
»» Journée internationale des femmes
Parfaite symbiose entre féministes et syndicats contre Charest
Laura-Julie Perreault
La Presse lundi 8 mars 2004
5000 personnes participent à la marche du 8 mars
Huit semaines séparent la Journée internationale des femmes, le 8 mars, de celle des travailleurs, le 1er mai. Mais dans les rues de Montréal, hier, les féministes du Québec et les syndicats ont marché du même pas pour signifier au gouvernement de Jean Charest leur ras-le-bol.
Près de 5000 personnes, dont une majorité de femmes, ont défilé dans la rue Sainte-Catherine en début d'après-midi. La marche s'est immobilisée au pied de l'édifice de la rue Sherbrooke qui abrite depuis un peu moins d'un an le bureau du premier ministre du Québec.
" Nous avons devant nous un gouvernement agressif, autoritaire, antisyndical et antisocial. C'est pourquoi nous ferons de la riposte solidaire notre principale stratégie d'action ", a lancé Michèle Asselin, présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), devant les bureaux de M. Charest.
Une dizaine de leaders syndicaux, dont Claudette Carbonneau, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Réjean Parent, président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et Jennie Skeene, présidente de la Fédération des infirmières et des infirmiers du Québec, ont pris la parole pour lire un manifeste rédigé pour l'occasion par la FFQ et une large coalition syndicale.
Il était impossible de ne pas remarquer la présence prépondérante des syndiqués au coeur de cette marche pacifique hier. Les drapeaux aux couleurs de la CSN, de la CSQ et de la FTQ étaient majoritaires dans la mer de bannières que portaient les manifestants. Une cinquantaine d'autobus provenant de la Montérégie, de la Mauricie, des Laurentides et de Lanaudière ont déversé des centaines de manifestants au centre-ville de Montréal.
Les revendications mises de l'avant hier n'étaient pas non plus étrangères à celles des centrales syndicales, qui ont organisé plusieurs manifestations ainsi qu'une " journée de perturbation " l'an dernier pour tenir tête au gouvernement Charest.
Hier, l'équité salariale, la hausse des frais de garde dans les centres de la petite enfance et les droits des travailleuses faisaient tous l'objet de revendications communes. Les organisateurs de la marche demandent aussi au gouvernement de maintenir les objectifs et les missions des organismes gouvernementaux voués à la défense des droits des femmes. De plus, ils exigent que l'administration libérale dépose dans les plus brefs délais le plan d'action sur la lutte contre la pauvreté.
" En campagne électorale, M. Charest déclarait solennellement qu'il allait respecter la loi sur la lutte contre la pauvreté. Non seulement il n'a pas tenu sa promesse, mais il vient de reporter le dépôt du plan d'action pour la troisième fois. Nous avons donc à Québec un gouvernement hors la loi ", a lancé hier le président de la CSQ, Réjean Parent, sous les huées des manifestants.
Une collaboration de longue date
Françoise David, ex-présidente de la FFQ, croit que la convergence entre les demandes des syndicats et celles du mouvement féministe, dont elle a longtemps été la figure de proue, n'est pas surprenante. " On a toujours travaillé main dans la main avec les comités de femmes des syndicats, surtout pour le 8 mars. Cette année, ça paraît plus, mais je pense que ça découle du fait que les demandes des syndicats sont plus près que jamais de celles des femmes ", a expliqué Mme David hier, en marge de la marche.
" Il ne faut pas oublier que les syndicats ont une immense force de mobilisation et des moyens dont ne dispose pas le mouvement féministe ", a ajouté Diane Matte, organisatrice principale de la Marche mondiale des femmes en 2000, en rappelant que la manifestation d'hier était la première marche nationale organisée pour la Journée internationale des femmes par une coalition d'organismes depuis près de 15 ans.
Les militantes des organisations féministes et des centres de femmes ont accueilli avec enthousiasme le mariage de circonstance entre les préoccupations des groupes de femmes et celles des syndicats. " Nos buts convergent: le besoin d'une politique familiale, les conditions de travail... Nous avons les mêmes visées ", a souligné Patricia Vazie, du Centre des femmes italiennes de Montréal.
Dans la foule, la diversité
Si les intervenants de la manifestation ont parlé d'une seule voix sur le podium, dans la foule, les raisons de marcher à la veille du 8 mars étaient des plus diverses. Shipra Barua, du Centre des femmes sud-asiatiques, pensait aux femmes victimes de violence et de crimes d'honneur. Steve Slepchit, d'Amnistie internationale, avait en tête les droits de la personne. La jeune Émilie Dorais dénonçait le retour en force du discours masculiniste. Un groupe de jeunes anarchistes, encagoulés de rose et portant le nom de Panthères roses, arborait une pancarte sur laquelle ils invitaient les gens à soutenir leur prostituée locale et à brûler leur passeport au lieu de leur soutien-gorge.
Les manifestants d'hier ont été invités à se joindre aux deux prochaines mobilisations annoncées par les syndicats. Le 14 avril, jour du premier anniversaire de l'accession du parti libéral au pouvoir, et le 1er mai, journée des travailleurs, le trottoir devant le bureau de Jean Charest recevra à nouveau de la bruyante visite.

»» Journée internationale des femmes
Des femmes en colère :
Charest provoque le retour des manifs du 8 mars
Geneviève Otis-Dionne
Le Devoir lundi 8 mars 2004
Des milliers de femmes et d'hommes ont manifesté avec vigueur et grand bruit dans les rues de Montréal et ailleurs au Québec hier, à la veille de la Journée internationale des femmes, pour dénoncer les reculs subis par les femmes québécoises depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement Charest.
Les manifestants ont été nombreux à répondre à l'appel du Collectif 8 mars, regroupant la Fédération des femmes du Québec et la majorité des syndicats québécois, et représentant au total plus d'un million de personnes. Le Collectif a organisé cette «riposte solidaire» pour dénoncer les mesures «antisociales, antisyndicales et de droite» du gouvernement Charest. Les syndicats et les femmes ont également uni leurs voix pour revendiquer des actions concrètes de la part du gouvernement pour améliorer les conditions de vie et de travail des femmes.
Cette manifestation d'importance est la première qui se déroule au Québec depuis plusieurs années pour la Journée internationale des femmes. La dernière fois que les Québécois étaient descendus dans les rues en l'honneur du 8 mars remonte à 1995, lors de la marche «Du pain et des roses».
Tambours, sifflets et musique étaient cependant au rendez-vous hier pour attirer l'attention du premier ministre Jean Charest et s'assurer qu'il écoute les revendications des marcheurs. Les pancartes arborant des slogans incisifs, tels «Justice pour tous, que les libéraux se poussent» ou «La droite conservatrice antiféministe», étaient nombreuses sous le soleil printanier d'hier.
Au micro, les organisateurs de la marche ont notamment décrié l'augmentation des tarifs des services de garde, la hausse des pénalités à l'aide sociale et les restrictions dans l'accès à l'aide juridique. La loi 45 sur la sous-traitance et la loi 30 sur la fusion des accréditations syndicales ont également été vivement contestées.
«Il n'y a pas si longtemps, un gouvernement résolument de droite s'installait au Québec. En quelques semaines, il a réussi à saccager des pans entiers de la maison, à commencer par l'oubli de nommer une ministre de la Condition féminine, a déclaré la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Michèle Asselin. Un silence inaugural qui en disait long sur sa considération pour les femmes», a-t-elle ajouté.
Des revendications concrètes
Mais au coeur du message porté par les manifestants se trouvaient cinq revendications centrales adressées au premier ministre qui figurent également dans un «Manifeste de la riposte des femmes». Le mouvement des femmes et les syndicats ont fait front commun hier pour exiger, premièrement, «un véritable plan d'action contre la pauvreté».
Le président de la Centrale des syndicats du Québec, Réjean Parent, a déploré le fait que le cinquième de la population au Québec soit obligé de vivre avec seulement 10 000 $ par année, ajoutant que l'immense majorité des familles pauvres sont dirigées par des femmes «qui sont à la limite de la survie». M. Parent somme le gouvernement Charest de mettre immédiatement en application un plan d'action de lutte contre la pauvreté, accompagné de l'argent nécessaire.
«En campagne électorale, M. Charest déclarait solennellement "je peux vous assurer que la loi [visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion] sera respectée par le prochain gouvernement libéral". Non seulement il n'a pas tenu sa promesse, mais il vient de reporter le dépôt pour une troisième fois. Nous avons un gouvernement hors la loi», a conclu M. Parent.
La seconde revendication du Collectif 8 mars est l'élaboration d'une politique familiale globale, comprenant des services de garde universels, la conciliation travail-famille et l'assurance parentale. La présidente de la Confédération des syndicats nationaux, Claudette Carbonneau, souhaite «une politique familiale globale, généreuse, visionnaire, novatrice et capable de répondre aux nouvelles réalités vécues par les femmes et les familles québécoises». Pour ce faire, le Québec doit dès aujourd'hui rapatrier l'argent du fédéral pour concrétiser le régime québécois d'assurance parentale, qui se trouve toujours sur les tablettes du gouvernement québécois.
