Actualité





Robert Laplante contre l'enfermement

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 avril 2004

Titre VO : Chronique de l'enfermement - Écrits sur la minorisation du Québec
Description : Robert Laplante L'Action nationale Montréal, 2004, 264 pages

Directeur de l'increvable revue L'Action nationale, Robert Laplante mène la lutte indépendantiste au quotidien et publie, chaque semaine, en version électronique, un «bulletin du lundi» qui cherche «à dégager, au-delà de l'actualité immédiate, les perspectives, les significations et les effets de la politique canadian sur le Québec, ses intérêts nationaux et sa représentation de lui-même». Réunis dans un ouvrage intitulé Chronique de l'enfermement, ses constats, c'est le moins qu'on puisse dire, sont accablants pour la logique fédérale.

La dynamique politique de la Révolution tranquille, écrit-il, est morte. Le Canada ne dialogue plus et, surtout depuis 1995, impose sa «logique d'occupation» par une campagne orchestrée qui vise à écraser les velléités nationales du Québec. Les politiciens fédéralistes québécois, des «intermédiaires hypocrites» qui rampent pour satisfaire leurs maîtres canadiens et dont «l'Histoire se chargera néanmoins d'établir la mesure d'une compromission qui accablera leurs enfants», peuvent bien continuer à prétendre que nous avons besoin du Canada pour entrer en contact avec le monde, mais «la réalité, c'est que le Canada s'interpose entre le Québec et le reste du monde».

Pour le chroniqueur-militant, la cause est entendue : l'agression fédérale, qu'il documente et stigmatise à la petite semaine avec une remarquable persévérance, «ne se terminera que par la rupture du lien canadian». Il importe donc, de toute urgence, de sortir de la logique provinciale du compromis, désormais privée d'interlocuteur, et de mettre en oeuvre une politique autonome : «Penser son affranchissement, ce n'est pas demander sa reconnaissance, c'est créer les conditions pour la rendre effective.»

Déployant une argumentation essentiellement négative (voici, dans le détail, pourquoi le fédéralisme canadien étrangle le peuple québécois), le recueil de Robert Laplante suscite chez le lecteur une sensation d'épuisement. Tel est peut-être, justement, l'objectif de l'auteur, qui souhaite ainsi illustrer que, pour le Québec, la logique canadienne est épuisée. Cette stratégie, toutefois, s'avère à double tranchant dans la mesure où elle assomme autant qu'elle stimule. Cet ouvrage, en d'autres termes, manque d'air. Comme le Québec, répliquerait sûrement Laplante, sans que je lui donne tort.



Charest n'en a pas fini avec la contestation :
Tout le «Québec social» veut célébrer l'an I du gouvernement libéral

Clairandrée Cauchy
Le Devoir mardi 13 avril 2004

Le mouvement social promet de «faire sa fête» demain au gouvernement Charest, à l'occasion du premier anniversaire de son arrivée au pouvoir. Syndicats, groupes communautaires, féministes, étudiants, environnementalistes, altermondialistes, tout le «Québec social» s'est donné le mot pour célébrer l'an I du gouvernement Charest par des actions régionales aux quatre coins de la province.

Si le mouvement syndical a fait vivre un automne chaud au gouvernement Charest, le printemps promet de l'être également, avec le concours d'un plus grand nombre d'organisations sociales, réunies sous le parapluie du réseau Vigilance. Les actions régionales de demain seront le prélude à une mobilisation encore plus large le premier mai prochain, alors qu'on espère amener 50 000 personnes dans la rue à Montréal.

Ces jours-ci, des votes se tiennent aussi dans la majorité des syndicats du Québec, autant dans le secteur privé que public, pour obtenir un mandat de grève de 24 heures «à déclencher au moment jugé opportun». «Le 14 avril, c'est une journée pour redire combien cela a été une année difficile, une année de recul, de confrontation. Mais on célèbre aussi la résistance, le fait qu'une grande partie de la population ait forcé le gouvernement Charest à faire des changements importants par rapport à son plan», explique Lorraine Guay, porte-parole du Réseau Vigilance qui regroupe une cinquantaine d'organisations. Elle mentionne notamment les gains pour les familles à faible revenu dans le dernier budget, l'abandon des pénalités à l'aide sociale et les compressions moins importantes que prévu dans les services de garde.

Des actions hétéroclites Les actions prendront des formes très différentes d'une région à l'autre. À Montréal, les protestataires convergeront à 17h30 vers le Square-Victoria pour une manifestation sous l'égide de la Coalition «J'ai jamais voté pour cela» qui les mènera devant le bureau du premier ministre, rue McGill. Plus tôt dans la journée, des militants pour le logement social «bloqueront la voie à Charest», en perturbant la circulation rue Saint-Denis devant les bureaux du Parti libéral pour manifester leur inquiétude devant un possible assouplissement de la méthode de calcul des hausses de loyers. À Québec aussi, les groupes sociaux promettent de bloquer le boulevard Charest, une grande artère du centre-ville. Vers midi, environ 5000 personnes sont attendues devant l'enceinte du Parlement, principalement des collégiens en colère contre la hausse de l'endettement étudiant ainsi que des représentants d'organismes communautaires. En région, les militants de l'Outaouais espèrent forcer la fermeture du Casino; ceux de l'Abitibi organiseront un cortège funèbre qui ralentira la circulation et s'arrêtera devant les bureaux des députés; des rues devraient être bloquées dans six villes de la Montérégie; un cortège d'automobiles ira porter des ballons aux députés libéraux de la Mauricie avec l'inscription «J'ai jamais voté pour ça» et des culottes à la députée péquiste pour qu'elle joue son rôle d'opposition; une soupe populaire sera servie à Joliette; une action-surprise est au programme dans la Côte-Nord... Les actions sont très hétéroclites.

Méfiance L'objet de la grogne n'est pas aussi clair que l'automne dernier, alors que les syndiqués se mobilisaient contre l'adoption de lois facilitant le recours à la sous-traitance, limitant l'accès à la syndicalisation et forçant la fusion d'accréditations syndicales dans le secteur de la santé. Une fois les lois controversées votées, le gouvernement a adopté un ton plus conciliant, en déposant un budget à saveur sociale et en annonçant les forums de consultation régionaux, alors qu'il disait auparavant avoir été élu pour effectuer des changements. «Avec le budget, on constate seulement une remise à plus tard des hostilités. Le gouvernement n'avait pas les moyens de poursuivre sa déconstruction de l'État ce printemps, avec les sondages et l'élection fédérale», croit le président de la Centrale des syndicats du Québec, Réjean Parent, qui promet d'avoir les chantiers de la réingénérie à l'oeil. L'organisation détient depuis deux semaines un mandat pour une grève de 24 heures. La présidente de la Confédération des syndicats nationaux abonde dans ce sens: «On est convaincu que les orientations conservatrices du gouvernement Charest sont toujours là. Oui, la baisse dans les sondages l'a amené à ralentir le tempo. C'est peut-être un gouvernement un peu affaibli, ce n'est pas un gouvernement converti à la cause citoyenne et à la cause des travailleurs», fait valoir Mme Carbonneau. D'ici au 15 mai, la plupart des syndicats de la centrale se prononceront sur un mandat de grève d'une journée. La leader syndicale constate une réponse très positive des syndiqués jusqu'à maintenant: «Nos membres sont profondément en colère contre ce gouvernement et profondément convaincus que seul un mouvement organisé peut faire en sorte que, pendant les trois prochaines années, ce ne soit pas l'enfer et le détricotage de tout ce qu'on a comme protection sociale au Québec.»



Où est passée la boussole?

Lysiane Gagnon
La Presse mardi 13 avril 2004

Il ne se trouvera pas grand-monde pour souffler les bougies, lorsque les libéraux de Jean Charest fêteront demain leur premier anniversaire au pouvoir.

En une seule année, sur tous les dossiers cruciaux, le gouvernement a mécontenté à peu près tout le monde. Les 65 % d'électeurs insatisfaits témoignent d'un phénomène: jamais un gouvernement n'est devenu aussi impopulaire aussi peu de temps après une première victoire électorale.

Où s'en va le gouvernement? Même les hauts fonctionnaires les mieux branchés avouent qu'ils ne le savent plus.

Le gouvernement qui promettait " une deuxième révolution tranquille " accouche finalement d'un budget à la péquiste. Le gouvernement qui se disait porteur d'un mandat populaire et qui, rompant avec une longue tradition, avait décidé de cesser de cogérer la province avec les syndicats, vient de déterrer la formule péquiste des " sommets "- ces fameux sommets qui ont pourtant fait la preuve de leur inefficacité...

