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»» Claude Ryan, 1925-2004

Des obsèques nationales

Myles, Brian; Rioux Soucy, Louise-Maude; Dutrisac, Robert; Chouinard, Tommy
Le Devoir mardi 10 février 2004

Charest salue la «contribution inestimable» de Ryan

Claude Ryan aura droit à des funérailles nationales, vendredi à Montréal, a annoncé hier le premier ministre, Jean Charest, qui a salué «la contribution d'une valeur inestimable» du disparu dans la construction d'un Québec moderne.

Le premier ministre a rencontré Claude Ryan pour la dernière fois en janvier dernier. «C'était un moment solennel. Sans le dire, on sentait que le temps jouait contre lui, et que la maladie le rattrapait», a dit hier le chef du Parti libéral du Québec (PLQ). Même s'il bataillait contre le cancer, Claude Ryan gardait le moral. «Il y avait dans cette épreuve un sens profond», a dit M. Charest. Pour cet homme conquis aux valeurs chrétiennes, «la mort était une occasion de réfléchir sur le sens de sa vie».

«Au moment où l'on s'est quittés, il m'a dit qu'il penserait à moi et à ma famille dans ses prières. [...] Qu'il me quitte avec ces mots-là m'a beaucoup touché. C'est lui qui vivait l'épreuve, mais [...] on sentait qu'il y avait chez lui une certaine spiritualité qui lui permettait d'être en harmonie avec lui-même», a dit le premier ministre.

M. Charest a exprimé ses condoléances à la famille de M. Ryan au nom de tous les Québécois. Avec l'assentiment de la famille, le gouvernement du Québec organise des funérailles nationales pour cette figure marquante de la vie intellectuelle et politique québécoise. Le service funèbre sera célébré par le cardinal Jean-Claude Turcotte, vendredi à 11h à la basilique Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal.

La famille recevra les condoléances du public demain, de 14h à 17h, et de 19h à 22h, au Centre funéraire Côte-des-Neiges (4245, Chemin de la Côte-des-Neiges). La dépouille sera exposée en chapelle ardente jeudi, de 15h à 22h dans la chapelle Notre-Dame-du-Sacré-Coeur (426, rue Saint-Sulpice). La famille suggère d'acheminer les dons à la Fondation du CHUM, à la Fondation de l'Hôpital d'Argenteuil, ou à tout organisme voué à la lutte contre la pauvreté.

Le fleurdelisé est en berne depuis hier matin à l'Assemblée nationale, où l'on a ouvert un registre afin que les citoyens puissent rendre un dernier hommage à M. Ryan. Ils pourront le faire en se rendant à l'Hôtel du Parlement (porte de la Famille-Amérindienne) dès aujourd'hui, entre 10h à 16h, et de 8h à 16h demain et jeudi. Le registre est également accessible par Internet (www.protocole.gouv.qc.ca).

Une influence durable

Même s'il a quitté la politique en 1994, Claude Ryan a continué d'alimenter la réflexion au sein du Parti libéral. Il se rendait disponible pour conseiller le premier ministre et son équipe, mais il ne s'imposait jamais. Comme en font foi les témoignages recueillis hier, les députés libéraux sollicitaient eux-mêmes l'opinion de l'éminence grise du parti.

En septembre 2002, M. Ryan rédigeait Les Valeurs libérales et le Québec moderne, un document-phare à l'intention des militants libéraux pour éclairer les enjeux de la campagne électorale. «Cet ouvrage illustre la rigueur de sa pensée, la richesse de son expérience, et l'amour profond qu'il a toujours eu pour le Québec», estime M. Charest.

Pour Jacques Chagnon, ministre de la Sécurité publique, l'ancien chef libéral fut un «mentor». «Souvent, je l'appelais pour lui dire: "comment voyez-vous ça, cette situation, M. Ryan?". Ses réponses étaient fort utiles. Il était là pour nous», dit M. Chagnon, qui figurait parmi ceux qui ont convaincu M. Ryan de quitter Le Devoir pour devenir chef du Parti libéral il y a 25 ans.

Si Christos Sirros a décidé de se lancer en politique en 1981, c'est grâce à M. Ryan, qui souhaitait accorder plus de place aux membres des communautés culturelles dans les instances publiques. Claude Ryan représentait pour lui la «conscience libérale» et un «intellectuel respecté de tous». «Je réfléchis et me demande qui sont les autres personnalités qui ont cette stature. On cherche longtemps. Il y avait Pierre Bourgault du côté souverainiste. Et M. Ryan, du côté fédéraliste», dit le député Sirros.

L'ancien chef libéral Daniel Johnson vient de perdre un «ami» qui l'a appuyé tout au long de sa carrière. «Il était conscient des forces du Québec et essayait de les développer au maximum. Son penchant, c'était de faire des consensus pour que les gens tirent dans la même direction. Pour arriver à ça, il était d'une écoute exceptionnelle», ajoute M. Johnson.

André Fortier partage cet avis. Il fut le recherchiste de M. Ryan à compter de 1981, son chef de cabinet de 1985, son complice et son ami. «Son style de travail était très collégial. Tout le monde qui travaillait sur un dossier était au tour de la table et avait un mot à dire jusqu'à ce que la décision soit prise. Il n'avait pas de cachette. Il suscitait une grande loyauté envers ses collaborateurs et il leur était très loyal», se souvient M. Fortier.

Entraînée en politique par M. Ryan, la vice-première ministre Monique Gagnon se souvient des réunions du conseil des ministres, où les ministres devaient parfois étoffer un mémoire en vue du dépôt d'un projet de loi parce que M. Ryan avait décelé des failles.

De Robert Bourassa à Jean Charest, les gouvernements libéraux ont trouvé en Claude Ryan une oreille attentive doublée d'une remarquable faculté d'analyse. M. Bourassa consultait toujours deux personnes avant de prendre une décision importante, rappelle son ancien organisateur politique, Pierre Bibeau. Il y avait Gérard D. Lévesque, en raison de son sens politique bien terre à terre et Claude Ryan, pour la profondeur de son analyse. Si l'un des deux n'était pas d'accord, M. Bourassa n'allait pas de l'avant.

L'ancien chef de cabinet de M. Bourassa, John Parisella, a pris sa carte de membre du Parti libéral quand Claude Ryan a annoncé sa candidature comme chef du parti. C'est un homme venu en politique défendre une cause, celle de la place du Québec au sein du Canada, estime M. Parisella. Pour M. Ryan, le pouvoir n'était pas une fin en soi, mais un instrument. C'était un libre-penseur qui n'avait pas «cet instinct, ce flair politique» des politiciens aguerris.

Landry salue l'homme de rigueur

Le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, a salué pour sa part l'homme de rigueur et de convictions que fut Claude Ryan, mettant l'accent sur la fermeté des valeurs spirituelles qui ont guidé tous ses choix. «C'était un très grand Québécois, a-t-il dit. Le Québec tout entier perd aujourd'hui une personnalité qui a contribué, pour beaucoup et de façon positive, à la construction du Québec moderne.»

Celui qui «incarnait la vie de l'esprit» aura laissé derrière lui un héritage que le chef du Parti québécois a qualifié d'«universel». «Il faut souhaiter que les exemples de rigueur intellectuelle, d'humanisme, de justice, de fidélité et de convivialité qu'il a donnés soient suivis par les jeunes et les générations futures», a confié M. Landry. Disant partager avec M. Ryan des valeurs de liberté et de recherche de l'équité et de la justice, le chef de l'opposition a par ailleurs souligné la nature profonde du libéralisme de M. Ryan, un libéralisme «au bord de la social-démocratie».

Ne partageant pas les mêmes convictions quant à l'avenir du Québec, les deux hommes ont toutefois entretenu de larges discussions, souvent épistolaires, au cours desquelles M. Landry caressait l'espoir de lui vendre son projet nationaliste. «Mon rêve secret, c'était de l'amener à penser ce que je pensais. J'aurais aimé en faire un souverainiste», a-t-il révélé hier.

Pour Bernard Landry, la fidélité et l'attachement au Québec et au Canada de Claude Ryan avaient quelque chose de religieux. «Il a cherché ce qui était le mieux pour le Québec et le Canada, mais il a échoué, comme Bourassa, comme Lévesque, a expliqué M. Landry. La question du Québec n'est pas réglée et n'a pas évolué dans le sens où Ryan l'entendait.»

Le député de Borduas, Jean-Pierre Charbonneau, a connu Claude Ryan comme directeur du Devoir alors qu'il était journaliste, puis dans l'arène politique. Très conscient de sa supériorité intellectuelle, il laissait toujours sa raison dominer. «Son nationalisme venait de la raison et non pas du coeur», fait valoir M. Charbonneau. «La population respectait M. Ryan, mais ne l'aimait pas et se méfiait de son austérité.» C'était un adversaire redoutable et très dur avec ses opposants, rappelle le député.

Le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, a enfin souligné la richesse de la pensée de Claude Ryan et son influence sur le développement du Québec. «Les mois et les années qui viennent permettront de mieux cerner la contribution de ce journaliste et politicien et de mesurer l'importance de son influence sur le développement social et politique du Québec.»



»» Claude Ryan, 1925-2004

Un homme d'influence

Denis Lessard
La Presse mardi 10 février 2004

Québec - Au cours des dernières décennies, les libéraux provinciaux ont eu beaucoup de chefs. Les guides spirituels furent bien moins nombreux. Certains ont vu en Claude Ryan la " conscience du Québec ", mais cet intellectuel, rigoureux et autoritaire, était loin d'être le personnage désincarné que l'on croyait. Par son engagement politique, il parvint à changer le cours des choses; sur les plans constitutionnel et linguistique, le Québec serait différent sans le passage de ce politicien hors norme.

"J'en ai fait beaucoup pour ce gouvernement, je n'accepterai pas d'être insulté. Allez, on s'en va... " Médusé le nouveau chef de cabinet de Claude Ryan, Martial Filion n'en revenait pas.

Cet après-midi de mars 1991, dans la salle bondée, surchauffée, du Palais des congrès de Montréal, 3000 militants libéraux gonflés à bloc venaient d'appuyer dans l'enthousiasme le rapport Allaire, une longue liste de revendications " non négociables " adressées au Canada anglais.

Claude Ryan, qui avait toujours réprouvé en coulisses la stratégie de louvoiements constitutionnels de Robert Bourassa, venait de claquer la porte.

Une décharge émotive évidente, puisque son parti avait, sans ménagement, refusé ne serait-ce que de se pencher sur la solution de compromis qu'il avait concoctée. Bien sûr, il y avait les principes, sa vision du Québec au sein du Canada, mais cet après-midi-là, c'était spontanément la blessure d'amour-propre et l'affront de ces " libéraux nationalistes " qui avaient fait déborder le vase.

Dans une cohue indescriptible, l'homme fort du gouvernement Bourassa quitte sur-le-champ le Palais des congrès pour " réfléchir ". Tout à coup les enjeux deviennent clairs: l'ancien chef, le fiduciaire du courant fédéraliste chez ces libéraux déboussolés de l'après-Meech, vient de prendre 3000 délégués, son parti et Robert Bourassa en otage.

L'atmosphère est lugubre ce soir-là, un samedi, au 20e étage du complexe Desjardins, au bureau du ministre Ryan. " Il a réuni tous les employés du cabinet et annoncé qu'il démissionnait, que sa décision avait été difficile, mais qu'il n'était pas d'accord avec l'orientation prise par le parti, qu'il ne pouvait plus être ministre dans ce gouvernement ", se souvient le député Geoffrey Kelly, alors responsable des question autochtones au cabinet Ryan. L'ancien chef était l'homme-orchestre de Robert Bourassa, il avait été responsable au fil des ans de tous les dossiers délicats " et il estimait qu'il avait été trahi ". Pas question pour lui de négocier une solution avec Robert Bourassa au téléphone. " Le premier ministre sait ce qu'il a à faire ", répliquera sans appel Claude Ryan à Martial Fillion.

Le lendemain, devant les mêmes congressistes qui, la veille, flirtaient avec la souveraineté, Robert Bourassa était forcé de freiner, brutalement. Le Canada, " l'un des pays les plus enviés du monde... reste le premier choix de l'ensemble du Parti libéral ".

M. Bourassa ajouta une allusion au travail incessant de l'ancien chef Claude Ryan. Les délégués se levèrent spontanément pour une longue ovation. " C'était un message pour M. Ryan ", estime John Parisella, le chef de cabinet de M. Bourassa qui avait concocté l'affaire. " J'ai eu l'impression qu'il s'était assoupi pendant le discours diffusé à la télévision, que je l'avais réveillé ", se souvient Martial Filion.

Pour conserver son lieutenant, Robert Bourassa avait dû mettre au pas les nationalistes de son parti. Quatre mois plus tard, la plupart se retrouveront autour de Mario Dumont, formant la base de l'Action démocratique.

Avec sa démission d'un jour, Claude Ryan était parvenu à influer sur le cours des choses- le flirt, bien stratégique, de Robert Bourassa avec le courant souverainiste avait vécu.

Pourtant M. Ryan n'avait pas été laissé pour compte dans la stratégie constitutionnelle de Robert Bourassa, insiste Jean-Claude Rivest. Chaque dimanche soir, à l'insu du ministre responsable Gil Rémillard, M. Rivest se rendait chez M. Ryan. Dans un rituel de boeuf aux légumes suivi d'un porto, l'alter ego de Robert Bourassa faisait son rapport détaillé des progrès comme des reculs de l'entente du lac Meech, puis de la gestation de l'entente de Charlottetown. Claude Ryan avait pu influencer les dernières moutures du rapport Allaire, dit catégorique M. Rivest. Mais essentiellement, il aura toujours regretté de n'avoir pas été nommé ministre responsable du dossier constitutionnel, estime aujourd'hui Geof Kelly. Il aura une douce revanche. C'est lui qui, le dernier, pourra toucher au texte de la question au référendum de Charlottetown. Transmise à Ottawa, sa question servira à la grandeur du Canada.

L'ÉMINENCE GRISE

La vie politique n'était pas un point de chute évident pour Claude Ryan en 1978. Depuis 1962, l'ancien directeur de l'Action catholique dirigeait Le Devoir et jouissait d'une immense influence sur la vie publique québécoise. En 1977, après le départ en exil de Robert Bourassa, une phalange de libéraux pilotée par Guy Saint-Pierre avait pressenti le " pape de la rue Saint-Sacrement ", sans succès.

Il accepte toutefois de participer à un colloque, " Le Québec des libertés ", et l'ovation monstre qu'il y reçoit l'ébranle assurément, se souvenait hier John Parisella, l'ancien bras droit de M. Bourassa.

