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»» Claude Ryan, 1925-2004

Un testament politique - L'autorité politique et le service du bien commun

Claude Ryan
Le Devoir mardi 10 février 2004

L'extrait qui suit est tiré d'un article préparé pour la revue Éthique publique (Éd. Liber) en vue d'un numéro sur le bien commun qui paraîtra au printemps. M. Ryan en a terminé la rédaction le 15 décembre 2003, alors qu'il venait d'apprendre qu'il était atteint d'un cancer. Il signait ainsi son dernier texte destiné au grand public.

On dit couramment que le bien commun est l'objet propre de la société politique et la responsabilité spécifique des gouvernements mandatés pour exercer le pouvoir en son nom. Cette affirmation est juste. Elle y gagne néanmoins à être complétée par l'examen de ce qu'est concrètement l'action du pouvoir politique au service du bien commun dans les conditions d'aujourd'hui.

Je me propose d'aborder ce sujet en m'inspirant surtout de l'expérience qu'il a m'a été donné d'avoir de la politique québécoise, d'abord comme observateur privilégié en qualité de journaliste, ensuite comme acteur engagé en qualité de député et de membre d'un gouvernement, puis à titre d'observateur retraité ayant connu l'appareil gouvernemental de l'intérieur et ayant conservé certains contacts dans ce milieu. Je le ferai aussi en fonction du contexte actuel, qui est un contexte de sévère discipline budgétaire pour les gouvernements. [...]

La révision critique des fonctions remplies par l'État revêt, dans le contexte actuel, une actualité incontournable, en raison autant du contexte proprement québécois que du contexte international. Il importe de l'aborder le plus objectivement possible. Partant du postulat que tout ce qui émane de l'État est synonyme de bureaucratie, de lourdeur administrative, de contrôles tatillons et d'anonymat, certains sont d'avis que la meilleure manière de servir l'intérêt général consiste à examiner chaque action gouvernementale dans une optique de coûts-bénéfices. Ils ajoutent qu'il ne faut pas hésiter à transférer au secteur privé divers rôles présentement remplis par l'État, sous prétexte que l'entreprise privée pourra offrir les mêmes services avec plus d'efficacité et à un coût moins élevé.

Si séduisante qu'elle soit pour certains, l'approche néo-libérale du rôle de l'État est défectueuse à deux points de vue. Elle tend d'abord à mesurer la valeur des services rendus par l'État en fonction de critère trop exclusivement axés sur la rentabilité économique. Or, un gouvernement doit certes assurer la bonne marche de la vie économique et donner lui-même l'exemple d'une performance conforme aux lois de l'économie. Mais il n'existe pas pour des raisons exclusivement économiques. Il lui incombe aussi de veiller à ce que des valeurs comme la dignité et les droits de la personne, la justice, l'égalité des chances, le respect des droits minoritaires, soient respectées et promues. Cela ne saurait se faire en fonction de critères exclusivement économiques. [...]

L'approche néo-libérale tend en outre à idéaliser au-delà de toute mesure les vertus de l'entreprise privée. En raison de son enracinement dans les droits inaliénables de la personne et de ses indéniables qualités, celle-ci doit être le moteur de la vie économique dans une société démocratique. Mais nonobstant son rôle irremplaçable, elle a aussi des limites qu'on ne saurait ignorer dans les recherches d'un nouveau partage des tâches entre le public et le privé. Les nombreux cas de gaspillage et d'abus de pouvoir survenus dans des entreprises longtemps citées comme exemple de réussite ont permis de constater que la recherche légitime du profit y dégénérait souvent en une poursuite effrénée et sans scrupule de l'enrichissement personnel des dirigeants au détriment du bien de l'entreprise et de ses actionnaires et clients et parfois même au mépris des lois et du bien général.

L'entreprise privée ne peut en outre assumer que les fonctions pour lesquelles elle touchera une rémunération convenable. La logique du profit l'incite à se désintéresser des clients moins rentables. Même quand elle réussit, elle n'est pas en mesure d'offrir les mêmes garanties de qualité et de continuité que le secteur public dans le service aux secteurs moins favorisés.

Il peut aussi arriver que le transfert de certaines fonctions au secteur privé soit avantageux à court terme pour l'État, mais que les avantages ainsi obtenus se traduisent en des conditions de travail moins intéressantes pour les travailleurs concernés et en une diminution de la qualité des services offerts aux clientèles concernées. Il est faux de prétendre qu'un service sera en principe fourni dans de meilleures conditions s'il est pris en charge par le secteur privé. Dans chaque dossier, une analyse fonctionnelle des avantages et des limites propres au public et au privé devrait précéder toute décision de transfert.

L'impossible immobilisme

Autant il faut se méfier de ceux qui veulent réduire la taille de l'État pour des raisons idéologiques, autant il faut également accueillir avec réserve la position de ceux qui, au nom d'une conception figée du rôle de l'État, s'opposent à tout changement substantiel dans les fonctions qu'il assume et dans la manière dont il exerce ses fonctions. Au premier rang des opposants à une révision en profondeur des rôles de l'État, figurent les centrales syndicales, lesquelles voient cette entreprise avec méfiance, autant pour des motifs idéologiques que pour des motifs plus immédiatement intéressés.

Avec l'appui général des associations de travailleurs qui leur sont affiliés, les centrales syndicales ont au départ au préjugé favorable envers l'État. Loin de le percevoir comme un gêneur, elles le voient plutôt comme un instrument dont la majorité, formée de personnes à revenus modestes, doit se servir pour assurer une plus grande mesure de justice dans le partage de la richesse et des chances.

Il est compréhensible que les travailleurs en général soient plus à l'aise avec un gouvernement émanant d'une formation politique qui loge à l'enseigne de la social-démocratie. L'expérience a toutefois démontré que, dans le contexte d'aujourd'hui, même un gouvernement qui se pique de social-démocratie est tenu de procéder à des révisions souvent déchirantes. Les travailleurs syndiqués, représentant au Québec environ deux salariés sur cinq, doivent en outre accepter que, sur le terrain politique, des opinions autres que les leurs puissent être majoritaires. Tout en conservant une attitude vigilante et critique à l'endroit d'un gouvernement dont ils ne partagent pas les orientations et en se réservant le droit de combattre par des voies démocratiques les politiques qu'ils jugent contraires à leur conception du bien général, ils doivent accepter le verdict de la population quand celle-ci décide d'accorder sa faveur à un parti qui s'est engagé à réviser en profondeur les rôles assumés de l'État.

Les dépenses consacrées à la rémunération, aux avantages sociaux et à la formation des salariés du secteur public et parapublic absorbent au Québec la moitié du budget annuel de l'État. Peut-on sérieusement s'opposer à ce que des dépenses aussi importantes soient soumises à des révisions plus exigeantes que celles auxquelles nous avons été habitués pendant des décennies ? À bien y penser, les engagements gouvernementaux définis dans les conventions collectives du secteur public et parapublic sont le résultat de négociations généralement conduites dans le plus grand secret, à l'abri de toute surveillance de l'opinion et même des élus du peuple. Ils échappent ainsi aux contrôles minutieux dont sont l'objet les autres engagements du gouvernement.

Les contraintes relatives à l'organisation et la gestion du travail que définissent les conventions collectives des services publics sont lourdes et onéreuses. Elles se reproduisent le plus souvent sans trop de discussions d'une négociation à l'autre sans être vraiment remises en question. Le gouvernement actuel n'est pas le premier à se demander s'il n'y aurait pas lieu de faire un ménage dans ce domaine. Il est peut-être le premier par contre qui ait eu le courage de dévoiler franchement une telle intention sur la place publique.

Les conventions collectives étant par définition le fruit de négociations, il doit être possible, soutiendront certains, de les modifier aussi, s'il y a lieu, par voie de négociation. La négociation est en effet la voie que doit explorer en premier lieu le gouvernement qui envisage des changements susceptibles de modifier les conditions de travail de ses salariés. Mais elle ne peut pas être la seule ni la dernière. Épousée à l'exclusion de tout autre recours, elle aboutirait en effet à conférer aux syndicats un véritable pouvoir de veto sur la moitié du gouvernement de l'État. On aurait alors le droit de parler de corporatisme et de dénoncer le pouvoir excessif qu'un groupe particulier exercerait illégitimement sur l'État.

Il faut en tout état de cause que le pouvoir ultime de décision appartienne à l'autorité politique et non aux groupes particuliers. Il faut aussi que des décisions légitimes puissent être prises dans des délais raisonnables que ne permet pas toujours la nécessaire conciliation des échéanciers parfois opposés auxquels doivent obéir les parties engagées dans les négociations collectives au sein du secteur public.

Parmi les programmes gouvernementaux sur lesquels il y aurait lieu de jeter un regard frais, citons à titre d'exemples le soutien aux entreprises, le soutien au développement régional, la gratuité au niveau collégial et universitaire, la contribution des usagers en relation avec les services de santé, l'aide aux personnes sans emploi en relation avec l'intégration au marché du travail, le soutien à la formation continue, le soutien aux familles, le soutien à l'agriculteur, le soutien à l'action communautaire, etc. Les programmes en vigueur ont rendu des services signalés, mais la plupart sont encore offerts suivant des modalités qui n'ont pas été revues depuis un certain temps. Il n'y a rien d'insolite à ce qu'un gouvernement élu après avoir sollicité un mandat pour réviser en profondeur l'appareil gouvernemental veuille les réviser.

Il importe surtout, non seulement que le pouvoir politique ait le dernier mot en matière de réforme de l'appareil gouvernemental, mais aussi qu'il s'acquitte de cette responsabilité en s'inspirant d'une conception large et nuancée de la mission de l'État à notre époque. D'un gouvernement qui entend procéder à une révision en profondeur des rôles de l'État, on est en droit d'exiger qu'il définisse clairement comment il perçoit ce rôle et qu'il dévoile expressément les critères dont il entend s'inspirer pour procéder à des changements.

Parmi ces critères, les critères d'ordre social, culturel et écologique devront figurer en bonne place à côté des critères économiques. Une attention particulière devra être portée aux effets bienfaisants ou négatifs que tout changement projeté pourrait engendrer pour les secteurs moins favorisés de la société. Tout changement susceptible d'entraîner une détérioration de la condition des personnes plus pauvres, de la qualité des services dans les domaines de la santé, de l'éducation et des politiques sociales et de la qualité de l'environnement physique devra être rejeté. Vues dans cette perspective, les compressions paramétriques qui prétendent frapper tous les ministères et organismes également sont très dangereuses. Elles trahissent le plus souvent un refus de faire des choix véritables.



»» Claude Ryan, 1925-2004

L'HOMME DE TOUS LES DÉBATS

Jean Dion
Le Devoir mardi 10 février 2004

Pendant un demi-siècle, il a traversé la vie du Québec s'ouvrant à la modernité avec une réputation d'homme sévère, austère, aux habitudes frugales, à la rigueur intellectuelle irréprochable, un solide brin entêté, mais il savait aussi se montrer affable et faire preuve d'un humour insoupçonné, caustique, ne reculant pas devant l'autodérision et qu'il rendait avec un petit rire caractéristique. Claude Ryan, qui fut chef du Parti libéral du Québec, qui fut ministre et fidèle lieutenant à qui l'on n'hésitait pas à confier les dossiers les plus délicats, qui fut aussi directeur et seul maître à bord du Devoir pendant une quinzaine d'années, est décédé tôt hier matin, entouré des siens, à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Il avait eu 79 ans le 26 janvier.

Aux prises avec une santé chancelante depuis deux ans, il se savait atteint depuis décembre d'un cancer inopérable de l'estomac qui le condamnait à plus ou moins brève échéance, et qui l'a fait sombrer dans le coma samedi dernier. Mais il confiait lui-même aborder cette ultime épreuve avec une grande sérénité, que lui autorisait son inébranlable foi. L'un de ses derniers projets -- il avait plusieurs livres en route -- aura d'ailleurs consisté en la traduction d'une série de sermons du cardinal britannique John Henry Newman (1801-1890), «qui a été un guide dans ma vie» et qui fut un lointain précurseur de la réforme instituée par le concile Vatican II.

S'il avait quitté la politique active en 1994, Claude Ryan n'en continuait pas moins d'intervenir dans le débat public. Encore récemment, il publiait des textes sur la «réingénierie» et la justice sociale au Québec, de même que sur la question du mariage des conjoints de même sexe.

Né en 1925 à Montréal, dans le quartier Saint-Jean-de-la-Croix, deuxième des trois fils de Blandine Dorion et Henri-Albert Ryan -- Gérald, avocat, a occupé le poste de juge à la Cour supérieure, et Yves a été maire de Montréal-Nord pendant près de 40 ans --, Claude Ryan passe sa petite enfance au Saguenay-Lac-Saint-Jean, où son père d'origine irlandaise obtient un emploi. Quand la famille reviendra s'installer à Ville-Émard, en 1931, toutefois, ce sera amputée du paternel, qui a déserté le foyer.

Élevés dès lors dans des conditions financières difficiles par leur mère seule qui tient quand même à leur réussite, les trois frères se nourriront de ses valeurs. Claude, notamment, en héritera la débrouillardise, l'individualisme et l'indépendance d'esprit. Élève brillant mais solitaire, il développera aussi une certaine résistance à l'autorité, qui le convaincra plus tard que la vocation religieuse que plusieurs lui prêtent, et l'obéissance qui va avec, ne sont pas pour lui.

Inscrit pendant deux ans à l'école de service social de l'Université de Montréal, Claude Ryan n'en tarde pas moins à réaliser que de longues études ne correspondent pas à ses goûts. À la fois profondément chrétien et préoccupé d'action sociale, il accepte en 1945 le poste de secrétaire national de la section française de l'Action catholique canadienne, un organisme créé par la Conférence des évêques pour établir une meilleure jonction entre l'Église et les laïcs. Il y demeurera pendant près de 17 ans, voyageant deux fois à Rome dont l'une, en 1950 et 1951, pour y étudier l'histoire de l'Église, un séjour quasi monastique qui révèle le bourreau de travail qu'il ne cessera jamais d'être.

Parallèlement, Claude Ryan préside l'Institut canadien d'éducation des adultes et oeuvre au sein du mouvement Desjardins. En juillet 1958, il épouse Madeleine Guay, une jeune militante de l'Action catholique, avec laquelle il aura cinq enfants. Active dans les milieux communautaires, Madeleine Ryan sera propulsée bien malgré elle sous les feux de la rampe à l'occasion de la campagne référendaire de 1980 et de la célèbre affaire des Yvette (c'est elle que la ministre Lise Payette avait comparée à la jeune fille docile des manuels scolaires).

