoir pour détecter, le cas échéant, un programme d'action clandestine. Par sa nature, un tel programme, tout en étant autorisé en haut lieu, ne laisse pas trop de traces écrites. Il ne faut surtout pas en laisser mesurer l'efficacité par des instances extérieures ou examiner les factures. C'est la moindre des règles de sécurité que de limiter le groupe des participants, de fonctionner en marge et à l'insu des autres instances et d'agir en se cachant derrière des paravents.
Une lutte clandestine contre les séparatistes
Certes, dans ce cas-ci, un programme étalant la symbolique fédérale -- à supposer que cette activité en ait été la principale occupation -- n'était guère utile pour mettre en échec une poussée souverainiste. De même, les honoraires qu'ont obtenus les agences en cause -- à supposer encore qu'elles en aient été les véritables bénéficiaires -- ressemblent à un pillage de fonds publics. Mais, pour le reste, qui scandalise Mme Fraser, il n'y a là qu'un avatar d'un système fort logique, qui n'a rien de neuf au Canada, et que d'autres enquêtes ont déjà mis au jour dans le passé.
Ses projets les plus célèbres avaient été mis sur pied par la Gendarmerie royale -- cette même GRC qui s'est, depuis, fait payer des chevaux à même les fonds pour en découdre avec les hordes de Jacques Parizeau. Pour empêcher le PQ d'infiltrer la fonction publique fédérale, les agents de la GRC en avaient alors subrepticement copié la liste des membres. Une parfaite opération («Ham») qui avait le défaut d'être illégale, mais pour laquelle aucun tribunal n'a jamais puni de coupables. Infiltrant en revanche le cabinet de René Lévesque, la GRC y avait aussi recruté au moins un ministre (opération Minuet), un peu comme la CIA l'a fait, des années durant, en Amérique latine et ailleurs.
Paradoxalement, en dénonçant un scandale d'ordre administratif et financier seulement, la vérificatrice aura, involontairement sans doute, laissé dans l'ombre une vieille politique autrement plus grave, connue, acceptée et approuvée à Ottawa, mais contraire au respect des valeurs démocratiques et de l'égalité des citoyens, pourtant garantis par la Constitution. De même, les sommes mentionnées par Mme Fraser ne sont pas insignifiantes, bien que le milieu des agences de publicité les minimise. Mais cette lutte clandestine aura probablement coûté plus cher, certainement pas des millions comme on le croit, mais bien quelques milliards. Pendant 40 ans, en effet, ses opérations se sont étendues de la Vieille Capitale jusqu'à Paris en passant par Ouagadougou.
Citoyens de seconde zone
Le plus triste, c'est que le scandale qui en émerge aujourd'hui fait mépriser un peu plus les Québécois dans le reste du pays, alors que c'est le gouvernement canadien, gardien de l'unité nationale, qui a semé cette graine empoisonnée. Les Québécois, fédéralistes comme souverainistes, n'auraient jamais dû être traités comme des citoyens de seconde classe ou d'éventuels ennemis de l'État, tout juste bons pour être achetés ou «brainwashés» par des campagnes infantiles. Le gouvernement fédéral au plus haut niveau, et non le seul cabinet Chrétien, porte la responsabilité de cette discrimination.
Certes, il s'est trouvé des gens à Ottawa, au temps du cabinet Trudeau, pour s'inquiéter qu'une démocratie traque des adversaires politiques comme s'il s'agissait de terroristes étrangers ou de rebelles potentiellement violents, alors que leur opinion, si divergente ou radicale fût-elle, empruntait la voie démocratique. Les choses se sont cependant dégradées par la suite. Que les autorités fédérales, parfois en désaccord avec un gouvernement provincial, mènent une lutte politique sur la place publique ou entreprennent une contestation devant les tribunaux, cela n'a rien de scandaleux. Mais quand Ottawa traite Québec comme un ennemi contre qui les coups bas -- sinon des crimes -- sont permis, comment ne pas y voir une perversion de la démocratie et une négation de toute éthique politique ? À la décharge d'Ottawa, si le PQ n'avait rien du terrorisme québécois des années soixante, contre lequel la police fit usage de procédés clandestins, les derniers gouvernements souverainistes ont par contre entrepris, sans mandat, d'user des ressources de l'État québécois pour propager et favoriser leur option constitutionnelle.
