
»» Les provinces et les relations internationales
Le prolongement externe des conflits internes?
Stéphane Paquin
Professeur associé au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal, adjoint au titulaire de la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec
Le Devoir lundi 23 février 2004
Premier de deux textes
À la suite à la rencontre des premiers ministres du vendredi 30 janvier, le gouvernement fédéral s'est montré ouvert à la possibilité d'accorder un rôle aux provinces en matière de relations internationales. Le premier ministre du Québec, Jean Charest, a salué l'initiative en la qualifiant, à juste titre, «d'historique» car c'est la première fois que les libéraux fédéraux acceptent le principe de la négociation sur ce thème.
Une réserve s'impose cependant, le gouvernement Martin n'a pas encore accordé un rôle aux provinces, ce qui aurait marqué une rupture importante avec son prédécesseur, Jean Chrétien, qui avait étendu son plan B sur la scène internationale. Il consent plus modestement à lancer une négociation et d'en confier la responsabilité au ministre des Affaires intergouvernementales, Pierre Pettigrew.
C'est en 1965 que le vice-président du Conseil et ministre de l'Éducation, Paul Gérin-Lajoie, annonça, devant le corps consulaire de Montréal, la volonté du Québec d'être un acteur international dans ses domaines de compétence constitutionnelle. Ce discours exprime la «doctrine Gérin-Lajoie» du «prolongement international des compétences internes du Québec».
Une telle prétention fit réagir le gouvernement fédéral. Le ministre Paul Martin (père) écrit, en réponse au discours de Gérin-Lajoie: «La situation constitutionnelle au Canada en ce qui concerne le pouvoir de conclure des traités est claire. Le Canada ne possède qu'une seule personnalité internationale au sein de la communauté des nations. [...] Le gouvernement fédéral est le seul responsable de la direction des affaires extérieures qui constitue partie intégrante de la politique nationale intéressant tous les Canadiens.»
Trois jours plus tard, le gouvernement canadien propose la solution suivante: «Une fois qu'il est décidé que ce qu'une province veut accomplir en concluant un accord avec un pays étranger en matière d'éducation ou en toute autre sphère de compétence provinciale est compatible avec la politique étrangère canadienne, les autorités provinciales peuvent en discuter directement avec les autorités compétentes en cause. Toutefois, lorsqu'il s'agit de conclure formellement un accord international, les pouvoirs fédéraux relatifs à la signature des traités et à la conduite générale des affaires étrangères doivent nécessairement entrer en jeu.»
Cette dernière exigence des autorités fédérales était considérée comme inacceptable par le gouvernement du Québec de Jean Lesage. Elle avait pour effet d'affirmer la suprématie du gouvernement fédéral sur les domaines de compétence provinciale car Ottawa superviserait toute l'opération en plus de se réserver le droit de donner ou pas son assentiment à une politique (internationale) de compétence provinciale. Paul Gérin-Lajoie répliquera: «Le Québec n'a pas de permission à demander à Ottawa pour conclure des ententes internationales dans les domaines de sa juridiction.» Depuis la formulation de la doctrine Gérin-Lajoie, le gouvernement du Québec a toujours et sous toutes les administrations, libérale comme péquiste, réclamé un rôle en matière de relations internationales.
Offensive fédérale
Depuis 1995, les conflits entre Québec et Ottawa ont monté d'un cran. Le gouvernement canadien s'est lancé dans une vaste offensive afin de limiter l'accès du Québec aux décideurs internationaux. Cette stratégie comprenait la publication d'un petit manuel, rebaptisé par l'ancien premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, «le Petit Catéchisme fédéral», qui fournit des réponses aux diplomates canadiens aux questions concernant les souverainistes québécois. [...]
Le gouvernement du Canada mettra des ressources et des énergies considérables pour «saboter», selon l'expression du journaliste Michel Vastel, les missions économiques du Québec à l'étranger en empêchant des rencontres avec de hauts dignitaires étrangers. On nommera à Paris, Raymond Chrétien afin d'orchestrer un rapprochement (réussi) avec Paris et ainsi contrer l'influence des souverainistes québécois.
Le conflit atteindra son paroxysme suite à la décision du gouvernement du Canada d'exclure les représentants du gouvernement du Québec, du Sommet des Amériques tenu à Québec en 2001. Québec réagira non seulement en menaçant Ottawa de ne pas appliquer les accords internationaux que contractera Ottawa dans ses champs de compétence mais a aussi adopté une loi obligeant la ratification par l'Assemblée nationale du Québec de tout traité international important signé par le gouvernement du Canada s'il affecte les compétences du Québec. Aucun gouvernement du Québec n'était allé aussi loin.
Cette loi est très importante et explique, peut-être en partie, la volte-face d'Ottawa sur la question. En effet, au Canada, les engagements internationaux du gouvernement fédéral n'entraînent pas automatiquement leur application par les provinces, donc par le Québec. Lorsque les rapports internationaux concernaient essentiellement les questions de sécurité militaire, les actions internationales du gouvernement du Canada pouvaient se concrétiser sans trop d'entraves. Aujourd'hui alors que les questions internationales touchent de plus en plus les compétences des provinces comme l'éducation, la santé, la culture, les richesses naturelles, la formation professionnelle, l'environnement, etc., les conflits de juridiction au Canada sont de plus en plus fréquents.
Compte tenu de cette situation, il est important d'impliquer les provinces dans les processus de négociation des traités qui ont des répercutions dans leurs champs de compétences. C'est ce que Brian Mulroney a fait lors des négociations préparatoires à la création d'une zone de libre-échange Canada-États-Unis. C'est également ce qu'ont fait de nombreux pays qui peuvent servir d'exemple au Canada.

»» Les provinces et les relations internationales
L'inévitable diplomatie à paliers multiples
Stéphane Paquin
Professeur associé au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal, adjoint au titulaire de la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec
Le Devoir mardi 24 février 2004
Deuxième de deux textes
Depuis les années 1960, les entités fédérées, comme le gouvernement du Québec, se sont développé une diplomatie parallèle à celle des pays souverains, une paradiplomatie. Ce phénomène s'explique par le fait que, pendant longtemps, les questions de politique internationale étaient dominées par des thèmes qui n'avaient que très peu à voir avec les champs de compétence des entités fédérées.
Avec le développement de la mondialisation, des processus d'internationalisation comme le GATT et de développement de blocs régionaux comme l'ALENA ou l'Union européenne, les champs de compétence des entités fédérées sont de plus en plus affectés par les transformations de la scène internationale. Afin de réagir à ces événements ou de développer tout le potentiel que leur donnent leurs pouvoirs constitutionnels, notamment sur le plan économique, les entités fédérées sont de plus en plus actives en politique étrangère.
Les rapports entre les gouvernements centraux et les entités fédérées sont ainsi grandement bouleversés par les changements structurels sur les plans international et continental. Les transformations internationales depuis 1945 ont contraint de nombreux pays (Belgique, Allemagne, Espagne, Suisse, États-Unis... ) à partager une partie des responsabilités avec les entités fédérées en matière de politique étrangère.
Attitude insoutenable
L'attitude du gouvernement fédéral canadien à ce sujet consiste généralement à affirmer que les relations internationales des provinces sont un phénomène exceptionnel, pas très important et que de toute façon la diplomatie canadienne peut, seule, assurer les fonctions que les provinces veulent assumer. Cette représentation des autorités fédérales est aujourd'hui insoutenable en raison de l'importance croissance des effets des transformations internationales sur les champs de compétence des provinces et sur les stratégies de développement économique de plus en plus axées sur les exportations et l'attraction d'investissements et de centres de décisions étrangers.
Les entités fédérées possèdent souvent, par exemple, d'imposants réseaux de représentations à l'étranger, souvent plus importants que ceux de nombreux États souverains. Le Québec possédait en 2000, 36 représentations internationales, soit le même nombre que la Nouvelle-Zélande et six de moins que l'Irlande. La Catalogne en a une cinquantaine. La Flandre possède 60 représentations à l'étranger, c'est-à-dire 24 de plus que le gouvernement du Québec, 15 de plus que Singapour, neuf de plus que la Finlande et 8 de plus que la Norvège mais cinq de moins que l'État d'Israël.