Au début des années 1960, Gérard Filion, qui dirige Le Devoir depuis la fin de la guerre, songe à démissionner pour réorienter sa carrière. Le père Ambroise Lafortune, fils d'un employé de longue date du journal, lui suggère d'approcher Claude Ryan, qu'il ne connaît pas. Les deux hommes s'entendront suffisamment pour que Filion engage Ryan à titre d'éditorialiste en juin 1962. Bien que n'ayant aucune expérience du journalisme, ce dernier se démarque rapidement par une pensée rigoureuse et une écriture méthodique.

La démission de Gérard Filion étant imminente, un bras de fer s'engage, en cette Révolution tranquille naissante, au sein du conseil d'administration du Devoir (qui tire alors à près de 50 000 exemplaires) quant à la succession. Les éléments plus nationalistes du groupe appuient la nomination d'un autre éditorialiste, Jean-Marc Léger, mais une majorité voudrait voir Claude Ryan, qui a montré des qualités de gestionnaire strict, hériter du poste. Au terme de plusieurs mois de flottement, Ryan est finalement élu. Il entre en fonction le 1er mai 1964.

Jusqu'en 1978, inlassablement, du matin au soir, Claude Ryan dirigera Le Devoir avec une autorité passée à la légende, et toujours en tenant avec une fermeté tout aussi légendaire les cordons de la bourse. Observateur attentionné de la vie québécoise -- Ryan lui-même estimait que son journal faisait partie intégrante de la «conscience canadienne-française» --, Le Devoir s'ouvre au début de cette période aux arts et à la culture, aux sports même, mais la politique et la vie sociale demeureront sa priorité. Le directeur du journal et son directeur, farouchement indépendants, sont de tous les débats. Les temps à venir seront du reste fastes, avec l'arrivée de Pierre Elliott Trudeau à Ottawa, la fondation du Parti québécois et la Crise d'octobre. Dans les années 1970, le journal se distinguera en menant des enquêtes spectaculaires sur le crime organisé et ses liens avec le pouvoir politique et le monde syndical.

Graduellement, Claude Ryan affine sa pensée politique; refusant à la fois le statu quo et l'indépendance, il en viendra à prôner, dans ses éditoriaux qu'il écrit d'un seul trait au terme d'une cogitation étoffée, une «troisième voie», un renouvellement du fédéralisme canadien qui accorderait un statut particulier au Québec. En même temps, lui dont on disait que ni la gloire ni l'argent ne pouvaient le séduire maintient des relations étroites avec le pouvoir. Il est notoire, par exemple, que Robert Bourassa, premier ministre du Québec à compter de 1970, lui téléphonait presque quotidiennement pour le consulter et prenait rarement une décision susceptible de lui déplaire : le ressac dans les pages éditoriales du Devoir eût été cinglant. Aussi ne manquera-t-on pas de s'étonner lorsqu'à la veille des élections de novembre 1976, Claude Ryan, qui avait toujours soutenu les libéraux, prendra position en faveur du Parti québécois.

Le PQ installé à Québec, Claude Ryan commence à être sollicité pour contrecarrer ses plans en entrant en politique active. Au terme d'une réflexion longue et déchirante, il finit par accepter, en 1978, de se porter candidat à la direction du Parti libéral du Québec, qui voit en lui l'homme capable de ramener le PLQ au pouvoir. Ayant vaincu Raymond Garneau dans une course à deux, il est élu député d'Argenteuil l'année suivante, et il s'apprête à mener les troupes du NON lors du référendum sur la souveraineté-association qui aura lieu en mai 1980.

Si elle se termine par une victoire sans équivoque, la campagne du NON n'en aura pas moins provoqué des étincelles. Forcés de partager la scène, Ryan et Trudeau, qui n'ont jamais été sur la même longueur d'onde, entretiennent des relations acrimonieuses. Personnellement, ils n'ont aucuns atomes crochus; politiquement, leur désaccord est fondamental : alors que Trudeau a dans sa manche le rapatriement de la Constitution, Ryan a publié le «Livre beige» qui prône une réforme draconienne du fédéralisme canadien donnant une très grande place au Québec.

C'est néanmoins en nourrissant de grands espoirs que les libéraux du Québec préparent la campagne électorale de 1981 : après la victoire référendaire, la reprise du pouvoir s'inscrirait dans la logique des choses, cela en dépit du fait que leur chef présente une image rébarbative, trop «carrée» et sèche pour certains, vaguement démodée. Claude Ryan s'est aussi fait railler pour avoir déclaré, après son élection à la tête du PLQ, qu'il avait été guidé vers la politique par «la main de Dieu», et il s'est fait critiquer pour un discours désincarné, au ton revanchard, au soir du 20 mai 1980. «Le public me voyait sous un jour faux et déformé», expliquera-t-il plus tard.

Alors que le PQ fait campagne sous le slogan «Faut rester forts au Québec», les libéraux succombent à l'éternelle propension des Québécois à ne pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier. Au soir du 13 avril, les péquistes remportent 80 sièges et obtiennent un nouveau mandat. Pour Claude Ryan, comme pour tout chef qui perd un scrutin, les mois à venir s'annoncent difficiles.

Et de fait. Avec un Robert Bourassa -- à qui Claude Ryan avait refusé de se porter candidat dans une élection complémentaire -- faisant montre d'un désir de plus en plus manifeste de revenir aux affaires, avec les tensions au sein du parti qu'a engendrées le rapatriement de la Constitution, la pression s'accentue sur celui qui n'a jamais véritablement fait partie de la «clique» libérale. En 1983, la route est devenue sans issue : il démissionne de la direction du PLQ avant d'avoir à subir l'épreuve d'un vote de confiance qui présente de trop grands risques de le destituer.

Claude Ryan conserve cependant son poste de député, et il accepte d'être de nouveau sur les rangs lorsque Robert Bourassa conduit les libéraux à une victoire écrasante aux élections générales de 1985 (l'année même du décès de Madeleine). Éminence grise du premier ministre, le ministre Ryan détiendra pendant neuf ans divers portefeuilles, qui ont tous un point en commun : les dossiers y sont chauds et controversés. Quand ça barde, c'est lui qu'on envoie au feu. C'est ainsi qu'en tant que responsable de la Charte de la langue française, il fera promulguer la loi 86 qui rétablit le bilinguisme avec prédominance du français dans l'affichage commercial; à la Sécurité publique, il sera chargé de recoller les pots cassés de la crise d'Oka; à l'Éducation, il procédera au dégel des droits de scolarité; et aux Affaires municipales, on lui confiera la tâche ingrate de «pelleter» un déficit de 500 millions de dollars dans la cour des villes.

Au scrutin de 1994, sous Daniel Johnson fils, Claude Ryan, bientôt septuagénaire, décide de ne pas se représenter. La fin de l'engagement en politique ne signifie toutefois pas la fin de la participation au débat public de celui qui disait que ce n'était pas son genre de rester silencieux très longtemps. En 2000, lors d'une entrevue accordée à l'occasion des 90 ans du Devoir, il déclarait continuer, encore et toujours, «de chercher des aménagements qui permettraient au Québec de se développer suivant ce qu'il est tout en continuant de faire partie du Canada». Il est aussi intervenu fréquemment pour témoigner de sa vision des choses dans les pages de journaux. Depuis quelques mois, en outre, il donnait des cours d'études catholiques à l'Université McGill.

Tous ceux qui ont connu et collaboré avec Claude Ryan, souvent épuisés eux-mêmes par ce travailleur infatigable, assurent qu'il ne s'arrêtait jamais. Il aura fallu la mort pour lui procurer le repos.



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La raison et l'équilibre

Bernard Descôteaux
Le Devoir mardi 10 février 2004

Il est des gens qui, en disparaissant, laissent un grand vide. C'est le cas de Claude Ryan qui, pendant un demi-siècle, a été présent à la société québécoise, participant comme l'un des grands intellectuels de sa génération à l'évolution du Québec. À l'opposé d'autres grandes figures qui ont incarné la Révolution tranquille, il fut l'homme de l'évolution tranquille, cherchant toujours le juste milieu.

De multiples épithètes peuvent être accolées à Claude Ryan. Une façon de résumer son cheminement consiste à le voir d’abord comme un intellectuel pour qui la réflexion était tout aussi importante que l’action. L’une nourrissait l’autre, ce qui fut vrai tant à l’Action catholique, où il vécut ses années de formation, qu’au Devoir ou au sein du Parti libéral du Québec.

Une autre caractéristique marquante de la personnalité de M. Ryan, que ce soit dans la pensée ou dans l'action, fut la modération. L'image vient spontanément à ceux qui l'ont connu. Une modération qui avait un côté provocateur tant parfois elle apparaissait rationnelle. La recherche du juste milieu faisait réagir tant les nationalistes que les fédéralistes qui auraient souhaité qu'il s'engageât d'un côté ou de l'autre. La Raison et l'Équilibre, le titre d'un ouvrage récent d'Olivier Marcil analysant sa pensée alors qu'il dirigeait Le Devoir, le décrit admirablement. L'auteur nous excusera de reprendre ce titre pour coiffer ce texte.

Modéré, M. Ryan ne le fut pourtant pas toujours. Lorsqu'il le jugeait nécessaire, il n'hésitait pas à sortir de sa réserve. Pour défendre les valeurs démocratiques, il répondait toujours présent. Son opposition au recours à la Loi sur les mesures de guerre lors de la Crise d'octobre fut immédiate. Il n'eut crainte de se joindre à un groupe de personnalités pour dénoncer le déni de liberté que représentait cette loi et d'affronter le premier ministre Trudeau, ce qui lui valut d'injustes accusations d'avoir voulu participer à un gouvernement parallèle.

L'épisode de la Crise d'octobre devait le conduire à faire du Devoir l'un des principaux lieux d'opposition au régime du maire Jean Drapeau qui s'était servi des événements d'octobre pour imposer son pouvoir quasi totalitaire sur l'administration municipale de Montréal. L'absence de démocratie à Montréal heurtait profondément ses valeurs. Lors des élections provinciales de 1976, c'est d'ailleurs au nom d'un renouvellement démocratique qu'il invita ses concitoyens à appuyer le Parti québécois plutôt que le Parti libéral.

L'opposition qu'il mena au gouvernement péquiste au moment de l'adoption de la Charte de la langue française procédait du même réflexe. Étaient en cause à ses yeux les droits de la minorité anglophone. La vigueur avec laquelle il s'opposa au gouvernement Lévesque et en particulier au ministre Camille Laurin sur cette question put donner l'impression qu'il condamnait l'ensemble de l'oeuvre alors qu'en réalité le fondement de son action était la recherche d'un équilibre entre les droits collectifs des francophones, dont la survie culturelle était menacée, et les droits historiques des anglophones. Curieusement, c'est à lui qu'il revint en 1990, comme ministre responsable de l'application de la Charte, de trouver des accommodements qui, sans atteindre à l'équilibre qu'il souhaitait, auront été reçus de part et d'autre comme suffisants pour que s'installe une paix linguistique durable.

***

Plus marquante pour le Québec aura été la contribution de Claude Ryan au débat sur la question nationale. Pour lui comme pour d'autres, ce débat est une oeuvre inachevée puisque la thèse qu'il défendait, celle d'un fédéralisme renouvelé reconnaissant au Québec un statut distinct, demeure toujours au stade de projet. Par ses interventions à la fois comme éditorialiste et comme chef du Parti libéral, il a aidé le Québec à se définir.

Fédéralisme et nationalisme se mêlaient chez Claude Ryan. Selon les époques, son coeur a semblé aller plus vers l'un que vers l'autre, mais, fondamentalement, il croyait que le fédéralisme était gage de liberté tout en offrant la souplesse pour garantir aux francophones la sécurité qu'ils recherchent. Jamais sa pensée ne variera sur ce point, comme le montrera ce moment dramatique du congrès du Parti libéral en mars 1991 où il dira non au rapport Allaire.

S'il a toujours valorisé le fédéralisme, M. Ryan n'a jamais rejeté le Québec. Tout au contraire, il l'a toujours défendu. Cela l'a amené à appuyer la thèse des deux nations et un fédéralisme asymétrique reconnaissant au Québec un statut particulier. Il était l'homme de la troisième voie, entre le fédéralisme rigide de Pierre Elliott Trudeau et la souveraineté-association de René Lévesque.

Son entrée dans l'arène politique sera l'aboutissement logique de sa réflexion sur la place du Québec dans la fédération canadienne. Le contexte de polarisation dans lequel se déroulera le référendum de 1980 lui laissera peu de place pour défendre ses idées. Celles-ci seront reprises par d'autres. Elles inspirèrent les artisans de l'accord du lac Meech, mais ce fut là aussi en vain. Néanmoins, cette idée d'une troisième voie demeure vivace auprès d'un fort contingent d'électeurs québécois.

***

Politicien atypique, Claude Ryan vivra mal cette période où il fut chef du Parti libéral. Mû par une part de naïveté, il n'avait pas vu l'ampleur du défi qui l'attendait. Il concevait néanmoins qu'il était de son devoir d'accepter cette responsabilité. C'est aussi avec un grand sens du service public qu'il continua de servir comme simple ministre dans le cabinet Bourassa où il exerça une influence déterminante sur les orientations du gouvernement libéral.

Durant cette carrière qui court sur cinq décennies, une constante aura toujours été chez cet intellectuel la recherche du bien commun. Il est remarquable que sa toute dernière contribution au débat public, que nous publions dans la page voisine, porte justement sur ce thème. Personne ne sera surpris de le voir inviter le gouvernement actuel et les opposants aux réformes que celui-ci veut entreprendre à agir avec modération, à trouver le juste équilibre. Son insistance à porter une attention particulière aux personnes les moins favorisées de la société dans le processus actuel de réforme n'est d'aucune façon inopinée. Formée aux valeurs du catholicisme, sa pensée a toujours accordé une grande importance à la solidarité.

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Le deuil que vit la famille de M. Ryan est vivement ressenti par Le Devoir et tous ses artisans. Directeur de ce journal pendant 14 ans, il marqua son histoire tant par la qualité de sa pensée que par le haut niveau de journalisme qu'il y pratiqua et qu'il inspire encore à tous les journalistes de cette maison. À cet égard, il fut un modèle pour l'ensemble de notre profession.