L'équité salariale est également l'un des chevaux de bataille du mouvement des femmes. D'après Mme Asselin, l'équité salariale «est loin d'être atteinte au Québec et elle se heurte encore à des réticences rétrogrades». Les groupes sociaux doivent donc rester vigilants dans ce dossier et poursuivre sa promotion.
Le président de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD), François Vaudreuil, a pour sa part revendiqué le respect du droit fondamental au travail et à la syndicalisation, quatrième exigence du Collectif. M. Vaudreuil a notamment mentionné que les femmes étaient plus nombreuses à occuper «des emplois précaires, à temps partiel, temporaires, moins bien payés et moins protégés. De plus, elles sont souvent moins syndiquées que les hommes».
En adoptant en décembre dernier des lois «antisyndicales», le gouvernement Charest «s'est lancé dans un pillage éhonté des droits que les Québécoises avaient chèrement acquis au fil des années». En agissant de la sorte, les libéraux vont à l'encontre des principes de l'Organisation internationale du travail et de nombreuses conventions internationales, a affirmé le président de la CSD.
Alors que la menace de disparition plane toujours sur le Conseil du statut de la femme, le mouvement des femmes exige le maintien des missions et objectifs des divers organismes gouvernementaux voués à la défense des droits des femmes. «Comment peut-on mettre en péril des organismes de défense et de promotion des droits des femmes quand les inégalités persistent encore partout?», s'interroge le président du Syndicat de la fonction publique du Québec Michel Sawyer.
Selon M. Sawyer, l'existence de ces organismes est encore aujourd'hui nécessaire, puisque «les violences envers les femmes augmentent et que les lobbies masculinistes attaquent avec de plus en plus de hargne les acquis des femmes, en polluant le coeur et l'esprit des gens».
La manifestation, dont la destination finale était les bureaux montréalais du premier ministre Jean Charest, s'est terminée avec le traditionnel So-So-So, solidarité, scandé en choeur par des milliers de voix. D'autres manifestations doivent avoir lieu le 14 avril, premier anniversaire de l'élection des libéraux, et le 1er mai, journée internationale des travailleurs.

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Coderre dans un film tourné pour le PDG d'Everest
André Noël
La Presse lundi 8 mars 2004
"Claude Boulay est un ami depuis 20 ans", plaide le ministre
Un film vidéo obtenu par La Presse montre, une fois de plus, les liens d'amitié très étroits entre le ministre Denis Coderre et Claude Boulay, président du Groupe Everest, une des principales agences de communications qui a profité du programme des commandites.
M. Coderre apparaît au début du film, tourné au printemps 2001, pour souhaiter bon anniversaire à M. Boulay " au nom du gouvernement du Canada ". L'année précédente, le Groupe Everest avait obtenu un contrat de 500 000 $ pour une consultation sur le sport amateur, alors que M. Coderre était secrétaire d'État au sport amateur.
Le film de 20 minutes a été tourné pour marquer le 50e anniversaire de M. Boulay, le 30 juin 2001. Il a été projeté à sa fête, qui s'est déroulée à sa maison du lac Memphrémagog. Plus de 100 personnes, dont M. Coderre, étaient sur place.
Le film commence par des témoignages de membres de la famille de M. Boulay. Puis il montre des images de foule et de la ville de Montréal. Les mots " Le contenu canadien " apparaissent à l'écran, avec, au fond, le drapeau du Canada qui flotte au vent.
La caméra plonge ensuite sur M. Coderre, assis sur un bureau, en chemise et cravate, avec, derrière lui, le drapeau du Canada qui pend sur sa hampe.
" Bonsoir tout le monde! dit le ministre. On m'a dit que si le montage (du film) était pour être adéquat, on pourrait peut-être le passer à Téléfilm Canada, mais pour ce faire vous comprendrez qu'on a besoin du contenu canadien. "
Téléfilm Canada est l'agence du gouvernement fédéral qui subventionne les films.
" Alors bonsoir Claude, ça va bien? poursuit M. Coderre. Écoute, moi je me rappelle du 6 novembre 1996 où tu m'as annoncé de façon solennelle et formelle que tu allais prendre ta retraite après cinq ans. Alors j'imagine que c'est pour ça qu'on m'a demandé de te faire un message, alors j'aimerais au nom du gouvernement du Canada te souhaiter une joyeuse retraite..."
" Non, ils m'ont dit que c'était pas ça... ils m'ont dit que c'était ton 50e (...) Alors je voudrais dire à tout le monde que Claude Boulay, c'est un bon gars, c'est quelqu'un d'enjoué, c'est quelqu'un qui amène beaucoup de chaleur, des fois trop, mais très certainement, je pense que c'est quelqu'un d'entier."
" Alors mon cher Claude, au nom du gouvernement du Canada, j'aimerais te souhaiter un joyeux 50e anniversaire. Salut tout le monde! " conclut le ministre, en faisant un clin d'oeil.
Joint par La Presse, M. Coderre, âgé de 40 ans, a dit qu'il avait noué des liens d'amitié avec M. Boulay il y a près de 20 ans.
" Claude est un ami, a-t-il dit. J'ai participé à son 50e anniversaire. Ils ont fait une vidéo et j'étais sur cette vidéo-là. Donc, à la blague, j'ai participé pour saluer ses 50 ans."
" Moi, j'étais là (à la fête d'anniversaire) parce que je suis un ami de Claude depuis près de 20 ans, puis regarde, les amitiés pour moi, c'est sacré. Le 50e anniversaire, c'est important, alors j'étais là, tout simplement. Il y avait énormément de monde. Il y avait quasiment 200 personnes."
" Je n'ai aucune gêne. Je ne recule pas devant mes amis. Je ne nierai pas mes amitiés à chaque fois parce que... il y a des gens qui font leurs choses de façon professionnelle (...) Est-ce que parce qu'on s'en va en politique et qu'on devient ministre, on doit annuler toutes nos amitiés et du jour au lendemain dire: je ne vous parle plus? Bien voyons! "
L'amitié entre MM. Coderre et Boulay a été discutée à plus d'une reprise à la Chambre des communes. Une première fois lorsqu'un journal a révélé que M. Coderre avait vécu chez M. Boulay et sa famille pendant six semaines, à l'Île-des-Soeurs (Montréal), peu de temps après son élection en 1997. M. Coderre a expliqué qu'il venait de se séparer de sa conjointe. M. Boulay lui avait offert de l'héberger.
Par la suite, un autre journal a publié un message électronique signé par un fonctionnaire du ministère du Patrimoine. " La compagnie que le secrétaire d'État (au sport amateur) veut embaucher est Everest, écrivait le fonctionnaire le 17 mars 2000. Le principal dirigeant de l'entreprise, Claude Boulay, est l'un de ses amis. "
Un contrat de 500 000 $ a par la suite été accordé au Groupe Everest. M. Coderre a nié être intervenu. Depuis trois mois, il est ministre responsable de la Francophonie et de l'Agence de gestion des ressources humaines de la fonction publique. Il est aussi président du Conseil privé, le ministère du premier ministre Paul Martin.
D'autres personnalités figurent dans la vidéo tournée pour l'anniversaire de M. Boulay, dont Alain Guilbert, vice-président des communications à Postes Canada, une des sociétés d'État dénoncées par le rapport de la vérificatrice générale sur le programme des commandites. En 2000, Postes Canada a lancé une opération de commandite conçue par le Groupe Everest.
" Salut Claude, dit M. Guilbert, qui a déjà travaillé au Groupe Everest. Cinquante ans, c'est une étape importante. As-tu réalisé que ça fait au moins la moitié de ces années-là qu'on se connaît? (...) Tu as toujours été le gars qui a supporté les gens qui étaient avec toi. "
C'est en vain que La Presse a tenté de parler à M. Guilbert et à un autre ami de Boulay qui figure dans le film: Pierre Bibeau, vice-président à Loto-Québec et organisateur en chef du Parti libéral du Québec aux dernières élections provinciales.
Au milieu de la vidéo, M. Bibeau, en chemise à carreaux, s'approche d'un membre de la famille de M. Boulay, assis devant un ordinateur. M. Bibeau lui dit: " J'ai une grosse commande pour toi. J'ai un client qui a l'air assez vieux. Alors pourrais-tu essayer de trouver une façon de le rajeunir? "
À la scène suivante, on voit le membre de la famille tendre la photo " remaniée " de M. Boulay. La caméra montre alors une photo de Jacques Olivier, ancien ministre libéral fédéral et actuel maire de Longueuil. " Wow! s'exclame M. Bibeau. Félicitations! Tu as fait un vrai miracle! "
Le vice-président aux relations publiques du Groupe Everest, Michel Guitard, a travaillé dans l'état-major de M. Olivier lors de sa campagne électorale à Longueuil. Une fois élue, son administration a donné un contrat de 1,3 million au Groupe Everest pour les relations publiques.
