
»» Claude Ryan, 1925-2004
Les hommages continuent d'affluer
Le Devoir mercredi 11 février 2004
Les hommages à l'endroit de l'ancien politicien et directeur du Devoir Claude Ryan se sont poursuivis hier, nombreux et tous empreints d'un grand respect pour l'homme d'action et de réflexion.
Le décès de M. Ryan, qui s'est éteint à l'âge de 79 ans des suites d'un cancer lundi matin à l'Hôtel-Dieu de Montréal, n'a laissé personne indifférent. L'apport de cet intellectuel, qui a marqué la société québécoise des cinquante dernières années en dirigeant tour à tour l'Action catholique canadienne, Le Devoir et le Parti libéral du Québec, a été salué.
Le président de l'Assemblée nationale, Michel Bissonnet, a ouvert hier matin un registre pour permettre aux citoyens de rendre un dernier hommage à M. Ryan. La population peut signer ce registre à l'hôtel du Parlement jusqu'à demain.
Les évêques
L'Assemblée des évêques du Québec a tenu à souligner la pensée vigoureuse et le regard lucide de M. Ryan. Mgr Raymond St-Gelais, qui préside l'Assemblée des évêques, a affirmé que l'Église écoutait attentivement la voix éclairante de Claude Ryan. «Peut-être était-il parfois trop direct, trop transparent pour ce monde où les compromis sont de règle. Il était impitoyable devant la médiocrité», note Mgr St-Gelais, qui ajoute: «Claude Ryan était un homme libre, toujours fidèle à lui-même. Libre dans son analyse du monde et de l'Église. Il a été un grand chrétien, un disciple du Christ, un baptisé engagé. Pour lui l'Évangile était un chemin d'humanisation.»
Les policiers
L'Association des policiers provinciaux du Québec s'est dite attristée du départ d'un «homme de coeur». «Il s'est dévoué entièrement à sa carrière politique et, en tant que ministre de la Sécurité publique, nous avons apprécié travailler avec cet homme intègre, qui avait son franc-parler», a commenté le président de l'association, Daniel Langlois.
De son côté, le Conseil québécois du loisir a dit perdre un grand ami. Claude Ryan, qui avait présidé en octobre dernier le Forum québécois du loisir, avait donné son appui au Conseil contre un possible démantèlement que pourrait entraîner la «réingénierie» de l'État. «C'est avec empressement et malgré ses problèmes de santé qu'il a choisi de consacrer de nombreuses heures et sa rigueur d'analyse à ce milieu», a expliqué le Conseil.
M. Ryan sera exposé en chapelle ardente à la chapelle Notre-Dame-du-Sacré-Coeur de la basilique Notre-Dame. Les funérailles nationales seront célébrées en la basilique Notre-Dame vendredi à 11h.

»» Claude Ryan, 1925-2004
Quebecers unite to honour Ryan
ALLISON HANES
The Montréal Gazette Wednesday, February 11, 2004
All party stripes. Public streams in to sign condolence book
It was just a trickle at first, but as the day wore on, a steady stream of humanity poured through the front doors of the National Assembly yesterday to pay their last respects to Claude Ryan.
Old and young, sovereignist and federalist, Liberal and Péquiste, ordinary and powerful, the mourners remembered the politician, journalist and intellectual who died of stomach cancer Monday at age 79 by signing a book of condolences destined for his family.
Half an hour after National Assembly Speaker Michel Bissonnet opened the register with his own inscription, two sisters in their seventies became the first ordinary Quebecers to add their names.
Huguette and Solange Dubois remembered Ryan as an honest politician.
"He wasn't in politics for the prestige, he wanted to do things" said Huguette, 74.
"He was a man of hope," interjected Solange, 76, who once spoke to Ryan when he was spearheading education reforms.
"He believed that Canada and Quebec could get along," Solange continued. "He wasn't a separatist. He believed agreement could be arrived at, but that everybody had to do their part - like he did his. I agreed with that view."
Ryan led the No campaign in the 1980 referendum on Quebec independence. As Liberal leader from 1978 to 1982, he also championed Quebec rights while promoting its remaining a strong member of the Canadian federation.
But even those on the opposite end of the political spectrum were moved yesterday to honour Ryan for his profound ideas and his unflappable moral rectitude.
"I'm a sovereignist and I signed because I really admired what he stood for," said Nicole Roy. "Quebec needs more men and women of his stature."
To describe Ryan's legacy, she drew on something she recalls someone saying about René Lévesque, onetime Parti Québécois premier, when he died in 1987.
"He said, 'We have lost a great liberator,' and I think Mr. Ryan was also a great liberator for Quebec society," said Roy. "I didn't share his political views, but I certainly respected his intellectual contributions."
Ryan's stint as editor of the Montreal daily Le Devoir was his most important contribution in the eyes of Ginette Deschênes.
"When he was a journalist he wrote for all Quebecers, and he didn't represent a political party or have those partisan constraints," she said. "He was a free-thinking man."
He was someone who stood up for his convictions without fail, recalled Joanne Laurin.
"He always fought for his ideas, whether he was in power or in opposition," she said. "You saw the fighter in him reflected in a lot of the editorial cartoons (that have been reprinted.)"
To Julie Samuelsen he was "someone who made a real mark on his generation."
But Ryan also had an impact on those who had barely been born at the pinnacle of his career.
Rushing in and out of the building carrying a backpack, 20-year-old Jean-Michel Durand said he was impressed by the books and columns of Ryan's he has read.
"He was a great patriot," said Durand. "He was a great patriot of Quebec and Canada."
The public can sign the register for Ryan in the front hall of the National Assembly from 8 a.m. to 4 p.m. today and tomorrow, or on the internet at www.protocole.gouv.qc.ca
He will lie in state tomorrow in Montreal at the Notre-Dame-du-Sacré-Coeur chapel on St. Sulpice St. Public visitation is from 3 p.m. to 10 p.m.
Friday, Cardinal Jean-Claude Turcotte, archbishop of Montreal, will preside over his 11 a.m. funeral mass at Notre Dame Basilica. A private burial will follow Saturday.
ahanes@thegazette.canwest.com

»» Claude Ryan, 1925-2004
Fidèle au catholicisme social
Antoine Robitaille
Le Devoir mercredi 11 février 2004
Les catholiques engagés se faisaient de plus en plus rares au moment de la Révolution tranquille
Contrairement à nombre d'autres acteurs de la Révolution tranquille, Claude Ryan a toujours refusé de rompre avec une racine de cette révolution devenue presque honteuse, celle du catholicisme social.
Malgré les railleries sur «la main de Dieu» et autres bondieuseries avec lesquelles on l'associait et le taquinait toujours, Claude Ryan persista à se réclamer de la pensée catholique. Ça en fait «un cas rare», au dire du sociologue Martin Meunier, de l'Université d'Ottawa, coauteur de l'essai Sortir de la grande noirceur (avec JP Warren, Septentrion, 2003) et qui porte sur cet aspect négligé des débuts de la Révolution tranquille. «Ryan n'a jamais rougi de cet engagement passé. Il ne l'a même jamais dissimulé, comme étant une "étape de sa conscience".»
En effet, selon Meunier, dans la même situation, plusieurs ont choisi de dire: «J'ai été un catholique engagé, mais ça n'a été qu'une étape pour comprendre que la vérité se trouvait ailleurs.» Selon Meunier, «on serait surpris de voir le nombre de personnes qui ont, jusqu'à leur jeune trentaine, fortement été impliquées dans l'Église et qui vont, à un moment donné, cesser totalement de faire référence à ce foyer de valeurs et d'idéaux dans lequel ils ont pourtant grandi». Parmi ceux-là, note le sociologue, certains vont adopter le nationalisme alors que d'autres vont opter pour le marxisme, «en développant bien sûr une mauvaise conscience d'avoir été catholiques».
On oublie souvent que c'est «pour redorer l'image catholique du journal» que Claude Ryan, au début des années 60, a été invité à entrer au Devoir par Gérard Filion. C'est Olivier Marcil qui l'affirme, lui qui a publié en 2002 La Raison et l'Équilibre, une étude des éditoriaux de Claude Ryan au Devoir (éd. Varia). Il précise que, bien que catholique, Ryan était en faveur de la «sécularisation de la société». M. Marcil, jeune intellectuel du Parti libéral qui occupe la fonction de directeur de cabinet du ministre Benoît Pelletier, affirme que «l'ossature de la pensée de l'homme est catholique, fondée sur des valeurs chrétiennes», et ce, même dans ses éditoriaux. M. Marcil se lance ensuite dans une liste: «son esprit de modération, de tolérance, d'ouverture à l'autre; sa rigueur, le fait qu'il soit un travailleur acharné, le service désintéressé du public, son engagement envers les plus pauvres de la société, son souci de la justice sociale, son amour des libertés individuelles, etc.».
Enfin, pour Marco Veilleux, jeune intellectuel catholique qui travaille entre autres pour la revue Relations, Ryan était un des derniers «grands inspirateurs» du catholicisme au Québec, avec Jacques Grand'Maison et Hélène Pelletier-Baillargeon.
***
Trois livres à paraître bientôt
Trois livres de Claude Ryan seront publiés dans les deux années qui viennent aux éditions Novalis. On sait que l'ancien directeur du Devoir, travailleur infatigable, a travaillé jusqu'à la fin à la traduction d'une quinzaine de grands sermons, non disponibles en français, de son maître à penser, le cardinal Newman, important ecclésiastique du XIXe siècle. Les théories de Newman ont jeté les bases du discours social de l'Église catholique. «Il m'a envoyé 10 sermons achevés. Je sais qu'il en avait encore huit sur sa table de travail et il prévoyait en traduire encore deux ou trois», dit Michel Maillé, des éditions Novalis, précisant que «M. Ryan a pressenti des personnes qui vont compléter l'oeuvre». Le livre devrait paraître à l'automne 2004. Aussi prévu pour cet automne, un recueil d'une vingtaine d'interventions publiques récentes de Claude Ryan regroupées autour de quelques grands thèmes, soit «croire aujourd'hui», «le laïcat» et «le rapport foi et politique». Novalis publiera aussi en 2005 un important livre conçu à partir des notes de cours de Claude Ryan sur la Doctrine sociale de l'Église, cours qu'il a donné à l'automne 2001 à l'Université McGill.