" M. Bourassa avait subi une cuisante défaite; pour certains le remplaçant devait venir de l'extérieur du PLQ ", résume aujourd'hui M. Parisella. Aussi, sans l'avouer, les libéraux se trouvent démunis devant les politiciens passionnés du Parti québécois, les René Lévesque et Claude Charron, à l'approche de l'inévitable référendum.

Pour avoir l'autorité intellectuelle d'un Claude Ryan, ils sont prêts à choisir comme chef ce politicien hors norme, à accepter les pellicules sur ses épaules, ses rictus sardoniques et ses énormes lunettes démodées.

Mais ce choix n'est pas évident pour bien des libéraux; moins de deux ans plus tôt, l'auguste éditorialiste avait appuyé le Parti québécois.

Dès qu'il devient chef du PLQ au détriment de Raymond Garneau, en avril 1978, les plus intuitifs des militants perçoivent un autre Claude Ryan. À son premier discours à la tête du parti, il n'aura pas un mot pour son adversaire carrément humilié, une vindicte qui allait bien longtemps assombrir son image publique. Pire encore le lendemain, il ne voit aucun avenir, aucune responsabilité particulière pour le rival battu.

" On attendait une main tendue qui n'est jamais venue ", se souvient l'ancien ministre Marc-Yvan Côté, un des organisateurs de Raymond Garneau.

" Les libéraux l'avaient choisi pour son autorité morale à l'approche du référendum, explique Jean-Claude Rivest. M. Ryan considérait l'engagement politique comme une affaire d'idées, mais le travail de chef, c'est aussi une affaire de relations humaines, et il était moins fort là-dessus. Il n'a jamais accordé d'importance aux états d'âme. "

Ironiquement, M. Rivest, étroitement associé à Robert Bourassa, se fait élire dans Jean-Talon malgré l'opposition de Claude Ryan- une petite vengeance des libéraux de Québec, proches de M. Garneau.

L'arrivée de Claude Ryan au PLQ régénère le parti et attire de nouveaux éléments de valeur. Avec lui entrent en scène le directeur d'Alliance Québec, John Parisella, un jeune brillant originaire de Québec, Pierre Pettigrew, et un universitaire de Sherbrooke, Alain Cousineau. Tous feront leur marque. " J'ai pris ma carte à l'instant même où j'ai su qu'il serait candidat au leadership ", se rappelle M. Parisella.

Bourreau de travail, aussi exigeant envers les autres qu'envers lui-même, Claude Ryan est vite vu comme un chef sans pitié. Il peut admonester publiquement, en caucus, une députée expérimentée comme Lise Bacon: " Taisez-vous... vous n'êtes pas intelligente. "

Encore aujourd'hui, Mme Bacon refuse de commenter le parcours de son ancien chef.

Pendant toute la durée de sa carrière politique, il ne sera jamais tendre à l'égard d'un collègue mal préparé. À sa première réunion du comité ministériel des affaires sociales, en 1989, Lisa Frulla veut faire entrer son sous-ministre pour expliquer le mémoire qu'elle compte présenter. " Pas question, vous reviendrez la semaine prochaine pour nous l'expliquer vous-même ", dira, tranchant, M. Ryan, qui présidait le comité.

" Souvent, il connaissait davantage le dossier que le ministre sectoriel, il lisait absolument tout et quand il donnait son aval à un projet, l'adoption au Conseil des ministres devenait une formalité ", se souvient Jean-Louis Dufresne, conseiller spécial au cabinet de Robert Bourassa.

" C'était quelqu'un de très travaillant, mais pour lui, les gens devaient faire leurs devoirs. Il pouvait être impitoyable avec un collègue qui ne s'était pas préparé suffisamment pour défendre son dossier. Quand il n'était pas satisfait, il disait: c'est pas mûr. Il avait le don de poser la question supplémentaire qui démolissait une présentation bâclée ", se souvient Geoffrey Kelly.

Nouveau chef du PLQ, Claude Ryan fait place nette. Il congédie brutalement le directeur général du parti, Ronald Poupart. " C'est tout récemment qu'il m'a dit qu'il regrettait de m'avoir congédié en 1978 ", confie un peu triste ce dernier, revenu en grâce avec Robert Bourassa et aujourd'hui conseiller de Jean Charest.

LA MAIN DE DIEU

Comme chef libéral, Claude Ryan fait parfois sourire. Il édicte des " critères " pour la sélection des futurs candidats libéraux, ces derniers doivent mener une vie absolument exemplaire. Plusieurs députés qui ont une existence plus tumultueuse se sentent visés. " Il ne s'est jamais préoccupé de son image publique. Vingt ans après la Révolution tranquille, le Parti libéral avait un chef qui disait avoir été choisi par la main de Dieu ", rappelle John Parisella.

Car la dimension spirituelle, la foi chrétienne ont toujours été une dominante de la trajectoire de Claude Ryan. Il y a trois semaines, ses disciples Russel Copeman et Geoffrey Kelly lui ont rendu visite à son domicile d'Outremont. Diminué physiquement, il demanda qu'on lui fasse du thé, " mais son esprit était incandescent, il était lucide comme jamais. On était le 7 janvier et il nous a dit que ce qu'il regrettait le plus, c'était de ne plus pouvoir continuer à donner son cours à McGill ", rappelle M. Kelly. L'université avait demandé à cet intellectuel sans diplôme de donner un cours en religion à la chaire Newman, du nom du cardinal du XIXe siècle qui avait guidé sa vie. Ces derniers mois, Claude Ryan s'affairait à traduire une série de sermons de ce religieux, pour qui la foi devait se prolonger dans l'action sociale.

Élu dans une partielle en avril 1978 dans Argenteuil, la région où sa femme, Madeleine, avait vu le jour, il se révèle un chef de l'opposition pugnace, très incisif, en particulier sur la loi 101. Au débat référendaire, il incite ses troupes à décortiquer la " question " déposée par René Lévesque, une erreur stratégique devant les péquistes qui font des envolées lyriques sur la souveraineté.

Toute la campagne du NON devient un chassé-croisé entre Claude Ryan et son éternel rival, Pierre Trudeau, l'autre ténor fédéraliste. Le soir du vote, Claude Ryan fera un discours qui entachera longtemps son image. Sans égard aux 40 % de Québécois qui avaient appuyé la souveraineté, il fait une sortie partisane, réclamant même que René Lévesque, assommé, déclenche des élections.

" Ce n'était pas la chose à dire ce soir-là... J'ai déraillé un petit peu sur le ton aussi ", reconnaîtra-t-il à La Presse 20 ans plus tard.

Pour John Parisella, " il accepté d'être chef du PLQ essentiellement pour participer au débat référendaire ". Aussi, il accepta facilement de rester comme député puis ministre sous Robert Bourassa.

En décembre 1979, il sort de son sac le livre beige, son credo constitutionnel; un nouveau partage des compétences entre Ottawa et les provinces, l'abolition du Sénat et la mise en place d'une Chambre des provinces, un rempart devant le pouvoir de dépenser d'Ottawa. " Toute sa vie, il restera fidèle à ce document ", résume Geoffrey Kelley. Mais cette profession de foi est mal accueillie par les intellectuels à l'époque- Léon Dion demande qu'on la mette carrément au rancart.

Aux élections d'avril 1981, les Québécois qui ont brisé le coeur de René Lévesque au référendum veulent consoler le chef péquiste. Avec seulement 42 députés contre 80 au PQ, Claude Ryan essuie une défaite cuisante. C'est devant une salle vide qu'il fait son discours au cégep du Vieux Montréal ce 13 avril au soir. Arrivé au travail à 9 h le lendemain matin, il sera fin seul au bureau. Claude Ryan sait dès lors qu'il entreprend un long chemin de croix.

Au printemps, ses convictions l'amènent à demander à son parti de voter avec le gouvernement Lévesque une résolution condamnant le rapatriement unilatéral de la Constitution.

C'est le schisme. Neuf députés, dont de gros canons comme Herb Marx, John Ciaccia et Richard French, refusent de suivre leur chef. " Ce n'était pas une fronde contre M. Ryan, on aurait voté cette résolution s'il avait été premier ministre. Mais pas question de donner un chèque en blanc à Claude Morin ", explique aujourd'hui Bill Cusano, le seul des " neuf " à toujours siéger à l'Assemblée nationale. Pour M. Cusano, c'est l'entourage de M. Ryan qui fit de ce vote une question de loyauté au chef.

De l'élection de 1981 jusqu'à son départ, en août 1982, c'est la descente aux enfers. Il est en sursis, pendant que ses députés et ses organisateurs spéculent ouvertement sur son départ. À quelques semaines d'un congrès, d'un vote de confiance qu'il ne pourra clairement pas traverser, Claude Ryan jette l'éponge.

Redevenu député, il ne perdra jamais plus le respect de ses pairs. " En 23 ans de carrière, c'est le député et le ministre le plus respecté que j'ai vu ", insiste Bill Cusano. " Il a grandi dans les années qui ont suivi sa démission comme chef ", dit sans détour son disciple Parisella.

Comme chef, il avait obstinément refusé d'accueillir Robert Bourassa, qui souhaitait ardemment revenir comme candidat. " Il avait dit à M. Bourassa: j'aime mieux perdre l'élection sans vous que la gagner avec vous ", se souvient même Jean-Claude Rivest.

Revenu à la tête du PLQ, Robert Bourassa, au contraire, tient absolument à pouvoir compter sur le jugement sûr de cet intellectuel. " Le Québec, le gouvernement et le Parti libéral ne peuvent se passer d'un Claude Ryan ", avait tranché Robert Bourassa, se souvient Marc-Yvan Côté.

200 MAINS À SERRER

Durant ses discours, Claude Ryan se laissera toujours un peu emporter dès qu'il sent de la sympathie autour de lui. " Quand il entrait dans une salle où se trouvaient 200 personnes, il n'en sortait pas avant d'avoir serré 200 mains. Dans les restaurants, il faisait le tour des tables et on le retrouvait parfois à saluer les gens dans les cuisines ", se souvient Martial Filion.

Heureusement, il n'allait pas souvent au restaurant- il se contentait de la cafétéria du Complexe G, à Québec, ou des comptoirs rapides au rez-de-chaussée du Complexe Desjardins. Pour une escapade, il se permettait un Da Giovanni au centre-ville, ou quand il voulait se gâter, il atterrissait au Laurier-BBQ d'Outremont.

Au volant, sa distraction est légendaire. Il a éraflé bien des autos garées dans les rues de Montréal, se souvient André Fortier, son chef de cabinet à l'Éducation. " Un soir très tard, sur la 40 de Québec à Montréal, il prend le volant pendant que je dors. Il me réveille pour prendre la relève. On était en route... pour La Tuque! " se souvient, amusé, M. Fortier.

Avec l'élection des libéraux en décembre 1985, Claude Ryan obtient le dossier qu'il désire, l'Éducation, un portefeuille qu'il ne quittera qu'à regret en octobre 1990, pour aller faire le ménage à la Sécurité publique, un ministère ébranlé par la crise d'Oka.

Dès lors, il redevient la bête de somme, le travailleur increvable. Il passe ses journées à rencontrer les groupes de pression, les commissions scolaires, les recteurs. Puis après le souper, il fait trimer ses fonctionnaires dans des réunions qui se prolongent très tard.

Il lira toujours méticuleusement le courrier qu'on lui envoie. " Il avait coutume de dire que c'est dans ces lettres qu'on voit les vrais problèmes ", se souvient Martial Filion. Chaque missive vaut une réponse personnelle du ministre; " il répondait à son courrier au dictaphone, sa dictée était fluide, exactement comme s'il avait lu un texte qui défilait devant ses yeux ", poursuit Filion. Le lundi matin, le ministre Ryan déposait une pile de cassettes à transcrire sur le bureau de sa secrétaire.

C'est l'époque où, quand il part se reposer à son chalet du lac Sir John, dans l'Outaouais, Claude Ryan trimballe avec lui une pleine valise de lectures. Il amène, par exemple, toute la plaidoirie sur la confessionnalité des commissions scolaires devant la Cour suprême, " certainement pas l'idée que je me fais d'une lecture de vacances ", se souvient Geoffrey Kelly, amusé.

Contrairement à l'image populaire, Claude Ryan " l'inébranlable " consultait énormément. Il était bien plus influençable qu'il ne le laissait voir, mais il vous écoutait seulement s'il avait l'impression que vous aviez fait vos devoirs, insistent ses anciens collaborateurs.

Claude Ryan aura toujours un statut particulier au gouvernement Bourassa. Jamais on ne réduira les budgets de l'Éducation tant qu'il en sera responsable.

LA LANGUE, SON DERNIER LEGS

En mars 1989, Robert Bourassa lui confie sa mission la plus délicate: rétablir la paix linguistique après le clivage profond causé par les choix de l'année précédente. Devant le jugement de la Cour suprême à la fin de 1988, le gouvernement Bourassa avait opté pour le recours à la clause dérogatoire de la Constitution pour maintenir l'interdiction de l'anglais dans l'affichage extérieur.

" Claude Ryan estimait que compte tenu du climat social, la population n'était pas prête à accepter un jugement d'une Cour dont six juges ne venaient pas du Québec. Mais il voyait le nonobstant comme temporaire, transitoire ", se souvient Jean-Claude Rivest.

Le débat intense au sein du gouvernement avait donné naissance à une formule alambiquée, où l'anglais était permis pour l'affichage à l'intérieur des commerces. Trois des principaux ministres du gouvernement, Richard French, Clifford Lincoln et Herbert Marx, avaient claqué la porte et la communauté anglophone, irritée, préparait sa riposte sous la forme du Parti égalité qui, en septembre 1989, fera élire quatre députés.

Claude Ryan a le mandat de faire table rase des circonvolutions maladroites de son prédécesseur, le Dr Guy Rivard. Partisan du recours au nonobstant en 1988, Claude Ryan avait prédit qu'il ne saurait être que temporaire.

Dès 1990, il met la machine administrative en marche pour préparer une revue méthodique et méticuleuse de tout le dossier linguistique. Reprenant la formule du jugement de la Cour suprême, qui reconnaît au Québec le droit d'assurer la " nette prédominance " du français, il s'accroche à cette balise, qu'il illustrera par la suite par un exemple proche du sens commun, le français deux fois plus important que l'anglais.

La réforme de la loi 86, adoptée en 1993, c'est l'héritage politique de Robert Bourassa et de Claude Ryan. La formule retenue sera si proche de l'équilibre souhaité par la population que, près de 10 ans plus tard, les états généraux sur la langue présidés par Gérald Larose se contenteront d'ajustements mineurs à la politique linguistique.