La vidéo montre un autre bon ami de M. Boulay, Serge Savard, ancien joueur du Canadien devenu homme d'affaires. Dans un autre témoignage, un proche déclare très sérieusement: " Si vous êtes son ami (de M. Boulay), c'est impossible comment il peut être généreux, comment il peut être là, à la défense, et même mentir pour l'intérêt d'un de ses amis. "
Il a été impossible de parler à M. Boulay, qui se trouverait aux États-Unis. Le Groupe Everest a été acheté en mars 2003 par la compagnie Draft Worldwide.

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1,2 M $ tombés du ciel sur les Plaines
Mylène Moisan
Le Soleil lundi 8 mars 2004
La manne des commandites fédérales est tombée sur les plaines d'Abraham sans qu'aucune demande officielle soit adressée à Ottawa. Trois montants totalisant 1,2 million $ ont été versés pour différents projets, tous directement pilotés par l'agence Gosselin Communications.
À la société de la Couronne, on indique que personne n'a vu la couleur de l'argent. Secrétaire de la Commission des champs de bataille nationaux (CCBN), Michel Leullier explique qu'un coup de fil au ministère des Travaux publics a suffi pour ouvrir les vannes du controversé Programme de commandites. "On n'a jamais rien demandé. Nous avons simplement appelé au gouvernement pour savoir si nous étions admissibles et on a reçu un appel de quelqu'un chez Gosselin", disait-il au SOLEIL en entrevue, expliquant que "au début, ils nous ont découverts et ont évalué nos besoins. Ils ont jugé de ce qui était à propos et on ne s'est pas plaint".
Cet appel a marqué le départ d'une série de projets qui se sont réalisés, suivant un processus singulier. Habituellement, les organismes adressaient leur demande de financement en envoyant une lettre à Travaux publics Canada. La réponse était acheminée de la même manière et, dans le cas où l'événement se qualifiait, le gouvernement indiquait l'agence de publicité mandatée pour assurer le suivi du dossier.
Dans le cas des plaines d'Abraham, l'initiative de développer des projets était prise par l'agence de communications, dans ce cas-ci Gosselin Communications stratégiques, qui avait un bureau à Québec. Toutefois, assure M. Leullier, de nombreuses discussions avaient lieu entre le directeur du bureau de Gosselin dans la capitale, Bernard Thiboutot, et les principaux intéressés. "On se parlait beaucoup. Ils voulaient savoir ce qu'on désirait, ce dont on avait besoin. On leur disait", se rappelle M. Leullier, qui s'est dit très satisfait du travail accompli.
De 1997 à 2000, selon la liste officielle publiée par Travaux publics Canada, le gouvernement fédéral a versé presque 1,2 million $ pour réaliser une étude sur la clientèle des Plaines (1998), un sondage sur ses besoins (1998), différents éléments de promotion, l'impression de dépliants, une étude sur l'aménagement du terrain pour accueillir les grands événements (1998), un document de recommandations (janvier 1999) et des travaux de nivellement de terrain. Une première enveloppe de 60 000 $ a été attribuée en 1997-98, une deuxième de 970 772 $ l'année suivante et une dernière de 144 000 $ en 1999-2000. Au moment de l'entrevue avec LE SOLEIL, M. Leullier ignorait tout de ces montants et de la valeur des services obtenus par l'entremise de Gosselin Communications.
Il a été impossible de retracer l'entrepreneur qui a effectué les travaux ni de savoir combien d'argent il a touché pour poser un drain et remettre en état - en 1997 ou en 1998 - le terrain qui avait été particulièrement amoché par de fortes précipitations. Au ministère des Travaux publics, on ne trouve aucune trace d'un contrat qui aurait été accordé à cette fin. Se trouvant à l'extérieur du Québec, M. Thiboutot, qui était responsable du dossier chez Gosselin, n'a pu éclaircir le mystère.
M. Leullier est catégorique : il "ne voyait jamais les montants", ni lui, ni personne à la Commission des champs de bataille nationaux. Ce qu'il sait par contre, c'est "qu'ils avaient un budget et ils venaient s'asseoir avec nous". Le nivellement du terrain a été, dit-il, "une surprise à laquelle on ne s'attendait pas".
Qui plus est, jamais la CCBN n'a eu à faire d'efforts supplémentaires de visibilité pour bénéficier du Programme de commandites. "On n'a pas eu besoin de mettre plus de feuilles d'érable ou de signes Canada, parce qu'on est déjà obligé déjà le faire chaque fois", explique M. Leullier.
À partir de 2001, le fédéral a apporté d'importantes modifications à son Programme de commandites. À partir de ce moment, "les montants passaient par nous", indique M. Leullier, qui a montré au SOLEIL les deux rapports détaillés produits par Gosselin sur l'utilisation des montants attribués, soit 225 000 $ en 2000-2001 et 175 000 $ l'année suivante.
MMoisan@lesoleil.com

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Pas de nouveau programme, selon Scherrer
Pierre-André Normandin
Le Soleil lundi 8 mars 2004
Libéraux et bloquistes évoquent le scandale à leurs assemblées d'investiture de Québec
Bloquistes et libéraux présenteront lors de la campagne électorale qui s'annonce une lecture bien différente du scandale des commandites. Lors des deux assemblées d'investiture pour le comté de Québec qui se sont tenues hier, les deux partis ont profité de la tribune pour brosser un tableau fort différent.
"Il faut interpréter le brasse-camarades actuel autour du scandale comme le début d'une nouvelle ère", a dit la ministre du Patrimoine, Hélène Chalifour-Scherrer. Elle estime que les gestes posés par le premier ministre Paul Martin depuis son arrivée au pouvoir montrent le changement de culture qui s'opère présentement à Ottawa.
Mais pour le chef du Bloc, Gilles Duceppe, la situation ne s'est pas améliorée depuis le départ de Jean Chrétien. "Tous les fonctionnaires et les ministres qui sont venus nous voir au Comité des comptes publics nous ont dit qu'ils ne savaient rien. C'est comme si on n'avait pas eu de gouvernement tout ce temps", a-t-il lancé aux 250 membres de son parti réunis au Centre Durocher.
Lors de l'assemblée d'investiture où Christiane Gagnon a été choisie candidate pour le comté de Québec, les références au scandale des commandites se sont multipliées. Gilles Duceppe assure toutefois que la campagne ne se limitera pas à ce sujet. "Non, il ne faudrait pas oublier le vol de la caisse assurance emploi de 45 milliards $."
Le nouveau candidat libéral du comté de Québec, Jean-Philippe Côté, a quant à lui attaqué ses rivaux bloquistes sur leur entêtement en Chambre. "Mon parti me permet de poser des questions sur 421 sujets et non 421 questions sur un sujet", a lancé l'avocat de 36 ans qui a affronté Gilles Duceppe lors des dernières élections fédérales.
Pour sa part, Mme Scherrer reconnaît que le scandale donne du fil à retordre à son parti. "Ce qu'on a trouvé difficile, c'est que la première journée que M. Martin est entré en Chambre, il a dû faire face au rapport de la vérificatrice, un dossier qui, quant à moi, ne lui appartient pas", a-t-il dit.
Mme Scherrer assure qu'aucun programme ne viendra remplacer celui des commandites, bien que son ministère compte bien donner un coup de pouce aux différents événements laissés en plan. "M. Martin nous a demandé de venir en aide à ceux qui en ont besoin. On les a invités à faire une demande à Patrimoine Canada, mais il n'y aura plus d'argent pour répondre à des demandes de visibilité", a-t-elle précisé.

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Une guerre civile?
Chantal Hébert
Le Devoir lundi 8 mars 2004
Si Jean Chrétien n'avait pas pris ses jambes à son cou pour éviter de laisser à la vérificatrice générale le soin de ruiner sa fin de mandat avec son rapport sur les commandites en novembre dernier, le mot scandale n'aurait jamais franchi ses lèvres.
Plutôt que de se précipiter sur toutes les tribunes pour s'expliquer, M. Chrétien aurait traité les constatations de Sheila Fraser comme autant de vieilles nouvelles dépassées par des événements comme l'instauration de correctifs internes et la tenue d'une enquête policière.
Un gouvernement dirigé par Jean Chrétien n'aurait pas commandé d'enquête publique, ni mandaté un procureur spécial pour tenter de récupérer les millions dispersés. Si le passé est garant de l'avenir, il se serait servi de sa majorité au comité des comptes publics pour contrôler le suivi que ce dernier aurait donné au rapport. Et quand l'opposition en furie lui aurait demandé des comptes, le premier ministre aurait martelé sans relâche le message que la police allait s'occuper de mettre la main au collet de quiconque aurait pu avoir commis des actes criminels.
En attendant, Alfonso Gagliano aurait continué de servir des petits fours au nom du Canada au Danemark. Après avoir veillé à la rédaction de quelques laconiques communiqués de presse pour prendre acte des constatations de la vérificatrice générale, André Ouellet, Marc LeFrançois et Jean Pelletier auraient continué à couler des jours tranquilles à la direction de leurs sociétés de la Couronne respectives.
