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»» M. Claude Ryan 1925 - 2004

Un dernier message de Claude Ryan à ses proches et au Québec
- «Je quitte ce monde à regret car j'ai beaucoup aimé y vivre»

Claude Ryan
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Extraits de l'article 1 du testament de Claude Ryan, lu hier à ses funérailles par son fils, André Ryan

Je quitte ce monde à regret car j'ai beaucoup aimé y vivre. Je le quitte avec une pensée sincère de gratitude pour les personnes qui m'ont permis par leur amitié, leur soutien et leurs conseils de mener une vie pleine et généralement heureuse. Je sollicite l'indulgence des personnes que j'ai pu offenser par mes paroles et mes actes et je demande à Dieu de me libérer de toute pensée d'amertume ou de vindicte à l'endroit de celles avec lesquelles j'ai pu avoir des démêlés ou des désaccords. Je prie Dieu de me pardonner pour les fois nombreuses où mes actes et mes pensées se sont éloignés de Sa volonté. Je lui demande humblement de m'accueillir dans Sa paix.

Je remercie l'Église catholique romaine d'avoir fourni à ma fragile existence l'encadrement moral et spirituel sans lequel celle-ci se serait souvent égarée. L'Église catholique est maîtresse de vie par excellence. Elle connaît mieux que personne les aspirations et les replis du coeur humain. Parmi les sources qui m'ont ouvert l'accès aux richesses du christianisme, je souligne la formation reçue au foyer, à l'école et dans la paroisse, la participation aux mouvements d'action catholique, l'étude de l'histoire de l'Église, la fréquentation assidue des documents du magistère et des auteurs spirituels et religieux, notamment et enfin l'exemple vécu d'innombrables prêtres, religieux et laïcs qui furent présents dans ma vie à un moment ou à un autre.

J'aurais aimé fréquenter davantage la Bible. Ce n'est cependant que dans les années de retraite que j'ai pu trouver à cette fin les orientations sûres, tant sous l'angle de la connaissance scientifique que sous celui de la foi, dont j'éprouvais le besoin.

Notre peuple doit principalement à l'Église catholique d'avoir survécu avec honneur et dignité aux nombreuses épreuves auxquelles il fut soumis. Mon voeu le plus cher, c'est que, par-delà les mutations des dernières décennies, il trouve le bonheur et la liberté dans l'adhésion libre et sincère aux enseignements spirituels et moraux de Jésus-Christ, en particulier dans le respect du caractère sacré de la vie. Ces enseignements trouvent à mon avis leur expression la plus fidèle et la plus stable dans le magistère et le ministère de l'Église catholique.

Tout en professant cette conviction, j'ai observé avec joie et espérance l'ouverture grandissante dont l'Église catholique a fait preuve sous les derniers papes, en particulier sous le pape Jean-Paul II, à l'endroit des autres confessions chrétiennes et de toutes les religions qui s'emploient à connaître, honorer et aimer Dieu. Je quitte cette vie en souhaitant que les familles religieuses cheminent vers une plus grande unité.

Les étapes d'une vie

Je remercie les mouvements, associations, institutions et organismes de toute sorte qui m'ont fourni à diverses étapes de ma vie adulte la chance de me rendre utile à notre société et de participer à son évolution.

J'ai une pensée spéciale de gratitude pour les établissements d'enseignement que j'ai fréquentés et dont chacun m'a marqué; pour les mouvements d'action catholique, qui furent pour moi une extraordinaire école de vie engagée; pour le journal Le Devoir, où j'ai appris les racines profondes de l'attachement de notre peuple à la préservation de son identité propre; pour les innombrables associations religieuses, sociales, culturelles et économiques dont j'ai fait partie; pour le Parti libéral du Québec, dont la remarquable continuité historique et la vigueur maintes fois retrouvée sont attribuables au respect qu'il a généralement professé pour les valeurs de liberté et de justice, à son identification aux aspirations et aux luttes de notre peuple et à sa conception pragmatique de la politique; pour le comté d'Argenteuil, sa population et les collaboratrices et collaborateurs nombreux que j'y ai trouvés, et dont l'appui fidèle et généreux fut le soutien indispensable de mon engagement politique; pour l'Assemblée nationale et le gouvernement du Québec, au sein desquels je fus fier et honoré de servir pendant plusieurs années en compagnie d'hommes et de femmes éminemment dignes et représentatifs de notre société dans sa riche diversité; et enfin pour divers organismes canadiens -- publications et organes de diffusion, universités, gouvernements, associations, Ordre du Canada -- qui, sans nécessairement épouser mes vues, m'ont accordé leur confiance ou à tout le moins leur écoute à diverses étapes de mon cheminement professionnel et politique.

Le sort du Canada, celui des faibles

Je quitte cette vie en souhaitant que le Québec continue de faire partie de l'ensemble politique canadien. Tout en étant conscient des difficultés auxquelles se heurte la volonté de changement maintes fois exprimée par le Québec, je suis convaincu qu'il est du meilleur intérêt du Québec et du reste du Canada de poursuivre leur destin au sein d'un cadre politique commun. Le cadre fédéral canadien me paraît plus propice au développement des valeurs de liberté et de respect mutuel sans lesquelles la dualité linguistique et la diversité culturelle qui caractérisent le Canada et aussi, dans une mesure croissante, le Québec ne sauraient durer et s'épanouir. Il offre à mes yeux de meilleures garanties que la séparation pour la préservation des valeurs culturelles propres à chacune de nos deux sociétés d'accueil.

Dans le cas du Québec, ces garanties seront cependant plus sûres dans la mesure où son caractère propre et les aspirations légitimes qui en découlent seront plus franchement acceptées par l'ensemble du pays. Je dis ceci avec conviction mais sans fanatisme ni amertume, en professant respect et considération pour les opinions différentes ou contraires et en reconnaissant que le dernier mot en cette affaire doit revenir en temps utile au jugement librement et clairement exprimé du peuple.

Je souhaite enfin que les gouvernements, les partis politiques, les associations de toute sorte, les médias et la population se préoccupent davantage du sort fait aux membres plus faibles de la société. La vraie démocratie doit savoir concilier les valeurs de liberté et les valeurs de justice sociale. Or l'écart entre les pauvres et les riches a trop souvent tendu à augmenter ces dernières années. Il y a toujours beaucoup trop d'inégalités injustifiables dans l'attribution de la richesse et du pouvoir. La responsabilité de la société politique s'en trouve accrue d'autant.



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Engagement, liberté, respect

Jean Dion
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Dans son testament, Claude Ryan réitère son attachement au fédéralisme et prône une meilleure justice sociale

Jusqu'à la toute fin de sa longue vie, Claude Ryan aura eu à coeur l'engagement public et la prise de position sur les grandes questions de son temps. À tel point que dans un ultime témoignage, son testament, il a tenu, par-delà la manifestation de sa profonde foi chrétienne et la reconnaissance exprimée à nombre de ceux qui ont croisé son chemin, à réitérer son attachement au fédéralisme canadien et à prôner une meilleure justice sociale.

Les funérailles nationales en l’honneur de Claude Ryan ont eu lieu hier à la basilique Notre-Dame. La cérémonie, marquée à la fois par la sobriété et la solennité, a notamment réuni plusieurs personnalités du monde politique, dont les premiers ministres Jean Charest et Paul Martin. Ce dernier a reconnu que M. Ryan l’avait «beaucoup, beaucoup influencé», qu’il lui avait demandé conseil à l’occasion et «qu’il aimerait bien pouvoir le faire encore aujourd’hui», a-t-il dit. Jacques Nadeau Jacques Nadeau

La première partie du testament en question a été lue hier par le fils cadet de M. Ryan, André, à l'occasion des funérailles nationales de l'ancien directeur du Devoir et chef du Parti libéral du Québec, décédé lundi dernier d'un cancer à l'âge de 79 ans. La cérémonie de plus de deux heures, marquée à la fois par la sobriété et la solennité et présidée par l'archevêque de Montréal, le cardinal Jean-Claude Turcotte, a été tenue à la basilique Notre-Dame de Montréal, où se sont notamment réunies plusieurs personnalités du monde politique, dont les actuels et anciens premiers ministres Paul Martin, Jean Charest, Bernard Landry, Lucien Bouchard, Jacques Parizeau et Daniel Johnson.

Vers la fin du service funèbre, deux des fils de M. Ryan, Paul et André, ont pris la parole pour saluer une dernière fois celui qui, a dit Paul, «plutôt que de reproduire le modèle familial qu'il avait connu, nous a donné, avec notre mère Madeleine, la chance de nous épanouir au sein d'un foyer chaleureux et uni; mes frères et soeurs et moi avons d'ailleurs le souvenir heureux de n'avoir jamais assisté au moindre désaccord entre nos parents». Liberté et respect, a-t-il poursuivi, telles ont été les valeurs fondamentales que le paternel a transmises, en prêchant par l'exemple, à ses enfants.

Dans son testament, Claude Ryan a choisi de ratisser plus large, se penchant notamment sur les enjeux collectifs qui auront marqué sa carrière de journaliste et de politicien, voire conditionné sa vie. «Je quitte cette vie en souhaitant que le Québec continue de faire partie de l'ensemble politique canadien. Tout en étant conscient des difficultés auxquelles se heurte la volonté de changement maintes fois exprimée par le Québec, je suis convaincu qu'il est du meilleur intérêt du Québec et du reste du Canada de poursuivre leur destin au sein d'un cadre politique commun», a-t-il relaté par la voix de son fils André.

Il a d'autre part écrit souhaiter «que les gouvernements, les partis politiques, les associations de toute sorte, les médias et la population se préoccupent davantage du sort fait aux membres plus faibles de la société. La vraie démocratie doit savoir concilier les valeurs de liberté et les valeurs de justice sociale. Or l'écart entre les pauvres et les riches a trop souvent tendu à augmenter ces dernières années. Il y a beaucoup trop d'inégalités injustifiables dans l'attribution de la richesse et du pouvoir.»

M. Ryan a aussi eu droit à un hommage posthume de sa petite-fille Elizabeth qui, s'adressant à «Grand-papa Claude», a noté qu'il était un cuistot fort compétent, qui mitonnait entre autres un excellent jambon.

Dans son homélie, Mgr Turcotte a souligné la foi inébranlable de Claude Ryan qui, doublée de son ouverture aux autres et triplée de sa grande liberté de pensée personnelle, avait aidé l'Église à aller plus loin dans son processus de modernisation. Plus tard, il devait agir de la même manière en oeuvrant en journalisme, puis en politique. «Partout où il s'est trouvé, il s'est profondément impliqué. Il était curieux de nature et sensible à ce qui bougeait, naissait, émergeait autour de lui. Il n'était pas nostalgique à l'égard du passé. Il regardait devant.»

«Personne n'en doute, le Québec, mais aussi le Canada, se sépare aujourd'hui d'un de ses citoyens éminents qui, par son esprit d'observation, sa rigueur intellectuelle, sa probité, ses analyses percutantes et son implication dans les choses de l'État, a grandement contribué à façonner la société dans laquelle nous vivons. Partout où il est passé, Claude Ryan a laissé sa marque», a poursuivi Mgr Turcotte.

Dans une brève allocution, le premier ministre Jean Charest a de son côté évoqué un homme qui est «l'un des principaux fondateurs de l'identité québécoise contemporaine».

«Claude Ryan n'est pas de ces disparus qu'on doit regretter, ce serait lui manquer d'égards», a dit M. Charest. «Il ne s'est pas éteint. Il est plutôt un phare qui brillera longtemps sur le Québec.»

Le fils aîné de Claude Ryan, Paul, a signalé que son père laissait «une oeuvre écrite remarquable qui sera une source de référence incontournable pour les historiens des générations à venir, qui voudront cerner et comprendre la réalité du Québec de la deuxième moitié du XXe siècle».

Paul Ryan a également tenu à noter que c'est avec «sa force et son aplomb habituels» que son père avait encaissé le diagnostic des médecins révélant l'incurabilité de sa maladie. «Du tac au tac, il répondit : "J'accepte de me soumettre au verdict de Dieu, je suis simplement triste au plan humain, car j'avais encore plein de projets"», a-t-il relaté. Ces projets, des recueils d'écrits portant sur son expérience de chrétien engagé, seront du reste publiés au cours des prochains mois.

La dépouille de Claude Ryan sera inhumée aujourd'hui au cimetière de Saint-Philippe d'Argenteuil.



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Citoyen Ryan

Michel Venne
Le Devoir lundi 16 février 2004

Plusieurs observateurs ont parlé, durant toute la dernière semaine, de la rigueur qui caractérisait Claude Ryan. Lui-même en aurait certainement été flatté, mais il aurait pu noter que là n'est pas l'essentiel. Je l'imagine bien faire remarquer à son interlocuteur, en hochant la tête, en agitant sa main et en esquissant un sourire malicieux: «Vous savez, monsieur, que quelqu'un peut être rigoureux et avoir tort. Je vous dit cela pour que vous le preniez en considération dans vos réflexions futures».

Si Claude Ryan préparait rigoureusement ses interventions publiques et s'appliquait à exprimer ses opinions dans un langage clair et accessible, il était surtout, à mes yeux, un homme fidèle aux principes qui ont guidé son existence et un homme loyal envers ceux qui ont contribué à faire ce qu'il est devenu. Son testament public, lu à ses obsèques et reproduit dans Le Devoir de samedi, le montre avec éloquence: fidélité à Dieu et à l'Église, loyauté envers le peuple dont il est issu et en particulier envers les plus faibles de ses membres, fidélité au libéralisme et au système fédéral canadien.

La rigueur est parfois évoquée à propos d'un personnage public ou d'un intellectuel comme si cette qualité était synonyme de vérité. Claude Ryan savait bien qu'il ne pouvait en être l'exclusif détenteur. Cela ne l'empêchait pas d'afficher ses positions avec conviction, mais jamais avec «fanatisme ni amertume» et toujours «en professant respect et considération pour les opinions différentes», écrit-il dans son message posthume.

Aussi, M. Ryan s'inscrivait dans un débat avec sa conviction, mais aussi avec ses valeurs, ses principes et ses fidélités. Pour ces raisons, il paraissait intraitable, car ses opinions étaient enracinées dans la réflexion de toute une vie. Dans un article, je l'avais décrit comme un «matamore» lorsque, comme ministre responsable de la Charte de la langue française, il envoyait paître avec condescendance les porte-parole nationalistes.

Devant lui, il fallait tout simplement être aussi convaincu pour lui résister et surtout, auprès du public qui assiste au combat verbal, être plus convaincant.

L'action publique de Claude Ryan fut d'abord et avant tout celle d'un citoyen engagé. Et pour cela, il restera une inspiration.

***

La participation civique, aurait dit Fernand Dumont, c'est la rencontre entre les savoirs et les valeurs. Lorsque l'ancien directeur du Devoir émettait une opinion, il prenait en considération certainement les faits, les statistiques pertinentes, les contraintes politiques et les théories les plus crédibles. Mais sa contribution la plus essentielle était de faire peser, en contrepartie de cet ensemble rationnel, les valeurs qui étaient les siennes et qu'il croyait devoir triompher. À cause du prestige dont il jouissait, il jouait ainsi le rôle d'un super-citoyen. Et, à ce titre, il était exemplaire car il prenait plaisir à participer à des débats organisés, y compris par des gens avec qui il se savait en désaccord.

Le plus souvent, les principes l'emportaient sur les faits. En ce sens, il était conservateur. Son opposition viscérale à la loi 101 était aux antipodes des aspirations de la majorité de la population québécoise. A posteriori, on se rend compte que les craintes qu'il avait exprimées au nom des libertés individuelles, quant au respect des droits de la minorité de langue anglaise, n'étaient pas fondées. Au contraire, la Charte de la langue française a favorisé l'ouverture des Québécois francophones à d'autres réalités culturelles.

Son obstination à réclamer la reconnaissance du Québec comme société distincte au sein du Canada s'est depuis longtemps heurtée à l'intransigeance d'un pays qui a suivi sa propre trajectoire. Le Canada est à prendre ou à laisser. Lui-même semble l'avoir compris sans le dire. Dans Regards sur le fédéralisme canadien, publié en 1995, il n'évoque plus guère que des changements mineurs au fonctionnement de la fédération pour satisfaire à ses appétits d'affirmation nationale.

Ryan était un nationaliste culturel, un penchant qu'il confirme dans son dernier message public en évoquant «la préservation des valeurs culturelles propres à chacune de nos deux sociétés». En cela, j'étais en désaccord avec lui. La reconnaissance culturelle est un piège pour les petites nations lorsqu'on se limite à celle-ci. Sans pouvoirs politiques réels, assortis d'une citoyenneté vraie, les petites nations sont vouées à un statut subalterne. Ici, l'analyse rigoureuse des faits aurait dû faire pencher M. Ryan dans le camp de René Lévesque.

Avec la disparition de Claude Ryan s'éteint l'une des dernières grandes voix du nationalisme canadien-français.

La dernière fois que j'ai eu à débattre avec lui, nous nous étions très poliment opposés sur la reconnaissance du mariage entre conjoints de même sexe. Dans ce débat, la rigueur ne sert à rien. Ce sont les valeurs qui s'opposent, ou plus justement la conception que l'on se fait des rapports entre les hommes.

Lors de cette rencontre, qui eut lieu peu de temps avant Noël, ce qui sembla lui faire le plus plaisir fut de me présenter sa petite-fille, qui assistait à la table ronde, dans une église de Côte-des-Neiges. J'avais sous les yeux un homme fier et conscient, m'a-t-il semblé, que d'autres devaient prendre le relais.

La série sur le goût de l'avenir se poursuit la semaine prochaine.

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides. vennem@fides.qc.ca



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Claude Ryan: un spirituel? un priant

Benoît Lacroix, Père dominicain
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Claude Ryan fait un grand rêve: «Vivre ensemble, prier ensemble, méditer ensemble pour l'amélioration de la société sur la base des principes évangéliques, autant d'éléments qui sont devenus pour un nombre croissant d'entre nous un véritable mode de vie.» Tel est un de ses voeux les plus chers, qu'il énonce publiquement à la faculté des sciences religieuses de l'université McGill le 25 février 2000.

Comme le sont le plus souvent les gens soucieux de l'avenir des sociétés, tel un Martin Luther King, en même temps qu'il se nourrit quotidiennement de croyances et de rites fondamentaux, Claude Ryan, militant chrétien engagé, donne sa vie à la manière de son premier mentor, Jésus de Nazareth, à savoir «qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie aux personnes qu'on aime».

Encore récemment et jusqu'à ses 79 ans, il agit, il travaille, discipliné, ordonné, réfléchi. Un vrai Gibraltar ! Un rocher de Percé ! Rien de la vieillesse grippette d'un passéiste ou d'un pelleteur de nuages. Il lit, calepin en main, il écrit, il discourt, il prie, il choisit ses lieux de culte. On le retrouve parfois agenouillé au Carmel ou dans une chapelle des Soeurs Missionnaires.

Tout l'intéresse de la religion instituée. En même temps, il respecte les cheminements spirituels de tous et chacun, il s'informe, écoute, discute, commente au besoin les messages parfois envahissants de son Église. Bien sûr, l'idéal est à respecter, mais la loi à elle seule ne suffit pas. Le mystère avant le dogme ! L'Esprit vaut mieux que la lettre ! Tertullien a raison : «On ne naît pas chrétien, on le devient.»

Plus complexe est la vie politique, où l'on peut sombrer avant de devenir. La vie publique deviendra sa passion la plus évidente. Cependant, et quoi qu'il arrive, son coeur, le fond de son coeur, demeure rivé à sa famille, aux petits-enfants et à leurs proches. Il a toujours en mémoire d'époux, même après plusieurs années de deuil, le souvenir de sa Madeleine Guay, cette merveilleuse femme de bonté d'esprit et de coeur.

Celui qui donne parfois l'image d'une sévère et rigide rectitude morale pratique une tendresse émouvante face à ses petits-enfants. Sa dernière, Alice, est née à peu près en même temps qu'il apprend la nouvelle : un cancer définitif. La petite, il la prendra dans ses bras et doucement l'entourera.

Autant il pratique une charité domestique étonnante de générosité, autant il nous surprend par certaines de ses diatribes partisanes qui peut-être dépassent en mots une pensée plus nuancée. Un passionné, quoi ! De toute façon, il est sans illusion, comme doivent l'être les politiciens à la guerre. En politique, chacun est un peu comme Daniel dans la fosse aux lions, et les lions ont faim ! Hosanna aujourd'hui; à mort demain ! Pour sa part, et quelles que soient ses vicissitudes politiques, M. Ryan continue tout droit son chemin. Même sa mort, il la voit tout droit en avant.

Trois événements, deux maîtres à penser

Trois événements semblent avoir influencé ses choix, comme celui de demeurer dans l'institution ecclésiale en crise. Dans les années 50, ce fut l'avancée d'un mouvement liturgique qui donne plus de place aux laïcs (enfin !). Il y eut aussi le retour aux sources bibliques qui lui permettent une meilleure connaissance de l'essentiel de la foi monothéiste telle que proclamée par le Christ en Galilée et en Judée. Et, enfin, le Concile Vatican II, dans les années 60, par lequel les droits de la conscience critique sont ouvertement proclamés.

Deux maîtres à penser : le prêtre Newman ( 1890) et le laïc Jacques Maritain ( 1973). Ce dernier, il l'a connu personnellement; il lit tous ses livres, il admire son humanisme intégral, ses engagements politiques parfois audacieux et sa défense acharnée du bien commun ou des droits de la communauté humaine, alors que les droits de la personne risquent de prendre une importance démesurée. Car pour Ryan comme pour Maritain, l'équilibre toujours recherché entre la pensée et l'action s'impose, dans un cas comme dans l'autre. Quant à Newman, il devient son préféré, et de plus en plus, au point où ses dernières heures passent à la traduction française de ses sermons.

«La main de Dieu»

La sécularisation accélérée du Québec, les critiques parfois acerbes faites à son Église ne le dérangent pas outre mesure. De ce point de vue, il est de la race pacifiante d'un Charles Taylor, voire d'un Fernand Dumont. Ce qui le heurte et le blesse profondément est moins l'arrogance que l'ignorance.

Ainsi à propos de la main de Dieu. Cette expression, plusieurs le savent, est chère à plusieurs prophètes juifs en même temps qu'elle est un thème iconographique important. Il n'est que de penser à la main du Dieu créateur de Michel-Ange à la chapelle Sixtine. En outre, la pensée symbolique est de plus en plus populaire maintenant. Hélas !, dirait-il, certains ne semblent connaître ni la référence biblique, ni l'histoire de l'art, ni même les habitudes de la pensée symbolique. Claude Ryan le supporte mal. Question d'éthique journalistique ! Mieux vaut savoir ce dont on parle avant d'en discourir.

Passons ! Oublions ! Le beau rêve de Ryan d'être ensemble, il vient de se réaliser devant nous sans que lui ait pu humainement le voir concrétisé. Cette unanimité autour de lui, ces hommages venus de ses pairs comme de ses adversaires politiques les plus coriaces, l'attention bienveillante de diverses traditions religieuses, dont l'islam, tout indique que le rêve d'être ensemble pour s'aimer, pour réfléchir, peut-être pour prier, est possible.

À Noël dernier, il a confié à un ami, jeune prêtre d'ici : «Ma maladie, je l'offre à l'Église et au Québec.» Claude Ryan croit fermement et depuis longtemps, je pense, au transfert des énergies spirituelles de la vie et même de la mort, selon une tradition chère aux premiers mystiques : «Nul ne vit pour soi-même, nul ne meurt pour soi-même.»

Merci, M. Ryan.



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Pour qui sonne le glas ?

Jean-Simon Gagné
Le Soleil lundi 16 février 2004

Si vous prévoyez laisser votre nom à la postérité, on ne saurait trop vous conseiller de réserver votre place le plus tôt possible. Au rythme où le Québec immortalise les Grands Hommes, il y a un risque d'embouteillage au firmament. Pire, nos cimetières sont tellement pleins de gens irremplaçables et indispensables, qu'il y a lieu de se demander pourquoi le monde se donne encore la peine de tourner sans eux.

Cette semaine, le décès de Claude Ryan en a fourni un nouvel exemple.

"Le dernier des Justes", a écrit le chroniqueur d'un quotidien montréalais. "Le dernier des sages", a renchéri l'un de ses collègues.

Dans l'exagération ambiante, il ne suffisait pas de rappeler que M. Ryan a été un personnage important et incontournable. Non. Il fallait en plus qu'il soit un géant, un phare de la pensée, un génie des Laurentides. Le dernier représentant d'une race de surhommes aujourd'hui disparus. Circulez, il n'y a plus rien à voir ! On a brisé le moule. On a perdu la recette.

D'ailleurs, à quoi bon s'acharner ? À quoi bon espérer des jours meilleurs ? C'est bien connu : même le métier de croque-mort n'a aucun avenir, parce que les clients ne sont pas assez fidèles.

On dit que lorsqu'un homme ordinaire meurt, c'est comme si une bibliothèque était réduite en cendres. Alors comment pourrions-nous même imaginer ce que signifie la perte d'un homme extraordinaire, pauvres mortels que nous sommes ? "Je plains les gens petits : ils sont les derniers à savoir qu'il pleut," a déjà philosophé Peter Ustinov.

Est-ce manquer de respect aux défunts que de se demander où s'arrêtera cette enflure verbale ?

Sitôt qu'un personnage connu disparaît, en particulier lorsqu'il a participé à la Révolution tranquille, on dirait qu'il n'y a jamais assez de qualificatifs pompeux, jamais assez de crémage sur le gâteau, jamais assez de fleurs pour couvrir le tombeau.

Claude Ryan ? Le dernier sage. Le dernier juste.

Pierre Bourgeault ? Le dernier rebelle.

Pierre Elliott Trudeau ? Le dernier grand politicien.

Maurice Richard ? Le dernier des héros.

Félix Leclerc ? René Lévesque ? Les plus grands Québécois.

Chaque fois, c'est un pan entier de l'activité humaine que des commentateurs trop zélés verrouillent pour toujours. Finis les sages, finis les rebelles, finis les héros. La vie peut continuer si ça lui chante, jamais plus le pays ne produira un être de cette dimension. Faites une croix sur la politique, le hockey, le syndicalisme, la littérature et la bossa nova, pendant que vous y êtes. Ça ne peut plus être aussi bien qu'Avant.

Au propre comme au figuré, nous vivons au rythme de l'âge d'or. Tout se passe comme si l'histoire du Québec avait commencé avec la Révolution tranquille, et qu'elle devait se terminer avec la mort de ses principaux acteurs. Après eux, le déluge.

Remarquez, tout cela peut avoir un bon côté. Bientôt, nous en aurons fini avec les livres d'histoire auxquels ils font continuellement rajouter des chapitres. Grâce à nos adorateurs de tombeaux professionnels, nous pourrons boucler tout cela par un majestral point final.

"L'histoire me donnera raison, disait Churchill, parce que c'est moi qui l'écrirai."

Changement de sujet, en terminant. Le scandale des commandites vous a inspiré de nombreux mots d'humour. Impossible pour moi de les reproduire tous. Mais il m'était difficile de ne pas conclure par cette blague que m'a transmise un monsieur de Sept-Îles.

"La GRC est enfin parvenue à identifier le haut fonctionnaire qui inventait toutes sortes de blagues cruelles sur les politiciens fédéraux, à Ottawa.

On décide de lui envoyer un agent secret pour lui faire tout avouer.- Bonjour, dit l'agent au fonctionnaire. Il paraît que c'est vous qui faites circuler toutes sortes de blagues qui mettent le gouvernement dans l'embarras ? Ce n'est pas très loyal. Ni très digne de vos fonctions.- C'est vrai, répond le haut fonctionnaire. Mais je ne peux pas m'en empêcher. J'ai toujours transmis des blagues à mes collègues et aux journalistes. Je l'ai fait sous Pierre Trudeau, sous Brian Mulroney et sous Jean Chrétien. Je continue sous Paul Martin. Que voulez-vous, la corruption et l'incompétence qui règnent à Ottawa me dégoûtent. Alors je me venge en inventant des blagues.

- Mais vous n'avez plus de raison de continuer ! s'exclame l'agent. Les temps ont changé. Vous savez bien que depuis l'arrivée de M. Martin, le gouvernement est plus honnête et plus rigoureux. Grâce à lui, la corruption recule et la société canadienne devient plus juste.

Le haut fonctionnaire répond aussitôt, le sourire aux lèvres.

- Celle-là aussi, c'est moi qui l'ai inventée."

JSGagne@lesoleil.com



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Réunion de famille autour d'un sage

Alec Castonguay
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Les grandes familles politiques et intellectuelles du Québec s'étaient donné rendez-vous hier pour honorer la mémoire de Claude Ryan et lui dire un dernier adieu. La basilique Notre-Dame était remplie d'amis, de proches et de personnalités publiques, venus pour assister à un service funèbre empreint de sobriété et d'émotion.