"Si la loi adoptée alors tient toujours, c'est que le travail avait été bien fait ", résume Jean-Claude Rivest.

Ministre le plus écouté du gouvernement, Claude Ryan ne s'oppose pas systématiquement à ce qu'il réprouve. Il aura toujours d'énormes réticences à la création d'un casino à Montréal, tout comme Robert Bourassa d'ailleurs. Il obtient que l'établissement ne trouve pas place au centre-ville de Montréal.

Durant la crise d'Oka, Claude Ryan, ministre de la région, se rend périodiquement sur la réserve, parfois avec un gilet pare-balles. Il va lui-même constater le retour à la normale, conduisant sa vieille Buick Century familiale. " Ses gardes du corps étaient découragés ", se souvient John Parisella. Après l'affrontement, c'est lui que désignera Robert Bourassa pour remettre de l'ordre à la Sécurité publique.

Puis, comme responsable des Affaires municipales, on lui demande de participer au redressement des finances publiques. Il fera, de bon gré, la première opération de délestage vers les municipalités. À l'origine, la loi 145 visait à retourner aux villes 400 millions de dollars en responsabilités, essentiellement l'entretien des routes locales. Quelques mois plus tard, il tient parole, mais l'opération ne livrera " que " 280 millions.

Après 16 ans d'une vie politique trépidante, constamment sous les feux de la rampe, Claude Ryan quittera ses fonctions tout de suite après Robert Bourassa. Il annoncera la fin de sa carrière politique en avril 1994. Il sera toujours modeste sur sa contribution pourtant hors du commun.

De ses trois carrières, les 17 années à l'Action catholique " furent les plus heureuses... puis j'ai été en journalisme. Ce fut une belle période ".

" Et en politique... ce fut extrêmement intéressant ", concluait M. Ryan lors de l'annonce de son départ.

Claude Ryan en quelques dates

26 janvier 1925 Naissance à Montréal. Fils de Henri-Albert Ryan et de Blandine Dorion.

1944-1946

Études à l'École de service social de l'Université deMontréal.

1945-1962

Secrétaire national de la section de langue française de l'Action catholique canadienne.

1951-1952

Stage d'études en histoire de l'Église et en histoire universelle à l'Université pontificale grégorienne de Rome.

1955-1961

Président de l'Institut canadien d'éducation des adultes.

1962

Éditorialiste au quotidien Le Devoir.

Mai 1964

Devient directeur du Devoir, poste qu'il occupera jusqu'en janvier 1978. Est aussi gérant de l'Imprimerie populaire, société éditrice de ce journal.

1964-1971

Membre du conseil d'administration de la Presse Canadienne.

15 avril 1978

Élu chef du Parti libéral duQuébec dans une course à la direction l'opposant à l'ancien ministre RaymondGarneau.

30 avril 1979

Élu député d'Argenteuil au cours d'élections partielles. Il sera réélu aux élections générales de 1981, 1985 et 1989.

9 mai 1979

Devient chef de l'opposition officielle.

20 mai 1980

Premier référendum sur la souveraineté. Chef du camp du NON, qui remporte la victoire avec près de 60%des voix. Il aura cependant obtenu un sérieux coup de main de politiciens de partis politiques fédéraux, dont Jean Chrétien.

" L'heure est venue de procéder à une réforme en profondeur de laConstitution. Deux raisons justifient cette conclusion: les imperfections objectives du document constitutionnel actuel et les réalités nouvelles, (qui) feront éclater le pays si rien n'est fait. " Une nouvelle fédération canadienne (Livre beige), 1980

2 décembre 2002

Il reçoit un doctorat honoris causa de l'École de technologie supérieure (Université du Québec) en reconnaissance de son apport au développement de cette institution.

19 décembre 2002

Claude Ryan annonce lui-même qu'il est atteint d'un cancer de l'estomac inopérable. Hospitalisé au pavillon Hôtel-Dieu du CHUM, il rédige lui-même le communiqué faisant le point sur son état de santé.

12 novembre 2000

Reçoit un doctorat honoris causa en théologie du Collège dominicain de philosophie et de théologie.

Janvier 2002

Devient professeur en études catholiques à l'Université McGill.

12 décembre 1985 5 octobre 1990

À la suite de la victoire des libéraux aux élections du 2 décembre 1985, il devient ministre de l'Éducation, de l'Enseignement supérieur et de la Science.

3 mars 1989 11 janvier 1994

Ministre responsable de la Charte de la langue française.

5 octobre 1990 11 janvier 1994

Ministre de la Sécurité publique.

5 octobre 1990 26 septembre 1994 Ministre des Affaires municipales.

16 novembre 1996

Fait compagnon de l'Ordre du Canada.

10 août 1982

Incapable de conduire ses troupes à la victoire aux élections d'avril 1981, il démissionne du poste de chef du Parti libéral du Québec et du poste de chef de l'opposition officielle. Il demeure cependant à son siège de député. Robert Bourassa redeviendra chef du PLQ, après un intérim assuré par Gérard D. Levesque.

Claude Ryan a aussi été membre de plusieurs conseils d'administration, a remporté de nombreux prix de journalisme et a publié une dizaine d'ouvrages. Le frère aîné de Claude Ryan, Gérald, était juge à la Cour supérieure. Son frère cadet, Yves, a été maire de Montréal-Nord durant 38 ans, jusqu'à la fusion des municipalités de l'île de Montréal, en novembre 2001.



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Un esprit libéral

J. Jacques Samson
Le Soleil mardi 10 février 2004

Éditorial - Petit à petit, le ruisseau traverse le rocher, avait l'habitude de dire Claude Ryan pour justifier le caractère très répétitif de ses exposés politiques, comme de ses éditoriaux à l'époque où il dirigeait Le Devoir. À l'été 1977, il en avait même publié pas moins d'une vingtaine consécutifs pour découdre article par article la version originale de la loi 101 sur la protection de la langue française, dont il n'acceptait pas les atteintes aux droits et libertés de la personne. Autant l'opiniâtreté était l'un des traits dominants de sa personnalité, autant son attachement constant aux libertés individuelles a guidé toutes ses prises de position et son action. Grand clou, petit marteau, il faut frapper longtemps pour que les idées pénètrent dans la population, se retranchait-il, refusant de céder aux modes intellectuelles passagères ou de faire quelque concession aux fabricants d'image, relationnistes et vulgarisateurs qui pullulent dans les machines politiques.

Des dirigeants du Parti libéral du Québec, démunis et complexés en 1978 face aux intellectuels du Parti québécois qui préparaient un premier référendum sur la souveraineté et dont ils ne parvenaient pas à contrer l'argumentaire, ont réussi à convaincre Claude Ryan de prendre la tête de leur parti et du même coup du comité du NON. M. Ryan a su synthétiser comme pas un à la fois les mérites du fédéralisme canadien et les réformes qui s'imposaient au régime.

L'impossibilité de renouveler le fédéralisme dans le sens souhaité par une majorité de Québécois est sans contredit toutefois le grand échec de sa carrière. Il a été floué par Pierre Trudeau dès le lendemain du référendum de 1980. Claude Ryan a aussi profondément changé le PLQ, inculquant à ses militants une édifiante discipline de travail, en plus d'épurer les pratiques partisanes. Cet héritage de son passage à la direction du PLQ demeure.

Certaines qualités qui ont fait apprécier M. Ryan et pour lesquelles on le vante aujourd'hui se sont par contre transformées en handicaps qui l'ont privé d'une victoire électorale en 1981 et lui ont coûté son poste, à la suite d'un putsch. M. Ryan refusait les règles de la politique moderne. Qui a vécu par les médias périra par les médias, rétorquait-il sèchement aux journalistes qui réclamaient un peu plus de collaboration de sa part.

Il lui importait peu de commencer un discours de 90 minutes, à 22 h, un mercredi soir, à Saint-Georges de Beauce, devant des agriculteurs debout depuis 4 h le matin et qui désertaient la salle un à un. Le "pape de la rue Saint-Sacrement", comme les loustics avaient baptisé le directeur du Devoir, n'était en plus pas du tout à l'aise avec les travailleurs manuels. Une visite d'usine ou d'une ferme était un cauchemar pour ses aides, tellement il était alors à risques. Il pouvait tout aussi bien se mettre les pieds dans les plats que dans la bouche ! M. Ryan avait toujours vécu dans sa bulle avant son entrée en politique, coupé de l'homme de la rue. Les ovations de partisans lui procuraient d'ailleurs de véritables orgasmes qu'il savourait sans retenue sur les tribunes en 1980-1981. Il n'avait jamais auparavant été reconnu largement, encore moins applaudi par des foules en admiration devant lui.

M. Ryan possédait d'autre part un bon sens de l'humour, mais bien peu de citoyens auront eu l'occasion de le vérifier. Tout comme il aimait beaucoup le baseball et se tirait lui-même assez bien d'affaire sur un losange entouré de collègues députés, après avoir roulé le bas de ses pantalons.

Mais M. Ryan montrait bien peu souvent ce côté plus humain qui aurait pu le rendre davantage sympathique. Il préférait entretenir une image d'ascète, pingre même, en commandant une bière et deux verres, dans un restaurant de la Grande Allée, à la stupéfaction de l'employé qu'il avait invité. M. Ryan se laissait aussi aller à pécher par mesquinerie, parfois cruelle. Ses commentaires sur les éditorialistes québécois qu'il déboulonnait méchamment un à un ou sur d'autres personnalités politiques dont il ridiculisait le peu d'envergure intellectuelle n'étaient pas des exemples de charité chrétienne. Son manque d'élégance dans la victoire, le soir du référendum de 1980, lui a d'ailleurs coûté cher. Les Québécois n'avaient pas le goût d'être dirigés par un premier ministre aussi brutal.

Sa capacité de travail était colossale. Ministre sous Robert Bourassa, il a été affecté aux postes les plus difficiles, à l'exception de la Santé, aux moments les plus chauds. M. Ryan laisse le souvenir d'un homme de fer, mais son bilan législatif ne contient pas de réformes qui auront façonné l'histoire du Québec.

Sa dernière contribution importante au Parti libéral est la publication d'une brochure en 2002, portant le titre Les Valeurs libérales et le Québec moderne. M. Ryan a ainsi sorti le PLQ de la profonde crise identitaire qui a suivi l'arrivée à sa tête d'un chef conservateur venu d'Ottawa. Claude Ryan a alors donné un précieux coup de pouce à Jean Charest, en plus de laisser au Parti libéral un manifeste dans lequel il développe sept valeurs qui caractérisent un esprit libéral. Cette plaquette demeurera le petit catéchisme du Parti libéral du Québec.

JJSamson@lesoleil.com



»» Claude Ryan, 1925-2004

Le devoir de réfléchir

André Pratte
La Presse mardi 10 février 2004

Au cours de son engagement en politique, Claude Ryan suscitait parfois la colère des journalistes en refusant de réagir à chaud aux événements importants. Il préférait attendre, un jour ou deux, le temps de lire les documents pertinents, de décortiquer le problème, d'étudier les arguments de part et d'autre. Voir, juger, agir: M. Ryan fut toute sa vie guidé, imprégné par la devise de l'Action catholique, dont il dirigea la section canadienne-française pendant 17 ans.

Voir, juger, agir: la méthode Ryan se forge dans ses écrits de cette époque. Déjà, on constate la profondeur et la rigueur de l'analyse, la diversité des sources (sur le terrain, dans les écrits européens et américains), les inspirations (le cardinal Newman, en particulier). C'est cette méthode qui fera de M. Ryan un des plus influents intellectuels de l'histoire du Québec. Un penseur, mais un penseur qui avait les deux pieds sur terre, et pour qui l'action était une exigence.

Manifestation concrète de cette rigueur, son fameux carnet noir, dans lequel il ne cessait de prendre des notes. C'est dans ce carnet qu'il élaborait la structure de ses allocutions, qu'il préparait chaque entrevue, notait des statistiques. Claude Ryan détestait l'improvisation.

Arrivé au Devoir en 1962, il en deviendra le directeur deux ans plus tard. L'originalité et la rigueur de sa démarche feront vite de ses éditoriaux une lecture incontournable. Alors que beaucoup de commentateurs privilégiaient le style pamphlétaire, Ryan se démarquait par son approche chirurgicale des dossiers. Avant d'arriver à une opinion, il retournait aux principes fondamentaux qui lui étaient chers: le respect des libertés individuelles, l'attachement au Québec, l'équilibre canadien, la justice sociale. Il définissait l'objectif recherché. Il analysait les différentes pistes de solution proposées. Et finalement, tranchait.

C'est parce qu'une telle rigueur était rarissime dans le monde politique de l'époque que Claude Ryan y acquit tant d'influence. Qui d'autre, interrogé sur tel ou tel sujet, se serait référé aux Confessions de Saint-Augustin?

Je n'étais pas un intime de M. Ryan, mais le hasard a voulu que nos chemins se croisent à plusieurs reprises. Je l'ai toujours considéré comme un modèle. Il le savait, m'encourageait, mais se montrait souvent déçu du travail de son émule.

M. Ryan pouvait être dur, cruel, mesquin diront certains. Ce n'était pas de la méchanceté; seulement, il était terriblement exigeant. Il se consacrait à son travail avec une telle abnégation qu'il ne pouvait tolérer que d'autres n'en fassent pas autant. C'est sans doute une des sources de sa difficile relation avec Pierre Elliott Trudeau, à qui tout semblait si facile. Lorsque Trudeau qualifie d'" énorme farce " l'" Égalité ou indépendance " de Daniel Johnson père, le directeur du Devoir réagit violemment: " Le Pierre Trudeau des années 50 aurait au moins fait l'effort d'étudier et de discuter avec précision pareilles propositions. (...) La conclusion aurait pu être négative; elle aurait au moins été fondée sur une apparence de raisonnement. "

Face à un Parti québécois idéaliste, promettant de nettoyer les moeurs politiques, préparant un référendum sur la souveraineté, le Parti libéral devait sortir de ses ornières, frapper un grand coup. Les dirigeants du parti conclurent que seul Claude Ryan, qui personnifiait comme pas un l'intégrité et la profondeur, était le candidat idéal.

Malheureusement, Claude Ryan n'était pas fait pour la politique des années 1970, de plus en plus dominée par la télévision. Analyser, peser longuement le pour et le contre, c'était parfait pour un éditorial. Mais pour un discours, c'était suicidaire.