Aux membres de sa famille, nous transmettons nos sincères condoléances.

bdescoteaux@ledevoir.ca



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Le mal aimé

Michel David
Le Devoir mardi 10 février 2004

Les hommes aussi entiers que Claude Ryan inspirent généralement des sentiments partagés. Autant sa rigueur intellectuelle et son sens de l'engagement imposaient le respect, autant les Québécois ont été soulagés de le voir échouer dans sa quête du pouvoir.

Les libéraux auraient dû gagner l'élection d'avril 1981. Il est vrai qu'en reniant ses engagements de la campagne référendaire, Pierre Elliott Trudeau a donné un sérieux coup de pouce au PQ, mais la défaite libérale a aussi été le résultat d'un phénomène de rejet.

Cet homme qui se disait guidé par la main de Dieu, mais qui avait eu la victoire si mesquine, le soir du 20 mai 1980, faisait peur. Lui organiser des bains de foule était un véritable défi pour les organisateurs libéraux. C'était d'autant plus désolant que M. Ryan aimait sincèrement le contact avec la population. S'il y en a un auquel s'appliquerait parfaitement le qualificatif de mal aimé, c'est bien lui.

Ses anciens collègues libéraux, qui chantent aujourd'hui ses louanges, semblent avoir oublié tout le mal qu'ils en disaient eux-mêmes à l'époque. S'il a dû quitter la direction du PLQ, ce n'est pas faute d'avoir tenté de s'accrocher.

Les partis politiques, surtout les partis d'intérêts, ont horreur des perdants, mais c'est tout autant le moralisme de M. Ryan, voire son puritanisme qui horripilait bon nombre de militants. Le PLQ n'était pas précisément un repaire de marginaux, mais de là à vouloir leur imposer un modèle de candidat, marié et père de famille, il y avait une marge. Le pire est que M. Ryan ne s'en rendait pas compte.

Il était certainement animé par un profond désir de servir le Québec, mais connaissez-vous beaucoup d'autres hommes politiques, dont la carrière a été marquée par un échec aussi cuisant, qui ont eu droit à des funérailles nationales ?

Si remarquable qu'il soit, un homme ne peut avoir tous les talents. M. Ryan avait une envergure intellectuelle tout à fait exceptionnelle, mais c'était un politicien très ordinaire. Finalement, il aurait dû rester au Devoir.

***

On dit qu'il a servi de caution morale à Robert Bourassa, qui a eu l'intelligence de le garder à ses côtés. Assez curieusement, c'est dans le rôle du bulldozer que cet homme de réflexion a connu le plus de succès. M. Bourassa lui a confié les tâches les plus ingrates : hausse des droits de scolarité, alourdissement des responsabilités des municipalités, rétablissement du bilinguisme dans l'affichage commercial. On a dit de lui qu'il avait été le seul ministre de la Sécurité publique à pouvoir intimider la SQ.

Avec le recul, il faut reconnaître que la loi 86, qui a introduit le concept de «nette prédominance» du français, a permis d'atteindre un équilibre correspondant à la réalité socio-politique d'un Québec «distinct» dans un Canada uni. La preuve en est qu'en huit ans de pouvoir, aucun gouvernement péquiste n'a osé la remettre en question.

Même s'il n'a jamais été impliqué officiellement dans le dossier constitutionnel, il ne faudrait pas sous-estimer l'influence qu'il exerçait. En 1978, les libéraux lui avaient lancé un SOS, parce qu'il semblait être le seul capable de barrer la route aux «séparatistes». Son combat n'a jamais cessé.

Son désir de renouveler en profondeur le fédéralisme canadien ne fait aucun doute. Pourtant, même après que Trudeau eut rejeté du revers de la main le grand projet de réforme qu'il avait élaboré dans le Livre beige, il faut bien constater qu'il s'est fait l'allié objectif du statu quo constitutionnel.

Jusqu'à sa retraite, il s'est employé à empêcher son parti de s'engager sur ce qu'il appelait la pente savonneuse de l'indépendance. Après le rejet de l'Accord du lac Meech, il a systématiquement boudé les audiences de la commission Bélanger-Campeau, dont il était officiellement membre, mais qui ne lui inspirait aucune confiance.

Sa réaction a été encore plus vive quand le rapport Allaire est devenu la politique officielle du PLQ. Pendant quelques heures, il a laissé planer la menace d'une démission. M. Bourassa a pensé qu'il serait plus facile de faire plier Mario Dumont. Ou que son départ serait moins dommageable.

***

En 1987, la mort de René Lévesque avait eu l'effet d'un électro-choc sur le PQ, qui s'était lancé dans un sérieux examen de conscience. Dans les heures qui ont suivi, Pierre-Marc Johnson a démissionné et Jacques Parizeau a remis le cap sur la souveraineté.

Le premier ministre Charest a évoqué hier l'attachement de M. Ryan successeur aux «valeurs libérales», mais la question est plutôt de savoir ce qui reste au PLQ des valeurs chères à son ancien chef.

M. Charest a oublié de dire qu'en 1998, il s'était empressé de ranger sur les tablettes le rapport du comité sur la pauvreté, dont son prédécesseur, Daniel Johnson, avait confié la présidence à M. Ryan. Pour élaborer sa plate-forme électorale, le chef du PLQ avait préféré s'inspirer de l'Ontario de Mike Harris.

Depuis le 14 avril dernier, on ne peut vraiment pas dire que l'esprit de M. Ryan hante les officines gouvernementales. Lors de la formation du conseil des ministres, M. Charest a soigneusement écarté les quelques disciples de l'ancien chef qui siègent encore à l'Assemblée nationale, notamment Christos Sirros et Geoffrey Kelley.

Dans une entrevue accordée à la collègue Kathleen Lévesque, l'automne dernier, M. Ryan semblait manifestement inquiet des conséquences de la «réingénierie» projetée par le nouveau gouvernement, auquel il rappelait la nécessité de respecter l'idéal de justice social qui a toujours animé le PLQ. Un rappel qui n'a pas eu beaucoup d'effet.

mdavid@ledevoir.com



»» Claude Ryan, 1925-2004

L'homme du Devoir

Michel Roy
Le Devoir mardi 10 février 2004

Libre opinion: Entrelacs, le 9 février 2004

La mort de Claude Ryan est un deuil éprouvant à la fois pour sa famille, l'ensemble de la société québécoise et la communauté journalistique du pays. Ses lecteurs, même quand ils n'étaient pas tous d'accord avec ses conclusions, voyaient en lui un géant du métier, un éditorialiste qui s'imposait par le fond et la forme, par la cohérence de son propos et un remarquable pouvoir d'analyse politique.

Cet homme avait une résistance physique et intellectuelle peu commune. Depuis son arrivée au Devoir en 1964, il n'était pas rare que ses journées de travail s'étendent sur une quinzaine d'heures. Qu'il fût bien portant ou souffrant, surtout ces derniers mois, il s'engageait dans la rédaction d'articles analytiques sur les sujets les plus ardus, par exemple sur le mariage entre homosexuels. Il pouvait passer la nuit à lire un ouvrage imposant publié la veille (sur l'économie, la démocratie ou les autochtones) et le commenter le lendemain en page éditoriale.

Directeur du Devoir, journaliste rigoureux, analyste lucide et pénétrant, tantôt sévère, tantôt indulgent, il conservait des liens professionnels et amicaux dans plusieurs provinces, de même qu'aux États-Unis et en Europe, avec des universitaires, des élus et des chroniqueurs.

L'austérité que dégageait parfois sa personnalité aux yeux de ceux qui le connaissaient peu révélait bientôt un homme enjoué et une évidente disposition à la bonne humeur. Ce qui ne l'empêchait pas d'exprimer en clair sa contrariété sur un ton définitif, à propos de questions qu'il jugeait essentielles, en présence d'interlocuteurs qui ne partageaient pas son avis.

Pas un homme d'équipe

Nommé directeur du Devoir en 1964 après un séjour de quelques années comme secrétaire national de l'Action catholique, il n'était pas vraiment un homme d'équipe comme l'avaient été avant lui Gérard Filion et André Laurendeau. Mais, tout en limitant la durée des entretiens dans son bureau, il accueillait sur demande ceux des journalistes ou des hommes publics qui sollicitaient ses conseils.

Il se refusait toutefois aux longues palabres avec les principaux cadres de la rédaction appelés quotidiennement à débattre des éditoriaux et du traitement des nouvelles majeures du lendemain. Il fallait dire ce qu'on avait à dire, éviter les répétitions et conclure en peu de mots. Ceux qui n'observaient pas cette règle étaient aussitôt rappelés à l'ordre.

Il m'arriva un jour de lui suggérer une réunion de quelques professeurs de l'Université de Montréal sur les qualités et les faiblesses de l'enseignement supérieur. Il me répondit aussitôt : «Franchement, monsieur Roy, j'ai pas de temps à perdre avec ce monde-là !»

Avec le directeur, le vouvoiement était bien sûr de rigueur, comme il l'avait été avec MM. Filion et Laurendeau avant lui. Quelques exceptions étaient tolérées lorsqu'un jeune rédacteur avait bien connu l'un de ces messieurs plusieurs années auparavant et que la familiarité était devenue naturelle.

De l'intransigeance à l'indulgence

Claude Ryan ne se laissait jamais bousculer ou intimider par les manifestations syndicales de ses journalistes au cours des conflits de travail qui n'ont pas épargné le journal. Mais, quand la tension et l'hostilité propres aux négociations devenaient trop irritantes, le directeur savait se montrer conciliant : ce qu'il refusait depuis un mois devenait soudain possible et la détente s'opérait comme par magie. Certains conflits de travail se sont révélés plus pénibles parce que le directeur refusait de céder au syndicat des pouvoirs qui relevaient de la seule direction.

Autoritaire et parfois intransigeant durant une longue période à l'égard de ses journalistes, dont il attendait, au-delà du talent et de la bonne volonté, des efforts de création et d'originalité, Claude Ryan s'est montré plus indulgent en fin de mandat et lorsqu'il eut quitté Le Devoir. C'est ainsi qu'à l'occasion d'un colloque sur l'information à l'Université Laval, en 2001, il fit l'éloge du chef d'information et du rédacteur en chef que j'avais été au Devoir. Émotion et surprise... D'autres collègues ont aussi été réhabilités à cette époque.

Un phénomène analogue s'était produit lorsque M. Ryan éprouva des difficultés avec son caucus du PLQ à l'Assemblée nationale. Il n'a pas été bien compris de ses députés; il n'a pas fait non plus beaucoup d'effort pour les comprendre. En revanche, il a réussi à rationaliser le fonctionnement de son équipe parlementaire. Puis, comme ministre du gouvernement Bourassa à l'Éducation et à la Sécurité publique, il a joué un rôle majeur.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Homme de devoir

Marie-Andrée Chouinard
Le Devoir mardi 10 février 2004

Son passage à la direction du Devoir, de 1964 à 1978, reste incrusté dans la mémoire du journal

Jusqu'aux derniers moments de sa vie, Claude Ryan, ancien directeur du Devoir, aura appliqué la célèbre devise du quotidien: «Fais ce que dois». Tout juste après avoir reçu des médecins un diagnostic confirmant la gravité de sa maladie, l'homme de communication rédigeait lui-même le communiqué de presse traitant de son bulletin de santé. Plus encore, l'histoire veut qu'une fois passé sous la lorgnette des scribes de la permanence du Parti libéral, le document lui ait été remis pour approbation finale, et l'homme, de son lit d'hôpital, corrigea quelques petits égarements dans la ponctuation...

Homme de devoir, dans tous les sens du terme, son passage à la direction du Devoir, de 1964 à 1978, reste incrusté dans la mémoire du journal. Entré par la grande porte de l'éditorial en 1962, M. Ryan est vite passé à la direction du quotidien, succédant à celui qui était venu le chercher à l'Action catholique, Gérard Filion.

Au printemps 1962, le nouveau venu signe un Premier contact, tel qu'il intitula l'éditorial où il fait connaissance avec ses lecteurs. «Le mystérieux privilège de ce journal, ce qui fait son originalité et en même temps sa faiblesse, c'est d'être un titre spécial, aujourd'hui comme hier, un guide de notre conscience collective», écrivait-il ce 5 juin 1962, dans le premier de ce qui allait devenir une longue série d'éditoriaux au style dense et parfois austère.

Soucieux d'étoffer une équipe éditoriale un peu déplumée, le directeur Filion s'était laissé convaincre par le Père Ambroise d'inviter la réflexion d'un certain Claude Ryan, connu pour ses engagements à l'Action catholique. Collégien, il avoue ne pas aimer «ce journal que lisaient presque obligatoirement tous les bons esprits de l'époque». «J'ai appris à aimer Le Devoir, précisément à cause de cette attitude de disponibilité qui l'a caractérisé de plus en plus», affirme-t-il plus tard, soulignant la raison qui lui a fait tenter l'aventure du Devoir : pour «collaborer à l'éclairage de notre conscience collective.»

Impossible de dissocier ensuite l'histoire du quotidien d'Henri Bourassa de cet homme, dont on dit qu'il a été à ses heures de patron du Devoir une autorité d'esprit telle que certains hommes politiques -- Robert Bourassa le premier -- en ont fait un conseiller. Convaincu que cette action de libre penseur s'inscrit dans le prolongement de ses actions catholiques et sociales, il prend ce rôle de scribe-conseil très au sérieux, et élabore ses positions après avoir longuement soupesé les «pour» et les «contre», pour ensuite vider d'un trait sur le papier le fruit de ses réflexions.

Son entrée au journal s'effectue dans un certain remous : comme on ne s'entend pas sur la succession de Filion, c'est une direction à trois têtes -- Claude Ryan, André Laurendeau et Paul Sauriol -- qui tient les rênes de l'entreprise, sans grand succès. On songe vite à choisir un seul personnage, mais deux candidatures s'affrontent, de même que les idéologies auxquelles on les associe. Dans le coin droit, le nationaliste Jean-Marc Léger; au coin gauche, Claude Ryan, auquel on prête une étiquette catholique et des qualités de fin gestionnaire.

«Je suis assez réaliste pour savoir douter de moi-même et j'aurais préféré, l'échéance se produisant, fuir à l'autre bout du monde», écrit Ryan au lendemain de sa nomination, en 1964. «D'autre part, j'ai un respect tel pour cette fonction unique que je ne l'aurais jamais acceptée sous une forme diluée.»