(Après avoir obtenu un vote de confiance du conseil d'administration de la Banque fédérale de développement, son président Michel Vennat n'aurait pas non plus eu à s'expliquer davantage concernant le jugement rendu à son sujet dans l'affaire opposant l'institution à son ancien président François Beaudoin par la Cour supérieure du Québec.)
Si tout cela n'avait pas suffi, le gouvernement aurait allégrement tiré sur la messagère. Déjà, dans les heures qui ont suivi le dépôt du rapport sur les commandites le mois dernier, des proches du clan Chrétien avaient commencé à s'en prendre à la crédibilité de Sheila Fraser. On a argué qu'elle avait outrepassé son mandat et indûment grossi l'ampleur de l'affaire des commandites, laquelle ne mettait en cause qu'une fraction insignifiante du budget fédéral. On a laissé entendre que la vérificatrice générale avait perdu de vue les limites de sa tâche.
***
Dans cet esprit, dans un texte publié en fin de semaine, l'ex-chef de cabinet de Jean Chrétien, Jean Pelletier, accusait Paul Martin d'avoir alimenté le «climat d'hystérie» entourant le rapport Fraser. Dans des entrevues, Alfonso Gagliano se plaignait de son côté d'avoir été injustement transformé en bouc émissaire. De façon générale, le clan Chrétien accuse le premier ministre Martin d'avoir laissé une insignifiante erreur de parcours dégénérer en crise majeure et d'en profiter pour mener une vendetta contre la garde rapprochée de son prédécesseur.
Ceux qui mesurent le succès en politique à la durée de vie d'une controverse leur donneront certainement raison. Faute d'oxygène, toute crise finit un jour par mourir de sa belle mort. La recette qui consiste à étouffer à tout prix les débats qui mettent en cause la gestion du gouvernement n'a manifestement pas nui au succès électoral de Jean Chrétien.
Mais c'est également un régime corrosif dont on mesure peu à peu combien il a ouvert la porte à tous les abus.
Jean Chrétien avait investi tellement de pouvoir en Michel Vennat et Jean Pelletier qu'ils en étaient venus à croire - s'il faut en juger par les conclusions de la Cour supérieure au sujet du premier et des propos réducteurs du second sur Myriam Bédard - qu'ils pouvaient briser des carrières et des réputations comme bon leur semblait.
Le même climat d'impunité a également permis que toutes les règles comptables du gouvernement soient perverties, contournées ou ignorées au nom de l'unité canadienne et au profit d'un petit groupe de mercenaires trié sur le volet par le parti au pouvoir.
Pendant 30 ans, les partis qui ont successivement gouverné le Canada ont fonctionné comme si une sorte de convention de Genève s'appliquait à ceux qui menaient bataille au nom d'Ottawa sur le front québécois.
En congédiant des personnages que leurs années au service de Jean Chrétien avaient rendues intouchables, c'est la convention qui voulait qu'une administration passe allégrement l'éponge sur les excès commis par la précédente dans le feu de l'action contre les souverainistes que M. Martin a mise au rancart.
***
En attendant, en prenant publiquement les armes contre Paul Martin, MM. Pelletier et Gagliano lui rendent doublement service. À la lumière de leurs récents faits d'armes, ni l'un ni l'autre ne sont de l'étoffe dont on fait facilement des martyrs.
Même l'ancienne ministre Sheila Copps, qui livrait son baroud d'honneur à Hamilton samedi, a pris bien soin de ne pas prendre fait et cause pour l'un ou pour l'autre.
Paul Martin joue néanmoins gros jeu. Aujourd'hui, à la veille d'une campagne électorale, il se trouvera peu ou pas de libéraux pour répondre à l'appel aux armes d'un clan discrédité autant par la vérificatrice générale que par ses propres actions.
Mais si les élections devaient mal tourner pour Paul Martin, il ne manquerait pas alors de libéraux pour glorifier la méthode Chrétien et vouloir crucifier celui qui a osé partir en croisade contre ses auteurs.
chebert@thestar.ca
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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La BDC a dépensé 4,3 millions de dollars pour s'opposer à François Beaudoin
PC
Le Devoir lundi 8 mars 2004
Ottawa - La Banque de développement du Canada a dépensé 4,3 millions dans la bataille judiciaire perdue face à son ancien président, François Beaudoin, qui s'était dit victime d'une vendetta politique menée par des amis de l'ancien premier ministre Jean Chrétien, indique le Globe and Mail dans son édition de samedi.
Selon des documents obtenus par le journal, les honoraires des avocats, des experts comptables et des enquêteurs ont entraîné des frais de plusieurs millions de dollars à la société d'État, qui a finalement été déboutée dans ce dossier par le juge André Denis, de la Cour supérieure du Québec.
Le juge Denis n'a pas simplement rejeté la preuve de la Banque de développement du Canada (BDC), il a sévèrement critiqué le président de l'institution, Michel Vennat - maintenant suspendu sans solde - pour avoir mené ce qui semble être une campagne de salissage pour nuire à la carrière de M. Beaudoin. Le juge a déclaré que cette campagne s'était distinguée par sa «férocité et sa méchanceté».
Vendredi, la BDC est revenue sur sa décision, annoncée trois ans plus tôt, de refuser la divulgation du montant dépensé dans cette affaire - dévoilant ainsi
la rondelette somme de 4,3 millions investie pour s'opposer à la réclamation de François Beaudoin, qui exigeait une indemnité de départ de 250 000 $ et une allocation de retraite de 200 000 $ par année.
L'avocat de M. Beaudoin, Doug Mitchell, a qualifié la somme de «stupéfiante». «Je crois que cela illustre bien la décision du juge, a-t-il dit. Rien n'a été ménagé pour détruire la réputation [de mon client].»
Les documents ont été rendus publics après l'intervention du Commissaire à l'information John Reid, qui a déposé une requête à ce sujet le mois dernier devant la Cour fédérale du Canada. Il tentait ainsi d'obliger la BDC à publier cette information après avoir reçu cette même demande du Globe and Mail, en avril 2001.
Frais des avocats
Plus tôt cette semaine, la ministre de l'Industrie Lucienne Robillard, responsable de la BDC, avait critiqué l'institution pour son refus de rendre ces informations publiques.
En tout, 2,6 millions en honoraires ont été payés à deux cabinets d'avocats - Langlois Kronstrvm Desjardins ainsi que Fasken Martineau - à partir du moment où M. Beaudoin a quitté la banque, en 1999, jusqu'à la fin du procès, qui s'est conclu le mois dernier.
Bien que la facturation détaillée n'ait pas été rendue publique, la somme correspond au salaire de trois avocats qui, payés à un taux horaire de 400 $, auraient travaillé cinq jours par semaine pendant plus d'un an.
Les frais de dépenses des avocats et les honoraires des experts comptables engagés par la BDC s'élèvent à 1,6 million.
Au total, la BDC a dépensé dans cette affaire 4 323 714 $ pour s'opposer à la réclamation de M. Beaudoin, qui se disait victime d'une vendetta politique menée à cause de son refus de renouveler un prêt de 615 000 $ accordé à l'Auberge Grand-Mère, située dans la circonscription de M. Chrétien, et pour lequel le premier ministre d'alors avait exercé des pressions.
Selon certains, M. Chrétien s'était placé en conflit d'intérêts, puisqu'à ce moment, il attendait toujours le paiement pour les actions qu'il détenait dans le club de golf voisin de l'auberge et qu'il avait vendues en 1993.

»» Saison des idées
Il n'y a plus de place pour une double imposition au Québec
Rita Dionne-Marsolais
Députée de Rosemont
Le Devoir lundi 8 mars 2004
Libre opinion: En ce début d'année, il me semble que nous devons sérieusement nous interroger sur notre avenir collectif et sur les choix qui s'imposent dès maintenant pour le bâtir à notre image.
En avril dernier, les Québécois pensaient élire un gouvernement qui offrirait de nouvelles solutions.
Dès les premiers jours de ce nouveau gouvernement libéral, son chef annonçait ses couleurs: le calme ne viendra pas avant une grosse tempête! Le plan présenté aux Québécois pour les quatre prochaines années reprenait les grandes lignes des plans conservateurs du monde occidental dans le sillage du gouvernement Thatcher et que l'Ontario sous Mike Harris avait déjà implanté.
Ce plan aura pour conséquence des résultats semblables à ceux récoltés ailleurs, soit un échec social. Les études faites a posteriori ont en effet démontré que les budgets des États n'ont pas diminué, même si les services aux citoyens ont été fortement réduits, là où ces plans ont été appliqués. Les écarts entre les riches et les pauvres se sont élargis et les conflits opposant ceux-ci se sont manifestés quelquefois violemment, avec pour résultat une augmentation de l'insécurité dans ces sociétés.
Est-ce vraiment nécessaire que le Québec refasse cette même expérience? Je ne le pense pas. Nous devrions apprendre des erreurs des autres!