»» Claude Ryan, 1925-2004
Témoignage - Merci d'avoir été là, M. Ryan
Michel Corbeil
Le Devoir mercredi 11 février 2004
Cher M. Ryan,
J'ai souvenir d'avoir demandé, tout jeune, à mon père, quelle était la meilleure façon d'apprendre la politique. Sa réponse avait été la suivante: «Lire les éditoriaux de Claude Ryan.» Quelques années plus tard, alors que j'étais camelot du journal Le Devoir, j'ai scrupuleusement suivi ce conseil empreint de sagesse. Je ne l'ai jamais regretté.
Plusieurs l'ont dit ou écrit: vous aviez une capacité d'analyse et un esprit de synthèse hors du commun. En quelques paragraphes denses mais combien lumineux et éclairants, les questions les plus compliquées, les problèmes les plus complexes et les enjeux les plus nébuleux étaient traités avec une clarté et une limpidité qui n'avaient d'égales que la rigueur et l'honnêteté intellectuelles qui étaient votre marque de commerce, si vous me permettez l'expression.
En plus de votre sens aigu des valeurs et des principes auxquels vous étiez indéfectiblement attaché, ces qualités constituaient les principaux points d'ancrage de cette indépendance d'esprit et de cette liberté de penser que vous revendiquiez haut et fort. Pendant toutes ces années où j'ai lu avec plaisir vos éditoriaux, j'ai éprouvé, à l'instar de vos nombreux et fidèles lecteurs, le sentiment de côtoyer un homme de réflexion dont le jugement sûr constituait une précieuse garantie d'équilibre et de sagesse.
Aussi ai-je été littéralement séduit par la force de votre analyse et de votre argumentation lorsque vous avez livré, en 1977, une présentation mémorable aux militants du Parti libéral du Québec réunis en congrès sous le thème «Le Québec des libertés». L'accueil des militants fut d'ailleurs tel que nombre d'observateurs y ont vu un véritable plébiscite auquel vous avez d'abord opposé un refus «irrévocable et ferme».
Le 10 janvier 1978, vous êtes revenu sur votre décision et vous êtes porté candidat à la direction du PLQ. J'ai eu le privilège et le bonheur de travailler au sein de votre équipe de campagne et de vivre les moments intenses et forts du congrès d'avril 1978. De cet événement inoubliable et des années de militantisme qui ont suivi, je conserve des souvenirs impérissables, certes, mais aussi la conviction d'avoir vécu une des très belles pages de l'histoire du parti et du Québec, et je vous en remercie chaleureusement.
Pas de dépendance à la politique!
Quelques mois après le congrès à la direction, alors que j'assumais les fonctions de permanent jeunesse et de président intérimaire de la commission jeunesse, vous avez honoré de votre présence une poignée de jeunes idéalistes qui s'étaient retrouvés, un samedi, dans l'une des salles de réunion du PLQ, rue Gilford, à Montréal. Nous préparions alors une première véritable «offensive» organisée de jeunes libéraux dans les milieux collégiaux et universitaires, jusqu'alors considérés comme des châteaux forts impénétrables du Parti québécois.
Cet après-midi-là, tel un père préoccupé par l'avenir de ses enfants, vous avez cru opportun et utile de nous mettre en garde contre le danger de négliger nos études et de devenir «dépendants de la politique». Cette douche, un peu froide à notre goût, s'est avérée salutaire. Nous sommes en effet quelques-uns à avoir suivi ce conseil fort judicieux dont je vous saurai gré toute ma vie.
Pendant toute la durée de mes études, à l'Université d'Ottawa, nous avons eu des échanges épistolaires fort intéressants. Avec la générosité que tous vous reconnaissent, vous répondiez personnellement à vos lettres, poussant même l'élégance jusqu'à les dactylographier vous-même.
Énergie et discipline
Au cours de votre passage à la tête du PLQ, vous avez été l'initiateur d'une véritable révolution tranquille qui allait changer à tout jamais le parti. C'est vous qui lui avez insufflé l'énergie et la discipline nécessaires pour maîtriser les techniques du financement populaire et pour produire des documents de réflexion aussi majeurs que le Livre beige sur le renouvellement du fédéralisme canadien. C'est vous qui avez su convaincre des candidates de la trempe de Solange Chaput-Rolland de se joindre à l'équipe libérale et de contribuer à la victoire référendaire du NON, en mai 1980.
Ce fut ensuite l'amorce du processus qui allait conduire au tristement célèbre épisode du rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne, une démarche précipitée qui a très sérieusement ébranlé, voire divisé le Québec, le PLQ et votre leadership. Si ma mémoire ne me joue pas de tour, c'est pendant la période du «combat» en vue de gagner le vote de confiance des militants libéraux, lors du congrès qui allait suivre la défaite électorale crève-coeur de 1981, que j'ai eu l'immense plaisir, en compagnie de quelques jeunes militants, de partager avec vous et votre famille un souper à la maison familiale du boulevard Saint-Joseph. À cette occasion, nous avons pu prendre encore davantage la mesure des qualités d'attention, d'écoute et de dialogue de l'être profondément humain et attachant que vous étiez.
Quelques semaines plus tard, c'est avec déception et regret que nous avons pris acte de votre décision de quitter votre poste de chef du PLQ. À cette époque, vous avez laissé aux militants libéraux un document pénétrant et inspirant qui, tout comme la majorité de vos écrits, n'a rien perdu de sa profondeur, de son acuité et de sa pertinence. Québec d'abord demeure, pour tout un chacun qui croit en l'avenir de notre nation, un appel qui mérite d'être entendu. Au même titre que le document Les Valeurs libérales et le Québec moderne, que vous avez publié en 2002, ce texte constitue un remarquable testament politique qui devrait inspirer nombre de générations à venir.
L'histoire retient déjà votre contribution majeure et remarquable aux gouvernements de Robert Bourassa. Votre départ laisse un grand vide dans le coeur de toutes les personnes qui veulent encore croire aux vertus du fédéralisme canadien mais qui ont été découragées plus souvent qu'à leur tour par la vision archaïque, méprisante, cynique et belliqueuse d'une frange inique et prompte à jeter l'anathème sur tous ceux qui adhéraient à une conception ouverte et généreuse du fédéralisme canadien.
Ce matin, en regardant le fleurdelisé flotter à mi-mât, au-dessus de notre Assemblée nationale, je constate encore une fois qu'il n'y a rien de plus triste que le drapeau en berne d'une nation, surtout lorsqu'il vous signifie personnellement qu'un chapitre contenant de fort belles pages de votre vie se ferme à tout jamais.
Merci d'avoir été là, M. Ryan.
Michel Corbeil - Membre de l'équipe de campagne de Claude Ryan lors de la course à la chefferie du Parti libéral du Québec qu'avait remportée l'ancien directeur du Devoir en 1978, permanent jeunesse et président intérimaire de la commission jeunesse du PLQ en 1978, il a également travaillé pour Robert Bourassa de 1985 à 1991, notamment comme chef de cabinet adjoint.