Déjà, vers 10h, soit une heure avant le début de la cérémonie, un grand murmure envahissait la magnifique basilique Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal. Des dizaines de proches, d'anciens collaborateurs, d'amis et même d'adversaires idéologiques échangeaient sur la vie de Claude Ryan. Une majorité de têtes grises, mais aussi beaucoup de jeunes. Tous soulignaient évidemment la «rigueur intellectuelle» du défunt et «l'homme de conscience» qu'a été M. Ryan, mais surtout «le rieur» et «le sage», deux qualités qui vont de pair.

Si l'austérité caractérisait l'image de Claude Ryan, les témoins de sa vie s'accordaient à dire qu'il était «franchement drôle» en privé. Ceux qui l'ont croisé plus souvent qu'à leur tour soulignaient que M. Ryan avait toujours du temps pour écouter les autres. Hier, c'était à lui que les centaines de personnes réunies voulaient consacrer du temps.

À l'extérieur, les personnalités publiques et les limousines se succédaient. La classe politique, peu importe la famille idéologique, était présente en grand nombre. Martin Cauchon, Denis Coderre, Pierre Pettigrew et Liza Frulla, ministres ou ex-ministre fédéraux, s'étaient déplacés. «Claude Ryan a apporté un côté intellectuel à la politique, estimait Liza Frulla. Il faut quand même se rappeler qu'il était le grand intellectuel du Québec, le directeur du Devoir, qu'il avait fait le saut en politique pour devenir chef d'un parti, ce qui n'est pas fréquent.»

Plusieurs premiers ministres ou anciens dirigeants étaient également présents. Paul Martin, premier ministre du Canada, a souligné «qu'on parle de Claude Ryan le journaliste, le politicien, mais pour les générations à venir, je pense que c'est surtout sa vision des libertés individuelles» qu'il faudra retenir. Paul Martin a reconnu que M. Ryan l'avait «beaucoup, beaucoup influencé», qu'il lui avait demandé conseil à l'occasion et «qu'il aimerait bien pouvoir le faire encore aujourd'hui».

Daniel Johnson, qui a reconduit Claude Ryan au portefeuille des Affaires municipales lorsqu'il était premier ministre du Québec, se souvient «d'un politicien qui allait toujours tout droit». «Il était un gage d'intégrité et de cohérence dans l'action, a-t-il dit juste avant la cérémonie. Il est un exemple remarquable.»

Le premier ministre Jean Charest et son épouse étaient présents, tout comme le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord. Ce dernier, qui n'a jamais été proche de Claude Ryan, était présent pour témoigner son appui à la famille, avec laquelle il entretient certains contacts. «C'est un homme avec beaucoup de classe et animé de solides convictions, a-t-il dit. Je me souviens, quand j'étais jeune garçon en 1980 et que je regardais le référendum, je l'ai vu se battre pour ses idées, et c'est ce dont je veux me rappeler de lui.»

Lucien Bouchard, Jacques Parizeau et Bernard Landry ont également assisté à la cérémonie, qui a duré près de deux heures. «Je l'ai côtoyé à l'Assemblée nationale, mais aussi pour des dialogues et des débats d'idées, a raconté Bernard Landry. Nous nous sommes fréquentés jusqu'à la fin de sa vie. J'avais beaucoup de respect pour sa rigueur intellectuelle et sa capacité à dialoguer. Évidemment, je voulais le convaincre de certaines idées qui n'étaient pas les siennes, dont une en particulier, mais je n'ai pas réussi ! Mais lui n'a jamais tenté de me convaincre, il devait penser que c'était une cause désespérée !»

Même s'il ne l'a rencontré qu'à quelques reprises, Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois, retient de Claude Ryan «l'homme qui a contribué à bâtir la conscience du Québec». «C'était un esprit libre, a-t-il dit. Il était suffisamment critique pour dire les choses sans qu'on sente l'affiliation politique derrière les paroles.»



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"L'histoire est pleine de détours" :
Des observateurs commentent le parcours de Claude Ryan décrit par Radio-Canada

Evelyne Leblanc
La Tribune lundi 16 février 2004

Sherbrooke - En l'espace de deux heures trente, le journaliste Jean-François Lépine et le réalisateur Jean-Luc Paquette de Radio-Canada ont relaté quelque 80 années d'histoire politique et sociale du Québec en empruntant le parcours du feu politicien et éditorialiste Claude Ryan.

"Ce reportage démontre que la réalité se veut complexe et la politique est à cette image. L'exemple de Claude Ryan est frappant à cet égard. Il était un homme de grandes convictions, mais sur sa route, il a dû faire face à la conjoncture de l'actualité, des adversaires, des faux-pas et des groupes divers", constate Jean-Herman Guay. Le politicologue de l'Université de Sherbrooke a accepté de visionner le reportage diffusé hier soir sur les ondes de la société d'État et de livrer ses commentaires à La Tribune tout comme Daniel Nadeau et Réal Rancourt.

De l'enfance de M. Ryan, à son passage au Secrétariat de l'action catholique, puis au poste d'éditorialiste au journal Le Devoir avant de faire le saut dans l'arène politique en 1978 jusqu'à sa retraite de la vie publique en 1994, l'histoire de l'homme qui est mort la semaine dernière à l'âge de 79 ans est racontée à travers son témoignage, mais aussi ceux de nombreux acteurs de ces mêmes époques.

"C'est intéressant de revoir cette tranche de notre histoire politique à travers la personnalité de Claude Ryan. Le travail du journaliste Jean-François Lépine a été exceptionnel et concorde très bien avec ce qui a été dit, écrit et raconté dans les médias au cours de la dernière semaine", explique Daniel Nadeau, vice-président directeur général du cabinet de relations publiques Nadeau Bellavance.

Pour l'ancien député péquiste de Saint-François de 1976 à 1985, Réal Rancourt, ce reportage a tout pour le réconforter et le conforter dans ses convictions souverainistes. "J'ai été un témoin privilégié de cette partie de l'histoire du Québec et de la petite histoire de coulisses qui s'y est jouée. Le reportage montre aussi combien M. Ryan a dû bifurquer et s'est fait embarquer dans la chose constitutionnelle en sachant pertinemment que son idéal illustré dans le livre Beige ne se réaliserait jamais", estime-t-il.

Présenté un peu à l'image d'un testament de Claude Ryan, ce reportage n'a pas tout à fait répondu à cette attente, selon M. Guay. "Le reportage est très consistant et intéressant, mais je m'attendais à plus d'extraits d'entrevues de M. Ryan, à une distance plus critique de sa part sur sa trajectoire, les événements et ses décisions."

"Nous avons pu aussi y voir un homme plus complexe que ce qui a été décrit au cours de la dernière semaine. Certes, Claude Ryan est un homme de rigueur, mais aussi bien concret qui a parfois manqué de générosité envers certains collègues. Il reste fascinant de constater le rôle important qu'a joué son influence auprès d'hommes politiques qui venaient le consulter sur les décisions à prendre", remarque le politicologue.

Plus qu'un reportage témoignant d'une portion de l'histoire québécoise, Jean-Herman Guay y voit un message à tous ceux qui s'intéressent à la vie publique pour comprendre davantage l'évolution d'une société sur une longue période.

"L'histoire est pleine de détours. Claude Ryan était indéniablement un homme de convictions et de principes, mais tout au long de sa vie publique, il a dû faire nombre de compromis. Il faut donc y comprendre que dans la réalité concrète, il n'est pas facile, même avec de la conviction, de conserver toujours notre trajectoire initiale. On doit donc accepter de rester dans la pénombre sur la suite, comme il le dit à la fin du reportage", conclut M. Guay.



»» paradis fiscal

La famille Martin au paradis

Hélène Buzzetti
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

En 1994, Paul Martin a apporté des changements à la loi de l'impôt - La Barbade offre encore de belles possibilités d'évasion fiscale

L'opposition en fait ses choux gras: une bonne partie de la compagnie maritime du premier ministre Paul Martin est établie à la Barbade, un «paradis fiscal». En sept ans, la Canada Steamship Lines (CSL) aurait ainsi économisé 103 millions en impôts en se soustrayant à l'application des lois fiscales canadiennes, selon l'évaluation du Bloc québécois. Le parti ajoute même que M. Martin aurait été en conflit d'intérêts lorsqu'il était ministre des Finances en n'abolissant pas l'entente fiscale qui lie le Canada à la Barbade. Quelle est la part de vérité dans tout cela?

D'entrée de jeu, la porte-parole de CSL rejette les chiffres du Bloc. «C'est basé sur des chiffres erronés, des hypothèses erronées», commente Martine Malka. Le Bloc québécois ne se cache pas d'avoir fait des estimations : CSL étant une compagnie privée (elle appartenait à Paul Martin et celui-ci l'a cédée à ses trois fils l'an dernier), ses chiffres d'affaires et ses profits ne sont pas publics.

Par exemple, le taux de profit de la compagnie retenu par le Bloc est de 35 à 40 %, soit le taux en vigueur pour les compagnies de transport de produits pétroliers. «Nous, nous transportons du minerai, du gypse, du fer, des matières considérées comme non dangereuses. Le taux de profit n'est vraiment pas comparable !», nuance Mme Malka.

CSL est incorporée au Canada (son siège social se trouve à Montréal) mais a aussi une compagnie affiliée, CSL International, incorporée à la Barbade. Encore une fois, il est impossible de connaître la proportion des revenus imputés à CSL -- et imposés au Canada à un taux de 35 à 40 % -- et celle des revenus imputés à CSL International -- et imposés à la Barbade à un taux variant de 1 à 2,5 %. «Les revenus nationaux sont beaucoup plus importants que ceux à l'international», se contente de dire Mme Malka. «Pour la période en question, CSL International n'a même pas fait 100 millions de revenus imposables», ajoute-t-elle. Toute la controverse politique autour de l'empire de Paul Martin prend racine dans cette information privilégiée...

Canada-Barbade

Jusqu'en 1994-95, il était possible pour une entreprise basée au Canada (par exemple CSL) de rapatrier sous forme de dividende des revenus générés par une entreprise affiliée basée ailleurs dans le monde (par exemple CSL International) sans payer d'impôt au Canada. Si le taux d'imposition dans cet autre pays est substantiellement plus bas que celui en vigueur ici, l'économie fiscale est de taille.

En 1992, le vérificateur général du Canada avait émis de sérieuses craintes à propos de cette échappatoire, la présentant comme une menace sérieuse à l'assiette fiscale canadienne. Le Comité des comptes publics du Parlement fait des recommandations l'année suivante et, dans son budget de février 1994, le ministre des Finances, Paul Martin, annonce que des changements seront apportés. Désormais, seuls les revenus générés dans un pays avec lequel le Canada a signé une convention fiscale seront exempts d'impôt lorsqu'ils seront ramenés au Canada.

Le hic, c'est que le Canada a signé une convention fiscale avec la Barbade en 1980, soit bien avant l'entrée de Paul Martin en politique. (Une convention fiscale prévient la double imposition fiscale de revenus générés dans un pays étranger puis rapatriés ici.) Le Liberia, qui ne fait toutefois pas partie des quelque 80 pays avec lesquels le Canada a une telle convention, a été perdu comme lieu d'affaires privilégié. La direction de CSL International ne s'est jamais cachée que c'est pour cette raison qu'elle a déménagé son siège social du Liberia à la Barbade en 1995.

Exemple ou tromperie ?

«Je trouvais ça bien», lance la fiscaliste Brigitte Alepin, auteure du tout récent livre Ces riches qui ne paient pas d'impôts, paru aux Éditions du Méridien. «Paul Martin étant lui-même au Liberia, il donnait l'exemple. Lorsque, en 1995, il a déménagé ses sociétés à la Barbade, j'estime personnellement que ce fut une tromperie qu'il a faite aux contribuables canadiens. Il a joué un double jeu. Ce n'est pas seulement moi qui le pense. Les gens qui ont ma formation ont trouvé cela incroyable.»

En fait, les changements annoncés par M. Martin en 1994 vont plus loin. Les sociétés internationales de la Barbade imposées à des taux très faibles ne pourront plus bénéficier du congé de taxe, décide le législateur, qui prévoit du même coup une exception pour les dividendes versés entre firmes affiliées. Constat du vérificateur général : «C'était exactement le cas en 1992, année où nous avons pour la première fois fait connaître nos préoccupations.» En bref, on a fait semblant de colmater une faille pour en ouvrir une autre ailleurs, avec, pour résultat, toute latitude pour que le stratagème se poursuive.

En 1997, le Comité technique de la fiscalité des entreprises, qui relève du ministère des Finances, dépose un rapport dans lequel il recommande que le Canada renégocie ses conventions fiscales afin d'éviter ce genre de passe-passe. (La Barbade n'est alors pas la seule visée. On parle aussi du Luxembourg ou encore de Chypre, qui offrent des taux d'imposition privilégiés aux entreprises internationales étrangères.) Les recommandations du comité tombent dans l'oubli : les conventions fiscales ne seront ni renégociées ni modifiées. Les failles restent béantes.

Le Bureau du vérificateur général reviendra à deux autres reprises sur le cas de la Barbade dans ses enquêtes, en 2001 puis en 2002, sous forme de suivi de ses recommandations antérieures. Constat : «Bien que le Canada ait modifié ses règles en 1995, peu de choses ont changé depuis, écrivent les vérificateurs. Les paradis fiscaux continuent d'attirer les capitaux canadiens. Par exemple, selon Statistique Canada, la valeur des investissements directs effectués par des Canadiens à la Barbade a augmenté, passant de 628 millions de dollars en 1988 à 23,3 milliards de dollars en 2001, soit une augmentation de plus de 3600 %.»

D'importants dividendes

Le vérificateur indique aussi que pour la seule année 2000, «les sociétés canadiennes ont reçu de leurs sociétés affiliées établies à la Barbade 1,5 milliard en dividendes pratiquement exonérés d'impôts». Ce qui fait dire à Mme Alepin que le Canada a perdu un demi-milliard de dollars en impôts (environ le tiers) ! «Je serais curieuse de savoir ceci : en récupérant un demi-milliard par année, ça ferait réduire de combien le taux d'imposition de la classe moyenne ?»

La grande question qui subsiste, c'est celle-ci : pourquoi ne pas avoir refermé la faille dénoncée dès 1992 en ce qui concerne la Barbade ? Là-dessus, Mme Alepin dit ne pas pouvoir répondre et ne peut que prêter des motifs personnels à Paul Martin. Elle rejette en tout cas l'excuse offerte par M. Martin, voulant que CSL a agi comme elle l'a fait pour rester compétitive. «Si M. Martin, pour ses sociétés personnelles, constate que le régime fiscal n'est pas approprié sur le plan international, il aurait dû, en bon homme d'État, évaluer la situation des autres contribuables canadiens et voir que, nous non plus, ça ne fait pas notre affaire.»

Il serait facile, d'un point de vue technique, de refermer cette faille, soit en imposant les revenus générés à la Barbade et rapatriés au Canada sous forme de dividendes. Plusieurs experts de la question pensent toutefois qu'il y aurait des conséquences néfastes pour l'économie canadienne. D'une part, l'entreprise pourrait alors décider de ne plus rapatrier du tout ses revenus au Canada afin d'éviter l'impôt. Cela ne changerait rien pour les coffres de l'État, qui ne recevaient déjà rien, mais cela affecterait l'économie du pays, qui perdrait des emplois. L'autre conséquence serait de pousser ces compagnies à déménager leur siège social canadien dans un autre pays, comme les États-Unis ou la France, qui permettent aussi de rapatrier des revenus exonérés d'impôts.

La lutte de l'OCDE

C'est pour cette raison que le Canada prêche en faveur d'une approche mondiale comme celle adoptée par l'Organisation de coopération et de développement économiques. L'OCDE a lancé un processus de lutte contre les paradis fiscaux en 1998. 47 territoires sont sollicités pour fournir des détails supplémentaires au sujet de leur régime fiscal. Ce nombre a diminué progressivement à mesure que les pays concernés ont modifié leurs pratiques ou se sont engagés à les revoir.

Fin 2003, il ne restait plus que six entrées sur la liste noire : Andorre, la principauté du Liechtenstein, le Liberia, Monaco, les îles Marshall et la république du Vanuatu. La Barbade a été retirée de la liste en janvier 2002 (ce qui n'empêche pas le vérificateur général d'en parler encore dans ses rapports comme d'un paradis fiscal).

Pour qu'un pays soit considéré comme un paradis fiscal par l'OCDE, il doit remplir trois conditions : les impôts y sont minimes ou nuls (mais ce critère n'est pas suffisant à lui seul), le système fiscal n'est pas transparent et des dispositions sont en place pour empêcher ou nuire au transfert de données fiscales vers d'autres pays. Par exemple, un territoire est considéré comme un paradis fiscal s'il refuse de transmettre de l'information sur un contribuable à un autre pays menant une enquête parce que la malversation reprochée dans cet autre pays n'est pas considérée comme telle dans le territoire.

Six ans plus tard, toutefois, le processus de l'OCDE pour accoucher d'une approche mondiale contre les paradis fiscaux n'a toujours pas abouti. Ce qui fait dire au ministre des Finances, Ralph Goodale, qu'il faut désormais adopter une approche individuelle.



»» Commandites

Martin blanchit Chrétien

Geneviève Otis-Dionne
Le Devoir lundi 16 février 2004

Le premier ministre s'engage à démissionner s'il est prouvé qu'il était au courant des transactions. Lapierre ne veut pas d'une «chasse aux sorcières»

Paul Martin, à Ottawa, et Jean Lapierre, au Québec, ont tenté hier de redorer le blason du Parti libéral, fortement terni ces derniers jours par le scandale des commandites, en vantant l'unité du parti et en assurant à ses membres une victoire triomphale lors des prochaines élections.

Des sondages publiés samedi révèlent en effet que l'affaire des commandites a une importante incidence sur les intentions de vote des Canadiens et des Québécois. Au Québec, le gouvernement Martin reçoit maintenant l'appui de 34 % des électeurs, soit une chute de 17 points. Le Bloc québécois connaît de son côté une étonnante remontée, avec 47 %. Pour l'ensemble du Canada, le Parti libéral a dégringolé à 39 % des intentions de vote, soit un plongeon de neuf points, comparativement au dernier résultat récolté en janvier (48 %).

Lors d'une entrevue accordée hier à l'émission Question Period du réseau CTV, le premier ministre Paul Martin a absous Jean Chrétien de tout blâme dans le scandale des commandites, tentant ainsi de calmer le jeu au sein du parti et de prouver à la population que son parti est uni. Des partisans de Jean Chrétien ont effectivement annoncé vendredi au gouvernement Martin qu'ils allaient désormais riposter si celui-ci continuait à relier l'affaire des commandites à l'équipe de l'ancien premier ministre.

Dans la foulée du rapport Fraser, M. Martin a en effet tenté de prendre ses distances de M. Chrétien en affirmant que l'ex-premier ministre sollicitait rarement son avis sur les affaires politiques québécoises. Un adjoint de M. Martin, s'exprimant sous le couvert de l'anonymat, aurait même laissé entendre que le gouvernement Chrétien avait délibérément camouflé des preuves d'agissement fautif. M. Martin s'est cependant montré plus conciliant hier. «L'ex-premier ministre, M. Chrétien, est un homme d'une intégrité incontestée, et je ne crois pas qu'il était impliqué là-dedans», a-t-il dit.

À l'émission Cross Country Checkup du réseau CBC, M. Martin a par ailleurs affirmé qu'il était prêt à quitter son poste s'il est prouvé, lors des enquêtes, qu'il était au courant des transactions effectuées dans le cadre du programme des commandites. «Toute personne qui était au courant que des gens falsifiaient des chèques - moi ou qui que ce soit d'autre - devrait démissionner», a déclaré le premier ministre.

M. Martin a ajouté à l'émission Question Period qu'il était «furieux» que des gens aient perverti un programme gouvernemental qui aurait pu être très positif, et il s'est dit déterminé à châtier les personnes qui ont été impliquées dans le scandale.

Il a par contre rejeté les affirmations selon lesquelles le tapage effectué autour du rapport de la vérificatrice générale Sheila Fraser risque de compromettre les chances des libéraux de remporter un quatrième mandat d'affilée. Rappelons que le rapport de Mme Fraser révèle que plus de 100 des 250 millions de dollars en fonds de commandite ont été octroyés à des entreprises qui ne répondaient pas aux objectifs du programme, soit accroître la visibilité fédérale au Québec et promouvoir l'unité canadienne.

«Tous derrière Paul Martin»

Au cours de son assemblée d'investiture dans la circonscription d'Outremont, Jean Lapierre a soutenu de son côté que le Parti libéral est «une famille unie». «On travaille ensemble, tous derrière Paul Martin», a-t-il ajouté. Selon lui, «il n'y a pas trois ou quatre sortes de libéraux, il n'y a que des bons libéraux. Et c'est dans ces temps de tourmente que nous allons voir la force du Parti libéral, la force de sa cohésion».

M. Lapierre, qui est le lieutenant politique de Paul Martin au Québec, a par ailleurs affirmé qu'il n'y aura pas «de chasse aux sorcières» au Québec et au sein du parti. «Je ne suis pas venu au parti pour ça», a-t-il déclaré, affirmant que des mesures sont déjà en place pour trouver et punir les coupables. «C'est maintenant aux juges et à la police de faire leur travail. En ce qui nous concerne, nous devons maintenant retourner aux affaires du pays», soutient M. Lapierre.

Jean Lapierre a également profité de cette assemblée pour saluer le travail de son prédécesseur, Martin Cauchon, dans la circonscription d'Outremont. «Martin Cauchon est un gentleman dans le plein sens du terme. Il est un exemple dans tout le pays [...]. Et à l'âge qu'il a, un retour en politique, c'est toujours possible», a-t-il déclaré.

M. Lapierre a soutenu dans son discours qu'il était maintenant temps d'assurer une meilleure sécurité personnelle aux citoyens, notamment dans le domaine de la santé. «En collaboration avec les provinces, il faut absolument améliorer le service et l'accès aux soins de santé. C'est une question de dignité humaine et les libéraux ne peuvent pas tolérer une situation comme celle-là», a-t-il affirmé, faisant notamment référence aux longues listes d'attente dans les hôpitaux.

Le candidat libéral a aussi mentionné que son collègue Pierre Pettigrew «a le mandat et le talent pour régler avec le gouvernement du Québec le dossier des congés parentaux, une demande qui dure depuis belle lurette». En ce qui concerne la métropole québécoise, M. Lapierre a affirmé être conscient «que la taxe foncière est rendue insuffisante pour répondre aux besoins». Montréal fait face aujourd'hui à de nombreux défis, «autant au niveau de l'emploi que des infrastructures».

Lors de son arrivée à l'assemblée, M. Lapierre a été accueilli par les gens du FRAPRU, qui s'étaient déplacés pour demander un réinvestissement fédéral massif dans le logement social. Dans son discours, le candidat a remercié son comité d'accueil. «Je veux les saluer, parce que s'il y a un groupe au Québec qui nous a sensibilisés aux problèmes de logement, c'est bien le FRAPRU. Je veux dire à son président, François Saillant, qu'il a raison et qu'il y a trop de personnes au Québec qui doivent consacrer de trop grandes portions de leurs revenus pour se loger».

Jean Lapierre a également profité de cette tribune pour lancer quelques flèches au Bloc québécois, déclarant que le Québec ne peut plus se permettre d'envoyer à Ottawa «des députés qui sont contre Ottawa, bien sûr, mais qui sont aussi contre le Québec. À un certain moment, on se demande pour qui ils sont, à part pour eux-mêmes».

L'ancien animateur de radio a comparé son retour en politique à «une douce folie», insufflée par une «confiance inébranlable en Paul Martin, un homme de courage, d'intégrité et de compétence».

Avec la Presse canadienne



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La pomme pourrie

Michel David
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

La semaine dernière, Denis Coderre ne trouvait pas de mot assez fort pour dénoncer les propos du commentateur sportif de la CBC, Don Cherry, qui, dans la bonne tradition du Canada anglais, traitait ni plus ni moins les joueurs de hockey francophones de lâches.

«Je trouve ça abject et, pour moi, je suis blessé. Il faut arrêter de continuellement entrer dans ce genre de stéréotype», disait le ministre responsable de la francophonie, réclamant un geste dont sa collègue du Patrimoine, Hélène Scherrer, a cependant jugé plus prudent de s'abstenir.

J'imagine combien M. Coderre doit souffrir ces jours-ci à la lecture des nombreux commentaires qui attribuent le scandale des commandites à la nature profondément véreuse des Québécois, dont l'absence de morale est bien connue d'un océan à l'autre. Nous sommes non seulement «pissous» mais profondément corrompus. La pomme pourrie de la fédération.

On pourrait se contenter de hausser les épaules si ce n'était que des inepties des Don Cherry de l'analyse politique, qui ont également découvert depuis longtemps nos fâcheuses tendances au parasitisme, au racisme, au fascisme, à l'antisémitisme et autres «ismes» plus déplorables les uns que les autres.

Il est beaucoup plus troublant d'apprendre que la thèse de la pomme pourrie semble partagée par le bureau du premier ministre Martin. «Le vrai problème, confie-t-on sous le sceau de l'anonymat, c'est le tribalisme déshonorant de la politique québécoise, qui veut qu'on favorise ses amis et que la fin justifie les moyens», écrivait hier un chroniqueur du Globe and Mail, John Ibbitson.

Dieu sait par quel miracle, peut-être en raison de ses origines ontariennes, il semble que M. Martin lui-même n'ait pas été contaminé par cette déplorable culture, si bien symbolisée par Jean Chrétien et la vieille garde libérale, que le nouveau premier ministre, tel un preux chevalier, a si âprement combattue depuis des années.

Il est vrai que le ministre des Finances ne peut pas connaître les détails de chaque programme et que M. Chrétien devait tenir M. Martin d'autant moins informé que leur approche de la question était diamétralement opposée. Ah, s'il avait su...

Précisément. Le National Post révélait hier que M. Martin a été alerté dès le mois de février 2002 des irrégularités qui semblaient être la règle dans le programme de commandites. 2002. La lettre que lui avait adressée à l'époque un haut dirigeant du Parti libéral du Canada, reproduite intégralement par le Post, était aussi précise que pressante. De toute évidence, M. Martin savait, mais il n'a rien fait.

Si commode qu'elle puisse être, la thèse de la pomme pourrie pose tout de même un problème : comment expliquer que les politiciens du Québec perdent soudainement tous leurs principes en matière d'éthique en débarquant à Ottawa ? Pourtant, quand ils oeuvrent au niveau québécois, leur comportement se compare très avantageusement à ce qui se fait dans les autres législatures canadiennes.

Bien sûr, il n'est pas difficile de trouver des exemples de gaspillage, d'incompétence ou de manque de jugement dans l'administration des fonds publics québécois, mais les cas de favoritisme comme celui de la firme Oxygène 9 ne sont en rien comparables aux malversations de nature criminelle révélées par le rapport de la vérificatrice générale.

Au Québec, le financement des partis politiques, d'où vient généralement tout le mal, est régi depuis plus d'un quart de siècle par une loi qui fait l'admiration du monde entier et dont le gouvernement Chrétien lui-même s'est récemment inspiré. Assez tardivement, il est vrai.

Si des gens se sont sentis libres de violer toutes les règles dans l'attribution des contrats de commandite, c'est peut-être qu'ils se sentaient autorisés à le faire. Comment s'étonner que certains aient pensé que la fin justifiait les moyens ? N'est-ce pas précisément le principe qui avait été appliqué pendant la campagne référendaire ? Dès lors, est-il tellement plus grave d'engraisser les amis du régime que de violer les règles de la démocratie ?

On ne saura jamais exactement combien d'argent de toute provenance a été englouti afin de permettre au NON de l'emporter en 1995, en flagrante violation des dispositions de la Loi sur la consultation populaire. Face à la nécessité de maintenir l'unité du pays, aucune règle ne tenait. Tous les coups étaient permis, y compris la naturalisation précipitée d'immigrants par régiments entiers.

Si, contre tout bon sens politique, de nombreux souverainistes réclament aujourd'hui la tenue d'élections référendaires, c'est qu'ils ont acquis la conviction qu'il ne sera jamais possible de tenir un référendum dans des conditions neutres.

L'idée selon laquelle les moeurs politiques québécoises sont foncièrement corrompues, comme l'illustre si opportunément le scandale des commandites, s'accompagne de la conviction non moins profonde qu'il ne peut y avoir de véritable démocratie au Québec. La résurgence périodique de la menace souverainiste -- véritable atteinte à la morale universelle, à en croire Stéphane Dion -- n'en est-elle pas la preuve ?