La paradiplomatie est également un phénomène important, car elle touche à tous les domaines d'action internationaux, même les questions militaires, de coopération et de développement et de droits de l'homme. La gamme des outils paradiplomatiques est presque aussi importante que celle de la diplomatie des États-centraux, à l'exception fondamentale du recours à la force militaire. En effet, les entités subétatiques envoient des missions d'études et de prospection à l'étranger, elles participent aux foires commerciales et à des forums internationaux tel le Forum économique mondial, elles financent des campagnes de relations publiques pour accroître les exportations et attirer les investissements. Selon de nombreux experts elles sont même devenues les moteurs de la croissance.
Les entités fédérés mettent sur pied des visites officielles avec d'autres leaders régionaux ou de pays souverains, elles érigent parfois un ministère compétent en matière de relations internationales, elles ouvrent des représentations ou des délégations à l'étranger, elles décident de politiques bilatérales et multilatérales, elles édifient des institutions de coopération régionales ou transrégionales.
Il arrive que certaines régions participent, au sein de la délégation de leur pays, à des rencontres d'institutions internationales comme l'ONU, l'OMC, l'Union européenne ou l'UNESCO. Les régions multiplient également les ententes ou les accords avec d'autres régions comme avec des pays souverains.
Le gouvernement canadien devrait s'inspirer des expériences étrangères afin d'intégrer les provinces dans un système diplomatique à palier multiple comme c'est déjà le cas en Belgique, en Espagne, en Autriche, en Suisse, en Allemagne, en Russie, en Argentine et ailleurs.
Présence inévitable
Il est certain que le partage des compétences en matière de relations avec les provinces risque de créer des conflits. Mais, dans l'ordre international actuel, leur présence est inévitable voire indispensable, ne serait-ce que pour favoriser les échanges commerciaux et l'attraction d'investissements étrangers. Conséquemment, du point de vue national, le gouvernement canadien ne doit pas traiter les actions internationales des provinces comme une menace pour l'intégrité de sa politique étrangère, il doit plutôt chercher à créer de nouveaux modes de collaboration et un meilleur partage des rôles.
La pratique au sein d'autres pays fédéraux indique que la meilleure façon de limiter les conflits est d'exposer clairement les responsabilités de chacun tout en accordant un rôle suffisamment important aux entités subétatiques pour qu'elles puissent profiter de la mondialisation. Il est donc important de repenser les relations centre-périphérie sur les questions de relations internationales afin de favoriser la coopération et la coordination des différents ordres de gouvernement. C'est la création d'institutions de coopération et de coordination qui a favorisé une normalisation des relations entre Barcelone et Madrid. C'est également ce manque de coordination et de coopération qui crée de nombreux conflits dans les relations Québec-Ottawa au Canada.
En somme, le gouvernement canadien devrait suivre l'exemple d'autres pays fédéraux et accorder le droit aux provinces de contracter des ententes internationales dans ses champs de compétences, accorder un droit de représentation au sein des institutions multilatérales lorsque les sujets à l'ordre du jour concernent leurs champs de compétence. Le gouvernement canadien pourrait même se faire représenter, comme c'est le cas dans certains régimes fédéraux en Europe en relations avec l'Union européenne, par un représentant provincial qui parlerait au nom du Canada.
Les provinces canadiennes devraient également être consultées et avoir un droit de veto sur tout traité que s'apprête à signer le gouvernement du Canada et qui a des effets dans les champs de compétences des provinces. Le Québec, au sein de ce système, doit avoir un statut particulier, comparable à celui de la Catalogne en Espagne. En effet, à cause de situation unique, le Québec devrait bénéficier d'une institution spécifique: une commission bilatérale (gouvernement du Québec/gouvernement fédéral) afin de favoriser la négociation des questions internationales d'un intérêt spécial, comme la clause de l'exception culturelle, pour le Québec.

»» Les relations France-Québec
Charest prendra un accent français
J - Jacques Samson
Le Soleil lundi 23 février 2004
Longtemps l'apanage du Parti québécois qui visait une reconnaissance rapide de la France au lendemain d'un OUI à un référendum sur la souveraineté, le développement de relations étroites avec les autorités françaises est maintenant une priorité évidente de Jean Charest, même si elle n'est pas claironnée.
La présence massive du premier ministre et d'un nombre record de ministres, à Montréal et à Québec, pour les célébrations du 14 juillet, l'été dernier, nous en avait fourni un premier indice. Jean Charest a aussi eu le rare privilège d'accueillir le président de la République, Jacques Chirac, et le premier ministre Jean-Pierre Raffarin, à sa résidence secondaire personnelle de North Hatley, à quelques semaines d'intervalle. On ne compte plus, en revanche, le nombre de ministres québécois qui se sont empressés d'accepter une invitation à la table du consul général de France à Québec, Jacques Audibert, au cours des 10 derniers mois. La diva des relations France-Québec, Louise Beaudoin, doit en frémir de jalousie !
Il faut qu'un mot d'ordre clair ait été donné au Conseil des ministres pour que se manifeste un pareil empressement dans tout l'appareil gouvernemental. Le volet politique des relations internationales au bureau de Jean Charest a d'ailleurs été confié à l'expérimenté Ronald Poupart, devenu une sorte de sherpa permanent, tandis qu'un autre vétéran du régime Bourassa de 1970-1976, Clarence White, est depuis peu directeur du cabinet de la ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay.
Le programme de la visite à Québec récemment d'un sénateur, Philippe Marini, président du Groupe interparlementaire France-Québec, illustre bien aussi la volonté politique très arrêtée de plaire aux autorités françaises. M. Marini (que certains disent ministrable éventuellement) a eu droit à un entretien d'une cinquantaine de minutes avec Jean Charest et de plus de 90 minutes avec le ministre des Finances, Yves Séguin. Il a été reçu à déjeuner par la vice-première ministre, Monique Gagnon-Tremblay et il devait aussi rencontrer le ministre Sam Hamad à l'inauguration des nouveaux locaux du Collège Stanilas, à Québec, le réputé collège français dont le bras montréalais a développé une annexe à Québec depuis 1989. M. Marini a aussi été reçu à dîner par le président de l'Assemblée nationale, Michel Bissonnet, et des batteries de députés et de hauts fonctionnaires ont été mobilisés pour des séances de travail à son intention.
Les acteurs français dans l'axe France-Québec ne ratent pas une occasion de souligner le chaleureux accueil qui leur est réservé par le gouvernement Charest. Le premier ministre affirme de son côté qu'il s'inscrit dans la théorie libérale de Jean Gérin-Lajoie, c'est-à-dire d'occuper le maximum d'espace possible dans le champ des relations internationales, à l'intérieur des responsabilités dévolues aux provinces par la Constitution. La joute politique des 40 dernières années a toujours consisté à étirer l'élastique des juridictions québécoises, à l'encontre d'Ottawa ou très exceptionnellement avec sa complicité. La présente détente dans les relations Ottawa-Québec est propice à une emphase de Jean Charest sur les échanges internationaux, ce qui est susceptible de le bien servir devant une tranche de nationalistes québécois, en particulier lorsqu'il s'agit de la France.
Les sujets d'entretiens ne manquent enfin pas. La France connaît un problème de vieillissement de sa population, très proche de celui du Québec, soulignait le sénateur Marini au cours d'une entrevue. Le gouvernement français est aussi engagé dans un processus de décentralisation de pouvoirs, d'abord pour les programmes de la sécurité du revenu et " à la carte " pour diverses autres responsabilités que chaque département voudrait assumer. Jean Charest préconise la même approche. Cette politique du gouvernement Raffarin s'accompagne d'une réforme fiscale, incluant un mécanisme de péréquation, pour conférer l'autonomie financière et fiscale aux décideurs locaux. Le gouvernement français a, par ailleurs, écarté les fusions forcées mais presque toutes les 38 000 communes adhèrent maintenant à une " intercommunalité " à des fins de partage des services et à une communauté d'agglomérations.
Le financement du système de santé explose aussi en France. Pendant que le ministre québécois Yves Séguin envisage la création d'une caisse-santé, le gouvernement français est tenté, à l'opposé, de refiscaliser l'assurance-maladie afin d'avoir un meilleur contrôle sur la caisse. La quadrature du cercle consiste en France à rencontrer les promesses électorales de baisser les impôts, tout en relevant la cotisation sociale généralisée, ce qui peut sembler contradictoire, admet le sénateur Marini. Jean Charest se débat dans les mêmes contradictions.