Pour le meilleur et pour le pire, la politique fit ressortir des facettes inconnues de sa personnalité. Son plaisir de côtoyer les gens- on l'a vu plus d'une fois traverser une rue, à ses risques et périls, pour aller serrer la main d'un électeur. Mais surtout son intolérance pour la bêtise, son acharnement contre des adversaires. Ces traits de caractère ne furent jamais autant en évidence que lors de son discours du 20 mai 1980, le soir de la victoire du NON. Il conviendra, plusieurs années plus tard, qu'il avait " déraillé un petit peu sur le ton ".

La foi de Claude Ryan était profonde. Il n'en faisait pas étalage, elle vivait en lui, teintait subtilement chaque réflexion, chaque geste. Lorsqu'il eut le malheur de l'évoquer- " la main de Dieu "- il s'attira la risée d'une société qui ne voulait plus rien savoir de la volonté divine.

Claude Ryan a fait du Parti libéral du Québec un parti moderne, capable de démocratie et de débats. Sous sa gouverne, le PLQ publia le programme constitutionnel le plus réfléchi de toute l'histoire du Québec (le " livre beige "): " On a longtemps cru que le malaise canadien se résoudrait éventuellement. On a aussi espéré que la dimension québécoise du mal finirait par s'atténuer. Après vingt ans, force est de reconnaître que le malaise est toujours là, qu'il est même allé en s'aggravant. " Pierre Trudeau rejeta le document du PLQ du revers de la main, un soufflet que M. Ryan ne lui pardonnera jamais.

Après la défaite électorale de 1981, Claude Ryan n'a d'autre choix que de démissionner. Lorsque Robert Bourassa revient au pouvoir en 1985, le député d'Argenteuil fait preuve d'une exceptionnelle loyauté, devenant le ministre des dossiers difficiles. Pas une journée où il ne travailla comme un forcené.

Travailler comme un forcené: c'est ce qu'il fit jusqu'à ce que la maladie lui enlève la dernière once d'énergie. Par delà des combats politiques dans lesquels il a joué un rôle de premier plan, Claude Ryan s'est mérité le respect de tous. Lorsqu'il allait acheter le New York Times que le dépanneur du coin lui réservait, des gens de tous horizons l'abordaient: " M. Ryan, je n'étais pas d'accord avec vous, mais j'ai toujours admiré votre intégrité. "

Lors de notre dernière rencontre, l'automne dernier, M. Ryan semblait plus fragile. On le sentait nostalgique, ce qui n'était pas dans sa nature. À mon grand étonnement, il me fit un cadeau. Un livre de l'historien Claude Couture, Le Mythe de la modernisation du Québec. " Vous verrez, me dit-il, que les choses ne sont pas toujours comme on nous les présente. "

C'est le legs de Claude Ryan aux journalistes, aux politiciens, à tous les Québécois, le rappel d'une exigence fondamentale pour le progrès du Québec: le devoir de réfléchir.

Au nom du président et éditeur Guy Crevier et de la direction de La Presse, je tiens à exprimer toute ma sympathie aux proches de M. Ryan, dont notre collègue Marie-Claude Lortie. Son devoir accompli, l'âme de Claude Ryan repose en paix.



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Le monument

Lysiane Gagnon
La Presse mardi 10 février 2004

Il n'était pas beau. Il n'avait pas une once de charisme. Rien ne venait apporter quelque charme à ce visage ingrat, rongé par l'acné: ni ses manières, plutôt brusques; ni son sourire, rare et coincé, qui pouvait se transformer abruptement en une cascade de rires saccadés; ni ses propos, drus et directs, qui ne ménageaient pas l'interlocuteur.

Il aimait passionnément la politique - si l'on peut utiliser le mot " passion " à propos d'un homme qui était l'austérité incarnée - mais son passage en politique active ne fut pas à la hauteur de ses écrits.

Conférencier intéressant mais orateur nul, il n'était même pas non plus un bon écrivain. Ses articles-fleuves et ses analyses étaient écrits correctement, mais sans style. La phrase était lourde, ampoulée, sans éclat ni surprise.

Pourtant, cet homme laissera le souvenir d'un monument, d'un grand Québécois, dont tout un chacun loue cette semaine l'intégrité morale et la vigueur intellectuelle.

Claude Ryan aura peut-être été le dernier survivant d'une ère éteinte, celle des clercs censés guider le peuple et posséder la vérité. C'est en tout cas ainsi que bien des gens le voyaient, qui allaient solliciter ses avis avec la déférence et l'humilité de pèlerins en route pour le Vatican. Ce n'est pas par hasard qu'on l'appelait le " pape "- plus précisément " le pape de la rue Notre-Dame ", où logeait le Devoir lorsqu'il en était directeur.

Lui-même d'ailleurs se voyait ainsi. Sa haine envers Pierre Elliott Trudeau ne tenait pas qu'à des raisons politiques. Elle venait du fait que ce dernier n'avait jamais fait le pèlerinage au Devoir pour lui demander conseil avant d'entrer en politique. (Jean Chrétien, lui, s'était conformé à la coutume... pour se faire dire qu'il n'avait pas l'envergure nécessaire pour faire sa marque au Parlement!)

De sa tribune du Devoir, Claude Ryan distribuait les blâmes, les indulgences et les encycliques, tout en dirigeant son journal d'une main ferme et économe. Il reprochait à ses reporters, pourtant fort mal payés, leurs goûts luxueux: pourquoi diable allaient-ils à l'hôtel plutôt que dans un YMCA quand ils étaient en reportage? Et pourquoi ne se contentaient-ils pas, comme lui, d'un sandwich pris sur le pouce?

En fait, c'est la vie monastique plus que la magnificence papale qui aurait convenu à Claude Ryan. À part sa famille, rien ne l'intéressait en dehors des affaires publiques. Le cinéma, la littérature, les arts, tout cela n'était pour lui que perte de temps et futilité. Sous sa direction, ce fut le secteur négligé du Devoir.

Sa nomination comme directeur du journal, en 1962, surprit tout le monde car M. Ryan ne passait pas pour le membre le plus brillant de l'équipe éditoriale. Mais il allait vite faire mentir ses détracteurs. Son extraordinaire force de travail, ses nombreux contacts, le respect qu'il inspirait, tout cela allait le rendre incontournable.

C'est pourquoi, après leur amère défaite de 1976, encouragés par les virulents éditoriaux qu'il avait écrits contre la loi 101, quelques libéraux influents se tournèrent vers Claude Ryan. Seul un intellectuel de sa trempe, croyaient-ils, pouvait sauver le parti.

Mais les intellectuels font rarement de bons politiciens. Au référendum de 1980, la façon dont il dirigeait la campagne du NON faisait le désespoir de ses stratèges. Négligeant les thèmes porteurs et la communication, l'austère théoricien s'obstinait à parler d'un " livre beige " qui n'intéressait personne. La campagne fut rescapée in extremis par le phénomène des Yvette et les interventions de Trudeau. Lorsque Ryan abandonna le leadership du PLQ, peu après la défaite électorale de 1981, personne au parti ne tenta de le retenir.

Redevenu député, puis ministre après le retour au pouvoir des libéraux, il se révéla toutefois un très bon soldat, loyal et efficace, capable même de reconnaître ses erreurs. Ainsi, il avait cessé de voir la loi 101 comme une atteinte aux libertés individuelles. Dégagé des responsabilités du leadership, il devint une sorte d'" elder statesman " dont le premier ministre Bourassa respectait scrupuleusement les avis.

Il n'a pas lancé de grands projets dans les ministères qu'il a successivement occupés. C'était plutôt sa réputation de sérieux, et les valeurs qu'il représentait- le respect des libertés individuelles, le nationalisme modéré, la préoccupation sociale, etc.- qui en firent un phare du second gouvernement Bourassa.

L'homme avait des défauts; il pouvait faire preuve d'une mesquinerie étonnante chez un esprit préoccupé d'idées nobles. Et il avait de remarquables qualités: entre autres, une rigueur intellectuelle peu commune, et un inébranlable sens du travail qui en faisaient presque un anachronisme dans notre société hédoniste.

Il est mort comme il a vécu: en travaillant, dans la sérénité du devoir accompli.



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Claude Ryan emporté par un cancer à l'âge de 79 ans :
LE QUÉBEC PERD UN GRAND HOMME D'IDÉES

Mario Cloutier
La Presse mardi 10 février 2004

L'ancien journaliste et homme politique Claude Ryan a rendu l'âme hier matin à l'Hôtel-Dieu de Montréal, vaincu par un cancer de l'estomac à l'âge de 79 ans.

Sa disparition a provoqué une pluie d'éloges au Québec et au Canada, des hommages qui ont souligné son apport considérable à la société, sa grande rigueur intellectuelle et son sens inné du service public.

Actif et lucide jusqu'à la fin, Claude Ryan a d'ailleurs laissé derrière lui un texte ultime, une sorte de testament adressé aux Québécois, a appris La Presse. Ce texte, qui traite de sa conception de la vie et de ses attentes pour le Québec, est en possession de la famille Ryan qui devrait le diffuser cette semaine, probablement à ses funérailles nationales.

Ce dernier hommage aura lieu vendredi à 11 h en la basilique Notre-Dame de Montréal sous la présidence du cardinal Jean-Claude Turcotte. La dépouille sera exposée en chapelle ardente jeudi à compter de 12 h 30 à la chapelle Notre-Dame du Sacré-Coeur. Le public pourra lui rendre un dernier hommage au même endroit dès 15 h.

Depuis hier, le drapeau du Québec est en berne à l'Assemblée nationale. Un registre de condoléances y est également disponible jusqu'à jeudi.

Claude Ryan, qui avait perdu sa femme en 1995, laisse dans le deuil son frère Yves, cinq enfants et 11 petits-enfants. Il était hospitalisé au pavillon Hôtel-Dieu du CHUM depuis mardi dernier.

Il avait sombré dans le coma en fin de semaine et était entouré de sa famille lors de son décès.

" Il a eu la chance de rester en pleine possession de ses moyens jusqu'à la toute fin. Il a eu le temps de voir venir, de se préparer. Et on a eu le temps de se préparer avec lui ", a confié son fils aîné Paul.

Auparavant, il avait été hospitalisé à la mi-décembre pour des troubles digestifs. Après une courte intervention chirurgicale, des examens approfondis ont révélé la présence d'un cancer à l'estomac. En mars 2003, il avait été victime d'un accident vasculaire cérébral.

" Conscience du Parti libéral du Québec " pour les uns, " constructeur du Québec moderne " pour les autres, " libre penseur " aux yeux de tous, Claude Ryan aura marqué les 50 dernières années en oeuvrant tour à tour comme secrétaire de l'Action catholique, directeur du journal Le Devoir, puis chef et ministre du Parti libéral du Québec.

Une contribution inestimable Le premier ministre Paul Martin a rendu hommage à Claude Ryan en saluant l'un des " hommes publics les plus marquants de son époque ". Il pense que M. Ryan aura été " au coeur des grands débats sur l'évolution du Québec au sein de la fédération canadienne ". Il estime que sa contribution à cet égard mérite la reconnaissance de tous.

Au Québec, le premier ministre Jean Charest a déclaré que " M. Ryan a fait une contribution d'une valeur inestimable à la construction du Québec moderne ". Le qualifiant d'exemple et d'inspiration, M. Charest a souligné sa " contribution inestimable ".

" Il nous impressionnait par la rigueur de sa pensée et son appréciation des événements, a-t-il dit. J'ai toujours beaucoup apprécié ses conseils. M. Ryan s'est engagé. Il avait des idées et il était prêt à les défendre dans les moments les plus difficiles. C'est un exemple pour plusieurs générations à venir. "

Le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, a également salué ce " très grand Québécois ", " l'un des plus grands journalistes de notre époque " et " l'homme d'idées et de convictions " qui a contribué à la Révolution tranquille.

" Il a cherché ce qu'il y avait de mieux pour notre Québec, y compris dans ses relations avec le Canada ", même si, ajoute-t-il, " la question du Québec n'a pas évolué dans le sens souhaité par Claude Ryan ".

Ses anciens collaborateurs et collègues ont aussi vanté sa grande influence, sa sagesse, mais aussi son humilité et sa simplicité. Claude Ryan était " marié au service public ", a dit l'ancien premier ministre libéral Daniel Johnson. " M. Ryan a profondément marqué la vie politique et intellectuelle du Québec ", a ajouté son collègue Gil Rémillard.

Une vocation de service

Né à Montréal le 26 janvier 1925, Claude Ryan est entré au service de l'Action catholique en 1952 après des études qui l'avaient mené jusqu'à Rome, à l'Université pontificale grégorienne.

En 1958, à 33 ans, il épouse Madeleine Guay, militante de l'Action catholique. Ils auront cinq enfants. M. Ryan coordonnera les activités du mouvement laïque canadien-français jusqu'en 1962 au moment où il devient directeur et éditorialiste en chef du quotidien Le Devoir.

Claude Ryan s'engage à " valoriser la solidité avant l'éclat des formules ". Il se veut un éditorialiste de terrain, qui veut connaître personnellement les hommes publics plutôt que de rester enfermé dans son bureau. Très vite, il est consulté par plusieurs politiciens.

Pendant 14 ans, M. Ryan rejette le " séparatisme " puisque le Canada a permis au Québec, écrit-il, " une communauté culturellement assiégée et économiquement faible de demeurer, quant à l'essentiel, fidèle à elle-même tout en participant aux avantages nombreux et indéniables de l'intégration dans une ensemble plus large ".

En 1978, après la cuisante défaite du PLQ en 1976, Claude Ryan quitte le journalisme pour la politique active. Il remporte l'investiture du Parti libéral du Québec, mais n'est élu député d'Argenteuil qu'un an plus tard.

Son haut fait d'armes politique demeure la victoire du camp du NON au référendum sur la souveraineté du Québec de 1980. Avant, pendant et après la campagne référendaire, ce fédéraliste convaincu plaidera en faveur de changements à la Constitution afin de permettre au Québec de mieux s'épanouir au sein du Canada.

Claude Ryan perd ensuite les élections provinciales en 1981. Il cède les rênes du PLQ à Robert Bourassa avec qui il retournera au Parlement en 1985 pour occuper pendant neuf ans diverses fonctions ministérielles: Éducation, Sécurité publique et Affaires municipales. Il a notamment été responsable de la Charte de la langue française à compter de 1989.

Il met un terme à sa carrière politique en 1994 mais pas à sa vie publique. Il demeurera un conférencier prisé jusqu'à la fin de sa vie et surtout un des principaux maîtres à penser du Parti libéral.

Tout récemment, il rencontrait encore le premier ministre Jean Charest. Claude Ryan ne manquait jamais une occasion de rappeler aux leaders politiques l'importance des valeurs qui ont guidé le PLQ depuis Jean Lesage et Robert Bourassa.