La loi sur la clarté partait d'ailleurs de ce principe méprisant. Laissés à eux-mêmes, les Québécois vont immanquablement se faire manipuler par le PQ et ses perfides alliés. Ottawa a donc le devoir de les protéger contre eux-mêmes.

Dans un article intitulé «De quelques obstacles à la démocratie au Québec», paru en 1958, Pierre Elliott Trudeau écrivait : «En un mot, les Canadiens anglais se sont pendant longtemps comportés, en politique nationale, comme s'ils croyaient que la démocratie n'était pas faite pour les Canadiens français.» Pourquoi auraient-ils changé d'idée puisqu'ils nous croient toujours à l'époque de Duplessis ?

mdavid@ledevoir.com



»» Commandites

Observons-le

Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Le scandale des commandites est sans nul doute la plus grosse bombe politique qui ait jamais frappé un gouvernement au Canada. L'explosion a fait beaucoup de blessés, parmi lesquels on dénombre au premier chef Jean Chrétien et Paul Martin. Tous deux n'ont pas fini de rendre des comptes.

On ne peut manquer de rappeler, lorsqu'on traite de ce scandale, que le Parti libéral du Canada avait été porté au pouvoir en 1993 en promettant une moralité exemplaire. Les faits révélés cette semaine par la vérificatrice générale Sheila Fraser permettent de porter un jugement d'ensemble sur la question. On doit -- le mot ne sera pas trop fort -- qualifier l'attitude du premier ministre Chrétien et de l'ensemble de son gouvernement de faillite morale. Jamais, dans l'histoire contemporaine du Canada, l'abus de biens sociaux aura-t-il été porté à un tel degré et toléré aussi longtemps.

La responsabilité de Jean Chrétien est en cause à un double titre, à la fois comme premier ministre et comme chef du Parti libéral du Canada. L'ex-premier ministre a voulu ce programme spécial de commandites pour «sauver» le Canada au lendemain de la quasi-défaite référendaire en 1995. Il l'a par la suite cautionné et défendu, invoquant l'urgence nationale. Sa première faute aura été de permettre la transgression des normes administratives du gouvernement. La prudence aurait à tout le moins exigé que soient mis en place des contrôles pour éviter tout dérapage. Le mauvais exemple est venu de haut.

Jean Chrétien n'aura pas bénéficié personnellement du scandale des commandites. Son intégrité personnelle ne saurait être en cause sur ce plan, mais il aura permis que d'autres en profitent. Il ne le savait peut-être pas, mais il aurait dû le savoir, être prévenu. Lorsqu'il a su, il a poursuivi sur sa lancée et cherché à enterrer l'affaire. Il a fait en sorte que la bombe explose dans les mains de Paul Martin. Néanmoins, il devra s'expliquer devant la commission d'enquête qui vient d'être créée.

Le nouveau premier ministre se défend âprement. Il ne veut pas porter la responsabilité de ce scandale, mais il ne pourra pas y échapper totalement. Il a été membre du gouvernement Chrétien et en a été solidaire. Quelles que soient les explications qu'il donnera, il ne pourra pas écarter tous les soupçons. Devant une situation aussi grave, le moins aurait été qu'il pose des questions et que, à titre de ministre des Finances, il s'interroge sur l'allocation des ressources. Il ne semble pas l'avoir fait. Les élections venues, il doit s'attendre à ce que, à travers lui, on juge le gouvernement Chrétien, dont il a été le numéro deux pendant neuf ans.

La seule façon pour Paul Martin de minimiser les dommages est de se distancer du gouvernement précédent et d'éloigner du sien tous ceux qui ont été associés directement ou indirectement au programme de commandites. S'ils occupent des fonctions au gouvernement ou dans ses sociétés d'État, il doit, sans préjuger de leur responsabilité criminelle, leur demander de démissionner. Il doit faire le même ménage au Parti libéral.

Le premier ministre a promis d'être impitoyable. Il doit l'être et cesser d'hésiter, comme il en a l'habitude lorsqu'il se trouve dans des situations délicates. «Just watch me», a-t-il dit en reprenant les mots de Pierre Elliott Trudeau. De fait, tous les Canadiens l'observeront et le jugeront sur sa capacité à agir. Il aura peut-être besoin de quelques mois de plus avant de déclencher des élections, mais s'il compte sur le temps pour faire oublier ce scandale, il se trompe. Il ne pourra pas échapper au jugement des électeurs, qui savent être sévères. À défaut de pouvoir renvoyer les libéraux dans l'opposition, comme ils l'ont fait avec les conservateurs en 1993, les électeurs pourraient bien leur imposer un gouvernement minoritaire. Ce serait bien mérité.

bdescoteaux@ledevoir.ca



»» Gagliano

CANADA!!!

Jean Dion
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Cette persistante odeur de cuir, ce pourrait bien être celle des sièges baquets de deux jets flambant neufs, mais c'est beaucoup plus sûrement celle des valises avec lesquelles vos dirigeants démocratiquement élus par vous vous confondent. Pour lesquelles ils vous prennent. Qu'ils se plaisent à remplir. Mais attention, vous avez droit au luxe: ce sont des valises diplomatiques. Elles vous permettent de visiter Copenhague sur le bras, et le biller aller-retour est fourni.

En fait, si j'ai rien compris -- et il serait normal que je ne comprenne rien puisque, pour faire exotique, j'ai décidé cette semaine de m'abreuver auprès des journaux danois auxquels je suis abonné. Par exemple, l'Ekstra Bladet, un quotidien de la capitale, rapportait, sous l'éloquent intitulé «Ambassadør sparket hjem», que «Canadas ambassadør i Danmark anklages for nepotisme, korruption og penge-misbrug». Pour les deux premières allégations, on s'en tire pas trop mal, la langue d'Oehlenschläger (Adam Gottlob, comme l'appelait sa maman) étant assez limitrophe de celle de J.-B. Poquelin.

Mais penge-misbrug ? Ne sachant trop, j'ai téléphoné à mes sources à la cour de la reine Margrethe II, mais elles ont refusé d'accepter les frais. (Il faut dire que la monarchie danoise, la famille Oldenburg, est l'une des plus frugales d'Europe, avec une fortune estimée à seulement 146 millions d'euros. Elle occupe le neuvième rang du continent, ce qui n'est même pas suffisant pour faire les séries. Les meneurs : les Liechtenstein, à 5,05 milliards d'euros.) J'ai donc décidé d'inventer un peu, une fois n'est pas us, tout en faisant appel à la logique cartésienne : penge-misbrug doit certainement vouloir signifier «se faire sacrer à la porte pour exactement les mêmes raisons que celles qui ont conduit à notre nomination», à savoir emporter avec soi la chaude soupe et, si on renverse, que ce soit sur soi.

Car c'est bien ce qui arrive à M. Gagliano, si j'ai rien compris.

On rappellera tout de même pour la postérité qu'au moment où il avait expédié son ministre des Travaux publics dans les verts pâturages du Sjælland, M. Chrétien avait dit, sans même rigoler juste un peu, que M. Gagliano avait manifesté le désir de «servir le Canada à l'étranger». Ce qui est le contraire de le desservir chez soi.

***

Sans rire, tout est là. Pas facile de déballer tout ça sans rire. Je ne le savais pas. Je n'étais pas au courant. J'étais parti au petit coin pendant que ça s'est discuté, et encore, ça ne s'est même pas discuté. Personne ne savait fichtre rien. Personne ne sait même qui a démarré ce foutu programme de commandites. Si ça se trouve, ça doit être un complot des séparatistes. (Remarquez cependant qu'au fil des jours, le portrait se précise. Personne ne sait toujours rien, mais tout le monde semble mieux savoir qu'il ne sait rien.)

Un jour, le grand pince-sans-rire français Pierre Desproges -- celui-là même dont le décès avait été annoncé par un communiqué disant simplement «Pierre Desproges est mort d'un cancer. Étonnant, non ?» -- s'était retrouvé sur le plateau de Bernard Pivot. Bouillon d'apostrophes, je crois, était l'émission. Pivot avait dit quelque chose comme «Pierre Desproges, vous êtes en chicane avec Dieu... » Et Desproges avait répondu : «Vous savez, c'est lui qui a commencé.»

De même, de même. Si vous avez prêté l'oreille ces heures dernières, vous aurez peut-être ouï des qui ne savent rien dire de ceux qui ne croient pas une nanoseconde à ces mensonges gros comme le gras -- en l'occurrence vous et moi, les valises susmentionnées -- qu'ils font preuve de «cynisme». Oh le gros mot. Il ne fait pas bon être cynique par les temps qui courent après le couvre-feu et se font prendre les culottes à terre. Vous devriez proposer des solutions constructives à la place. Vous devriez avoir honte.

Pour ma part, à ceux qui me taxent de cynisme, je répondrai toujours en mémoire de Desproges : vous savez, ce sont eux qui ont commencé. (Si d'ailleurs vous êtes taxés de cynisme, un conseil : enregistrez votre cynisme à la Barbade ou aux îles Caïmans. Vous vous en trouverez beaucoup moins taxés.)

Quant à l'électeur moyen, il n'est pas si cynique que ça. À preuve, devinez qui il réélira le prochain appel aux urnes venu. Peut-être qu'on devrait faire des enquêtes publiques sur l'électeur moyen.

***

Le plus marrant, et le plus absurde, de cette histoire réside évidemment dans son objet même : des affiches portant le mot «Canada». Canada à l'aréna, Canada au centre d'achats, Canada à la foire du paprika, Canada au Salon de la tourbe en carrés de Sainte-Imelda, Canada Canada Canada j'aime mes Rocheuses même si elles sont en Alberta.

C'est d'ailleurs le deuxième moment, chronologiquement, mais le premier, analytiquement, où l'on vous assimile à des Samsonite à double fond. D'abord, ils vous disent qu'ils ne savaient pas où allait le fric. Mais ils n'auraient jamais eu besoin de ne pas le savoir s'ils n'avaient songé et, pire, cru avant cela que le seul fait de beurrer votre horizon visuel du mot «Canada» vous inciterait à vous anto-interpeller dans votre Ford intérieur : «Tiens, j'avais pas eu le temps d'y penser avec cette vie à mille milles à l'heure et les enfants et les tâches ménagères et le bureau et l'hypothèque et les films en retard au club vidéo, mais le cadre fédératif canadien avec partage péréquationnel des compétences, c'est une maudite bonne affaire. Va falloir que j'en jase avec Minou au souper.»

Comme si vous étiez subliminalement achetable, en quelque sorte. Le Canada s'est d'ailleurs indigné, cette semaine, de ce que, selon toute apparence, vous étiez achetable par n'importe quelle publicité idiote. Plus insultant que ça, tu reçois quelques milliers d'excités qui viennent te dire qu'ils t'aiment à trois jours d'un référendum.

Surtout qu'elle est complètement nulle, cette pub. Canada en lettres minuscules avec un petit drapeau de rien au-dessus du deuxième a, cela fait trop défensif. Il aurait fallu des majuscules en béton, et des points d'exclamation pour montrer que dans Liberal Party, il y a «party». CANADA ! ! !

Après cela, quand vous auriez senti une odeur de cuir, vous auriez plutôt désiré véhémentement ne jamais perdre votre Stampede de Calgary.

jdion@ledevoir.com



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Attention, enquêtes en cours...

Manon Cornellier
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Le premier ministre veut aller au fond du scandale des commandites - Avec le train de mesures annoncé, le risque de nuire aux enquêtes de la GRC et de la SQ est réel

Le premier ministre Paul Martin le jure. Son gouvernement va tout mettre en oeuvre pour faire la lumière sur le scandale des commandites. Pour le prouver, il a annoncé assez de mesures pour étourdir les plus endurcis. Commission d'enquête, examen du comité permanent des comptes publics, révision du cadre de gestion des sociétés d'État, embauche d'un avocat-conseil pour récupérer les sommes indûment payées, et la liste continue.

À ce rythme, bien du monde risque de se piler sur les pieds, si ce n'est carrément de se court-circuiter. Le danger est réel quand on pense que la commission d'enquête et les audiences du comité parlementaire se dérouleront alors que les enquêtes de la GRC, maintenant partagées avec la Sûreté du Québec, sont toujours en cours.

«Je pense que le comité [parlementaire] devrait, avant de dresser une liste de témoins, se pencher sur toutes ces revues et enquêtes, comprendre leur portée et leur mandat et comment le travail du comité pourrait ou non les influencer», a prévenu la vérificatrice générale Sheila Fraser, jeudi, alors qu'elle témoignait devant le comité des comptes publics.

Le risque est de couper l'herbe sous le pied de la GRC et de la SQ alors que leur travail n'est pas complété. Jusqu'au dépôt du rapport de la vérificatrice générale, mardi dernier, la GRC enquêtait sur treize dossiers reliés au programme de commandites. Trois lui ont été référés par Mme Fraser en mai 2002, et une dizaine par le gouvernement à l'automne 2002. Pour l'instant, seul le président de Communication Coffin, Paul Coffin, a fait l'objet d'accusations pour fraude, 18 en tout.

Le rapport de mardi montrait que les malversations étaient plus étendues qu'on ne le croyait. Selon la vérificatrice générale, un petit groupe de fonctionnaires, en lien avec le bureau du ministre des Travaux publics, ont pu faire fi des règles et des contrôles pour verser 100 des 250 millions de dollars du programme en commissions et honoraires à des agences proches des libéraux. Et tout ça grâce, dans bien des cas, à une absence de documents, des factures fictives, des faux contrats. La toile s'étendait à cinq agences et sociétés d'État qui ont accepté des fonds sans que rien ne le justifie. Pire, les paiements du gouvernement à ses agences se faisaient à travers des agences de communication qui récoltaient au passage de grasses commissions.

Un comité qui marche sur des oeufs

Mis sur pied à toute vapeur, le comité des comptes publics a commencé à fouiller ce scandale jeudi, mais il marche sur des oeufs. Les témoins devant un comité parlementaire jouissent de la même immunité que les députés au Parlement. En un mot, leurs dépositions ne peuvent mener à aucune poursuite criminelle ou civile ni servir en preuve devant un tribunal.

«Si un témoin nous dit où sont les cadavres et qu'on les déniche, on ne peut les présenter en cour parce qu'il s'agit d'une information privilégiée», a expliqué en entrevue le président du comité, le conservateur John Williams. «Et la dernière chose que les députés veulent, c'est voir toute l'affaire mise au jour sans que personne ne soit ensuite puni.»

M. Williams croit par ailleurs que le témoignage ne peut même pas servir de déclencheur à une enquête policière. Un doute subsiste toutefois à ce sujet, ce qui constitue une des raisons de la décision du comité d'entendre l'avis du légiste de la Chambre des communes mardi prochain, avant d'arrêter sa liste de témoins.

L'enquête publique, qui sera présidée par le juge John Gomery, a elle aussi le pouvoir de forcer des personnes à témoigner sous serment. Et là encore, les témoignages ne peuvent servir de base à des accusations ou de preuve devant un tribunal, de dire François Jubinville, du Bureau du Conseil privé. Les témoignages peuvent cependant mettre la puce à l'oreille à la police, mais celle-ci doit réunir sa propre preuve si elle veut porter des accusations, comme on l'a vu dans le cas du sang contaminé ou de l'eau contaminée de Walkerton.

Le huis clos

Il y a un autre problème cependant. Un témoignage trop médiatisé pourrait priver d'un procès juste et équitable un témoin visé par la suite par une accusation. La façon de contourner le problème au sein du comité est de tenir des séances à huis clos, comme cela fut le cas dans le dossier de Groupaction, mais le comité ne peut ensuite évoquer les témoignages dans ses procès-verbaux ou son rapport.

Dans le cas d'une commission d'enquête, les termes de référence exigent presque toujours que le commissaire évite «de formuler toute conclusion ou recommandation à l'égard de la responsabilité civile ou criminelle de personnes ou d'organismes» et qu'il veille à ce que son enquête «ne compromette aucune autre enquête ou poursuite en matière criminelle en cours». C'est le cas pour l'enquête dans l'affaire Arar et on pense que ce sera encore le cas ici, dit-on au Bureau du Conseil privé.

La même prudence anime le président du Conseil du trésor, Reg Alcock, qui doit, d'ici environ une semaine, faire rapport au premier ministre sur la réponse des sociétés d'État et agences impliquées dans ce scandale. Une première rencontre avec les dirigeants de la GRC a eu lieu mercredi dernier. Une seconde devait avoir lieu hier avec les autres agences concernées (Postes Canada, SCHL, Via Rail, Banque de développement du Canada et Société du Vieux-Port).

M. Alcock doit aussi faire des recommandations sur le sort des dirigeants touchés. «Il s'agit uniquement de déterminer si le gouvernement fait toujours confiance aux capacités de ces organisations et de ces personnes pour gérer et résoudre les problèmes identifiés, a-t-il dit en entrevue. Les gens dans les conseils, qui sont nommés par le gouverneur en conseil, servent tant qu'ils ont la confiance du gouvernement. S'ils la perdent, c'est sérieux.»

Il reconnaît l'existence d'un écueil politique. La plupart de ces dirigeants de société d'État sont de vieux alliés de Jean Chrétien : André Ouellet (p.-d.g. de Postes Canada), Jean Pelletier (président du conseil de Via Rail), Marc Lefrançois (p.-d.g. de Via).

«Mais je dois me concentrer sur ce qui est juste. Ma responsabilité est de pouvoir dire au premier ministre si ces sociétés sont dirigées correctement. Si ce n'est pas le cas, je dois le lui dire, peu importe qui est impliqué. Le contraire serait irresponsable. [...] Mais je n'arriverai pas à cette conclusion sans avoir de preuves», dit-il. Et au bout du compte, la décision finale revient au premier ministre Martin.

Le gouvernement a aussi annoncé la nomination d'un avocat-conseil, Me André Gauthier, qui aura pour tâche d'étudier tous les moyens possibles, «y compris des poursuites au civil, pour recouvrer les fonds perçus de façon inappropriée». Il n'entreprendra pas les poursuites lui-même mais conseillera le procureur général à ce sujet après avoir participé à l'analyse juricomptable des preuves existantes. Et tout ça, pendant que se dérouleront les enquêtes parlementaire, judiciaire et policière.

À plus long terme

Paul Martin a décidé de ne pas s'arrêter là et d'envisager des correctifs à long terme. Il s'est engagé à présenter d'ici le 31 mars une loi pour protéger les dénonciateurs, question de faciliter la divulgation d'actes douteux. Si les élections générales ont lieu dès ce printemps, les chances de l'adopter seront bien minces cependant.

Le premier ministre a aussi fait appel à Reg Alcock pour entreprendre trois réformes susceptibles d'améliorer la gestion du gouvernement et des sociétés d'État. Le président du Conseil du trésor devra faire rapport sur les trois dossiers d'ici le 30 septembre prochain. On se demande comment il y parviendra, lui qui doit déjà procéder à une révision de toutes les dépenses fédérales d'ici novembre.

M. Alcock a déjà écrit aux sociétés d'État pour leur demander d'avoir en place des règlements établissant un code de conduite pour le personnel et le conseil, clarifiant et resserrant les fonctions du comité de vérification interne et exigeant de ce dernier de réviser les contrôles en matière d'éthique et de gestion des fonds publics.

Le ministre n'a pas imposé d'échéancier mais il espère une action rapide, et ce, même s'il s'agit d'un élément de sa révision à plus long terme de la gestion des sociétés d'État, de leur cadre de reddition de comptes et des dispositions de la Loi sur la gestion des finances publiques qui les concernent. Il veut examiner entre autres la possibilité de les soumettre à la Loi sur l'accès à l'information.

Le second volet de son travail consistera à revoir la Loi sur la gestion des finances publiques. Le but : clarifier et muscler les sanctions administratives ou pénales, se doter de moyens pour récupérer des fonds détournés et imposer des sanctions à d'anciens fonctionnaires ou employés de sociétés d'État.

M. Alcock entreprendra finalement la réflexion suggérée par la vérificatrice générale sur la notion de responsabilité des ministres et des fonctionnaires. Un comité prendra la relève ensuite pour compléter ce travail.



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Chrétien défendra âprement sa réputation, disent ses partisans

PC
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Ottawa -- Les partisans de Jean Chrétien promettent la guerre si le premier ministre Paul Martin traîne son prédécesseur dans la boue, ont indiqué des fidèles de l'ancien premier ministre hier en référence au scandale des commandites.

Certains libéraux réagissent mal aux insinuations voulant que l'entourage de M. Chrétien soit à blâmer pour le détournement de 100 millions en fonds publics au profit d'agences de publicité québécoises pro-ches du Parti libéral.

Certains ont averti que M. Chrétien pourrait sortir de sa retraite pour régler ses comptes avec M. Martin.

Deux libéraux de longue date ont aussi parlé de poursuite en libelle diffamatoire contre tout collaborateur de Paul Martin qui propagerait des rumeurs selon lesquelles l'ex-premier ministre serait à blâmer pour les irrégularités constatées dans la gestion du programme fédéral de commandites.

Un fidèle de M. Chrétien a affirmé que le vieux routier avait beaucoup de ressources, juridiques et politiques.

«Toute mesure imaginable est possible», a indiqué ce fidèle, qui a demandé à garder l'anonymat. «Vous le connaissez. Il va défendre sa réputation parce qu'il a une bonne réputation à défendre. Et chacun de nous va défendre sa réputation parce qu'il [celui qui a mandaté la vérificatrice générale, celui qui a mis la GRC sur le dossier] ne mérite pas d'être maintenant blâmé.»

M. Chrétien terminait un séjour en Chine hier et n'était pas disponible pour commenter l'affaire.

M. Martin s'est montré déterminé hier lorsqu'on lui a demandé s'il ne craignait pas que sa stratégie consistant à blâmer l'ancienne administration n'allait pas raviver la guerre intestine chez les libéraux, qui soignent encore les blessures de la récente et âpre succession au leadership.

«La course au leadership est terminée», a affirmé M. Martin au cours d'une conférence de presse à Brockville, en Ontario, ajoutant qu'il ira chercher tous ceux qui ont été impliqués dans l'affaire des commandites, peu importe qui. «Je prends la responsabilité de cette question et je vais m'en occuper.»

M. Martin a suggéré que l'administration Chrétien avait donné «une direction politique» au stratagème des commandites, disant que des gens de l'entourage de l'ex-premier ministre l'avaient gardé à l'écart de l'affaire.

Le stratagème frauduleux a été expliqué en détail dans un rapport dévastateur déposé cette semaine par la vérificatrice générale Sheila Fraser.

Des collaborateurs de Paul Martin ont réagi au rapport en blâmant la politique menée par Jean Chrétien. Un d'eux a indiqué au National Post mercredi que l'ancienne équipe au pouvoir serait blâmée pour avoir camouflé une activité «criminelle».



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LA GUERRE DE CLANS REPREND AU PLC

Vincent Marissal
La Presse lundi 16 février 2004

Martin démissionnera s'il est éclaboussé par l'enquête sur les commandites

Paul Martin nie que la guerre ait repris entre son équipe et les fidèles de Jean Chrétien, mais il blâme une fois de plus son prédécesseur en affirmant que la trop grande concentration des pouvoirs au bureau de l'ancien premier ministre a été en grande partie responsable du scandale des commandites.

C'est cette concentration de pouvoir qui l'a tenu en dehors des décisions entourant le programme des commandites, a-t-il expliqué hier sur les ondes de CBC aux auditeurs sceptiques devant son plaidoyer d'ignorance. Confiant d'être blanchi, Paul Martin s'est même engagé à démissionner si jamais l'enquête publique faisait la preuve qu'il était au courant des malversations du programme des commandites.

Comme pour contredire les affirmations de M. Martin sur l'unité des troupes libérales, deux événements dans deux régions du Québec mettront en évidence aujourd'hui les profondes tensions entre l'ancien et le nouveau régime. À Québec, Paul Martin présentera personnellement son candidat vedette dans Beauport, Dennis Dawson, un ami et un allié indéfectible du premier ministre, pendant qu'à Shawinigan, ancien fief de Jean Chrétien, un de ses anciens collaborateurs annoncera que le clan Martin rejette sa candidature dans Saint-Maurice.

Stephen Hogue, qui a occupé durant les dernières années du gouvernement Chrétien le poste d'attaché de presse du premier ministre, s'est en effet fait dire sans détour vendredi soir que le Parti libéral ne voulait pas de lui comme député. Par conséquent, lui a appris le président de la commission électorale, Pietro Perrino, il n'aura pas accès aux formulaires nécessaires pour recruter des membres et le chef ne signera pas non plus son billet de candidature.

" On m'a dit que le Parti voulait faire élire une femme dans la circonscription, qu'il y aura une assemblée d'investiture entre candidates, mais que ma candidature est rejetée, a expliqué M. Hogue hier à La Presse. Je laisse les gens conclure quelle pourrait être l'autre raison. "

Stephen Hogue, qui est natif de Shawinigan, qui mène sa campagne dans Saint-Maurice depuis des mois déjà et a acquis l'appui de nombreuses personnalités locales (dont celle, tacite, de M. Chrétien), se fait donc fermer la porte au nez. La favorite devient Marie-Ève Bilodeau, une jeune libérale de 24 ans qui a travaillé au bureau de l'ancien ministre Allan Rock à Ottawa et qui est aussi née dans la région. Il existe bel et bien au PLC une directive favorisant les femmes dans les circonscriptions " prenables " en vue de la prochaine élection, mais dans le cas de Saint-Maurice, la décision d'évincer M. Hogue est prise depuis des mois. Déjà, l'automne dernier, Dennis Dawson avait avisé le ministre Pierre Pettigrew que le PLC ne voulait pas de Stephen Hogue parce qu'on ne voulait pas " avoir de trouble " avec le clan Chrétien au caucus.

Depuis la publication embarrassante du rapport de la vérificatrice Sheila Fraser sur le scandale du programme des commandites au Québec, mardi dernier, la guerre intestine a repris de plus belle, malgré les négations du premier ministre, entre le clan Martin et les fidèles de Jean Chrétien. Paul Martin et son entourage ont accusé de façon plus ou moins directe l'ancien régime d'être entièrement responsable du scandale, mais les supporters de Jean Chrétien répliquent en accusant Paul Martin de chercher à se cacher derrière le précédent gouvernement.

Paul Martin en a remis hier, sur les ondes de CBC, affirmant qu'il était contre le principe même du programme des commandites au Québec et que la mainmise de l'ancien premier ministre sur les activités du gouvernement était grandement responsable du scandale.

" Je pense que Jean Chrétien est une personne intègre, mais la trop grande concentration de pouvoir au bureau du premier ministre a peut-être mené à des abus ", a-t-il répondu à un auditeur de l'émission Cross Country Checkup.

Ajoutant que le " Parlement avait été muselé " par l'ancien régime et n'avait donc pu réagir, M. Martin s'est dissocié complètement de la décision d'intervenir au Québec après la très courte victoire du NON au référendum de 1995. " Je ne pense pas que vous puissiez maintenir l'unité nationale en mettant des signes sur des panneaux ou pendant des parties de hockey, a-t-il dit. Vous ne pouvez pas acheter l'unité nationale, les Québécois ne veulent pas être achetés, nous devons d'abord gagner leur confiance. "

À un certain moment durant l'émission, il a même carrément tourné le dos à ce gouvernement, dont il faisait pourtant partie, en disant: " Je ne sais pas pourquoi ils n'ont pas réagi plus tôt... "

Pendant deux longues heures, Paul Martin a patiemment répondu aux questions (et aux critiques) des auditeurs et à celles de l'animateur Rex Murphy, qui lui a fait remarquer, à l'instar d'un auditeur, que les vrais responsables s'en tirent souvent en politique et obtiennent même des promotions du régime. " Ce n'est pas moi qui ai nommé un ambassadeur, c'est plutôt moi qui l'ai démis de ses fonctions ", a-t-il répliqué, faisant référence au rappel d'Alfonso Gagliano du Danemark.

Aux gens qui disaient douter des résultats de l'enquête qu'il a déclenchée mardi, M. Martin affirme que les coupables, qu'ils soient fonctionnaires, anciens ministres ou gestionnaires de sociétés d'État, seront démasqués et poursuivis en justice. " Je vais prendre toutes les mesures possibles pour trouver les responsables de ce scandale et m'assurer qu'ils soient jugés ", a-t-il affirmé.

Il a par ailleurs refusé, comme il le fait depuis une semaine, de s'engager à reporter les élections (qui devraient avoir lieu en mai, selon toute vraisemblance) après la fin de l'enquête publique.