Au chapitre de la politique familiale, le gouvernement français doit améliorer rapidement les services de garde en milieu urbain pour la petite enfance, la clé de voûte de tous les programmes en la matière, estime-t-il. À l'autre bout du spectre, l'âge de la retraite doit être repoussée. Et il faut faciliter davantage le maintien à domicile des personnes âgées, mais cela exige des liquidités.
MM. Charest et Séguin avaient donc matière à prolonger les entrevues avec leur visiteur. Ils cherchent en même temps, des deux côtés de l'Atlantique, à résoudre l'énigme de l'oeuf et de la poule.
JJSamson@lesoleil.com

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Cinémoche
Jean Dion
Le Devoir samedi 21 et dimanche 22 février 2004
Cela est plate à dire et encore plus à imaginer, mais au Canada, on ne l'a vraiment pas, l'affaire. On est là à déplorer et à s'indigner et à entreprendre des enquêtes qui ne donneront rien et, pendant ce temps, on passe à côté de la seule suite logique à donner à l'affaire-dossier-scandale des commandites: faire de l'argent avec. Si ça se déroulait aux États, par exemple, je vous garantis que 25 scénarios de films seraient déjà sur la table à Hollywood.
De sources drôlement bien stipendiées, j'ai d'ailleurs obtenu la liste suivante de productions qui, malheureusement, ne verront jamais le jour parce que, là-bas et ailleurs, le Canada n'intéresse personne.
Le Party. Western spaghetti. Survol de l'histoire récente du Parti libéral du Canada. (Voir aussi L'Argent des autres, The Color Of Money, Les Copains d'abord, A Fistful Of Dollars, Flirting With Disaster, Péril en la demeure, Take The Money And Run, Dirty Pretty Things, Liste noire, Liar Liar, All The President's Men, Les Boys, The Thin Red Line, Something's Gotta Give, Jeux interdits et Help !.)
Le Dîner de cons. Drame culinaire. Des gens d'affaires fortunés quoique crédules acceptent de participer à un souper-bénéfice du Parti libéral du Canada en se laissant convaincre que les profits iront au renforcement de la démocratie canadienne. (Voir aussi Le secret est dans la sauce et La Maudite Galette.)
Being At Home With Claude. Long métrage muet. Un ministre fédéral séjourne pendant quelque temps chez un directeur d'agence de publicité, mais ils ne se parlent de rien. (Voir aussi Les Liaisons dangereuses.)
Le facteur sonne toujours deux fois. Suspense téléphonique. Un appel fait au bureau du président de la Société canadienne des postes aboutit sur son répondeur. Un deuxième aussi.
L'Aile ou la Cuisse. Comédie financière. L'aile québécoise d'un parti fédéral trouve des moyens de graisser la patte de ses amis. (Voir aussi My Beautiful Laundrette.)
The Believers. Film à sketchs. Trois mois à peine après avoir bavé de colère, des citoyens en proie à une épidémie d'amnésie décident de réélire le parti au pouvoir.
J'ai mon voyage. Drame comptable. Une vérificatrice générale relit le rapport qu'elle a elle-même rédigé et perd connaissance. (Voir aussi Tabarnac !, She's Gotta Have It, A Star Is Born et Terminator 2 : Judgment Day.)
La vie est un long fleuve tranquille. Feuilleton maritime. Des navires somptueux de Canada Steamship Lines charrient des conteneurs de rêve dans un paradis fiscal, mais c'est pas grave. (Voir aussi Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été.)
Fahrenheit 451. Science-fiction. Dans une société hautement évoluée, des autorités font disparaître des documents.
Le bonheur est dans le pré. Fresque hypothécaire. Un dirigeant de banque de développement démis de ses fonctions pour refus d'obtempérer constate qu'en réalité, le bonheur est dans le prêt. (Voir aussi Chacun cherche son chèque.)
Grumpy Old Men. Téléfilm parlementaire. Des députés de l'opposition déplorent que la période de questions quotidienne à la Chambre des communes ne soit pas aussi une période de réponses. (Voir aussi Mission : impossible, Raging Bull et La moutarde me monte au nez.)
Le Confort et l'Indifférence. Film d'horreur aérienne. Pendant que l'armée est contrainte de travailler dans des zones dangereuses avec des teuf-teufs déglingués, un premier ministre du Canada dépense des sommes faramineuses pour acheter deux jets flambant neufs puis, réfléchissant plus tard à tout ça, conclut finalement que cela ne le dérange pas.
Howard's End. Drame de moeurs. Illustration des grands moments et de la chute d'Howard Wilson, conseiller en éthique d'un premier ministre à qui le successeur de ce dernier dit que l'éthique, c'est bon pour les goujats.
On n'est pas sorti de l'auberge. Comédie pompière. Un hôtel chic du grand Shawinigan métro passe au feu par hasard. (Voir aussi Je suis le seigneur du château et Gone With The Wind.)
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander. Desseins animés. Une nation consternée découvre avec stupeur qu'elle se fait baiser depuis neuf ans.
Groundhog Day. Drame temporel. Un premier ministre fédéral se réveille tous les matins au son de I Got You, Babe et revit la même journée, répondant aux mêmes questions avec le même air d'arracheur de dents. (Voir aussi À bout de souffle.)
The French Connection. Épopée sous-titrée. Des anglophones canadiens croient que le Québec est corrompu de nature mais ne veulent quand même pas qu'il se sépare. (Voir aussi La Grenouille et la Baleine et Ça n'arrive qu'aux autres.)
Le Grand Bleu. Comédie biographique. Stephen Harper pose sa candidature à la direction du Nouveau Parti de l'alliance de l'union de la droite conservatrice canadienne sans se rendre compte que s'il gagne, les libéraux seront assurés de conserver le pouvoir pendant au moins dix ans. (Voir aussi Le Retour du grand blond et Legally Blonde avec Belinda Stronach.)
Les Bons Débarras. Documentaire touristique. Un ambassadeur au Danemark reçoit un courriel lui intimant de rentrer à Saint-Léo et de ne sortir de chez lui sous aucun prétexte. Aucun. (Voir aussi Tchao pantin et The Man Who Knew Too Much.)
Ceux qui m'aiment prendront le train. Carnet de voyage. Confortablement installés dans un wagon-buffet à volonté, des clients privilégiés de Via Rail expliquent que le trajet Montréal-Toronto est le moment idéal pour remplir un formulaire de commandite, le faxer puis le passer à la déchiqueteuse.
Eyes Wide Shut. Long métrage aveugle et sourd. Un cabinet n'a rien vu et n'était au courant de rien. (Voir aussi Le Silence des agneaux.)
Catch Me If You Can. Drame sportif. Évocation des vacances de ski d'un ancien premier ministre. (Voir aussi Johnny Got His Gun et Live And Let Die.)
That's Entertainment ! Reportage avec des rires en boîte. Pendant que des politiciens suent de trouille et que des citoyens en ont ras le pompon, des journalistes s'amusent comme des bossus en rêvant au Pulitzer. (Voir aussi Analyze This et Deep Throat.)
jdion@ledevoir.com

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Le mou
Michel David
Le Devoir samedi 21 et dimanche 22 février 2004
«Je crois M. Martin», a déclaré le premier ministre Jean Charest. Il est bien normal de laisser le bénéfice du doute à ses amis, mais que croit M. Charest, au juste? Depuis la publication du rapport de la vérificatrice générale sur le scandale des commandites, Paul Martin a changé de version presque quotidiennement! Au moment où les provinces tentent de convaincre le gouvernement fédéral d'augmenter sa contribution au financement des services de santé, le moment n'est pas le mieux choisi pour traiter M. Martin de fieffé menteur. Bernard Landry peut toujours accuser M. Charest de mollesse et de complaisance, lui-même n'aurait pas été assez fou pour se tirer dans le pied.