M. Charest a beau dire qu'il " ne carbure pas aux sondages ", on a l'impression que la succession de sondages accablants a fait son oeuvre, et que le gouvernement se précipite dans toutes les directions à la fois.

Il s'est même organisé pour mécontenter sa clientèle traditionnelle!

Après avoir crié sur tous les toits que les Québécois étaient les citoyens les plus " taxés " en Amérique, le gouvernement sort un budget qui, loin de contenir des diminutions d'impôts pour la classe moyenne, ne réserve des douceurs fiscales qu'aux familles qui font partie des 40 % de Québécois qui ne paient pas d'impôt!

Après avoir proclamé pendant des mois que les citoyens devaient se prononcer librement et démocratiquement sur les fusions municipales- c'était, paraît-il, une question de principe-, le gouvernement multiplie les embûches sur la voie des défusionistes et impose d'énormes pénalités aux villes qui oseraient se prévaloir du droit à la sécession!

Dans un premier temps, M. Charest s'est farouchement agrippé à son programme électoral, annonçant un vaste plan de " réingénierie " dont on n'a pas encore vu la couleur... et qui ne s'est concrétisé, l'automne dernier, que par des réformes relativement mineures, qui ne méritaient certainement pas une étiquette aussi pompeuse.

N'empêche. La simple perspective de cette " réingénierie " a non seulement soulevé la colère des leaders syndicaux (c'était à prévoir), mais a semé la méfiance dans la moitié de l'électorat.

Il est vrai que la bureaucratie québécoise est trop lourde. Mais justement à cause de cela, elle fait vivre une très grande partie de la population.

Plus d'un demi-million de Québécois sont des employés de l'État. Multipliez ce nombre par trois pour tenir compte des familles nucléaires, multipliez-le par six pour englober leurs parents et leurs proches, et l'on n'est pas si loin d'une majorité d'électeurs. Dans nombre de localités, l'État est pratiquement l'unique employeur, mis à part la caisse populaire et une poignée de commerçants qui tous dépendent des retombées indirectes du secteur public.

Même si le gouvernement ne licenciait personne, la simple perspective d'une réduction des emplois par attrition ou par d'éventuels partenariats avec le privé a déjà de quoi inquiéter énormément de gens.

Répétons-le: 40 % des Québécois ne paient pas d'impôt. Cela fait donc beaucoup de gens qui bénéficient gratuitement des services de l'État et qui n'ont aucune objection à ce que l'État leur en fournisse encore davantage- plus, toujours plus-, puisqu'ils n'en verront jamais la facture.

C'est sans compter la résistance passive des fonctionnaires, qui- c'est humain- n'apporteront pas un zèle excessif à sabrer leurs propres effectifs ou à se délester de leurs responsabilités au profit du privé.

Ces obstacles sont structurels, donc ils étaient à prévoir. Mais le gouvernement ne fait rien pour calmer le jeu et clarifier les enjeux.

Exemple. Le ministre des Finances, Yves Séguin, le plus gros canon non amarré du cabinet Charest, évoque la vente de Télé-Québec, pour se faire ensuite contredire par deux ministres... qui se contredisent mutuellement.

Mme Jérôme-Forget lance l'idée que Télé-Québec pourrait servir en quelque sorte de canal de transmission au gouvernement lorsqu'il sera branché sur Internet. Mme Beauchamp parle plutôt de " modernisation ": assez vague, merci. Télé-Québec serait-elle gérée à l'ancienne? Sa programmation ne serait-elle pas assez " moderne "? Ou ne s'agit-il, tout simplement, que de réduire encore davantage ses budgets?

Autre exemple. En entrevue au Devoir, M. Charest laisse entendre que la gestion des deux nouveaux hôpitaux universitaires de Montréal pourrait être confiée au privé. Tollé général. Le lendemain, le premier ministre se dément lui-même...

Ce gouvernement n'a, c'est évident, aucun plan de communication. Mais avant de " communiquer ", encore faut-il savoir ce que l'on veut. Et s'y tenir.



Charest prise 2

Benoît Aubin
L'Actualité, n° Vol: 29 No: 7 1 mai 2004

Jean Charest a probablement raison sur le fond. Il est temps de revoir le fonctionnement de l'État québécois. Mais les Québécois, dissipés et rebelles, ne l'écoutent pas. Pourquoi ?

Le génie des alpages est une bande dessinée européenne qui raconte les mésaventures de Romuald, le bélier d'un troupeau ingérable. Romuald croit qu'il est le chef, le leader, le patron, mais les brebis se sont unilatéralement proclamées troupeau autogéré et l'envoient promener. Imbu de ses responsabilités, Romuald enjoint aux bêtes de son troupeau de se comporter en moutons, de rester groupées, de penser au bien commun et de le suivre. Mais les brebis, individualistes, égoïstes et têtes de cochon, en font à leur guise, dans le plus grand désordre, au désespoir de leur chef, qui en mange ses bas de frustration.

C'est le Québec de Jean Charest.

Le premier ministre a appris, à la dure, pendant sa première année au pouvoir, ce que René Lévesque, Robert Bourassa ou Lucien Bouchard ont découvert avant lui: les Québécois ne suivent leur chef que si celui-ci les mène là où ils veulent aller - et à leur rythme.

Alors, pour ce qui est de la révision radicale de la Révolution tranquille et de la "réingénierie" totale de l'État québécois, annoncées sur toutes les tribunes il y a moins d'un an, il semble maintenant qu'on devra patienter...

Poussez-le un peu, et le Québécois moyen - même péquiste ou syndiqué des Travaux publics - admettra que Jean Charest a probablement raison sur le fond et qu'il est temps de revoir le fonctionnement de l'État, de repenser le modèle québécois, que la Révolution tranquille a fait son temps et qu'il faut réviser nos attentes et nos façons de faire. Les Québécois se sont déjà "mondialisés" dans leur économie, leur culture, leur vie de quartier. Seul leur style de gouvernement semble avoir échappé à cette modernisation.

Mais quand Jean Charest, fort de son "mandat de changement", a voulu s'attaquer à la "réingénierie" de l'État québécois, le troupeau autogéré s'est braqué et s'est mis à ruer dans toutes les directions. Jean Charest s'y est mal pris avec son troupeau, faut croire.

Un an après son élection, le premier ministre a, de façon très publique, pris la mesure d'une des grandes différences entre la politique fédérale, où il a appris le métier, et la scène québécoise, où il l'exerce maintenant. "La balle rebondit beaucoup plus vite au provincial, dit-il. Nous sommes au niveau du terrain, beaucoup plus près des gens, et c'est vers nous qu'ils se tournent. Le fédéral ne finance que 16% des soins de santé, et c'est la source du problème, mais c'est au provincial que les contribuables protestent contre les listes d'attente."

Rompant avec la tradition, Jean Charest a quitté le building d'Hydro-Québec, repaire habituel de ses prédécesseurs, pour installer son bureau montréalais au quatrième étage d'une tour de la rue Sherbrooke, face à l'Université McGill. C'est dans ce bureau élégant, mais modeste, qu'il m'accordait une entrevue sollicitée... plus de six mois auparavant.

Une autre chose qu'il comprend mieux, Jean Charest, après sa difficile première année au pouvoir: la politique québécoise est pleine de pièges qu'on ne trouve pas ailleurs. Elle baigne dans un contexte identitaire et nationaliste où, dit-il, les symboles sont plus importants et touchent les gens de façon plus personnelle. "Parfois, les réactions sont davantage liées aux personnalités qu'aux idées; on peut se draper dans le drapeau et refuser le débat parce qu'on ne veut pas adhérer à la démarche", dit-il de la stratégie des syndicats qui l'accusaient, cet hiver, de saboter le Québec et sa culture. "J'ai dû apprendre."

Jean Charest a consacré six ans de sa vie à faire la difficile transition entre le fédéral et le provincial, puis fut élu avec le slogan "Nous sommes prêts". Mais il n'était pas prêt, et son Cabinet non plus, reconnaît-il aujourd'hui. "Il n'existe pas de cours préparatoire où faire l'apprentissage de ce qui nous attend au gouvernement." Et les Québécois, semble-t-il, n'étaient pas prêts non plus à le laisser bousiller les "acquis" de la Révolution tranquille.