À ce désordre antidémocratique, il était légitime que l'État fédéral réplique. Encore fallait-il le faire dans le respect de la loi et de la population. C'est le contraire qui a prévalu quand le gouvernement Chrétien, stupéfait de sa quasi-défaite de 1995, en revint aux tactiques des décennies précédentes.
Ironie du sort, le gâchis actuel est de nature à redonner quelque vigueur aux élans souverainistes. Comment le cabinet fédéral fera-t-il face à la situation ? Paul Martin voit dans ce triste programme non une activité foncièrement répréhensible, mais un cas de mauvaise gestion et d'abus de confiance. Le programme était bon, en somme, mais on l'aura mal appliqué. Si telle est sa pensée, son gouvernement risque d'être, à ce chapitre, en continuité plutôt qu'en rupture avec le passé. Il aura remplacé Jean Chrétien, mais pas rompu avec cette «guerre» qu'ont menée, et que mènent peut-être encore, des gardiens clandestins de l'unité nationale.
La classe politique se sent aujourd'hui salie. Mais c'est d'abord l'intégrité de la démocratie qui est en jeu.
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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Nouvelle ombre sur la version de Martin
Hélène Buzzetti
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004
Le nouveau chef libéral a été mis au courant des problèmes dès février 2002
Moins de 24 heures après avoir affirmé qu'il n'avait su qu'en mai 2002 l'existence de malversations dans le cadre du programme de commandites, le premier ministre Paul Martin a vu sa version des faits être contredite par un ancien dirigeant du Parti libéral du Canada.
Dans une lettre expédiée à M. Martin dès février 2002 et obtenue par le National Post cette semaine, Akaash Maharaj, alors président de la commission politique du parti, prévient le ministre des Finances de l'époque que les rumeurs selon lesquelles les fonds versés aux agences de publicité ont servi à financer le Parti libéral sont de plus en plus persistantes parmi les militants.
M. Maharaj indique dans cette lettre qu'il a reçu de nombreux courriels de membres à ce sujet, qu'il en a été beaucoup question lors du congrès de l'aile de la Colombie-Britannique du parti et que, lors d'une réunion tenue deux mois plus tôt, soit en décembre 2001, les présidents des commissions politiques provinciales ont exprimé leur «malaise».
«Il y a, écrit-il, des rumeurs persistantes et croissantes selon lesquelles le programme de commandites a été détourné à des fins partisanes en rapport avec la campagne électorale de 2000 au Québec par l'entremise d'agences de publicité et de relations publiques associées au parti.»
Au bureau du premier ministre, on ne trouvait pas cette lettre datée du 7 février 2002. M. Maharaj prétend avoir obtenu un accusé de réception à l'époque.
M. Maharaj dit lui-même douter de la validité de ces rumeurs mais invite Paul Martin, à titre de ministre des Finances et de ministre québécois de premier plan, à faire la lumière sur cette affaire, ne serait-ce que pour blanchir le nom du Parti libéral du Canada. Plus loin, il devient presque prémonitoire. «Si on découvrait que le parti a été complice de la trahison de la confiance publique, ne serait-ce que par son silence ou son indifférence, le coup serait dévastateur.»