Là où M. Charest a été vraiment mou, c'est dans sa réplique à ceux qui ont imputé ce scandale aux moeurs politiques dissolues des Québécois. «Ça ne m'inquiète pas. Ça peut arriver ici comme ailleurs. Personne n'a le monopole de la vertu», a-t-il observé. Remarquable démonstration de stoïcisme. Même Belinda Stronach, qui a autant d'affinités avec le Québec qu'une Martienne, semblait plus indignée que lui.
Personne ne lui demande de noircir injustement le Canada anglais, mais le soin qu'il prend à le ménager est constant depuis son arrivée sur la scène québécoise. Comme René Lévesque le disait, le Canada n'est pas le goulag, mais avec Stéphane Dion, M. Charest doit être un des rares au Québec à croire que la langue et la culture françaises ont pu s'y épanouir «parce que nos voisins des autres provinces canadiennes étaient des alliés, des amis, et non des étrangers», comme il l'a déjà déclaré. On peut d'ailleurs constater la sollicitude que ceux-ci continuent de témoigner aux francophones de leurs propres provinces.
C'est parfois à se demander si M. Charest ne tente pas de protéger ses arrières, ou plutôt ses devants. À tort ou à raison, il y en a qui le suspectent toujours d'entretenir le rêve de devenir premier ministre du Canada.
***
«Ça relève du fédéral», s'est-il défendu. Certes, M. Charest lui-même n'a été mêlé ni de près ni de loin au programme de commandites, mais cela ne l'interpelle pas moins. En sa qualité de membre du triumvirat qui a convaincu les Québécois de voter NON en 1995, il a une certaine responsabilité morale, qui lui commande de dire ce qu'il pense de ce scandale.
C'est en voulant imprimer le Canada dans la cervelle des Québécois à coups de centaines de millions, sans se soucier des engagements pris pendant la campagne référendaire, qu'on a abouti à ce gâchis. Le premier ministre, à qui il incombe de défendre le droit des Québécois de choisir librement leur avenir, approuve-t-il cette façon de faire la promotion du fédéralisme ?
Il a plutôt choisi de faire diversion en s'en prenant au PQ. Il est vrai que Bernard Landry n'est pas le mieux placé pour faire la leçon à qui que ce soit. Les histoires de lobbying qui ont ébranlé son gouvernement au printemps 2002 témoignaient d'un manque d'éthique tout aussi condamnable, même si elles n'étaient pas de nature criminelle.
Il y a quand même des limites à dire n'importe quoi. M. Charest a beau nous avoir habitués à la politique avec un petit p, il s'est vraiment surpassé jeudi en reprochant à Mario Dumont d'avoir caché un bref passage à la firme de communications Everest à l'époque où il était étudiant, en... 1991. Le chef de l'ADQ aurait-il touché une commission rétroactive ?
L'article de ma collègue Kathleen Lévesque, publié ci-contre, fait état de liens beaucoup plus étroits et récents entre des membres de l'entourage immédiat du premier ministre Charest et Everest.
***
Tant qu'à y être, on pourrait rappeler à M. Charest que son frère Robert a lui aussi eu droit aux faveurs du gouvernement Chrétien sous la forme d'une prolongation de contrat totalement injustifiée de la Société immobilière du Canada (SIC).
Dans une lettre datée du 22 octobre 1998, le directeur général de la SIC, Michel Couillard, expliquait que le ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano (eh oui !), et son chef de cabinet, Jean-Marc Bard, «ont fortement suggéré que le contrat de consultation et de marketing de Robert Charest soit prolongé étant donné que son frère allait maintenant sur la scène provinciale et que les libéraux voulaient l'aider».
Ce pauvre M. Couillard était à la torture. «J'essaie d'être accommodant et de rendre service, mais il y a une limite à ce que je peux faire; il y a une ligne que je ne peux traverser, et l'intégrité doit prévaloir.» On peut comprendre son embarras. L'exemple du président de la Banque de développement du Canada, François Beaudoin, qui avait refusé d'autoriser un prêt à l'Auberge Grand-Mère malgré l'insistance de Jean Chrétien, a démontré ce que risquaient ceux qui ne voulaient pas se montrer accommodants.
Ce serait faire injure à M. Charest de penser que cet épisode familial assez peu édifiant puisse expliquer son indulgence face à ce qui se passe actuellement à Ottawa, même s'il l'avait peut-être à l'esprit quand il a dit : «Ça peut arriver ici comme ailleurs.»
Tout conservateur qu'il soit, M. Charest sait surtout que le Parti libéral du Canada et le Parti libéral du Québec sont des vases communicants qui partagent les mêmes militants, les mêmes organisateurs et les mêmes amis. S'il fallait qu'on découvre qu'une partie des 100 millions escroqués aux contribuables a profité d'une manière ou d'une autre au PLQ, c'est toute la famille libérale qui serait sérieusement éclaboussée.
mdavid@ledevoir.com

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Tourner sa langue sept fois...
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir lundi 23 février 2004
ÉDITORIAL - L'intervention indignée du chef du Parti québécois, Bernard Landry, en réaction jeudi dernier au scandale des commandites qui secoue la capitale fédérale, était digne d'un mauvais feuilleton. Il y a de quoi s'indigner, en effet, de ce qu'autant d'argent ait abouti de façon illégitime sinon illégale dans les coffres d'agences de communications proches du Parti libéral du Canada. Mais venant de M. Landry, la réaction a de quoi étonner. Si l'ancien premier ministre s'imagine que les Québécois ont une image plus propre de la politique provinciale que fédérale, son «option» l'aveugle.
Même si c'est René Lévesque qui a fait adopter une loi pour limiter le financement des partis aux contributions des individus, transformant ainsi un handicap en avantage pour le parti de masse qu'était le PQ du temps, les organisations ont trouvé depuis des moyens détournés de financer une partie de leurs activités. Quant aux amis du parti, ceux du PQ comme ceux du PLQ, ils ont appris à profiter tour à tour de la présence affectueuse d'un gouvernement de la bonne couleur à Québec. Les faveurs et les contrats distribués en retour d'une loyauté sans faille et d'un coup de pouce financier ne sont plus l'exception, tant s'en faut. Le raisonnement «Si tout le monde le fait, fais-le donc!» vaut pour les deux partis.
M. Landry veut-il qu'on lui rappelle les interventions de son ancien chef de cabinet, Raymond Bréard, devenu associé d'une firme de relations publiques qui exigeait de très généreuses commissions pour seulement faire transiter des subventions de l'État vers des sociétés publiques? Et que dire des agences de publicité et des professionnels de pratique privée qui ont profité de plantureux contrats sur la base de leurs accointances politiques?
Le virus du favoritisme et de la fraude politiquement correcte n'affecte pas seulement la politique nationale. Un grand nombre de municipalités sont aussi touchées. Encore là, les techniques illégales de financement pratiquées à grande échelle sont connues et, tant qu'il n'y aura pas d'enquête publique pour s'en scandaliser ouvertement, le mal continuera d'infecter les moeurs politiques locales. Les noms de cabinets d'avocats, de firmes de génie-conseil et d'évaluation sont pourtant connus, mais les preuves tangibles et les témoignages publics manquent. Certains cabinets achètent carrément leur présence dans une municipalité en trouvant le financement et en organisant des élections clés en main au profit d'une équipe donnée. Sans parler, une fois l'élection faite, du traficotage éhonté des conditions d'admissibilité posées lors des appels d'offres pour services professionnels.
Les péquistes pas plus que les libéraux n'ont envie de parler de ces choses.
Y a-t-il quelqu'un dans la salle qui ignore que c'est ainsi que l'on fait de la politique en ce pays? Et l'on ira se plaindre ensuite de ce que tant de simples citoyens soient cyniques à l'endroit des politiciens?
Vraiment, M. Landry aurait dû tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.
jrsansfacon@ledevoir.ca

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Le scandale et son déluge
Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 21 et dimanche 22 février 2004
Revue de presse - Pauvre Liza Frulla, elle qui était venue à Ottawa il y a deux ans pour représenter «son nouveau Québec» moderne, progressiste, écrivait Carol Goar dans le Toronto Star d'hier. Voilà que la ministre recrue est forcée de «convaincre les autres Canadiens que sa province n'est pas un foyer de favoritisme ni un trou noir pour l'argent des contribuables».