La responsabilité d'un gouvernement, c'est de faire progresser la société en maintenant la paix sociale. Et l'essence d'une démocratie est de servir ses membres, tous ses membres. Il est possible de présenter des philosophies différentes selon les partis, mais tous doivent respecter les valeurs de la population qu'ils représentent. Or, au Québec, nous valorisons «la liberté [de pensée, d'expression et d'action], la paix sociale, la famille et le bon gouvernement».
Pour faire progresser la société, des redressements financiers sont parfois nécessaires. Toutefois, il ne faut pas confondre redressement financier et exclusion sociale. L'objectif d'un redressement financier, pour un gouvernement, doit être d'assurer que les citoyens puissent conserver des services publics en quantité et qualité optimales; car c'est pour ces services communs que les citoyens paient des impôts.
Une impasse budgétaire
Quand le Parti libéral a été élu, il a vite constaté, comme le Parti québécois l'avait fait avant lui, une impasse budgétaire. Pourquoi? Parce qu'avec la double fiscalité fédérale et québécoise la gestion des finances publiques du Québec a atteint la limite du possible. Les finances publiques fédérales et québécoises ne mentent pas.
Depuis 1945, le fédéral a toujours refusé de rendre au Québec l'intégralité de l'impôt sur le revenu des particuliers conscrit pour les efforts des Première et Deuxième Guerres mondiales. Il a plutôt choisi d'augmenter sa part de taxation. Avec le temps, la vision fédérale s'est traduite par de nouveaux impôts fédéraux pour offrir des services similaires à ceux déjà offerts par le gouvernement du Québec et qui relèvent de sa responsabilité historique et constitutionnelle. Mais les Québécois n'ont pas modifié leurs attentes à l'égard du gouvernement du Québec. Au contraire, ils ont accentué leurs demandes de services à leur gouvernement à Québec et se retrouvent aujourd'hui les plus taxés au Canada.
Le déséquilibre fiscal québécois découle des attentes d'une population marginale à l'échelle du Canada: les francophones.
Le leadership fiscal au Québec, c'est le gouvernement québécois qui l'exerce, pour des raisons historiques et surtout culturelles parce que c'est lui qui fournit ces services. Les Québécois paient un impôt de trop; ils doivent décider celui qu'ils veulent payer. Cette question est propre au Québec. Ou nous éliminons l'impôt fédéral et donnons le mandat exclusif au gouvernement québécois d'assurer l'ensemble des services publics aux citoyens du Québec et payons tous nos impôts au Québec; ou nous cédons ce mandat au gouvernement fédéral pour qu'il l'assume entièrement. C'est à ce prix que les impôts des Québécois seront ramenés à des niveaux comparables aux autres société occidentales pour des services comparables que nous choisissons de nous donner.
Il est impératif que les Québécois se posent cette question et y répondent clairement. C'est au gouvernement de la poser; et dans l'intérêt de notre avenir collectif, le plus tôt sera le mieux.
Car derrière cette question, se cache celle de notre avenir: sera-t-il francophone? À cela, je réponds que les francophones ont une place en Amérique, comme les autres populations latines. Mais cette place requiert une assise que le Canada ne peut plus nous assurer, compte tenu de la taille de notre population. Dans une démocratie saine, les gouvernements se doivent de répondre à la majorité. Or, avec à peine 20 % de la population canadienne, nous ne faisons plus le poids dans cette démocratie fédérale, même si nous payons plus que notre part d'impôts.
Avec l'ouverture des marchés internationaux, les pays de petite taille, souvent inférieure à celle du Québec, tirent bien leur épingle du jeu; ils participent pleinement aux échanges sans sacrifier leur personnalité ni leurs valeurs. Des études universitaires récentes le démontrent (dont la dernière de deux économistes des universités Harvard et Brown, Alberto Alesina et Enrico Spolaore, The Size of Nations, MIT Press), «Des dix pays les plus riches au monde en terme de produit national brut per capita, seulement deux comptent plus de cinq millions de personnes, les États-Unis et la Suisse».
Il y a de l'avenir pour le Québec dans une économie de marché, et il n'est pas nécessaire d'y laisser notre personnalité. Plus qu'une question de diversité culturelle, c'est une question d'ouverture socio-économique. Et c'est maintenant qu'il convient de nous mettre au travail!
Voilà une vision porteuse d'espoir pour le Québec et pour tous ceux et celles qui croient qu'il y a une place pour des hommes et des femmes parlant le français en Amérique, et qui veulent relever le défi de la modernité sans sacrifier leur identité.

»» Le goût de l'avenir - 7
Citoyens du monde
Michel Venne
Le Devoir lundi 8 mars 2004
IDÉES - Il y a des succès qui ne trompent pas et qui donnent raison au chanteur Luck Mervil qui disait, au milieu d'un spectacle de la Fête nationale, il y a quelques années: on peut tout faire à partir du Québec, réussir et se projeter dans le monde avec confiance.
À Paris comme à Hollywood, Denys Arcand et Denise Robert étaient là pour en témoigner, présentant au monde une oeuvre originale, cynique mais touchante, universelle dans son propos, livrée par des comédiens de grande classe, et distribuée par des gens d'affaires qui savent désormais tirer leur épingle du jeu dans la jungle hollywoodienne autant que dans les cercles parisiens de la coproduction internationale.
Aux Céline Dion et René Angélil de ce monde, aux Guy Laliberté et son Cirque du soleil, s'ajoutent régulièrement, ces dernières années, d'autres artistes qui éblouissent les étrangers. Yann Martel obtient le Booker Prize avec Life of Pi, Benoît Charest et Béatrice Bonifassi illuminent la soirée des oscars avec la chanson thème des Triplettes de Belleville tandis que les Québécois volaient le show, durant la nuit des césars, avec un extrait de leur adaptation de la comédie musicale Chicago, qui vient de prendre l'affiche à Paris.
Et je ne relate ici que le plus spectaculaire et le plus récent. Je n'ai rien dit encore des victoires de nos sportifs comme Alexandre Despatie, Émilie Heymans, Nicolas Macrozonaris, Mélanie Turgeon, Geneviève Simard ou le Cy Young Éric Gagné. Il faudrait évoquer aussi le théâtre de Michel Marc Bouchard joué régulièrement sur les scènes mexicaines, la diffusion en traduction des oeuvres de nos poètes et de nos écrivains. Parler de nos intellectuels, de Charles Taylor à Gérard Bouchard, appelés partout pour donner des conférences. Quelque 2500 professeurs de 65 pays, dans 40 disciplines, ont fait du Québec le sujet de leurs travaux et sont réunis sous l'égide de l'AIEQ.
Ailleurs, il arrive que, sans que le bruit parvienne aux oreilles du grand public, on s'inspire du Québec pour le financement des arts et des lettres, les coopératives d'épargne et de crédit, l'organisation électorale et le contrôle des dépenses des partis politiques, la protection des langues minoritaires, les relations interculturelles, la reconnaissance des nations autochtones ou le rôle de l'économie sociale dans le développement.
C'est du Québec qu'est venue l'impulsion véritable pour qu'enfin la communauté internationale reconnaisse la diversité culturelle comme principe devant structurer désormais la mondialisation. À cet égard, Paris vient d'imiter une initiative de l'ancienne ministre Louise Beaudoin en créant un Observatoire de la mondialisation, dont la version québécoise a été abolie par le nouveau gouvernement libéral dès qu'il a pris le pouvoir.
Louise Arbour vient d'être nommée Haut Commissaire des Nations unies pour les droits de l'Homme. Elle succédera en juin au Brésilien Sergio Vieira De Mello, tué dans un attentat à Bagdad en août dernier. Le général Roméo Dallaire est un témoin clé du procès pour génocide au Rwanda. Un Montréalais, Philippe Krisch, est le président de la Cour pénale internationale. Louise Fréchette est toujours numéro 2 des Nations unies. Les délégations québécoises sont toujours nombreuses à Davos comme à Porto Alegre.
Bien sûr, cet échange n'est pas à sens unique, et le Québec est perméable aux influences étrangères, situé aux carrefours entre l'Amérique et l'Europe, la francophonie et l'anglophilie, la latinité et la rationalité protestante, ouvert à tous les vents, capable d'accaparer un concept, fût-il culturel ou politique, de l'adapter à sa réalité et de lui donner une forme nouvelle. Les jeunes Québécois accumulent des expériences à l'étranger et apprennent les langues plus spontanément. Ils sont au moins bilingues. Et le sont sans complexe. Cette ouverture à l'Autre est sans doute l'une des sources du succès des nôtres.
Il nous reste à pousser plus loin cette conscience que le monde nous appartient. Les succès individuels ne disent pas tout. Et, comme collectivité, nous n'avons pas tablé autant que nous le pourrions sur les percées que certains des nôtres ont accomplies.
Si nous avons protesté massivement contre la guerre en Irak, il n'existe pas au sein de la société québécoise de vision très claire sur la manière d'assurer la paix dans une région comme le Moyen-Orient et de combattre les dictatures sanguinaires ou les mouvements terroristes. Les débats à ce sujet tournent court, en dépit de la connaissance accumulée chez nos universitaires et nos diplomates. Ce savoir rejoint rarement le grand public, abreuvé, sauf dans quelques médias, par des dépêches rédigées par des étrangers.