" Je ne peux pas répondre à votre question, a-t-il dit à un auditeur, tout simplement parce que je ne sais pas quand les élections seront déclenchées. Mais le plus important, c'est que les Canadiens sachent que nous avons pris les bons moyens pour aller au fond des choses. "

Le premier ministre reconnaît que le scandale est un grave problème politique pour son parti, mais il dit avoir bon espoir d'arriver à régler cette crise. " Nous devons faire la lumière sur cette affaire parce que les gens, cette fois-ci, ne toléreront pas que l'on tente d'échapper à nos responsabilités. "



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Un «scandale» qui en cache un autre plus grave encore

Jean-Claude Leclerc
Le Devoir lundi 16 février 2004

La vérificatrice générale, Sheila Fraser, ne sait pas si le programme de commandites devait enrichir les coffres du Parti libéral. Elle ne voit d'autre raison à la création de ce système, dit-elle, qu'un moyen de verser des fonds en catimini à des agences de communication. À sa suite, la presse et le public ont condamné ce cas, en apparence évident, de mauvaise gestion, de gaspillage et de favoritisme. Toutefois, pour qui suit un peu la lutte que mène Ottawa contre les souverainistes québécois, le vrai scandale, encore largement méconnu, se trouve sans doute ailleurs.

Il est peu vraisemblable, en effet, qu'après avoir eu la frousse de leur vie le soir du référendum de 1995, lorsque le Parti québécois vint à quelques voix d'une victoire, les stratèges de Jean Chrétien aient mis en place non pas un programme pour stopper la sécession, mais un artifice fait pour favoriser des gens du parti. Plutôt, le programme en question, aujourd'hui aboli, aura été le dernier d'une série de mesures abusives visant à saper l'indépendance du Québec.

Mme Fraser rapporte que des hauts responsables lui ont abondamment expliqué qu'il s'agissait d'une «guerre» contre le séparatisme, mais elle n'y croit pas. Même si on l'en avait persuadée, elle n'estime pas, dit-elle, que «la fin justifie toujours les moyens».

À vrai dire, ce programme, créé pour rehausser l'image du Canada au Québec, tranchait sur de précédentes mesures, en ceci qu'il n'était pas vraiment secret. Tout le monde à Ottawa en connaissait l'existence (sauf le Bureau du vérificateur général, faut-il croire, qui ne l'a jamais examiné avant que le Globe and Mail n'en parle). Tous savaient, y compris Paul Martin, mais nul ne voulait en connaître le détail. Après tout, on allait aisément suivre l'opération, puisqu'elle allait prendre la forme, très publique, d'une campagne de propagande.

Mme Fraser est une comptable compétente, intègre et courageuse. Mais il lui manquait, outre un mandat plus large, cette culture particulière qu'il faut avoir pour détecter, le cas échéant, un programme d'action clandestine. Par sa nature, un tel programme, tout en étant autorisé en haut lieu, ne laisse pas trop de traces écrites. Il ne faut surtout pas en laisser mesurer l'efficacité par des instances extérieures ou examiner les factures. C'est la moindre des règles de sécurité que de limiter le groupe des participants, de fonctionner en marge et à l'insu des autres instances et d'agir en se cachant derrière des paravents.

Une lutte clandestine contre les séparatistes

Certes, dans ce cas-ci, un programme étalant la symbolique fédérale -- à supposer que cette activité en ait été la principale occupation -- n'était guère utile pour mettre en échec une poussée souverainiste. De même, les honoraires qu'ont obtenus les agences en cause -- à supposer encore qu'elles en aient été les véritables bénéficiaires -- ressemblent à un pillage de fonds publics. Mais, pour le reste, qui scandalise Mme Fraser, il n'y a là qu'un avatar d'un système fort logique, qui n'a rien de neuf au Canada, et que d'autres enquêtes ont déjà mis au jour dans le passé.

Ses projets les plus célèbres avaient été mis sur pied par la Gendarmerie royale -- cette même GRC qui s'est, depuis, fait payer des chevaux à même les fonds pour en découdre avec les hordes de Jacques Parizeau. Pour empêcher le PQ d'infiltrer la fonction publique fédérale, les agents de la GRC en avaient alors subrepticement copié la liste des membres. Une parfaite opération («Ham») qui avait le défaut d'être illégale, mais pour laquelle aucun tribunal n'a jamais puni de coupables. Infiltrant en revanche le cabinet de René Lévesque, la GRC y avait aussi recruté au moins un ministre (opération Minuet), un peu comme la CIA l'a fait, des années durant, en Amérique latine et ailleurs.

Paradoxalement, en dénonçant un scandale d'ordre administratif et financier seulement, la vérificatrice aura, involontairement sans doute, laissé dans l'ombre une vieille politique autrement plus grave, connue, acceptée et approuvée à Ottawa, mais contraire au respect des valeurs démocratiques et de l'égalité des citoyens, pourtant garantis par la Constitution. De même, les sommes mentionnées par Mme Fraser ne sont pas insignifiantes, bien que le milieu des agences de publicité les minimise. Mais cette lutte clandestine aura probablement coûté plus cher, certainement pas des millions comme on le croit, mais bien quelques milliards. Pendant 40 ans, en effet, ses opérations se sont étendues de la Vieille Capitale jusqu'à Paris en passant par Ouagadougou.

Citoyens de seconde zone

Le plus triste, c'est que le scandale qui en émerge aujourd'hui fait mépriser un peu plus les Québécois dans le reste du pays, alors que c'est le gouvernement canadien, gardien de l'unité nationale, qui a semé cette graine empoisonnée. Les Québécois, fédéralistes comme souverainistes, n'auraient jamais dû être traités comme des citoyens de seconde classe ou d'éventuels ennemis de l'État, tout juste bons pour être achetés ou «brainwashés» par des campagnes infantiles. Le gouvernement fédéral au plus haut niveau, et non le seul cabinet Chrétien, porte la responsabilité de cette discrimination.

Certes, il s'est trouvé des gens à Ottawa, au temps du cabinet Trudeau, pour s'inquiéter qu'une démocratie traque des adversaires politiques comme s'il s'agissait de terroristes étrangers ou de rebelles potentiellement violents, alors que leur opinion, si divergente ou radicale fût-elle, empruntait la voie démocratique. Les choses se sont cependant dégradées par la suite. Que les autorités fédérales, parfois en désaccord avec un gouvernement provincial, mènent une lutte politique sur la place publique ou entreprennent une contestation devant les tribunaux, cela n'a rien de scandaleux. Mais quand Ottawa traite Québec comme un ennemi contre qui les coups bas -- sinon des crimes -- sont permis, comment ne pas y voir une perversion de la démocratie et une négation de toute éthique politique ? À la décharge d'Ottawa, si le PQ n'avait rien du terrorisme québécois des années soixante, contre lequel la police fit usage de procédés clandestins, les derniers gouvernements souverainistes ont par contre entrepris, sans mandat, d'user des ressources de l'État québécois pour propager et favoriser leur option constitutionnelle.

À ce désordre antidémocratique, il était légitime que l'État fédéral réplique. Encore fallait-il le faire dans le respect de la loi et de la population. C'est le contraire qui a prévalu quand le gouvernement Chrétien, stupéfait de sa quasi-défaite de 1995, en revint aux tactiques des décennies précédentes.

Ironie du sort, le gâchis actuel est de nature à redonner quelque vigueur aux élans souverainistes. Comment le cabinet fédéral fera-t-il face à la situation ? Paul Martin voit dans ce triste programme non une activité foncièrement répréhensible, mais un cas de mauvaise gestion et d'abus de confiance. Le programme était bon, en somme, mais on l'aura mal appliqué. Si telle est sa pensée, son gouvernement risque d'être, à ce chapitre, en continuité plutôt qu'en rupture avec le passé. Il aura remplacé Jean Chrétien, mais pas rompu avec cette «guerre» qu'ont menée, et que mènent peut-être encore, des gardiens clandestins de l'unité nationale.

La classe politique se sent aujourd'hui salie. Mais c'est d'abord l'intégrité de la démocratie qui est en jeu.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.



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Nouvelle ombre sur la version de Martin

Hélène Buzzetti
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Le nouveau chef libéral a été mis au courant des problèmes dès février 2002

Moins de 24 heures après avoir affirmé qu'il n'avait su qu'en mai 2002 l'existence de malversations dans le cadre du programme de commandites, le premier ministre Paul Martin a vu sa version des faits être contredite par un ancien dirigeant du Parti libéral du Canada.

Dans une lettre expédiée à M. Martin dès février 2002 et obtenue par le National Post cette semaine, Akaash Maharaj, alors président de la commission politique du parti, prévient le ministre des Finances de l'époque que les rumeurs selon lesquelles les fonds versés aux agences de publicité ont servi à financer le Parti libéral sont de plus en plus persistantes parmi les militants.

M. Maharaj indique dans cette lettre qu'il a reçu de nombreux courriels de membres à ce sujet, qu'il en a été beaucoup question lors du congrès de l'aile de la Colombie-Britannique du parti et que, lors d'une réunion tenue deux mois plus tôt, soit en décembre 2001, les présidents des commissions politiques provinciales ont exprimé leur «malaise».

«Il y a, écrit-il, des rumeurs persistantes et croissantes selon lesquelles le programme de commandites a été détourné à des fins partisanes en rapport avec la campagne électorale de 2000 au Québec par l'entremise d'agences de publicité et de relations publiques associées au parti.»

Au bureau du premier ministre, on ne trouvait pas cette lettre datée du 7 février 2002. M. Maharaj prétend avoir obtenu un accusé de réception à l'époque.

M. Maharaj dit lui-même douter de la validité de ces rumeurs mais invite Paul Martin, à titre de ministre des Finances et de ministre québécois de premier plan, à faire la lumière sur cette affaire, ne serait-ce que pour blanchir le nom du Parti libéral du Canada. Plus loin, il devient presque prémonitoire. «Si on découvrait que le parti a été complice de la trahison de la confiance publique, ne serait-ce que par son silence ou son indifférence, le coup serait dévastateur.»

C'est justement ce qui est en train de se produire. L'opposition à la Chambre des communes tente de savoir pourquoi les ministres de l'époque, Paul Martin en tête, n'ont pas cherché à en savoir davantage lorsque les informations ont commencé à circuler dans les médias. «Il aurait pu poser des questions au premier ministre, il aurait aussi pu demander une enquête, a déclaré la députée bloquiste Caroline Saint-Hilaire. Il aurait pu poser des questions, agir, faire quelque chose. On n'a rien, rien entendu. Son silence est complice.»

La lettre d'Akaash Maharaj jette une ombre sur la version de Paul Martin, qui affirmait jeudi que ce n'est qu'en mai 2002, donc trois mois plus tard, qu'il avait compris qu'on avait peut-être affaire à des «comportements possiblement criminels».

«En 2002, la vérificatrice générale a fait rapport sur trois dossiers concernant Groupaction et a constaté de très graves problèmes. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à saisir que ce qui s'était produit allait bien au delà de manquements administratifs et qu'il s'agissait de comportements possiblement criminels», a déclaré M. Martin jeudi.

Interrogé à ce propos hier, Paul Martin a dit ne pas très bien se souvenir de cette lettre, mais il prétend qu'elle confirme sa version des faits. «Je l'ai lue ce matin et c'est exactement ce que je disais [avant-]hier lorsque je parlais de rumeurs qui circulaient», a dit le premier ministre. Il a ajouté que c'est quelques semaines plus tard que trois dossiers ont été transférés à la vérificatrice générale, laissant entendre qu'il s'agit là d'une preuve qu'il n'avait pas tardé à agir.

Ce que M. Martin ne dit pas, c'est que les dossiers référés à la vérificatrice l'ont été seulement après la publication de révélations dans le Globe and Mail. C'est ce quotidien torontois qui, en mars 2002, à la suite d'une demande d'accès à l'information, avait découvert qu'un rapport payé 550 000 $ à Groupaction par Ottawa n'avait jamais été produit. Quelques jours plus tard, le Globe révélait l'existence de deux autres rapports très similaires, payés un demi-million de dollars.

Le gouvernement avait alors décidé de ne «pas défendre l'indéfendable» et avait référé les trois dossiers à la vérificatrice générale, Sheila Fraser. Son rapport, déposé en mai, concluait que toutes les règles avaient été violées. De là, elle a décidé de se pencher sur tout le programme de commandites.

L'opposition a également demandé hier à ce que les têtes dirigeantes des sociétés de la Couronne mentionnées dans le rapport de Mme Fraser soient temporairement suspendues en attendant les conclusions de l'enquête. L'opposition vise André Ouellet, président-directeur général de Postes Canada, Michel Vennat, président de la Banque de développement du Canada, et Jean Pelletier, président du conseil d'administration de Via Rail.

Les présidents des sociétés de la Couronne ont jusqu'à la fin de la semaine prochaine pour démontrer au président du Conseil du trésor, Reg Alcock, qu'elles prennent au sérieux les révélations de la vérificatrice générale.

MM. Pelletier, Vennat et Ouellet ne se retrouvent pourtant pas sur la liste de noms que Sheila Fraser a dévoilée hier. Cette liste divulgue les noms des personnes qui, dans son rapport, n'étaient désignées que par leur titre ou leur fonction. On y retrouve quatre ministres des Travaux publics sous l'administration de Jean Chrétien : David Dingwall, Alfonso Gagliano, Don Boudria et Ralph Goodale.

Parmi les hauts fonctionnaires des Travaux publics, on retrouve Charles Guité, Pierre Tremblay et Ran Quail. Jim Judd, secrétaire du Conseil du trésor, est également nommé. S'y trouvent enfin les noms de Guy McKenzie, directeur de Communication Canada, Marc LeFrançois, président et chef de direction de Via Rail et président du conseil d'administration de Via à l'époque, et Christina Sirsly, vice-présidente au marketing chez Via.

Le premier ministre Martin a par ailleurs promis que l'enquête publique se penchera sur les liens entre le programme de commandites et le Parti libéral du Canada. «C'est une enquête qui n'aura pas de limites. Le commissaire va avoir non seulement le droit mais la responsabilité de regarder partout, y compris le Parti libéral.»

Avec la Presse canadienne



»» Paul Martin

Paul Martin, un nouveau John Turner?

Chantal Hébert
Le Devoir lundi 16 février 2004

Il y a des jours où Jean Lapierre doit se demander s'il n'aurait pas dû attendre encore un peu avant de se mettre au «chômage technique» en prévision des prochaines élections fédérales. Quand le nouveau lieutenant québécois de Paul Martin s'est déclaré partant pour un retour en politique il y a deux semaines, l'attente ne s'annonçait pas longue. Maintenant, le scandale des commandites a cassé l'élan préélectoral des libéraux. Le béton dans lequel semblait coulée l'hypothèse d'un scrutin au printemps n'est plus aussi dur.

Hier encore, il se trouvait des analystes (non québécois!) pour placer les mots «trudeaumanie» et «Paul Martin» dans la même phrase. Aujourd'hui, on a plutôt l'impression d'assister à une reprise du feuilleton qui avait vu John Turner mener le PLC à une défaite cuisante à l'été de 1984. À l'époque, une affaire de favoritisme pilotée par un premier ministre sortant avait également amorcé la descente aux enfers d'un nouveau chef libéral. La faiblesse de John Turner avait quintuplé les dégâts des abus de Pierre Trudeau. À suivre Paul Martin ces jours-ci, on a une forte impression de déjà vu.

***

Les résultats dévastateurs des sondages du week-end confirment que M. Martin n'a pas été à la hauteur de sa première vraie crise. S'il avait été le premier à pointer du doigt les éventuels hauts responsables politiques de l'affaire, mardi dernier, plutôt que le dernier à reconnaître l'évidence en catastrophe jeudi après-midi, il aurait eu l'air de faire preuve de leadership plutôt que d'être en proie à la panique.

Dans les minutes qui ont précédé le dépôt du rapport Fraser, M. Martin a congédié Alfonso Gagliano de son poste d'ambassadeur à l'étranger parce que ce dernier avait perdu sa confiance. Mais il a maintenu en place des présidents de société de la Couronne comme Jean Pelletier, à Via Rail, et André Ouellet, à Postes Canada, alors que l'affaire s'est, au minimum, déroulée sous leur nez.

À titre de bras droit de Jean Chrétien, c'est à M. Pelletier que se rapportaient le ministre Gagliano et l'ensemble de la machine libérale québécoise pendant l'essentiel de la vie du programme de commandites. Quant à André Ouellet, ses légendaires antennes politiques se sont singulièrement détériorées pour que les tractations irrégulières à répétition auxquelles est associée sa société lui aient échappé. A-t-on vraiment davantage besoin de la confiance du premier ministre pour distribuer des petits fours au nom du Canada au Danemark que pour diriger des sociétés de la Couronne?

Si Paul Martin veut renverser la vapeur, tout indique qu'il devra prochainement joindre le geste à la parole et écarter les commis de l'État dont la rigueur est remise en cause par l'affaire des commandites. Car le meilleur espoir du PLC de sauver sa majorité aux prochaines élections consiste désormais à convaincre les électeurs qui encore hier lui étaient sympathiques que la meilleure façon de faire le grand ménage n'est pas de reporter leur vote sur un éventuel deuxième choix, mais plutôt de confier à M. Martin le mandat de terminer le nettoyage qu'il a commencé.

En attendant, la bourrée de sondages dévastateurs du week-end n'est ni surprenante, ni concluante. À la lumière des révélations de la semaine dernière, le contraire aurait franchement été renversant. C'est seulement dans trois ou quatre semaines qu'on pourra juger si la poussière retombe suffisamment sur l'affaire des commandites pour que le scénario des élections printanières puisse tenir encore la route.

***

Dans le cas contraire, Jean Lapierre n'est pas le seul candidat-vedette qui se retrouverait pris entre deux chaises. Selon tous les échos, Frank McKenna, ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick, en est à liquider ses affaires courantes pour reprendre du service politique. D'autres sont dans la même situation.

À l'heure actuelle, Paul Martin dispose d'un gros atout, par rapport à John Turner en 1984. Les électeurs n'ont pas sous la main une solution de rechange évidente à son gouvernement. La configuration fondamentale du paysage politique fédéral ne changera pas d'ici les prochaines élections, mais le Parti conservateur pourrait reprendre du poil de la bête, en particulier en Ontario.

En raison de la fusion tardive de l'Alliance canadienne et du PC, le nouveau parti nage en pleine improvisation. Son chef sera choisi seulement le mois prochain. Si M. Martin retarde les élections, il perdra l'avantage que constitue la présence d'un adversaire qui n'est pas en pleine possession de ses moyens.

Et puis, jusqu'à deux douzaines de libéraux entendent quitter la politique au déclenchement des élections. La plupart ont convenu de terminer le mandat en cours parce qu'ils s'attendaient à ce qu'il prenne fin rapidement. À partir de l'été, la majorité libérale pourrait être chose du passé. Au plus tard à l'automne, le gouvernement Martin devra vraisemblablement envoyer le Canada aux urnes, sous peine de se retrouver minoritaire aux Communes.

Une campagne à l'automne plutôt qu'au printemps se déroulerait sur fond de renvoi en Cour suprême de la question relative au mariage gai, alors que les services de sécurité canadiens sont sous la loupe de l'enquête sur l'affaire Maher Arar et que les personnages haut placés de l'ère Chrétien au Québec sont dans le box d'une enquête publique sur les commandites.

Tout un programme, qui explique que la détermination croissante du premier ministre Martin à aller rapidement au fond des choses tient largement de l'énergie du désespoir.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.



»» l'Auberge Grand-Mère

Les hommes du premier ministre

Yves Boisvert
La Presse lundi 16 février 2004

Avant le fumier, la fleur. Le fumier, c'est l'affaire de l'Auberge Grand-Mère. La fleur, c'est le juge André Denis, de la Cour supérieure, qui a rendu jugement le 6 février. Il n'y a pas de meilleur exemple récent de ce qu'est l'" indépendance " des juges et de sa nécessité en démocratie.

Il faut dire que ce n'est pas tous les jours qu'un juge est appelé à rendre justice à un homme compétent et intègre que des amis du premier ministre ont sali et ont tenté de détruire pour des raisons politiques.

Les faits. Jean Chrétien était copropriétaire, à 25 %, de l'Auberge Grand-Mère. En 1993, avant qu'il devienne premier ministre, l'Auberge est vendue à un ami de M. Chrétien, Yvon Duhaime.

L'Auberge ne fait pas ses frais. Duhaime cherche des subventions. En 1997, Jean Chrétien intervient trois fois auprès du président de la Banque de développement du Canada (BDC), François Beaudoin. M. Chrétien veut que la BDC prête de l'argent à Duhaime.

La BDC, créée après la Guerre pour favoriser la création de PME, a de tout temps été un nid de favoritisme. Mais à la fin des années 80, début 90, elle va tellement mal qu'on songe à la fermer. François Beaudoin est un des premiers artisans de la renaissance de cette institution. Il a mis fin au favoritisme et, sous sa gouverne, non seulement la Banque a cessé d'être déficitaire, mais elle a même enregistré des profits de 100 millions à sa dernière année.

Quoi qu'il en soit, donc, en 1997, peu après la réélection des libéraux de Jean Chrétien, un prêt de 615 000 $ est accordé à l'Auberge, pour agrandissement. Cela va contre toute logique d'affaires: l'Auberge est endettée jusqu'au cou.

En 1998, Jean Carle, nullement banquier, mais ami de M. Chrétien et ancien chef des opérations au bureau du premier ministre, atterrit comme vice-président aux affaires corporatives de la BDC.

Toujours en 1998, Michel Vennat, ami de Jean Chrétien également, est nommé président du conseil d'administration de la BDC.

Jusque-là, les choses se passent bien pour M. Beaudoin. On renouvelle son contrat (170 000 $ par année) en le louangeant pour sa performance exceptionnelle. M. Vennat recommande que sa prime soit fixée au maximum.

Tout se met à déraper en 1999. Le National Post révèle que la BDC a financé l'auberge de l'ami de M. Chrétien. C'est alors que les hommes du premier ministre montrent de quoi ils sont capables.

D'abord, Jean Carle se fait envoyer à l'avance les réponses de Jean Chrétien à la Chambre des communes, pour que la BDC ajuste ses commentaires aux siens. La ligne est simple: M. Chrétien n'a fait que son travail de député en appelant M. Beaudoin.

Ensuite, dans la tourmente, l'auberge étant de plus en plus en difficulté, Duhaime demande un nouveau prêt de 200 000 $! Cette fois, Beaudoin fait clairement savoir à ses subordonnés qu'il n'en est pas question. Mais M. Vennat lui dit que l'Auberge doit " passer au travers ".

Quel curieux hasard, c'est après ce différend que les choses commencent à aller mal pour M. Beaudoin. Michel Vennat lance le bureau du vérificateur général sur le cas, pour remettre en question le contrat de Beaudoin. Ensuite, il engage la firme KPMG, qui fera une incroyable enquête de plus de 1 million de dollars pour tenter de démontrer que M. Beaudoin trafiquait ses comptes de dépenses ou volait la cafétéria...

M. Beaudoin accepte de partir avec l'indemnité prévue à son contrat (200 000 $ par année, à vie) en octobre 1999.

Mais la BDC refuse de payer sous prétexte que cet arrangement lui avait été caché (ce qui est faux). Beaudoin doit donc poursuivre pour réclamer son dû. C'est alors que la BDC contre-attaque. En Cour, on réclame à Beaudoin plus de 200 000 $, prétendant qu'il a volé la BDC. Le juge Denis rejette tout cela, mettant aux poubelles le rapport de KPMG, non fiable, non scientifique, bref, totalement nul. Le juge a confirmé le contrat de Beaudoin.

Mais la vengeance politique est allée plus loin. Alléguant la fraude et la contrefaçon, la BDC a obtenu en 2001 du juge Joel Silcoff le droit exorbitant d'aller saisir avant jugement au bureau, au chalet, à la maison et dans la voiture de M. Beaudoin des documents qu'il aurait pu voler à la Banque, ainsi que le droit de les détruire.

On voit alors l'avocat de la Banque, Éric Simard, de la firme Fasken Martineau Dumoulin, aller lui-même chez Beaudoin et à son chalet pour faire les saisies avec des huissiers et des serruriers. On fouille partout, sous les matelas, dans les tiroirs, et l'avocat Simard dirige de près les opérations.

Au fait, ce même Simard est l'ex-vice-président régional du Parti libéral du Canada. Il a eu un compte commun avec Jean Carle, pour financer la campagne de Jean Chrétien, quand son leadership était menacé. Et le voilà les deux mains dans les affaires intimes de M. Beaudoin! Conflit d'intérêts? Mais non, voyons!

Simard n'était absolument pas gêné, ensuite, d'aller lui-même plaider en Cour la cause de la BDC. Tant qu'à y être!

" Une disgrâce ", une opération " mesquine, illégale ", dit le juge Denis. Une belle saloperie, en somme.

Mais cette saisie n'a rien donné. Michel Vennat n'a pas laissé l'affaire là. Il est lui-même intervenu auprès du grand patron de la GRC pour porter plainte au criminel pour contrefaçon contre Beaudoin. Utilisation de la police fédérale à des fins de vengeance politique? Comment ne pas le voir ainsi?

Et ces policiers si lents dans tant d'autres affaires ont accouru chez M. Beaudoin pour aller fouiller encore, munis d'un mandat.

Leur enquête a été apportée à la Couronne: il n'y avait pas de quoi accuser. Michel Vennat n'était pas content: il a embauché un criminaliste (non identifié) pour " expliquer " l'affaire à la Couronne. Nouveau refus.

De Jean Carle, le juge dit qu'il ne lui prête " aucune crédibilité (...) et c'est un euphémisme ". Ce qui revient à le traiter de maudit menteur. C'est aussi le grand chef d'orchestre de l'opération anti-Beaudoin.

Michel Vennat, que le juge n'a pas cru sur plusieurs points importants, paraît aussi très, très mal dans l'affaire. Mais, une chance pour lui, il a obtenu une promotion: il a pris la place de M. Beaudoin! Il est président de la BDC! Une belle nomination, mais avouez qu'il avait mérité une récompense pour son zèle.

Comment cet homme pourra-t-il demeurer en poste après ce jugement coup de poing? Par un appel, sans doute. Mais le juge Denis a été à ce point scandalisé par l'affaire qu'il a ordonné exceptionnellement le paiement de Beaudoin même en cas d'appel (on peut lire le jugement à www.jugements.qc.ca).

Vennat, Carle, l'avocat Simard, KPMG, la GRC... Cela faisait bien des chiens, et gros et gras, aux trousses d'un homme seul. Au bout de trois mois de procès aux frais du contribuable, et après ce jugement, ces gens-là n'ont rien perdu de leurs pouvoir ni de leur argent. Mais un peu de leur nom.

M. le juge Denis, je vous salue.



»» l'Auberge Grand-Mère

Martin adrift in perfect storm

L. IAN MacDONALD
The Montréal Gazette Monday, February 16, 2004

Martin's statements were the declaration of war within the Liberal Party - the prime minister is staking out the high ground for himself, and let Chrétien be damned

Paul Martin said he didn't know about the sponsorship scandals, even though he was finance minister at the time.

The perfect storm that threatens to engulf the Martin government began two weeks ago with the news of a fire suspected as arson at the Auberge Grand-Mère, scene of the crime in more ways than one.

The highly suspicious nature of the fire rewound the videotape on the story to the beginning in 1996, when Jean Chrétien, as prime minister, personally lobbied the president of the Business Development Bank for a loan to a constituent, Yvon Duhaime, for the Auberge Grand-Mère, of which Chrétien was once part-owner, adjoining a golf course he was trying to sell.

Chrétien pressed BDC president François Beaudoin on three different occasions, including one conversation at 24 Sussex Dr. You could call this a conflict of interest, or an abuse of power, or both, because the president of the BDC is appointed by the prime minister and serves at his pleasure. The bank eventually succumbed to the pressure, approving a $615,000 loan in 1997, which Beaudoin later recommended recalling in 1999 after the hotel went into default.

Instead, Beaudoin was systematically stripped of his authority as CEO and terminated with severance and a pension, which the bank later cancelled. By this time, Chrétien's former operations director, Jean Carle, was executive vice-president and a longtime Chrétien supporter, lawyer Michel Vennat, formerly non-executive chairperson of the BDC, had replaced Beaudoin as president and CEO.

Their role in attempting to ruin Beaudoin is the second element of the perfect storm, "an incalculable injustice," as Superior Court Justice André Denis wrote in a scathing judgment rendered a week ago Friday. No one in Montreal legal circles can ever recall such a devastating judgment. The bank was advised "to raise the white flag" rather than appeal. Its conduct was "abusive." Carle's testimony was blasted as having "no credibility," while Vennat's was dismissed for inconsistencies.

The bank and Chrétien's operatives were blasted for the "ferocity and maliciousness" with which they pursued Beaudoin," seeking to "break and ruin his career." It was clear that Beaudoin had been looking after the bank's interests, while they were looking after Chrétien's.