" LA MAIN DE DIEU "

C'est l'expression que Claude Ryan a employée pour expliquer son arrivée en politique durant une entrevue accordée en 1978 à la télévision de langue anglaise. Il a révélé plus tard qu'elle lui était venue spontanément et qu'il n'avait jamais songé à la retirer même si le milieu politique, de toute évidence, n'était pas prêt à entendre de tels propos.



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La mort d'un juste

Yves Boisvert
La Presse mardi 10 février 2004

Le jour où je suis devenu camelot du Devoir, la gérante m'avait prévenu que j'aurais l'insigne honneur de livrer son propre journal au directeur lui-même, sorte de légende vivante, puisqu'il se trouvait sur ma route, boulevard Saint-Joseph.

Elle n'était pas peu fière de préciser que, quoique seul maître à bord de " son " journal, monsieur Ryan " a toujours payé lui-même son abonnement, c'est un homme de principes! "

Je me souviens des sourcils froncés de mon père qui lisait religieusement- oui, il y avait de la dévotion là-dedans- les écrits de Claude Ryan. Des textes sans la moindre fantaisie, sans concession au style. Pas de coups de gueule, d'humeurs encore moins. Le bonhomme ne se regardait pas écrire. Mais il écrivait dru et il écrivait droit des analyses bétonnées.

J'ai fini par m'en faire à peu près l'idée qu'on véhicule abondamment depuis hier: celle d'un homme austère, pieux, rigoureux, rigoriste même, un type admirable, certes, mais grave et assez ennuyeux, finalement.

Ce n'est pas tout faux, bien sûr. Son idée d'une bonne soirée au restaurant ressemblait plus à un spagatt vite fait chez Da Giovanni qu'à une visite dans un restaurant chic du boulevard Saint-Laurent. Et il faudra fouiller loin et longtemps dans ses archives pour trouver des preuves de " vacances ", c'est-à-dire une enfilade d'au moins 12 heures sans travail, excluant le sommeil.

Les hasards de la distribution de journaux et de la vie ont fait que je l'ai croisé quelques fois dans son habitat familial. Heureux. Il est toujours rassurant, mais combien déconcertant, de rencontrer un monument en pyjama en allant lui porter le journal le samedi matin. Toujours est-il que, contre toute attente, l'homme était d'un naturel joyeux, rieur. Très rieur, le père Ryan.

Ça ne l'empêchait pas d'expliquer à la télévision, le plus sérieusement du monde, qu'il s'était senti poussé par la " main de Dieu " vers l'action politique.

On l'a ridiculisé abondamment. Mais tout Claude Ryan est là-dedans: le fervent croyant, l'homme de devoir et d'action civique, qui répond à un appel, mais aussi l'homme orgueilleux, supérieur, imbu de sa rectitude morale.

Avant de sauter en politique, il avait fait une série d'éditoriaux venimeux contre la loi 101, qu'il percevait comme abusive. Il allait en devenir le gardien 12 ans plus tard, présidant à certains assouplissements, mais reconnaissant l'importance historique de la Charte de la langue française.

Exemple parmi mille montrant que l'homme n'était pas un " doctrinaire " (une de ses insultes préférées), mais un esprit pratique, concret.

Il disait avoir pour devise " toujours prêt à rester, toujours prêt à partir ". C'est-à-dire: prêt à rester pour servir, prêt à s'en aller pour préserver ses principes. Il est parti comme chef après avoir perdu les élections, en 1981. Et il est resté quand Robert Bourassa le lui a demandé. Un acte d'une certaine humilité. Ça lui arrivait.

C'est une maxime, toutefois, qui ne s'appliquait pas à la question constitutionnelle. Il n'était pas prêt à partir du Canada. Lui qui s'est opposé à la vision canadienne de Pierre Trudeau pendant toute sa carrière, lui qui a voté avec le Parti québécois pour dénoncer le rapatriement de la Constitution sans l'accord du Québec, en 1981, lui qui avait plaidé pour un " statut particulier " et une réforme en profondeur de la Constitution, a fini par jeter du lest à la fin de sa carrière. Il n'était pas question pour lui du rapport Allaire ou d'un référendum sur une quelconque forme de souveraineté, aventure périlleuse, sans lendemain à ses yeux.

Enfin, lui qui a été élevé avec ses deux frères, Gérald et Yves, par une mère seule, savait ce qu'être pauvre voulait dire. La justice sociale n'était pas une de ses obsessions pour rien.

Comment se sent-on, monsieur Ryan, quand on se fait chahuter dans une assemblée publique? lui avait-on demandé un jour. Plutôt que de livrer ses états d'âme- en avait-il?- il avait expliqué sa " théorie de l'homme juste ".

Ces jours-là, quand la foule vous prend à partie, en général il se lèvera un inconnu du fond de la salle pour dire un instant les amis, du calme, qu'êtes-vous en train de faire-là? L'homme juste, guidé par sa conscience, au service de la vérité, du bien commun. Il me semble qu'il a tenté, autant qu'un homme peut y travailler, d'être celui-là.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Le Québec en deuil d'un sage

Corbeil, Michel; Moisan, Mylène
Le Soleil mardi 10 février 2004

La classe politique rend hommage à Claude Ryan, emporté par un cancer à 79 ans

La classe politique du Québec et du Canada a rendu un vibrant hommage, hier, à Claude Ryan, intellectuel d'envergure, journaliste d'influence, ex-chef du Parti libéral du Québec et bâtisseur du Québec moderne. Tous ont déploré la disparition d'un sage et d'un homme d'action.

M. Ryan s'est éteint à 4 h 20, hier matin, au Centre hospitalier de l'Université de Montréal. Un cancer de l'estomac l'a emporté à l'âge de 79 ans.

Le premier ministre québécois Jean Charest a annoncé la tenue de funérailles nationales, vendredi, à Montréal. Les citoyens de la capitale pourront signer à l'Assemblée nationale un registre pour souligner la mémoire d'un penseur dont le rayonnement est peu commun.

Hier, Jean Charest a insisté sur le fait que Claude Ryan "est un exemple de citoyen qui, je pense, est inégalé. C'était un homme engagé. Il n'était pas un observateur neutre. Il avait des idées et il était prêt à les défendre".

Le chef du PLQ a insisté sur le fait que "M. Ryan tenait beaucoup à sa liberté". En fait, pas plus tard que cet automne, peu de temps avant de recevoir le diagnostic sur le mal qui l'emportera, le politicien à la retraite avait mis en garde le gouvernement Charest. La réingénierie de l'État ne devait pas amener l'équipe libérale à oublier sa responsabilité "en matière de justice sociale".

Souverainiste de la première heure, une thèse qu'a toujours combattue Claude Ryan, Bernard Landry a dit tout le bien que lui inspiraient le politicien et l'intellectuel. "Il n'était pas un homme terre à terre. Il était capable d'élever le débat. Mon rêve était de l'amener à penser comme je pensais. C'était un libéral avancé, au bord de la social-démocratie."

Les hommages se sont aussi élevés à partir d'Ottawa. Paul Martin, le premier ministre du Canada, est revenu sur "l'illustre carrière" du défunt. "Il aura incarné les valeurs fondamentales qui définissent le Canada d'aujourd'hui : le respect des opinions, l'engagement envers les moins fortunés, la recherche du compromis."

Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois, le parti souverainiste à Ottawa, a souligné que "bien que je ne partageais pas sa vision de l'avenir constitutionnel du Québec, je sais que l'amour que lui portait Claude Ryan était authentique".

Les ex-premiers ministres canadiens Jean Chrétien et Brian Mulroney ont exprimé tout le respect que leur inspirait le personnage.

"Cet homme d'une grande intégrité personnelle a eu un impact durable sur le Québec et le Canada", a dit le libéral Chrétien.

"Il laisse derrière lui de grandes réalisations dont bénéficieront les Québécois et les Québécoises pendant des générations", a mentionné le conservateur Mulroney.

Les témoignages sur son intégrité et son envergure intellectuelle se sont multipliés. "Beaucoup font état de sa rigueur", a commenté Daniel Johnson, un chef du PLQ qui a, comme Claude Ryan, perdu son poste après avoir connu une défaite électorale. "Mais il faut noter que c'était un homme d'une profondeur intellectuelle exceptionnelle."

Cette vigueur de l'esprit, il l'a conservée jusqu'à la fin. Le ministre québécois Jacques Chagnon lui a rendu visite, il y a 15 jours. "Il était parfaitement lucide, continuait à lire quotidiennement le Globe & Mail et Le Devoir. Il m'a aussi fait part de ses sentiments, sans pudeur. C'était très beau."

Homme de conviction, il l'a été aussi en matière religieuse et morale. "Sa pensée a toujours été animée par la morale qu'il a refusé de mettre dans le tiroir", a rapporté Stéphane Dion, ex-ministre fédéral sous Jean Chrétien.

Le ministre fédéral Pierre Pettigrew était un proche de celui dont il a été chef de cabinet. "Il acceptait la mort avec sérénité. C'était un croyant. Il était conscient du peu de temps qui lui restait."

Adversaires et partisans ont tenu à dire que M. Ryan a toujours posé en défenseur du Québec. "Il savait dénoncer les velléités du fédéralisme sans jamais sauter la clôture", a commenté Liza Frulla, une ex-collègue qui est maintenant députée-ministre à Ottawa.

M. Ryan projetait une image austère. Gilles Lesage a travaillé au quotidien Le Devoir sous la direction de Claude Ryan. "L'austérité, il la pratiquait, il l'exigeait", s'est rappelé M. Lesage.

Le parcours de l'homme est hors du commun. Après avoir milité à l'Action catholique dans les années 50, M. Ryan a entrepris, en 1961, une carrière prestigieuse au quotidien Le Devoir. Sa plume d'éditorialiste fera trembler plus d'un politicien. Son envergure fera en sorte que plus d'un de ces politiciens lui demandera conseil, au Québec, mais aussi ailleurs au Canada.

En 1976, le directeur du Devoir donnera son appui au Parti québécois, contre le gouvernement libéral du fédéraliste Robert Bourassa. Après la défaite de ce dernier, les militants libéraux influents le convaincront de tenter sa chance à la direction du PLQ. En 1978, il est élu député d'Argenteuil.

Comme chef libéral, il gagnera le référendum de 1980 pour le camp du NON. Mais il sera éclipsé par le charisme du premier ministre canadien Pierre Elliott Trudeau. Il subira la défaite au scrutin de 1981, aux mains du Parti québécois de René Lévesque.

Il démissionne en 1982 pour être remplacé par Robert Bourassa. Il sera l'homme fort du cabinet Bourassa, sa caution morale, celui qui réglera les dossiers les plus délicats, de la crise d'Oka aux amendements sur l'affichage en français. Il aura été successivement ministre de l'Éducation, de la Sécurité publique, des Affaires municipales et responsable de la Charte de la langue française.

Depuis sa démission, en 1994, Claude Ryan a continué de jouer de son influence auprès du Parti. Il a signé ce qui peut être considéré comme son testament politique, en 2002, Les Valeurs libérales et le Québec moderne.

Le journaliste n'a jamais été très loin chez le penseur. Lorsqu'il siégeait à l'Assemblée nationale, M. Ryan multipliait les "notes de parquet" à ses collègues, ces notes que se passent les élus, lors des sessions parlementaires à l'Assemblée nationale.

Jusqu'à cet automne, il n'hésitait pas à prendre sa plume pour s'adresser directement aux membres de la députation libérale. Dans une des missives, il haranguait son lecteur pour qu'il se préoccupe de la diversité de la presse, des questions environnementales et même de l'intégrité gouvernementale, y compris pour les nominations partisanes.

MCorbeil@lesoleil.com



»» Claude Ryan, 1925-2004

Un grand personnage disparaît

Martin, Laura; Gougeon, François
La Tribune mardi 10 février 2004

Le Québec est en deuil. Claude Ryan, ancien chef du Parti libéral du Québec et ancien directeur du quotidien Le Devoir, est décédé des suites d'une cancer inopérable à l'estomac, à l'âge de 79 ans, hier, tôt à l'aube.

Des funérailles nationales permettront aux citoyens de rendre un dernier hommage à celui qui a marqué l'histoire récente de la province et du pays. Elles seront célébrées vendredi, à 11 heures, en la basilique Notre-Dame, à Montréal. Jeudi, sa dépouille sera exposée en chapelle ardente au même endroit.

"Ce n'est pas juste la famille libérale qui est en deuil mais tout le Québec et le Canada... On vient de perdre un homme de grande rigueur, d'intégrité et un bourreau de travail!"

La députée-ministre de Saint-François, Monique Gagnon-Tremblay a joint sa voix hier au concert d'éloges rendu à l'ancien chef libéral, dont elle a partagé une bonne partie de la carrière politique.

"J'ai connu M. Ryan en 1980. C'est lui qui est venu me chercher pour diriger les forces du Non (au premier référendum) et qui m'a donné le goût de me consacrer à la vie politique provinciale", a émis Mme Gagnon-Tremblay.

"C'était un homme de devoir, de justice, d'équilibre, avec un jugement exceptionnel. S'il aimait bien confronter les idées des uns et des autres, il savait aussi écouter... Il laisse un héritage important, qu'on pense seulement à son Livre beige (redéfinition des rapports entre le Québec et le Canada) qui, malgré l'échec de l'accord du lac Meech, a permis de contribuer à faire avancer le débat constitutionnel en faveur du Québec", a aussi livré Mme Gagnon-Tremblay.

Le premier ministre Jean Charest abondait dans le même sens. "Il n'y a personne qui a contribué autant que lui à l'évolution récente du Québec. C'était un homme qui avait la force de traduire ses convictions en engagements, tant comme journaliste que comme politicien."

Le député de Sherbrooke avait visité son prédécesseur en janvier dernier. "Nous avions passé une heure et demie à jaser de tout et de rien, de politique surtout. En quittant, il était venu me reconduire à l'ascenseur, s'était informé sur ma famille et m'avait dit qu'il allait prier pour nous. À ce moment, je ne savais pas que ce serait la dernière fois que nous nous verrions. Je conserve un souvenir particulier de cette rencontre."

Jean Charest n'oubliera pas non plus ce Conseil général du Parti libéral de septembre 2002. "Claude Ryan avait alors participé à un atelier, qui était plein à craquer. Il en avait profité pour présenter son essai Les Valeurs libérales et le Québec moderne. Il avait généreusement accepté d'en autographier des copies. Pendant des heures, il y avait une foule autour de lui. J'étais alors avec son gendre, Marc-André Blanchard, le président du parti, qui m'avait dit: ``Qui aurait pensé qu'il serait devenu une vedette?`` C'était un moment impressionnant."