Montréal est l'une des villes d'adoption de la diaspora juive, mais nous n'avons pas réussi à faire de la métropole le lieu d'un débat ouvert sur le rôle d'Israël. La communauté haïtienne s'est établie en grand nombre à Montréal, mais ce n'est pas vers nous que les têtes se sont tournées pour trouver des explications au conflit qui a conduit Aristide à l'exil. L'islam est devenu la première religion non chrétienne au Québec, surclassant le judaïsme, mais nous ne nous sommes pas encore saisis de la question musulmane.
Bref, nous tardons, à titre de communauté politique, de corps social, à faire nôtre les débats qui ébranlent le monde alors que nous disposerions des compétences pour ce faire. Nous considérons encore nos succès à l'étranger comme une récompense personnelle offerte aux personnes qui réussissent alors que nous avons, comme collectivité, une vision du monde à offrir, qui vaut bien celle des autres.
***
Les personnes intéressées par la création d'un Institut voué au renouvellement des idées et à la participation civique au Québec peuvent me laisser leurs coordonnées à l'adresse michel.venne@inm.qc.ca. Cet institut sera lancé en avril.

»» Assemblée nationale
La chambre de décompression
J - Jacques Samson
Le Soleil lundi 8 mars 2004
Éditorial - Après le four qu'il était devenu en décembre dernier, les membres du gouvernement Charest chercheront à transformer le Salon bleu en chambre de décompression à compter de demain, alors que débutera la portion printanière des travaux de l'Assemblée nationale. Le gouvernement est descendu dans les bas-fonds dans les sondages de janvier et février. Il cherche maintenant à remonter à la surface de l'eau avant de manquer d'oxygène.
La stratégie prévoyait de miser dans un premier temps sur la consultation tous azimuts des citoyens, dans des commissions parlementaires et par la tournée prébudgétaire du ministre des Finances, Yves Séguin. Jean Charest a ajouté la tenue de quatre forums régionaux sur autant de thèmes différents, suivis d'un sommet national en juin. Trois pièces maîtresses sont maintenant attendues au cours des prochaines semaines : le budget Séguin, la politique familiale et le Plan d'action gouvernementale en matière de lutte à la pauvreté et à l'exclusion sociale, ou en d'autres mots, la tant attendue politique antipauvreté du ministre Claude Béchard.
Le budget devrait inclure une spectaculaire réforme de la fiscalité, dans la foulée du document de base des consultations, axé sur les défis que pose le vieillissement de la population. Yves Séguin m'a aussi déjà confié son intérêt très poussé pour la création d'une caisse-santé ; il a fourni des indications sur le rétablissement possible des allocations familiales (un segment de la politique familiale de son collègue Béchard) et l'ajout de crédits pour le logement social. Il prévoit couper sévèrement dans l'aide aux entreprises et taxer davantage les hauts revenus. Les pressions s'accentuent par ailleurs au PLQ pour qu'il respecte l'engagement de réduire les impôts de tous les contribuables, de 30 % supérieurs à ceux des Ontariens.
Le "plan Bougon" de Claude Béchard est susceptible de provoquer d'autres fortes vagues contre le gouvernement libéral, dans la mesure où le ministre maintiendra l'obligation pour les assistés sociaux aptes au travail de participer à une démarche d'insertion dans le milieu du travail. Cette formule était au centre de la version initiale du plan d'action que le gouvernement est tenu de présenter en vertu de la loi antipauvreté. Celui-ci prévoyait également l'abolition de certaines allocations et des pénalités pour des présences continues de plus de 12 mois à l'aide sociale. Des avantages étaient à l'inverse consentis aux salariés à faible revenu afin de favoriser le choix du marché du travail. Les groupes de pression habituels s'agiteront si le ministre maintient cette ligne mais l'accueil devrait être très favorable au sein de la majorité silencieuse.
Le développement d'une politique familiale est aussi fort complexe mais il est devenu incontournable. La conciliation travail-famille est une priorité pour un fort pourcentage de citoyens au Québec comme dans de nombreuses autres sociétés avancées. Les mesures dans ce créneau sont cependant toujours très coûteuses.
Le gouvernement Charest ne peut penser sortir la tête de l'eau sans livrer des politiques qui impressionneront favorablement dans ces trois grands chantiers. MM. Séguin et Béchard portent donc le poids de la relance de leur gouvernement. Et ce curieux tandem ne tire pas toujours à l'unisson au Conseil des ministres.
Le défi est en plus d'y parvenir tout en réduisant la croissance des dépenses, de 4,6 % en moyenne au cours des cinq dernières années et en accordant les baisses d'impôt promises. Des crédits additionnels seront également nécessaires en santé et pour l'hébergement en soins de longue durée.
Les travaux parlementaires sont toujours monopolisés pour beaucoup au printemps par l'étude du budget et des crédits. Les ministres avaient par ailleurs jusqu'au 15 février pour transmettre au secrétariat du conseil législatif leurs volontés de présenter des projets de loi au cours de cette portion de session. Le menu est encore assez succinct et ne contient pas de pièces législatives susceptibles de provoquer des collisions frontales comme en décembre dernier. La plus surveillée sera sans doute la brèche promise dans l'indemnisation sans égard à la faute (le no fault) du régime de l'assurance automobile, si le gouvernement va de l'avant tel que promis par le ministre de la Justice, Marc Bellemare.
Le climat politique est plutôt incertain. Le scandale des commandites à Ottawa contamine l'air à Québec en raison de l'imbrication des partis libéraux du Canada et du Québec. Les organisations syndicales poursuivent leur mobilisation, sur fond de négociations et de réingénierie. Le gouvernement est enfin enferré dans des dossiers mal lancés comme la Gaspésia, Alcoa ou le Suroît. Le matériel ne manque pas pour nourrir des périodes de questions tumultueuses, alors que la cote de crédibilité du gouvernement est très faible dans l'opinion publique.
Les trois prochains mois seront enfin cruciaux pour certains ministres dont les performances n'ont pas été à la hauteur depuis leur nomination. La nécessité d'un remaniement avant l'été est évoquée de plus en plus souvent depuis le début de 2004. Ce remède passe-partout s'imposera à Jean Charest en juin pour donner un signal fort d'un nouveau départ pour son gouvernement, si ce dernier colle au fond dans les sondages qui suivront la présentation du budget. Peut-être M. Charest sera-t-il même alors contraint à l'acte d'humilité suprême que serait le rappel de l'expérimenté Pierre Paradis ?
JJSamson@lesoleil.com
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
La rectitude politique comme camisole de force psychologique
Simon Girard
quebeclibre67@hotmail.com
TRIBUNE LIBRE 8 mars 2004
«Je hais vos idées, mais je me ferai tuer pour que vous ayez le droit de les exprimer.» (Voltaire)
On a vraiment un problème d’opinion au Québec : chaque fois que quelqu’un dit le contraire de la majorité, on lui tombe dessus comme des vautours sur une carcasse encore chaude. Pierre Falardeau a écrit une opinion sur Claude Ryan qui n’est pas celle exprimée par ceux qui l’ont porté aux nues lors de son décès. Et alors ? C’est une opinion parmi tant d’autres, qui vaut autant que celles qui glorifiaient à n’en plus finir l’ancien chef du NON en 1980. Mais il n’est pas bon de jeter un pavé dans la mare de la rectitude politique…
Quand une personnalité publique meurt, il est de coutume de lui donner tous les qualificatifs et toutes les épithètes positives et de cacher dans le placard tout ce qui pourrait porter atteinte à l’image du défunt ou encore, sonner faux dans le concert d’éloges des commentateurs nécrologiques triés sur le volet. Et comme tous ceux qui l’ont précédé dans la tombe avant lui, Ryan a eu droit à des oraisons funèbres démesurées de la part des spécialistes en la matière à Radio-Cadenas et RDI. À les entendre, l’ex-chef et ministre du PLQ avait toutes les qualités, avait toujours raison ; bref, il était comme le pape : infaillible. Ne leur est-il pas passé à l’esprit que Ryan n’avait pas que des qualités, qu’il a fait des erreurs, qu’il est resté bloqué sur ses positions fédéralistes malgré les refus de ses « réformes constitutionnelles » par ses amis canadiens ? Sur ce plan, il y en a un maudit paquet qui sont dans le même état comateux que leur ancien maître à penser puisqu’ils préfèrent et défendent le statu quo plutôt que la seule option raisonnable, l’indépendance. Mais ça, il faut pas le dire, non ! Il faut plutôt dénoncer Falardeau, ce « personnage vulgaire et grossier » qui fume comme une cheminée, qui s’habille mal et qui n’a aucun respect pour la mémoire des Grands Disparus. « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », comme disait Étienne de La Boétie.