The third part of the perfect storm blew up on Tuesday with the release of the auditor-general's long-awaited report on the sponsorship scam. Among all the shocking headlines in war type, one stood out in the Toronto Star, the house organ of the Liberal Party: "Your money, their friends".

In a story of unparalleled cynicism and corruption, $100 million of public money went missing at the hands of the Chrétien government in collusion with three Montreal advertising agencies. Millions was laundered through five crown corporations - the BDC, the Old Port of Montreal, Via Rail, Canada Post and the RCMP. The ad agencies - Groupaction, Lafleur Communication and Groupe Everest - skimmed the misappropriated funds with commissions and finder's fees, and all were generous donors to the Liberals. Of the many shadowy figures in this affair there is one, Jean Lafleur, with links to Alfonso Gagliano, the disgraced former public-works minister. It is hardly conceivable that Chrétien's then chief of staff, Jean Pelletier, was unaware of these scandalous events.

But Paul Martin said he was unaware, because as finance minister and chief financial officer of the government at the time, he was out of the room when it all happened. And that was the fourth component of the perfect storm. Even if true, hardly anyone believed it. Martin made things even worse for the Liberals and himself last Wednesday when he blamed the whole sorry scandal on a few rogue civil servants. This was incredibly stupid, not only a complete abdication of leadership, but also an invitation to the bureaucracy to take down the government.

The perfect storm reached its peak on Thursday when Martin, in a hastily called news conference, admitted political oversight and warned Chrétien-appointed henchmen at crown corporations that "they will answer for their actions." He did not name names. He did not have to. André Ouellet, the chairperson of Canada Post. Pelletier, now head of Via Rail. Vennat of the BDC. "Anybody who knew anything about that, and did nothing, should resign immediately," Martin said.

Inside the Liberal Party, it was a declaration of war. Though he must know the consequences, Martin appeared to find his footing for the first time all week. He was staking the high ground for himself, and Chrétien be damned. "Let me assure you that those who are responsible," he said, "regardless of who they are, where they work or may have worked in the past, will face the full consequences of their actions." Make no mistake, it is war.

Centrifugal forces have now been unleashed inside the Liberal Party. It is far from clear that Martin can ride out the perfect storm through to the safe shore of a new electoral mandate.

But this much is clear. For a decade our country was governed by a schoolyard bully, who ruthlessly abused his power and sought the ruin of those who stood in his way. Worst of all, by beating the public service into submission, he corrupted its integrity and demeaned its honour. This, then, is the true legacy of Jean Chrétien.

imacdonald@irpp.org



»» commandites

Frulla favorable à un nouveau programme

Daniel Côté, Le Quotidien
Le Soleil lundi 16 février 2004

Présente à Saguenay hier, afin d'assister à l'assemblée d'investiture du Parti libéral du Canada dans le comté Jonquière-Alma, la ministre du Développement social, Liza Frulla, s'est prononcée en faveur de la création d'un nouveau programme de commandites pour remplacer celui qui a donné lieu au scandale que l'on sait.

"Les organismes commencent à crier et ils ont raison. Ce ne sont pas les projets, mais l'administration de l'ancien programme qui a été fautive. Au Québec, l'industrie culturelle est forte et c'est pour ça qu'on a eu la grosse part des fonds. Il ne faudrait pas la mettre en péril à cause d'une poignée d'individus", a-t-elle déclaré.

S'exprimant à la fin de l'assemblée, à la faveur d'un point de presse, Liza Frulla a donné raison à son collègue de Chicoutimi-Le Fjord, André Harvey, qui réclame la mise en place d'un nouveau programme. "Il pourrait y avoir une forme d'aide différente, administrée d'une manière différente. Ça pourrait se faire rapidement", croit-elle.

"On ne veut pas que les petits projets soient torpillés. Il y a là une richesse incroyable", a ajouté André Harvey, en donnant l'exemple les 40 000 $ attribués au festival Jonquière en musique. En ce qui touche le scandale, par ailleurs, il a profité de son discours, prononcé quelques minutes plus tôt, pour rassurer la base militante.

"Au hockey, les équipes n'arrêtent pas de s'entraîner parce qu'elles traversent une période difficile et c'est pareil pour nous. Après la tempête, il y a toujours une belle période d'accalmie", a avancé le député. Raillant les critiques de l'opposition, en particulier celles du Bloc québécois, il s'est montré particulièrement cinglant à l'égard de Michel Gauthier, leader parlementaire et député du comté de Roberval.

"Il a le drapeau de l'Outaouais tatoué sur le coeur, pas celui du Saguenay-Lac-Saint-Jean, parce que c'est là qu'il vit. (...) Les bloquistes posent beaucoup de questions, mais moi, je fais des actions. Michel Gauthier n'a jamais vu ça, un lingot. Et la route du parc (des Laurentides), c'est pas le Bloc qui l'a fait reconnaître comme artère nationale", a lancé André Harvey.

Pour revenir à l'affaire des commandites, Liza Frulla lui a trouvé des côtés positifs, ainsi qu'elle l'a relevé lors de son allocution. "On a réalisé que des gens avaient détourné les règles à leur avantage et on est chanceux parce qu'il y a des mécanismes pour les attraper et les traduire en justice. Je suis fière de mon chef (le premier ministre Paul Martin), qui a dit qu'il y aurait une enquête publique et qu'on irait au fond des choses", a-t-elle commenté.



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Revue de presse - Le tribalisme et les visières

Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 14 et du dimanche 15 février 2004

«La vraie source» de l'affaire des commandites? Selon des conseillers de Paul Martin qui, «sous le couvert de l'anonymat», se sont confiés à John Ibbitson du Globe and Mail, «c'est l'antique et condamnable tribalisme qui imprègne la politique québécoise, dans laquelle les amis se font des faveurs, où les règles sont faites pour être violées et où la fin justifie de ne pas trop enquêter sur les moyens». Selon ces mêmes conseillers de Martin, «Jean Chrétien incarnait cette culture politique». Et la véritable raison de déclencher une enquête publique, c'est de «casser le pouvoir de cette vieille garde corrompue que M. Martin a combattue depuis tant d'années».

Bref, la guerre est déclarée au sein du Parti libéral. Car après avoir tenté plusieurs stratégies d'évitement, pointant d'abord Alfonso Gagliano, puis un «groupe de fonctionnaires», Paul Martin a implicitement visé son prédécesseur.

C'est une première dans les annales de la politique canadienne, dit Jeffrey Simpson, dans le Globe and Mail. Il est arrivé parfois qu'un nouveau premier ministre prenne ses distances d'avec son prédécesseur, qu'il se targue de faire les choses différemment, etc. Mais habituellement, «le nouveau chef, dans l'intérêt de l'unité du parti, pour projeter une bonne image, tentait d'envelopper les différends dans une apparence de civilité». Paul Martin, lui, a lancé un «Just watch me» à la Trudeau à ceux qui lui demandaient si des têtes risquaient de rouler. Un scénario risque bien de se produire : «M. Chrétien sera le premier premier ministre canadien à témoigner dans le cadre d'une enquête publique pour défendre sa conduite lorsqu'il était au pouvoir, un peu comme le premier ministre Tony Blair à la commission Hutton.»

Certains croyaient que le transfert de pouvoir de Chrétien à Martin permettrait d'enterrer la hache de guerre entre les deux hommes. Au contraire, affirme Simpson. Non seulement les proches de Chrétien se sont tous fait montrer la porte, mais Martin et ses conseillers sont «furieux devant le gâchis» laissé par la bande du petit gars de Shawinigan. «Ils l'accusent d'avoir dépensé à l'avance tous les surplus fédéraux; d'avoir mal agi dans l'affaire Arar; d'avoir bousillé les relations avec les États-Unis. Le pire de tout cela : ils savaient que le rapport de la vérificatrice générale était une bombe à retardement politique qui exploserait au visage de M. Martin dès que M. Chrétien partirait.» Maintenant que Paul Martin a attaqué Jean Chrétien, dit Simpson, il faut s'attendre à ce que ce dernier rétorque. Comment s'y prendra-t-il ? On l'ignore pour l'instant. «Mais il y aura une réplique. Soyez-en sûr.»

Selon John Ibbitson, aussi du Globe, cette guerre rappelle celles qui éclatent régulièrement au sein du parti dominant au Japon. «Si les libéraux remportent les élections, malgré cette guerre intestine, cela voudra dire que le Canada est vraiment devenu un pays à parti unique avec une charte des droits. Comme le Japon.»

Autres comparaisons internationales... Selon Michael Harris, du Ottawa Sun, lorsque Paul Martin affirme qu'il ne savait rien du scandale des commandites, il fait penser à Bill Clinton qui nia lui aussi longtemps «avoir eu une relation avec une jeune stagiaire». Il rappelle aussi le ministre de l'Information de Saddam Hussein, qui «déclara que l'Irak avait battu les Américains tout en se faisant presque écrasé par les tanks des GI».

Selon certains, comme William Watson, tout ce qu'il y a de scandaleux, dans l'affaire des commandites, c'est l'argent qui a pu être volé. Rien de terrible à inonder une partie d'un pays de propagande. Colby Cosh, dans le National Post, s'inscrivait en faux contre cette thèse, hier, et dénonçait le caractère «nord-coréen» de l'entreprise des commandites. Bien qu'il y ait «de la paranoïa dans l'attitude de bon nombre de Québécois», écrit Cosh, devant leurs «inquiétudes», devant leurs «aspirations nationales», tout ce que les libéraux ont trouvé à proposer, c'est «des affiches ! des murales ! des cahiers à colorier ! des drapeaux pour tout le monde !». Au fond, c'est comme s'ils s'étaient dit à propos des Québécois : «Nous n'avons qu'à rappeler à ces "Pepsi" retardés toutes les belles choses qu'Ottawa fait pour eux et leur faire voir à quel point l'unifolié est beau. Ensuite, ils vont rentrer au bercail !»

Des «Pepsi»... avec une visière, comme certains diraient. Les chroniques ont été nombreuses cette semaine pour défendre le coach Don Cherry. Certains, comme Bob Macdonald, du Toronto Sun, ont choisi la voie scientifique : ce que dit Cherry se vérifie dans les statistiques. «C'est effectivement les francophones et les Européens qui portent le plus la visière dans la ligue.» Autrement dit, «lorsque les armées de la political correctness canadienne se mettent en marche, la première victime est la vérité». Dans la même veine, Link Byfield, dans le Calgary Sun, s'en prenait à la ministre d'État au Multiculturalisme, Jean Augustine, qui a condamné les propos de Cherry. Pour Byfield, si Cherry s'en était pris aux Américains, ou aux Européens, ou aux chrétiens, il n'y aurait jamais eu de tollé ni d'enquête pour racisme. «C'est parce qu'au Canada, personne ne peut critiquer quelque race (sauf les Blancs), quelque sexe (sauf les hommes) ou quelque orientation sexuelle (sauf les hétérosexuels).» Selon Byfield, le Tiers-Monde est plein de personnes comme Augustine et ses prédécesseurs Hedy Fry et Elionor Caplan. «Ces démagogues sont peut-être ridicules, mais elles ne sont pas drôles. Elles représentent une menace pour nos droits fondamentaux et on doit les combattre le plus possible.»

Notons enfin que le célèbre joueur de hockey Bobby Orr a aussi pris la plume pour défendre Don Cherry, hier, dans le Globe. «Si vous ne l'aimez pas, changez de poste !», écrivait-il, tout en précisant qu'il avait «droit à son opinion».



Le Devoir 16.2.2004


»» Don Cherry

Don Cherry et la liberté d'expression

Adrien Cantin
Le Droit lundi 16 février 2004

Schucks ! J'ai oublié de regarder le commentaire de Don Cherry, samedi soir, à Hockey Night in Canada. Cela fait des années que je ne regarde plus ce vieux bonhomme au langage d'homme des tavernes et de commerçant de cochons du Deep South américain des années 1960. Pourtant je m'étais dit que samedi, vu la controverse...

Mais selon les commentaires attristés de certains médias, notamment les trois Sun (Ottawa, Toronto et Calgary), le Cherry en question n'a insulté personne, samedi, après s'être fait réprimander par son partenaire en affaires, la CBC. Il en était même ennuyant, selon ces " analystes " qui, écrit l'un d'entre eux, étaient jusqu'à une trentaine devant un téléviseur à l'intermission, calepin en main, comme des mouches autour de vous savez quoi.

Il y a un certain nombre de choses à retenir de ce fracas qui dure depuis trois semaines mais dont on n'entendra vraisemblablement plus parler parce qu'il a humilié la CBC bien plus que les sujets francophones de ce pays, et que la CBC n'aime pas recevoir de leçons de civisme des simples citoyens.

Un bon deal

Pourtant, l'entente contractuelle entre Don Cherry et la CBC a été harmonieuse et profitable pendant plusieurs années. Depuis 1980.

Le premier fait se pâmer, tous les samedis soir, des centaines de milliers de porteurs de casses à palette siphonnant des petites bières dans leur salon et les lieux de libations du Canada anglais, en disant des grossièretés sur un tas de gens, dont les Européens et les Canadiens de langue française, et se faisant grand promoteur de la violence au hockey.

L'autre, en se pinçant le nez et en regardant ailleurs, fournit l'antenne ainsi que le souffre douleur, Ron McLean, et vend à gros prix de la publicité pour des produits qui intéressent particulièrement les casses à palette.

Et on partage le magot. Don Cherry empoche allégrement 700 000 $ par saison, une somme inespérée pour un individu de son talent, et la CBC garde le reste pour financer la couverture de tournois de curling, payer Peter Mansbridge et Rick Mercer, et produire des séries contribuant à l'identité et à l'unité canadienne.

Don Cherry utilise aussi sa tribune nationale comme collatéral pour produire et vendre des vidéos des scènes les plus violentes au hockey professionnel (Rock 'em, Sock 'em), faire la promotion de la bière en petits barils et mousser une foule d'autres projets commerciaux qui semblent assez lucratifs.

Assez !

Même si ce sont les joueurs européens et francophones qui sont habituellement qualifiés de téteux et de mauviettes par Don Cherry, c'est une association anglophone qui a parti le bal, contre les commentaires teintés de racisme de l'individu : le chapitre de Colombie-Britannique de Canadian Parents for French (CPF).

N'eut été de leur intervention, il n'y a aucune raison de croire que les voix outragées de nos députés à la Chambre des communes se seraient faites entendre. Nous ne les avons pas entendues les fois d'avant.

Et soulignons que la lettre de CPF à la CBC n'aurait probablement pas eu de suite n'eût été du tollé qui s'est fait entendre par la suite dans les médias de langue... anglaise. (À l'exclusion, bien sûr, des journaux Sun, propriété de Quebecor). Ceux et celles qui ont participé au forum des lecteurs du Toronto Star sur le sujet, par exemple, ont condamné Don Cherry dans une proportion de deux pour un, parfois de façon très virulente.

Mais il a quand même fallu une dizaine de jours avant que le vice-président exécutif de la CBC, Harold Redekopp, se décide finalement à dire que les propos de Don Cherry étaient inacceptables. Complice de M. Cherry pendant toutes ces années, le diffuseur national venait de capter un message qui le troublait.

Ainsi, ceux qui ont trouvé M. Cherry ennuyeux samedi dernier devront s'y habituer. Sa poule aux oeufs d'or menace d'arrêter de pondre et si le talent de l'individu est restreint, il n'est quand même pas complètement imbécile. Même s'il ne devait pas revenir à l'automne, il peut encore toucher quelques centaines de milliers de dollars d'ici à la fin de la saison, s'il reste tranquille.

Tolérance zéro

Plusieurs défenseurs de Don Cherry ont crié à la censure. Ces gens ne comprennent rien à la notion de liberté d'expression. Libre à chacun, bien sûr, de dire ce qu'il veut à sa table de cuisine ou à la taverne. Ou dans les médias d'information lorsqu'on lui demande son avis, sur Internet ou devant le Centre Rideau le dimanche matin.

Mais lorsqu'on s'engage dans une entente contractuelle avec un diffuseur, on est tenu de respecter la mission et l'auditoire de ce diffuseur. Cela est permis ailleurs, notamment dans certaines radios privées françaises comme anglaises, mais la mission de la CBC, comme celle de Radio-Canada, interdit que l'on s'attaque gratuitement et méchamment à des groupes et des individus de notre société.

Comme l'a appris un certain Conan O'Brien, un animateur de talk show télévisé américain, qui s'est maladroitement attaqué aux francophones du Québec la semaine dernière alors qu'il enregistrait ses émissions à Toronto. Bien sûr, une partie de son auditoire l'a trouvé très drôle. Mais les médias torontois (oui, même le Sun, timidement) lui ont fait savoir qu'il n'aurait pas dû, pas plus qu'il serait acceptable de casser du sucre sur le dos des hispanophones à New York.

Conan O'Brien ne sera plus jamais invité à Toronto. Et Don Cherry a peut-être appris quelque chose au cours des dernières semaines. Et nous aussi, peut-être. Notamment que notre société ne tolérera plus le genre de propos tenus à Coach's Corner et à Late Night with Conan O'Brien. À condition, bien sûr, qu'on se défende un peu.

Non, ce ne fut pas une mauvaise semaine.

editorial@ledroit.com



»» Don Cherry

Cherry a little cautious

Canadian Press
The Globe and Mail February 16, 2004

Toronto ONT - Don Cherry calmly brushed aside his critics Saturday night, saying he is "happy about the whole thing" in his first Coach's Corner segment since igniting a firestorm with a recent rant about visors.

On the Jan. 24 Hockey Night in Canada, Cherry claimed most National Hockey League players who wear visors are "Europeans and French guys." It was a remark perceived as a shot at French Canadians. Since then, Cherry has been skewered by angry Quebeckers and targeted by three federal bodies.

On Saturday, Cherry was uncharacteristically cautious, standing his ground without further antagonizing his critics. "Nothing's new, nothing's changed," he said, moments after the prerecorded segment hit the air. "If there's any problems, nothing I can't handle. I'm happy about the whole thing.

"I've had a tough week but that's all right. I could say a lot of things, but we won't go into it right now."



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The Conan joke's on us

John Doyle
The Globe and Mail February 16, 2004

I knew it would end in tears.

Far be it from me to say "I told you so," but what the heck -- last week I did politely point out that Conan O'Brien's core audience consists of young men with a decidedly uncouth, unsophisticated sense of humour. "Call me a curmudgeon," I said. And the Masturbating Bear, the poo jokes and pee jokes on the first night of O'Brien's Toronto shows sort of supported my point, I thought.

Now you can call me smug, but when O'Brien's zany crew sent that trash-talking dog-puppet to Quebec and proceeded to lavish childish, toilet-humour insults on the locals, I wasn't surprised. Smelly crotch jokes were about as smart as it got. It was a matter of a viciously obnoxious puppet figure abusing Quebeckers in English and the camera capturing their stunned, uncomprehending reaction. Of course, the fact that Canadian taxpayers subsidized the entire sorry spectacle only lent a piquant air to it.

The thing is, we're living through a period of knee-jerk outrage. Ask Don Cherry about that. There are raw sensitivities and it's easy to offend. It's happening in the United States and it's happening here. A sort of cultural shift is talking place. The media is under severe scrutiny. Humour that appeals to the child in the adult viewer is certain to invoke horror. That's why "investigations" into insults and alleged indecency on TV are rampant. These are dangerous days to challenge previously accepted levels of sarcasm and satire.

The Conan craziness managed to conclude with an irony that O'Brien probably understands but is way beyond the understanding of most of his audience. Late Night with Conan O'Brien came to Toronto and was subsidized in order to showcase Toronto and perhaps attract some visitors. In the end, O'Brien's Toronto visit showcased two things: 1) Americans such as O'Brien and his staff don't truly understand Canada and never will, no matter how many times they yuck it up with Mike Myers or tell hockey jokes; and 2) it's our own sensitivity and fractured national sensibility that have been showcased to us and to the United States.

As it's Monday, it's another big night at CBC. For a start, Pastor Mansbridge packed his parka and has gone on the road. The National, at 10 p.m., comes from Afghanistan starting tonight.

Rick Mercer's Monday Report (CBC, 8 p.m.) is on a roll. This week Mercer is in Nunavut to look at the elections there. The man's obsessed with the snow and cold, God bless him. The CBC's budget for parkas must be astronomical. Also, of course, Mercer has much fodder in Prime Minister Paul Martin's weasely, high-dudgeon response to the Auditor-General's report. Oddly, that report said nothing about the CBC's outlandish parka budget.

The Newsroom (CBC, 8:30 p.m.) is definitely funny tonight -- in fact it's the best episode of the series. You see, the put-upon newsroom assistant Claire (Holly Lewis) has to go on leave, so George must hire a temp. When he comes across a young man who is willing to fawn constantly and supply George with the phone numbers of women George wants to date, the kid is hired.

In a delicious twist, things go awry. In the end, the episode concludes with a good zinger. Yet another temp is hired, a young woman played by Shauna MacDonald. George eyes her and tries on his personal approach to management. The young woman tells him, with relish, that she knows about his reputation and, if he gets touchy-feely, the matter will be dealt with by her brother, who is about to be released from the Don Jail. Sure, the joke plays into the idea of George as the babe-magnet, but at least the woman gets to bite back.

Canada Reads (Newsworld, 8:30 p.m.) comes to television, obviously. This third edition of the attempt to choose a book that all Canadians should read has five panelists from different backgrounds. They chose a book individually and then hash out the choice for the nation. As a TV program, it's far from sleek and sexy. For a start, the presence of the camera appears to have made host Bill Richardson a tad nervous. I'm not going to list the panelists and books -- these things get plenty of hype. But I do think that musician Jim Cuddy of Blue Rodeo makes a strong, man-on-the-street case for The Last Crossing by Guy Vanderhaeghe.

Prime Time (ABC, 10 p.m.) is all about Mel Gibson and his movie The Passion of the Christ. Apparently Gibson sits down with Diane Sawyer and explains it all. Whatever he says, he won't satisfy everybody. Understandably, there are very raw feelings about Gibson's movie.

That brings us right back to the subject of how dangerous it is these days to advocate anything out of the ordinary.

Dates and times may vary across the country. Please check listings or visit www.globeandmail.com/tv

jdoyle@globeandmail.ca



»» Conan O'Brien

Did Conan reveal our inner barbarian?

Ray Conlogue
The Globe and Mail February 16, 2004

Wow. Take a Valium, Canada.

We are so shocked by Conan the Barbarian's Quebec sequence on his Thursday night show. Triumph the Insult Dog went a little over the top, it seems, in his "streeter" at the Quebec City carnival. He caught all those monolingual Quebeckers in a good mood, grâce au carnaval, and ventured some witty sallies, such as: "I can smell your crotch from here," and "Quebec is a great place for me to poop on, crap coming out of my butt." When the persons addressed continued to smile amiably, Triumph ventured: "So you just sit there and take it?"

Triumph even located a few couples where the woman was able to translate his insults into perfect French for the fellow who didn't understand. "So you're French and Canadian, that means dull and obnoxious;" and "I only know basic French, like 'I surrender.' "

To an overweight separatist, "Why don't you try separating yourself from doughnuts first?" and "Hear that? It's the sound of nobody giving a . . ." followed by the sound of a bleeped expletive.

Conan may have come across as insensitive, but he comes by it honestly. Have you ever wondered what happened to the French, the German and the Dutch in the United States?

Come, with Triumph the Insult Dog, back to the America of 1777. In parts of Pennsylvania they speak German, and in parts of New York state they speak Dutch. The proud new nation orders them to educate their kids in English. In no time at all, Dutch and German have the status of a hand-painted hutch.

Fast-forward to the Mexican-American War, 1848. Thousands of Mexicans living in Texas and New Mexico ally themselves with the American army, crying out for democracy and freedom. Mexico is defeated, and the proud new Mexican-Americans learn that their schools have been shut down. Two generations, no more Spanish.

Fast-forward to Massachusetts, 1930. Two million Quebeckers have come to New England to work in the textile mills. They can't get a licence for a French radio station.

Fast-forward to Louisiana, 1948. The Acadians have been living in the swamps for two centuries, but progress arrives. The kids are sent to public school. When they speak French in the playground, they are whipped.

I'm sure Triumph the Insult Dog would have risen to each of these occasions with the same aplomb he demonstrated in Quebec City. After all, seen from a certain perspective it's a very successful policy. The United States has a few small problems these days, but sucky hockey players and bilingual cereal boxes are not among them.

Some people, however, are troubled by the wild enthusiasm that Conan's all-Canadian audience demonstrated for Triomphe, le Chien-Juron. It comes hard on the heels of the mass movement in defence of Don Cherry's freedom of speech. Could it be (sharp intake of breath) that a lot of Canadians don't like French people very much either?

Alas, it could. And I have a certain amount of sympathy for them. We've put ourselves in a bind, setting out an ideal of bilingualism in a country where -- for good and practical reasons -- most people couldn't learn French if they tried.

Almost every English-Canadian who speaks good French lives in Quebec. It makes sense, doesn't it? And the ones who crowded into the Elgin Theatre for Conan's show have to live with the shameful fact that . . . well, they have failed. As Canadians.

They've failed, and yet -- oddly enough -- they're pretty sure they couldn't have succeeded if they'd tried. The final nail in this Procrustean bed is that they're not allowed to complain about it. That might re-awaken the sleeping dog of separatism, and it would be their fault. So they zip up.

Hardly any surprise, then, that most English Canadians are overjoyed when somebody breaks the taboo. You gotta let off steam somewhere. The thing is, it needs to be somebody that nobody takes seriously. Like, say, a hockey jock in a loud jacket. Or an American.

The other place you can take the pulse of this subterranean sentiment is in the small comedy clubs of Toronto, where (I promise you) the success of Triumph the Insult Dog has been widely noted. How about that bit where he mounts the French poodle in front of a restaurant full of dumbstruck Quebeckers? Whoa! The only puzzling question that remains is the good humour of all those folks in Quebec City who smiled right through Triumph's interrogation. But it's not so surprising, really. Quebec has never been more French than it is today, and a million Don Cherrys walking a million little brown dogs isn't going to change that.



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Québec 2004 - La voie, quelle voie?

Normand Thériault
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Comme si le Québec, une fois de plus, se retrouvait en plein coeur d'une campagne référendaire: une telle phrase pourrait conclure une analyse voulant décrire les discours entendus depuis la prise de pouvoir par l'actuel gouvernement. Suite à la «réingénierie», à l'adoption en vitesse de lois impopulaires en décembre dernier, le ton des opposants monte et le gouvernement a dans les derniers jours fait sien un discours plus conciliant.

Tout compte rendu du débat actuel montre qu'il y a au départ des points de vue inconciliables. Les dirigeants de la classe politique au pouvoir et la majorité des ministres du gouvernement insistent sur un nécessaire changement : il faut tout simplement repenser l'action gouvernementale. Les mandataires des divers organismes de représentation, qu'ils proviennent des milieux syndicaux ou qu'ils soient les porte-parole de groupes populaires ou de secteurs d'activité, y vont d'un autre discours : il faut poursuivre dans cette voie qui a permis au Québec actuel de prendre forme, du «Québec inc.» aux divers programmes de mesures sociales, dans un cadre où l'État est un partenaire du développement, quand celui-ci touche tous les secteurs d'activité.

D'une part, l'équipe Charest propose des mesures, des lois qui s'inscrivent dans la tendance néolibérale que semble avoir fait sienne l'Occident au cours de la dernière décennie. Sous couvert d'un mieux-être économique, il serait nécessaire de promouvoir un désengagement de l'État, celui-ci devenant d'abord un législateur, toute mesure interventionniste étant le lot des intervenants autres, qu'ils soient individus ou corporations publiques.

Pendant ce temps, les tenants de la social-démocratie, qu'ils proviennent des milieux syndicaux, culturels, populaires ou humanitaires, prêchent les vertus du système mis en place au Québec depuis plus de 40 ans, après la nationalisation de l'électricité et les diverses réformes qui ont façonné, entre autres, les systèmes scolaires ou de santé.

Double vision

C'est l'impasse. Face aux lois qui régissent la sous-traitance, qui permettent ailleurs de défusionner ou de fusionner (c'est selon, que l'on soit dans le monde municipal ou du milieu de la santé), il en est pour rappeler que le «modèle québécois» a toujours des vertus. Alors, comme le dit Claudette Carbonneau, la présidente de la Confédération des syndicats nationaux, la CSN, «nous sommes confrontés à deux visions de la société québécoise, celle qui, d'une part, veut plus de partage, une société plus égalitaire, le maintien de mécanismes de solidarité et la reconnaissance de l'"entrepreneuriat" collectif, et celle, d'autre part, d'un gouvernement qui a établi son programme et qui considère que la reddition de comptes ne se fera que dans quatre ans !»