»» Claude Ryan, 1925-2004
FÉDÉRALISME RENOUVELÉ : L'oeuvre inachevée de Claude Ryan
Mario Cloutier
La Presse mercredi 11 février 2004
Québec - Si les souverainistes veulent poursuivre le combat de René Lévesque en amenant le Québec à l'indépendance, les fédéralistes auraient tout intérêt à relire Claude Ryan pour y retrouver leur source d'inspiration.
On peut se demander aujourd'hui si le Canada se porterait mieux s'il avait suivi la voie tracée par Claude Ryan dans son livre beige préréférendaire de 1980, un document qui souhaitait notamment remplacer le Sénat par un Conseil fédéral et limiter les pouvoirs d'Ottawa.
" C'est tout à fait légitime de le penser, note le politologue de l'Université de Montréal, Louis Massicotte. On serait allés dans le sens d'un plus grand dualisme. Peut-être cela aurait-il enrayé le mouvement indépendantiste. C'est une voie qui aurait fait moins d'insatisfaits au Québec que celle qui a été choisie. "
Lors des négociations constitutionnelles des 40 dernières années, le Québec a souvent dit non au Canada - sauf à l'accord du lac Meech - dans l'espoir d'obtenir toujours plus, mais " finalement, tout ce monde-là, conclut M. Massicotte, a mal calculé son affaire ".
" Claude Ryan a écrit beaucoup de choses très intéressantes, ajoute-t-il, mais il a dû être un peu triste quand il a fait le bilan de son oeuvre. La vision qui a prévalu est celle de Trudeau et si une autre prévaut, il y a de bonnes chances que ce soit celle de René Lévesque. "
Le livre beige demeure, selon Guy Laforest, politologue à l'Université Laval (et président de l'ADQ), un livre de référence, sauf que le Canada a mal vieilli. Le rapatriement de la Constitution, la Charte des droits et la lutte contre les nationalistes québécois ont durci irrémédiablement la position d'Ottawa.
" Comment quatre décennies de pressions exercées par les souverainistes sur l'État canadien l'ont changé? Le Canada est moins généreux envers le Québec et les francophones. Hier à CBC, Ryan était présenté comme un loyal Canadian. Le Canada qui est charnellement la patrie de quelqu'un comme Claude Ryan, institutionnellement, s'est éloigné de sa vision ", résume-t-il.
Pourtant, rappelle Louis Massicotte, M. Ryan aurait pu infléchir les choses avant, en 1971, en appuyant la charte de Victoria, un document qui offrait un droit de veto " parfait " pour le Québec.
" Claude Ryan, croit-il, pour des raisons sans doute très honnêtes, a contribué beaucoup à donner l'impression à Bourassa que s'il acceptait Victoria, ce serait la trahison de la race. Ryan voulait faire échouer la patente à Trudeau. "
Selon Guy Laforest, en bon héritier d'André Laurendeau, M. Ryan voyait le Québec comme une " communauté nationale distincte ".
" Le Québec n'est pas seulement une réunion d'individus parlant le français et qui seraient égaux et semblables en tout le reste aux autres Canadiens ", répondra-t-il d'ailleurs à Trudeau en 1987.
Et même aux yeux d'un ultrafédéraliste comme le professeur Stephen Scott de l'Université McGill, Claude Ryan reste un " intellectuel de pointe ".
" Il a eu une influence certaine. Ce n'est pas l'une de mes bêtes noires, mais ce n'est pas un héros non plus. Ryan a certainement essayé de changer l'équilibre des pouvoirs entre le fédéral et les provinces, c'est clair. Il a parfois agi en faveur de la fédération, mais à d'autres moments, il a créé davantage de problèmes. "
Funérailles nationales
Rappelons que Claude Ryan aura droit à des funérailles nationales qui seront célébrées vendredi à 11 h en la basilique Notre-Dame de Montréal, sous la présidence du cardinal Jean-Claude Turcotte.
Le public pourra lui rendre un dernier hommage à la chapelle Notre-Dame du Sacré-Coeur demain de 15 h à 22 h. Aujourd'hui et demain, un registre de condoléances est également disponible à l'Assemblée nationale de 8 h à 16 h.

»» Claude Ryan, 1925-2004
L'essentiel est invisible
John Parisella
L'auteur fut directeur général du PLQ de 1985 à 1988
et chef de cabinet de MM. Bourassa et Johnson de 1989 à 1994.
La Presse mercredi 11 février 2004
M. Ryan a été un chef courageux, constamment déterminé à défendre avec vigueur les valeurs libérales et la place du Québec dans la fédération canadienne
Claude Ryan ne fut jamais premier ministre. Probablement que peu de livres d'histoire et de science politique lui seront consacrés. Malgré toute sa rigueur intellectuelle, il est difficile pour le grand public de lui associer une grande idée maîtresse porteuse de sens pour le Québec. Si ce n'est de la Loi 86 sur l'affichage, en 1993, ce ministre d'une compétence incontestable dans les gouvernements Bourassa et Johnson n'a jamais voulu se construire de " monument " politique à de simples fins personnelles.
En fait comment se fait-il que le Québec se sente un peu orphelin aujourd'hui? Pourquoi ressentons-nous ce grand vide? Qu'avait donc cet homme de si unique? Peu importe comment vous désirez aborder les différentes époques de la vie de M. Ryan, un élément fondamental de sa personnalité les transcende toutes: son sens de l'engagement et la nécessité de l'action sociale.
La devise du Devoir, " Fais ce que dois ", représente peut-être au bout du compte le plus fidèlement sa grande carrière. Sans nul doute, M. Ryan fut un des personnages les plus influents et les plus respectés du Québec moderne. Non seulement les politiciens ou les grands décideurs, mais également de nombreux citoyens, ont été grandement influencés par sa pensée et son action.
Profondeur
Devant la profondeur de l'homme, plusieurs militants ont été convaincus d'adhérer au PLQ, en 1978, afin de répondre au nouveau souffle intellectuel qu'apportait M. Ryan. Je suis de ceux là.
Rappelons-nous. En 1978, deux ans après la prise du pouvoir par René Lévesque, le PLQ est toujours sans chef. Le parti cherchait non seulement à moderniser sa pensée politique mais également à trouver le leader des forces fédéralistes en vue d'un référendum sur la souveraineté promis par le gouvernement péquiste. D'abord, pour l'histoire, il faut noter que, dans un premier temps, M. Ryan refusa l'invitation de se présenter à la chefferie. Devenu chef du PLQ, M. Ryan a transformé radicalement l'échiquier politique du moment. Lui, le " non politicien ", lui le " non charismatique " entraînait avec lui au sein du PLQ une nouvelle vague de passionnés de l'action politique. Pour ceux qui voyaient la politique selon des paramètres non traditionnels, M. Ryan représentait le renouveau intellectuel. Naturellement critique, parfois tranchant envers les membres de la classe politique, M. Ryan n'avait pourtant pas ce flair, ce réflexe pour le compromis, que l'on associe au chef des formations politiques. (...)
Malgré tout, une série des victoires électorales lors d'élections complémentaires ont renforcé " l'approche Ryan " dans la parti. En 1980, revigoré, le PLQ se lance donc dans la bataille référendaire en mesure d'assumer le leadership des forces fédéralistes. Cette victoire lors du référendum de 1980 est sans contredit la plus grande réussite politique de M. Ryan. Certains, surtout à Ottawa, attribuent trop facilement la grande part de cette impressionnante victoire (59 %-41 %) aux interventions du premier ministre P. E. Trudeau. Il est vrai que la prestation de M. Trudeau, quelques jours avant le vote, a eu un impact sur le résultat. Toutefois, sans la crédibilité et la force intellectuelle de M. Ryan, jamais les forces fédéralistes n'auraient été en mesure de mener la lutte avec autant de vigueur. Sans Claude Ryan comme chef du camp du " Non ", jamais l'option fédéraliste n'aurait pu remporter une si belle victoire.
À l'opposé, la défaite électorale de 1981 fut le plus grand échec politique de M. Ryan. En moins de onze mois, le PLQ avait perdu tout son momentum de la victoire référendaire. Bien sûr, on a fréquemment mentionné le discours de M. Ryan le soir de la victoire référendaire comme un élément déterminant de la défaite de 1981. Selon moi, c'est davantage le style de politicien qu'était M. Ryan qui est la principale cause de cette douloureuse défaite. (...)
Deuxième phase
La deuxième phase de la carrière politique de M. Ryan débute en 1985. Successivement ministre de l'Éducation, ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française, ministre des Affaires municipales et ministre de la Sécurité publique, il a été indéniablement l'homme de confiance de M. Bourassa. Son influence dépassait largement ses propres dossiers ministériels. À la suite de l'échec de l'Accord du lac Meech, M. Bourassa a misé beaucoup sur le soutien et l'appui de M. Ryan.
Comment peut-on caractériser la relation entre M. Bourassa et M. Ryan? D'une part elle était très formelle. Empreinte de respect et d'admiration réciproque les deux hommes se sont toujours vouvoyés. S'il est vrai que leurs rapports ne furent jamais intimes, sur le plan intellectuel c'était une toute autre chose. Intellectuellement, il existait entre les deux manifestement une synergie, une grande complicité, et une belle complémentarité d'idées sur le devenir du Québec.
En 1988, à la suite du jugement de la Cour suprême sur l'affichage bilingue, ils furent tous deux en accord sur le fait que le climat social au Québec n'était pas apte à une application immédiate et intégrale de ce jugement. C'est finalement en 1993, à quelques mois de la fin de l'application de la clause nonobstant que M. Ryan entrepris une vaste consultation qui se concrétisa par l'adoption de la Loi 86 permettant une application ordonnée du jugement de 1988. Aujourd'hui encore, si le Québec peut se vanter de vivre un bel équilibre sur le plan linguistique, nous le devons au tandem Bourassa-Ryan.
D'autre part, sur le plan constitutionnel, il faut affirmer la proximité de pensée qui unissait MM. Ryan et Bourassa. Tous deux considéraient que tant l'Accord du lac Meech que celui de Charlottetown, en 1992, permettaient de promouvoir les intérêts du Québec au sein de la fédération canadienne. Leurs seuls désaccords se trouvaient dans les moyens d'action. Contrairement à la stratégie adoptée en 1987, M. Ryan aurait préféré que l'Assemblée nationale ne soit la première législature au Canada à ratifier l'Accord du lac Meech, mais plutôt la dernière. Enfin, est-il nécessaire de rappeler que M. Ryan considérait que le Rapport Allaire manquait de profondeur et de rigueur et qu'il était biaisé dans son analyse des bienfaits du fédéralisme pour le Québec.
Quel héritage?
Quel sera donc l'héritage de M. Ryan? Celui d'un homme de famille, un homme de devoir, un homme d'une intelligence peu commune, un homme d'une intégrité hors pair et bien sûr un homme qui possédait un sens profond de l'engagement envers ses concitoyens. Un chef courageux, parfois stratège malhabile, mais constamment déterminé à défendre avec vigueur les valeurs libérales et la place du Québec dans la fédération canadienne. Attaché au Canada, M. Ryan était profondément québécois. Quand un dimanche après-midi de mai 1991, M. Bourassa indique clairement à ses militants " Notre premier choix, c'est le Canada ", c'est pour M. Ryan qu'il le fait.
M. Ryan était un fédéraliste convaincu. Certes, il avait son franc-parler, mais il était toujours respectueux du point de vue des autres. Il aimait plus que toute chose débattre d'idées. Au fil des ans, il est devenu la conscience morale et intellectuelle du PLQ. Il est quand même assez symbolique que sa dernière publication fut justement un rappel aux militants de la profondeur des valeurs qui doivent animer l'action politique du PLQ.
M. Ryan avait un beau sens de l'humour. L'image d'un homme austère que l'on veut lui attribuer est fausse. Il aimait bien rire. Avec moi, dans mon rôle de chef de cabinet de M. Bourassa, M. Ryan était un collaborateur fiable, toujours affable et d'une grande loyauté, un homme chaleureux et de commerce agréable.
Je suis un homme choyé d'avoir pu servir Robert Bourassa et M. Ryan. M. Ryan fut mon mentor politique. Aujourd'hui, comme plusieurs d'entre vous, je ressens beaucoup de peine. Depuis 1982, j'ai toujours consulté M. Ryan lors de décisions importantes, tant personnelles que professionnelles. Sa présence va me manquer.
St-Exupéry l'a si bien dit. Adieu dit le Renard. Voici mon secret. Il est simple: on ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.
Merci, M. Ryan.