"C'est gros, oui, c'est gros ce que je propose et ça fait peur. On a pris des habitudes, c'est un confort qui s'est installé pour certains et qui soudainement est remis en question.

Jean Charest comprend peut-être mieux les enjeux culturels des changements qu'il propose, mais le mal est fait. Les électeurs se comportent avec lui comme les gérants d'estrade au hockey quand les Canadiens de Montréal jouent mal. Les bras croisés, ils ronchonnent contre le gouvernement et prennent un malin plaisir à le voir s'enliser davantage, réalisant ainsi leurs pires prédictions.

En d'autres termes, Jean Charest a complètement raté son entrée. Ses adversaires prévisibles, les syndicats du secteur public, la mouvance socioculturelle péquiste, se sont mués en ennemis farouches, hargneux, parfois violents. Ses partisans conditionnels, la banlieue, la jeune classe moyenne, sont devenus sceptiques. Les électeurs se sont rangés, à 70%, dans le camp des insatisfaits. Les attaques sont devenues personnelles. Un site Web appelé "Destituons Patapouf" fait circuler une pétition réclamant son départ; des manifestantes de la Journée internationale des femmes vilipendaient "le petit gros frisé" le 8 mars dernier. "Il a une côte à remonter", dit un de ses conseillers.

L'entourage de Jean Charest a tiré la sonnette d'alarme en janvier, après qu'un sondage de Léger Marketing - coiffé d'une manchette assassine à la une du Devoir: "Charest détourne son mandat" - eut montré que plus de 60% des gens étaient mécontents du gouvernement, chiffre qui a continué de grimper depuis.

Jean Charest, qui était jusque-là de toutes les tribunes, de tous les débats et à tous les téléjournaux, s'est subitement fait très discret. "Ils l'ont entré au garage pour une mise au point complète", dit un observateur chevronné du gouvernement à Québec.

Le diagnostic des experts libéraux: problème de communication. Un euphémisme, très certainement.

Le gouvernement a décidé de tout reprendre depuis le début: scène 1, prise 2. C'est un Jean Charest "réingénierié", si on peut dire, qui s'est remis en piste à la mi-mars, pour convoquer tout le monde à des forums régionaux et préparer l'opinion au budget du 30 mars. Voyez comme il a adouci le ton, s'efforce de sourire, ne montre plus personne du doigt, ne veut plus faire peur au monde. Avant le dépôt du budget, le premier ministre annonçait plutôt un nouveau plan de lutte contre la pauvreté, une nouvelle politique familiale. Il parlait de consulter la population, sur la base d'un nouveau programme - "Briller parmi les meilleurs", slogan un peu flagorneur flairant la rhétorique péquiste.

Surtout, Jean Charest a changé de vocabulaire. Plus question de renier le modèle québécois, de défaire ou refaire la Révolution tranquille, de "réingénierier" le gouvernement. On laisse maintenant les vaches sacrées tranquilles. Sa description de la problématique québécoise s'est remarquablement simplifiée: la population vieillit, les coûts des services montent plus vite que les revenus de l'État et on ne peut augmenter les taxes. Alors que faire?

Le premier ministre a raté son entrée, mais la conjoncture lui est quand même favorable. Le Parti québécois est en débandade, l'ADQ, de Mario Dumont, n'a pas vraiment repris pied après l'élection, le gouvernement fédéral est embourbé dans ses propres scandales et ne veut surtout pas de chicane avec le Québec. Et Jean Charest a au moins trois ans devant lui avant la prochaine élection. Il a "de la glace". "Je n'accepte pas la prémisse selon laquelle je n'ai pas le mandat de faire ce que je fais. Dans notre système parlementaire, on doit juger le gouvernement à la fin de son mandat sur ce qu'il a réalisé ou pas... Je n'avais aucun doute sur l'importance des changements que nous proposons et sur les résistances qu'ils susciteraient. La contestation, j'en suis certain, a influé sur l'opinion, mais je suis persuadé qu'à la fin du mandat nous arriverons avec un système de santé vraiment centré sur les soins, et non pas sur des structures."

L'actualité a consulté un certain nombre de spécialistes en stratégie, communication et marketing pour avoir une idée de ce que les experts de Jean Charest ont pu lui dire lors de son passage au garage, en février.

"Sur le plan de l'image, le travail est à refaire depuis le début, parce que Jean Charest a raté l'occasion qu'il avait de faire une bonne première impression", dit Jean-Jacques Streliski, expert en publicité et communication de l'agence Taxi.

Selon lui, Jean Charest a commis plusieurs erreurs dans les premiers mois. Des erreurs qui lui coûtent cher. "Il n'a pas encore émergé comme premier ministre dans l'esprit des gens. Il s'est mêlé personnellement de toutes les batailles, et les gens l'ont vu comme un problème, un facteur de division. Comme le chef de l'opposition. Ce que les Québécois cherchent dans leur premier ministre, c'est plutôt une espèce de père de la nation, qui est au-dessus de la mêlée."

Jean-Marc Léger est connu pour ses sondages d'opinion, mais il est avant tout un spécialiste de la mise en marché. "Après un an, Jean Charest est devenu un produit difficile à vendre, parce qu'il a créé un préjugé défavorable. Les gens ne voient pas de valeur ajoutée qui les ferait acheter ce produit maintenant."

La principale erreur du premier ministre? "Il a joué au Bonhomme Sept-Heures, poursuit le président de Léger Marketing. Pendant les premiers mois, il a lancé tout plein de nouvelles alarmantes: il y a un déficit budgétaire, on augmente les tarifs d'électricité et de garderie, il faut réduire la taille de l'État, il n'y aura peut-être pas de réduction d'impôts. Pas une bonne nouvelle n'est sortie de son Cabinet. Quand on fait peur aux gens, ils se braquent."

Le président de BDDS Weber Shandwick, Yves Dupré, spécialiste en communication et en politique, estime que l'erreur de Jean Charest fut d'adopter une attitude de leadership trop autoritaire et de négliger de rallier le public à ses idées, en lui expliquant son plan d'action en long et en large. "Alors, les syndicats ont défini son programme à sa place, et avec une efficacité remarquable."

Un ancien conseiller de Robert Bourassa va dans le même sens: "Jean Charest a proposé une rupture assez radicale, mais n'a pas dit en vue de quoi exactement. Il n'a pas exposé de solution de rechange crédible au modèle québécois qu'il critiquait. Il s'est même aliéné des gens pourtant d'accord avec son programme, mais qui n'aiment pas le trouble et les turbulences sociales."

Surtout si le gouvernement semble en être la source.

Qu'ils aient été fédéralistes ou indépendantistes, les prédécesseurs de Jean Charest qui ont su rester en poste contre vents et marées étaient tous passés maîtres dans l'art de flatter le peuple dans le sens du poil, de comprendre les symboles qui l'émeuvent et d'en jouer avec dextérité. Robert Bourassa mettait un soin méticuleux à évaluer jusqu'où le peuple serait prêt à le suivre. Lucien Bouchard a élevé la recherche du consensus au rang des beaux-arts.

Dans ce domaine extrêmement sensible de la culture politique, le gouvernement Charest a clairement manqué de finesse. On n'essaie pas d'imposer une centrale thermique aux "Hydro-Québécois". On ne balance pas la Révolution tranquille comme on le fait d'une vieille bécane. On n'arrive pas au pouvoir avec un programme idéologique qui dérange et fait peur quand on est un gouvernement libéral. On laisse l'activisme aux péquistes, aux néo-démocrates, et on gère le changement en douce. "Regardez comment Jean Chrétien gouvernait, dit Jean-Marc Léger: il en disait et en faisait toujours le moins possible, et se faisait réélire."

Mais Jean Charest, lui, insiste sur le fait qu'il est au pouvoir pour changer les choses. "Je crois à l'action politique. Je suis activiste. Je ne suis pas ici pour occuper le fauteuil, cela ne me dit rien. Je suis ici pour faire des choses. Et je vous ferai remarquer que ce n'est pas moi le conservateur, ce n'est pas nous qui nous battons pour le statu quo. Nous sommes ceux qui contestent le statu quo, ceux qui dérangent en ce moment."

Mais Jean Charest n'est pas au bout de ses peines, et il le sait. "Notre mission maintenant est de toucher et de convaincre le plus grand nombre. Il nous reste du travail à faire."