Ce message, dit Carol Goar, va «complètement à l'encontre de la perception du public» dans le ROC. Mais Liza a déjà vu pire, et elle est tenace. «Elle s'est battue contre le mouvement séparatiste dans sa province pendant une génération, elle a survécu aux changements idéologiques du Parti libéral du Québec et a fait face à l'hostilité des médias de langue française qui l'avaient surnommée la "tsarine de la culture".»
La journaliste décrit une Frulla outrée qu'une poignée «d'opportunistes malhonnêtes aient exploité l'angoisse de l'éclatement du pays pour plonger leurs mains dans le trésor fédéral et récompenser leurs amis» avec le programme de commandites, une Frulla vexée par le fait que, maintenant, cette «malhonnêteté est attribuée à tous les Québécois», une Frulla enragée de voir «les priorités du pays complètement bouleversées par ces combines passées». Car Liza Frulla, ministre du Développement social, rappelle avec pathos que pendant ce temps, «des enfants se rendent à l'école le ventre vide». Peut-être qu'ils auraient besoin d'un programme spécial...
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Mais toute cette affaire a peut-être de bons côtés. Nous nous comportons enfin comme une démocratie, soutenait Richard Gwyn dans le Toronto Star mercredi. La plupart du temps, dit Gwyn, les citoyens sont absorbés par leur vie privée et la politique leur semble lointaine. Mais il y a de grands moments de démocratie, «où la politique est complètement déterminée par le peuple». Voilà ce qui se produit avec l'affaire des commandites. D'autres épisodes du même genre : «La défaite des accords du Lac-Meech et de Charlottetown», de même que «la première victoire électorale de Pierre Trudeau en 1968». La réaction du public au scandale actuel des commandites a été foudroyante : «L'impression universellement partagée selon laquelle tout cela est sale et qu'on doit s'en occuper» s'est installée plus rapidement «qu'aucun autre sentiment collectif depuis que je couvre la politique», écrit Gwyn. Conséquence : chute des libéraux dans les sondages, de 49 à 35 %. Au fond, dit Gwyn, les Canadiens ont pris conscience «que leur démocratie est en péril parce qu'avec les libéraux, elle est devenue un parti-État». Ce n'est pas tant la faute aux libéraux, écrit Gwyn, qui ont formé depuis 1993 «le seul parti qui puisse raisonnablement gouverner ce pays». Mais avec le «Commanditegate», les Canadiens sont prêts à chasser les libéraux «pour le plaisir de les chasser».
Est-ce à dire que le parti de Martin va nécessairement perdre les prochaines élections ? Non, écrit Gwyn, mais «les Canadiens utilisent ce scandale pour envoyer un message aux libéraux : "vous ne serez pas au pouvoir pour toujours et, pour le bien du pays, il en est mieux ainsi"». Aussi, les Canadiens en profitent pour dire quelque chose qui les chicote : «Personne ne le dit trop fort. Mais depuis longtemps, il y a une colère très répandue, voire silencieuse, partout dans le pays, devant la façon dont l'argent fédéral est dépensé au Québec : l'achat des votes pour l'unité nationale et le parti.» Selon Gwyn, les Canadiens profitent de ce scandale pour demander que cette pratique cesse. Quant à Paul Martin, il a beau avoir le mérite de déclencher des enquêtes, avec les affaires entourant son ancienne entreprise, Canada Steamship Lines, «il a donné l'impression de faire partie du système plutôt que d'en être le réformateur, selon l'image qu'il voudrait se donner».
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Chrétien «téflon», Martin «velcro» ? Margaret Wente, dans le Globe and Mail, tentait cette hypothèse jeudi. À propos de Martin, elle écrit : «Il y a seulement deux semaines, le monde était à ses pieds. Le parti l'aimait. Le peuple l'aimait. Bono l'aimait. Les députés conservateurs traversaient de son côté en masse. L'opposition ? Une blague. La quatrième majorité libérale était acquise. Il était imbattable.» Et maintenant ? L'horizon a l'apparence d'un «tas de merde» [en français dans le texte]. Les choses n'auraient pas été pires si «son pire ennemi [Jean Chrétien] avait tout manigancé».
Selon Wente, Martin doit oublier les 60 sièges qu'il croyait pouvoir prendre au Québec. «Les Québécois sont en colère contre les libéraux parce que ces derniers ont donné l'impression qu'ils étaient tous corrompus.» La chroniqueuse dit aussi que Martin échouera dans l'Ouest. «Les libéraux y sont haïs plus que jamais, si une telle chose se peut. Même les Ontariens fulminent. Ils disent aux sondeurs qu'ils préféreraient voter pour un parti sans chef, sans politique et sans stratégie plutôt que de voter Martin.» Aux yeux de Wente, le premier ministre fait un peu pitié à voir. «Il nous supplie de lui faire confiance.» Et Chrétien, lui ? «Chanceux ! Il s'en est tiré avec tout. Avec l'APEC et la Somalie. Avec le scandale des Ressources humaines et celui du registre des armes à feu. Rien ne lui a collé à la peau, pas même l'Auberge Grand-Mère.» Au fond, Paul Martin sait que «le p'tit gars [sic] est assis dans son condo et sirote son scotch. Il sait très bien quelle phrase lui vient en tête : "Après moi, le déluge" [en français dans le texte]».
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Wente parlait de la haine de l'Ouest envers les libéraux. Il fallait lire cette semaine Roy Clancy, du Calgary Sun, s'en prendre au régime libéral «qui a favorisé une partie du pays aux dépens des autres -- au nom de l'unité nationale ! Ce faisant, il a exploité les différences régionales pour faire en sorte de diviser le pays et de maintenir son pouvoir». Cet acte de trahison, «il le paiera», écrit Clancy.

»» commandites
Répondre sans détours
Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 21 et dimanche 22 février 2004
Pour une deuxième semaine consécutive, le scandale des commandites a accaparé l'essentiel du débat politique au Canada. L'enquête du juge Gomery pourra seule dresser un portrait complet de cette affaire, mais il est des questions auxquelles le gouvernement Martin doit répondre sans attendre s'il veut convaincre les électeurs qu'il n'a rien à cacher.
Le pari de la transparence fait par Paul Martin sur cette affaire des commandites était le seul possible. Ce scandale ne pouvait être poussé sous le tapis. La transparence est toutefois un engagement exigeant pour un chef de parti qui doit composer avec toutes sortes d'intérêts. S'étant engagé à répondre à toutes les questions, le premier ministre ne peut faire de compromis, sinon il alimentera lui-même les soupçons à l'endroit de son gouvernement.
Le refus du gouvernement Martin cette semaine de lever le voile sur les contributeurs aux fiducies créées par le Parti libéral ces dernières années est de cet ordre. Ces fiducies pourraient avoir servi à transférer vers le PLC des sommes d'argent provenant du programme de commandites fédéral. On sait déjà que le scandale des commandites a profité à des amis du régime libéral. Mais ce serait une tout autre affaire s'il était démontré que le parti en a lui aussi bénéficié.
Le Bloc québécois a soulevé la question cette semaine, donnant l'exemple du ministre Denis Coderre qui, aux dernières élections, a reçu de ces fiducies une contribution de 38 061 $. Le soupçon éveillé pourrait être dévastateur dans le débat électoral qui s'en vient. Question d'échéancier, on ne peut attendre de la commission du juge Gomery qu'elle éclaircisse cette question avant les élections. Il appartient au Parti libéral de fournir cet éclairage en rendant publique la liste des donateurs à ces fiducies, sinon en confiant à un observateur impartial le soin de passer au crible cette liste. Un simple examen interne des livres libéraux par des libéraux ne suffira pas.
De la même manière, on ne peut se contenter de la seule parole du premier ministre lorsqu'il défend ses propres adjoints, mis en cause dans l'affaire des commandites par l'opposition. Le cas de Mario Laguë, l'actuel directeur des communications de M. Martin, soulevé par les conservateurs cette semaine, exige des explications élaborées qui doivent venir de l'intéressé lui-même. Celui-ci, alors qu'il était responsable de la coordination des communications au Conseil privé, aurait participé à l'élaboration des stratégies de communication au moment du dépôt d'un premier rapport du vérificateur général sur cette affaire des commandites à l'automne 2000. En raison de la relation étroite sur le plan professionnel entre M. Laguë et M. Martin, celui-ci ne peut laisser se créer aucun soupçon.