»» Claude Ryan, 1925-2004
Au coeur de Claude Ryan
Jean-Guy Dubuc
La Voix de l'Est mercredi 11 février 2004
Éditorial - On a tout dit de lui depuis quelques heures; un documentaire de deux heures et demie le décrira encore davantage dimanche prochain à la télévision. On souligne abondamment son rôle politique: évidemment, c'est le plus apparent, le plus facile à commenter, le plus partisan et donc, le plus passionnant pour l'observateur distant. Pour comprendre les gestes et les options du personnage, il faut le connaître dans ce qui lui tenait le plus à coeur: quelques valeurs fondamentales, d'hier diront certains, de celles qu'on a du mal à trouver dans un monde aux nouvelles tendances.
D'abord et avant tout, Claude Ryan était un homme libre. Il disait ce qu'il pensait, souvent à contre-courant, à qui voulait l'entendre. Et ceux qui voulaient l'entendre, c'étaient souvent les décideurs, les chefs de partis, les images publiques flamboyantes. Il n'a jamais essayé de plaire ou de flatter. Il comptait sur sa réflexion, sur son érudition, sur sa connaissance de l'histoire, sur son souci de la vérité, sur sa notion du service pour émettre son opinion. Donc, tout le contraire de ceux qui suivent les courants de pensée à la mode ou les derniers sondages pour choisir leurs idées.
Claude Ryan était un homme de contenu. Il se fichait bien de son image, dont s'amusaient les petits farceurs qui ne lui allaient pas à la cheville. Il acceptait le débat d'idées; à la condition que "l'autre" soit convenablement préparé, bien informé et capable de rigueur. Il croyait à la supériorité des idées sur les humeurs dans les écrits. Dans un journal, Le Devoir, qui tirait à 25 000 exemplaires, il pouvait exercer une grande influence, par une pensée structurée, claire, probante, dont s'alimentaient ceux qui croyaient utile de réfléchir sur les enjeux sociaux. On est loin des coups de passion lancés à l'emporte-pièce pour faire plaisir à la galerie des petits copains. Les journaux et les lecteurs qui croient en l'éditorial peuvent trouver en lui une référence: ce sont les prises de position les mieux fondées qui influencent les esprits ouverts et bien formés.
Claude Ryan était un homme de conviction: sa foi imprégnait toute sa vie, sans qu'elle nuise, au contraire, à son engagement professionnel, social et politique. Dans "la vieille Europe", on est habitué à cette classe de gens que l'on identifie comme chrétiens, ou simplement, croyants, et dont on s'attend à en voir le reflet dans leurs choix de vie. Pas chez nous: on s'est impunément moqué de Ryan quand il s'est référé à "la main de Dieu" sur sa vie; comme pourrait pourtant l'affirmer ou le reconnaître quiconque croit en Dieu et en la Providence. Comme chrétien engagé et sincère, il avait le souci de suivre le cheminement que son Dieu lui indiquait pour ses choix de vie. Il provoquait donc ceux qui savaient davantage utiliser la religion pour rire que pour réfléchir. Une conviction profonde devient rare; et de plus en plus difficile à comprendre.
Claude Ryan était un homme pauvre. La richesse ne l'intéressait aucunement: personne n'aurait pu le séduire avec des honneurs ou des avantages. Il vivait très simplement, ne possédait personnellement que très peu de choses, faisait don de son temps, de ses connaissances et de ses compétences à quiconque voulait en profiter au service de la société. Servir... Il en avait appris le sens à l'Action catholique, où il a souvent exercé son influence sur les évêques. La liberté au service de la vérité et des personnes qui la respectent: c'était sa richesse.
Claude Ryan: une espèce en voie de disparition. Une grande perte pour les Québécois qui se cherchent désespérément des modèles de citoyens pour demain.
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»» Claude Ryan, 1925-2004
'Great' features in recollections of Ryan
IRWIN BLOCK
The Montréal Gazette Thursday, February 12, 2004
Family and friends pay respects to former Quebec Liberal leader who was no Goody Two-shoes as a teenager, brother says
Nicolas Ryan loved Claude Ryan, his "grand-papa gâteau," but has no intention of following his footsteps into politics.
Ryan, 16, and a dozen friends from Collège de Montréal were at the visiting for family and friends of the Quebec icon at the Côte des Neiges funeral home.
Hundreds paid their respects yesterday. The coffin was draped with a huge bouquet of light pink roses.
A national funeral is to be held tomorrow for the former Quebec Liberal leader and Le Devoir publisher who died on Monday at age 79. Today, the public may visit from 3 to 10 p.m. at the Notre Dame du Sacré Coeur chapel, 426 St. Sulpice St. in Old Montreal.
Nicolas, son of Claude Ryan's youngest, Paul, remembers a smiling, doting grandfather who became disillusioned with the political process.
"He was ill at ease as head of the party. He was unable to lie, he was all about integrity. And for me, politics is full of lies," said the Grade 11 student, who plans a career in marketing.
Yves Ryan, the former mayor of Montreal North and last of the three Ryan brothers - Gérald Ryan, a Superior Court judge, died in 2002 - said Claude lived a disciplined life that might have been hard for others but was easy for him.
As a teenager, however, Claude Ryan was no Goody Two-shoes, his brother recalled, noting the future journalist and politician was caught more than once reading books banned by the Roman Catholic church.
Threatened with expulsion, Ryan told a college priest, "Go right ahead, I'll just find another school and boost their academic average!" Yves Ryan said.
"He was lucky enough to always be first in his class. And never having to work at it, he loved reading and even spent recess time in the school library."
But Ryan also liked softball, "broke the odd window and let the bath overflow a few times, too."
City councillor Luc Larivée met Ryan in 1940 when both were students at the Externat Classique Saint Croix, which
later became CÉGEP Maisonneuve.
Ryan, Larivée said, was "a man with an exceptional dialectic," a fervent believer who in the early 1990s understood the time had come to create linguistic school boards. "Everybody said he was austere but with friends he would laugh his guts out. And when he shook your hand, you knew it," Larivée said.
Michael Miller had tears in his eyes, remembering Ryan as a customer of his father's used furniture store on St. Antoine St.
In 1977 or 1978, Miller, a vice-president of the Young Liberals, told Ryan: "You are the only man to save Canada." He said Ryan replied: "Do something about it." "I wrote a letter to the president of the Liberal Party of Quebec," Miller said.
During the 1980 referendum, Ryan spoke to 600 No supporters in the Chomedey district of Laval and pointed to Miller, saying: "If it wasn't for him, I wouldn't be here today."
"He gave me such inspiration," Miller said. "I went door to door in his riding of Argenteuil during the 1980 referendum, with cars of Péquistes chasing me. But for Claude Ryan I did it. He was a great man."
Among the first to arrive at the funeral home yesterday was Adrian Maris, president of the Greek Community of Montreal between 1980-92, who said Ryan was "a great help" in solving tough education issues.
"He understood that what Quebecers really wanted was Yes to Quebec, and Yes to the bigger family, which is Canada."
iblock@thegazette.canwest.com

»» Claude Ryan, 1925-2004
Pour Ryan, pas une larme
Voir, n° Vol: 18 NO: 6 jeudi 12 février 2004
Courrier - Pour tout dire, je n'ai jamais aimé Claude Ryan et continue de le considérer comme celui qui a fait peur à bon nombre de Québécois, les empêchant de se prendre en main alors qu'ils en avaient l'occasion en 1980. Depuis, il faut en convenir, "leur chat est mort" et tout le monde sait que le rêve de René Lévesque ne se réalisera jamais et cela, à cause de personnages comme Ryan et son grand ami qu'on appelait "la couleuvre": Robert Bourassa qui, lui, soit dit en passant, était d'un niveau beaucoup plus bas qu'Henri, fondateur du Devoir.
Somme toute, les Ryan, Bourassa et Trudeau, tous semblables, n'y sont plus et, comme beaucoup de Québécois, je ne verserai jamais une seule larme pour l'un d'entre eux, même si "la main de Dieu" devait me sacrer une claque sur la gueule!
Yves Hamel