Son ancienne collègue dans Mégantic-Compton, Madeleine Bélanger, voue elle aussi un grand respect à M. Ryan, dont elle a été l'adjointe parlementaire en 1984, aux Affaires municipales. "J'en reviens pas de son intelligence. Lors des caucus, je me rappelle, il pouvait lire le document le plus complexe, annoter ce qui était important et en même temps écouter ce qui se disait en avant et intervenir sur le sujet avec le plus grand esprit de synthèse et la meilleure analyse... La seule chose qui lui manquait, c'était le charisme. Sans cela, il aurait été le plus grand premier ministre que le Québec ait jamais eu", a aussi soumis Mme Bélanger, retirée de la vie politique depuis le printemps 2003, après 20 ans de services.

L'ancien député de Sherbrooke André J. Hamel, qui s'est lui aussi intéressé à la vie politique à l'arrivée de Claude Ryan à la direction du PLQ, en 1978, dit n'avoir que de "très beaux souvenirs" de ses échanges avec lui. M. Hamel a même été adjoint parlementaire de Claude Ryan, du temps que celui-ci a été ministre de l'Éducation. "Malgré l'image qu'il pouvait dégager d'homme austère, froid et distant, il était un très grand démocrate, un homme chaleureux et très sensible. Y compris pour les difficultés face aux démunis. Même que si aujourd'hui l'école Larocque possède son gymnase, c'est grâce à Claude Ryan, qui avait pris connaissance de la réalité économique difficile dans le quartier... Il avait un oeil très objectif dans les dossiers et si différents projets, comme ceux de l'Université de Sherbrooke, dont l'école de musique, ont bénéficié de son appui comme ministre, il fallait au départ que le tout soit présenté avec la plus grande rigueur."

Robert Benoit, député d'Orford de 1989 à 2003, rappelle lui aussi que c'est en raison de Claude Ryan qu'il a pris goût à la politique et à l'organisation électorale. "Après la difficile campagne électorale et la cuisante défaite de 1981, j'ai retrouvé Claude Ryan en 1985, comme ministre de l'Éducation... Il avait un esprit de synthèse et une mémoire extraordinaires. Sous le gouvernement de Robert Bourassa, il a joué un rôle clé à plusieurs égards, qu'on pense seulement à la façon dont il a jugulé ce qui s'annonçait une crise linguistique majeure au Québec en 1985. Comme ministre des Affaires municipales, il a été audacieux avec la mise en place de la réforme qui porte son nom. Il a été avant-gardiste", a dit en substance M. Benoit.

Pierre Paradis, qui a lui aussi côtoyé longtemps M. Ryan, signale qu'il a été en quelque sorte "la caution morale du Québec, grâce à ses éditoriaux, et il a poursuivi avec les mêmes valeurs en prenant la direction du PLQ en 1978". Si la suite a été moins heureuse pour lui avec la défaite électorale de 1981, le représentant de Brome-Missisquoi a noté que grâce à son intelligence, il a su s'imposer comme un ministre et un pilier sans faille du gouvernement. "Le Québec, le Canada et l'humanité même perdent un gros morceau", a lancé M. Paradis, glissant également que le décès de M. Ryan est venu lui rappeler celui récent de sa propre mère.

Même du côté de l'opposition, du moins l'ancien député de Sherbrooke et ministre péquiste Raynald Fréchette, on lui a aussi rendu hommage. "Quand je suis revenu à la politique, en 1981, M. Ryan était encore chef de l'Opposition et moi ministre du Travail. Il y avait une grève chez Marine Industrie, de Sorel, qui traînait depuis neuf mois et M. Lévesque (le premier ministre) m'avait demandé de régler cela au plus vite. Même si on était des adversaires, j'en avais parlé à M. Ryan qui m'avait aidé à trouver la solution. Et effectivement, quelques jours plus tard, cette grève prenait fin... Je salue en M. Ryan son honnêteté intellectuelle et sa grande rigueur. Malgré son allure austère, il était très facile d'approche, très simple et à l'écoute. Le Québec vient de perdre un autre de ses grands hommes", a évoqué M. Fréchette.

Son ancien collègue, Réal Rancourt, député péquiste de Saint-François de 1976 à 1985, reconnaît la rigueur, le sens réfléchi et l'intelligence de Claude Ryan, dans les années précédant son arrivée en politique. Mais il est plus critique pour la suite des choses. "Je me souviens clairement d'un de nos caucus quand M. Ryan a été élu chef du PLQ, en 1978. M. Lévesque avait alors évoqué qu'au moins, on avait maintenant en face de nous un adversaire avec un discours plus élevé au plan intellectuel. Je laisse le soin à la population de juger et je me demande si cela s'est vraiment traduit dans les faits, surtout avec les attaques souvent pernicieuses qu'il a menés contre la loi 101 du Dr Camille Laurin, le zonage agricole et d'autres législations majeures nécessaires pour le développement économique, social et politique du Québec", a nuancé M. Rancourt.

Ancien député de Fabre, défait en 1976 et maintenant installé en Estrie, Gilles Houde, se rappelle très bien Claude Ryan. "Il m'a en quelque sorte rescapé au Devoir, où j'ai travaillé pendant un an et demi à ses côtés à titre d'éditorialiste sportif... Ce qui m'a frappé chez M. Ryan c'est son sens de l'humour très développé malgré une image publique austère. Sa mémoire était phénoménale et il connaissait toutes les statistiques du baseball sur le bout de ses doigts... C'est un homme qui avait un grand côté humain", a commenté M. Houde. Il a démissionné du Devoir en même temps que M. Ryan pour l'accompagner à la course à la direction du PLQ, en 1978.



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Le phare et le mythe

Michel Vastel
Le Soleil mardi 10 février 2004

Ayant plus longtemps travaillé à Ottawa qu'à Québec, j'ai en quelque sorte connu Claude Ryan par le mauvais bout de la lorgnette. Pierre Trudeau, Jean Chrétien, ni même Brian Mulroney n'étaient de ses amis. Son influence sur la société québécoise et ses dirigeants dérangeait beaucoup dans la capitale fédérale.

Car il connaissait bien son Canada, M. Ryan, et il ne s'en laissait pas passer beaucoup ! Lorsque j'étais jeune journaliste au Devoir, il m'avait donné un conseil que j'ai scrupuleusement suivi et qui m'a bien servi : "Voyagez au Canada !" Pour mon plus grand bien, je suis finalement resté 17 ans dans cette capitale.

Contrairement à ce que beaucoup racontent, il n'était pas un directeur de journal autocratique ni porté à la censure. Au contraire, il prenait volontiers du temps pour aider les jeunes journalistes à peaufiner leurs textes, à en approfondir la rigueur.

Je n'ai pas connu le militant catholique, bien que j'aie été souvent surpris de constater à quel point cet homme était peu charitable pour ses adversaires. Robert Bourassa, Raymond Garneau, Camille Laurin en particulier ont eu droit à des attaques féroces, parfois méchantes. Ce devait être son sang irlandais : Claude Ryan avait aussi la rancune tenace.

Tout au long de la journée d'hier, j'ai été surpris d'entendre et de voir à quel point les commentateurs ont oublié l'épisode de la crise d'octobre 1970. Le Québec est alors en état de choc : un diplomate britannique et un ministre ont été enlevés par des cellules du Front de libération du Québec. Ryan est convaincu que le premier ministre du Québec, Robert Bourassa, est un faible qui ne sera pas capable de faire face à une telle crise. Il flirte avec l'idée de créer une sorte de "comité de salut public" qui aurait regroupé toutes les forces vives de la société. Il s'en est défendu par la suite, mais Trudeau ne lui a jamais pardonné...

Un an plus tard, les deux hommes se font face une nouvelle fois. Le premier ministre du Canada a proposé à ses collègues des provinces un projet de Constitution particulièrement avantageux pour le Québec. Mais, toujours aussi pointilleux, Claude Ryan le rejette sur un point de détail. Et Bourassa, qui le consultait beaucoup (trop !), repousse cette offre, plongeant le Québec et le Canada dans 30 ans de crises constitutionnelles.

Je suis rentré au Devoir au pire moment de l'histoire du journal : le Parti québécois, qui lui en voulait beaucoup de ne pas l'avoir appuyé pendant la campagne de 1973, créa son propre journal, Le Jour. Et cela allait bien mal pour le vieux quotidien de la rue Saint-Sacrement à ce moment-là. Est-ce pour cela que "le pape" mena par la suite une guerre acharnée contre le premier gouvernement de René Lévesque ?

Toujours est-il qu'après avoir souhaité la première élection d'un gouvernement péquiste en 1976 - "un bon gouvernement", précisait-il alors pour souligner qu'il n'avait pas été élu pour faire l'indépendance - , Claude Ryan s'acharna à démolir avec virulence tous ses projets de réforme : l'assurance-maladie, la Charte de la langue française, la protection des consommateurs. Il n'y a pas grand-chose qui trouva grâce à ses yeux, au point où l'on finit par se demander s'il ne menait pas, de son fauteuil de directeur du Devoir, sa propre campagne à la direction du Parti libéral du Québec.

Je me souviens effectivement de ce congrès du 15 avril 1978 du PLQ où il avait ignoré le paria de l'époque, Robert Bourassa, et férocement humilié le pauvre Raymond Garneau. Car Claude Ryan, c'était aussi cela : un politicien impitoyable, cruel à l'occasion, pour ses adversaires politiques.

On lui attribuait volontiers hier la victoire des fédéralistes au référendum de mai 1980. À vrai dire, il avait perdu la première manche, lors du débat sur la question référendaire elle-même. Et il est un peu ironique que les vrais héros des deux événements marquants de cette campagne aient été Madeleine Guay, l'épouse de M. Ryan, - nul besoin de rappeler l'épisode des "Yvette" ! - et Pierre Elliott Trudeau lui-même. Tout comme Jean Chrétien, M. Ryan tint un second rôle, mais les deux se disputèrent les honneurs, et le micro, le soir de la victoire.

Certes, il n'aura jamais été premier ministre du Québec, mais il a exercé une influence démesurée par rapport à ses succès de politicien ou au tirage de son journal. La loi 178, sur la prédominance du français dans l'affichage public, c'était lui. L'opposition au rapatriement de la Constitution en novembre 1981, c'était toujours lui, encore que l'aile radicale de son parti ne l'ait pas suivi. Et les premiers délestages du gouvernement du Québec sur les "pauvres" municipalités, ce fut aussi lui.

Après l'échec des accords du lac Meech sur la reconnaissance du Québec comme une société distincte - "libre et capable d'assumer son destin", disait Robert Bourassa - , puis les tentatives de rafistolage de Charlottetown en 1992, il empêcha son parti de prendre l'ultime virage nationaliste. A-t-on oublié que c'est beaucoup lui qui, par une sortie spectaculaire du congrès spécial du PLQ, provoqua dans une large mesure la dissidence de Mario Dumont et la naissance de l'Action démocratique du Québec ?

Pierre Pettigrew, qui fut l'un de ses intimes et son confident jusqu'à tout récemment, me disait hier que Claude Ryan fut l'ultime "caution du mouvement fédéraliste". Il est bien vrai que l'homme ne dévia jamais de sa vision d'un Québec distinct, égal de l'autre peuple fondateur, et qui a besoin d'un espace particulier pour être à l'aise dans la fédération canadienne. Sauf que, restant au Québec, limitant ses incursions dans le reste du Canada pour y tenir des discours rassurants, Claude Ryan a échoué face à Pierre Trudeau et à Jean Chrétien. Il y a tant de poussière sur son fameux Livre beige qu'on n'en distinguerait plus la couleur aujourd'hui si on le tirait de sa tablette.

Il n'est pas exagéré de dire qu'en quittant Le Devoir, le "phare" a perdu beaucoup de son influence. Il n'empêche que, comme depuis un demi-siècle, sa caution morale fut toujours recherchée. Même Jean Charest fit appel à lui à la veille de la campagne électorale décisive de l'an dernier...

MVastel@lesoleil.com



»» Claude Ryan, 1925-2004

Ryan dies at age 79

HUBERT BAUCH
The Montréal Gazette Tuesday, February 10, 2004

Ryan dies at age 79 : Former Liberal leader a Quebec nationalist who never lost faith in Canada. Led no in '80 vote. 'The pope of St. Sacrement' was social activist, journalist, politician

"One thing I learned at my mother's knee is that we are different but that we must love each other," Claude Ryan said of his approach to English-French relations and his view of Canada.

Claude Ryan arrives at a news conference with Liberal leader Jean Charest in 2002 to make public Ryan's essay on Liberal values in Quebec society. Political leaders frequently sought Ryan's counsel.
CREDIT: ANDRE PICHETTE, THE GAZETTE

Claude Ryan sat with Senator Jean Marchand at the 1983 Quebec Liberal leadership convention. Ryan had lost the 1981 election to the PQ, and the Liberals dumped him as leader.

Posterity would slight Claude Ryan if he's pegged in the long run of memory mainly as the man who might have been premier.

A better frame in which to cast Ryan, who died yesterday at 79, is that Canada might not be the country it is, with all its parts intact to this day, had Claude Ryan not been where he was when he was and what he was, for better or for worse.

It was said he wasn't enough of a politician for his politically hot-wired time: insufficiently photogenic, not glib enough, too resistant to image doctoring, not hip enough to backroom tricks - and hopelessly unconcerned that he wasn't. Yet it was also said in his time that he was too feral a political animal for a budding age of political correctness, with a wolverine instinct for the jugular, an elephantine recall for slights and a leonine confidence in his prowess.

His strengths and flaws as a politician are reflected in the nicknames he inspired at the peak of his renown: the pope, and the ayatollah.

At the time of his death, he was hailed as a devoted social democrat and, by some, as Quebec's conscience incarnate. He was, above all, a Quebec nationalist in an era of extreme nationalist agitation who never lost faith in Canada.

The respect he commanded for his moderate course in the constitutional storms that marked his half-century in public life was instrumental in steering Canada through a period when its national survival fell in grave doubt.

After the Parti Québécois first roared to power in 1976, the Quebec Liberal Party turned to Ryan for salvation.

It was thought he was the only federalist Quebecer with enough credibility to challenge René Lévesque.

"If we were to break up before we had attempted everything in our power, I would be the sorriest of men," he said in a 1980 interview.

After his ouster as Liberal leader in 1983, he diligently served two terms in the cabinet under his successor - and predecessor - Robert Bourassa.