Corvée nationale

Jean-Marc Salvet
Le Soleil mardi 13 avril 2004

Le dialogue que le gouvernement de Jean Charest a décidé d'instituer avec les Québécois ne peut pas commencer et s'arrêter avec les forums régionaux, dont le canevas a été dévoilé la semaine dernière - non plus qu'avec le grand sommet qui complétera cet exercice. Dans nos démocraties avancées, l'art de gouverner repose non seulement sur un leadership éclairé, mais également sur une concertation permanente.

Il y aura un an demain, Jean Charest était élu premier ministre du Québec. En congédiant le Parti québécois et en tournant le dos à l'ADQ, les électeurs ont indiqué qu'ils réclamaient des changements, mais qu'ils rejetaient en même temps toute idée de virage brutal.

C'est un mandat tout en nuances que les libéraux ont décroché le 14 avril 2003. D'où les incompréhensions sur la portée des changements à mettre en place. D'où les fausses notes sur des questions de fond, la plus récente opposant le chef du gouvernement à son ministre de la Santé, Philippe Couillard, à propos du partenariat public-privé censé encadrer les deux superhôpitaux montréalais.

Le résultat est que les libéraux se retrouvent aujourd'hui avec un sérieux problème d'identité. De la caricature qui les faisait apparaître en néo-conservateurs l'automne dernier, voilà que d'autres, depuis le budget, les dépeignent en sociaux-démocrates... Ce qui se cache derrière cette double identité, c'est en fait un conflit de personnalités au sein du Conseil des ministres.

C'est en raison même de l'ambiguïté du mandat qu'ils ont obtenu que les libéraux doivent replacer le dialogue et la concertation au centre de l'échiquier. Et s'ils doivent aller dans cette direction, c'est - plus fondamentalement encore - parce que les citoyens acceptent de moins en moins d'être mis de côté entre les scrutins.

On ne plaide pas ici en faveur de ce dialogue paralysant qui a si souvent, et avec raison, suscité l'exaspération d'une bonne partie de la population. Mais plutôt de cette concertation qui maintient ouverts les canaux de communications. Plaider en faveur de la concertation, ce n'est pas inviter les gouvernements à renoncer à être ce qu'ils sont et à tout céder à leurs adversaires. C'est les inviter à composer avec la complexité des choses. Autrement dit, à adoucir les angles et à rectifier le tir quand c'est nécessaire.

Ce n'est pas ce qu'a fait l'équipe libérale lors de ses premiers mois au gouvernement. Elle a agi comme si le mandat reçu le 14 avril l'autorisait à foncer un peu n'importe comment. C'était une grave erreur d'appréciation. Il ne faut donc pas s'étonner de la méfiance suscitée par les forums régionaux de discussions.

La ministre Line Beauchamp aura besoin de bons arguments pour faire oublier le contexte d'improvisation dans lequel ces forums ont été conçus. Mme Beauchamp assure qu'on y discutera de tous les dossiers se rattachant à la démographie et aux finances publiques. Elle a donné l'exemple de la caisse santé. Très bien. Mais le peu de temps de parole auquel les participants auront droit laisse sceptique, tout comme la portée de l'exercice en tant que tel.

Cela étant, on ne peut reprocher au gouvernement son entêtement à ne consulter personne et se contenter de railler sa démarche. Ce qui est fondamental est que cette formule n'en soit qu'une parmi d'autres. Le dialogue et la concertation doivent aller bien au-delà de ces séances.

Lors d'une entrevue accordée au SOLEIL avant l'élection générale, Jean Charest avait suggéré de confier l'examen de la mission des ministères, des organismes et des sociétés d'État à une commission parlementaire. Ça n'a pas été fait. Mais qu'est-ce qui empêcherait aujourd'hui que le plan de "modernisation" de l'État que présentera sous peu Monique Jérôme-Forget fasse l'objet d'une commission parlementaire spéciale ? Les parties concernées, les syndicats et les patrons notamment, y exprimeraient leurs critiques et - pourquoi pas ? - des idées susceptibles de bonifier ce grand chantier. La "modernisation" de l'État pourrait alors prendre la forme d'une corvée nationale.

JMSalvet@lesoleil.com



Assez de discours, agissons!

Carole Beaulieu
L'Actualité, n° Vol: 29 No: 7 1 mai 2004

Bloc-notes - En matière de services publics, l'Australie, l'Irlande, les Pays-Bas ont déjà trouvé des manières de "faire autrement", mieux et pour moins cher... Qu'attendons-nous?

À Austin, au Texas, un promoteur a construit - à ses frais! - une succursale de la bibliothèque municipale dans un nouveau centre commercial. Au Portugal, 10 hôpitaux, érigés grâce à des partenariats entre les secteurs privé et public, ouvriront bientôt leurs portes.

Aux États-Unis, en Australie, dans les pays de l'Union européenne - particulièrement en Irlande et aux Pays-Bas -, les gouvernements multiplient les initiatives novatrices pour offrir tout aussi efficacement les mêmes services, mais à un moindre coût pour les contribuables.

C'est ce que promettait le Parti libéral du Québec dans sa campagne électorale: faire autrement. Mais où sont ses idées là-dessus? Un an après l'élection d'un gouvernement qui se disait "prêt", on les cherche encore. À ce chapitre, le budget Séguin n'était pas très audacieux. Comprimer les dépenses ne peut être qualifié de stratégie "novatrice".

La présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, qui s'est vu confier la modernisation de l'État, promet de lever le voile sur une partie de la démarche vers la mi-avril. Elle publiera alors une liste de "10 à 12 chantiers", domaines prioritaires dans lesquels l'État fera appel à la population, à des experts et à ses propres forces pour concocter de nouvelles approches. (L'assurance médicaments, dont le coût pour l'État ne cesse d'exploser, sera le thème d'un de ces chantiers.) "C'est un processus de longue haleine, prévient Monique Jérôme-Forget. Une démarche qui pourrait durer quatre ans. Huit peut-être. Mais nous entrons en action. Même le ministre Séguin, qui s'opposait à l'idée, s'y est désormais rallié."

Les difficultés sont imprévisibles, et elles seront nombreuses. Les entreprises privées, pas plus que les syndicats et les fonctionnaires, ne sont emballées par cette idée de partenariat, qui leur impose davantage de contraintes! "Si vous me demandez ce que je préfère, je préfère mon mandat traditionnel", déclarait récemment Bernard Lamarre, PDG de SNC-Lavalin, qui se passerait volontiers des risques liés aux partenariats..

Pour mettre au monde ces nouvelles façons de faire, Québec aura besoin de l'appui de la population. On a répandu à tort l'idée que les Québécois - principalement leurs syndicats et leurs institutions publiques - sont fermés à la perspective de "faire autrement". Il faut cesser de diaboliser les partenariats privé-public, qui peuvent se révéler des exercices de créativité phénoménaux! Ils ont déjà fait leurs preuves.

En santé, loin des feux de la rampe, de petits partenariats inattendus voient le jour. Des CLSC ont conclu des ententes avec des résidences privées pour personnes âgées afin d'offrir sur place les services de micro-équipes de professionnels de la santé, réduisant ainsi les visites aux urgences et retardant l'hébergement en centre de soins de longue durée, plus coûteux. Ailleurs, un organisme sans but lucratif a construit (et financé!) une résidence pour personnes handicapées grâce à l'appui du CLSC, de la municipalité et de partenaires privés. Ailleurs encore, des cols bleus municipaux ont travaillé gratuitement à l'aménagement du jardin d'un CHSLD. La volonté de faire mieux avec peu existe.

Le Québec a désespérément besoin d'améliorer ses services de transport en commun, de réparer ses routes et ses canalisations d'eau, de moderniser ses hôpitaux et ses écoles. En Ontario, au Nouveau-Brunswick, en Colombie-Britannique, des partenariats novateurs permettent de faire tout ça. (Calgary compte même se doter d'un nouveau palais de justice grâce à un tel partenariat.) Pourquoi n'en serait-il pas de même au Québec?

Certes, le gouvernement Charest ne trouve pas les bons mots pour nous inspirer. Certes, ses ministères ont souvent l'air "en retard" et désorganisés... Mais le défi n'est pas que le leur. Il appartient à chacun de nous, gens d'affaires, fonctionnaires, syndiqués... Montrons-leur ce qu'on peut faire!



De la politique, il faudra peut-être en faire à gauche aussi...