»» Claude Ryan, 1925-2004
Le mal aimé
Frédéric Denoncourt
Voir, n° Vol: 18 NO: 6 - jeudi 12 février 2004
Tous reconnaissent les qualités intellectuelles et l'éthique de travail de l'éditorialiste et homme politique que fut CLAUDE RYAN. Mais celui qui sentit que la main de Dieu guidait sa vocation fut aussi singulièrement raillé que déçu de son destin politique. Nous avons sondé trois collègues l'ayant connu; chacun porte brièvement un regard personnel sur son cheminement.
Marc Laurendeau: "Ryan était une tête de Turc constante pour nous à cause de la grande austérité du personnage et son côté extrêmement religieux."
Louise Beaudoin
Ex-ministre du Parti québécois
"C'était véritablement un intellectuel. Je suis de la génération qui a lu ses éditoriaux dans Le Devoir. C'était toujours intéressant de le lire, il avait les idées claires. Je dois dire aussi qu'il était meilleur penseur et éditorialiste que politicien. S'il a été un bon ministre de l'Éducation, c'est qu'il réfléchissait et travaillait très fort.
Comme chef de parti, il avait un côté pas très sympathique. On fait de la politique spectacle, et lui était aux antipodes de la politique spectacle! Ce n'était pas son look qui le préoccupait, ce qui ne le rendait pas antipathique, mais ça passait mal. [...] Je ne crois pas qu'on puisse dire que le peuple l'a aimé...
C'était un homme orgueilleux, on est tous vaniteux quand on est en politique, on aime être applaudi. Et lui, il aimait ça, mais il y arrivait plus ou moins, ce qui fait qu'en politique, à l'occasion en tout cas, c'était le méchant qui sortait. [...] Il avait été vindicatif lors du référendum de 1980, mais je crois qu'il s'en était expliqué; ça avait été très dur durant la campagne avec M. Chrétien qu'il méprisait.
Pour M. Ryan, les conversations de tavernes dans un français incompréhensible, ce n'était pas son genre. [...] Il n'avait donc pas donné l'impression de quelqu'un qui avait beaucoup de grandeur d'âme, mais je ne crois pas que c'était dans son tempérament d'être comme ça.
Quand la Cour suprême a annulé certaines dispositions de la Loi 101, M. Ryan était certainement prêt à lâcher beaucoup de lest. Il était prêt à réformer la Loi 101, non pas pour la renforcer, mais l'affaiblir. C'est M. Bourassa qui a empêché ça. [...] C'est comme intellectuel qu'il faisait ressortir ses meilleurs aspects. En octobre 1970, il a pris les bonnes positions au bon moment. Sa grande contribution à l'évolution du Québec, ce fut les idées qu'il a exprimées et la fermeté avec laquelle il l'a fait."
Marc Laurendeau,
Journaliste à la radio de Radio-Canada et ancien membre des Cyniques (1961-72)
"À l'époque des Cyniques, on caricaturait le Québec ultra-clérical en réponse à l'omniprésence du clergé. On faisait des parodies d'intellectuels et d'éditorialistes et Ryan était une tête de Turc constante pour nous à cause de la grande austérité du personnage et son côté extrêmement religieux. On a déjà publié une photo de lui en train de mettre ses couvre-chaussures. On mettait sa photo sur des pochettes de disques, on l'imitait.
Pour ce qui est de l'aspect communication, il s'exprimait mieux à l'écrit. Esprit extrêmement pénétrant, c'était un homme de contenu, mais austère, qui avait la capacité de bien décoder et d'analyser une situation. C'était aussi un bon éditeur, un publisher qui ne craignait pas de publier des articles controversés ou prendre position sur des sujets chauds. L'influence qu'il exerçait par les conseils qu'il donnait aux politiciens l'a amené à prendre un certain goût au pouvoir.
Mais pour faire de la politique, il faut avoir un certain sens de l'image, un sens médiatique. Or, quand il était chef du Parti libéral, il s'attardait dans des fonds de salles paroissiales alors qu'il aurait fallu qu'il se préoccupe d'avoir un clip, un court extrait de sa déclaration de la journée à la télévision.
Il avait moins d'aptitude à sentir cette nécessité. [...] Il était aussi très sévère envers ses troupes alors qu'en politique, il faut des gratifications, des reconnaissances. Il n'a pas suscité de vague d'affection des militants envers lui.
Mais il a apporté un contenu intellectuel à un parti qui en avait besoin. [...] Il avait des antennes, il savait ce qui se passait, c'est la dimension affective de la politique qu'il ne saisissait pas.
Encore mardi, il a signé un texte extrêmement pénétrant dans Le Devoir pour rappeler les libéraux à l'ordre en leur disant que la survalorisation du privé n'était pas la solution.
Je l'ai connu personnellement à l'occasion de tables rondes à la radio et la télévision. Dans la vie de tous les jours, quand il était détendu, il était beaucoup plus chaleureux que son image d'austérité ne le laisse croire."
Paul-André Comeau
Ex-rédacteur en chef du Devoir et professeur à l'ENAP
"Je l'ai connu à la fin des années 60, dans les corridors de Radio-Canada, lorsque j'animais une émission hebdomadaire à la radio. Il avait un esprit analytique extrêmement développé et rigoureux. Je me rappelle qu'on lisait ses textes quand j'étais étudiant à l'université, et que plusieurs étaient furieux contre lui, mais ils étaient obligés de le lire.
Il m'a conseillé en 1985 alors que j'ai assuré l'intérim comme rédacteur en chef du Devoir durant six mois. C'était un guide exceptionnel. Je l'ai bien connu à partir de ce moment.
Ce sont les circonstances qui l'ont propulsé en politique; il a été, si on veut, victime de son sens du devoir. Il était avant tout intéressé par son rôle d'éditorialiste, où il avait une influence absolument énorme. On ne peut pas imaginer ça aujourd'hui. (...) C'est l'emprise du Parti québécois et ce qui était considéré comme une échéance presque dramatique à l'époque, le référendum, qui l'ont poussé malgré lui en politique.
Comme ministre, il a évidemment joué un rôle important, mais c'était beaucoup plus un travail de l'ombre. Ce qu'on va retenir de lui historiquement, c'est son rôle au Devoir.
Autocrate et austère? Je ne l'ai pas connu comme ça, mes rencontres avec lui ont toujours été chaleureuses. (...) C'est au Devoir qu'il est devenu nationaliste, tout en étant fédéraliste. (...) Il aura été un accompagnateur critique et lucide de la Révolution tranquille et a fait de même à l'égard des projets du Parti québécois."

»» Claude Ryan, 1925-2004
Le modèle québécois a-t-il un avenir ? demandait Claude Ryan
Les Affaires samedi 14 février 2004
En hommage à Claude Ryan, nous reproduisons ici des extraits d'un des derniers grands articles qu'il ait écrits, précisément pour LES AFFAIRES, dans l'édition spéciale du 75e anniversaire du journal, publiée il y a un an.
En une période où il est de mode de remettre en question l'héritage de la Révolution tranquille, le 75e anniversaire de la fondation du journal LES AFFAIRES nous fournit une excellente occasion de faire le bilan économique de ce chapitre mouvementé de notre histoire et sur les leçons qu'il peut être indiqué d'en retirer pour l'avenir[...]
Même si la pauvreté sévit encore dans des milieux trop nombreux, la grande majorité des Québécois ont un niveau de vie plus élevé. Le meilleur indice en est que l'écart entre le revenu par tête au Québec et en Ontario est passé de 26 points en 1960 à 14 points en 1999, une diminution de près de 50 % [...]
Le palmarès des 500 plus importants employeurs du Québec, publié annuellement par le journal LES AFFAIRES, illustre la place dominante qu'ont prise les entreprises sous contrôle québécois dans l'économie. Parmi les 30 plus importants employeurs, plus de la moitié des entreprises concernées sont contrôlées par des Québécois[...]
S'il faut entendre par le modèle québécois l'ensemble des mesures mises en oeuvre depuis 1960 par les intervenants des divers secteurs en vue de renforcer le contrôle des Québécois sur leur économie, il y a lieu, à la lumière du bilan que nous avons tracé, de porter un jugement favorable à son sujet. Ce modèle est un modèle d'économie mixte. L'entreprise privée, les forces sociales du milieu et l'État y ont tous joué un rôle important. Il nous a permis de franchir ensemble une génération de pas majeurs.
Qu'il faille, à la lumière des nouveaux défis issus de la mondialisation, du changement technologique et du développement de plus en plus répandu du savoir, réviser l'importance et les modalités du rôle dévolu à chaque acteur au sein du modèle québécois, cela apparaît incontestable. Il faudra en particulier que le rôle du secteur privé soit plus accentué et que celui de l'État soit mieux centré sur sa fonction première, laquelle est de créer des conditions favorables au développement et non de se faire entrepreneur.
Nous aurons cependant tout intérêt à conserver pour l'avenir un modèle d'économie mixte au sein duquel chacun des acteurs, sous des modalités qui restent à déterminer, continuera de se voir attribuer un rôle indispensable. Adapter le modèle québécois à la conjoncure nouvelle tout en conservant les composantes essentielles et identifier dans cette perspective des objectifs capables de rallier les Québécois d'aujourd'hui : telle est l'approche qui, par-delà l'attachement aveugle à des idéologies, semble la plus apte à bien servir le Québec dans les années à venir.
Nous allons tous le regretter. L'équipe du journal LES AFFAIRES offre ses plus sincères condoléances à sa famille ainsi qu'à ses proches.
NDLR : On peut consulter la version intégrale de cet article de Claude Ryan sur www.lesaffaires.com