Le comité des comptes publics qui a commencé à se pencher sur le rapport de la vérificatrice générale est le lieu désigné pour entendre les explications de M. Laguë. Cela devrait s'appliquer aussi à un certain nombre de personnalités politiques de premier plan qui ont été mêlées directement ou indirectement au scandale des commandites. Parmi elles, il y a l'ancien chef de cabinet du premier ministre Chrétien et aujourd'hui président du conseil de Via Rail, Jean Pelletier, l'actuel chef de la direction de Via Rail, Marc Lefrançois, et le président de Postes Canada, André Ouellet.
Question de marquer de façon brutale la coupure avec le gouvernement précédent, le premier ministre pourrait retirer à ces personnes leurs responsabilités. Il en aurait le droit. Il serait juste toutefois qu'il exige d'eux d'expliquer publiquement leur rôle dans cette affaire. Qu'ils aient été mêlés aux commandites ne veut pas dire qu'ils en portent la responsabilité, mais il faut pouvoir en juger. Le cas échéant, M. Martin devra être aussi sévère à leur endroit qu'il le fut avec l'ex-ministre Alphonso Gagliano. Là aussi, il ne peut y avoir de compromis.
bdescoteaux@ledevoir.ca

»» Le scandale des commandites
Des liens qui traversent l'Outaouais
Kathleen Lévesque
Le Devoir samedi 21 et dimanche 22 février 2004
Dans les officines du gouvernement libéral à Québec, les prières doivent être nombreuses depuis la semaine dernière pour que les effluves du scandale des commandites ne traversent pas la rivière des Outaouais. Et pour cause: les copains du Parti libéral du Canada sont aussi ceux du Parti libéral du Québec.
Jeudi, le premier ministre Jean Charest a d'ailleurs senti le besoin de souligner qu'aucun membre de son entourage n'a été impliqué dans la magouille fédérale. Il demeure toutefois que Michel Guitard, aujourd'hui conseiller en communications au bureau de M. Charest, était vice-président aux relations publiques chez le Groupe Everest lorsque le scandale a éclaté en 2002. Dans l'état-major du premier ministre, on retrouve également Claude Lemieux qui, après avoir travaillé avec Daniel Johnson, a fait le saut au fédéral dans le cabinet de l'ex-ministre Alfonso Gagliano, celui qui avait la responsabilité politique du controversé programme de commandites.
Mais les liens entre la firme Everest (vendue à une agence américaine l'année dernière) et Jean Charest ne s'arrêtent pas là puisque, pour l'un et l'autre, les premiers pas en politique se sont faits à Sherbrooke. Un des cofondateurs de l'agence, Jean-Pierre Bélisle, est d'ailleurs un ami d'enfance de M. Charest. C'est par l'entremise de ce dernier que Claude Lacroix, vice-président au développement chez Everest, est devenu, avec sa conjointe Suzanne Poulin, un des piliers de l'équipe Charest.
Entre 1984 et 1998, Suzanne Poulin a été la collaboratrice de Jean Charest, alors au Parti progressiste-conservateur. Le couple Lacroix-Poulin a été très actif lors du difficile passage de Jean Charest à la tête du Parti libéral du Québec. Mais après la défaite électorale de 1998, Everest est disparu du paysage du PLQ et certaines amitiés se seraient effritées.
Chez les libéraux provinciaux, que la Loi sur le financement populaire a forcés à avoir des structures militantes, on se plaît à prendre ses distances des partis fédéraux. Ces derniers n'ont aucune véritable machine électorale, dit-on, et doivent donc s'appuyer sur les amis qui ont des entreprises de relations publiques et de publicité quand un scrutin est déclenché. «Ce sont des champignons qui poussent tous les quatre ans. Ils n'ont pas d'huile à bras. Leur message politique et tout le contenu de leur programme sont décidés par des professionnels», explique un libéral qui souhaite ne pas être identifié.
Publicitaire et bénévole
Plus tôt cette semaine, le directeur général de l'Association des agences de publicité du Québec, Yves St-Amand, a d'ailleurs déploré que trop de publicitaires fassent du bénévolat durant les élections, une situation qui entraîne les retours d'ascenseur des politiciens une fois au pouvoir.
«Je suis persuadé que le PLQ a eu beaucoup de bénévoles au cours de la dernière campagne électorale. La machine libérale a sûrement généré certains coûts. Sans les accuser, on est en droit de s'inquiéter car il y a un contexte qui vient de changer avec le rapport de la vérificatrice générale : il y a une suspicion très grande chez les citoyens du Québec et du Canada tout entier», souligne Yves Boisvert, professeur d'éthique à l'École nationale d'administration publique (ENAP).
Aux élections d'avril dernier au Québec, Michel Guitard faisait partie de l'équipe d'organisation autour de Jean Charest. Au scrutin municipal de 2001, M. Guitard était un des principaux dirigeants de la campagne de Jacques Olivier à Longueuil. Quelques mois plus tard, Everest décrochait un important contrat de relations publiques de 1,3 million de dollars avec cette municipalité.
Longtemps, Diane Deslauriers, vice-présidente responsable des commandites chez Everest et conjointe du président d'Everest, Claude Boulay, a été une organisatrice libérale et une collectrice de fonds réputée. Interviewée par Le Devoir au printemps 2002, elle s'en disait fière. «Je ne m'en cache pas. Je suis libérale. Moi, je n'ai pas de contrats des péquistes. [...] Je n'en attends pas non plus. Je suis rouge libéral. C'est moi qui décide d'aider le Parti libéral à faire des levées de fonds. J'ai aidé Liza Frulla [aujourd'hui ministre au sein du cabinet de Paul Martin], j'aide des gens à Ottawa et je l'ai fait longtemps pour Paul Gobeil [président du Conseil du trésor sous Robert Bourassa]», avait-elle déclaré alors.
Un investissement
Un vieux routier des relations publiques et des élections qui a requis l'anonymat confirme que le bénévolat est une forme d'investissement. «C'est vu comme du développement d'affaires. Chacun fait progresser son entreprise selon son réseau, qui peut être en politique fédérale, provinciale ou municipale. Ça se fait beaucoup en offrant un traitement VIP à nos clients : soirée de hockey dans une loge d'entreprise, billets pour les spectacles, expéditions de pêche», raconte-t-il.
Il y a deux ans, les révélations sur le copinage entre le monde politique et le secteur privé se sont multipliées. Cela a entraîné la démission du ministre Don Boudria, dont la famille avait profité de la résidence en Estrie du dirigeant d'Everest, Claude Boulay. Dans la même foulée, on apprenait que le ministre Denis Coderre avait été hébergé dans le condo de M. Boulay après les élections de 1997 parce qu'il avait des problèmes matrimoniaux. L'ex-ministre Martin Cauchon prenait même les devants et affirmait que Jean Lafleur, de Lafleur Communications (une des neuf agences impliquées dans le scandale), était un ami personnel avec qui il allait en expédition de pêche tout en précisant qu'il assumait ses propres dépenses. Et son ancienne chef de cabinet, Luce Asselin, était elle aussi issue du giron d'Everest.
Accusé de complaisance envers le gouvernement fédéral dans le dossier des commandites, Jean Charest a martelé que son équipe «suit déjà des règles très strictes, transparentes».

»» commandites
D'un scandale à l'autre
Manon Cornellier
Le Devoir samedi 21 et dimanche 22 février 2004
Les commandites, dernier dossier d'une longue chaîne d'affaires d'importance variée - De John A. Macdonald à Jean Chrétien, le Canada a connu son lot de conflits d'intérêts
«J'ai besoin de 10 000 $ de plus. Ce sera le dernier appel. Ne me laissez pas tomber. Répondez aujourd'hui.» La divulgation de ce télégramme, envoyé le 26 août 1872 à l'avocat de l'homme d'affaires Hugh Allan par le premier ministre de l'époque, John A. Macdonald, devait déclencher le premier des plus mémorables scandales de l'histoire politique canadienne, celui du Pacifique.