Amir Khadir
Médecin et candidat de l'Union des forces progressistes dans la circonscription montréalaise de Mercier aux élections québécoises d'avril 2003
Le Devoir mardi 13 avril 2004

IDÉES - Les dernières élections au Québec, le 14 avril 2003, évoquent de forts sentiments et des souvenirs pour beaucoup de gens. Pour les uns, la fierté d'une victoire personnelle, pour d'autres, le sentiment d'un devoir accompli en dépit de la défaite. Et pour beaucoup de Québécois aujourd'hui - de très nombreux même qui ont voté pour le Parti libéral -, le grave sentiment d'avoir été trompés.

C'est de la politique, dit-on! Celle qu'on aimerait peut-être changer. Et si on veut la changer «il faut bien en faire», car, comme Parizeau, je suis d'avis que c'est «le passage obligé de toute transformation importante».

Dans le village gaulois de Mercier, j'ai eu le privilège exceptionnel «d'en faire» de la politique, lors des élections d'avril 2003, en arborant les couleurs de l'Union des forces progressistes. Durant cette campagne, convaincus qu'«un autre monde est possible», énormément de gens ont donné à moi et aux 72 autres candidats de l'UFP le meilleur de leur talent et de leur énergie.

Les derniers jours avant l'élection, ça bourdonnait comme abeille en ruche, pas tant parce que les gens croyaient une percée de la gauche possible à si brève échéance, mais parce qu'ils voulaient que l'idée fasse son nid. L'idée qu'il faut cesser de se complaire dans la marginalité ou dans le rôle de la victime; que pour agir on n'a pas besoin d'attendre que tous les obstacles soient levés. [...]

Le soir du scrutin, l'UFP a fait 18 % dans Mercier - le double de l'objectif fixé - et des scores au-dessus de 5 % dans quelques autres circonsriptions. Ce fut un petit succès d'estime certes, mais aussi la démonstration que la route sera longue et ardue. [...] La réforme du mode de scrutin serait salutaire, mais l'actuel est profondément injuste et pénalise les partis émergents.

Rouge et vert

Un an plus tard, l'UFP reste encore méconnu du large public. Je suis souvent appelé à décrire l'UFP, à expliquer ses couleurs - rouge et vert. D'abord à l'image du drapeau des Patriotes, qui voulaient émanciper leurs semblables. Mais surtout rouge pour la justice sociale et vert pour l'écologie: rouge et vert comme l'arc-en-ciel planétaire des mouvements sociaux et environnementaux qui convergent dans leur rejet du système économique qui domine la planète, car ce système productiviste et polluant est outrageusement inégalitaire et écologiquement irresponsable.

La nouvelle gauche qui se retrouve à l'UFP se définit comme écologiste. Cette gauche ne pense plus le progrès en termes de croissance strictement économique, mais selon un développement durable, respectueux de l'homme et de la nature - ce qui nécessitera peut-être de repenser l'économie vers la décroissance. Cette pensée politique est marquée aussi par l'engagement résolu pour l'émancipation, le plein exercice des droits et l'égalité des femmes.

Le projet social, écologiste et féministe de l'UFP nécessite cependant des changements radicaux. Dans la pensée politique d'abord, pour transformer les institutions démocratiques à tous les échelons; pour favoriser la participation citoyenne la plus large possible aux choix de société, de façon décentralisée et dans des espaces de proximité; pour éliminer la violence dans les rapports sociaux.

Cette perspective démocratique et décentralisatrice reconnaît en premier lieu le droit pour le peuple québécois de s'autodéterminer et de revendiquer son indépendance nationale. L'aspiration légitime à l'indépendance s'inscrit toutefois dans la reconnaissance que nous partageons une maison commune avec le reste de l'humanité, où le vivre ensemble nécessite de refonder les liens entre peuples et nations sur la solidarité et la coopération pacifique plutôt que sur des rapports conflictuels de compétition: l'UFP est donc internationaliste.

Et le PQ?

L'identité de l'UFP tourne autour d'une rupture avec les dérives néo-libérales observées chez nombres de formations politiques occidentales, y compris plusieurs qui se prétendaient sociaux-démocrates à l'instar du Parti québécois. Est-ce à dire qu'on est là pour combattre le PQ? Non.

Il y a des dogmes qui définissent la pensée néolibérale et qui se résument en des maîtres mots comme: restructuration, privatisation et déréglementation. Quand Jean Charest parle de réingénierie, c'est de cela qu'il s'agit. Quand Lucien Bouchard visait le déficit zéro, c'était une adaptation différente du même dogme néolibéral. L'UFP tente de sortir de ce cadre logique, en remettant en question l'idée reçue selon laquelle la mondialisation marchande qui dicte ces politiques néolibérales est une loi inéluctable. L'UFP rejette ce dogme, qu'il soit épousé par Mario Dumont, Jean Charest ou le PQ de Bouchard et Landry.

Les effets de ces politiques - accroissement des inégalités, écarts de richesse au profit d'un nombre toujours plus restreint de l'élite économique, exploitation non-viable des ressources de la planète - sont à terme les mêmes, bien que la vitesse à laquelle arrive le désastre social et environnemental varie. L'Argentine, bonne élève diligente du néolibéralisme, est en banqueroute; l'Irlande connaît un réveil douloureux. Un ancien vice-président du FMI, Joseph Stiglitz, parle d'un capitalisme qui «a perdu la tête». Le Québec pourrait éviter l'erreur de s'y aventurer trop loin si une autre option était proposé.

Or cette option, dont l'UFP est uniquement un jalon, est encore en construction au Québec. Alors, comme la vitesse des contre-réformes néolibérales compte pour beaucoup dans notre capacité d'y répondre, et en dépit de la rupture grandissante de la gauche avec le PQ, les progressistes n'ont aucun intérêt à ce que le PQ s'effondre. En attendant que la gauche politique soit capable de faire contrepoids, seule la droite pourrait bénéficier d'un affaiblissement prématuré du PQ.

Le corollaire de ce constat, c'est que les progressistes n'ont rien de plus urgent à faire que de bâtir une alternative politique de gauche, autonome du PQ.

En construction

L'UFP est encore un parti-processus, bien des gens l'oublient avec le temps, même chez nos membres. Depuis l'été 2002, la fondation de l'UFP puis la création de «D'abord solidaires» en passant par la campagne d'éducation politique des syndicats contre l'ADQ, des changements profonds se sont amorcés au sein de la gauche sociale et syndicale.

On trouve au moins quatre foyers de réflexion et d'action à gauche: l'UFP; les syndicalistes progressistes regroupés dans le club politique «SPQL» initié par Pierre Dubuc de l'Aut'journal; «D'abord solidaires» qui poursuit son travail d'éducation politique; et finalement «Option citoyenne», issue de «D'abord solidaires» avec des gens comme François Saillant, Jean-Yves Desgagnés et Françoise David.

Ces derniers préparent un manifeste et multiplient les échanges avec l'UFP et les Verts pour oeuvrer à la création d'un parti de gauche unifié. Ces discussions se déroulent dans le respect des uns et des autres. L'objectif central demeure l'unité la plus grande des diverses composantes de la gauche.

Qu'est-ce qu'on fait maintenant? Comme médecin j'ai des recettes toutes faites pour les malaises du corps. Hélas, pour les maux sociaux, pour le malaise profond qui frappe le corps politique au Québec comme ailleurs, ce n'est pas si simple. Je sais pourtant qu'il n'y a de remède qui vaille en politique que si les gens s'en mêlent davantage.

Si les élites économiques dominantes sont coupables d'avoir usurpé le contrôle du pouvoir politique, la gauche a pêché par insouciance et négligence ou par naïveté en s'en remettant trop longtemps à d'autres pour ne récolter à la fin que marginalisation et mépris. Il est temps que la gauche prenne confiance en ses moyens et en son discours, auquel adhèrent sur le fond - la défense du bien commun - beaucoup plus de gens qu'il n'y paraît de prime abord.

La gauche est en renouvellement partout. Sa pédagogie et sa culture s'en trouvent profondément transformées. Il est temps qu'elle s'organise pour restituer le pouvoir politique à ceux à qui il appartient: les citoyens et citoyennes ordinaires, Monsieur et Madame Tout-le-monde. Pour cela, de la politique il faudra donc en faire à gauche aussi...avec intelligence et honnêteté pour qu'un autre Québec soit possible.



Le mot juste, scandale de la «propagande»

Claude Jasmin
Le Devoir mardi 13 avril 2004

Lettres: C'est nuire à une activité normale et bienvenue que de continuer à utiliser le mot commandites. Il faut parler du scandale de la propagande. Certes il y eut des mouvements propagandistes corrects, souvenons-nous les aînés, de «la propagation de la Foi».