»» Claude Ryan, 1925-2004
Un journaliste dans la salle...
Nicolas Bérubé
La Presse jeudi 12 février 2004
La famille et les amis de Claude Ryan étaient invités hier à rendre un dernier hommage au célèbre journaliste et homme politique, dont le corps était exposé au Centre funéraire Côte-des-Neiges.
Toutefois, une foule dont l'ampleur a surpris les proches du défunt s'est pressée au salon situé en bordure du mont Royal. " Plusieurs centaines de personnes sont venues rendre un dernier hommage à mon père, a dit Paul Ryan, l'aîné des cinq enfants du défunt. Nous sommes très touchés. Ça témoigne de l'estime que tous ces gens lui portaient. "
Plusieurs personnalités du monde politique ont offert leurs condoléances à la famille, dont le premier ministre Jean Charest, venu mardi soir, et Andrée Bourassa, la veuve de Robert Bourassa, qui a offert un touchant hommage aux proches de Claude Ryan.
" Mme Bourassa nous a dit que notre père avait été très présent dans les derniers mois de la vie de M. Bourassa. Ça nous a beaucoup touchés, nous n'étions pas au courant de cet engagement. "
À certains moments durant la journée, les invités ont dû faire la file dans le couloir avant de pouvoir entrer dans le salon rempli de fleurs fraîches où était exposé M. Ryan. Les médias devaient rester à l'extérieur, mais les proches ont bien voulu faire une entorse au règlement " parce qu'il y a déjà un journaliste dans la salle ", a dit la petite-fille du défunt, Élizabeth Ryan, en désignant le cercueil ouvert de son grand-père.
Mlle Ryan, qui avait à peine 10 ans quand Claude Ryan a quitté la politique, se rappelle de lui comme d'un homme " très présent, un homme qui prenait le temps de s'intéresser à la vie des gens ".
" Il était une bibliothèque vivante et en plus, il n'avait même pas de bac, c'était un autodidacte, dit-elle. Il pouvait parler d'histoire et de politique pendant des heures et des heures. Il avait aussi une très grande écoute. "
Par exemple, Mlle Ryan a été touchée et surprise de l'appui de son grand-père lorsqu'elle lui a fait part de son désir d'étudier en arts à l'université, une discipline qui ne tombait pas dans ses champs d'intérêt, pourtant très vastes.
" Mon grand-père n'était pas très porté sur la culture- il est allé au cinéma deux fois dans sa vie. Mais il m'a encouragée à faire ce que j'ai envie de faire. Il était ouvert d'esprit. C'est ce que j'admirais le plus chez lui. "
La dépouille de M. Ryan sera exposée aujourd'hui en chapelle ardente à la Chapelle Notre-Dame-du-Sacré-Coeur de la basilique Notre-Dame. Ses funérailles auront lieu demain à la Basilique.

»» Claude Ryan, 1925-2004
Un chrétien dans la cité
Jacques Gauthier, université Saint-Paul
Le Droit jeudi 12 février 2004
La disparition de Claude Ryan me rappelle celle d'un autre grand acteur du Québec contemporain, le sociologue Fernand Dumont, décédé le 1er mai 1997. Leur aventure humaine et leur quête spirituelle se répondent à plus d'un titre : enfance modeste, études au parcours original - une année en France pour Dumont et une à Rome pour Ryan -, vie conjugale et familiale épanouie, carrière féconde, capacité d'analyse et de synthèse chez les deux, intégrité intellectuelle hors du commun, amour du Québec, souci des plus démunis, et "une foi partagée", pour reprendre l'un des titres de Dumont.
Ces deux hommes d'idées et de convictions auront su intégrer foi et culture. La société et l'Église leur doivent beaucoup. Ils ont participé, entre autres, à une Commission d'étude sur l'Église québécoise au début des années 1970. L'ancien directeur du journal Le Devoir n'a jamais caché ses convictions chrétiennes, au risque même d'être ridiculisé, lorsqu'il était chef du Parti libéral du Québec. Il en a souffert. Son modèle était le cardinal Newman qui avait un sens profond de la foi et du civisme. Pudique sur sa vie de prière, comme plusieurs de ses contemporains, il aimait se ressourcer à l'abbaye cistercienne d'Oka. Il était très engagé auprès d'organismes chrétiens, comme Radio Ville-Marie.
L'une de ses dernières conférences fut donnée le 5 novembre à une soixantaine de jeunes de la Bande FM (Foi et Mission) de Montréal. Le thème résumait bien ce qu'il était : "Le chrétien dans la cité".
À Dieu, M. Ryan.
Jacques Gauthier, université Saint-Paul

»» Claude Ryan, 1925-2004
Un legs considérable
Olivier Marcil
La Presse dimanche 15 février 2004
Opinion - Rarement un journaliste et un politicien québécois fut autant lu, consulté, écouté et respecté que Claude Ryan
Dans l'histoire du Québec, peu d'intellectuels auront autant incarné l'engagement, l'action et le service désintéressé du public que Claude Ryan. Du début de sa carrière jusqu'à son décès, la qualité et la portée de ses interventions ont fait de lui un des grands dans l'édification du Québec que nous connaissons aujourd'hui.
La pensée de Claude Ryan s'est d'abord développée sur des bases catholiques. À l'instar de beaucoup d'autres enfants de son époque, il était d'origine modeste et il reçut une éducation religieuse qu'il a choisi d'approfondir en poursuivant ses études post-secondaires à l'École de service social de l'Université de Montréal et à l'Université grégorienne de Rome. Contrairement à plusieurs intellectuels de sa génération, les Pierre Trudeau, Gérard Pelletier, Georges-Émile Lapalme, André Laurendeau, Jean-Charles Harvey, il ne fut pas du combat politique contre le régime de Maurice Duplessis. Travailleur infatigable, autodidacte, curieux et rigoureux, il s'est plutôt consacré à développer un nouveau modèle de société fondé sur les valeurs catholiques, mais mieux adapté à un Québec en pleine transformation.
Humaniste et libéral d'abord, lecteur assidu des écrits de John Henry Newman, Yves Congar et Jacques Maritain, méfiant du nationalisme encore trop fraîchement associé aux excès fascistes de la Deuxième Guerre mondiale, Claude Ryan accordait peu d'intérêt aux questions identitaires quand il accepta, en 1962, le poste d'éditorialiste au Devoir, que lui offrait Gérard Filion. Pour Filion, la contribution de Ryan se situait d'abord en rapport à l'Église catholique du Québec, dont la relation avec Le Devoir s'était considérablement refroidie depuis que le journal avait adopté des positions réformistes dans sa lutte contre Duplessis.
Un nationalisme positif
Au Devoir- et particulièrement au contact d'André Laurendeau- influencé par l'affirmation nationale qui servait alors de moteur politique à la Révolution tranquille, Claude Ryan a rapidement développé sa propre vision du nationalisme québécois: un nationalisme positif, ouvert sur l'extérieur, tolérant de la différence, accueillant et inclusif des autres nationalités, territorial plutôt qu'ethnique, et surtout, respectueux de la primauté des droits individuels et de la démocratie.
Contrairement à beaucoup d'intellectuels, Claude Ryan n'était pas un idéologue. Il adorait la discussion et il défendait rarement une position sans d'abord chercher à entrer dans le point de vue de l'autre. La vérité, disait-il, se situe souvent quelque part entre des positions opposées.
En politique, un sain dialogue et la recherche du consensus ou d'un compromis acceptable lui paraissaient toujours plus profitables pour la stabilité d'une société. À cet égard, il reprocha souvent à Trudeau d'être radical et intransigeant, de se réfugier derrière les vertus de la raison pour s'opposer au nationalisme québécois. Il ne pouvait supporter que ce dernier cède à des propos simplistes, agressifs et souvent injustes envers les séparatistes et les fédéralistes québécois qui cherchaient honnêtement un statut particulier pour le Québec à l'intérieur de l'ensemble canadien.
Si Claude Ryan a toujours refusé l'idée qu'une nation doive nécessairement accéder à son indépendance juridique pour s'épanouir, il accordait une valeur positive à l'expression nationaliste des Québécois. Promoteur d'un dualisme canadien qui s'exprimerait par un fédéralisme asymétrique, il soutenait que la langue française et la langue anglaise au Canada, loin d'exister dans l'abstrait, sont l'expression de deux cultures, de deux peuples, voire de deux nations, et que la structure politique du pays devait refléter adéquatement cette réalité.
Lorsqu'il fit le saut en politique, en 1978, ce fut d'abord parce qu'il souhaitait offrir aux Québécois une troisième voie, celle du fédéralisme renouvelé, entre le fédéralisme centralisateur de Pierre Elliott Trudeau et la souveraineté de René Lévesque. Cette troisième voie s'est concrétisée à travers le " Livre beige " du Parti libéral du Québec, qui est encore aujourd'hui l'un des programmes de réforme du fédéralisme canadien parmi les plus complets et les plus concrets à avoir été écrit.
Influences nord-américaines
Contrairement à beaucoup de Québécois fédéralistes, l'attachement de Claude Ryan au Canada était beaucoup plus qu'un attachement instrumental motivé d'abord par des raisons économiques: il était aussi d'ordre culturel et historique. Ses influences sociales et politiques étaient surtout nord-américaines. Il adorait le baseball, la politique américaine et relisait constamment les Federalist Papers pour enrichir ses analyses de l'évolution du fédéralisme canadien. Claude Ryan reprochait souvent aux nationalistes du Québec d'importer leurs modèles et leurs idées de Paris et de rejeter sans réfléchir tout ce qui venait de Toronto ou de Washington. Fait symptomatique, alors que de nombreux nationalistes ont encensé le discours du général de Gaulle, lors de son passage à Montréal en 1967, il a été l'un des seuls à avoir relevé, avec agacement, que le général avait tenu des propos empreints de colonialisme en qualifiant les Québécois de " Français du Canada " et de " Français canadiens ".
Malgré son retrait de la politique en 1994, il a continué, principalement sous sa plume claire, concise et sévère, de commenter l'actualité et de baliser le débat public. Ses dernières années lui ont permis de renouer avec une réflexion qui se rattachait davantage à ses valeurs religieuses et sociales, comme en font foi ses interventions remarquées et éclairantes sur la question du mariage entre personnes de même sexe.
Avec le décès de Claude Ryan, le Québec perd l'un de ses piliers intellectuels. Son influence était extraordinaire, son legs, considérable. Rarement un journaliste et un politicien québécois fut autant lu, consulté, écouté et respecté. Par la rigueur et la qualité de son engagement intellectuel, il a contribué à faire du Québec une société d'une rare maturité politique. Je lui serai toujours reconnaissant de m'avoir donné la chance immense de le connaître, de travailler avec lui, d'apprécier ses conseils et son amitié.
Olivier Marcil
L'auteur est directeur de cabinet du ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes et aux Affaires autochtones. Auteur de "La Raison et l'équilibre. Libéralisme nationalisme et catholicisme dans la pensée de Claude Ryan au Devoir" paru en 2002 aux éditions Varia.