Depuis le début de la Confédération, le Canada a connu à intervalles réguliers des scandales qui ont mis en danger des gouvernements, torpillé la carrière de politiciens et fait rager l'électorat. Celui des commandites est en somme le dernier d'une longue chaîne d'affaires d'importance variée allant de relations avec de présumés espions au versement de pots-de-vin. Une cascade d'événements qui ont forcé les élus à adopter, lentement et souvent à contrecoeur, des mesures pour assainir les moeurs politiques.
À l'époque de John A., il n'existait pas de règles contre les conflits d'intérêts, mais l'affaire était si grosse qu'elle a eu raison de la tolérance des citoyens. En novembre 1873, après enquête, les conservateurs démissionnaient puis perdaient les élections.
Imaginez l'affaire. Le chef conservateur demandait encore des fonds alors qu'il avait déjà reçu, pour son élection, 45 000 $ de Hugh Allan, lui qui avait aussi versé quelque 100 000 $ aux autres membres de son parti afin d'obtenir la charte de la nouvelle compagnie de chemins de fer Canadian Pacific. Il l'a obtenue, en plus d'une subvention de 30 millions et 50 millions d'acres de terrain. Le chat est sorti du sac quand les libéraux ont mis la main sur le télégramme incriminant.
Plus ça change...
L'histoire récente regorge elle aussi d'histoires malodorantes de diverses catégories. Conflits d'intérêts, trafic d'influence, abus de confiance, patronage, népotisme, favoritisme, tout y passe.
Les scandales les plus célèbres des années 1960 sont sûrement l'affaire Gerda Munsinger, du nom de la maîtresse est-allemande du ministre de la Défense de Diefenbaker, et l'affaire Rivard. Le pégreux Lucien Rivard avait obtenu l'aide d'adjoints de ministres libéraux. Guy Favreau, ministre de la Justice, en a alerté Pearson, qui a soutenu avoir oublié, ce qui a poussé M. Favreau, un des ministres les plus intègres, à démissionner. Et pour pimenter le tout, Rivard s'est évadé durant les audiences sur la question.
Sous Pierre Elliott Trudeau, c'est le patronage qui a suscité les critiques les plus vives. À son départ, le premier ministre nommera plus de 220 personnes, majoritairement libérales, à différents postes supérieurs de l'appareil gouvernemental.
Le conservateur Brian Mulroney s'en sert comme munitions pour remporter les élections, mais son règne sera lourdement entaché par plusieurs scandales. Quelques mois après son élection, le ministre de la Défense, Robert Coates, doit démissionner pour avoir fréquenté un bar allemand de danseuses nues considéré comme un lieu possible d'espionnage. Le ministre des Pêches, John Fraser, part six mois plus tard pour avoir renversé une décision de son ministère et permis la distribution de thon douteux.
Tout se met à débouler. Brian Mulroney évince sans merci les membres de son cabinet dès que ceux-ci font l'objet de soupçons. André Bissonnette perdra son poste mais sera ensuite acquitté de participation à une opération de spéculation sur des terrains vendus à la firme Oerlikon. Marcel Masse, lui, quittera le cabinet le temps d'une enquête sur ses dépenses électorales. Une dizaine de ministres démissionneront ou seront ainsi évincés, dont deux pour s'être mis en position de conflit d'intérêts. Une commission d'enquête conclura d'ailleurs que Sinclair Stevens a enfreint à 14 reprises les règles à ce sujet.
Plusieurs députés du Québec font aussi l'objet d'enquête et d'accusations de fraude, d'abus de confiance, d'utilisation inappropriée de fonds publics. Certains seront reconnus coupables en première instance, comme Carole Jacques (complot et trafic d'influence), Richard Grisé (fraude et abus de confiance) et Maurice Tremblay (fraude). Le cas le plus sérieux est celui de Michel Gravel, qui a plaidé coupable en 1989 à des accusations de corruption et de trafic d'influence dans une affaire de contrats gouvernementaux.
Ce sera toutefois Brian Mulroney qui sera visé par les pires allégations de corruption, celles reliées à l'affaire Airbus. Même le gouvernement Chrétien va s'en mêler, mais il devra reculer et dédommager M. Mulroney pour avoir porté atteinte sans raison à sa réputation.
Au tour de Chrétien
Le règne de Jean Chrétien est moins tumultueux. Il n'y a pas de chapelet d'enquêtes, bien que patronage et gaspillage surviennent encore. Jean Chrétien se distingue aussi par son déni. Quand son premier ministre du Patrimoine, responsable du CRTC, Michel Dupuy, intervient auprès du CRTC en faveur d'un de ses électeurs, M. Chrétien ne le réprimande pas. Il le défend. Il fait de même des années plus tard avec Lawrence MacAulay, accusé d'avoir dirigé des contrats vers son comté.
Le PLC passe aussi très proche d'être entaché par une affaire de trafic d'influence autour du Fonds transitoire de création d'emploi. À la veille des élections de 1997, un employé du parti au Québec a approché certaines compagnies pour qu'elles versent des fonds au parti en échange d'une évaluation favorable de leur demande de subventions. Les entreprises se sont plaintes, le ministre Pierre Pettigrew l'a su et a alerté la GRC. Pierre Corbeil plaide alors coupable, évitant au parti de voir la preuve étalée en cour. On ne saura jamais qui avait autorisé l'accès à la liste des demandes de subventions.
Le Fonds est aussi à l'origine d'un autre scandale, administratif cette fois, celui du Développement des ressources humaines que les anglophones ont surnommé le «one billion boondoggle». On apprend que des comtés libéraux, même s'ils ne se qualifient pas, sont favorisés et que des projets contestables en profitent.
Suivront d'autres scandales administratifs majeurs, comme celui des coûts vertigineux du registre des armes à feu et celui du paiement à des morts, à des détenus et à des personnes vivant à l'étranger de remboursements pour les coûts de chauffage.
Le premier ministre n'échappera pas à la tempête. L'affaire de l'Auberge Grand-Mère, avec son intervention auprès de la Banque de développement du Canada pour assurer un prêt à l'hôtelier et la vente tortueuse de sa part dans le terrain de golf voisin, le met sur la sellette pendant des mois.
Les allégations de favoritisme contre Alfonso Gagliano, à la fin de 2001, forcent Jean Chrétien à sévir pour la première fois. Après l'envoi de M. Gagliano au Danemark, c'est au nouveau ministre des Travaux publics, Don Boudria, de subir une démotion pour avoir pris des vacances au chalet d'un propriétaire d'une agence de publicité faisant affaire avec son ministère. L'embauche d'une ancienne petite amie coûte ensuite son poste à Art Eggleton. M. Chrétien défend quand même la brochette de ministres qui ont accepté des séjours au camp de pêche des Irving.
Le cas des commandites, avec ses commissions et honoraires de 100 millions payés parfois sans facture ou sur la base de faux documents, se distingue des autres scandales de l'ère Chrétien et même de ceux de l'ère Mulroney. C'est en effet la première fois qu'est mis au jour un système associant fonctionnaires, sociétés d'État, sociétés privées et politiciens autour d'un programme délibérément structuré pour le soustraire aux règles et aux contrôles financiers, ce qui a permis d'engraisser les amis du parti au passage.
À quelque chose, malheur est bon
En 1987, le ministre conservateur Benoît Bouchard disait, en parlant des scandales, que «cela n'aura pas d'influence lors de la prochaine élection à la condition que les gens aient l'impression qu'on a corrigé ou voulu corriger les choses». Ce sont les ministres de Paul Martin aujourd'hui qui disent la même chose.
Brian Mulroney avait donné un coup de balai en faisant adopter la première loi sur l'enregistrement des lobbyistes (1989), le premier code de conduite en matière de conflits d'intérêts pour les titulaires de charge publique (1985) et les premières règles permettant aux comités parlementaires de revoir les nominations. Jean Chrétien a pour sa part réformé le financement des partis politiques alors que Paul Martin, qui ramasse maintenant les pots cassés, a lancé plusieurs enquêtes et promis une loi pour protéger les dénonciateurs. Il reste à voir ce que seront ses autres solutions à long terme.