Depuis la création du Devoir, huit directeurs ont guidé la destinée du quotidien, dont Claude Ryan, qui quittera cette fonction en 1978 pour enfiler une peau de politicien. Mais les deux parcours n'auront jamais été complètement distincts : son rôle d'éditorialiste, qu'il remplit à fond, s'engageant souvent quatre fois par semaine dans la page consacrée à ses pensées, n'est pas pour lui entièrement dissocié du pouvoir en place.

L'éditorial sert sa cause de conseiller, et c'est à plus d'une reprise que le contexte social bouillonnant de l'époque a commandé qu'il trempe la plume pour donner son avis. «Tout le monde a son opinion sur Ryan», écrit Benoît Aubin, dans un portrait publié par L'actualité en 1978. «Mais qui donc le lit ? Qui donc a le courage de se payer, quatre matins par semaine, 1500 mots de sa prose aride et dense qui serpente dans un morne paysage socio-politique parsemé de "cependant" et de "néanmoins" jusqu'à une inévitable conclusion, rarement spectaculaire, rarement emballante, mais toujours cruellement évidente ?»

Certains des papiers de Ryan sont passés à l'histoire, comme d'ailleurs l'ensemble de son parcours au Devoir. En 14 années de règne, où on lui reconnaît une poigne de fer et des talents de «frère économe» qui permettront au Devoir d'accumuler un sérieux petit coussin, il réussit à modeler le quotidien tout à son image, ce que certains nationalistes lui reprocheront ensuite, persuadés que le journal a perdu sa ferveur nationale pour emprunter un profil libéral...

Sur la scène publique, certains de ses éditoriaux ont force de loi, et donnent au journal, par l'entremise des positions de son directeur, l'allure d'un arbitre moral. Après avoir combattu l'imposition de l'unilinguisme à la minorité anglaise par la majorité française, lors du débat de 1969 sur le Bill 63, il laisse une marque certaine lors de la tristement célèbre Crise d'octobre.

Alors que le Québec entier vibre au rythme d'événements nouveaux et graves chaque jour, cette crise se délie sous la plume du directeur du Devoir, qui noircit sa tribune plusieurs jours d'affilée. «L'heure n'est ni aux exhortations morales, ni aux excursus politico-juridiques», écrit Claude Ryan à peine cinq jours avant que le corps de Pierre Laporte ne soit découvert. «Pour l'instant, un souci passe avant tous les autres. Deux hommes jouent leur vie pour des enjeux qui nous impliquent tous. Il reste encore des chances sérieuses de les ramener à la liberté. C'est à cet espoir, si fragile soit-il, qu'il faut s'accrocher. C'est à cette tâche qu'il faut s'atteler.»

Deux jours plus tard, il exhorte le premier ministre Bourassa à faire preuve de «souplesse» pour résoudre le conflit, lui enjoignant de pratiquer l'art de la négociation plutôt que de céder à certaines pressions sociales qui penchent pour une ligne dure. Il participe même à la rédaction d'un communiqué qui invite justement les autorités à emprunter la voie des pourparlers.

L'homme, que l'on décrit comme un bourreau de travail, aime écrire, et a le souci du détail. Arrivé tôt le matin à son pupitre pour des journées s'achevant parfois sur les coups de minuit, il s'enorgueillit d'un réseau de contacts volumineux -- on lui attribue un des calepins noirs les plus impressionnants de la profession --, et affirme à tous ses détracteurs qui regardent d'un oeil critique ses fréquentations que «l'éditorialiste conscient de l'influence potentielle de ses écrits ne peut rester dans son bureau, car il se condamnerait à l'impuissance». «Comment pourra-t-il [l'éditorialiste] entrer en contact avec des situations réelles qui existent dans son champ de prédilection -- la politique -- sans être amené en même temps à connaître les hommes publics d'une façon intime et personnelle ?»

Après avoir refusé en 1971 le droit du gouvernement Bourassa d'accepter la Charte de Victoria, il reproche l'année suivante aux syndicats de ne pas jouer un rôle de consensus et de menacer la paix publique. Lors de l'élection de 1976, qui mena les péquistes au pouvoir, plusieurs s'étonnèrent de retrouver en page éditoriale du Devoir un appui aux idées du PQ, le «parti le plus apte à procurer au Québec le leadership dont il a besoin». Réélire un gouvernement libéral équivaudrait à «enliser davantage le Québec dans la stagnation politique et dans des jeux mesquins d'équilibrisme qui sont aux antipodes de la vraie vie politique», écrit Claude Ryan dans l'un de ses écrits les plus mémorables.

Certains en perdent leur latin, eux qui avaient senti plus tôt un net penchant du directeur et éditorialiste pour les «valeurs libérales». Inquiets de ne plus sentir dans les pages du Devoir un appui à leur cause nationaliste, certains dirigeants du PQ fondent Le Jour en 1974, en réaction très nette à l'étiquette libérale qui colore le quotidien.

Le 10 janvier 1978, 68 ans jour pour jour après la fondation du Devoir par Henri Bourassa, le directeur du Devoir démissionne, alléché par la tribune politique qu'on lui propose. «Au terme d'une période de réflexion, j'en suis venu à la conclusion que je dois plutôt mettre fin à une carrière à laquelle je suis demeuré jusqu'au dernier moment profondément attaché et faire le plongeon dans la politique», affirmait-il devant la presse, au moment de se porter candidat à la direction du Parti libéral du Québec.

Quittant tous ses postes de direction simultanément, il insiste dans sa lettre de démission sur la difficulté d'effectuer ce geste, malgré tout l'attrait d'une tribune politique. «Je m'étais identifié à ces postes au point où il m'était devenu impossible de soupçonner combien il me serait difficile de m'en séparer le moment venu.»

Vingt-six ans plus tard, à quelques semaines de tirer une révérence finale, il manifestait le même penchant affectif pour le «quotidien de la rue Saint-Sacrement», s'assurant, par l'entremise de sa famille, que la rédaction de la rue de Bleury était tenue informée des développements entourant son état de santé...



»» Claude Ryan, 1925-2004

Le politicien

Kathleen Lévesque
Le Devoir mardi 10 février 2004

Le 19 novembre 1977, Claude Ryan se présente à la tribune du congrès du Parti libéral du Québec. Dix jours auparavant, le directeur du Devoir avait signé un éditorial où il annonçait sa décision «ferme et irrévocable» de ne pas être candidat à la direction du Parti. Mais l'ovation que lui réservèrent alors les militants libéraux chambarda complètement ses plans.

Cinq mois plus tard, Claude Ryan remporte l'investiture du PLQ qui venait de trouver un leader au-dessus de la mêlée. L'homme, que tant de politiciens avaient consulté, était désormais plongé à son tour dans l'arène politique avec l'ambition de renouveler la politique québécoise et canadienne. Entré en politique, guidé par «la main de Dieu» comme il le souligna candidement, il en sortira en 1994 après s'être fait élire quatre fois dans la circonscription d'Argenteuil, en plein coeur de la semaine sainte.

En 1978, M. Ryan arrive au PLQ alors que le parti est en déroute. L'intégrité sans conteste de cet intellectuel rigoureux donnera au parti la crédibilité et surtout la respectabilité nécessaires pour jouer son rôle d'opposition au gouvernement du Parti québécois nouvellement élu.

Alors que Robert Bourassa ne s'était jamais intéressé aux affaires internes du parti, Claude Ryan force le PLQ, jusque-là un parti d'organisation, à se doter de structures militantes partout au Québec. L'homme croyait à la pertinence du travail de terrain comme le lui avaient appris ses années passées à l'Action catholique canadienne (1945-1962).

«Sous Ryan, le parti s'est renouvelé. Il s'est modernisé en prenant le virage du financement populaire. On a battu des records d'effectif avec 200 000 personnes. Ryan a assuré sa survie», croit Pierre Bibeau qui travaillait à l'époque à la permanence du parti et qui deviendra organisateur en chef du PLQ.

En contrepartie de ce dynamisme insufflé au PLQ par M. Ryan, qui était un bourreau de travail, le nouveau chef libéral apparaît comme un personnage austère dont l'intransigeance crée des remous. Libre penseur, Claude Ryan n'était guère habitué aux compromis, raconte son entourage d'alors.

«M. Ryan n'a pas toujours été un chef magnanime. Il a eu de la difficulté à s'adapter à la discipline politique qui exige des nuances», se souvient John Parisella, qui a été de l'équipe soutenant le leadership de M. Ryan avant de se joindre à la permanence. Il occupera également le poste de chef de cabinet du premier ministre Bourassa au cours de son dernier mandat.

«Ce n'était pas un politicien conventionnel. Son adaptation a été difficile. Mais il faut se rappeler que l'on était dans un climat préréférendaire et que les adversaires grossissaient le moindre de ses défauts», souligne Pierre Bibeau.

Chose certaine, Claude Ryan a multiplié les déclarations malhabiles au cours de ses années comme chef du PLQ. D'entrée de jeu, il ne fut pas tendre envers son adversaire au leadership, l'ex-ministre Raymond Garneau, à qui il refusa de faire une place. Lors de la victoire du Non au référendum de mai 1980, Claude Ryan prononça un discours que d'aucuns ont jugé mesquin parce qu'il était sans compassion pour l'autre camp. Puis, tout juste avant le déclenchement de la campagne électorale de 1981, Claude Ryan affirme que c'est la «Providence» qui décidera des résultats. Par la suite, il a bloqué le retour de Robert Bourassa qui souhaitait se présenter lors d'une élection partielle, soulignant qu'il ne voulait pas de la «belle-mère».

«C'était un politicien hors norme dont l'engagement était total. Il disait franchement ce qu'il pensait. C'était une tête dure», affirme Michèle Bazin, qui a été son attachée de presse de 1978 à 1981.

Un soir que M. Ryan prononçait devant des militants un discours qui avait encore une fois des allures d'épître, Mme Bazin va à la tribune et lui tend un bout de papier pour l'inviter à conclure; il est près d'une heure du matin et les journalistes sont partis depuis longtemps. «M. Ryan a pris la feuille et en a fait une boulette qu'il a jetée par terre. Il avait un message à transmettre, des idées à défendre, et c'est ce qui comptait», dit Mme Bazin qui a tenu à souligner que travailler pour M. Ryan obligeait au dépassement.

C'est ainsi que M. Bibeau se rappelle avec bonheur une journée de préparation de l'équipe d'organisation en vue du référendum au cours de laquelle M. Ryan a donné un cours sur les valeurs libérales. C'est d'ailleurs cette séance de travail qui donna l'idée au PLQ l'année dernière de solliciter M. Ryan pour écrire la petite plaquette Les Valeurs libérales et le Québec moderne. «Ç'a avait fouetté tout le monde. Il était très inspirant. Son envergure intellectuelle en imposait», raconte M. Bibeau.

Son image ne soulevait toutefois pas le même enthousiasme. Ses traits singuliers ont été maintes fois caricaturés. Mais Claude Ryan ne se préoccupait guère de ces questions qu'il jugeait superficielles. Claude Ryan était d'abord un politicien qui lisait tous les dossiers, réfléchissait et écrivait.

En janvier 1980, le chef libéral publie une réplique au livre blanc référendaire du gouvernement de René Lévesque. Le document intitulé Une nouvelle fédération canadienne sera connu sous le nom de livre beige. C'est avec cette idée qu'il fallait renouveler le fédéralisme canadien que M. Ryan et ses troupes se lancent dans la bataille référendaire. Même s'il dirige le camp du Non, Claude Ryan devra toutefois partager le micro avec le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, ce qui causa beaucoup de frictions.

Après cette victoire, le PLQ subit un revers à l'élection de 1981. Dès lors, le leadership de Claude Ryan s'effrite et les mécontents se font de plus en plus nombreux au sein du parti. Après avoir fait le bilan de ses appuis, il abandonne la direction du Parti libéral le 10 août 1982. M. Ryan conserve toutefois son siège de député.

Sous la gouverne de Robert Bourassa, qui obtiendra un mandat en 1985 puis en 1989, Claude Ryan connaît un second souffle politique. Il devient le ministre à tout faire du gouvernement Bourassa, un pilier incontournable et un homme d'équipe. Le ministre règne en coulisse.

«M. Ryan était très influent. M. Bourassa n'autorisait aucun projet sans que M. Ryan et Gérard D. Lévesque n'aient donné leur accord. Il avait une autorité morale. Il était la caution intellectuelle et d'intégrité du cabinet», soutient Pierre Bibeau.

Ce dernier raconte d'ailleurs que Claude Ryan n'hésitait pas à affronter ses collègues sur leurs propres dossiers, les obligeant plus d'une fois à refaire leurs devoirs. «M. Ryan s'est révélé exemplaire sur le plan de la solidarité, alors que Robert Bourassa craignait l'inverse, compte tenu de son indépendance d'esprit. Mais M. Ryan a été parfaitement loyal», affirme M. Bibeau.

John Parisella abonde dans ce sens. «Il est devenu un politicien accompli et puissant. Il avait une intelligence hors du commun qu'a reconnue M. Bourassa», estime M. Parisella.

De fait, Claude Ryan héritera des dossiers les plus complexes. Le ministre-orchestre se verra confier l'Éducation, l'Enseignement supérieur et la Science de 1985 à 1990. Il dégela les droits de scolarité, faisant fi des critiques.

Ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française de 1989 à 1994, il mena le périlleux dossier qui conduisit à l'adoption de la loi 86 rétablissant l'affichage bilingue. Déjà comme directeur du Devoir, il s'était opposé à la loi 101 la décrivant comme un carcan étouffant.

À la suite de la Crise d'Oka de 1990, il est appelé à éteindre le feu. La responsabilité de la Sécurité publique échoit à M. Ryan qui s'évertue à reconstruire les ponts avec les autochtones.

À cette même époque, soit de 1990 à 1994, Claude Ryan devient aussi ministre des Affaires municipales. Là encore, le premier ministre lui confie une tâche délicate, soit la réforme de la fiscalité municipale par laquelle le gouvernement a transféré ses problèmes budgétaires aux municipalités. Il sera également le maître d'oeuvre du programme d'infrastructures Canada-Québec-municipalités. À ce titre, il distribuera la manne du «fédéralisme agissant».