»» Claude Ryan, 1925-2004
L'anti-Bougon
Odile Tremblay
Le Devoir samedi 14 février 2004
Pourquoi donc est-ce que je m'entête à chercher un héritage culturel à Claude Ryan? Ça se réduit à un souffle de vent. L'ancien directeur du Devoir n'appréciait guère la culture, un secteur sous-alimenté sous son règne au journal, toléré parce qu'il le fallait bien dans un honorable quotidien. Il ne prenait pas, dit-on, la peine de lire le cahier des arts dans son propre journal, faute d'intérêt pour la culture, cette drôle de substance assez louche, trop frivole à son goût, gaspillant un temps précieux. Qui a dit qu'intellectualisme et haut niveau de culture allaient toujours de pair? Pas lui, en tout cas.
Il ne courait ni les concerts, ni les cinémas, ni les musées, rédigeait ses éditoriaux avec des mots bistouris, allergiques aux fleurs, aux adjectifs, aux entrechats des ballets stylistiques, lisait des rapports en forme de brique plutôt que le dernier prix Renaudot. Ryan venait d'une autre planète, d'un autre temps que le mien, que le nôtre. Peu importe! Faute de partager les goûts de quelqu'un, on peut admirer son intégrité et sa rigueur.
Il me faisait l'effet d'avoir été enfanté par les valeurs du XIXe siècle, alors qu'on patauge en plein XXIe. Le XIXe siècle a duré plus longtemps au Québec qu'ailleurs, faut dire. Droit comme un i, cet homme (d'autres diront straight comme une barre). Avec le vieux fond catho moraliste, collet monté et idéaliste, une noble vision aussi du journalisme comme vecteur de changement social. Ce n'est pas lui qui aurait plongé les bras jusqu'au coude dans la convergence des médias. Le moindre conflit d'intérêts lui soulevait le coeur, au point de payer son exemplaire du Devoir à l'heure où il en dirigeait les pages. Oui, le personnage détonnait dans le paysage contemporain. Du noir et blanc dans notre photo couleurs.
Sur le plan éthique, cet homme-là était l'anti-Bougon. Impossible d'imaginer Claude Ryan devant son petit écran le mercredi soir pour suivre ce téléroman désormais culte. Ça l'aurait rendu fou de rage, ou malheureux comme les pierres du chemin. La satire en question bafoue tout ce qu'il a été et ce qu'il a défendu au cours de sa vie. Et puis Ryan n'était guère porté sur la bouteille, méticuleux, pas brouillon, l'honnêteté faite homme, alors que les Bougon...
En cherchant fort, certains finiront par trouver des ressemblances entre ces deux univers si opposés, alléguant que Ryan partageait avec monsieur Bougon le sens de la famille. Soit! Mais à part ça...
S'ils nous font tellement rire (ou pas, c'est selon), les décadents Bougon, c'est qu'ils tendent, mine de rien, un ineffable miroir à la société. La nôtre ne s'enfarge pas dans les scrupules moraux ni dans la quête du bien commun par les temps qui courent. Caricaturaux, les Bougon? Hum! En plus drôle, ils ressemblent à monsieur et madame Tout-le-monde occupés à fourrer leur voisin, l'État, l'impôt, alouette!
Entre les Bougon et Claude Ryan, le gouffre est béant. Entre son temps et le nôtre aussi sans doute. Ils étaient devenus si anachroniques, son profil raboteux et sévère, son calepin noir, son univers victorien fourvoyé dans notre monde virtuel.
On a eu beau lui offrir des funérailles nationales au son des grandes orgues, ses valeurs avaient été ensevelies ici bien avant de mettre l'homme en terre. Ryan n'aura pas besoin de se retourner dans sa tombe quand le contexte social lui semblera trop insolite. Il a dû le faire cent fois de son vivant.
Elles nous restent pourtant au travers de la gorge, les qualités désuètes de Ryan, déjà balayées par le vent devant sa porte. Des qualités pas drôles en plus, ni glamour, alors qu'il est de bon ton chez nous de rire de tout. Étranger à la scène culturelle par-dessus le marché qu'il était, et pas beau, cet homme-là, quand l'image médiatique prime si fort sur le message aujourd'hui. Rien pour plaire, en somme.
Et pourquoi donc l'image du rigide, intègre, austère et rigoureux Ryan flotte-t-elle malgré tout quelque part dans mon image d'un Québec idéal? Sans doute parce qu'il était un homme de principes et que l'espèce se fait bien rare. Au-delà de son envergure intellectuelle, il aurait mérité qu'on lui lève notre chapeau juste pour ça.
Nul besoin d'observer longtemps le tableau d'ensemble pour constater que, sans principes, nos sociétés dérivent et doivent multiplier ad nauseam les comités d'éthique, dérisoires garde-fous pour les peuples privés de balises.
Dommage que ces grands principes-là fleurissent à peu près toujours chez ceux qui possèdent, comme Ryan, des convictions religieuses. Il me semble qu'une forme d'humanisme devrait suffire comme phare dans la nuit, qu'on pourrait collectivement se passer de croire en Dieu, tout en marchant un peu droit malgré tout. Notre société n'y est pas trop parvenue jusqu'ici. Demandez à Gagliano.
En même temps que le catholicisme, le Québec a jeté un jour par-dessus bord les grands idéaux de société: les pas comiques, les pas glamour, les pas mignons aussi. Enfin, tous ceux-là... Le pape Ryan au visage grêlé, du haut de son autorité morale, de sa rigidité, de son rêve de bien commun, malgré son jansénisme, transportait ces vieux trésors dans sa besace d'une autre ère. On l'a regardé partir avec une sorte de mauvaise conscience, mais trop vite. Lorsqu'on s'est retourné pour comprendre quelque chose, le cortège était déjà passé.
otremblay@ledevoir.com