Dans un tel contexte, quand les syndicats laissent planer la possibilité d'une grève générale (il ne faut pas oublier que le Québec est le coin d'Amérique ayant le plus haut taux de syndicalisation, avec plus de 40 % des travailleurs syndiqués), la confrontation pourra-t-elle être évitée ? Un autre premier ministre libéral aura-t-il à recourir, comme cela fut le cas en 1972, à des mesures aussi radicales que celles qui ont mené à l'emprisonnement des chefs syndicaux d'alors, les Pépin, Laberge et Charbonneau ?

Temporisation

Il semblerait que oui. Quand on voit le gouvernement mettre sur pied, dans un effort d'ouverture vers la population, des forums publics (geste qui semble tenir plus jusqu'ici d'une activité de relations publiques que d'une volonté de consultation), quand le ministre des Finances crée un précédent lorsqu'il se rend dans les locaux du FRAPRU pour discuter de logement social, quand les projets d'Hydro-Québec perdent l'appui de l'appareil gouvernemental suite à des pressions publiques, il faut admettre qu'il y a là volonté de temporiser, de modifier ou d'atténuer un plan de mesures qui semblait jusque-là incontournable.

L'opposition fait de même. Les syndicats n'annoncent pas des actions immédiates (il y aura bien sûr une marche vers Québec le 19 mars prochain) mais informent le gouvernement qu'il en sont toujours à l'étape d'obtenir des «mandats» d'action, au cas où le gouvernement voudrait toujours considérer que le voeu exprimé par la population d'un changement de gouvernement ne signifiait cependant pas une volonté de mettre au ban tous les acquis d'une «société distincte».

D'ici l'été, les options se préciseront. Avant, il faudra aussi voir comment la société américaine réagit au train de mesures mis en place par l'administration républicaine (car la prochaine élection présidentielle impose un débat politique qui remet en question la pensée conservatrice) et, plus près de nous -- chez nous en fait --, ce qu'entend faire concrètement le cabinet du nouveau premier ministre canadien, que ce soit dans la gestion de ses budgets ou par des politiques d'intervention directe dans les secteurs de la santé, de l'éducation ou des affaires municipales.

Dans tous les cas, il est difficile de prévoir les options qui seront offertes à la société civile : dans quelle direction va le Québec, en fait ?



»» «modèle québécois»

Québec 2004
- «Modèle québécois»: Dénonciation du discours néolibéral

Claude Lafleur
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

« Journée nationale d'avertissement » au gouvernement Charest le 19 mars La société québécoise est en ébullition. C'est le moins que l'on puisse dire après dix mois de gouvernement libéral à Québec. Le fait que ce gouvernement veuille «changer» la société québécoise en remettant en question les «acquis» de la Révolution tranquille provoque de profonds bouleversements tant sur le plan des valeurs fondamentales que, très concrètement sur le terrain, dans le monde du travail.

«La notion de "modèle québécois" est, je pense, au coeur de l'affrontement entre, d'une part, la société civile et le mouvement syndical et, d'autre part, le gouvernement du Québec», indique d'ailleurs Claudette Carbonneau, présidente de la CSN.

Pourquoi chercher à briser le modèle québécois ?

Pour elle, le fameux «modèle québécois» n'est pas dépassé puisque, contrairement au discours véhiculé ces temps-ci par Jean Charest, il n'a pas cessé d'évoluer depuis les années 1960. C'est même, selon elle, ce qui distingue notre société du reste de l'Amérique du Nord.

«Je pense qu'à la base, il faut reconnaître que nous sommes un peuple distinct qui a donc droit à sa différence, explique la présidente de la Confédération des syndicats nationaux. Nous sommes un peuple qui s'est posé au fil de son histoire des questions du genre : d'où sommes-nous partis, ou veut-on aller collectivement, quelles sont nos valeurs et comment pouvons-nous organiser nos moyens et nos ressources pour les mettre au service de notre plan de développement ?» Nous sommes d'autant plus différents, ajoute-t-elle, que nous sommes «archi-minoritaires» en Amérique du Nord.

En particulier, notre société en est une où la solidarité occupe une place de choix «probablement parce qu'on était une société fragile», souligne Mme Carbonneau. Elle rappelle ainsi que le Québec a le taux de syndicalisation le plus élevé en Amérique du Nord et que le mouvement coopératif et l'«entrepreneuriat» collectif y sont plus présents que dans les autres sociétés. «Ce sont là de belles constantes de notre société québécoise qui existent depuis longtemps et qui ont reçu un nouveau souffle vers la fin des années 1990... preuve d'un modèle qui continue d'évoluer !»

«Je ne vois donc pas pourquoi on ferait une rupture, ajoute la représentante syndicale. Remarquez que jamais je ne reprocherai à un gouvernement d'être élu pour faire évoluer la société québécoise et pour changer des choses, mais ce qu'on nous propose, c'est une rupture sans aucune démonstration de la raison d'être d'un tel changement.»

Claudette Carbonneau admet toutefois sans peine la nécessité de modifier le fameux «modèle québécois», notamment dans le domaine du travail où la composition de la main-d'oeuvre et les statuts d'emploi se sont énormément diversifiés depuis les années 1960. «Que ce soit, par exemple, l'accès aux règles de santé et de sécurité ou aux congés parentaux, voilà deux exemples de choses qui doivent être ajustées.»

Les faussetés du discours politique

Mme Carbonneau dénonce par contre le discours libéral fréquemment entendu ces temps-ci à l'effet que, collectivement, nous serions des «pas-bons». «On entend un véritable discours catastrophiste, dit-elle, on est les plus pauvres, les plus taxés, les plus endettés, les services publics coûtent les yeux de la tête...»

«Or, ce n'est pas du tout ma perception de la société, enchaîne-t-elle. Je considère que, bien sûr, il y a des points pour lesquels il y a place à l'amélioration, mais on a quand même fait des gains spectaculaires au chapitre de l'éducation, on s'est donné un certain nombre de services tout à fait originaux alors qu'en matière d'emploi, il y a eu un rattrapage très marqué, particulièrement depuis 1995. Il faut donc plutôt se demander : on compare quoi avec quoi ?, on compare pourquoi ? et quelles sont les tendances ? Autrement dit : est-on en train de régler un certain nombre de problèmes ou pas ?»

Quant à l'allégation voulant que le mouvement syndical soit corporatiste en ne se préoccupant que de l'intérêt de ses membres, elle lance, amusée : «Je pense que si je mettais sur le bureau de Jean Charest strictement les revendications sociales que nous portons, il y en aurait plus que celui-ci pourrait en supporter !» Du même souffle, elle dénonce le discours gouvernemental voulant que ce ne soient que «les syndicats» qui s'opposent aux nouvelles politiques... «comme si nous n'étions que des appareils désincarnés, lance-t-elle, et comme si le monde qu'on représente n'était pas la classe moyenne !».

La présidente de la CSN s'inquiète également beaucoup du nouveau premier ministre canadien. «S'il y a des différences entre Paul Martin et Jean Chrétien -- notamment dans le ton et dans l'approche --, je ne suis pas sûre que ce ne soit pas plus pernicieux.» Ainsi, aux yeux de la CSN, M. Martin démontre une volonté de centralisation sans précédent. «Le premier ministre Martin va plus loin encore que Jean Chrétien dans la volonté d'intrusion, résume Mme Carbonneau. Je le définis comme étant une main de fer dans un gant de velours», avance-t-elle. Or, la situation serait d'autant plus périlleuse que le gouvernement Charest n'est pas très offensif à bien des égards. «Ce sont là deux dynamiques qui se renforcent et qui s'en vont, dans mon esprit, dans une direction qui n'est pas souhaitable.»

«Continuons le combat...»

Pour Mme Carbonneau, il n'y a d'ailleurs aucun doute que la CSN, par-delà le fait qu'elle défende ses membres, se bat pour les droits fondamentaux de la société. «Quand je parle de droits fondamentaux, relate-t-elle, je parle du droit de se syndiquer, du droit à la libre négociation, du droit à une législation du travail qui ne fragilise pas les emplois. Et malgré que les lois ont été passées à toute vapeur, il va falloir s'employer à tenter de freiner les effets pervers qui en découlent.»

La CSN vient donc de lancer un plan d'action très concret. «Notre première préoccupation est de nous occuper des dégâts qui découlent des lois actuelles, indique Mme Carbonneau. Pour chacune des lois qu'on conteste, on s'est donné un plan de travail, on a cerné des objectifs et on fait des recommandations à nos syndicats en leur suggérant des gestes de revendication, des actions à poser et des activités de mobilisation.»

La CSN lance ainsi trois mots d'ordre : participation massive aux activités de la Journée internationale des femmes (les 7 et 8 mars), une «journée nationale d'avertissement» au gouvernement Charest le 19 mars et des manifestations massives (de plus de 100 000 personnes) à l'occasion de la fête du 1er mai. Enfin, la centrale syndicale envisage le déclenchement d'une grève générale -- «au moment jugé opportun» -- d'ici la fin de 2004.

Parallèlement, la centrale syndicale vient de déposer une contestation juridique visant à faire déclarer inconstitutionnelles les dispositions de la loi 30 qui sont incompatibles avec les chartes de droit, ainsi qu'une autre concernant les modifications à l'article 45 du Code du travail. (Des recours juridiques visant à faire invalider les lois 7 et 8 ont déjà été déposés.)

«Avec le plan d'action que nous mettons en branle, on entend intensifier l'action, indique Mme Carbonneau. La première étape, c'est le retour vers les assemblés générales pour partager avec nos membres de la base la lecture qu'on fait de la conjoncture. D'autre part, on va être très attentif aux alliances avec le monde communautaire, avec des groupes de citoyens et avec les autres organisations syndicales. Nous allons donc vers une intensification et un élargissement des moyens de pression.»

Pour Mme Carbonneau, il ne fait d'ailleurs aucun doute que plusieurs couches de la société sont en train de se lever et qu'il y a une véritable mobilisation sociale. «Nous sommes confrontés à deux visions de la société québécoise, dit-elle, celle qui, d'une part, veut plus de partage, une société plus égalitaire, le maintien de mécanismes de solidarité et la reconnaissance de l'"entrepreneuriat" collectif, et celle, d'autre part, d'un gouvernement qui a établi son programme et qui considère que la reddition de comptes ne se fera que dans quatre ans !»



»» Les forums de Jean Charest

Les forums de Jean Charest risquent de se dérouler dans un climat houleux

Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Pour le gouvernement Charest, la fin de 2003 fut particulièrement pénible. Peu de gens dans l'entourage du premier ministre avaient prévu que la grogne, qui devait se limiter au monde syndical et à quelques groupes communautaires, se transformerait en une véritable désaffection de la population à l'endroit du gouvernement libéral. Pour renverser la vapeur, Jean Charest a annoncé la tenue de quatre forums thématiques et d'une grand-messe sur fond de choc démographique et de finances publiques en déliquescence. Mais cette espèce d'opération «grandes oreilles», presque 20 ans après la première mouture de Pierre-Marc Johnson lors d'une fin de régime péquiste, va se dérouler dans un climat houleux et difficile.

D'abord, l'état des finances publiques ne permet guère de largesses. Certes, le ministre des Finances, Yves Séguin, promet aux Québécois un «bon budget». Au Conseil général du Parti libéral de la semaine dernière, M. Séguin a même confirmé qu'il contiendrait une baisse d'impôt de un milliard devant des journalistes incrédules.

Une bonne partie de la marge de manoeuvre, le ministre des Finances veut aller la chercher dans les crédits d'impôt aux entreprises et dans le budget du ministre du Développement économique et régional, Michel Audet. Mais il n'est pas exclu qu'il revoie aussi les budgets autres que ceux de la Santé et de l'Éducation. Y aura-t-il suffisamment d'argent pour financer le virage soins à domicile, la priorité du ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, qui a pu obtenir une hausse de 7,2 % de ses budgets en 2003-04 et qui réclame une augmentation du même ordre pour l'année qui s'annonce ?

Même si les baisses d'impôt sont populaires en principe, les sondages montrent que les Québécois ne veulent pas qu'elles se fassent au détriment des services publics. On peut douter que le gouvernement Charest gagnera en popularité s'il baisse les impôts en privant la Santé de ressources ou en procédant à des coupes sombres dans les autres missions de l'État.

Les forums se dérouleront en avril et en mai alors que les négociations auront cours pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public. Le gouvernement doit faire part de ses offres pécuniaires en mars, indique-t-on au cabinet de M. Charest, des offres qui doivent aussi tenir compte de l'équité salariale. Mais compte tenu de l'état des finances publiques, on sait déjà que le gouvernement aura peu à offrir. «Le Conseil du trésor va faire des offres de fou, genre 0 %, 1 % et 3 %», pour les trois années du contrat, prédit une source.

Or, au sein des centrales syndicales, ce sont les employés de l'État qui sont les plus en colère contre le gouvernement. Ce sont eux qui se montrent les plus favorables à la tenue d'une grève générale illégale : plusieurs syndicats du secteur public ont donné ce mandat à leur exécutif. C'est particulièrement vrai dans le secteur de la santé. «Les gens sont en furie», signale-t-on. Adoptées en décembre, la loi 25, qui regroupe les établissements de santé en abolissant les CLSC, et la loi 30, qui impose un nouveau découpage syndical, fragmente les syndicats généraux et décentralise la négociation des clauses normatives, sont très mal reçues, c'est le moins que l'on puisse dire. Toutes sortes de manifestions et de moyens de pression sont prévus au printemps, ce que les syndiqués appellent une «campagne de résistance».

En temps normal, les négociations dans le secteur public ne sont jamais faciles. Mais si, en plus, les employés syndiqués de l'État sont en rogne contre le gouvernement, elles peuvent devenir périlleuses.

Le printemps sera aussi la saison des défusions. Les défusionnistes, qui se sentent trahis par le gouvernement Charest, vont faire campagne pour amener les citoyens à signer les registres sur l'île de Montréal et sur la Rive-Sud pour la tenue des référendums. Les partisans des grandes villes auront une autre occasion de rager contre le gouvernement qui a permis les défusions.

Le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, tiendra sa consultation sur le financement de l'enseignement supérieur. Déjà, le Parti libéral a dépêché sa Commission jeunesse pour qu'elle prenne position en faveur de la hausse des droits de scolarité. Une débat «vigoureux», selon l'expression de M. Charest, est prévu : il est écrit dans le ciel que les fédérations étudiantes vont monter aux barricades maintenant qu'elles comprennent, sinon les intentions, du moins l'inclination du gouvernement.

L'économie de certaines régions est devenue un sujet de préoccupations. La fermeture d'une usine d'Abitibi-Consolidated et d'une aluminerie d'Alcan a lourdement hypothéqué les perspectives économiques du Saguenay. L'échec de la relance de Gaspésia à Chandler porterait un dur coup à la Gaspésie. Le gouvernement Charest devra faire la preuve qu'il est un gouvernement des régions et que sa stratégie économique, quelle qu'elle soit, fonctionne.

Les opposants au projet du Suroît continueront leur cabale. Mais le ministre des Ressources naturelles, de la Faune et des Parcs, Sam Hamad, a repoussé au 30 juin le dépôt du rapport de la Régie de l'énergie qui jugera de la nécessité de construire une centrale thermique. On ne s'attend guère à ce que l'organisme réglementaire conclue qu'Hydro-Québec ment effrontément à la population. La levée de boucliers des écologistes est donc reportée à l'été et l'opposition d'une bonne partie de la population au projet se manifestera durant les vacances plutôt qu'en pleine session parlementaire. On se demande pourquoi le gouvernement n'avait pas pensé avant à cet échéancier.

Malgré tout, «on ne s'enligne pas sur une année déprimante», indique-t-on dans l'entourage de Jean Charest. De bonnes nouvelles, il y en aura dans le budget du moment qu'elles ne coûtent pas cher. «Ce ne sera pas un portrait noir tout le printemps», assure-t-on.

Toutefois, le premier ministre a placé les quatre forums thématiques -- santé, éducation, développement économique et développement social -- sous le poids de la problématique suivante : la population vieillit à la vitesse grand V et les finances publiques ne pourront pas résister à ce choc démographique. À moins d'un coup de barre. Le monde court à la catastrophe, c'est pour cela qu'il faut un changement radical, voilà un raisonnement repris par les gourous de tout acabit.

Jean Charest veut rétablir les ponts avec la population. Il veut rétablir le dialogue : écouter la population mais en même temps «garder le cap» et ne rien arrêter. Le chef libéral veut avant tout qu'on l'entende lui, et son message de changement et d'urgence.

Qui voudra l'écouter ? La question se pose car les forums de M. Charest doivent affronter une forte concurrence ce printemps : les élections fédérales. Paul Martin risque de faire de l'ombre à Jean Charest.



»» relations fédérales-provinciales

Québec 2004 - Québec et Ottawa: Redoubler de vigilance

Guylaine Boucher
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

« Les intentions fédérales ne sont pas suffisamment précises »

Depuis l'arrivée au pouvoir de Paul Martin, les compétences fédérales-provinciales et leur non-respect font régulièrement les manchettes. Inquiet quant aux visées fédérales, le ministre québécois délégué aux affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, promet des débats vigoureux. Pas question, précise-t-il, d'encourager «la volonté d'Ottawa d'être seul architecte de la nation». Jeu de patience.

Politique de soutien aux proches des patients en phase terminale, Institut canadien sur l'apprentissage, pourparlers avec les autorités municipales... par les temps qui courent, les dossiers litigieux en matière de compétences fédérales-provinciales sont nombreux. Même la question du déséquilibre fiscal reste entière. Pourtant, précise Benoît Pelletier, depuis le changement de gouvernement au Québec, «les rencontres interprovinciales ou fédérales-provinciales n'ont jamais été aussi nombreuses».

Aveu d'échec ? Absolument pas, répond le principal intéressé. Bien qu'il soit inquiet face à l'attitude d'Ottawa, le ministre délégué québécois se dit très heureux du travail effectué jusqu'à maintenant. «Nous nous sommes attardés dans un premier temps à relancer les relations entre les provinces. Nous avons maintenant de meilleures relations qu'avant avec le Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve et la Colombie-Britannique. C'est une des dimensions de notre action qui va se poursuivre au cours de 2004. Nous avons aussi fait beaucoup d'efforts pour relancer les liens de solidarité qui unissent tous les francophones du Canada. C'est énorme et nous allons poursuivre sur la même lancée.»

Rejetant du revers de la main la critique et le scepticisme ambiants à l'égard du Conseil de la fédération, Benoît Pelletier se dit aussi très fier de la mise sur pied de cette nouvelle instance. «Le Conseil de la fédération permet de développer des consensus lorsque les consensus sont souhaitables. Il n'empêchera pas le gouvernement du Canada de continuer à avoir des tentations d'empiètement et des ambitions unilatérales mais, à la longue, nous réussirons à changer la synergie dans les relations fédérales-provinciales. Nous sommes évidemment encore loin du compte. Des changements de cette ampleur ne peuvent pas se faire du jour au lendemain, mais je pense qu'il y aura des retombées dès cette année.»

Ouvertures en vue

Le dossier du déséquilibre fiscal sera, selon le ministre, le premier élément à profiter du consensus rendu possible grâce au Conseil de la fédération. «La question du déséquilibre fiscal est majeure. C'est pour nous un dossier extrêmement important. Nous avons fait jusqu'à présent du kilométrage sur nos propositions en matière de péréquation, mais il reste encore énormément à voir pour régler le dossier. Nous allons continuer à mettre de la pression sur Ottawa en 2004, notamment par l'intermédiaire du Conseil de la fédération. Nous allons interpeller le fédéral pour en arriver à un certain nombre d'arrangements financiers susceptibles de mettre un terme à l'inéquité économique qui a actuellement cours au Canada. Ce n'est pas une question facile à régler, surtout dans un contexte où le gouvernement canadien nie l'existence même du déséquilibre, mais la force du nombre devrait aider.»

Dans un même ordre d'idées, le Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes travaille en ce moment à resserrer les liens avec l'Ontario. Objectif avoué : développer des positions communes dans certains dossiers de manière à avoir du poids dans l'ensemble fédératif canadien.

Le gouvernement Charest ne compte cependant pas exclusivement sur le Conseil de la fédération et sur un éventuel partenariat avec l'Ontario pour en arriver à des ententes avec le fédéral. Aussi, de l'avis de Benoît Pelletier, «des représentations unilatérales continueront d'être faites pour régler un certain nombre de dossiers». Déjà, affirme-t-il, «malgré les tentations fédérales, on est obligé de constater qu'il y a peut-être une ouverture pour parvenir à un règlement dans le dossier des congés parentaux. Il y a aussi une ouverture, semble-t-il, pour discuter d'un rôle accru du Québec dans les forums internationaux. Aussi, je pense que nous allons quand même pouvoir nous entendre et faire des gains. Déjà, à la suite du discours du trône, j'entendais des ministres comme Liza Frulla dire que, dans le domaine des investissements fédéraux en matière d'éducation, il était tout à fait envisageable d'accorder au Québec un droit de retrait avec compensation financière. Il y a des années que nous n'avions pas entendu quelque chose comme ça. Il y a de l'espoir».

Discussions à finir

De l'espoir, oui, mais de l'inquiétude également, et le ministre délégué ne s'en cache pas. «Il y a des avenues de discussion qui s'ouvrent et qui sont relativement prometteuses, mais nous avons exprimé nos inquiétudes à la suite du discours du trône et elles sont encore bien présentes. Les intentions fédérales ne sont pas suffisamment précises. On tient à nous assurer sur la place publique qu'il y aura vraiment un changement de ton à Ottawa et que ce changement passera par une meilleure collaboration fédérale-provinciale. Si c'est le cas, ce sera pour le bénéfice de tout le monde. D'ici là, nous sommes obligés de redoubler de vigilance et de veiller au grain.»

Le ministre Pelletier se dit d'ailleurs disposé à agir avec fermeté si les promesses du gouvernement fédéral s'avèrent non fondées. «La grande motivation de notre gouvernement est de défendre les intérêts supérieurs du Québec, même si dans certain cas ça nous oblige à confronter le gouvernement du Canada. Nous l'avons démontré par le passé à maintes reprises, nos positions sont fondées sur des valeurs, une idéologie et une perspective québécoises. Avec l'arrivée du nouveau gouvernement à Ottawa, relancer les relations fédérales-provinciales sur de bonnes bases sera le principal défi de 2004. Nous allons faire preuve de beaucoup de vigueur et d'ardeur pour y arriver. D'ici deux ou trois ans, nous aurons sans doute quelques réalisations dont nous pourrons nous enorgueillir.»



»» la réorganisation de l'État

La dame de fer

René Lewandowski
L'Actualité, n° Vol: 29 No: 3; 1 mars 2004

Son gouvernement est en chute libre dans les sondages, les syndicats la diabolisent, les dossiers qu'elle pilote sont impopulaires. Mais la présidente du conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, garde les yeux sur l'objectif: la réorganisation de l'État.

Monique Jérôme-Forget a une façon bien à elle d'arriver à ses fins. Durant la dernière campagne électorale provinciale, il circulait des rumeurs selon lesquelles la candidate libérale pourrait, en cas de victoire, être nommée ministre des Relations internationales ou présidente de l'Assemblée nationale. "Jamais! a-t-elle lancé à un membre de l'entourage de Jean Charest. Même pour un million de dollars, je n'irai pas!" En le quittant, elle a pris soin de lui glisser un bout de papier sur lequel elle avait inscrit ces quelques mots: "Conseil du Trésor et réforme du gouvernement".

"Je suis venue en politique pour changer les choses!" déclare six mois plus tard la nouvelle présidente du Conseil du Trésor, bien assise sur l'un des deux canapés qui meublent son bureau, à Québec.

Justement, la politicienne de 63 ans aura l'occasion de changer bien des choses au cours des prochaines années. Jean Charest lui a confié le mandat de piloter la réorganisation de l'État - une réforme d'une ampleur telle que le premier ministre l'a récemment comparée à la Révolution tranquille, dans les années 1960. De plus, c'est à Monique Jérôme-Forget que reviendra bientôt la lourde tâche de négocier avec les employés du secteur public. Et comme si sa cour n'était pas assez pleine, elle a aussi hérité du poste de ministre responsable de la région de Montréal. "C'est le plus grand défi de ma vie", affirme-t-elle en replaçant son collier de perles sur le col de son tailleur vert forêt.

On me l'avait dépeinte froide, autoritaire, snob même. Or, la femme qui reçoit L'actualité en ce lundi après-midi d'automne est souriante, enjouée, franche, directe. Elle n'évite aucun sujet: ses nouvelles fonctions, ses idées, ses projets de réforme, la manière dont elle entend conduire le mandat qu'on lui a confié... et le reste. "Je suis en train de vous déballer ma vie!" dit-elle en levant au ciel ses mains baguées d'or, qui voltigent dans un mouvement perpétuel rappelant les belles années de Robert-Guy Scully à la télévision.

Ce portrait dans L'actualité, Monique Jérôme-Forget en rêvait depuis longtemps. À tel point qu'un an avant les élections elle avait invité à dîner un proche du magazine afin de lui demander comment faire pour en obtenir un - allant jusqu'à lui confier que ça augmenterait sa cote auprès de Jean Charest!

Quiconque connaît ses états de service n'a pas été surpris de sa nomination au Conseil des ministres. Docteure en psychologie, vice-rectrice de l'Université Concordia, présidente de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) et de l'Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), chroniqueuse au journal Les Affaires et au Financial Post: en 30 ans de carrière, elle a occupé divers postes clés avec la facilité d'un enfant qui empile des cubes. Rares cependant sont ceux qui prévoyaient qu'elle hériterait de fonctions aussi importantes - d'autant plus que, depuis 2001, son étoile avait pâli au sein du Parti libéral. Un journaliste s'était même permis d'écrire qu'elle semblait avoir été confinée au rôle de "plante verte"!

Pourquoi Jean Charest a-t-il choisi Monique Jérôme-Forget? Sans doute en raison de sa force de caractère, croit Michel David, chroniqueur politique au Devoir. "Le premier ministre s'est probablement dit: pour réaliser autant de choses, je vais avoir besoin d'une tête de cochon!"

Voilà en effet une femme qui sait ce qu'elle veut. "Elle ne craint rien ni personne", dit le vice-président de Bell Canada, Pierre Shedleur, qui l'a eue comme patronne à la CSST à la fin des années 1980. "Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi déterminé." Il se rappelle très bien leur première conversation: après les politesses d'usage, elle lui a parlé du déficit de 500 millions de dollars de l'organisme et lui a fait savoir qu'elle n'en voulait plus. "Elle m'a donné deux jours pour revoir les taux de cotisation! dit-il. Elle est exigeante, mais c'est une femme d'une grande intégrité. Elle ne se mêlait jamais des appels d'offres." Une femme efficace, aussi: lorsqu'elle a quitté la CSST, après cinq années tumultueuses, l'organisme gouvernemental avait un surplus de 300 millions.

"Elle se préoccupe avant tout des résultats", dit le président du Conseil du patronat, Gilles Taillon, qui fut son vice-président à la CSST. "Elle a l'esprit d'équipe, mais quand elle te passe le ballon, tu as intérêt à ne pas l'échapper!"

À l'époque, la présidente s'était particulièrement chamaillée avec Yves Séguin, alors ministre du gouvernement Bourassa, au sujet de l'orientation qu'elle entendait donner à l'organisme. Séguin aurait même obtenu sa démission. Aujourd'hui, tous deux travaillent main dans la main. Et semblent s'apprécier mutuellement. "Yves Séguin est mon meilleur ami", dit-elle. Le nouveau ministre des Finances, lui, trouve plaisant de "brasser des idées" avec sa collègue. "Avec elle, c'est sûr, il n'y a pas d'entourloupettes."

Issue d'un milieu modeste, Monique Jérôme-Forget a grandi, avec sa soeur aînée, Hélène, au sein d'une famille unie, dans le quartier Villeray, à Montréal. Son père était directeur de production chez Marconi. "Ma mère, dit-elle, ne jurait que par ses deux filles."

À 18 ans, lors de l'Exposition universelle de Bruxelles, elle rencontre Claude Forget, qui deviendra plus tard ministre dans le gouvernement de Robert Bourassa. C'est le coup de foudre immédiat. En 1959, elle déménage à Londres, où son mari étudie à la London School of Economics and Political Science. Leurs deux enfants, Nicolas et Élise, y naîtront.

La jeune mère avait suivi des cours d'histoire et d'économie à l'Université de Londres. Dès son retour à Montréal, elle entreprend des études en psychologie à l'Université McGill. Elle obtiendra son doctorat en 1976. "La compréhension des comportements humains m'a toujours fascinée", dit-elle, ajoutant qu'en politique la psychologie peut être très utile pour anticiper les réactions des adversaires.