Puis vient la retraite politique du fidèle lieutenant de Robert Bourassa quelques mois avant la tenue des élections de septembre 1994. Mais ce départ ne conduira pas M. Ryan au silence, et il interviendra publiquement sur bon nombre de dossiers.



»» Claude Ryan, 1925-2004

L'un des grands journalistes de notre époque

Louise-Maude Rioux Soucy
Le Devoir mardi 10 février 2004

Si le bilan politique de Claude Ryan lui a valu des critiques comme des bons mots, sa carrière journalistique, elle, demeure une référence. À la barre du Devoir, de 1964 à 1978, il a imposé une manière de faire alliant rigueur, ouverture d'esprit et compromis. Un héritage que deux autres directeurs du quotidien, Gérard Filion et Lise Bissonnette, ont tenu à saluer hier.

«Il a été le plus grand journaliste de sa génération, incontestablement, plus que d'autres qui sont disparus depuis longtemps, les Laurendeau, Sauriol, Duhamel, etc. C'était le plus grand de son époque», croit Gérard Filion, directeur du Devoir de 1947 à 1963. Son influence, elle, était à la mesure de son talent. «Avant de voter, les gens attendaient de voir pour qui M. Ryan allait voter», se souvient Lise Bissonnette, elle-même directrice du quotidien indépendant de 1990 à 1998.

Toujours branché sur le téléphone, prêtant une oreille attentive à tous les intervenants de l'actualité, Claude Ryan se considérait avant tout comme un modérateur. «Il se voyait comme un médiateur. Il adorait prodiguer des conseils», rappelle Mme Bissonnette, aujourd'hui à la tête de la Grande Bibliothèque du Québec. Au terme d'une très solide analyse qu'il poussait à fond, Claude Ryan proposait alors un compromis. «Il cherchait toujours l'extrême-milieu. On disait de lui qu'il était un "modéré extrême"», rappelle Mme Bissonnette.

Claude Ryan a quitté le monde du journalisme à la veille de la révolution des médias. «Le journalisme a bien changé depuis son départ. Le lecteur ne veut plus se laisser imposer les opinions par les éditorialistes, note M. Filion. C'était avant tout un homme de la plume, du papier et du téléphone», confirme Mme Bissonnette, qui rappelle que son analyse est toutefois restée bien actuelle.

«C'est un personnage de référence dans l'histoire du Québec et surtout dans l'histoire des rapports Québec-Canada», croit la directrice de la GBQ. Rappelant la finesse des analyses de M. Ryan en la matière, celle-ci croit qu'un jour viendra où le Canada regardera derrière lui et «se rendra compte que cette analyse-là, dans son extrême modération, était sans doute d'une grande sagesse».

Pour Lise Bissonnette, c'est aussi là, peut-être, la grande déception de M. Ryan. «Demain, dans les journaux du Canada anglais, vous verrez des éloges à n'en plus finir sur la pensée de M. Ryan, mais, en réalité, il y a quelque chose de tragique là-dedans. Ces gens qui le porteront aux nues ne l'ont pas écouté», croit-elle.

L'apport de M. Ryan au journalisme québécois a aussi été souligné hier par le Conseil de la presse du Québec, qui s'est souvenu de l'homme de rigueur et de compassion. «Claude Ryan aura été l'un des grands journalistes de notre époque, en même temps qu'un homme politique qui a apporté beaucoup au Québec et au Canada», a fait savoir le Conseil, par voie de communiqué.

La Tribune de la presse du Parlement de Québec a elle aussi rendu hommage à l'homme de plume. «Son intégrité professionnelle, son sens du devoir et son envergure intellectuelle ont influencé directement plusieurs générations de journalistes», a dit son président, le journaliste Rhéal Séguin.

En hommage au disparu, la tribune demande officiellement à l'Assemblée nationale de baptiser du nom de Claude Ryan la salle de conférence de presse de l'édifice Pamphyle-Lemay, sur la Colline parlementaire.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Ses jeunes années à l'Action catholique canadienne

Tommy Chouinard
Le Devoir mardi 10 février 2004

Si l'on a surnommé Claude Ryan le «curé» ou encore le «bedeau» pendant une bonne partie de sa vie, c'est en raison du zèle ardent que ce bourreau de travail a manifesté pendant 17 ans à l'Action catholique canadienne (ACC).

À la fin des années 40 et dans les années 50, l'ACC -- un organisme créé par l'Assemblée des évêques canadiens pour chapeauter tous les mouvements laïcs spécialisés comme la Jeunesse étudiante catholique (JEC) -- rassemble des personnalités progressistes et réformistes telles que Gérard Pelletier, Maurice et Jeanne Sauvé, Alfred Rouleau, Jean-Paul Lefebvre, Marc Lalonde, Simone Monet, etc.

«L'ACC était un foyer où se sont développés les gens qui allaient ensuite moderniser le Québec. Et on peut dire que Claude Ryan, avec son passage de 17 ans à l'ACC, a été l'un des éléments qui ont favorisé l'essor de la Révolution tranquille», estime Jean-Claude Leclerc, journaliste au Devoir qui a milité au sein de la JEC.

Claude Ryan n'a que 20 ans lorsqu'il devient le secrétaire national de l'ACC, en 1945. Premier de classe tout au long de ses études classiques au Collège de Sainte-Croix, et depuis deux ans étudiant à l'École de service social de l'Université de Montréal, il se révèle le candidat tout désigné des évêques... même s'il n'a jamais milité au sein des mouvements laïcs auparavant. Et c'est pourtant à lui que revient la tâche de coordonner les activités de ces mouvements, comme la JEC, la Jeunesse indépendante catholique, la Jeunesse agricole catholique et la Jeunesse ouvrière catholique.

«Il y avait un peu de méfiance au début. On avait peur de se faire imposer un cadre par les autorités officielles de l'Église. Mais on a vu assez vite qu'on avait affaire avec une personnalité forte, sérieuse, qui avait beaucoup de volonté et de mordant», raconte Pierre Juneau, qui a milité aux côtés de M. Ryan pendant des années.

«Quand j'étais étudiant, Ryan était déjà une légende, ajoute Jean-Claude Leclerc. Les laïcs sont normalement des suiveux : "Oui M. le curé, oui, Monseigneur". Ryan, lui, se tient debout. Il doit coordonner son travail avec l'épiscopat, mais il a développé une pensée originale et des mouvements qui vont avoir une consistance propre au lieu d'être simplement des exécutants du clergé.»

Claude Ryan parvient à établir un lien de confiance avec tous les mouvements laïcs, qui fonctionnent en vase clos jusqu'à son arrivée. «Je me souviens que nous avons vu arriver ce jeune homme que nous ne connaissions pas, qui n'avait pas été connu à la JEC. Il était le responsable au-dessus de nous, tout près des évêques. Ça nous a un peu perturbés. Mais on a appris que Ryan n'était pas le bras droit des évêques, que lui-même gardait une certaine distance. Par la suite, il est devenu un conseiller et un compagnon de route», raconte Guy Rocher, professeur au département de sociologie et au centre de recherche en droit public de la Faculté de droit de l'Université de Montréal, qui fut un des dirigeants de la JEC dans la deuxième moitié des années 40.

Les mouvements se trouvent sous la tutelle de l'Église depuis longtemps, mais la laïcisation s'impose graduellement sous l'impulsion, entre autres, de Claude Ryan, et ce, avant Vatican II. Le jeune Ryan publie de nombreux documents -- «des pages et des pages», disent les témoins de l'époque -- dont les programmes annuels des mouvements et des écrits tels Esprits durs, coeurs doux : la vie intellectuelle d'un militant chrétien et Un nouveau type de laïc. «Ryan était dans une position de pouvoir moral. Il avait un grand pouvoir sur l'organisation du mouvement», dit Jean-Claude Leclerc.

Le secrétaire de l'ACC donne également une structure plus démocratique aux mouvements et s'affaire à leur donner une autonomie financière. «Ce jeune mouvement a besoin de structures. Ryan les met sur pied. Ce mouvement réclame aussi des documents de réflexion. Ryan les écrira. Ce mouvement demande en plus une coordination entre les différentes sections paroissiales, diocésaines et nationales. Ryan s'y consacrera», résume Aurélien Leclerc dans une biographie de Claude Ryan intitulée L'homme du devoir et publiée en 1978.

En peu de temps, Claude Ryan s'impose comme «la véritable âme dirigeante de l'ACC grâce à sa personnalité forte et influente», raconte Louise Bienvenue dans Quand la jeunesse entre en scène : l'Action catholique avant la Révolution tranquille, livre paru en 2003. «Il y a travaillé avec un investissement personnel incroyable pendant 17 ans. C'est vraiment un militant qui en a donné plus que le client en demandait», souligne-t-elle en entrevue. Selon Louise Bienvenue, Ryan joue le rôle de médiateur entre l'épiscopat et les différents mouvements. «Il tutoie les évêques et il sait leur faire entendre la voix des forces contestataires, qui réclament un renouvellement de la conception du catholicisme au Québec», note la professeure au département d'histoire et de sciences politiques de l'Université de Sherbrooke.

Comme Claude Ryan est le porte-parole de l'ACC, il se fait connaître à l'extérieur des mouvements. Les groupes laïcs sont en effet de véritables groupes de pression dans les années 40 et 50. Ils font différentes démarches auprès des pouvoirs publics sur les thèmes de l'éducation, le travail, la famille, etc. Claude Ryan participe aussi à la mise sur pied de plusieurs conférences publiques portant sur l'immigration, la presse, les problèmes de main-d'oeuvre. «Claude avait des idées sur tout et se mêlait de tous les débats. Quand il donnait son opinion, les gens écoutaient avec beaucoup d'attention. C'était un jeune homme au-dessus de la moyenne», se rappelle Charles Lebrun, qui a siégé à l'ACC de 1952 à 1960 comme représentant du diocèse de Montréal.

Claude Ryan travaille sans relâche et son pain quotidien demeure, jusqu'à son mariage en 1958 avec Madeleine Guay, des sandwichs au beurre d'arachide. En fait, même s'il rejette la prêtrise, au grand dam de sa mère, il se trouve une autre vocation à laquelle il se donne corps et âme.

Claude Ryan prend part à de nombreux congrès diocésains dans tout le Canada, mais aussi à l'Assemblée mondiale de la jeunesse, à Londres en 1948, et, la même année, au premier congrès international de l'Action catholique, à Rome. Au début des années 50, il étudie l'histoire de l'Église à l'Université pontificale grégorienne de Rome.

À cette époque, en plein duplessisme, Claude Ryan ne croit pas en l'engagement politique. Il incite plutôt les jeunes à s'impliquer en dehors des cadres politiques, qui, selon lui, n'auront d'autres choix que de changer sous la pression des nouvelles revendications sociales. Avec le «Voir-juger-agir» -- une méthode d'analyse et d'action venant d'Europe et largement répandue dans les mouvements --, Claude Ryan encourage ce que l'on appelle l'«action sociale». En compagnie de ses collaborateurs, il souhaite sortir les laïcs de leur passivité et les amener à s'investir dans les débats sociaux qui agitent la société et leur quotidien. De cette volonté découlent des actions concrètes dans tous les mouvements, comme la création de services d'hébergement pour les démunis, de caisses d'économie, de camps de vacances, de bibliothèques locales, etc. «C'était un jeune homme qui annonçait quelqu'un qui trouvait important la stratégie à adopter et les bons moyens pour arriver à des fins. Il avait un idéal religieux et social évident», dit Guy Rocher.

Claude Ryan lutte également pour la juste représentation des jeunes dans les instances publiques. «Il propose une formation au leadership, pourrait-on dire. Le but était de former des gens qui, chacun dans leur secteur d'activité, vont vraiment développer la société sur le plan du savoir», explique Louise Bienvenue.

C'est avec le même objectif que Claude Ryan fonde l'Institut canadien d'éducation des adultes en 1956, un organisme qu'il présidera jusqu'en 1961. «Il défendait l'accessibilité à tous à l'instruction et la formation. Il n'y a pas simplement la formation scolaire, mais il y avait aussi l'intégration des gens dans le développement social», explique Madeleine Joubert, qui était directrice générale de l'ICEA. Dans cet organisme, Claude Ryan parvient à rassembler les syndicats et le patronat, en plus de divers organismes, pour s'intéresser à ce qu'on appelle aujourd'hui la formation continue.

Après 17 ans à l'ACC, Claude Ryan décide de tirer sa révérence pour faire place à la relève. Il rejoint les rangs du Devoir, dont le directeur, Gérard Filion, une vieille connaissance de Ryan dans le milieu des militants catholiques, le repêche pour devenir éditorialiste, en 1962. Si Claude Ryan quitte l'ACC, il demeurera ensuite, au Devoir comme au Parti libéral, un ardent militant catholique.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Le respect en héritage

Isabelle Paré
Le Devoir mardi 10 février 2004

«Il était très différent dans la vie publique et la vie privée», explique Paul, l'aîné des enfants Ryan

Après avoir jalousement protégé son intimité pour vivre en paix ses derniers moments avec sa famille, Claude Ryan est décédé paisiblement entouré des siens, hier, non sans avoir travaillé jusqu'à la fin à plusieurs projets d'écriture qu'il souhaitait laisser en héritage.

Son fils aîné, Paul Ryan, a confié que son père s'était éteint «très doucement» hier matin, et était resté en pleine possession de ses moyens jusqu'à samedi dernier, au moment où il a sombré dans le coma.

Malgré le caractère foudroyant du cancer qui le rongeait, affirme son fils, l'ex-directeur du Devoir avait sciemment minimisé la gravité de sa maladie en décembre dernier pour pouvoir vivre à «l'abri de la pression médiatique» ses derniers jours en compagnie de sa famille.

«Jusqu'à jeudi, il ne prenait encore aucune médication puissante. Il était encore plein de projets et serein. Nous avons pu être très proches de lui jusqu'à son départ», a-t-il affirmé.

La seule tristesse de Claude Ryan, éternel travailleur, aura été de quitter ce monde avant d'avoir pu mettre un point final à plusieurs de ses projets d'écriture, déplore son fils. «Il travaillait à quatre ouvrages en même temps. Il savait très bien qu'il était engagé dans une course contre la montre», a raconté Paul hier, qui réagissait au nom de ses quatre autres frères et soeurs plus jeunes, Monique, Thérèse, Patrice et André.