»» Claude Ryan, 1925-2004
Claude Ryan, un état d'âme
Lise Bissonnette
Ancienne directrice du Devoir, présidente-directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec
Le Devoir vendredi 13 février 2004
La mort d'un personnage d'importance est un piège pour l'esprit. Au mieux, elle provoque une relecture de l'histoire, un choc des souvenirs, et crée ainsi quelque lumière nouvelle. Au pire, elle suscite l'hypocrisie de l'éloge formel, la curée des faux amis autour de la dépouille. C'est la loi du genre. Cette semaine, Claude Ryan n'y aura surtout pas échappé.
J'ai failli refuser de participer à ce cahier spécial consacré à sa mémoire, après avoir lu et entendu mardi l'épanchement collectif de considérations sublimes dont son décès a fait l'objet. Lire notamment, sous la plume d'anciens collègues, en quelle estime incommensurable ils tenaient le «patron» est une fumisterie dont il se serait lui-même gaussé. Quand je suis entrée au Devoir en 1974, quand il m'a engagée contre son instinct d'homme d'une autre génération peu enclin à voir l'avenir au féminin, rien ne m'a plus sidérée que la hargne dont il était l'objet chez ceux qui le portent aujourd'hui aux nues. Je n'étais pas là depuis huit jours qu'on m'intimait d'aller manifester dans la rue du Saint-Sacrement contre ses idées politiques et ses supposés conflits d'intérêts. La calomnie à son égard était le quotidien de la maison. Et je ne dois qu'à l'heureuse idée qu'il a eue de me confier la correspondance politique à Québec, puis à Ottawa, de n'avoir pas été absorbée dans le climat de putsch permanent qui régnait intra-muros à Montréal. En 1978, les mêmes qui le pleurent aujourd'hui se vantaient d'avoir provoqué son départ en trouvant dans ses corbeilles à rebut des preuves de sa complicité avec le Parti libéral ou en espionnant ses rendez-vous avec des huiles du PLQ. Ils ont tant pavoisé, quand il a quitté les lieux, que je ne saurais l'oublier.
Incontestable influence
Je ne ferai pas semblant, à mon tour, d'avoir connu avec lui quelque complicité. Bien qu'il m'ait témoigné une confiance absolue -- qu'il aura reniée après que je lui ai succédé -- nous n'avons jamais été proches. Je comprenais sa dureté, sans l'admettre. La seule larme que j'ai versée cette semaine l'a été en lisant le texte de Michel Roy, en page éditoriale. Ainsi, ai-je appris, il avait fallu 23 ans à Claude Ryan, près d'un quart de siècle, pour finir par reconnaître publiquement, lors d'un obscur colloque à Québec, les mérites de son ancien rédacteur en chef, le Michel Roy qui nous enseignait le métier, éthique et techniques, et qui produisait le journal, avec notre directeur de l'information, Jean Francoeur, dans des conditions artisanales épuisantes. Son incontestable influence, le temps qu'il avait pu consacrer à être l'intelligence de ceux qui en manquaient en politique, c'est d'abord à eux qu'il les devait, pourtant. La charité chrétienne et la chrétienté sont deux choses distinctes, nul ne me l'a enseigné mieux que lui.
Mais je souris, malgré tout. Il aurait qualifié mes réflexions d'états d'âme. Il prétendait n'en pas éprouver, jamais. Il m'a même reproché, un jour, d'utiliser dans la conversation l'expression «j'ai le sentiment de...». Le sentiment n'était pas admissible en discussion. Je le revendique néanmoins aujourd'hui, en évoquant à son égard un seul regret. Véritable, réel. Relié à sa passion pour le débat constitutionnel, dont les générations qui nous suivent ne sauront jamais à quel point celui-ci était intellectuellement stimulant, à l'époque où Claude Ryan le pratiquait avec le Québec et le reste du Canada.
Lorsque j'étais jeune reporter, on me confiait la tâche, périlleuse, de couvrir les conférences du directeur. Combien de fois ai-je pris les notes, en français et en anglais, d'un exposé qui variait à peine ? Le Québec, expliquait-il lentement comme s'il s'adressait à des ignares, est partagé entre deux tendances. L'une qui a renoncé à voir le Canada reconnaître un jour son caractère de nation et qui prône la souveraineté, l'autre -- la sienne -- convaincue que le fédéralisme pourrait être réformé pour accommoder sa différence. Il faisait ensuite la liste des chapitres de la réforme, migrée à peu près intacte dans le «livre beige» qui suivit de peu son accession au leadership du Parti libéral. La continuité de sa pensée était exemplaire, on l'a dit et répété avec raison cette semaine. Tout au long de son magistère au Devoir, il n'en a jamais dévié.
Contrairement à ceux qui lui reprochent de s'être égaré en politique, son passage à la direction d'un parti est l'acte que j'ai le plus admiré chez lui. L'analyse politique, même la meilleure, est une gérance d'estrade. Assez facile, somme toute. Car plus elle est exercée avec intelligence, moins elle est contestée, plus elle est louangée. Tenter de concrétiser ses idées, prendre le risque de l'échec dans cette jungle, est autrement plus courageux. Il y est allé et a subi toutes les avanies, sans devenir un perdant pour autant.
J'ai assumé la direction du Devoir douze ans plus tard, alors qu'il voyait se déchiqueter sous ses yeux chacun des espoirs de la réforme sage, équilibrée, judicieuse, qu'il avait espérée d'interlocuteurs canadiens qui le vénéraient mais ne l'écoutaient jamais. Le rapatriement unilatéral de la Constitution, l'Accord du lac Meech (qu'il trouvait mauvais et insuffisant), la modeste entente de Charlottetown, la répudiation de ses idées par un gouvernement fédéral libéral où se trouvaient certains de ses plus proches disciples, il a bu ces rebuffades jusqu'à la lie. Rien, strictement rien de ce qu'il avait préconisé n'allait se réaliser. L'implacable statu quo, qu'il avait tant abhorré, s'installait à demeure.
Un regret
Je n'ai qu'un regret. Celui de ne pas être allée lui demander pourquoi il ne se ramenait pas au premier membre de l'alternative qu'il exposait si brillamment à ses audiences des années 70. L'indépendance, à défaut de réforme. Logiquement, il aurait dû le faire. Les années ont passé, j'ai lu ses interventions de plus en plus espacées, entêtées contre la réalité. Du siège qui avait été le sien, je ne comprenais pas, je me croyais et me disais plus fidèle que lui-même à sa propre pensée. Jusqu'à cette semaine où, prenant la mesure d'une vie, distinguant enfin chez lui la part de l'humanité, j'ai cru deviner que sa déception politique ne serait jamais venue à bout de son amitié, sinon de son amour pour le Canada, dont il fut finalement un inconditionnel. Telle a été son inclinaison personnelle sans doute, celle qui pardonne tout, celle qui relève de l'ordre des sentiments dont il se méfiait tant.
Il arrive que les principes, les convictions, ne sauraient reposer uniquement sur la raison. Claude Ryan avait aussi des états d'âme. Cela m'importe, aujourd'hui, et me réconcilie.

»» Claude Ryan, 1925-2004
Le venin de Falardeau crée un malaise au Bloc
François Cardinal
La Presse vendredi 5 mars 2004
Le cinéaste Pierre Falardeau a créé un malaise dans les rangs souverainistes en publiant, dans un journal indépendantiste largement soutenu par le Bloc québécois, un texte virulent où il se réjouit de la mort de l'ancien directeur du journal Le Devoir et ex-chef du Parti libéral du Québec, Claude Ryan, qu'il qualifie de " pourriture ".
Intitulé L'enterrement du Bonhomme Carnaval, le texte en question figure dans le plus récent numéro du journal Le Québécois, publication de la Société nationale des Québécois de la Capitale, qui atteint un tirage de 40 000 exemplaires, en bonne partie grâce à l'appui du Bloc québécois.
Dans le dernier numéro, on comptait 13 publicités du Bloc et de ses députés. Deux députés péquistes annoncent également dans ce journal. En plus des nombreuses publicités, des élus achètent des centaines d'exemplaires du Québécois pour les distribuer gratuitement aux membres de leur association de circonscription.
" Voilà enfin une bonne chose de faite! Claude Ryan vient de mourir, écrit en guise d'introduction le pamphlétaire Pierre Falardeau. Ne reste plus qu'à l'embaumer et à fermer le couvercle. Avec sa belle tête de sous-diacre empaillée et mangée par les mites, il n'aura fait, en mourant, qu'officialiser une situation qui perdurait depuis longtemps. "
Le reste du texte est à l'avenant.
Le cinéaste y décrie " le choeur unanime des pleureuses professionnelles " et les " spécialistes maison de l'éloge funèbre pompeux " qui ont rendu hommage à M. Ryan après son décès, le 9 février. À son avis, il ne mérite pas les hommages qui lui ont été rendus, lui qui n'était " qu'un politicien encore plus ridicule dans la vraie vie que le meilleur de ses imitateurs ".
" Salut pourriture ", conclut M. Falardeau.
Le chef de l'opposition et président du PQ, Bernard Landry, a été très virulent dans sa réaction. " Que l'on partage ou non le point de vue politique de Claude Ryan, de tels excès de langage sont inacceptables dans une démocratie, a indiqué sa porte-parole, Annick Bélanger. Sur le plan humain, ce sont des propos odieux. "
Le Bloc québécois a lui aussi pris ses distances avec le texte de M. Falardeau. " On n'est pas mal à l'aise avec ces propos puisque ce ne sont pas les nôtres, a néanmoins déclaré Frédéric Lepage, porte-parole du Bloc. On ne se sent nullement associé à ça. Ça ne reflète en rien notre opinion sur Claude Ryan. "
Dans un communiqué de presse datée du 19 février, le rédacteur en chef du journal, Patrick Bourgeois, se félicitait d'avoir publié les commentaires " tout aussi uniques, qu'admirables et radicaux " de M. Falardeau. " On savait que ce texte dérangerait, a-t-il précisé lors d'un entretien téléphonique. On a donc réfléchi avant de le publier pour finalement conclure que le texte n'appelait pas à la violence et n'était pas raciste. Il nous était donc difficile de refuser de le publier. "
Selon le rédacteur en chef du journal Le Québécois, le soutien du Bloc québécois compte à lui seul pour environ 60 % du financement du journal. " Le Bloc et le Parti québécois nous donnent un coup de main, notamment avec la distribution gratuite ", a-t-il dit.
La Presse a joint par téléphone certains députés bloquistes qui ont acheté un espace publicitaire dans ce journal. Ni Francine Lalonde, ni Pierre Paquette, ni Christiane Gagnon n'avaient lu ce texte, mais tous affirmaient qu'il ne représentait en rien leur position. Les chefs des deux formations, Bernard Landry et Gilles Duceppe, ont tous deux rendu hommage au grand homme que fut M. Ryan.
Il a été impossible de joindre M. Falardeau.