Je pense et j’ai toujours pensé que, dans une société qui se dit démocratique et ouverte à toutes les opinions, mais où on s’autocensure pour ne pas heurter la sacro-sainte « bien-pensée », il y a de la place pour ceux qui osent aller à contre-courant de la majorité, comme le fait Falardeau. Je pense que son opinion, loin d’être condamnable avec le même unanimisme que celui qui a servi à diviniser Claude Ryan, est la bienvenue dans une société où la rectitude politique nous enserre le cerveau, telle une camisole de force psychologique. Ceux qui n’aiment pas Falardeau n’ont qu’à l’ignorer, tout simplement, au lieu de pousser des hauts cris scandalisés chaque fois qu’il ouvre la bouche. Il n’y a que les régimes totalitaires qui étouffent la liberté d’expression et, à ce que je sache, nous ne sommes pas en Chine ou en Corée du Nord… à moins que nous soyons sous l’emprise du totalitarisme de la pensée conforme.
Et comme il arrive souvent dans le cas de Falardeau, les gens vont se faire une opinion à partir des petits bouts de texte cités par les médias fédéralistes, dont le but va être de rétrécir la pensée du cinéaste en le présentant comme un bouffon mal embouché, incapable d’émettre une pensée cohérente. Pourtant, je lis les textes de Falardeau et je trouve ses idées plus que cohérentes ; elles sont intelligentes ! Elles sont un véritable vent de fraîcheur au milieu de tous ces scribes à la solde de l’empire canadien et de ces « penseurs » qui n’osent pas mettre un pied devant l’autre afin de ne pas aller trop loin et de risquer de heurter l’opinion commune. Car on va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part. J’aime le style de Falardeau car il est naturel et va droit au but, malgré ceux qui lui reprochent d’avoir une vision simpliste et manichéenne. Ne sont-ils pas eux-mêmes simplistes et manichéens quand ils rejettent en bloc ses opinions, quand ils réduisent sa pensée pour la rendre inoffensive ? Nous devons apprendre à ne pas tomber dans leur piège et à aller plutôt à la source de l’information : comme ça, chacun pourra se faire sa propre idée et non pas construire son opinion à partir de celle des grands prêtres du conformisme dominant.
Mais il n’est pas facile de penser par soi-même dans un pays où la pensée est contrôlée par une minorité qui possède le monopole des moyens de diffusion des idées (journaux, radio, télévision) et qui a des affinités avec le milieu politique et des affaires. On parle souvent de convergence des médias et on s’en inquiète, avec raison. La pensée entre les mains de quelques privilégiés en cravate et avec les poches pleines, c’est malsain pour une démocratie. Mais la vraie convergence, comme disait Falardeau dans une récente entrevue télévisée, est celle qui unit Radio-Cadenas, Power Corporation et le Parti libéral du Canada. Cette convergence qui a gaspillé des millions de notre argent à nous vendre son « pluss-meilleur-beau-grand-pays-du-monde-d’un-océan-à-l’autre » et dont on commence à comprendre les mécanismes et les connexions avec le monde interlope… des affaires. Et ça voulait nous faire aimer le Canada avec des drapeaux, des banderoles ou des montgolfières en forme de feuille d’érable ou de police montée ! Des « mongols fiers », oui ! Pensaient-ils vraiment que leur système de fraude et d’enrichissement des amis du parti allait atteindre son objectif avoué de canadianisation? Êtes-vous devenus fédéralistes à la simple vue d’un ti-drapeau ou d’une banderole CANADA ? Pas moi.
Après avoir gaspillé autant d’argent à nous laver le cerveau, l’idée d’indépendance est encore bien vivante dans nos esprits. Ça va prendre bien plus que des feuilles d’érables tapissées mur à mur pour nous enlever le désir de liberté. Échec total de la campagne des ti-drapeaux à Sheila. Même Stéphane Dion avouait à RDI que le programme des commandites n’avait pas changé l’opinion des Québécois sur leur allégeance au Canada. Tiens donc ! Mais les tizamis du régime en ont profité, par exemple. Et les têtes commencent à rouler : Gagliano qui se dit victime (snif !) et qui ne savait rien (ben non !), le vieux macho Pelletier qui veut poursuivre le gouvernement, le gros Chuck Guité qui fait du cheval en Arizona ; décidément, y en a pour qui la servitude des Québécois leur est plus que profitable ! Aux USA, on les enverrait certainement en prison pieds et poings liés, comme ceux impliqués dans le scandale Enron, mais ici, ils risquent de couler des jours paisibles jusqu’à leur dernier souffle. On l’a-tu, la « justice » ? Quel peuple de mous, qui laisse des rapaces continuer à vivre comme si de rien n’était, sans rendre des comptes à personne !
Les Haïtiens ont beau vivre dans la misère, quand ils se font fourrer par leurs dirigeants, ils ne perdent pas de temps : ils descendent dans les rues ou encore, prennent les armes pour chasser les crosseurs au pouvoir. Et ça donne d’assez bons résultats merci ! Mais rassurez-vous, ce scénario ne risque pas de se produire ici. Il y a longtemps, très longtemps, que les Québécois ont pris les armes pour renverser un gouvernement despotique et corrompu. Et ils ne s’en souviennent pas, ou ne veulent pas s’en souvenir parce que leurs priorités ont changé. Fini le temps des « chicanes constitutionnelles », c’est le temps de parler des « vraies affaires », comme la santé, les nids-de-poule, les mariages gays, fumer du pot en paix, Star Académie, changer de voiture, aménager son petit confort. Le confort et l’indifférence…
Dans un pays soumis et écrasé par la rectitude politique, les gens qui osent penser par eux-mêmes comme Pierre Falardeau sont une denrée rare. Dans un pays où certains pensent l’être alors qu’ils ont le cerveau enchaîné et cadenassé à double tour, les vrais hommes libres comme Pierre Falardeau ne sont pas légion. Et au lieu de les lyncher sur la place publique, on doit plutôt les féliciter d’aller à l’encontre d’une pensée unique bien plus dangereuse pour la démocratie que le fait de refuser de suivre la parade. Et pour ceux qui ne veulent pas des commentaires-clichés des « bien » pensants, lisez La liberté n’est pas une marque de yogourt et Les bœufs sont lents mais la terre est patiente. C’est la meilleure façon de leur faire échec et d’apprécier le style libre de notre seul cinéaste politique.

TRIBUNE LIBRE
Qui pleure Claude Ryan ?
Robert Bertrand, Québec
robert.bertrand.que@sympatico.ca
TRIBUNE LIBRE 8 mars 2004
J'ai regardé la grande rencontre de l'élite Québécoise à l'église Notre-Dame de Montréal lors des funérailles de Claude Ryan.
On en a connu d'autres cérémonies funèbres dans cette enceinte. Je n'en désignerai aucune pour ne pas présenter une vulgaire comparaison.
Honnêtement, comment nous sentions nous, collectivement, personnellement tout au cours de cette cérémonie ?
Nous pouvions voir un cercueil couvert d'une gerbe de fleurs, des personnalités que la caméra allait chercher à l'occasion, un cérémonial bien digne, une musique sacrée pour les fins connaisseurs, tout ou presque nous sollicitait pour faire toute autre chose que de devoir rester à la télévision jusqu'à la toute fin et sentir une quelconque volonté d'être de ce cérémonial, d'être de ce groupe de personnes présentes ! On ne se reconnaissait pas dans les personnes présentes lors de cette cérémonie, qui était tout, sauf être de son temps !
Si on est resté à la télévision assez longtemps, n'était ce pas pour les uns qui espéraient encore entendre une prise de position claire (n'en avait-il pas pris une position claire lors de l'élection de 1976 ?), et pour les autres qui désespéraient de pouvoir entendre le Te Deum de la délivrance envers un Canada qui n'aura jamais rempli ses promesses ni de son vivant et encore moins, après sa mort !
Il n'y avait pas foule à l'entrée, et encore moins, à la sortie ! Est-ce un critère ? Chose certaine, on ne s'identifiait pas ni personnellement, ni collectivement à ceux et celles qui étaient présents dans ces lieux. Ça ne nous ressemblait pas, mais pas du tout ! Toute la cérémonie n'aura été qu'un faire-valoir désespérant autant pour les uns que pour les autres présents sur les lieux ou non !
Est-ce du mépris ? Est-ce par tristesse d'entendre les mesquineries dites par certains membres de la famille ? Pour les uns, cette cérémonie vécue était inodore, incolore, d'une médiocrité désarmante. Pour d'autres, cela aura été considéré comme un faste sans pareil ! Étrange cette dichotomie même après la mort !
Claude Ryan a défendu le camp du NON, c'était son strict droit. Il a été du côté de Pierre-Elliot Trudeau, de Jean Chrétien qui l'accompagnaient sur plusieurs scènes, c'est encore de son strict droit. Voilà le hic ! Claude Ryan aurait su, de vive voix, de la bouche de Pierre-Elliot Trudeau qui est allé le voir le matin du vote référendaire et qui lui aurait dit qu'il rapatrierait la constitution de Londres et Claude Ryan de lui signifier de n'en rien faire ! Il s'en serait montré personnellement frustré, nous dit-on maintenant, seul dans son coin, dans sa propre résidence, sans partage, sans communication claire à l'égard de la population à laquelle, lui, Chef du NON, s'était engagé, de pair avec ses associés du NON.