Au cours des derniers mois, l'ex-journaliste et catholique engagé avait notamment entrepris de traduire plusieurs des sermons du cardinal John Henry Newman, un homme d'église du XIXe siècle, dont il prisait les écrits. Mais la maladie ne lui aura pas laissé le temps de terminer son oeuvre. «Il travaillait encore là-dessus la semaine dernière à l'hôpital», affirme Paul.

Mais ses enfants entendent d'ores et déjà terminer l'énorme travail laissé inachevé par leur père, et s'assurer de la publication de plusieurs de ces projets.

L'ex-journaliste et directeur du Devoir, qui était reconnu comme un bourreau de travail, ne faisait en effet jamais les choses à moitié. À preuve, pour un cours qu'il donnait depuis 2002 aux étudiants du Centre Newman d'études catholiques de la faculté des Arts de l'Université McGill, Claude Ryan avait jusqu'ici rédigé des centaines de pages sur la pensée sociale de l'Église catholique.

Ce travail de moine, qui totalise 400 à 500 pages, sera colligé et publié sous forme de manuel, a assuré Paul Ryan hier, en rappelant toute l'admiration que son père portait au cardinal Newman. «C'était une idole pour lui, un modèle», dit-il.

Même acculé à la mort, jamais Claude Ryan n'a songé à écrire ses mémoires, ou encore à parler au «je» de toutes ces années vécues sur la place publique, ou même de sa vie privée. «C'est une chose qu'il s'est toujours refusé de faire», ajoute son fils aîné.

L'intellectuel influent que fut Claude Ryan a plutôt consacré ces dernières semaines à rassembler les textes de ses principales interventions publiques des dernières années, qu'il souhaitait laisser à titre d'héritage intellectuel à la société québécoise. Mais pour ce projet aussi, le temps lui aura fait défaut. Sa famille affirme toutefois qu'un travail d'édition sera prochainement réalisé pour permettre la publication posthume de ce recueil de textes.

Un père différent de l'homme public

Contactés vers 6 h 15 hier matin par le premier ministre du Québec, Jean Charest, les enfants de Claude Ryan ont accepté que des funérailles nationales soient organisées pour leur père, bien que cette question n'ait jamais été ouvertement discutée avec lui dans les jours qui ont précédé sa mort. «Nous avons hésité, car notre père était un homme qui aimait faire les choses de façon humble et discrète. Mais compte tenu de l'affection que la population lui portait, et du rôle qu'il a joué dans la vie publique, nous avons décidé d'accepter ces funérailles», a-t-il dit.

Alors que les médias ont souvent donné de Claude Ryan l'image d'un homme influent, certes, mais aussi strict et autoritaire, ses enfants, eux, en gardent un souvenir différent. «C'était un homme très différent dans la vie privée, confie son fils Paul. Les meilleures leçons pour lui étaient celles que nous nous infligions par nos propres erreurs.»

S'il fut un père relativement absent pendant le plus fort de sa carrière journalistique et politique, Claude Ryan n'en a pas moins légué à ses cinq enfants des souvenirs et des valeurs importantes. «Il nous a donné le sens de la liberté. Ce qu'il nous a laissé de plus important, c'est probablement le respect d'autrui. Jusqu'à la mort de notre mère, il y a 19 ans, nous avons vécu dans un foyer très uni», a rappelé Paul, qui affirme que son père profitait de sa retraite, depuis 1994, pour se rapprocher de ses enfants et de ses petits-enfants, et jouir de cette vie familiale dont sa carrière l'avait tant privé.

Grand-père de onze petits-enfants, dont le petit dernier est né tout juste avant Noël, Claude Ryan avait d'ailleurs développé une très belle relation avec ses petits-enfants, affirme son fils aîné. Tous sont d'ailleurs venus le voir à l'hôpital la semaine dernière. «Au cours de ces dix dernières années, nous avons pu nous rapprocher et explorer toute la dimension spirituelle de notre père», affirme Paul.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Un politicien atypique

Manon Cornellier
Le Devoir mardi 10 février 2004

Jean Chrétien a été frappé par la sincérité qui caractérisait cet homme public pas comme les autres

Ottawa -- Un politicien non conventionnel, unique, sincère, érudit. Le respect transparaît quand Jean Chrétien, le politicien d'expérience et l'ancien premier ministre, évoque la carrière de Claude Ryan, un homme qu'il a croisé à maintes reprises, tant en coulisses que sur les tribunes.

«Ce n'était pas un politicien conventionnel. Pas du tout. Pas du tout. Il était très sincère et très connaissant. Quand on parlait avec M. Ryan, il ne disait pas des niaiseries. C'était toujours très sérieux. C'était un homme qui avait beaucoup lu et qui avait des convictions claires sur tout», a confié récemment Jean Chrétien au cours d'une entrevue. «Des hommes comme ça, il n'y en a pas beaucoup.»

S'il a été surpris par l'entrée en politique de Claude Ryan, un «grand intellectuel» qu'il voyait davantage évoluer dans des cercles universitaires, il n'a jamais douté de son engagement. «C'était un grand bonhomme, un grand serviteur public. Sa famille peut être très fier de lui. C'était un homme sincère, dévoué et engagé. Et c'est très important que des gens veuillent s'engager. Ça fait une différence. Comment ça se mesure ? Je ne le sais pas. On n'est pas là pour la mesure, mais pour faire de notre mieux et c'est ce qu'il a fait», ajoute-t-il.

Les deux hommes se parlaient de temps en temps. M. Chrétien avoue volontiers avoir consulté à l'occasion l'éditorialiste, le chef provincial et le politicien à la retraite. M. Ryan, lui, posait toujours beaucoup de questions, se rappelle-t-il. «Peut-être à cause de son métier de journaliste.»

Ces contacts ont commencé dès l'entrée en politique de Jean Chrétien en 1963 et n'ont jamais cessé, mais, si leur relation était bonne, au dire de Jean Chrétien, ils n'étaient pas des amis intimes. En fait, ils auraient pu se retrouver adversaires lors de la course au leadership du Parti libéral du Québec en 1977. Les deux hommes étaient sollicités pour succéder à Robert Bourassa et ils en ont discuté, lors d'un passage de Jean Chrétien au Devoir.

«Je lui avais dit qu'il était très bon au Devoir, mais que, s'il allait en politique, il faudrait qu'il change certaines choses. [...] Ce n'est pas le même métier. Je lui avais expliqué les difficultés du métier», raconte Jean Chrétien.

«Il était toujours très nuancé, mais dans la bagarre, la nuance disparaît», de poursuivre celui qui allait devenir ministre fédéral des Finances en septembre 1977. M. Chrétien était flatté par les approches -- «C'est quand même mieux que se faire engueuler» --, mais nie avoir été vraiment intéressé. Il avait quand même tenté de dissuader M. Ryan de se présenter, selon les reportages de l'époque.

Les deux politiciens n'ont jamais été de proches collaborateurs, mais seront, à une occasion, forcés de faire équipe pour une cause commune : lors de la campagne référendaire de 1980. Alors que Claude Ryan dirigeait le camp du NON, Jean Chrétien y représentait le gouvernement fédéral. Leur style, leur expérience, leur vision de la campagne ne coïncidaient pas. Bien que de nombreux journalistes et auteurs aient fait état de leurs accrochages, Jean Chrétien, lui, a un autre souvenir.

«Ç'avait bien fonctionné. [...] Dans un sens, il y avait des tensions, mais parce qu'il y en a toujours quand on a des responsabilités comme celles-là. On ne s'en allait pas à un pique-nique. C'était donc une tension normale. En fait, je ne dirais pas de la tension, mais de la pression. On faisait face à un défi énorme, et il fallait bien le gérer. Et on l'a bien géré.»

Il convient que M. Ryan aurait peut-être préféré un autre émissaire fédéral, mais le premier ministre Pierre Elliott Trudeau en avait décidé autrement. Le seul incident «désagréable» dont il se souvienne, dit-il, est survenu le soir de la victoire du NON lorsque Claude Ryan a refusé de le laisser parler. «Mais ce n'est pas bien grave. J'en ai vu bien d'autres.»

Leurs conversations étaient rarement personnelles sauf, se souvient Jean Chrétien, lorsqu'il a souligné à M. Ryan les talents de violoncelliste de sa fille. Le père, très fier, avait été surpris et touché.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Des opinions tranchées, jusqu'à la fin

Tommy Chouinard
Le Devoir mardi 10 février 2004

Le gouvernement Charest doit faire preuve de prudence dans son entreprise de «réingénierie» de l'État. Une modification du mode de scrutin actuel est nécessaire. La concentration des médias doit être circonscrite au nom de la liberté de la presse. Le mariage entre conjoints de même sexe ne devrait pas être permis par le gouvernement fédéral.

Voilà les dernières opinions exprimées par Claude Ryan sur la scène publique. L'ancien directeur du Devoir et chef libéral -- qui se plaisait à prendre part aux débats qui animent la société québécoise, et ce, jusqu'à la toute fin de sa vie -- laisse en héritage des messages de respect de la justice sociale et de la liberté d'expression qui témoignent de sa rigueur intellectuelle.

Au gouvernement Charest, Claude Ryan a lancé un avertissement qui résonne encore dans les officines libérales. La «réingénierie» de l'État ne doit pas se faire au détriment des plus démunis de la société. L'automne dernier, lors d'une entrevue accordée au Devoir -- sa toute dernière intervention sur un débat public --, Claude Ryan avait en effet rappelé la responsabilité du gouvernement libéral en matière de justice sociale.

«Il vaut mieux prévenir et s'assurer que la réingénierie se fasse en tenant compte de la définition large de la mission gouvernementale. Deuxièmement, on doit rappeler la responsabilité du gouvernement en matière de justice sociale, en matière de juste répartition des chances d'épanouissement envers toutes les classes de la société», confiait Claude Ryan.

Ses préoccupations ne sont pas étonnantes. La justice sociale figure parmi la liste des valeurs libérales qui étaient si chères à Claude Ryan. À la demande de Jean Charest, il avait d'ailleurs rendu public, en septembre 2002, Les Valeurs libérales et le Québec moderne, un livre qui, aujourd'hui, prend la forme d'un héritage qu'il lègue au parti. Ce livre a servi de caution morale et intellectuelle au Parti libéral lors des dernières élections.

En plus de dresser un portrait historique du Parti libéral et de décrire la position qu'occupe cette formation sur l'échiquier politique québécois, M. Ryan passait en revue les principales valeurs qui guident les libéraux.

Il s'agit notamment du respect des libertés individuelles, l'identification au Québec, l'appartenance canadienne, le développement économique et la justice sociale. «Être libéral en politique, c'est mettre en pratique dans ce champ d'activité les traits qui caractérisent l'esprit libéral, peut-on y lire. C'est notamment être ouvert aux valeurs de changement et de progrès; mettre au premier rang les valeurs de liberté, de justice et de démocratie; être acquis à la discussion publique des enjeux et à la transparence de l'administration de la chose publique. Est contraire à l'esprit libéral, en politique comme dans tout autre champ d'activité, ce qui est étroit, mesquin, sectaire, doctrinaire, jaloux, occulte, attaché à l'ordre établi, enfermé dans des certitudes immuables, méfiant envers les libertés et opposés au progrès.»

Claude Ryan soulignait également l'importance pour l'État de définir les valeurs de la collectivité en tout respect de la société civile. «Au lieu de vouloir imposer à tout prix ses propres conceptions, l'État doit plutôt chercher des aménagements institutionnels qui, dans le respect de l'ordre public et des bonnes moeurs, tiennent compte de l'évolution continue des opinions et des modes de comportement.»

«Il ne suffit pas de se réclamer de l'esprit libéral. La personne qui oeuvre dans la politique doit chercher à déployer cet esprit au service de valeurs capables de faire avancer les libertés individuelles et le bien général de la société», écrivait-il.

Des militants libéraux tentent actuellement de remettre à l'agenda un rapport préparé par Claude Ryan en 1998, L'État québécois et la pauvreté. Ce document de réflexion contenait pas moins de 176 propositions tous azimuts, mais aucune -- ou presque --- n'avait été retenue officiellement. M. Ryan recommandait d'augmenter les ressources humaines et financières des services gouvernementaux d'aide à l'emploi et de procurer un soutien financier supplémentaire aux organismes sociaux et communautaires luttant contre la pauvreté.

Mode de scrutin

Claude Ryan s'était également prononcé sur la nécessité de procéder à un changement du mode de scrutin actuel «afin de permettre une représentation plus juste à l'Assemblée nationale de divers points de vue exprimés à l'occasion d'élections générales», écrivait-il dans Le Devoir en septembre dernier.

«Une réforme qui n'apporterait que des améliorations cosmétiques sans viser à procurer une meilleure justice serait un trompe-l'oeil. Le choix du gouvernement semble devoir se faire entre un mode de représentation régionale et un mode de représentation compensatoire à l'échelle nationale. La formule retenue, quelle qu'elle soit, devra fournir l'assurance que des écarts grossiers entre la volonté exprimée par les électeurs et la représentation des partis à l'Assemblée nationale ne seront plus possibles», ajoutait-il.

Claude Ryan soulignait la célérité avec laquelle le gouvernement actuel devrait traiter ce dossier. «Convaincre le gouvernement de présenter un échéancier précis et raisonnable et le contraindre par tous les moyens de pression démocratiques à s'y conformer, tel devrait être le premier objectif des tenants d'une réforme du mode de scrutin», affirmait-il.

Mariage entre conjoints de même sexe

Claude Ryan n'a jamais eu peur de ses opinions. À preuve, il n'a pas hésité à s'inscrire à contre-courant et à se positionner contre le mariage entre conjoints de même sexe, qu'un projet de loi fédéral vise à permettre.

«Pour des motifs autant séculiers que religieux, et en m'appuyant sur une assez longue expérience de la vie, je souscris pleinement à l'enseignement séculaire de l'Église selon lequel la vie sexuelle doit se déployer suivant un ordre naturel dont la complémentarité des sexes et l'orientation de l'activité sexuelle vers le service de la vie sont des éléments essentiels. La famille formée d'un père, d'une mère unis dans le mariage et de leurs enfants, fournit de manière générale le milieu le plus propice à l'épanouissement des conjoints, à la perpétuation de l'espèce et à la formation des futurs citoyens. Elle est considérée, pour cette raison, comme le fondement le plus solide de la vie en société. J'en conclus que la société a non seulement le droit mais le devoir de privilégier son épanouissement affirmant le caractère distinct du mariage», expliquait-il dans un texte qu'il a fait parvenir à La Presse, en août dernier.