Une fois ses études terminées, sa carrière démarre à la vitesse d'un TGV. D'abord professeure à l'Université McGill, ensuite psychologue à l'Hôpital Royal Victoria, puis directrice d'un CLSC du centre-ville de Montréal, elle fait un saut à Ottawa, en 1982, comme sous-ministre adjointe à la Santé et au Bien-être social. De retour à Montréal, elle occupe pendant quelques mois les fonctions de vice-rectrice à l'Université Concordia. Mais c'est en 1986 qu'elle se fait véritablement connaître, en acceptant la présidence de la CSST.

Élue pour la première fois en 1998, Monique Jérôme-Forget est arrivée au caucus libéral avec une réputation de dure, qui l'a suivie au Conseil du Trésor. Depuis six mois, de nombreux fonctionnaires ont été remplacés par des gens en qui elle avait davantage confiance, et deux gardes du corps ont quitté leur poste. Des journalistes l'ont surnommée "la Dame de fer du Parti libéral", par référence à l'ancienne première ministre britannique, Margaret Thatcher.

Certains de ses collègues du Conseil des ministres sont agacés par son caractère un peu rugueux, qui nuit à son image politique. Lorsqu'elle a déclaré, en septembre 2003, que la qualité de l'eau potable dans la région métropolitaine ne correspondait pas aux normes internationales, le premier ministre a dû la rabrouer publiquement. Les médias ont fait leurs choux gras du mouvement d'impatience qu'elle a manifesté à la boutique Hermès de Montréal lorsqu'une vendeuse a refusé de la créditer des taxes lors de l'échange d'un carré de soie. Selon une journaliste qui se trouvait sur les lieux, elle a même tenté, pour obtenir justice, d'intimider la vendeuse en faisant valoir son titre de ministre!

"Elle est plus à l'aise dans l'étude de dossiers que sous les feux de la rampe", estime son prédécesseur au Conseil du Trésor, Joseph Facal. "Elle fait ses devoirs mais elle a un petit côté démagogue", renchérit Pauline Marois, qui a eu à l'affronter lorsqu'elle était ministre des Finances. La députée de Taillon lui reproche notamment ses interventions dans le dossier de la Caisse de dépôt et placement du Québec. L'an dernier, lorsque la Caisse était en crise, Monique Jérôme-Forget avait dénoncé sans relâche l'inertie des péquistes, même si elle savait très bien que cette institution était, en théorie du moins, indépendante du gouvernement. "Elle voulait une chose et son contraire", dit Pauline Marois.

Dans le dossier de la Société générale de financement (SGF), Pauline Marois n'a vraiment pas apprécié ses allusions à peine voilées au fait que le PDG, Claude Blanchet, était aussi le conjoint de Mme Marois. En commission parlementaire, Monique Jérôme-Forget avait en effet demandé au premier ministre, Bernard Landry, comment il s'y prenait pour faire l'arbitrage entre sa ministre des Finances et le président de la SGF. "C'est ce qui m'a le plus déçue de sa part, dit Pauline Marois. Je l'ai trouvée cheap."

Ceux qui la côtoient quotidiennement sont moins sévères. "Lorsqu'on la connaît mieux, on se rend compte à quel point elle est tendre, conciliante, toujours à l'écoute des autres", dit l'adjoint parlementaire au Conseil du Trésor, Roch Cholette, qui est aussi député de Hull.

Et puis, insiste Yves Séguin, c'est une ministre sensible aux répercussions que peuvent avoir les décisions gouvernementales sur les plus démunis. Claude Béchard, ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, le confirme. Il y a quelque temps, il s'est retrouvé avec un dépassement de budget de 150 millions parce que le nombre d'assistés avait soudain augmenté. La présidente du Conseil du Trésor lui a prêté une oreille attentive. "On n'a pas encore trouvé de solution, mais Mme Forget n'a jamais envisagé de réduire l'enveloppe globale de l'aide sociale", dit Claude Béchard.

Ceux qui ont travaillé avec Monique Jérôme-Forget soulignent à quel point elle peut se montrer attentionnée. Lorsqu'elle dirigeait la CSST, elle apportait parfois, pour les réunions de midi, des petits plats qu'elle avait elle-même cuisinés. En juin dernier, entre deux séances de travail, elle est passée en coup de vent à l'IRPP, où se déroulait une fête-surprise pour la naissance du bébé de son ancienne secrétaire. "Elle m'a offert un cadeau et est repartie au bout de cinq minutes!" raconte Chantal Letourneaux.

Beaucoup sont surpris de découvrir en elle un petit côté coquin. À Québec, par exemple, elle est souvent l'une des dernières à quitter le salon où les députés libéraux vont prendre un verre. Elle a aussi organisé l'animation de leurs récents partys de Noël, avec deux de ses collègues, Nicole Loiselle et Lyne Beauchamp. L'an passé, elle a même pris le micro et s'est mise à dérider la foule en parodiant les discours des hommes du parti les plus en vue. "À la fin de la soirée, les trois femmes en ont conclu qu'aucun des gars ne méritait un poste de ministre!" dit Henri-François Gautrin, député de Verdun.

Ses jours libres, Monique Jérôme-Forget les passe avec son mari, dans leur chalet des Laurentides. Elle désherbe son jardin, cultive ses fleurs, fait du voilier l'été et du ski l'hiver. Le couple vient aussi d'acquérir une vieille maison coloniale au Mexique, qu'il faudra restaurer dans les prochains mois... Mais, avec l'amour, l'amitié passe avant toute chose.

"C'est quelqu'un sur qui tu peux compter", dit la vice-présidente aux affaires publiques du Groupe Juste pour rire, Michèle Bazin. Au début des années 1990, les deux femmes partageaient un appartement secondaire à Ottawa. Le soir, en rentrant du boulot, elles enfilaient leurs "jaquettes de vieilles filles" et passaient des heures à discuter de leur travail respectif. Lorsque Michèle Bazin a connu des ennuis financiers, son amie lui a prêté plusieurs dizaines de milliers de dollars, sans intérêt, sans poser de questions.

Louise Fecteau, vice-présidente du Conseil canadien des relations industrielles, se rappelle que sa copine lui répétait souvent: "N'oublie pas que tu as un bon mari, prends-en soin." L'an dernier, quand celui-ci est décédé, Monique Jérôme-Forget a organisé chez elle une soirée où chacun était invité à rendre hommage au défunt en racontant une anecdote. "Ça m'a beaucoup touchée", dit Louise Fecteau. Ses deux filles jumelles, quant à elles, ont déjà passé une soirée complète à jouer au Nintendo avec une Monique Jérôme-Forget convaincue que "ça en ferait des enfants plus intelligents".

La ministre est aussi la marraine de MingXia, la fille de sept ans de la productrice Denise Robert et de son conjoint, le cinéaste Denys Arcand. Et elle prend son rôle à coeur! Plusieurs fois par année, elle garde sa filleule durant les fins de semaine. "Monique fait partie de notre famille reconstituée", dit Denise Robert.

Monique Jérôme-Forget fait tellement confiance à ses amies qu'elle leur prête parfois son mari. Il y a quelques années, inquiète de devoir s'absenter alors que Claude Forget était atteint d'une grave toux, elle a demandé à la psychologue Carmen Robinson de venir s'installer à la maison - et a insisté pour qu'elle passe la nuit avec lui dans le lit conjugal! "J'ai dormi par-dessus la couverture", dit en rigolant Carmen Robinson.

Depuis qu'elle est au pouvoir, Monique Jérôme-Forget ne s'est pas fait que des amis. En mettant en branle la "réingénierie" de l'État, elle a réussi à s'aliéner tous les groupes syndicaux du Québec. La gauche québécoise la perçoit comme une envoyée du diable, venant sabrer les acquis sociaux et faire la promotion de la sous-traitance. "Une idéologue comme ça, c'est dangereux à un poste aussi important", dit l'ancien président de la FTQ, Fernand Daoust. Il y a quelques semaines, une trentaine de syndiqués de la CSN ont d'ailleurs occupé son bureau de circonscription, dans l'arrondissement de LaSalle, pendant 27 heures, afin de protester contre la modification de l'article 45 du Code du travail, qui porte sur la sous-traitance.

Le milieu des affaires, au contraire, la voit comme un ange gardien de l'efficacité et salive à chacun de ses discours. "Jean Charest ne pouvait pas choisir une meilleure candidate", dit le président du Conseil du patronat, Gilles Taillon.

Monique Jérôme-Forget, elle, ne comprend pas qu'on veuille la taxer de quoi que ce soit. Ni à gauche ni à droite, elle se définit comme une apôtre du pragmatisme. Pourtant, même ceux qui la connaissent bien n'hésitent pas à la cataloguer. "Si elle faisait de la politique fédérale, elle serait assurément conservatrice", affirme celui qui l'a remplacée à la tête de l'IRPP, Hugh Segal. Il faut dire que son discours n'a rien de rassurant pour les partisans de l'État-providence. Sa phrase fétiche, qu'elle sert à tout bout de champ, est celle de l'économiste anti-interventionniste Milton Friedman: Less government is better government.

À sa demande, tous les ministères devront, au cours des prochains mois, réévaluer l'ensemble de leurs programmes. Chacun de ceux-ci devra passer le test des cinq questions et fera l'objet d'un rapport, qu'analysera ensuite la présidente du Conseil du Trésor. Elle insiste sur un point: "Faire des coupes dans les services sera toujours la dernière des solutions."

Elle devra cependant faire des efforts pour convaincre la population québécoise du bien-fondé de ses décisions. En janvier, un sondage Léger Marketing révélait que 63% des Québécois estimaient que les réalisations du gouvernement n'étaient pas conformes au mandat que celui-ci avait reçu. Et le taux de satisfaction à l'égard du nouveau gouvernement avait chuté de 48% à 39% entre août et janvier. "On devra mieux écouter les contribuables à l'avenir", avait alors déclaré Monique Jérôme-Forget.

La réingénierie, dit-elle, n'est qu'un processus pour découvrir de nouvelles façons de faire, afin de donner de meilleurs services aux citoyens, de la manière la plus efficace possible. "Il ne s'agit pas d'une opération comptable, mais d'un mandat d'architecte."

Par exemple, le gouvernement dit vouloir réduire le nombre de représentations syndicales dans les hôpitaux, qui, dans certains cas, en comptent plus de 100. Ce projet a déjà donné lieu à plusieurs manifestations musclées, dont une à l'Hôpital Sainte-Justine, en décembre dernier. Qu'à cela ne tienne. "Elle n'est pas du genre à céder à l'intimidation", dit Gilles Taillon. On pourrait même penser qu'elle y prend un peu plaisir. Dans son bureau, à Québec, elle a fait accrocher une photo qui représente des manifestants portant des masques à son effigie et à celle de Jean Charest.

Dans un récent discours, Monique Jérôme-Forget a aussi mis en relief le fait que les chercheurs d'emploi qui postulent plusieurs postes gouvernementaux doivent remplir cinq, sept, voire dix fois le même questionnaire. "Une aberration", dit-elle.

Bien sûr, le privé sera appelé à jouer un plus grand rôle dans les services aux citoyens. Pas à n'importe quel prix, toutefois. Les partenariats public-privé, dit-elle, ne sont pas une privatisation des services publics, mais une façon de partager les risques. La construction d'une route pourrait ainsi faire l'objet d'un partenariat public-privé, et le contrat comprendrait également l'entretien de la voie pendant une période de 10 à 15 ans. Cela forcerait l'entreprise à construire une route de la meilleure qualité possible afin d'éviter des frais élevés d'entretien par la suite.

Le concept pourrait s'étendre à la construction de pénitenciers, d'écoles et même des deux super-hôpitaux (de 800 millions de dollars chacun), à Montréal. Bref, une nouvelle façon de faire plus avec moins? Non, rétorque la ministre: "Il s'agit simplement de faire plus avec ce qu'on a."

LES CINQ QUESTIONS

1. Rôle de l'État: ce programme répond-il toujours à une mission essentielle de l'État?
2. Efficacité: atteint-il ses objectifs?
3. Efficience: pourrait-on l'offrir autrement à moindre coût tout en préservant la qualité du service aux citoyens?
4. Subsidiarité: quelle est la meilleure instance pour en assumer la gestion?
5. Capacité financière: a-t-on les moyens d'en assumer les coûts ou faut-il en revoir la portée?

Source: Révision des structures de l'État et des programmes gouvernementaux dans le cadre de la réingénierie de l'État: Guide à l'intention des ministères.



»» Jean Lapierre

Seeking the soft nationalists

Lysiane Gagnon
The Globe and Mail Monday, February 16, 2004

Here is something that's obviously difficult to understand outside Quebec: Practically every French-speaking Quebecker has been a sovereigntist at least a few days in his life.

That is why nobody in French Quebec raised an eyebrow when they were reminded last week that Jean Lapierre, whom Prime Minister Paul Martin has just recruited as his star candidate in the province, had been a member of the Bloc Québécois between 1990 and 1992.

The English press was outraged. "Are you still a separatist?" Mr. Lapierre was asked. He explained, quite sensibly, that he joined the group led by Lucien Bouchard out of frustration after the demise of the Meech Lake accord. His feelings were actually widely shared, since at the time, the polls showed a record increase of support for sovereignty. In 1992, Mr. Lapierre quit the Bloc, and became a popular talk-show host. He clearly is a federalist, albeit one who wants what he calls "a pragmatic and efficient federalism that reflects the Quebec difference."

Actually, Mr. Lapierre might have had another reason than anger over Meech to quit the Liberal Party in 1990. His political career with the Liberals was then finished. A long-time backbencher under Pierre Elliott Trudeau, he co-presided over the leadership campaign of Paul Martin, and certainly couldn't hope for a cabinet post when Jean Chrétien won the race.

Now, though, a cabinet job is just around the corner. Mr. Lapierre will run in super-safe Outremont, and Mr. Martin appointed him as his Quebec lieutenant, dislodging Intergovernmental Affairs minister Pierre Pettigrew from the post.

Mr. Martin is counting on Jean Lapierre to attract "soft nationalists" who may be tempted to vote for the Bloc. Recent polls show that the Liberals, though still ahead of the Bloc Québécois, are not as strong as was predicted by those who thought that a change of leadership would lead to a Liberal landslide in Quebec.

So far, Mr. Martin hasn't improved his party's standing in Quebec, and the various scandals exposed by Auditor-General Sheila Fraser certainly won't help. Another factor is the unpopularity of Jean Charest's government, whose push for a leaner state has engendered strong criticism. The provincial Liberals' misfortunes reflect on their federal cousins.

Furthermore, Quebeckers usually like to balance their vote between the two levels of government; they tend to vote for the Liberals in Ottawa when the Parti Québécois is in power in Quebec City, and vice versa.

Jean Lapierre will undoubtedly be an asset for the Liberals. He is a good speaker and an energetic campaigner, and he oozes charm. He is already well-known, and can count on a huge network of friends and contacts. He comes with some baggage, though.

Mr. Lapierre moonlighted for years as a paid political adviser to various pressure groups and large corporations. His former clients include the association of makers of generic drugs, and conglomerates like Loblaw's, Onex, and Imperial Tobacco -- all of which depend heavily on federal legislation. That will raise more than a few ethical problems if the Liberals are returned to power.

Mr. Lapierre's second debut in politics was a little chaotic. In a press conference, he carelessly declared that the Clarity Act, which sets the rules for future referendums on sovereignty, was "useless," which forced the Prime Minister's Office to publish a rebuttal.But of course, for 11 years now, Mr. Lapierre has been used to speaking his own mind, so it will take some adjustment before he readapts to the tightly scripted rules of politics.

lgagnon@lapresse.ca



»» la réorganisation de l'État

Les marchands de tapis

J - Jacques Samson
Le Soleil lundi 16 février 2004

Jean Charest ou ses plus proches conseillers n'ont pas consulté les acteurs clés de la "société civile" avant d'annoncer la tenue de quatre forums régionaux au printemps, sur autant de thèmes différents, suivis d'un grand sommet national en juin. Ce qui montre bien le caractère improvisé de cette stratégie et en accroît les risques.

Le gouvernement Charest vise ainsi à calmer l'agressivité des organisations syndicales et de nombreux groupes sociaux à son endroit, changer la perception qui s'est installée dans la population qu'il est plongé dans d'incessantes confrontations et ultérieurement remonter sa cote de popularité. Il est en situation de vulnérabilité politique et ses opposants le savent trop bien. Dans un premier temps, ils voudront négocier leur participation à ces exercices de concertation et par la suite, une issue heureuse du sommet. Jean Charest ne pourrait se permettre qu'il tourne au fiasco ; il sera donc une cible facile pour un coûteux chantage.

On ne peut évidemment blâmer le premier ministre de tenter d'établir un dialogue avec des acteurs qui ne partagent pas les mêmes objectifs que son gouvernement. Les forums et sommets se transforment toujours cependant en foires aux revendications totalisant des milliards $ de nouvelles dépenses. Jean Charest a invoqué l'exemple du sommet économique convoqué par Lucien Bouchard en 1996, lorsqu'il a annoncé sa propre opération, lors du conseil général du PLQ le 8 février. Il s'est bien gardé toutefois de rappeler que son ministre du Développement économique et régional, Michel Audet, alors président de la Fédération des chambres de commerce, se scandalisait en 1996 des concessions et du troc auquel le sommet avait donné lieu, après de douloureux tordages de bras. "Je ne suis pas un marchand de tapis", avait même lancé Michel Audet, totalement dépité. Les employeurs avaient dû accepter une réduction de la semaine de travail de 44 à 40 heures et de cotiser 250 millions $ sur trois ans à un fonds de lutte à la pauvreté, en échange de l'appui des syndicats à l'atteinte du déficit zéro.

Les organisations patronales ont aussi vu en 1999 dans le projet de réforme du Code du travail de la ministre Diane Lemieux (sous-traitance, travailleurs autonomes et accréditation syndicale) un paiement du gouvernement péquiste pour faveurs obtenues, tout comme le développement devancé d'un réseau public de garderies et la maternelle à plein temps, qui assuraient la CSQ et la CSN de milliers de nouveaux cotisants.

La coupe a débordé en février 2000, lors du Sommet sur la jeunesse. "On va se donner congé de sommet pendant un bout de temps , avait jeté à la sortie un Lucien Bouchard rouge de colère. "Ce genre d'exercice a vécu", avait-il ajouté, pour bien montrer qu'on ne l'y reprendrait plus, après avoir dû ramper devant les "négociateurs" des jeunes sur les budgets pour l'Éducation, la création d'un fonds jeunesse auquel les employeurs ont été forcés de se rallier et l'extension du fonds de lutte à la pauvreté. Et en octobre 2002, le Forum sur le déséquilibre fiscal de Bernard Landry a tourné en cirque, tellement les demandes dépassaient l'entendement alors que l'exercice visait la recherche de solutions à une crise dans les finances publiques. Seul le président du Conseil du patronat, Gilles Taillon, avait prêché pour le bon sens et il avait été crucifié sur la place publique.

Les forums et les sommets initiés par Jean Charest ne viseront pas un objectif précis en plus, contrairement aux derniers sommets du PQ, notamment celui de 1996 en vue de l'atteinte du déficit zéro. Ils porteront sur la santé et les services sociaux ; l'éducation, la formation, l'emploi ; la famille et le développement social ; le développement économique, régional, durable. Cela fera beaucoup de monde à rassasier ! Le budget Séguin aura enfin été déposé avant la tenue du sommet national mais les négociations du secteur public demeureront en trame de fond. L'appétit des dirigeants syndicaux sera vorace.

L'exercice devra donc être très bien encadré. Jean Charest et ses ministres porteurs du ballon devront prendre l'initiative de présenter les orientations du gouvernement et d'établir fermement ses priorités d'action. Il est primordial que la consultation se déroule sur son terrain idéologique, donc sur la base d'un plan d'action gouvernemental qui aura été publié et largement diffusé dans la population. Les catalogues de demandes de toutes sortes, le plus souvent stéréotypées, provenant des groupes de pression institutionnalisés présents sur toutes les tribunes nationales ou régionales et devant toutes les commissions, doivent être écartés d'entrée de jeu. Écouter oui, mais négocier comme des marchands de tapis, non.

JJSamson@lesoleil.com



»» déficit budgétaire

Les chiffres de monsieur Séguin

Pierre Fortin
L'Actualité, n° Vol: 29 No: 3; 1 mars 2004

Le ministre des Finances du Québec prépare son budget. Trois petits changements pourraient l'aider dans cette tâche et apporter plus de stabilité financière au gouvernement.

Québec doit présentement affronter de sérieuses difficultés financières. Ce n'est pas la première fois. En 1994-1995, le déficit budgétaire du gouvernement Bourassa-Johnson a atteint presque six milliards de dollars. Le gouvernement Bouchard a ensuite mis trois ans à l'éliminer. Le gouvernement Charest a hérité lui aussi d'une situation budgétaire déficitaire. À défaut des mesures prises en juin et en décembre derniers par le ministre des Finances, les comptes de l'État auraient enregistré un déficit de quatre milliards.

En vertu de la Loi de 1996 sur l'équilibre budgétaire, le gouvernement doit éviter les déficits. Mais en pratique, depuis 1998, il a visé le strict équilibre budgétaire - pas de déficit, pas d'excédent. Cette stratégie est très risquée. Le moindre ralentissement économique, la moindre chute des transferts fédéraux ou des revenus des entreprises gouvernementales (Hydro-Québec, Société générale de financement [SGF], etc.) peuvent aussitôt entraîner le budget "dans le rouge".

Le Québec doit cesser de gérer ses finances en voguant de crise en crise. Il ne peut pas empêcher la détérioration périodique de l'économie nord-américaine. Mais quelques mesures correctrices pourraient grandement aider.

Premièrement, une des priorités des provinces devrait être d'amener Ottawa à mieux planifier ses transferts. En 2002, ils ont subi une hausse de 1,2 milliard; en 2003, aucun changement; en 2004, une baisse de 400 millions. Les dates des versements sont impossibles à prévoir. On ne sait même pas encore si Québec obtiendra avant l'automne 2004 le demi-milliard qu'Ottawa lui a promis pour la santé en février 2003. Les provinces sont obligées de se comporter comme des sans-abri. On mange si la quête est bonne, on jeûne si elle est mauvaise.

Deuxièmement, il faut séparer la comptabilité directe du gouvernement de celle de ses entreprises. Les services publics ont besoin de stabilité financière. C'est là que l'équilibre budgétaire doit être respecté. Au contraire, les entreprises publi-ques, comme Hydro-Québec, Loto-Québec, la SGF et les divers fonds d'assurance, sont des acteurs du milieu des affaires. Elles subissent de plein fouet les hauts et les bas de la conjoncture économique. Il est ridicule de fonder la décision d'indexer ou non l'aide sociale, de hausser ou non la subvention annuelle aux universités, d'ajouter ou non du personnel dans la lutte contre le crime organisé, etc., sur des contingences comme la quantité de pluie qui est tombée dans les réservoirs d'Hydro-Québec, les variations du prix de l'électricité aux États-Unis, le rendement des placements risqués de la SGF ou le déficit actuariel de l'assurance automobile. Le ministre Séguin et ses prédécesseurs péquistes ont déjà agi en ce sens en excluant les fonds d'assurance (assurances agricoles, santé et sécurité du travail, assurance automobile) du périmètre comptable du gouvernement. Il faudrait étendre cette exclusion aux autres sociétés d'État et redéfinir leurs critères de rentabilité propres.

Troisièmement, le gouvernement du Québec devrait imiter son homologue fédéral en introduisant dans son budget annuel une réserve pour éventualités. Celle-ci prendrait la forme d'un excédent budgétaire minimal d'un milliard planifié en début d'exercice. Elle servirait à deux fins. D'une part, elle fournirait un coussin amortisseur contre les imprévus qui se produisent en cours d'année: ralentissements économiques, inondations, désastres agricoles... D'autre part, si on n'avait pas à l'utiliser, la réserve serait consacrée au remboursement de la dette. Ce serait fort bienvenu, puisque le Québec compte parmi les régions les plus endettées du monde industrialisé et qu'une dette plus légère aujourd'hui signifie moins d'intérêts à payer demain.

À court terme, les réformes budgétaires font rarement gagner des concours de popularité aux ministres des Finances. Mais rappelons-nous le budget Martin de 1995 au fédéral: vivement décrié, il a tiré le pays de la catastrophe financière et a fini par faire passer Paul Martin pour le plus génial des ministres des Finances du Canada du dernier demi-siècle. Sortir le Québec de la politique budgétaire en accordéon qu'il vit depuis 30 ans contribuerait tout autant à sa prospérité et à son indépendance.

Pierre Fortin est professeur d'économie à l'Université du Québec à Montréal.



»» René Lévesque

Le Québec jusqu'au bout

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 14 et dimanche 15 février 2004

Titre VO : René Lévesque - Une vie, une nation
Description : Marguerite Paulin - XYZ - Montréal, 2003, 168 pages

Pour les familiers de l'univers politique québécois et de son histoire récente, le personnage adulé de René Lévesque (1922-1987) n'a plus vraiment de secrets. Le politicien lui-même s'est assez longuement raconté, en 1986, dans Attendez que je me rappelle, et Pierre Godin, son rigoureux et passionné biographe, lui a consacré une somme, dont le dernier tome reste à paraître, qu'on peut d'ores et déjà qualifier d'indépassable. Pourquoi, alors, une autre biographie de René Lévesque?

Pour le comité éditorial de la charmante petite collection «Les grandes figures», la question, au fond, ne se posait même pas tant la réalisation de ce projet avait un caractère d'évidence. Comment, en effet, passer à côté d'un tel personnage dans une collection dont l'objectif est de présenter, dans une forme vulgarisée, les êtres d'exception qui ont marqué notre histoire ? Marguerite Paulin, à qui revient l'honneur de s'acquitter de cette tâche, justifie bien simplement son projet : «Il existe des dizaines de livres sur les chefs d'État, sur de Gaulle, sur Kennedy. Pourquoi n'y aurait-il pas divers points de vue littéraires sur René Lévesque ? Plus d'un cinéaste peut filmer un même personnage, plus d'un peintre peut faire le portrait d'un même visage. Chacun à sa façon et avec son style.» En effet.

Les sommes, pourrait-on ajouter, ne conviennent pas, pour toutes sortes de raisons, à tout le monde, et il n'y a rien de répréhensible, redisons-le avec force, à vulgariser pour le plus grand nombre des connaissances que l'on considère essentielles. En ce sens, le récit biographique de Marguerite Paulin est bienvenu parce qu'il offre en partage un «René Lévesque pour tous» qui, malgré ses manques, ne rogne pas sur l'essentiel.

Honnête résumé des réalisations politiques de Lévesque à titre de ministre libéral et de premier ministre péquiste, le récit de Paulin, qui fait suite à ceux qu'elle a consacrés à Félix Leclerc, Louis-Joseph Papineau et Maurice Duplessis, cerne bien la personnalité du héros souverainiste. On y rencontre le joueur, le séducteur impénitent, le journaliste passionné d'informations internationales et le communicateur télévisuel hors pair. «Son style direct et franc, rappelle Paulin, étonne. Sa signature est cette voix éraillée et son phrasé nerveux. On écoute René Lévesque. Dans ce média encore jeune, il dépoussière le style de l'époque, rejette sa prétention.»

Dans l'arène politique, sa nonchalance, qui «a un je-ne-sais-quoi qui séduit ceux qui l'approchent», ne va pourtant pas sans convictions très solides dont il tolère mal la contestation. Souverainiste-associationniste, Lévesque, sa carrière durant, aura maille à partir avec les indépendantistes plus radicaux et plus pressés. Grand démocrate pour les uns, il reste encore aujourd'hui, pour les autres, l'incarnation du souverainiste convaincu sur le plan idéologique mais enclin aux atermoiements sur le plan pratique.

Aurait-il pu, compte tenu de son charisme et de sa popularité, en faire plus pour la cause en tergiversant moins ? Son aigreur de fin de règne traduisait-elle ses propres déchirements intérieurs à l'heure du bilan ? Les réponses à ces questions appartiennent pour toujours aux secrets de l'histoire.

L'obsession du Nord

Autant la figure de René Lévesque est connue, autant celle du Montréalais d'origine Albert Peter Low (1861-1942) reste, pour la vaste majorité des Québécois, ignorée. L'homme, pourtant, avait du coffre et, sans son oeuvre, notre connaissance du pays ne serait pas ce qu'elle est. Grand géologue et explorateur compulsif, Low, déjà à l'adolescence, connaissait son destin : «Albert Peter se fait à l'idée qu'il sera du Nouveau-Québec le véritable découvreur; il manifeste déjà de l'impatience !»