On suppute encore pour comprendre toute la hargne qui se dégageait de son discours victorieux le soir du NON. Le ton, l'allure. Ne fallait-il pas le dire, le proclamer dès qu'il a su, le matin du référendum ? Claude Ryan a attendu le soir, après la connaissance des résultats. Quelle tristesse! Seul sur scène. Il l'a mérité, il l'a vécu et il nous l'a fait subir sans remords partagé avec l'ensemble de la population du Québec.
Les Trudeau, les Chrétien ne sont pas là sur scène ce soir du NON ! Ils préparaient la suite des choses. Ils l'avaient mis au courant de leurs projets. Leurs promesses de leur camp du NON aux Québécois et aux Québécoises étaient bafouées, tronquées, redessinées comme s'il fallait se venger des Québécois et des Québécoises alors qu'ils venaient de se ranger de leur côté, en toute bonne foi. N'est-ce pas un peu curieux ce que peut nous présenter l'Histoire des faits ?
Homme intègre, homme responsable, homme de connaissance, de sagesse, de savoir, de parole, d'écrit, homme respecté par toute la gent des biens pensants du Québec et voilà qu'il accepte tout cela sans mot dire alors qu'il pouvait encore renverser la vapeur par une simple déclaration à la presse lui qui connaissait bien tous ses rouages et toute sa force. Il avait le pouvoir de l'agir. Il s'est tu, s'est renfrogné, vivant seul, vivant "sa vinaigrette!" et nous l'a fait sciemment et consciemment subir sans élever la voix. Quel homme superbe ! Quel grand homme !
Est-ce présomptueux de s'interroger à savoir s'il connaissait toutes les magouilles qui ont entouré l'élection référendaire et gagnée par si peu ?
Tout se sait ou tout finit par se savoir.
Près de dix ans après, qu'est-ce donc que nous apprenons encore aujourd'hui de toutes les fraudes qui ont pris place avec la conscience ou l'inconscience de tous ces faits ? Pouvait-il, Claude Ryan, ne pas avoir certains soupçons, lui l'homme informé que l'on connaissait ?
On apprend tout ça, plus ou moins, après son départ. Et il faudrait se taire ? ou tout simplement formuler des louanges ? Ne faudrait il pas maudire cet homme de peu de foi en les siens ?
Tout en étant respectueux, ne doit on pas mettre tout dans la balance lorsque l'on veut garder un souvenir, lorsque l'on retient les passages importants de son cheminement ? Oui, il a eu son propre cheminement à lui ! Il a pris position pour le NON en collaborant avec des usurpateurs des droits fondamentaux du Québec et des Québécois.
Ne nous faites pas l'affront de croire le contraire ?
Pourquoi ne s'est-il pas fait, de tous les citoyens et citoyennes du Québec, des alliés de premiers plans pour défendre la cause du Québec ? Pourquoi a t il préféré militer à l'intérieur d'un Parti politique qui a toujours défendu une réalité qui n'a jamais été la nôtre comme Peuple, comme Nation, comme Pays, comme État égal aux autres États sur le continent ? Par grandeur d'âme ? Par souci d'équité ?
Claude Ryan aurait écrit le communiqué pour déclarer l'état de sa maladie. Il se savait à la fin de son périple. Il a certainement déterminé qu'aucun drapeau vienne couvrir son cercueil.
Qu'est-ce à dire ? Quelle signification voulait-il que l'on comprenne, que l'on voit à la face de tous les siens, du NON comme du OUI ? Les louvoiements, en politique comme dans le privé, sont rarement valorisés par les décideurs ! On rejette dans le néant les hommes et leurs écrits lorsqu'ils ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités, le moment venu.
À la fin de ses jours, dans le temps qui lui restait, Claude Ryan a vu Trudeau manoeuvrer tout au long de sa carrière politique et après la politique. Il ne peut et ne pouvait pas feindre l'ignorance.
Claude Ryan a vu Chrétien manoeuvrer tout au long de sa carrière politique ? Tout ce qu'il a fait, toutes les lois, toutes les diversions, toutes les magouilles. Il ne peut et ne pouvait pas feindre l'ignorance.
Les Québécois et les Québécoises savent placer dans leur coeur ceux qui ont su travailler pour la défense de leurs droits, de leur réalité, de leur Peuple et de leur Nation. Les collaborateurs de toutes leurs manoeuvres, les Québécois et les Québécoises savent les reconnaître de leur vivant comme après leur mort !
Il faut montrer du repentir pour pardonner. N'est-ce pas cela que nous avons appris depuis notre tendre enfance ? Ne nous a-t-on pas appris, également : "les tièdes, je les vomirai de ma bouche?"
Qu'on nous prouve qu'il n'a pas eu ces moments de lâcheté incommensurables à l'égard du Peuple du Québec, de la Nation Québécoise et du Pays du Québec ?
Qu'il repose tristement en paix !

TRIBUNE LIBRE
Les Béquilles intellectuelles de M. Ryan :
DIEU et... le CANADA
Jean Dunois, Matane, Québec
JeanDunois@sympatico.ca
TRIBUNE LIBRE 8 mars 2004 (texte publié dans Cyberpresse, le 19.02.2004)
-- Ou de la rigueur aux limites de la sophistique --
«C'est un but absolu de la raison de faire de la liberté une réalité effective»
Hegel, « Principes de la Philosophie du droit », § 258, add.
D'impressionnants dossiers ont été consacrés à M. Claude Ryan dans les différentes pages des journaux du Québec depuis sa disparition survenue le 9 février dernier.
Je dois dire toutefois avoir goûté de façon toute singulière, en http://www.ledevoir.com/2004/02/13/47296.html?351, le texte franc, direct et frais (sans être froid) de Mme Lise Bissonnette, ex-directrice au «Devoir», ainsi que celui de Mme Marie-Louise Lacroix, accessible pareillement dans les pages du quotidien de la rue de Bleury en http://ledevoir.com/2004/02/17/47612.html
Deux femmes... tiens. Signe des temps. À l'instar de la faune du Fleuve aux grandes eaux, la cohérence intellective serait-elle en voie de se féminiser pendant que les hommes, quant à eux, se verraient condamnés progressivement à devenir les clones des Jean Charest et autres Jean Chrétien? Rien pour dompter le drame social du suicide chez le jeune homme québécois... Mais enfin, ne nous égarons pas. Et revenons à M. Ryan.
Dans le concert d'éloges plutôt convergentes où -- de Pierre Pettigrew à John Parisella et Gérald-A. Beaudoin ou Gil Rémillard -- le convenu le dispute assez fréquemment à l'encensoir (pour retenir ici un vocable non moins convenu), il est bon en effet de lire un papier de coeur, ou deux, qui ne transige pas pour autant avec une mémoire sélective et/ou une déférence trop appuyée pour ne pas se montrer suspecte en quelque manière.
Pour ma part, j'incline (également) à penser que cette fameuse «rigueur», dont on fait état aisément dans la plupart des discours lus ou entendus depuis quelques jours, s'appuyait au fond sur un double socle qui lui-même échappait -- parce que condition, et non objet, du penser: dessous plutôt que devant l'intelligence -- à toute véritable réflexion.
De la sorte, pour M. Ryan, de simples «hypothèses» devenaient des «absolus» -- fermés à double tour par définition. Ce qui met d'emblée la rationalité discursive en position de dépendance à l'égard de ses propres obscurités, foncières. Aussi, comme l'écrit Mme Lacroix avec... rigueur, nous rencontrons alors une pensée subordonnée (sub/ordonnée: «ordonnée dessous») à ces non-dits, à ces pré-dits. Laquelle peut donner à l'occasion, sinon toujours avec prédilection, sur un mode d'expression qui n'est pas sans rappeler la pré/dication.
(On me pardonnera les littéraires allitérations...)
Plus précisément, concernant ce double socle, d'aucuns parleraient avec justesse de «béquilles intellectuelles». En l'occurrence: DIEU et... le CANADA.
Ainsi il n'y a plus qu'un pas de l'«état de dépendance» -- se soumettre («mettre dessous») à la Volonté de l'Autre -- à l'«État dépendant». M. Ryan a donc été cohérent. Avec lui-même. Sous cet angle, il est séant de considérer celui-ci comme ayant été un homme «rigoureux».
Quant à moi -- si tant est que je puisse ici prétendre à une opinion plus personnelle, qui j'espère ne laisserait pas d'être conséquente -- j'estimerai que si l'Hypothèse Dieu reste ouverte (et donc ouvertement une hypothèse), l'hypothèse Canada s'est depuis fort longtemps montrée, quant à elle, résolument fermée.
Reste donc maintenant au peuple québécois à faire preuve de rigueur à son tour.
COMMUNIQUÉS

COMMUNIQUÉS
COMMUNIQUÉS 4 mars 2004