Selon Claude Ryan, Ottawa fait fausse route. «Il cherche l'uniformité tandis que les réalités qu'il prétend regrouper sous une même définition sont manifestement différentes. Que le législateur s'emploie à éliminer toute discrimination réelle et observable à l'endroit des personnes engagées dans des unions homosexuelles, cela est juste et souhaitable. Qu'on veuille par contre laisser croire que l'élimination de toute distinction juridique entre le mariage et l'union homosexuelle sera moralement et socialement inoffensive, cela est plus difficilement admissible. Qu'on donne à chacune un nom, une définition et un statut répondant à ce qu'elles sont.»

Concentration de la presse

Lors du congrès de novembre 2000 de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Claude Ryan avait envoyé un électrochoc aux journalistes en dénonçant la concentration médiatique au Québec. Selon lui, «il serait mauvais et dangereux que tout le secteur de la presse quotidienne soit possédé par les mêmes intérêts». Il s'inquiétait alors de la transaction qui a fait passer les trois quotidiens québécois d'UniMédia (Le Soleil, Le Droit, Le Quotidien) aux mains de Gesca, filiale de Power Corporation.

D'après l'ancien directeur du Devoir, la liberté d'information et d'opinion est mise en péril par le contrôle trop grand d'un même groupe, qu'il s'agisse de Gesca ou de Quebecor. «Partout où un groupe financier exerce un contrôle direct sur une entreprise de presse, on ne saurait s'attendre à ce que celle-ci traite avec une réelle liberté des sujets reliés aux intérêts de son propriétaire, et ce, tant dans ses pages d'information que dans ses pages d'opinion», illustrait-il.

Des mesures de rationalisation et de réduction des dépenses sont le lot de la concentration, prévenait-il. «Le danger, ce n'est pas que de telles mesures soient instituées», ajoutait-il, mais plutôt qu'il y ait en conséquence affadissement de la couleur régionale, du dynamisme professionnel, du climat de travail et de la conscience sociale des journaux. Un «danger réel» d'homogénéisation guette les médias appartenant à un groupe, notait-il également.

Yves Boisvert, professeur à l'École nationale d'administration publique et directeur du Laboratoire d'éthique publique, estime que Claude Ryan appuyait le développement des centres de recherche afin de leur permettre d'alimenter les débats publics actuels. Claude Ryan était d'ailleurs membre du conseil de la Chaire Fernand-Dumont (INRS). «Ce qui était riche pour nous, chercheurs, c'est de voir un homme de cet âge-là présenter une ouverture d'esprit pour faire des débats intelligents. C'était une source d'inspiration. M. Ryan affirmait des positions de façon intelligente, malgré le "politically correct" et malgré le fait qu'il était minoritaire dans sa position. Il n'y a pas grand-monde qui a le courage qu'il a eu», souligne M. Boisvert.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Un patron accessible, direct et rieur, mais exigeant

Louis-Gilles Francoeur
Le Devoir mardi 10 février 2004

Je voulais absolument savoir ce qu'il advenait de ma demande d'emploi d'été, envoyée deux mois plus tôt. Mais la secrétaire de Claude Ryan bloquait tout accès à son patron, de façon aussi étanche qu'un barrage d'Hydro-Québec. Je décidai d'attendre jusqu'à l'heure du lunch et, dès qu'elle eut franchi la porte du journal, j'optai pour le quitte ou double. Je fonçai dans le bureau du directeur même s'il allait certainement m'électrocuter avec les foudres de Zeus. Mais, enjoué et rieur, il me fit asseoir, comme si je lui offrais une pause amusante...

«Donnez-moi donc deux raisons de vous faire passer avant ces trente-cinq demandes d'emploi sur le coin de mon bureau», me dit-il avec l'air de me tester. Je lui dis que je n'imaginais pas pratiquer le journalisme d'enquête comme je le concevais ailleurs qu'au Devoir et que, pour moins dépendre des sources et thèses officielles, j'avais décidé de suivre un cours complet en sciences politiques.

«Ouais, il faut effectivement d'abord savoir penser avant d'écrire, me répond-il. Et avec le culot que ça prend pour pénétrer ici [gros rire], sans rendez-vous, vous avez peut-être quelques chances de faire du bon journalisme. Vous commencerez lundi ! Voulez-vous un café ?» Accessible, intuitif et expéditif : c'est ainsi que j'ai découvert cet homme déroutant et finalement extraordinaire, que je contesterai parfois, mais auprès de qui, comme beaucoup d'autres, j'ai appris à apprécier un maître à penser en ce qui a trait à la rigueur, au travail, à l'analyse personnelle et à l'engagement social qu'exigeait, disait-il, «une information sans compromis, placée sous le seul signe de l'intérêt public».

La vie quotidienne au Devoir à l'époque de Claude Ryan avait ceci de fascinant que son image grand public coïncidait assez peu avec celle du directeur qu'on côtoyait. Les plus narquois stigmatisaient d'abord son autorité omniprésente en la qualifiant de «papale». Mais on découvrait vite à son contact que cet Irlandais, perçu comme l'ombudsman de la vie politique de l'époque, était un patron fort accessible, un bagarreur intellectuel qui ne pouvait résister au plaisir d'une «discussion virile», qu'il ponctuait souvent de blagues et de rires sonores qui résonnaient jusque dans la salle des nouvelles.

L'austérité du «Bonhomme», comme l'appelaient assez irrévérencieusement les jeunes journalistes que nous étions, perdure encore aujourd'hui dans le journal. Elle n'avait rien d'une légende urbaine. Mais elle s'appuyait sur un «sens du Devoir», une fidélité à «l'institution» que Ryan a toujours cultivée. C'est cette haute perception du journal qui expliquait qu'on venait y travailler comme s'il s'agissait d'un engagement social au sein, non pas d'une entreprise, mais d'un service public.

Gilles Provost, ancien président du syndicat et chroniqueur scientifique -- aujourd'hui de l'équipe de Découvertes à Radio-Canada -- raconte spontanément : «La première image qui me vient de Claude Ryan, c'est de le voir arriver en haut de l'escalier, le matin, son chapeau sur l'arrière de la tête, la chemise un peu sortie du pantalon, la cravate de travers, son imperméable sur le bras et le petit cigare aux lèvres.»

S'il n'était pas trop pressé, il entrait dans la salle des nouvelles pour y contrôler les présences d'un regard circulaire. Si vous étiez près de la machine à café, à côté de la porte, vous aviez droit à un commentaire très précis sur votre papier du jour, du genre : «Bon papier. Mais, franchement, votre troisième paragraphe était un peu faible. Deux adjectifs et des points de suspension dans la même phrase ! Auriez-vous l'intention de passer à l'éditorial ?» Satisfait de sa pique, il tournait les talons et filait ouvrir son courrier, lire deux ou trois rapports, recevoir un ministre qui venait solliciter ses commentaires avant de déposer son prochain projet de loi au Cabinet ou répondre aux appels quotidiens du premier ministre Robert Bourassa, qui le consultait sur tout !

«Ryan n'était pas l'homme ombrageux que plusieurs imaginaient. Les rires et les blagues faisaient partie du menu des réunions éditoriales, et il savait non seulement rire de lui-même, mais c'était l'éditorialiste de l'équipe, qui acceptait le plus facilement les retouches à son texte. En réalité, Ryan était un mélange d'autorité et de collégialité», raconte Jean-Claude Leclerc, le seul à ma souvenance qui ait jamais osé le tutoyer.

Tous se souviennent d'un patron fort accessible. Probablement, note Pierre O'Neil, un chroniqueur politique souvent consulté par Ryan, parce que le directeur «appréciait au plus haut point les contacts personnels et le lien de confiance qui en résultait», au-delà des divergences politiques ou intellectuelles.

«Il pouvait être féroce dans ses critiques de nos articles, mais, s'il aimait visiblement brider la bande de jeunes loups que nous étions, raconte Jean-Pierre Charbonneau, député péquiste de Borduas et ancien président de l'Assemblée nationale, c'est quand même avec lui directement qu'on allait négocier les virgules de nos textes bloqués au pupitre. Il craignait les poursuites, car on n'était pas riche. Mais il a été sous ce rapport un maître à penser sur le plan de la rigueur journalistique. Et une fois que la négo était terminée, on passait à autre chose, sans arrière-pensée. Et si on était attaqué publiquement par la suite -- je pense à l'affaire de la télévision du chef Saulnier -- il nous défendait d'arrache-pied. Dans mon cas, il n'a pas hésité à croiser le fer à la télé avec Jean Drapeau pour défendre mes enquêtes.» Totalement maître de son dossier, comme d'habitude, Ryan avait infligé au maire ce jour-là une raclée historique...

«Mais il était jaloux de son autorité, de celle que confère au directeur la charte du Devoir. Il en était même imbu à certains égards parce qu'il se sentait autorisé à assumer l'espèce de magister qu'incarnait le journal dans l'univers médiatique et politique», explique Gilles Lesage, chroniqueur parlementaire et éditorialiste. Pour Ryan, poursuit ce collègue à la retraite, la mission du Devoir se situait dans la lignée de l'«Influencial Reporting» des grands journaux américains. Il en déduisait que notre mission était d'influencer le débat politique et le gouvernement, ce qui l'a amené à... conseiller le pouvoir politique et à passer de ce côté de la clôture. «Il tenait à être le chef d'orchestre et le soliste en même temps», poursuit Lesage.

«Le problème, raconte Gilles Provost, c'est qu'il se disait : Le Devoir, c'est moi. Et nous, on se disait : Le Devoir, c'est nous. L'opposition s'est organisée dans un climat qui n'est pas sans rappeler une fronde d'adolescents face au père. Mais on a tellement appris de ces confrontations, dont il ne tirait généralement pas rancune parce qu'on avait l'impression qu'il en ressortait un mieux pour le journal. C'était la même chose pour nos textes : je ne me suis jamais senti menacé par les remarques qu'il me faisait. Ses critiques ne rompaient pas le lien de confiance.» Et dans ces discussions, il appréciait qu'on lui répliquât avec la même vigueur.

Pierre O'Neil abonde en ce sens : «C'était quelqu'un qui aimait la bagarre, mais visière levée. Sans doute à cause de ses racines d'Irlandais», raconte-t-il en pensant sans doute à ses propres gènes !

Claude Ryan avait l'habitude d'inviter les journalistes chargés d'un dossier à en faire le tour avec lui avant d'écrire son éditorial. Mais ces discussions faisaient souvent ressortir des analyses opposées entre le journaliste et son directeur.

Un jour, après une discussion sur un conflit de travail où nous avions des vues plutôt opposées, je lui demandai pourquoi il embauchait des journalistes aux valeurs souvent si opposées aux siennes. Je n'oublierai jamais sa réponse : «Franchement, M. Francoeur, quand on veut l'attelage le plus rapide, on ne choisit pas des chevaux dociles mais rétifs et bourrés d'énergie. C'est plus difficile à conduire, mais c'est le problème du conducteur de ne pas lâcher les cordeaux.»

Cette boutade, qui trahit bien sa philosophie de meneur d'hommes -- le mot est choisi à dessein, car cette dynamique basée sur le rapport de forces mettait les consoeurs très mal à l'aise ! -- explique bien la relation amour-haine que lui vouait la salle et qui alimentait, à bien y penser, la vitalité exceptionnelle du Devoir qui carburait aux débats du jour.

Laurent Laplante, qui en a décousu souvent avec Ryan comme éditorialiste avant de passer au Jour, ajoute une analyse inédite. «Ryan, dit-il, respectait davantage le travailleur devant lui que la personne de conviction. C'était un catholique qui avait adopté l'éthique protestante du travail. Lui-même était un bourreau de travail, doté d'une surprenante capacité d'assimilation. Mais, alors qu'on le dit homme rationnel, je l'ai toujours perçu comme quelqu'un qui avait des idées bien arrêtées et qui ramassait les faits corroborant ses convictions. Si tu travaillais un dossier autant, voire plus que lui, il t'accordait alors les coudées franches. Il s'inclinait devant la somme et la rigueur du travail, pas devant l'argumentation.»

Claude Ryan avait aussi un côté déroutant, imprévisible ! Et du pif ! Jean-Pierre Proulx, chroniqueur religieux puis à l'éducation, n'oubliera jamais le dépôt de son premier grief syndical. Devant sa crainte visible à l'oeil, le patron avait pouffé de rire tout en admettant sans équivoque avoir dépassé les délais de remplacement du chroniqueur à l'éducation. Décidé à régler rapidement, Ryan a nommé Proulx chroniqueur à l'éducation, mettant fin au grief, sans savoir qu'il venait de choisir un futur président du Conseil supérieur de l'Éducation...

On l'a souvent dit radin. Et c'est vrai qu'il se vantait de recevoir les ministres à la petite pension, pas chère, où il atterrissait à Québec. Il narguait alors ses journalistes qui couchaient au Hilton, eux, pour mieux suivre la vie nocturne des congrès ! Plusieurs ont été récompensés par Ryan pour une primeur ou une enquête par une invitation à dîner chez Murray's, à côté du Devoir, avec le spécial du jour à 4,99 $ ! L'histoire de la bière qu'il avait commandée au Parlementaire en offrant de la partager avec son journaliste invité est restée célèbre dans la boîte.

«Mais ce que cachait cette austérité, qui n'était pas étrangère à l'image de personnage engagé qu'il aimait projeter, c'est l'importance qu'il accordait à une gestion serrée du journal, qui ne laisse rien, mais absolument rien au hasard», raconte Michel Nadeau, qui est devenu vice-président à la Caisse de dépôt du Québec après son passage au Devoir.

«C'est ce qui m'a marqué le plus, car cette forme de rigueur allait de pair avec celle qu'il exigeait sur le plan journalistique, poursuit Nadeau. Sans ce contrôle des dépenses, la fragilité économique du Devoir serait devenue un handicap insurmontable. Mais sa prudence l'a malheureusement empêché de prendre les risques qu'aurait exigés le développement du journal. Il contrôlait serré, mais n'osait pas investir. Je pense que cette crainte n'était pas sans rapport avec un côté émotif, craintif et même "insécure".»

C'était aussi quelqu'un qui avait l'amitié fidèle et qui était capable de dire à un journaliste, quinze ans plus tard, qu'il avait fait une erreur importante dans un dossier ou une situation particulière. Plusieurs d'entre nous l'ont retrouvé, même de vieux adversaires sur le plan politique, l'un à son chevet, l'autre au bout du fil dans un moment délicat. Ou devant un café dans le bureau de l'ancien ministre des Affaires municipales, pour partager tout simplement une passion inépuisable... l'avenir du Devoir !