Professeur retraité du département de géographie de l'Université de Montréal, Camille Laverdière, dont les états de service à titre d'homme de terrain sont aussi très impressionnants, a voulu rendre hommage à celui qui fut son prédécesseur dans la passion de la découverte géographique. Rédigé à la manière d'un rapport de mission sur le terrain, son récit biographique nous entraîne donc, «sur les traces d'Albert Peter Low», «dans la contemplation d'un paysage tout d'ampleur et de majesté», c'est-à-dire celui, plus particulièrement, du Nouveau-Québec.

Les passionnés de géographie, de géologie, de géodésie, de cartographie, de topographie et de toponymie se plairont certainement à la lecture de cet ouvrage qui abonde en descriptions détaillées d'expéditions nordiques et qui se complaît dans une luxuriante prose poétique naturaliste. Le profane, cependant, même de bonne foi, ne pourra s'empêcher de constater que Laverdière, dans le genre, pousse le bouchon un peu loin.

Devant l'accumulation de passages de ce type : «Aux marais succéda d'abord la tourbière, cette formation végétale constituée de sphaignes appartenant à la même classe que les mousses, de carex, d'éricacées, dont les bleuets. Cette étonnante couverture de plantes basses, serrées, croissait sur ses propres débris, imputrescibles : la tourbe»; «Par l'intermédiaire du comptoir de relais de Norway House à la décharge du lac Winnipeg, soit la tête du Nelson, York Factory permettait l'accès à la riche forêt d'un immense arrière-pays aux animaux à fourrure si nombreux», on ne peut en effet qu'être étourdi.

Fallait-il, pour être fidèle à la mémoire du grand explorateur qui a arpenté des territoires aussi hostiles et majestueux que la baie d'Hudson, la baie de James, la baie d'Ungava, le Labrador et tous leurs alentours, imposer une telle nomenclature au lecteur soucieux lui aussi de découvertes mais qui n'en demandait pas tant ? Vulgariser exige parfois d'en faire un peu moins pour susciter l'intérêt et prévenir le décrochage.

L'entêtement d'Albert Peter Low, sa grande détermination, voire sa «violence extrême dans l'établissement de ses priorités» lui ont permis de mener à bien, au détriment toutefois de sa vie familiale, la mission que lui avait confiée la Commission géologique du Canada, son employeur, soit d'assurer «une meilleure prise de possession du territoire national par la connaissance». Il aurait d'ailleurs pu en faire beaucoup plus si une hémorragie cérébrale ne l'avait pas terrassé et rendu impotent, en 1907, alors qu'il n'était âgé que de 46 ans. Heureusement, d'autres allaient reprendre le flambeau, dont Camille Laverdière, qui signe ici un hommage un peu trop chargé.

louiscornellier@parroinfo.net

René Lévesque - Une vie, une nation
Marguerite Paulin - XYZ - Montréal, 2003, 168 pages

Albert Peter Low Le découvreur du Nouveau-Québec
Camille Laverdière - XYZ Montréal, 2003, 160 pages



»» Option Canada

Unity group waged secret referendum battle

CLAUDE ARPIN
The Gazette Mar 20, 1997

The Heritage Canada subsidy was awarded to Option Canada, a Montreal lobby group set up eight weeks before the Oct. 30 referendum vote.

Option Canada included businessmen, along with political organizers from three parties - the Liberal Party of Canada, the Quebec Liberal Party and the Progressive Conservative Party of Canada.

Option Canada's activities were kept secret from Quebec separatists, [Rene] Lemaire said, because ``nowadays, defending your homeland is considered political action.'' And because the CCU - mainly a research and educational body - was prevented by its constitution from engaging in politics, he said, Option Canada had to be formed as the council's ``political arm.''

A $4.8-million federal grant earmarked for the promotion of Canada's official languages financed an anti-separatist operation prior to the 1995 referendum, The Gazette has learned.

The Heritage Canada subsidy was awarded to Option Canada, a Montreal lobby group set up eight weeks before the Oct. 30 referendum vote.

How the lobby group spent Ottawa's money - along with an undisclosed amount from anonymous sources - remains a closely guarded secret, nearly 1 1/2 years after the No side's slim victory.

Using a name identical to a political party that died in 1992, Option Canada was incorporated on Sept. 7, 1995, government documents show.

Seventeen days later, the first $1 million of its funding arrived from Ottawa and was quickly pumped into the campaign, say participants in the exercise.

Another $2 million followed nine days later, on Oct. 2, and the final $1.8 million - to cover outstanding bills - was sent Dec. 20, 1995.

Although organizers claim Option Canada used the money to extol the merits of federalism, the organization kept such a low profile that its name doesn't appear a single time in the library data-banks of La Presse, Le Devoir, Le Soleil or The Gazette.

The $4.8-million grant to Option Canada is recorded in the Public Accounts of Canada.

The grant was made while Michel Dupuy was heritage minister, a post he held until Sheila Copps replaced him. Dupuy, who now sits as a backbencher, was unable to find time to discuss the matter, his secretary said yesterday.

Copps delegated her director of communications, Janet Bax, to answer questions about Option Canada. Bax said Tuesday the conditions of the grant were fulfilled.

Option Canada's grant is listed under ``Grants to organizations representing official language minority communities, non-federal public administrations and other organizations for the purpose of furthering the use, acquisition and promotion of the official languages.''

Nationwide, 64 groups in this category shared a total of $38 million in the 1995-96 fiscal year. Other organizations mentioned include Alliance Quebec, the Townshippers' Association and the Voice of English Quebec.

Registration papers filed with the federal and provincial governments show that Option Canada was founded by executives of the Council For Canadian Unity, a Montreal-based federalist think-tank that draws half its $10.5-million annual budget from Heritage Canada grants.

Option Canada included businessmen, along with political organizers from three parties - the Liberal Party of Canada, the Quebec Liberal Party and the Progressive Conservative Party of Canada.

CCU's annual report for the 1995 calendar year makes no mention of its offspring, Option Canada - or its $4.8-million grant.

No Public Scrutiny

Because Option Canada was a separa te corporate entity, it would have produced its own financial accounting, a document that is not available for public scrutiny, according to the corporation's operations manager, Rene Lemaire, also a CCU executive.

Lemaire said the money from Heritage Canada, plus a large, undisclosed amount from corporate donors, paid for ``consultants who handled surveys, communications and political organization at the riding level.''

Funds were collected from private and corporate sources beginning in April 1995, Lemaire said. The $4.8-million grant, he added, ``topped up'' the organization's war chest and served to pay late bills.

Lemaire said none of the federal grant was spent illegally or broke Quebec's referendum laws.

``There's no way I'd risk spending the rest of my years eating oranges in prison,'' he said.

Option Canada's activities were kept secret from Quebec separatists, Lemaire said, because ``nowadays, defending your homeland is considered political action.'' And because the CCU - mainly a research and educational body - was prevented by its constitution from engaging in politics, he said, Option Canada had to be formed as the council's ``political arm.''

Lemaire, one of three CCU executives whose names appear on Option Canada's charter of incorporation, said it was a ``sad reflection on life in Quebec'' when staunch federalists such as himself have to resort to an underground organization to help save the country.

Robert Bousquet, an information officer appointed by Heritage Canada to field questions about grants, said Option Canada figures in department files as an organization whose mission was to promote the advantages of being Canadian. This was to be accomplished, he said, through ``studies, seminars and an information drive featuring well-known personalities.''

The corporation's stated purpose in its grant application was also to ``work at healing the wounds between francophones and anglophones,'' said Bousquet, adding he had no idea what the money was used for.

Those aims, he said, were deemed by the department to be in keeping with the grant's category, namely the promotion of Canada's two official languages.

``One has to keep in mind the political context in which the money was awarded to Option Canada,'' said the official, in reference to the looming referendum.

From Copps's office, Bax added that the grant was to cover data-gathering, analysis, communications, overhead and something she called ``animation.''

``Our understanding from studying the file is that the conditions of the grant were fulfilled,'' Bax said.

She had no knowledge as to whether any of the funds were used in the referendum campaign.

She said the corporation wasn't required to tell Ottawa how the money was spent: ``When grants are given, there is no requirement for a report afterward.''

The detail of Option Canada's activities remain a mystery. Its founding president, Claude Dauphin, who declared himself an early contender for Warren Allmand's federal seat in N.D.G., couldn't recall in a Feb. 28 interview what it was that Option Canada did during the campaign.

But Dauphin said:

- Option Canada's $4.8 million did not finance the giant unity rally on Oct. 27, 1995. The pivotal event drew an estimated 150,000 to Place du Canada three days before voting day. Pierre-F. Cote, Quebec's chief electoral officer, later filed 20 criminal charges of illegal expenditures that are before the courts.

- The agency did not serve as a political slush fund to help finance the No committee, an umbrella group of federalist forces.

Under Quebec referendum regulations, all spending had to be authorized and accounted for under the Yes or No umbrella committees after the decree was issued on Oct. 1.

Spending by any group other than the official committees is deemed illegal after that date. Those who break the law can be fined up to $30,000, or jailed if they don't pay the fine.

Michel Hebert, official agent for the PQ's Yes committee, told The Gazette in a recent interview that he could find no one in the party hierarchy who had heard of Option Canada.

``I had some of our organizers check with their people for a week or so,'' said the Coopers & Lybrand accountant, ``and nobody turned up a trace of Option Canada anywhere.''

Hebert said the corporation isn't mentioned in an 89-page report tabled by the PQ with Quebec's chief returning officer complaining of 53 illegal activities by the No side - most of them related to the rally. ``I thought that was a comprehensive study of every low blow but our investigators obviously overlooked Option Canada.''

According to Dauphin, Option Canada's president, the corporation was CCU's ``political arm.''

Pressed to explain how it was possible that he didn't know what its role was during the campaign, Dauphin shrugged and replied: ``Just because I lent my name as president doesn't mean I ran the company.''

He said that prior to the corporation's creation, he spent two years with the CCU working on ``special projects.''

Asked whether ``special projects'' included overseeing Option Canada during the referendum campaign, Dauphin said he didn't know what the firm was up to in the fall of 1995.

``I was off handling travel arrangements for prominent figures who came here to give speeches in support of the No side.''

He was also unfamiliar with Option Canada's offices atop the Hong Kong Bank of Canada, in Suite 1301, at 500 Rene Levesque Blvd. W.

``That's probably the address of a law firm that registered Option Canada,'' he said, adding he was under the impression that Option Canada was headquartered at 2055 Peel St., where CCU's Centre for Research and Information on Canada is located.

According to Lemaire, Suite 1301 was the address of Montreal lawyer Michel Hudon, who incorporated Option Canada so that it could issue tax receipts to private and corporate donors.

He recalled that Option Canada's parent company, the CCU, wanted a ``vehicle'' that would enable members of various political parties to work together. ``Option Canada met our needs and it appears it was a success because the No side won.''

Option Canada's job was to make sure voters knew what was at stake, he added. This was done by hiring consultants, he said, adding he wasn't required to divulge their names, the nature of their projects or the amounts they received in fees.

He said CCU borrowed the idea for Option Canada from the PQ's Conseil de la Souverainete du Quebec, a coalition of pro-sovereignty groups. ``The only difference is that theirs made the headlines and ours didn't.''

No Full-Time Employees

Lemaire said Option Canada didn't have a single full-time employee.

``I was its manager and like the rest of the people on board, I was merely a consultant,'' said Lemaire, who is currently CCU's full-time human-resources manager and chief fundraiser.

Unlike CCU, whose mandate restricts its activities to education, information and research, Option Canada could transcend those bounds, noted Lemaire. ``It could do what its members wanted it to.''

Asked to explain exactly what Option Canada did during the referendum campaign, Lemaire smiled and replied: ``A lot of rallying of federalist troops.''

CCU, Option Canada's parent, was founded in 1964 to promote federalism. The non-partisan group is funded by Ottawa and by some of the nation's leading blue-chip corporations.

Brochures on display at its McGill College Ave. offices proclaim the agency's role as the ``promotion of better understanding between Canadians.'' Its unpaid, 23-member executive committee includes personalities recruited from Canada's corporate and legal elites. Among them is Paul Tellier, president of Canadian National.

In 1995, CCU's president was Peter White, chairman of Hollinger Inc.'s Unimedia Division.

``I knew about Option Canada,'' said White in a telephone interview from his Toronto office yesterday. ``But I don't think it was a big secret.''

He described Option Canada as a coalition of Liberals at the political party level and at the federal government level. ``It was more Liberal than Conservative; in fact, I'm identified as a Tory and I was never invited to the No side's War Room.''

He said that while he had nothing to do with the corporation's financing, he recalled that it was created for the referendum.

``It was a conduit; a repository, or collection point for money - both federal and private - that was to be used by the No side.''

White wasn't aware that Heritage Canada's $4.8-million grant had been listed by Ottawa as funds for the promotion of official languages: ``I can't speak to what Heritage Canada said about the grant. And I'm not convinced that the grant money is the same money that was spent on the campaign.''

It could well be, White added, that Option Canada spent nothing but private money on the campaign.

While information about CCU is readily available, little is known about Option Canada, apart from the fact that it functioned independently from a federal government initiative called Operation Unity.

Launched by Prime Minister Jean Chretien's Privy Council in the fall of 1994, Operation Unity's role was to oversee Ottawa's referendum strategy.

Its counterpart on the separatist side was the Conseil de la Souverainete du Quebec, set up in April 1995.

It was launched by former Premier Jacques Parizeau and headed by Yves Duhaime, former PQ finance minister.

Two weeks after the referendum vote, Duhaime estimated his group had spent $4.8 million on advertising before campaign writs were issued Oct. 1. The Conseil's $4.8-million expenditure was in addition to a $2.7-million tab for 44 studies on the cost of sovereignty.

Early on in the campaign, Operation Unity's $5-million budget and 60-member, Ottawa-based staff were mentioned by a number of media outlets. But Option Canada's activities in downtown Montreal escaped the media's scrutiny.

Lemaire said that when Option Canada was launched, a press release was sent around to local media. ``But nobody used it.''

Lemaire said during a March 10 interview at CCU headquarters on McGill College Ave. that he might be able to find a copy of the communique. However, the press release had not materialized by yesterday.

And, according to its planners, the corporation's mission unfolded without once running afoul of Quebec's stringent Referendum Act.

Although only 24 days elapsed between the company's official founding and the issuing of writs, Lemaire said Option Canada had been active long before Sept. 7 and had thus managed to commission projects covering its entire grant by the Oct. 1 cutoff.

``Absolutely no new projects were commissioned after the Oct. 1 cutoff date,'' said the onetime owner of Les Communicateurs Associes, a Montreal public-relations firm with close ties to the federal Conservatives in 1986.

``We folded Option Canada into the committee for the No as soon as the referendum writs were issued,'' Lemaire said. ``Not a penny from the grant was spent on the campaign after that time.''

He added he isn't required to provide detailed accounting, ``because we're not a Crown corporation; we answer not to the public but to our supporters.''

Those who are ``entitled'' to know where the money went include the Canadian government and private and corporate sponsors. They already have the relevant information, he said.

Lemaire would not, however, provide a list of groups and individuals who sent money to Option Canada or to CCU.

Senator Pierre-Claude Nolin, a long-time Progressive Conservative political strategist who organized Montreal's massive unity rally in Place du Canada, said he wasn't sure he'd even heard of Option Canada.

But he said no financing laws were broken by his side.

``Every dime that was spent on both the campaign and the rally - including portable toilets - was duly reported to the chief electoral officer in keeping with Quebec law,'' he added. The senator then offered his ``personal guarantee'' that no funding for the rally came from any group outside the official No committee.

Spending reported by the No side amounts to $4,709,693 - well within the allowable limit of $5,086,980. The Yes side reported spending $4,835,576.

Now chief political organizer for Tory leader Jean Charest, Nolin said he fought the referendum campaign from a war room located at the Quebec provincial Liberal Party headquarters on St. Denis St.

Laws Not Violated: Rae

``I had daily 6 a.m. breakfast meetings with John Rae, Prime Minister Jean Chretien's chief organizer in Quebec,'' Nolin said.

Liberal Rae, who is still in charge of Chretien's electoral machine in Quebec, told The Gazette he hadn't heard of Option Canada either, but he was sure Quebec's referendum laws weren't violated ``in the slightest.''

The corporation's name doesn't show in hundreds of referendum-related expense accounts examined under an access-to-information request filed by The Gazette with Quebec's chief returning officer.

However, there are 65 telephone and fax calls to Option Canada on long-distance telephone bills from Liberal Party offices in Quebec City, indicating the corporation was a player in the campaign.

``The phone calls don't mean a thing,'' Lemaire said. ``We're all federalists, so it's natural that we should want to talk.''

A media officer in Cote's office, Lise Dallaire, said that ``because our investigators found no trace of Option Canada in campaign expenses reported by the No side, we have to assume that Option Canada did not take part in the campaign.''

- Details of a $4.8-million federal grant to a little-known Montreal lobby group just six weeks before the Oct. 30 referendum are still under wraps.



»» Option Canada

Vote-hunting Bid to lure outside voters not a formula for stability

DON MACPHERSON
The Gazette Aug 22, 1995

Can Canada be saved in a Quebec sovereignty referendum by voters who don't even live here? A recently formed Committee to Register Voters Outside Quebec apparently thinks so.

The committee is publicizing a 6-year-old provision in Quebec's election and referendum legislation intended to allow Quebecers temporarily living outside the province to vote by mail.

In a "statement of purpose," the committee says it wants to "make all eligible voters outside Quebec aware of their rights, to have them register and finally vote" so that they can "influence the future of our country."

The printed material it's distributing outside Quebec in both English and French is scrupulously neutral. In addition to the brief "statement of purpose, " it consists of a pamphlet from Quebec's chief electoral officer.

The committee describes itself as non-partisan. Maybe that's because it includes members associated with several political parties.

But all those parties have one thing in common: they're federalist. None of the committee's nine members is known to be a Quebec nationalist. All but one are non-francophones, a group that tends overwhelmingly to be federalist and to support the Quebec Liberal Party.

Disproportionately federalist

One member, Lawrence Bergman, is a Liberal member of the National Assembly. The chairman, Montreal lawyer Casper Bloom, is a supporter of the Liberal Party.

And the toll-free telephone number at the top of the committee's statement is that of the Council for Canadian Unity.

Also, the out-of-province vote seems to be disproportionately federalist, judging by the results of the 1992 Quebec constitutional referendum.

The Charlottetown accord, which was negotiated by Ottawa, the provinces and aboriginal leaders and was opposed by Quebec sovereignists, was supported by only 43 per cent of all Quebecers casting valid ballots. But it was approved by 55 per cent of those from outside the province.

That represented only a handful of votes, however. An estimated 90,000 Quebecers living outside the province were eligible to vote. But only 3,086 of them registered to vote, and 2,432 cast valid votes. That amounts to six-hundredths of 1 per cent of the 3.9 million valid votes.

Maybe one reason so few Quebecers living outside the province cast ballots is that it's so hard for them to get on the voters' list.

It's not easy

The committee's statement implies that anybody who has left Quebec in the previous two years is eligible. But it's not that easy. As the chief electoral officer's pamphlet makes clear, the voter also must intend to return to Quebec. He or she must fill out an application, included in the pamphlet, declaring the voter's intention of returning and planned date of return.

The voter must must also send in two "generally recognized" documents. One of these documents must show his or her name, date of birth and Canadian citizenship, such as a passport, birth certificate or citizenship certificate. The other must show the voter's name and address, such as a driver's license, lease or telephone or electricity bill.

It's understandable, then, that so few of those eligible have actually gone to the trouble of registering. In the 1989 election, the first time eligible voters living outside the province could vote by mail, only 1,049 registered. That number tripled for the Charlottetown referendum three years later. But in the election last September that brought the Parti Quebecois to power, the number fell back again to 2,393.

It's often said that every vote counts in a referendum. And last September's election was decided by fewer than 12,000 votes.

But a Quebec sovereignty referendum decided by such a small number of votes would hardly be a formula for political stability.

Especially if those votes were cast outside Quebec by voters whose real intention of ever living here again may be open to question.



»» Option Canada

Group promotes unity `by all means'

CLAUDE ARPIN
The Gazette Mar 20, 1997

Corporation president Claude Dauphin, a local lawyer and former Liberal member of the National Assembly for Marquette riding in Lachine, said the agency's name was supplied by the 33-year-old Council for Canadian Unity (CCU).

Apart from Dauphin, Option Canada's founders include Montreal lawyer Michel Vennat, Jocelyn Beaudoin and Rene Lemaire, all three CCU executives.

Vennat, a member of the Montreal law firm Stikeman Elliott, is CCU's chairman, while Beaudoin is its executive director. When they were appointed to the Order of Canada last year, Governor-General Romeo LeBlanc cited Vennat for dedicating his energy to ``a variety of organizations committed to a strong and united country, particularly as Chairman of the Council for Canadian Unity.''

When Option Canada filed incorporation papers with the Quebec government on Sept. 7, 1995, it listed its functions as ``undetermined and imprecise.''

But the federalist lobby group was more candid about its goals when it approached Ottawa four days later for a charter eight weeks before the Oct. 30 referendum.

Letters patent issued under the Canada Corporations Act on Sept. 11, 1995, describe Option Canada's mission as ``the promotion and advancement of national unity by all means, legal, political and other.''

Corporation president Claude Dauphin, a local lawyer and former Liberal member of the National Assembly for Marquette riding in Lachine, said the agency's name was supplied by the 33-year-old Council for Canadian Unity (CCU).

The 44-year-old Dauphin, who held Marquette riding for 14 years, was posted to Boston as Quebec's official representative by the late Liberal premier Robert Bourassa in January 1994. When the Pequistes came to power later that year, he was dismissed.

``I then spent two years working for the CCU as director of special projects,'' he said during a Feb. 28 interview at provincial Liberal Party headquarters at 4364 St. Denis St.

Apart from Dauphin, Option Canada's founders include Montreal lawyer Michel Vennat, Jocelyn Beaudoin and Rene Lemaire, all three CCU executives.

Vennat, a member of the Montreal law firm Stikeman Elliott, is CCU's chairman, while Beaudoin is its executive director. When they were appointed to the Order of Canada last year, Governor-General Romeo LeBlanc cited Vennat for dedicating his energy to ``a variety of organizations committed to a strong and united country, particularly as Chairman of the Council for Canadian Unity.''

Vennat who is vacationing in Egypt until the end of the month, was unavailable for comment. Attempts to reach him in Cairo were unsuccessful.

Beaudoin was dubbed by LeBlanc as CCU's ``main pillar,'' and was praised for having ``toiled for over a quarter of a century to promote better understanding of the great diversity which characterizes our country.''

He is described by CCU official Joan Fraser as ``a very shy and retiring person; a truly sweet person.'' He told The Gazette last Feb. 17 that he would be agreeable to an interview and that he would call back when he had some free time. He has not returned a call.

Lemaire, the former owner of a Montreal public-relations firm called Les Communicateurs Associes, was a Conservative political organizer in Quebec during the early 1980s.

He said that although dormant, Option Canada remains in business.

Because Quebec is known for its pre and post-referendum periods, ``federalists can't afford not to be prepared when the next pre-referendum season rolls around,'' Lemaire said.

Both provincial and federal agencies that keep track of corporations report that Option Canada failed to file an annual statement of operations by last April 1, its due date. The statement would have listed the names of directors, along with their addresses.

``Technically they're in default,'' said a clerk at Industry Canada's Montreal offices, ``but this isn't unusual for non-profit organizations.''

Option Canada is still considered an active corporation, added the woman's counterpart at Quebec's Inspector-General of Financial Institutions.

``But their activities don't seem to show in our computers.''


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

PLQ - une forme de lâcheté

Jean Dunois
JeanDunois@sympatico.ca
TRIBUNE LIBRE 16 février 2004

M. Chaghig Torikian
Secrétaire
Direction générale du Parti libéral du Québec (PLQ)
info@plq.org

M. Torikian,

Mon geste ne constitue pas une erreur d'aiguillage.

Bien que ce courriel du 15 courant s'adressât d'abord au parti libéral du Canada (PLC), j'estime le PLQ complice des manières peu respectueuses de celui-ci - à l'égard des Québécois en particulier. En effet, pendant toutes ces années de propagandes pro-Canada en territoire du Québec, le PLQ, et M. Jean Charest en particulier, n'ont jamais exprimé quelque réserve ou indignation que ce soit.

Ce qui d'emblée en dit long sur le sens des intérêts supérieurs du Québec au sein du parti libéral du même État.

À ce titre, entre autres mais pas seulement, le PLQ est objectivement associé aux répugnantes méthodes du PLC.

C'est trop facile de laisser faire, et prétendre ensuite... qu'on y est pour rien. C'est une attitude moins qu'irresponsable, car elle relève en dernier ressort d'une forme de lâcheté.

Par ailleurs, il est étonnant que le PLQ ne réponde systématiquement pas aux courriels qui lui sont acheminés, sauf... quand il s'estime non concerné par un «dossier». De pareilles méthodes en disent long également sur le PLQ...

Bref, le citoyen que je suis est extrêmement déçu des deux gouvernements «libéraux» qui "règnent" au-dessus de sa tête. Car il s'agit dans les deux cas de systèmes qui s'apparentent à une autocratie monarchisante plus qu'à une authentique démocratie.

Le PLQ est donc parfaitement concerné par les affres du PLC.

CQFD.

Jean Dunois
JeanDunois@sympatico.ca
Matane / Québec, 16 février 2004

cc : Bureau du premier ministre, Jean Charest :
CommentairesPM@MCE.Gouv.Qc.ca



TRIBUNE LIBRE

L’Église catholique est-elle libérale?

Nestor Turcotte
Matane - aristote@ma.cgocable.ca
TRIBUNE LIBRE 16 février 2004

Comme tous les Québécois, j’ai écouté à la télé, le service funèbre de Monsieur Claude Ryan. Étant moi-même dans la même lignée de foi que l’illustre disparu, je n’ai pas eu de difficulté à entrer dans la liturgie des morts. Chants, textes sacrés, homélie, bref, tout s’harmonisa avec mes croyances. Tout se déroula selon la grande tradition et coutume chrétienne et respecta la grande tradition liturgique de la messe des défunts. Sauf… le dernier bout. Après la réception du Corps du Christ, temps fort de la sainte messe, s’il en est un !

A-t-on le droit, en toute justice, d’utiliser le testament d’un mort pour faire l’apologie d’une option politique en pleine fin de messe funéraire? Imaginez, un seul instant, exactement le contraire. Lors des funérailles de René Lévesque, en 1987, quelqu’un s’avance, un ami, un parent et, du haut de l’ambon de la Basilique de Québec, à deux pas du Parlement, fait l’apologie de l’indépendance du Québec par le biais d’un écrit rédigé de la main de René Lévesque, tout juste avant sa mort. Lévesque, s’adressant ainsi à toute la population du Québec, affirme, qu’au-delà de la mort, il croit toujours que la meilleure solution, pour les Québécois, est la sortie pacifique et démocratique du Québec de la fédération canadienne et qu’il revient au peuple de le décider dans un prochain référendum de le faire.

L’indignation aurait été à son comble, le lendemain, dans tous les quotidiens du Québec. Ce jeu de passe-passe, à la fin de la messe, m’a profondément déplu. Je pensais que la séparation de l’Église et de l’État, c’était chose du passé. Il semble bien que non. Maintenant, il semble que ce soit plus subtil, camouflé, habilement présenté. Monsieur Ryan reste pour moi un très grand chrétien et un très grand citoyen. Politiquement, pas! Je n’ai jamais oublié sa hargne, le soir du référendum de 1980. Je ne juge pas l’homme à ce seul geste, mais celui-ci dénota, ce soir-là, un haut taux de mesquinerie, que René Lévesque ne se serait jamais permis.

Lors du prochain décès d’un homme politique, Messieurs du Clergé et du Cardinalat, voulez-vous vous en limiter à la liturgie des défunts. De tous les défunts. Point à la ligne. A chacun, par la suite, comme citoyen, de départager le reste. Je trouve cela triste que l’ambon de la Sainte Église catholique romaine serve encore à faire de la politique partisane. Duplessis a dû rire, en compagnie de Trudeau, Lévesque et les autres, s’ils étaient branchés sur RDI.

Et dire que tout cela s’est passé devant toute la hiérarchie épiscopale du Québec, sans que cela semble soulever de leur part un petit cri d’indignation. On nous a fait le coup deux fois : lors des funérailles de Trudeau et lors des funérailles de Ryan. Pourrait-on mettre un point final à ce petit jeu politico-religieux? A vous, messieurs les évêques, et à vous monsieur de le cardinal, de répondre à vos ouailles scandalisées et bien outrées!



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COMMUNIQUÉS 16 février 2004