Ryan had three distinct career phases: social activist, journalist and politician, but he was never just one or the other. As a social activist, he wrote extensively; as a journalist, he was deeply engaged in playing politics; and as a politician, he would habitually revert to editor in chief and lecture journalists on their lack of understanding and the impertinence of their questions.

The ramrod Ryan character was forged by a hardscrabble boyhood on the Depression streets of Montreal and the stoic example of his mother, Blandine, who raised him and two brothers singlehandedly after his father abandoned the family when Claude was 3. She inspired his sense of discipline; his spartan austerity and disdain for wealth; his dedication to principle and rigorous thinking; his devotion to French Quebec tempered by a humanistic respect for the other, of different creed or different tongue.

"One thing I learned at my mother's knee is that we are different but that we must love each other," he said of his approach to English-French relations and his view of Canada.

He was a precocious student, notable even in his schooldays for the headstrong and bristly self-assurance in the quality of his intellect and moral bearing that would mark him as a politician. He was argumentative with his professors and boycotted his final exams at Université de Montréal's school of industrial relations because he considered the course standards beneath him.

His mother also imbued him with a profound and abiding faith in the Roman Catholic Church in an age when French Quebecers turned away en masse from the faith of their fathers. It occasionally caused him embarrassment in politics, as when he confided that his run for the Liberal leadership was guided by the hand of God.

His fulsome piety was one reason why the general public never warmed to him as they did to the more endearingly worldly René Lévesque, once memorably disdained by Ryan as "a man of no fixed address." It was said Ryan reminded too many people of a disciplinarian parish priest.

He didn't believe in taking holidays off the Catholic calendar, and when asked one time what he did for kicks, he replied: "I take short walks and I sit in my study. ... I have never taken up any of the known forms of leisure."

His first career phase was with Action catholique canadienne, the lay movement for young Canadian Catholics. Ryan became its general secretary in 1945 and served for 17 years.

In its 1940s and '50s heyday, the Action catholique movement played a significant role in the social, political and intellectual life of Quebec. It was a proper church organization, but it was also a haven of progressive thinking, at once a vehicle and a cover for a rising generation of Quebecers out to challenge the stifling dogmas of both church and state that governed the province's social and political life during the Duplessis years.

Along with Ryan, the movement spawned such luminaries as Gérard Pelletier, Jeanne and Maurice Sauvé, Pierre Juneau and Marc Lalonde, who went on to national political stature, and such distinguished scholars as Fernand Dumont and Guy Rocher.

The network of political contacts Ryan developed through Action catholique served him well when he went into journalism with Le Devoir in 1962, first as an editorial writer, then as editor a year later and publisher the following year.

At Le Devoir, Ryan was more than a journalist, just as Le Devoir is more than a mere newspaper. At its best, though not always, Le Devoir has been a crusading journal of rare intellectual depth with a legacy of commitment to political integrity and social justice. Under Ryan's exacting stewardship, it knew some of its better times.

Ryan not only wrote editorials and counted the paper clips at Le Devoir. He also hobnobbed with the high and mighty he wrote about, and his private counsel on matters of state was regularly sought, and copiously offered. Premiers were expected to make pilgrimages to the storied upstairs study of his home on St. Joseph Blvd. for hands-on enlightenment, and most dutifully did.

As publisher of Le Devoir, Ryan wielded more power in Quebec politics than most cabinet ministers, and perhaps more than he did as opposition leader.

He was notorious for applying his penny-pinching personal habits to the paper's management. He demanded exceptional performance from his staff and expected them to regard the sheer honour of working for Le Devoir as compensation for skinflint wages. He urged reporters to bunk at the YMCA on out-of-town assignments and stick to the daily specials at the greasy spoons where he was in the habit of dining.

He was not much given to journalistic or political-backroom bonhomie. He kept on stiffly formal terms even with close associates; Michel Roy, who served as editor in chief under Ryan, said after more than a decade of intimately working together, they still addressed each other as "vous" instead of the familiar "tu." His commanding influence in public affairs and his pronounced moral rectitude earned him the sobriquet "pope of St. Sacrament," after the Old Montreal street on which Le Devoir was located during his reign.

"He's a man who has the fault of his qualities," former Liberal colleague André Raynauld told Ryan biographer L. Ian Macdonald. "He has a certain meanness of spirit with regard to others. He's a man who has business relations with people. He's not the type to pat you on the back. He's very cold, very businesslike. He's a very complex man."

A gut fighter, not a stroker, said another former associate: "He's not content just getting you down, he has to gouge your eyes out."

Ryan's methodically dispassionate nature was exemplified by the famous tale of his courtship. As he told it in a late '70s interview - which he later claimed was a joke - he decided at age 33 that it was time he got married.

"I looked around my work environment, and then I said to myself that Madeleine Guay would make a good wife. So one night I invited her to a little restaurant near our offices. ... I didn't want to waste her time. I told her right away, quite simply, that I wanted to go out with her because I found she had all the qualities to establish a household."

However unromantic the proposal, the marriage endured nearly four decades and produced five children. An accomplished person in her own right, Guay was active in volunteer groups and served for a time on the Superior Council of Education.

It was a gratuitous slur on Madame Ryan by PQ spitfire Lise Payette that incited the celebrated "Yvettes" women's movement in the 1980 referendum campaign, which turned the tide decisively against the sovereignists.

In contrast, Ryan's belligerently ungracious referendum-night speech played significantly in his undoing in the provincial election a year later. Faced with a choice between a stridently righteous Ryan and a reassuringly chastened Lévesque, Quebecers overwhelmingly preferred the devil they knew to the grim salvation of a Ryan premiership. His fellow Liberals, who once courted him on their knees, dumped him as an electoral liability two years later.

For all his undisputable dedication to Canadian unity, Ryan made some monumentally dubious political calls that exacerbated and prolonged the Canadian constitutional wars.

He was a tireless promoter of the so-called "third option," a middle course between Quebec secession and status quo federalism that inspired a succession of fanciful schemes to rejig confederation. Who knows what constitutional trials might have been avoided had Ryan not pressured Bourassa into spurning the Victoria Charter in 1971. It offered Quebec most of what Bourassa and Ryan settled for 20 years later in the Meech Lake accord - too late, it happened.

In 1976 at Le Devoir, he endorsed the election of the PQ with an editorial that resounded far beyond the paper's limited readership. In the 1981 constitutional patriation showdown, he sided with Lévesque over Trudeau against the Charter of Rights. In 1988, he was the strongest voice in Bourassa's cabinet against abiding with a Supreme Court of Canada ruling in favour of bilingual store signs, a refusal that sabotaged the Meech Lake accord.

English Quebecers were particularly embittered by Ryan's hard-line language stand. In opposition, he denounced Bill 101 as dogmatically repressive and disturbingly authoritarian. Once in power, he reversed himself with the explanation that Quebec society was unready at the time for such a degree of linguistic tolerance. He greatly redeemed himself in federalist eyes when he forcefully resisted the provincial Liberals' crypto-sovereignist swing after the Meech meltdown.

Whether he was right or wrong on any of these counts depends, in the Quebec view at least, on the partisan perspective of the observer. In later years, Ryan himself stepped out of character to admit he was wrong at times, admitting there's a lot to be said for the Charter of Rights, and maybe he should have gone softer on the sovereignists that first referendum night.

Better than the box score of his political judgments, Ryan deserves to be remembered for the lofty ideal of public service that inspired his life.

Political slogans are typically designed to appeal to the lowest denominator of the public mind; simple, snappy and vacuous is the general rule. Ryan's first campaign poster was something different, and quintessentially Claude Ryan. Its text was an elaborate quote from the philosopher/historian Arnold Toynbee, which merits repeating at length for what it says about both Ryan's political style and his social commitment.

"If a democratic regime is to function satisfactorily, it needs a leader who is neither a trickster nor a demagogue, but a person of such ethical and intellectual worth that his fellow citizens will follow his lead without having to be either coerced or emotionally excited. Such a leader may be hard to find and, if found, may be reluctant to undertake the difficult and thankless task of guiding his fellow citizens. The leader's role is obviously of the greatest social importance; to undertake it for altruistic reasons requires a very high degree of public spirit and unselfishness."

Future generations would be best served if they remember this, if nothing else, about Claude Ryan. And demand no less from their politicians than he gave of himself.

hbauch@thegazette.canwest.com



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Obituary of Claude Ryan

RhéAl SéGuin
The Globe and Mail Tuesday, February 10, 2004

Quebec loses prominent advocate for federalism

Claude Ryan, dead at 79, helped defeat separatists in the 1980 referendum

Quebec PQ - Claude Ryan, one of Quebec's most influential journalists, who took over the Quebec Liberal Party and led the federalist forces to a stunning victory in the 1980 referendum on sovereignty, died early yesterday morning of inoperable stomach cancer. He was 79.

His moral authority and unwavering political rectitude influenced Quebec Liberals long after he left public life in 1994. Mr. Ryan embodied the liberal values of modern Quebec. He was a man of strong federalist convictions, defending individual rights, democracy and social justice. Mr. Ryan cautioned the party in one of his last published articles in 2002 against steering too far to the right.

Even just a few weeks ago, before being admitted to hospital, Mr. Ryan continued to advise Premier Jean Charest, reminding him to remain loyal to the party's liberal values.

"We met for an hour and a half in January," Mr. Charest said yesterday. "We discussed a lot of political issues. . . . He was a man who commanded a great deal of discipline. . . . He sympathized with the situation my government was facing . . . and he emphasized the need to involve community groups."

The advice did not go unheeded. In the spring, Mr. Charest's troubled government will launch a public consultation on its agenda.

Few have ignored Mr. Ryan's reasoned advice without risking the swift judgment of his pen.

As editor and publisher of the Montreal daily Le Devoir, he was the conscience of Quebec for more than 15 years. From 1962 to 1978, he published more than 3,000 editorials and articles. Politicians, business leaders, and intellectuals often made the pilgrimage to the Le Devoir building on St. Sacrement Street for council and direction.

He became known as "the Pope of Sacrement Street," or the "secular Pope of Quebec."

The image was partly rooted in his principled Catholic upbringing. Born in Montreal on Jan. 26, 1925, Mr. Ryan was raised, along with his two brothers, by single mother Blandine Dorion-Ryan, along strict Catholic principles. She instilled in her children a love of books, ideas and politics.

"Nothing else counted but them," Mrs. Ryan once said. Her husband, Irishman Henry Albert Ryan, had deserted the family, and he died when Mr. Ryan was just a boy.

While Mrs. Ryan came from a well-heeled Montreal family, she raised her family on a $60-a-week salary. As was the case for economically deprived families then, the church paid for the schooling of the best pupils, such as Mr. Ryan.

Mr. Ryan appeared destined to become a priest, but after only weeks at the Cistercian monastery of Saint-Benoît-du-Lac, he realized he was not cut out for it. "I was too much of mule to take the vow of obedience," he said later.

At 20, he quit the University of Montreal School of Social Science and Industrial Relations after two years to become the national secretary of the Action CatholiqueCanadiennemovement. The organization was the lay reform movement of the church, which opposed the clergy's domination of Quebec in 1950s and laid much of the groundwork for the Quiet Revolution in the 1960s.

Mr. Ryan held the post for 17 years -- except for a two-year absence to study at the Gregorian Pontifical University in Rome.

The writings of Cardinal John Henry Newman, a 19th-century English Protestant convert, were a major influence in Mr. Ryan's life, which was guided by a desire to fulfill his duties through friendship and personal influence, more by actions than by words.

But he turned to words in 1962, in the midst of the Quiet Revolution, when he joined Le Devoir. Two years later, he became publisher and editor. His opposition to Quebec nationalism didn't prevent him from defending his belief that Canada has two founding nations -- the French and the English -- and that Quebec should be recognized as a distinct nation within Canada.

His views clashed with what then prime minister Pierre Elliott Trudeau was promoting for Canada.

During the 1970 October crisis, after the Front de liberation du Québec kidnapped British diplomat James Richard Cross and Quebec cabinet minister Pierre Laporte, Mr. Trudeau imposed the War Measures Act with the approval of Quebec's Liberal premier, Robert Bourassa.

Mr. Ryan agreed with calling in the Canadian Armed Forces, but opposed Mr. Trudeau's insistence on lifting civil liberties under the act. At one point, fearing that the Bourassa regime was on the verge of collapsing, he and others secretly set up a parallel government.

The next year, Mr. Ryan helped persuade Mr. Bourassa to reject Mr. Trudeau's proposal for constitutional renewal, known as the Victoria Charter.

As an editorial writer, Mr. Ryan often stood by unpopular decisions. In 1976, he appealed to voters to support the Parti Québécois in that year's election, insisting that the scandal-ridden Bourassa government did not deserve a third consecutive mandate. The Liberals were defeated and Mr. Bourassa quit politics.

The Liberals asked Mr. Ryan to seek the leadership. At first, he refused, but in January, 1978, threw his hat into the ring. The Liberal Party needed a leader with integrity to fight the sovereigntists in the 1980 referendum and to stand up to Mr. Trudeau in Ottawa and Parti Québécois premier René Lévesque.

"Our society has entered a decisive phase in its evolution and the importance of the choices which it will be called upon to make demands the presence in the political arena of its most valid elements," Mr. Ryan said

Mr. Ryan was chosen leader, defeating former finance minister Raymond Garneau at the April, 1978, leadership convention before being elected for the first time to the National Assembly in a by-election a year later, just in time to prepare for the 1980 referendum campaign.

His often stern and authoritarian style didn't make him a charismatic political figure. But he overcame his shortcomings by defending the need for a new constitution, which he called a "new political entente between the rest of Canada and Quebec."

He proposed a "third way" between status quo federalism and sovereignty. He was determined to defeat the separatists in the referendum and to take office to obtain for Quebec all the powers it needed as " a truly distinct national community" within Canada.

The federalist side won the referendum with a 60-per-cent majority. His wife, Madeleine Guay, indirectly contributed to the victory after PQ minister Lise Payette compared her to Little Yvette, a school-book character from the 1950s who exemplified the traditional role of women in society. Women defended Mrs. Ryan's devotion to her five children and the incident undermined the sovereigntist campaign.

Mrs. Ryan died of cancer in 1995. Mr. Ryan leaves five adult children. A state funeral will be held Friday, Feb. 13, at the Montreal Notre-Dame Basilica.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Le Ryan du 20 mai 1980 était-il vraiment un sans-coeur?

Denis Lessard
La Presse mardi 10 février 2004

Québec - L'adversaire péquiste était à terre, les souverainistes désemparés, 40 % de la population avait les larmes aux yeux et le chef libéral Claude Ryan... exigea des élections générales.

Les discours sont importants en politique. Le message livré par le chef du camp du NON, victorieux le soir du 20 mai 1980, entacha pendant des années sa feuille de route.