»» Claude Ryan, 1925-2004

Mon ami, Monsieur Ryan

Pierre S. Pettigrew
Ministre fédéral de la Santé, des Affaires intergouvernementales canadiennes et responsable des Langues officielles
Le Devoir mardi 10 février 2004

Témoignage - Jusqu'à ma dernière conversation avec lui, le dimanche 11 janvier dernier, Claude Ryan aura été fidèle à lui-même. «La fidélité à soi-même, me disait-il, est la plus importante et la plus exigeante des fidélités.»

Nous avons alors vécu deux belles heures. L'homme était affaibli, mais il demeurait toujours aussi vif intellectuellement, il continuait à faire preuve de sa lucidité proverbiale, il conservait son regard perçant et affichait le sourire auquel il m'avait habitué. J'ai même eu droit à quelques rires qui, de façon bien compréhensible, étaient un peu moins tonitruants qu'autrefois.

Malgré les circonstances, cette rencontre s'est déroulée selon le scénario habituel et a ressemblé aux innombrables autres dont ma vie a été enrichie. Il y a eu peu de formules conventionnelles de courtoisie. Il m'a donné quelques nouvelles de lui -- il fallait bien parler de son état de santé --, et puis, très vite, s'est engagé un échange sur l'état des choses, sur la société en général et sur la politique en particulier.

Inévitablement, notre dernière rencontre fit place à quelques réactions émotives de part et d'autre. M. Ryan était très conscient de sa situation. Il parsema ses commentaires de nouvelles de chacun de ses enfants. Il en était si fier. «Madeleine les a bien élevés», a-t-il déclaré. «Ça se fait à deux, M. Ryan, ai-je répliqué. Croyez-moi, on aime autant son père que sa mère, d'un amour différent mais tout aussi profond.» Cela, il le savait en fait et en était heureux. À vrai dire, il était grandement impressionné par la manière si attentive dont ses enfants s'occupaient de lui.

Toujours le conseiller

En dépit de sa conscience aiguë de son état, il demeurait généreux de ses analyses et de ses commentaires. Il a partagé avec moi sa satisfaction à la suite du long entretien qu'il avait eu la semaine précédente avec Jean Charest. «Une vraie bonne discussion de fond», dont il était content. Jean Chrétien lui avait téléphoné une ou deux semaines plus tôt et ils avaient eu un bel échange : tous deux pourraient tourner la page en toute paix. Il fut particulièrement sensible à l'appel que lui fit Paul Martin à l'occasion du jour de l'An. Le premier ministre lui a dit que le pays avait encore besoin de ses conseils. Même si M. Ryan savait déjà qu'il ne pourrait plus guère offrir ses opinions à ses concitoyens, il a apprécié au plus haut point la délicatesse du nouveau premier ministre.

J'allais bientôt effectuer une tournée canadienne et, donc, visiter chacune des 10 provinces ainsi que les trois territoires. M. Ryan en était fier. «Tu vas bien faire ça, assura-t-il. Il est grand, le pays. Nous sommes chanceux.» J'ai ensuite eu droit, sur chacune des rencontres que j'allais faire, à des précisions accompagnées d'anecdotes du référendum de 1980 et de bien d'autres considérations enrichissantes.

Je ne pouvais pas ignorer que ces quelques heures de rencontre seraient nos derniers moments ensemble. «N'oublie pas de me donner des nouvelles de ton voyage», insista-t-il. Nous avons eu par la suite deux conversations téléphoniques pendant lesquelles j'ai partagé une fois de plus mon analyse. Mais, lors de son anniversaire, le 25 janvier, je n'ai pu lui parler : il dormait bien ce matin-là... J'ai simplement laissé un message. [...]

Une chance

Qu'il est mémorable le chemin parcouru depuis notre première rencontre ! Ma première rencontre avec cet homme hors du commun à tant d'égards remonte à 1975. Léon Dion, qui m'avait enseigné à l'Université Laval, l'avait organisée à la suite d'une lettre ouverte que j'avais publiée dans Le Devoir et qui avait mené à mon recrutement comme journaliste. Cette rencontre devait marquer ma vie de façon indélébile, notamment parce qu'elle allait mener à mon premier engagement politique. J'assumai en effet la fonction de directeur de cabinet de M. Ryan qui était devenu chef du Parti libéral du Québec. Il m'avait alors invité à l'appeler Claude, conformément aux usages qu'il avait remarqués dans le milieu politique. Il avait précisé : «Je vous appellerai Pierre, M. Pettigrew.» Je n'y suis jamais arrivé. Lui, oui ! Ce qui n'a nullement empêché l'amitié profonde qui nous a unis.

J'ai par ailleurs eu la chance de passer des heures et des heures à sillonner les routes du Québec en compagnie de Claude Ryan, puis de poursuivre les réflexions et discussions à la table familiale. Il connaissait tout le monde : en politique, dans la magistrature, en affaires, en littérature, à l'Université. Et son réseau, qui débordait largement le Québec, était impressionnant. [...]

Claude Ryan aura marqué profondément sa société. J'espère que son influence persistera longtemps, en raison surtout de son engagement, de son exigence, de sa persévérance. Il aura inspiré un grand nombre de ses concitoyens, et sur plusieurs générations. Peu d'hommes auront connu une vie publique aussi durable que la sienne : quelque 50 ans ! À titre d'illustration, je signalerai ceci : une des dernières joies de mon grand-père maternel consistait à commenter avec son frère les éditoriaux de Claude Ryan. Nous étions dans les années 1960, et M. Ryan figurait déjà depuis un bon moment parmi les lumières de sa société.

Sa lumière vient de s'éteindre, du moins en ce monde. Quant à l'autre monde, Claude Ryan l'attendait sereinement...

Les idées, l'influence de cet homme agiront encore. Du moins, je l'espère pour les plus démunis qu'il n'a jamais oubliés, pour les minorités auxquelles il s'est toujours montré sensible. Car s'il a été attaché d'abord et avant tout à la liberté individuelle, Claude Ryan n'a jamais renié sa sensibilité aux valeurs collectives.

Il aura sans relâche cherché le juste équilibre en tout, ce qui n'est pas la moindre de ses contributions. Pour le Québec, sa patrie qu'il a chérie. Pour le Canada, son pays qu'il a honoré d'un attachement indéfectible.



»» Claude Ryan, 1925-2004

Patrons et travailleurs font consensus

Alec Castonguay
Le Devoir mardi 10 février 2004

Les milieux syndical et patronal étaient unanimes hier: Claude Ryan possédait une ouverture d'esprit et une rigueur intellectuelle qui en faisait un acteur majeur dans les débats de société qui animent le Québec depuis 40 ans.

Gilles Taillon, président du Conseil du patronat du Québec (CPQ), a bien connu Claude Ryan le politicien. Entre 1985 et 1988, il était directeur général du financement au ministère de l'Éducation, alors dirigé par M. Ryan. Il se souvient notamment d'un homme «extrêmement respectueux de l'autorité». «À chaque décision importante que nous devions prendre, il se demandait toujours comment Robert Bourassa [le premier ministre] vivrait avec nos gestes», souligne-t-il. Dans les réunions, il questionnait beaucoup ses fonctionnaires, «forçant les gens à toujours réfléchir. Il asseyait tout le monde autour d'une table et ne rejetait aucune opinion. Par contre, il restait un homme d'action, il savait trancher».

Comme plusieurs collaborateurs qui ont oeuvré auprès de Claude Ryan au fil des années, Gilles Taillon n'a que des bons mots pour ce «travailleur infatigable, cet intellectuel de haut niveau». Sur le plan économique, M. Ryan n'a toutefois pas été très actif au cours de sa carrière, ne détenant aucun ministère en ce sens. Le CPQ souligne quand même la décentralisation dans le domaine municipal, très controversée à l'époque, qui permet aujourd'hui aux villes de jouer un plus grand rôle sur leur développement industriel.

Paul-Arthur Huot, président et directeur général des Manufacturiers et exportateurs du Québec, estime que la mort de Claude Ryan met en lumière le peu de leaders que le Québec renferme aujourd'hui. «On a besoin de penseurs, de figures de proue, il en était une, dit-il. Il pouvait tirer des conclusions sur un sujet après avoir dégagé les grandes lignes de force.»

Le Québec fait aujourd'hui face à des défis immenses «qui nous frappent de plein fouet» avec la mondialisation en cours, soutient Paul-Arthur Huot. «Il faut voir comment s'adapter, mais tout le monde regarde au ras des pâquerettes. Il faut regarder le contexte dans son ensemble, ce que M. Ryan pouvait faire. Il manque de ces visionnaires aujourd'hui.»

Les syndicats

«À 77 ans, il ne fallait pas avoir froid aux yeux pour venir débattre avec 250 militants de la CSN !» Louis Roy, vice-président de la centrale, parle avec émotion du passage de Claude Ryan au Conseil confédéral d'octobre 2002. À cette occasion, il avait accepté de venir débattre de plusieurs sujets avec les militants de la CSN, dont le vote proportionnel aux élections, qu'il défendait.

Citant entre autres l'opposition de M. Ryan à une loi 101 trop prononcée, une idée que défendait la CSN, Louis Roy estime qu'«il a plus souvent été un adversaire idéologique» de la centrale. Malgré tout, il «forçait les gens, même ses opposants, à structurer leur pensée. Il était très rigoureux».

Tirant une flèche vers le gouvernement Charest, libéral comme lui, Louis Roy juge que M. Ryan n'aurait «jamais utilisé un faux-fuyant comme "j'ai été élu pour ça". Il forçait les débats et il était ouvert à la discussion».

Rappelant au passage que Claude Ryan a chambardé les villes à l'occasion d'une décentralisation controversée et qu'il a réduit le financement public dans les transports en commun, Henri Massé, président de la FTQ, a tenu à souligner «le citoyen de grande valeur» qu'était l'ex-directeur du Devoir. «M. Ryan, même si nous ne partagions pas toujours ses positions ou ses politiques [...] avait le courage de ses opinions et ne se dérobait devant aucun obstacle», a-t-il souligné.



»» Claude Ryan, 1925-2004

À Ottawa, on évoque le souvenir d'un grand Canadien

Hélène Buzzetti
Le Devoir mardi 10 février 2004

Ottawa -- Grand Québécois peut-être, mais grand Canadien aussi. Dans la capitale fédérale hier, c'est le combat soutenu de Claude Ryan pour le fédéralisme, son rôle dans la campagne référendaire de 1980 et sa capacité de concilier son appartenance au Québec à celle au Canada qui auront retenu l'attention.

Tout le monde à Ottawa n'avait hier que de bons mots pour l'ex-éditorialiste et politicien, soulignant à tout coup sa rigueur intellectuelle. «Canadien indéfectible et engagé, il aura été au coeur des grands débats sur l'évolution du Québec au sein de la fédération canadienne, a dit le premier ministre Paul Martin par voie de communiqué. Sa contribution à cet égard mérite la reconnaissance de tous les Québécois ainsi que celle de leurs compatriotes ailleurs au pays.»

Ceux qui l'ont connu de plus près parce qu'ils ont travaillé dans son entourage cachaient mal leur émotion. Le ministre de la Santé Pierre Pettigrew était du nombre. Il avait été engagé par Claude Ryan comme jeune journaliste au Devoir. Plus tard, c'est le même Ryan qui l'avait recruté comme chef de cabinet du chef du Parti libéral du Québec. «J'avais taquiné M. Ryan quand je l'avais vu la dernière fois. Je lui avais dit : "M. Ryan, vous êtes un homme intelligent. Généralement, un homme intelligent ne fait pas la même erreur deux fois !"»

M. Pettigrew a apporté un éclairage différent sur le personnage souvent qualifié d'austère en rappelant qu'il aimait beaucoup rire. «Il avait un gros rire tonitruant, une espèce de rire en cascade dont je vais beaucoup m'ennuyer. Tout en travaillant de très longues heures, il était capable de prendre le temps.»

C'est pourtant cette image d'austérité que Liza Frulla conservera affectueusement de celui qu'elle désigne comme son «mentor». Elle a fait son entrée en politique provinciale et au cabinet en 1989 alors que Claude Ryan était secrétaire du comité des affaires sociales, comité devant lequel tous ses projets de ministre des Communication et de la Culture devaient passer avant de cheminer au Conseil du trésor et au conseil des ministres.

«Quand on défendait le dossier culturel avec M. Ryan, il fallait être vraiment, vraiment blindé avec des arguments hors du commun parce que M. Ryan c'était un intellectuel, mais les affaires culturelles, les grandes démonstrations culturelles, il était plus ou moins friand de cela. Quand j'arrivais [avec mes projets], j'avais toujours l'impression d'être celle qui prônait la folle dépense.» Elle ajoute encore : «C'était un homme plutôt austère, un homme qui se plaisait à dire qu'il n'était pas allé dans une salle de cinéma depuis 1956, alors c'est assez intimidant pour une ministre de la Culture.»

Prenant la parole en anglais uniquement, le député libéral de Hull-Aylmer, Marcel Proulx, a souligné les efforts fédéralistes de celui qui a dirigé le camp du Non en 1980. «Claude Ryan était un Canadien engagé avec une foi inébranlable en son pays. Il croyait à un Québec fort dans une fédération canadienne de collaboration.»

Les trois chefs des partis d'opposition ont salué le départ de Claude Ryan. Gilles Duceppe a souligné sa grande contribution aux débats publics et sa capacité de toujours les élever à un niveau supérieur. «Malgré le fait que je ne partageais pas sa vision de l'avenir constitutionnel du Québec, je sais que l'amour que lui portait Claude Ryan était authentique.»

Tandis que le néo-démocrate a rendu hommage au «philosophe», le chef intérimaire conservateur Grant Hill a indiqué que les Canadiens devaient lui être reconnaissants pour «son combat résolu pour l'unité canadienne».

Enfin, l'ex-ministre Sheila Copps conservera dans ses archives un souvenir qu'elle juge bien représentatif de l'intellectuel qu'était M. Ryan : un petit calepin à son effigie. Lors de sa course à la chefferie du Parti libéral du Québec, c'est en effet des calepins de notes que Claude Ryan distribuait tandis que d'autres offraient des ballons ou des macarons...


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