C'est justement ce qui est en train de se produire. L'opposition à la Chambre des communes tente de savoir pourquoi les ministres de l'époque, Paul Martin en tête, n'ont pas cherché à en savoir davantage lorsque les informations ont commencé à circuler dans les médias. «Il aurait pu poser des questions au premier ministre, il aurait aussi pu demander une enquête, a déclaré la députée bloquiste Caroline Saint-Hilaire. Il aurait pu poser des questions, agir, faire quelque chose. On n'a rien, rien entendu. Son silence est complice.»
La lettre d'Akaash Maharaj jette une ombre sur la version de Paul Martin, qui affirmait jeudi que ce n'est qu'en mai 2002, donc trois mois plus tard, qu'il avait compris qu'on avait peut-être affaire à des «comportements possiblement criminels».
«En 2002, la vérificatrice générale a fait rapport sur trois dossiers concernant Groupaction et a constaté de très graves problèmes. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à saisir que ce qui s'était produit allait bien au delà de manquements administratifs et qu'il s'agissait de comportements possiblement criminels», a déclaré M. Martin jeudi.
Interrogé à ce propos hier, Paul Martin a dit ne pas très bien se souvenir de cette lettre, mais il prétend qu'elle confirme sa version des faits. «Je l'ai lue ce matin et c'est exactement ce que je disais [avant-]hier lorsque je parlais de rumeurs qui circulaient», a dit le premier ministre. Il a ajouté que c'est quelques semaines plus tard que trois dossiers ont été transférés à la vérificatrice générale, laissant entendre qu'il s'agit là d'une preuve qu'il n'avait pas tardé à agir.
Ce que M. Martin ne dit pas, c'est que les dossiers référés à la vérificatrice l'ont été seulement après la publication de révélations dans le Globe and Mail. C'est ce quotidien torontois qui, en mars 2002, à la suite d'une demande d'accès à l'information, avait découvert qu'un rapport payé 550 000 $ à Groupaction par Ottawa n'avait jamais été produit. Quelques jours plus tard, le Globe révélait l'existence de deux autres rapports très similaires, payés un demi-million de dollars.
Le gouvernement avait alors décidé de ne «pas défendre l'indéfendable» et avait référé les trois dossiers à la vérificatrice générale, Sheila Fraser. Son rapport, déposé en mai, concluait que toutes les règles avaient été violées. De là, elle a décidé de se pencher sur tout le programme de commandites.
L'opposition a également demandé hier à ce que les têtes dirigeantes des sociétés de la Couronne mentionnées dans le rapport de Mme Fraser soient temporairement suspendues en attendant les conclusions de l'enquête. L'opposition vise André Ouellet, président-directeur général de Postes Canada, Michel Vennat, président de la Banque de développement du Canada, et Jean Pelletier, président du conseil d'administration de Via Rail.
Les présidents des sociétés de la Couronne ont jusqu'à la fin de la semaine prochaine pour démontrer au président du Conseil du trésor, Reg Alcock, qu'elles prennent au sérieux les révélations de la vérificatrice générale.
MM. Pelletier, Vennat et Ouellet ne se retrouvent pourtant pas sur la liste de noms que Sheila Fraser a dévoilée hier. Cette liste divulgue les noms des personnes qui, dans son rapport, n'étaient désignées que par leur titre ou leur fonction. On y retrouve quatre ministres des Travaux publics sous l'administration de Jean Chrétien : David Dingwall, Alfonso Gagliano, Don Boudria et Ralph Goodale.
Parmi les hauts fonctionnaires des Travaux publics, on retrouve Charles Guité, Pierre Tremblay et Ran Quail. Jim Judd, secrétaire du Conseil du trésor, est également nommé. S'y trouvent enfin les noms de Guy McKenzie, directeur de Communication Canada, Marc LeFrançois, président et chef de direction de Via Rail et président du conseil d'administration de Via à l'époque, et Christina Sirsly, vice-présidente au marketing chez Via.
Le premier ministre Martin a par ailleurs promis que l'enquête publique se penchera sur les liens entre le programme de commandites et le Parti libéral du Canada. «C'est une enquête qui n'aura pas de limites. Le commissaire va avoir non seulement le droit mais la responsabilité de regarder partout, y compris le Parti libéral.»