Après le René Lévesque au coeur brisé, qui demande aux souverainistes d'attendre " à la prochaine fois ", le ton vindicatif du vainqueur Claude Ryan restera longtemps dans la mémoire collective.

Acclamé par 3000 personnes à l'Auditorium de Verdun, le chef du NON avait sans égard rappelé au gouvernement péquiste qu'il était en fin de mandat, qu'il atteindrait à l'automne suivant l'échéance normale des quatre années.

" Étant donné le scepticisme du premier ministre à l'endroit des réformes du fédéralisme, j'ose espérer qu'il ne poussera pas au-delà de quatre ans le mandat qu'il détient ", avait lancé M. Ryan. Les électeurs devaient avoir rapidement l'occasion " de dire quel parti est le mieux pour négocier au nom du Québec ".

" En aucun moment M. Ryan n'a félicité son adversaire politique pour le type de campagne qu'il a mené ", relevait La Presse du 21 mai 1980. Cette indifférence à l'endroit de l'adversaire défait, Claude Ryan l'avait déjà démontrée en refusant de tendre la main à Raymond Garneau lors du leadership libéral de 1978.

Vingt ans plus tard, pour l'anniversaire du référendum, l'ancien politicien retraité reconnaissait facilement que cette sortie n'avait pas été bien mesurée. " C'est un incident dont un souvenir amer est resté. Cela m'a coûté cher. Les gens m'ont trouvé mesquin ", a expliqué M. Ryan à La Presse en mai 2000.

Car en toile de fond- l'histoire ne sera révélée que plus tard-, Claude Ryan avait dû livrer, dans les instants précédant son allocution, une énorme partie de bras de fer.

Une entente verbale avec le premier ministre Pierre Trudeau prévoyait que le chef du camp du NON serait le premier à intervenir pour le camp souverainiste après la victoire prévisible depuis plusieurs jours. Or, dans sa voiture en route pour l'Auditorium de Verdun, M. Ryan avait entendu M. Trudeau s'adresser à la population. " Quand je l'ai entendu, je me suis dit: il brise toute notre affaire. Quand je suis arrivé à Verdun, j'étais furieux ", racontera-t-il à André Pratte, de La Presse.

Ce n'était qu'un début. Arrivé dans la salle, l'organisateur Pierre Bibeau avisa son patron que Jean Chrétien, acteur important de la campagne référendaire, voulait lui aussi s'adresser à la foule. La réplique vint, sans appel. " Son boss vient de parler, moi je vais parler. Ce sera un à un (un libéral fédéral, un provincial) pas deux à un. Les libéraux fédéraux ne sont pas nos grands frères ou nos protecteurs ", a lancé M. Ryan.

" Il n'a pas parlé, il voulait s'approcher, mais je lui ai dit: je n'en veux pas ", dira 20 ans plus tard le chef du NON.

Même avec le recul, Claude Ryan estimait " avoir objectivement raison de demander des élections, mais ce n'était pas la chose à dire ce soir-là ". " J'ai déraillé un petit peu sur le ton aussi, quand tu as un motton comme ça dans la gorge, tu te laisses aller un petit peu ", a-t-il ajouté.

Le geste de réconciliation à l'endroit des souverainiste n'était pas clair, " j'avais les gens de notre côté, j'ai oublié les autres, c'était aussi bête que ça. Au point de vue tactique, c'est sûr que j'ai fait une erreur ", a reconnu M. Ryan.

Légende urbaine?

Relus hier, des éléments du discours de M. Ryan du 20 mai montrent cependant qu'il n'avait pas oublié les perdants ce soir-là.

" N'oublions pas que les tensions qui nous séparent, séparatistes ou souverainistes d'un côté et fédéralistes canadiens de l'autre ne sont qu'une facette de conflits de valeurs beaucoup plus profonds et étendus qui opposent présentement à la suite des transformation multiples qu'on a connues depuis 20 ans, les citoyens de cette province ", avait lancé M. Ryan.

Puis, tendant la main aux adversaires, il avait ajouté: " Il faudra que nous apprenions de part et d'autre à mieux comprendre le point de vue de l'autre. À nos amis qui ont opté pour la voie souverainiste, je demande très simplement de faire un effort spécial pour mieux comprendre les motifs sincères qui animent leurs concitoyens d'allégeance politique différente. "

Et, poursuivit-il, " à mes concitoyens qui partagent ma propre option, je demande de faire un effort spécial pour mieux comprendre la position de l'autre ".

" Sans adopter des positions que nous ne saurions approuver, nous devons apprendre à les comprendre et à les respecter. C'est une condition essentielle pour qu'on puisse franchir avec succès l'étape très délicate qu'ouvre pour le Québec et le Canada le résultat du référendum de ce soir ", avait soutenu le chef du NON.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Le "pape laïque du Québec"

Gérald Leblanc
La Presse mardi 10 février 2004

De tous les titres qu'il a portés ou qu'on lui a accolés, c'est celui de " pape laïque du Québec " qui décrit le mieux l'autorité morale de Claude Ryan durant les années décisives de la Révolution tranquille et de la montée du mouvement souverainiste.

Toujours fédéraliste, mais toujours partisan d'un statut particulier pour le Québec, seul État francophone d'Amérique, Claude Ryan a tenté, en vain semble-t-il, de tracer une troisième voie entre le rigide fédéralisme de Pierre Trudeau et le risque séparatiste de René Lévesque.

" Ce qui sépare en définitive MM. Lévesque et Trudeau, c'est un désaccord profond sur la réalité nationale et sur ce qu'elle représente dans le monde d'aujourd'hui. Avant de se laisser emprisonner dans une querelle autour du fédéralisme et du séparatisme, il faudra d'abord approfondir cette réalité nationale. Ce devrait être l'une des toutes premières étapes du débat qui s'annonce " écrivait-il deux semaines après l'élection d'un premier gouvernement souverainiste, le 15 novembre 1976.

Militant, journaliste puis politicien

On peut diviser la vie de ce bourreau de travail surdoué en quatre étapes d'égale durée: militantisme à l'Action catholique de 1945 à 1962, journalisme au quotidien Le Devoir de 1962 à 1978, action politique au sein du Parti libéral du Québec de 1978 à 1995, interventions ponctuelles d'un sage à la retraite depuis une dizaine d'années. On a ainsi souvent pu lire ses toujours pénétrantes analyses dans La Presse.

Enfant d'un père irlandais volage et d'une mère canadienne-française déterminée, d'une famille pauvre qui fut même sur le " secours direct " comme on désignait l'aide sociale à l'époque, Claude Ryan apprit dès le jeune âge, tout comme ses frères Gérald et Yves, qui furent respectivement juge à la Cour supérieure et maire de Montréal-Nord, que rien ne remplace le travail acharné.

Si ses professeurs ont loué son rare talent intellectuel, ses collaborateurs, en journalisme ou en politique, se souviennent d'un workaholic, impossible à suivre et difficile à satisfaire.

Ses études, en service social à l'Université de Montréal et en histoire de l'Église à Rome, ont laissé de profondes traces chez ce chrétien préoccupé de justice sociale.

" La main de Dieu "

On a souvent ri de ses références trop directes au religieux, autant de la " main de Dieu " qui guidait ses choix de carrière que de ses critères moraux pour le choix des candidats libéraux, ridiculisés par Reed Scowen qui en a fait " un des acteurs les plus tragicomiques de la scène politique contemporaine du Québec ".

Après avoir dirigé les forces victorieuses du NON au référendum de 1980, mais perdu les élections de 1981, M. Ryan fut évincé de la tête du Parti libéral du Québec qui le trouvait trop nationaliste et pas assez solidaire des libéraux fédéraux de Trudeau et Chrétien.

Comme il l'avait fait durant la crise d'octobre 1970, Claude Ryan s'est en effet opposé aux tenants de la démarche trudeauiste lors de l'adoption d'une nouvelle constitution canadienne sans l'accord du Québec en 1982, lors du renvoi par le gouvernement fédéral devant la Cour suprême et de la loi établissant les conditions de sécession du Québec en 1999.

On lui a aussi reproché son manque de tact et de compassion envers ses adversaires, de l'intérieur lorsqu'il a carrément écarté Raymond Garneau après l'avoir battu au congrès à la direction du PLQ en 1978, ou de l'extérieur en refusant de tendre la main aux nationalistes défaits au référendum de 1980.

Ce sont donc son épineuse recherche d'une troisième voie tout autant que ses manques de savoir-faire qui l'ont empêché de répéter sur la scène politique ses exploits journalistiques.

Marié à Madeleine Guay, qui l'a précédé dans la tombe, il laisse dans le deuil ses cinq enfants: Paul, Monique, Thérèse, Patrice- le mari de notre journaliste Marie-Claude Lortie- et André.

" Je n'aurais jamais pensé personnellement qu'après deux siècles de vie partagée au sein de structures politiques communes, nous en viendrons, nous francophones, à nous faire interpeller par des concitoyens anglophones avec autant d'incompréhension. " Extrait 'une lettre publiée dans La Presse alors que l'accord du lac Meech était sur la corde raide (mars 1990)



»» Claude Ryan, 1925-2004

Le dernier sage

Vincent Marissal
La Presse mardi 10 février 2004

Liza Frulla est rarement à court de mots. Pourtant, elle avait été tellement impressionnée de se retrouver à la même table que Claude Ryan quand elle est entrée au cabinet Bourassa en 1989 qu'il lui avait fallu au moins six mois avant d'être capable de lui parler.

" J'étais tellement intimidée par cet homme, par sa stature intellectuelle, raconte la ministre fédérale. J'étais honorée de me retrouver dans la même pièce que M. Ryan, mais j'étais complètement figée. "

Cette anecdote, et des dizaines d'autres témoignages recueillis auprès de gens qui ont côtoyé de près Claude Ryan, démontre à quel point l'homme était respecté. Craint aussi, souvent, et toujours écouté.

Quand quelqu'un d'aussi important meurt, on a souvent la fâcheuse tendance dans les médias d'en étaler beaucoup, trop même, avec tous les risques de débordement que cela comporte. Mais dans le cas de Claude Ryan, on peut écrire plusieurs fois et en majuscules les mots rigueur, intégrité et droiture sans risque d'exagérer. C'est ce qui le rendait si impressionnant et tellement incontournable chaque fois que surgissait au Québec un grand débat. C'est aussi ce qui explique ce grand vide qu'il vient de laisser en quittant ce bas monde.

Posez-vous la question: combien y a-t-il au Québec de personnages ayant la force intellectuelle de Claude Ryan, sa constance et sa cohérence, sa logique, son expérience politique, son bagage professionnel et son influence au cours des 50 dernières années? Vous en voyez peut-être un ou deux autres? Pas plus. Ajoutez à cela cette rigueur- eh oui, encore la RIGUEUR!- et cette discipline de bénédictin et il ne reste plus que Claude Ryan.

Quand quelqu'un d'aussi important meurt, on pèche souvent par hyperbole, mais avec la mort de Claude Ryan, on peut certainement dire que l'on perd un de nos rares sages. Peut-être même le dernier.

Chose certaine, les politiciens comme les journalistes viennent de perdre une référence précieuse autant par son intégrité intellectuelle que par sa place dans l'histoire. Dans les salles de rédaction du Québec, c'était devenu un cliché: chaque fois que l'on cherchait les commentaires d'un analyste crédible et honnête sur des phénomènes sociaux ou politiques profonds, le nom de Claude Ryan revenait toujours en premier. Mais l'ancien directeur du Devoir et ex-chef du PLQ a eu la sagesse de doser ses sorties publiques à la fin de sa vie.

À l'époque de la clip-télé à tout prix et des leaders politiques fabriqués à haute vitesse sur Internet, Claude Ryan détonnait, forcément. Depuis hier matin, le mot austère revient constamment pour le décrire. Il est vrai que les grands intellectuels, surtout quand ils ont la vertu de leur bord, ont rarement le charisme des rock stars. M. Ryan, c'est un fait, n'a jamais soulevé les foules, mais peu de politiciens peuvent se vanter d'avoir exercé, aussi longtemps, une telle influence sur leur société et sur leurs pairs.

Il y a 40 ans, Jean Chrétien, alors jeune avocat de province, était venu à Montréal expressément pour consulter le directeur du Devoir avant de lancer sa carrière politique. (Pour la petite histoire, M. Ryan avait alors estimé que Jean Chrétien n'aurait pas une carrière ultra brillante, mais qu'il pourrait néanmoins être un honnête député pendant quelques années.) Au début de janvier, Jean Chrétien a appelé Claude Ryan pour le Nouvel An. Le geste avait touché M. Ryan, qui était heureux de constater que des années de divergences politiques n'avaient pas entamé le civisme de leur relation. Paul Martin aussi a téléphoné à Claude Ryan pour prendre de ses nouvelles et causer un brin politique.

Il y a un mois aujourd'hui, quelques heures avant d'entreprendre une tournée des provinces, Pierre Pettigrew a rendu visite à son ancien patron et mentor politique à sa maison d'Outremont. Il lui a apporté le New York Times du dimanche, un des petits plaisirs de M. Ryan, et ils ont parlé de la vie et de la mort avec " un courage et une lucidité admirable ". Ils ont parlé de politique aussi et de Constitution, Claude Ryan demandant même à son ancien chef de cabinet devenu ministre fédéral de l'appeler pour lui faire un compte rendu de sa tournée des premiers ministres.

Dans les premiers jours de 2004, Jean Charest a lui aussi longuement visité Claude Ryan au cours de laquelle il a été notamment question, selon un proche de M. Ryan, des " valeurs libérales " auxquelles il tenait tant.

En septembre 2002, six mois avant les élections québécoises, alors que le PLQ traînait en troisième place dans les sondages, Jean Charest avait fait appel à Claude Ryan pour rappeler aux Québécois le sens des " valeurs libérales ". À l'époque, M. Ryan disait notamment qu'" il ne suffit pas de se réclamer de l'esprit libéral. La personne qui oeuvre dans la politique doit chercher à déployer cet esprit au service de valeurs capables de faire avancer les libertés individuelles et le bien général de la société ".

Avait-il vu se profiler à l'horizon les écueils qui attendaient le gouvernement Charest? Il l'a prévenu, en tout cas, des risques d'érosion des " valeurs libérales " en critiquant sévèrement les projets de restructuration de l'État l'automne dernier.

Jean Charest a parlé hier de Claude Ryan comme d'" un phare qui brillera longtemps sur le Québec ". Comme un clin d'oeil au destin, Claude Ryan s'est éteint au moment où son parti navigue en plein brouillard.