»» féminisme et nationalisme
Histoire - Le féminisme à l'épreuve du nationalisme
Louis Cornellier
Le Devoir samedi 21 et dimanche 22 février 2004
Titre VO : Le Regroupement des femmes québécoises (1976-1981)
Description : Andrée Yanacopoulo - Point de fuite - Remue-ménage - Montréal, 2003, 150 pages
C'est une histoire à la fois stimulante et triste que raconte Andrée Yanacopoulo dans Le Regroupement des femmes québécoises (1976-1981). Né de la volonté de quelques militantes d'ici de donner la priorité absolue à la lutte contre l'oppression des femmes, ce groupe de pression, après quelques années d'actions énergiques, a frappé le mur des déchirements internes.
Chronique de ce mouvement féministe révolutionnaire, «c'est-à-dire un féminisme qui remet en question l'ensemble des structures sociales», le court essai de Yanacopoulo fait ressortir les deux principales hypothèques qui pèsent sur tout mouvement politique radical au Québec : les bisbilles internes suscitées par le dogmatisme de certains militants et le malaise engendré par une question nationale irrésolue. Le RFQ a achoppé sur ces deux questions, particulièrement sur la seconde. Sa prise de position, au moment du référendum de 1980, en faveur du «ni oui ni non, mais femme», a marqué la mort du collectif par épuisement.
Andrée Yanacopoulo, qui se dit toujours indépendantiste, persiste à croire que cette position était la bonne puisqu'il ne fallait pas permettre la récupération du féminisme par un nationalisme patriarcal. On ne sache pourtant pas que le fédéralisme épuisé ait été, depuis, un terreau particulièrement propice à l'avancement de la cause des femmes québécoises.
«À revivre ces années de luttes si pleines, si intenses, conclut l'essayiste, je me réjouis de penser qu'il fut un temps où les idées nous menaient, où l'espoir nous animait, où la joie d'être et d'agir ensemble nous faisait nous sentir grandes et fortes.» On veut bien, mais on souhaiterait que cette saine nostalgie s'accompagne d'une tout aussi saine lucidité qui permettrait de reconnaître les erreurs d'hier pour ne pas les reproduire.

»» John Ralston Saul
L'insupportable légèreté intellectuelle de John Saul
Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 28 février 2004
Revue de presse - Rarement un article d'une revue d'idées aura suscité autant de réactions dans notre Dominion. John Ralston Saul, écrivain et mari de la gouverneure générale, parfois qualifié de prince consort ou encore «d'intellectuel public numéro 1», a commis un article choc dans le magazine d'idées américain Harper's intitulé «La fin du globalisme et le retour du nationalisme». Saul a suscité un tir groupé: les trois grands journaux torontois ont tous détesté le papier.
Le Globe and Mail dénonçait hier les «radotages de son excellence», en éditorial principal, s'il vous plaît. Malgré sa fonction, l'homme a le droit à ses opinions, écrit le Globe, et s'il «veut se prendre pour un Noam Chomsky en tenue de cérémonie, libre à lui». Mais lorsqu'il profère des «généralisations grandiloquentes foncièrement insignifiantes, comme il le fait avec une régularité terrifiante dans chacun de ses livres, il devrait se préparer à essuyer la critique». A fortiori «si l'époux de la GG s'égare dans la bêtise la plus flagrante, comme il le fait avec panache dans le magazine Harper's, il ne mérite rien d'autre qu'une bonne douche froide intellectuelle». Ce que le Globe lui réserve.
Il rejette les deux thèses de l'article de Saul: d'abord que l'idéologie de la mondialisation est morte; ensuite, qu'il faut s'en réjouir. «Décoder le fil de l'argumentation de Saul n'est pas une mince affaire», écrit le Globe, mais il se risque à résumer son propos: «au début des années 70, des élites au pouvoir dans le monde industrialisé se sont mises à croire que le monde pourrait être rendu parfait grâce au libéralisme économique. Ils ont transposé l'idéalisme platonicien frustré de la civilisation occidentale et l'absolutisme judéo-chrétien dans ce nouveau credo, lui donnant ainsi le caractère irréfutable du dogme religieux.» Les tables de la loi? La réduction de la taille de l'État, la diminution des services publics, le budget équilibré, l'abolition des barrières tarifaires, la baisse d'impôt, le culte du privé.
Pour le Globe, il est ridicule d'affirmer que le libéralisme économique est devenu un phénomène religieux. Si on s'est mis, dans les années 70, à vouloir réduire l'État, c'est parce qu'il était endetté à l'excès. C'était être «pragmatique et non religieux» que de vouloir l'empêcher de sombrer. Jamais non plus, prétend le Globe, la chose n'a été présentée comme une «panacée» prétendant régler tous les maux de l'humanité. Aussi, Saul a tort de dire que la mondialisation «approfondit le fossé entre les riches et les pauvres, puisqu'il l'a au contraire réduit». Le quotidien torontois donne raison à l'écrivain sur une chose: «sous l'administration Bush, et particulièrement depuis le 11 septembre 2001, le libéralisme économique a été altéré.
Les pourparlers visant à réduire les tarifs sur les produits agricoles n'ont mené nulle part. La guerre d'Irak a compliqué les relations transatlantiques comme jamais dans les 50 dernières années.» Et quelle est la réponse adéquate à cette nouvelle situation? «Prononcer la mort du libéralisme?», s'interroge le Globe. Que non, il faut continuer à «travailler à l'instauration d'une communauté internationale prospère et pacifique». Et pour atteindre ces buts, «les moyens les plus sûrs, jusqu'à maintenant, ont été des échanges plus libres, une mobilité plus grande des travailleurs, une transparence de l'État et la propagation des institutions démocratiques». Au contraire, Saul se réjouit de façon à peine voilée à la résurgence du pouvoir national. «Il devrait revoir son histoire du XXe siècle», conclut le Globe.
On aurait pu croire que dans le Toronto Star, vaguement à gauche, on serait plus réceptifs à l'idée générale de Saul, nonobstant le caractère désinvolte de son argumentation. Eh non, le chroniqueur David Crane s'est employé mercredi à dénoncer lui aussi ses «sursimplifications». Crane considère que l'écrivain s'en est pris au mauvais ennemi, attaquant la mondialisation au lieu de frapper «sur le néoconservatisme ou le fondamentalisme du marché». Selon Crane, la mondialisation peut apporter du progrès, si elle est bien dirigée. Il va jusqu'à prendre la défense du Forum de Davos, contre lequel Saul a réservé certaines de ses flèches les plus acérées. «J'ai assisté à tous les Davos depuis les années 80 et la description de Saul ne tient pas la route.» Contrairement à ce que l'essayiste prétend, c'est-à-dire que Davos, c'est les puissants satisfaits qui «se foutent du bien public», Crane affirme: «Ce fut une plateforme extraordinaire pour des dirigeants comme Nelson Mandela et Kofi Annan.» Selon Crane, il faut améliorer «le processus de la mondialisation, et non pas revenir en arrière», comme le suggère Saul.
Les textes les plus durs - on s'en serait douté - sont venus du National Post. Terrance Corcoran, mercredi, pourfendait comme le Globe le caractère non rigoureux de la prose saulienne. «La mondialisation, selon lui, est morte à peu près en 1991, ou peut-être en 1995, ou peut-être en 1998 et possiblement en 2001. Elle est moribonde depuis si longtemps qu'on a du mal à suivre ses morts successives», ironisait-il. Le Post interviewait mercredi Fred McMahon, spécialiste de la mondialisation au Fraser Institute, qui reprochait à Saul son ignorance: «il est faux de dire que la mondialisation a creusé l'écart entre les riches et les pauvres [...] Les endroits où la pauvreté a augmenté dans les dernières décennies sont ceux qui ont fermé leurs portes aux échanges, comme Cuba, la Corée du Nord et le Laos.»
Faudrait-il changer de gouverneur général? L'empêcher d'obtenir un second mandat, puisque son premier vient à échéance cette année. Lawrence Martin, dans le Globe and Mail, se posait la question, jeudi. Le chroniqueur soulignait le fait que la GG actuelle est reconnue pour ses extravagances. Son voyage de plus de cinq millions dans les pays nordiques, par exemple. Martin affirme que l'astronaute Marc Garneau pourrait faire un bon GG. Né à Québec en 1949, «il est formidablement multiculturel». C'est un militaire formé à Kingston qui ferait un chef d'État qu'on ne pourrait réduire aux «mondanités». «Paul Martin sera sûrement intéressé par cette candidature», estime le chroniqueur.
TRIBUNE LIBRE

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