Avec la Presse canadienne

»» Paul Martin
Paul Martin, un nouveau John Turner?
Chantal Hébert
Le Devoir lundi 16 février 2004
Il y a des jours où Jean Lapierre doit se demander s'il n'aurait pas dû attendre encore un peu avant de se mettre au «chômage technique» en prévision des prochaines élections fédérales. Quand le nouveau lieutenant québécois de Paul Martin s'est déclaré partant pour un retour en politique il y a deux semaines, l'attente ne s'annonçait pas longue. Maintenant, le scandale des commandites a cassé l'élan préélectoral des libéraux. Le béton dans lequel semblait coulée l'hypothèse d'un scrutin au printemps n'est plus aussi dur.
Hier encore, il se trouvait des analystes (non québécois!) pour placer les mots «trudeaumanie» et «Paul Martin» dans la même phrase. Aujourd'hui, on a plutôt l'impression d'assister à une reprise du feuilleton qui avait vu John Turner mener le PLC à une défaite cuisante à l'été de 1984. À l'époque, une affaire de favoritisme pilotée par un premier ministre sortant avait également amorcé la descente aux enfers d'un nouveau chef libéral. La faiblesse de John Turner avait quintuplé les dégâts des abus de Pierre Trudeau. À suivre Paul Martin ces jours-ci, on a une forte impression de déjà vu.
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Les résultats dévastateurs des sondages du week-end confirment que M. Martin n'a pas été à la hauteur de sa première vraie crise. S'il avait été le premier à pointer du doigt les éventuels hauts responsables politiques de l'affaire, mardi dernier, plutôt que le dernier à reconnaître l'évidence en catastrophe jeudi après-midi, il aurait eu l'air de faire preuve de leadership plutôt que d'être en proie à la panique.
Dans les minutes qui ont précédé le dépôt du rapport Fraser, M. Martin a congédié Alfonso Gagliano de son poste d'ambassadeur à l'étranger parce que ce dernier avait perdu sa confiance. Mais il a maintenu en place des présidents de société de la Couronne comme Jean Pelletier, à Via Rail, et André Ouellet, à Postes Canada, alors que l'affaire s'est, au minimum, déroulée sous leur nez.
À titre de bras droit de Jean Chrétien, c'est à M. Pelletier que se rapportaient le ministre Gagliano et l'ensemble de la machine libérale québécoise pendant l'essentiel de la vie du programme de commandites. Quant à André Ouellet, ses légendaires antennes politiques se sont singulièrement détériorées pour que les tractations irrégulières à répétition auxquelles est associée sa société lui aient échappé. A-t-on vraiment davantage besoin de la confiance du premier ministre pour distribuer des petits fours au nom du Canada au Danemark que pour diriger des sociétés de la Couronne?
Si Paul Martin veut renverser la vapeur, tout indique qu'il devra prochainement joindre le geste à la parole et écarter les commis de l'État dont la rigueur est remise en cause par l'affaire des commandites. Car le meilleur espoir du PLC de sauver sa majorité aux prochaines élections consiste désormais à convaincre les électeurs qui encore hier lui étaient sympathiques que la meilleure façon de faire le grand ménage n'est pas de reporter leur vote sur un éventuel deuxième choix, mais plutôt de confier à M. Martin le mandat de terminer le nettoyage qu'il a commencé.
En attendant, la bourrée de sondages dévastateurs du week-end n'est ni surprenante, ni concluante. À la lumière des révélations de la semaine dernière, le contraire aurait franchement été renversant. C'est seulement dans trois ou quatre semaines qu'on pourra juger si la poussière retombe suffisamment sur l'affaire des commandites pour que le scénario des élections printanières puisse tenir encore la route.