Se révèlent désormais et une caisse secrète et tant de millions de notre argent (de Québécois taxés) pour laver les cerveaux au moindre festival, à la moindre partie de baseball par l'entremise de rapports bidon d'agences de pub liées aux libéraux.

On voulait vendre le pays fédéral critiqué par au moins 50 % des francophones) comme on vend du savon ou des hamburgers. Tous les hypocrites qui grimpèrent aux rideaux promptement à cause de ce «on a été battu par l'argent» doivent maintenant s'en repentir puisque, là-dessus, «Monsieur» parlait vrai.

N'oublions jamais que ces millions consacrés à «une vente vulgaire et méprisante» contrecarraient les lois québécoises sur le financement en matière de référendum. Double mépris! Chantons «Et c'est pas fini...».

More to come, comme on dit en pub-télé. [...]

Claude Jasmin : Sainte-Adèle, le 29 mars 2004



« C’est par là qu’on s’en va », disait Parizeau

L'aut'courriel n° 58, 9 avril 2004

«On s’engage dans la bataille et, puis, on voit», disait Napoléon. Cette maxime militaire, Jacques Parizeau l’a appliquée à la politique lors du référendum de 1995 et il est venu à un cheveu de réaliser l’objectif de sa vie : l’indépendance du Québec.

Nous savons maintenant qu’il y serait parvenu, si les puissances de l’argent et le gouvernement fédéral ne s’étaient pas ligués pour littéralement voler les résultats du référendum à coups de «love-in», de commandites et de certificats de citoyenneté délivrés à la hâte à des milliers de personnes par des juges venus de l’Ontario, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse.

Le troisième tome de la remarquable biographie de Jacques Parizeau de Pierre Duchesne nous fait pénétrer dans les coulisses du pouvoir, au cSur de la campagne référendaire. On y découvre un Parizeau en stratège qui, tel un joueur d’échec, s’apprête à avancer des coups préparés de longue main, dans l’éventualité d’une victoire du Oui.

D’abord, il y a cette réserve de «liquités» de 17 milliards rassemblés par Hydro-Québec, la Caisse de dépôt et placement et le ministère des Finances, avec en réserve l’appui des trois plus grandes institutions financières québécoises, le Mouvement Desjardins, la Banque Nationale et la Banque Laurentienne, pour affronter une éventuelle tempête financière.

Puis, dans les heures suivant une victoire du Oui, devait être publiée une reconnaissance diplomatique par la France qui affirmait prendre «acte de la volonté démocratiquement exprimée par le peuple du Québec. »

Enfin, pour empêcher tout retour en arrière, allait être publiée dans les grands journaux une liste de 180 personnes du milieu des affaires reconnaissant la volonté des Québécois de se donner un pays.

Pendant que Parizeau se préparait à contrer les coups des fédéralistes, il devait composer avec un entourage qui confirmait le dicton «Je m’occupe de mes ennemis, mais préservez moi de mes amis». Le portrait en est si désolant que Duchesne se sent légitimé d’écrire que Parizeau «vient de prouver à tous ceux qui en doutaient encore qu’un seul homme peut parfois changer le cours de l’histoire. »

Lucien Bouchard est la figure emblématique du doute et il rassemble autour de sa personne tous les frileux, les branleux et les peureux. Au lendemain de l’échec de Meech, c’est Lucien Bouchard qui forme le groupe anti-péquiste des «non-alignés» qui sont prêts à faire confiance à Robert Bourassa pour faire la souveraineté. Bouchard veut même créer un nouveau parti, le PQ étant jugé trop militant. Le référendum sur l’accord de Charlottetown le ramènera à la réalité.

Plus tard, c’est toujours Bouchard qui propose la stratégie étapiste de Claude Morin de 1980 des deux référendums, un sur le mandat de négocier, le deuxième sur les résultats des négociations. Tantôt Bouchard veut reporter le référendum, voire l’annuler, tantôt il veut le dénaturer en cherchant à y intégrer un parlement à l’européenne ou une forme quelconque d’institutions communes avec le Canada. En bref, Parizeau veut un référendum sur l’indépendance, Bouchard sur le partenariat.

Parizeau stigmatise ce comportement québécois si typique. «Bouchard essaie de mettre tout le monde ensemble. Comme d’habitude, c’est un défi de négociation pour lui. C’est un négociateur. » (&) «Le Québécois, naturellement, n’est pas porté à décider de quelque chose. C’est quasiment de l’atavisme. » (&) «Il y a quelque chose de très profond. Avez-vous déjà vu une telle collection de perdants? »

Pour Parizeau, deux conceptions de la politique s’affrontent. La politique, présentée par Bouchard comme «l’art du possible» qui appelle et légitime tous les compromis, ou la politique comme moyen de réaliser un projet. «Comme beaucoup de gens peureux, les Québécois veulent avoir quelqu’un qui leur dise c’est par là qu’on s’en va», déclare Parizeau à son biographe.

Une des faiblesses du livre de Deschênes est d’avoir limité son enquête aux hautes sphères de l’appareil gouvernemental et négligé le rôle du Parti québécois et de ses milliers de militantes et militants, ce que Parizeau lui a amicalement reproché dans sa lettre au journal La Presse.

Sans l’appui indéfectible de son parti, de tous ceux à qui il disait «c’est par là qu’on s’en va», il n’aurait pu se rendre si près du but. Mais il faut rappeler qu’il avait trouvé le Parti québécois dans un état lamentable lorsqu’il en avait pris la direction en 1988, avec moins de 50 000 membres et des comtés où l’organisation était inexistante. Parizeau l’a reconstruit en parcourant inlassablement le Québec et en ralliant les membres autour d’une idée claire : la souveraineté du Québec.

Lors de la campagne référendaire, il a mobilisé la population en tenant un discours de gauche. Duchesne rappelle que le vent a tourné en faveur du Oui à partir de l’affaire Garcia - qui avait déclaré vouloir «écraser» les séparatistes - et nous ajouterions que la mobilisation populaire s’est amplifiée quand Parizeau a adopté ce que Lysiane Gagnon avait qualifié à l’époque de discours de «lutte de classe.»

Félix Leclerc disait, en évoquant la perspective d’un référendum à venir, qu’il ne faudrait pas que le camp du Oui soit en avance dans les sondages plus de trois semaines avant la date du scrutin, de façon à surprendre le Canada anglais. C’est presque ce qui s’est produit en 1995.

Ses biographes nous apprennent qu’une semaine avant le scrutin, Jean Chrétien fondait en larmes devant son caucus parce qu’il était convaincu d’avoir «perdu le Canada. »

Les fédéralistes ont réussi in extremis à renverser la vapeur avec le «love in» et leurs stratèges s’étonnent encore que le camp du Oui n’ait pas répliqué avec un rassemblement monstre. Duchesne nous apprend que Claude Dubois avait contacté la permanence du Parti québécois en s’offrant pour remplir, avec une vingtaine d’artistes, le Stade Olympique. Son appel ne sera pas entendu.

On ne pourra compter sur l’effet de surprise la prochaine fois et nous pouvons nous attendre à tous les coups fourrés. Déjà, nous avons appris que l’armée canadienne était en 1995 dans un état de préparation supérieure à celui des politiciens. Lors de la dernière entrevue de sa carrière, à Radio-Canada, Jean Chrétien admettait que l’armée avait, la veille du référendum, retiré tous les F-18, sauf deux, du territoire québécois. De plus, le journaliste Lawrence Martin a révélé que, dans l’éventualité d’une victoire du Oui, l’armée se serait déployée en territoire québécois sous le prétexte de protéger les édifices fédéraux.

Le camp du Oui aura besoin d’une idée claire, d’une direction aguerrie et d’une organisation à toute épreuve.

Pierre Duchesne, Jacques Parizeau, Biographie non autorisée, 1985-1995, Tome III, Le Régent. Éditions Québec-Amérique.



Le retour de "Monsieur"

Pierre-Paul Gagné
La Presse mardi 13 avril 2004

"Monsieur " n'a jamais laissé per sonne indifférent. On l'aime ou on le déteste. Chaque fois qu'il intervient dans le débat politique, près de dix ans après son retrait officiel de la vie publique, cela fait du bruit.

" Monsieur ", c'est Jacques Parizeau, ce grand premier ministre du Québec qui est passé à deux doigts de gagner " son " référendum de 1995, et qui, à 73 ans, n'en finit plus de faire des retours- autant voulus que non désirés- sur la place publique. Et chaque fois, ce ne sont pas des vagues qu'il provoque, mais des raz-de-marée...

Tout le monde a encore frais à la mémoire comment, il y a un an, un bout de phrase échappé lors d'une rencontre avec des étudiants à Shawinigan a fait déraper la campagne électorale de Bernard Landry et relancé celle de Jean Charest. Il aura suffi de quelques mots où ont refait surface ses propos de 1995 sur " l'argent et les votes ethniques " pour susciter toute une polémique. " Audi alteram partem ", a par la suite scandé inlassablement Bernard Landry, mais le mal était fait et les vieux démons ressuscités ont fait le reste.

Toujours est-il qu'un an plus tard, jusqu'à un certain point involontairement, " Monsieur " sort à nouveau de sa retraite et fait parler de lui.

C'est le lancement du 3e tome de sa biographie non autorisée qui a provoqué tout un boucan, toujours au sujet de ce bout de phrase de 1995 sur l'argent et les votes ethniques. La polémique porte sur la question de savoir si ces propos ont incité le ministre des Finances de l'époque, Bernard Landry, et quelques autres sommités du PQ à le mettre en demeure de démissionner rapidement de son poste de premier ministre, à la suite de la défaite du OUI.

Évidemment, " Monsieur " n'a pas pu résister à la tentation d'écrire un long texte pour corroborer la version de son biographe, Pierre Duchesne, pendant que Bernard Landry (" Audi alteram partem? ") se défendait bien d'avoir été le fossoyeur de Jacques Parizeau. Qui croire?

Bien entendu, nombreux ont été nos lecteurs à écrire pour prendre partie, en aussi grand nombre pour épouser la version de M. Parizeau que celle de Bernard Landry. Et toujours avec la même passion. Pour ou contre. Jamais de demi-mesure.

Dans ce contexte, on a bien hâte de savoir si le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, finira par montrer un quelconque intérêt à accueillir l'ancien premier ministre péquiste dans ses troupes de choc en vue de la prochaine élection fédérale, comme celui-ci lui en a fait l'offre, ces dernières semaines. Là encore, l'affaire n'a laissé personne indifférent:

" À quel âge M. Parizeau comprendra-t-il que les Québécois n'en veulent plus. Si M. Duceppe l'accepte dans ses rangs, moi il me perd, et beaucoup d'autres modérés comme moi. " (Yvon Blais)

" Monsieur Parizeau va-t-il comprendre un jour qu'il n'a plus la cote lorsque vient le temps d'une élection? Ce politicien ne vient que brouiller les cartes, chambarder les enjeux politiques et agir en bonhomme sept-heures auprès des médias qui lui font la cour. Il devrait avoir l'humilité de se retirer dans ses terres. " (Gilles Pelletier, Québec)

Et, à l'opposé: " Jacques Parizeau doit s'exprimer. Même si on n'est pas d'accord avec lui, il faut reconnaître à monsieur Parizeau une qualité qui échappe à la plupart des politiciens actuels. En effet, c'est un homme d'idées dans un monde ou les politiciens sont trop souvent devenus de simples gestionnaires de base, peu importe le parti. " (Michel Magnant, Montréal)

Et: " Oui la présence de Jacques Parizeau lors de la prochaine campagne électorale fédérale est souhaitable et même nécessaire. Le plus intègre, le plus franc, le plus droit dans sa pensée, le plus capable de parler aux jeunes, le plus expérimenté, le plus intelligent et finalement le plus jeune, car lui il n'a pas peur de parler d'avenir pour la jeunesse. Bienvenue " Monsieur "! " (Denis Lamothe)

Bienvenue " Monsieur "? Faudrait le demander à Gilles Duceppe...



Parizeau has no reason to lie; Landry does

JOSEE LEGAULT
The Montréal Gazette Friday, April 09, 2004

What really happened on the morning after the 1995 referendum, and who's telling the truth about it: Bernard Landry or Jacques Parizeau?

What really happened on the morning after the 1995 referendum, and who's telling the truth about it: Bernard Landry or Jacques Parizeau?

On Tuesday, Parizeau confirmed in La Presse what Pierre Duchesne reveals in the unauthorized biography Le Régent: Landry called him on the morning after the referendum to ask for his resignation and to threaten he would demand it publicly if Parizeau refused to step down.

Landry says it ain't so. He called, he says, only to ask that the priorities committee meet later that morning. It was there that six ministers, including himself and Guy Chevrette, were told that Parizeau would resign.

This, Landry contends, is confirmed by two "neutral witnesses"- Chevrette and former chief of staff Jean Royer. But this is worthless since neither man was present when Landry called Parizeau at 8 a.m. at the Ritz Carlton where he was staying with his wife.

Anyway, Landry says, the truth comes out in biographies only after its subjects are gone, such as happened with Charles de Gaulle. But while de Gaulle is dead, Parizeau is still alive to answer about his own life. So it's back to Square One: Who's telling the truth?

A brilliant professor once told me that when a situation in politics gets too murky, ask yourself one question: What are the interests of the actors involved? When you ask that, the truth will rise to the surface.

So what would Parizeau's interest be in making up a story that could hurt Landry's credibility? The answer is none. He has no ambition to lead the PQ again and he doesn't support any of the contenders. Plus, he never has criticized Landry publicly since he became leader in 2001. So why would he lie about the phone call?

Landry, though, has every interest in denying it. First, given Parizeau's influence over Parti Québécois members, such disloyalty, if proven, could cost him his leadership. Second, by painting Parizeau as a liar on such a crucial issue, Landry tries to marginalize the former leader for good - something even Lucien Bouchard never succeeded in doing.

So what we're seeing here is a power struggle, but a one-sided one with Landry negating everything to minimize the negative impact this story could have on him - the man who wants to be premier again.

As for the deafening silence of the PQ caucus, interest also explains it. They chose their careers over the truth. Given Jean Charest's problems, most caucus members think the PQ will be back in power in three years. If Landry is still their leader, he'll be the one holding the key to the ministerial limousines. Siding with Parizeau would cost them that key.

What about the contenders for the PQ leadership, you ask? Pauline Marois remains silent, but then again, she always does. But for François Legault, this is a triple blessing.

One, he comes out an innocent in this since he wasn't there in 1995. Two, this story will damage Landry's leadership among PQ members which, in turn, will help Legault. Three, Legault's entourage has been spinning that Marois did the same to Landry by asking for his resignation after he lost the election. Of course, it isn't true, but Legault's disciples are known to use anything they can to discredit Marois.

It's no secret in the PQ that this saga is hurting Landry. Yesterday, Sylvie Brousseau, a former assistant to Parizeau, lashed out at Landry in La Presse and asked him to resign.

In an interview, Maxime Barakat, PQ president for Crémazie, expressed outrage at this disloyalty to Parizeau and raised a fundamental question: "Why didn't those who asked for his resignation, like Landry and Chevrette, consult party members beforehand? The answer is that they would have found that members didn't want their leader to leave."

All week, influential PQ members have also been on the phone saying one thing: They believe Parizeau but they're afraid to call Landry on it for fear that it would hand the crown to Legault. If any palatable alternative were out there, they say, this story would have brought Landry down.

One final footnote to this saga: In Duchesne's book, readers see how Lucien Bouchard and former adviser Jean-François Lisée often worked hand-in-hand to water down Parizeau's positions before the referendum. In an ironic twist of events, we saw Lisée and Bouchard announce this week that they will work together in a new research centre.

As if fate were conspiring to confirm that their politics were and remain radically different from Parizeau's, they also announced that this centre will be presided over by former Canadian ambassador Raymond Chrétien - yes, the other guy's nephew - the same one who worked so hard to undermine the sovereignist option abroad.

Chrétien, Bouchard and Lisée: what a touching family portrait and what a telling ending to the political fallout from Pierre Duchesne's book.



Le blâme à tout le monde et à personne

Manon Cornellier
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 avril 2004

La confusion règne au Canada autour de la notion de responsabilité ministérielle

«Un ministre ne gère pas son ministère: il n'a ni le temps ni la liberté d'agir pour ce faire.» Lorsque Alfonso Gagliano a fait cette déclaration devant le comité des Comptes publics qui enquête sur le scandale des commandites, bien des députés sont restés bouche bée. Si un ministre ne dirige pas son ministère, qui le fait? Et si ça ne tourne pas rond, qui alors doit être tenu responsable? Le sous-ministre? Les fonctionnaires?

Depuis le début des audiences du comité, ces questions surgissent à chaque détour, provoquées par la manie de certains témoins, anciens ministres et fonctionnaires, de se relancer la balle.