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Dans le cas contraire, Jean Lapierre n'est pas le seul candidat-vedette qui se retrouverait pris entre deux chaises. Selon tous les échos, Frank McKenna, ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick, en est à liquider ses affaires courantes pour reprendre du service politique. D'autres sont dans la même situation.
À l'heure actuelle, Paul Martin dispose d'un gros atout, par rapport à John Turner en 1984. Les électeurs n'ont pas sous la main une solution de rechange évidente à son gouvernement. La configuration fondamentale du paysage politique fédéral ne changera pas d'ici les prochaines élections, mais le Parti conservateur pourrait reprendre du poil de la bête, en particulier en Ontario.
En raison de la fusion tardive de l'Alliance canadienne et du PC, le nouveau parti nage en pleine improvisation. Son chef sera choisi seulement le mois prochain. Si M. Martin retarde les élections, il perdra l'avantage que constitue la présence d'un adversaire qui n'est pas en pleine possession de ses moyens.
Et puis, jusqu'à deux douzaines de libéraux entendent quitter la politique au déclenchement des élections. La plupart ont convenu de terminer le mandat en cours parce qu'ils s'attendaient à ce qu'il prenne fin rapidement. À partir de l'été, la majorité libérale pourrait être chose du passé. Au plus tard à l'automne, le gouvernement Martin devra vraisemblablement envoyer le Canada aux urnes, sous peine de se retrouver minoritaire aux Communes.
Une campagne à l'automne plutôt qu'au printemps se déroulerait sur fond de renvoi en Cour suprême de la question relative au mariage gai, alors que les services de sécurité canadiens sont sous la loupe de l'enquête sur l'affaire Maher Arar et que les personnages haut placés de l'ère Chrétien au Québec sont dans le box d'une enquête publique sur les commandites.
Tout un programme, qui explique que la détermination croissante du premier ministre Martin à aller rapidement au fond des choses tient largement de l'énergie du désespoir.
chebert@thestar.ca
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

»» l'Auberge Grand-Mère
Les hommes du premier ministre
Yves Boisvert
La Presse lundi 16 février 2004
Avant le fumier, la fleur. Le fumier, c'est l'affaire de l'Auberge Grand-Mère. La fleur, c'est le juge André Denis, de la Cour supérieure, qui a rendu jugement le 6 février. Il n'y a pas de meilleur exemple récent de ce qu'est l'" indépendance " des juges et de sa nécessité en démocratie.
Il faut dire que ce n'est pas tous les jours qu'un juge est appelé à rendre justice à un homme compétent et intègre que des amis du premier ministre ont sali et ont tenté de détruire pour des raisons politiques.
Les faits. Jean Chrétien était copropriétaire, à 25 %, de l'Auberge Grand-Mère. En 1993, avant qu'il devienne premier ministre, l'Auberge est vendue à un ami de M. Chrétien, Yvon Duhaime.
L'Auberge ne fait pas ses frais. Duhaime cherche des subventions. En 1997, Jean Chrétien intervient trois fois auprès du président de la Banque de développement du Canada (BDC), François Beaudoin. M. Chrétien veut que la BDC prête de l'argent à Duhaime.
La BDC, créée après la Guerre pour favoriser la création de PME, a de tout temps été un nid de favoritisme. Mais à la fin des années 80, début 90, elle va tellement mal qu'on songe à la fermer. François Beaudoin est un des premiers artisans de la renaissance de cette institution. Il a mis fin au favoritisme et, sous sa gouverne, non seulement la Banque a cessé d'être déficitaire, mais elle a même enregistré des profits de 100 millions à sa dernière année.
Quoi qu'il en soit, donc, en 1997, peu après la réélection des libéraux de Jean Chrétien, un prêt de 615 000 $ est accordé à l'Auberge, pour agrandissement. Cela va contre toute logique d'affaires: l'Auberge est endettée jusqu'au cou.
En 1998, Jean Carle, nullement banquier, mais ami de M. Chrétien et ancien chef des opérations au bureau du premier ministre, atterrit comme vice-président aux affaires corporatives de la BDC.
Toujours en 1998, Michel Vennat, ami de Jean Chrétien également, est nommé président du conseil d'administration de la BDC.
Jusque-là, les choses se passent bien pour M. Beaudoin. On renouvelle son contrat (170 000 $ par année) en le louangeant pour sa performance exceptionnelle. M. Vennat recommande que sa prime soit fixée au maximum.
Tout se met à déraper en 1999. Le National Post révèle que la BDC a financé l'auberge de l'ami de M. Chrétien. C'est alors que les hommes du premier ministre montrent de quoi ils sont capables.
D'abord, Jean Carle se fait envoyer à l'avance les réponses de Jean Chrétien à la Chambre des communes, pour que la BDC ajuste ses commentaires aux siens. La ligne est simple: M. Chrétien n'a fait que son travail de député en appelant M. Beaudoin.
Ensuite, dans la tourmente, l'auberge étant de plus en plus en difficulté, Duhaime demande un nouveau prêt de 200 000 $! Cette fois, Beaudoin fait clairement savoir à ses subordonnés qu'il n'en est pas question. Mais M. Vennat lui dit que l'Auberge doit " passer au travers ".
Quel curieux hasard, c'est après ce différend que les choses commencent à aller mal pour M. Beaudoin. Michel Vennat lance le bureau du vérificateur général sur le cas, pour remettre en question le contrat de Beaudoin. Ensuite, il engage la firme KPMG, qui fera une incroyable enquête de plus de 1 million de dollars pour tenter de démontrer que M. Beaudoin trafiquait ses comptes de dépenses ou volait la cafétéria...
M. Beaudoin accepte de partir avec l'indemnité prévue à son contrat (200 000 $ par année, à vie) en octobre 1999.
Mais la BDC refuse de payer sous prétexte que cet arrangement lui avait été caché (ce qui est faux). Beaudoin doit donc poursuivre pour réclamer son dû. C'est alors que la BDC contre-attaque. En Cour, on réclame à Beaudoin plus de 200 000 $, prétendant qu'il a volé la BDC. Le juge Denis rejette tout cela, mettant aux poubelles le rapport de KPMG, non fiable, non scientifique, bref, totalement nul. Le juge a confirmé le contrat de Beaudoin.
Mais la vengeance politique est allée plus loin. Alléguant la fraude et la contrefaçon, la BDC a obtenu en 2001 du juge Joel Silcoff le droit exorbitant d'aller saisir avant jugement au bureau, au chalet, à la maison et dans la voiture de M. Beaudoin des documents qu'il aurait pu voler à la Banque, ainsi que le droit de les détruire.
On voit alors l'avocat de la Banque, Éric Simard, de la firme Fasken Martineau Dumoulin, aller lui-même chez Beaudoin et à son chalet pour faire les saisies avec des huissiers et des serruriers. On fouille partout, sous les matelas, dans les tiroirs, et l'avocat Simard dirige de près les opérations.
Au fait, ce même Simard est l'ex-vice-président régional du Parti libéral du Canada. Il a eu un compte commun avec Jean Carle, pour financer la campagne de Jean Chrétien, quand son leadership était menacé. Et le voilà les deux mains dans les affaires intimes de M. Beaudoin! Conflit d'intérêts? Mais non, voyons!
Simard n'était absolument pas gêné, ensuite, d'aller lui-même plaider en Cour la cause de la BDC. Tant qu'à y être!
" Une disgrâce ", une opération " mesquine, illégale ", dit le juge Denis. Une belle saloperie, en somme.
Mais cette saisie n'a rien donné. Michel Vennat n'a pas laissé l'affaire là. Il est lui-même intervenu auprès du grand patron de la GRC pour porter plainte au criminel pour contrefaçon contre Beaudoin. Utilisation de la police fédérale à des fins de vengeance politique? Comment ne pas le voir ainsi?
Et ces policiers si lents dans tant d'autres affaires ont accouru chez M. Beaudoin pour aller fouiller encore, munis d'un mandat.
Leur enquête a été apportée à la Couronne: il n'y avait pas de quoi accuser. Michel Vennat n'était pas content: il a embauché un criminaliste (non identifié) pour " expliquer " l'affaire à la Couronne. Nouveau refus.
De Jean Carle, le juge dit qu'il ne lui prête " aucune crédibilité (...) et c'est un euphémisme ". Ce qui revient à le traiter de maudit menteur. C'est aussi le grand chef d'orchestre de l'opération anti-Beaudoin.
Michel Vennat, que le juge n'a pas cru sur plusieurs points importants, paraît aussi très, très mal dans l'affaire. Mais, une chance pour lui, il a obtenu une promotion: il a pris la place de M. Beaudoin! Il est président de la BDC! Une belle nomination, mais avouez qu'il avait mérité une récompense pour son zèle.
Comment cet homme pourra-t-il demeurer en poste après ce jugement coup de poing? Par un appel, sans doute. Mais le juge Denis a été à ce point scandalisé par l'affaire qu'il a ordonné exceptionnellement le paiement de Beaudoin même en cas d'appel (on peut lire le jugement à www.jugements.qc.ca).
Vennat, Carle, l'avocat Simard, KPMG, la GRC... Cela faisait bien des chiens, et gros et gras, aux trousses d'un homme seul. Au bout de trois mois de procès aux frais du contribuable, et après ce jugement, ces gens-là n'ont rien perdu de leurs pouvoir ni de leur argent. Mais un peu de leur nom.
M. le juge Denis, je vous salue.

»» l'Auberge Grand-Mère
Martin adrift in perfect storm
L. IAN MacDONALD
The Montréal Gazette Monday, February 16, 2004
Martin's statements were the declaration of war within the Liberal Party - the prime minister is staking out the high ground for himself, and let Chrétien be damned
Paul Martin said he didn't know about the sponsorship scandals, even though he was finance minister at the time.
The perfect storm that threatens to engulf the Martin government began two weeks ago with the news of a fire suspected as arson at the Auberge Grand-Mère, scene of the crime in more ways than one.
The highly suspicious nature of the fire rewound the videotape on the story to the beginning in 1996, when Jean Chrétien, as prime minister, personally lobbied the president of the Business Development Bank for a loan to a constituent, Yvon Duhaime, for the Auberge Grand-Mère, of which Chrétien was once part-owner, adjoining a golf course he was trying to sell.
Chrétien pressed BDC president François Beaudoin on three different occasions, including one conversation at 24 Sussex Dr. You could call this a conflict of interest, or an abuse of power, or both, because the president of the BDC is appointed by the prime minister and serves at his pleasure. The bank eventually succumbed to the pressure, approving a $615,000 loan in 1997, which Beaudoin later recommended recalling in 1999 after the hotel went into default.
Instead, Beaudoin was systematically stripped of his authority as CEO and terminated with severance and a pension, which the bank later cancelled. By this time, Chrétien's former operations director, Jean Carle, was executive vice-president and a longtime Chrétien supporter, lawyer Michel Vennat, formerly non-executive chairperson of the BDC, had replaced Beaudoin as president and CEO.
Their role in attempting to ruin Beaudoin is the second element of the perfect storm, "an incalculable injustice," as Superior Court Justice André Denis wrote in a scathing judgment rendered a week ago Friday. No one in Montreal legal circles can ever recall such a devastating judgment. The bank was advised "to raise the white flag" rather than appeal. Its conduct was "abusive." Carle's testimony was blasted as having "no credibility," while Vennat's was dismissed for inconsistencies.
The bank and Chrétien's operatives were blasted for the "ferocity and