De Davig Dingwall, ministre des Travaux publics de 1993 à 1996, à M. Gagliano en passant par Diane Marleau, la vision est similaire et reflète celle exposée par Jean Chrétien au moment de son arrivée au pouvoir en 1993. S'adressant aux sous-ministres et aux ministres, il a dit «que chacun reste dans son secteur. Que les sous-ministres donnent les avis législatifs et administratifs à leurs ministres, que leurs cabinets politiques donnent des avis politiques. Les ministres, après cela, prendront les décisions», a raconté Jean Pelletier, le chef de cabinet du premier ministre de 1993 à 2001. Quant aux programmes, il revient aux fonctionnaires de les gérer.

Alfonso Gagliano, qui a occupé ce poste de 1997 à 2002, jugeait donc que sa responsabilité était d'intervenir dès qu'il avait vent des problèmes, ce qu'il dit avoir fait dans le cas des commandites en ordonnant une vérification interne, celle de 2000, et en exigeant l'application des remèdes recommandés pour mettre fin aux lacunes «administratives».

S'il revient aux fonctionnaires de gérer le ministère, on s'explique mal l'attitude du sous-ministre, Ronald Quail, qui a dit avoir été tenu pratiquement à l'écart de ce qui se passait dans le dossier des commandites, le fonctionnaire responsable du programme, Chuck Guité, faisant affaire directement avec le ministre. Et le fait que la demande de fonds était signée par le ministre et le premier ministre ne le laissait pas indifférent non plus. «C'est une situation très difficile pour un sous-ministre», a confié M. Quail au comité.

Distinctions floues

Les guides fournis aux ministres et aux sous-ministres n'aident pas à clarifier qui devrait être tenu responsable, les distinctions y étant moins tranchées que dans l'esprit de M. Chrétien. Les ministres y sont toujours responsables devant le Parlement, mais ils ne sont pas tenus de démissionner pour des erreurs administratives des fonctionnaires. Il leur incombe plutôt de prendre des mesures pour corriger la situation et d'en rendre compte au Parlement. Les sous-ministres, pour leur part, sont responsables de la saine gestion des ministères mais rendent des comptes à leurs ministres respectifs et au premier ministre par l'intermédiaire du greffier du Conseil privé.

La confusion autour de la notion de responsabilité ministérielle n'est pas nouvelle mais elle est telle que la vérificatrice générale, Sheila Fraser, a cru nécessaire d'y consacrer un des chapitres de son rapport portant sur les commandites. Elle y recommandait de clarifier les deux guides et de préciser si les fonctionnaires devaient rendre des comptes au Parlement «à titre personnel ou seulement s'expliquer au nom des ministres», comme maintenant.

Le gouvernement Martin l'a prise au mot et, le jour même du dépôt du rapport, il annonçait que le président du Conseil du trésor, Reg Alcock, analyserait «les responsabilités respectives des ministres et des fonctionnaires» et ferait rapport en septembre. Un comité d'experts a été mis sur pied à cette fin.

Le débat peut paraître byzantin, mais il est fondamental. «En théorie, un ministre au Canada est responsable de tout, mais la réalité est qu'il ne peut pas être partout à la fois. Résultat : lorsqu'il faut blâmer quelqu'un, tout le monde se met à se relancer la balle. [...] La confusion qui prévaut au Canada fait en sorte que tout le monde est frustré quand vient le temps de dénouer un problème», relève Alan Gilmore, directeur principal au Bureau du vérificateur général et responsable de la rédaction du chapitre touchant la responsabilité ministérielle.

Réalisme

Ancien vérificateur général, Denis Desautels fait partie du comité créé par Reg Alcock. «Le but est de rendre la définition plus réaliste. Ce serait déjà un progrès car, si on ne le fait pas, chacun peut se réfugier derrière sa définition. Il devient difficile alors d'obtenir une responsabilisation efficace. On peut s'esquiver plus facilement», dit-il.

La question n'est pas facile à trancher. En 1989, le comité des Comptes publics reconnaissait lui-même qu'«en raison de l'importance des délégations de pouvoir nécessaires de nos jours, il n'est pas juste que les ministres soient tenus personnellement responsables des actes et des décisions de tous les employés de leurs ministères». Le comité jugeait aussi que les fonctionnaires devraient assumer la responsabilité de leurs décisions et ne pas se réfugier derrière la responsabilité ministérielle pour éviter de rendre des comptes.

Reg Alcock partage cette analyse. Une solution doit être trouvée, dit-il, suggérant par exemple que les ministres soient tenus responsables pour les décisions qu'ils prennent et les fonctionnaires, pour les leurs si le ministre n'en est pas informé. Parce que, dans certains cas, il n'est pas tenu de l'être.

Il s'intéresse aussi à ce qui se passe dans le secteur privé, où les hauts gestionnaires sont tenus responsables de la mise en place et du maintien de systèmes de contrôle internes capables d'éviter les abus. Si un problème est attribuable à une lacune à ce chapitre, il peut alors être tenu responsable.

Ministère géant

Depuis la restructuration gouvernementale du début des années 90, certains ministères fédéraux, comme ceux du Développement des ressources humaines et des Travaux publics, ont atteint des tailles éléphantesques. Dans le cas des Travaux publics, on parle d'environ 13 000 employés et d'un budget frôlant les quatre milliards par année.

Un ministre et même son sous-ministre peuvent difficilement savoir tout ce qui se trame dans leur ministère. D'où l'importance des mesures de contrôle, des processus de vérification et, bien entendu, de la capacité de faire confiance aux employés qu'on présume compétents et professionnels.

Quand tout était plus simple, il était entendu, en régime parlementaire de type britannique, qu'un ministre était l'ultime responsable de tout ce qui se passait dans son ministère, à son insu ou non. Cette notion est encore très vivante au Canada. En fait, le Canada est un des rares pays du Commonwealth à s'en tenir encore à cette définition classique de la responsabilité ministérielle.

La Grande-Bretagne, berceau du parlementarisme, ne s'y accroche même plus. Dans ce pays, un ministre est responsable de la direction politique de son ministère et les sous-ministres sont responsables de l'administration devant le Parlement. Si un sous-ministre reçoit un ordre ministériel contraire aux règles de bonne gestion, il doit le faire savoir. Si l'ordre est maintenu, il peut exiger qu'il soit donné par écrit, ce qui reporte alors la responsabilité sur les épaules du ministre.

Au Canada, un sous-ministre peut résister ou alerter son supérieur, soit le greffier du Conseil privé, qui est le sous-ministre du premier ministre. Mais si le premier ministre appuie son ministre, il y a peu de chance que le sous-ministre, dont la carrière dépend du premier ministre, s'en plaigne.

Le comité Alcock envisage d'étudier le modèle britannique, mais le directeur-fondateur du Centre parlementaire, Peter Dobell, observe une résistance de la part des fonctionnaires à être tenus davantage responsables. Il croit cependant que le Canada n'aura d'autre choix que d'aller dans cette direction.

Gilles Paquet, directeur du Centre d'études en gouvernance de l'Université d'Ottawa, n'hésite pas à juger «obsolète» la vieille définition de responsabilité ministérielle, mais il doute qu'on puisse en arriver à un principe d'une limpidité absolue, «rien n'étant blanc ou noir». «Beaucoup de systèmes s'effondrent ou fonctionnent mal sans qu'on puisse vraiment dire qu'une personne précise soit responsable», dit-il. Il prévient que ça n'élimine pas l'obligation pour les dirigeants de rendre des comptes, de prendre des mesures correctrices, ce qu'il appelle une «responsabilité douce».

Les membres du comité ont compris qu'ils ne pourront pas éviter de se prononcer sur la responsabilité ministérielle, sur la distinction à faire entre un problème administratif isolé et un dérapage majeur dans un dossier aussi politique que celui des commandites. Mais trouveront-ils, non pas le coupable, mais qui doit être tenu responsable ? La question reste ouverte.



How to bury a scandal

The Gazette Monday, April 12, 2004

éditorial - "It just broke." It's an assertion every parent has heard, in one variation or another. "I wasn't doing anything wrong, mommy." "I don't know how it happened, daddy." The tyke in question gives that heart-melting grin and you reflect that it's only your grandmother's teapot. So you sweep up the pieces and give the kid a hug, and life goes on.

That, it's beginning to appear, is the federal Liberals' strategy for coping with the sponsorship scandal. It just happened. We didn't know. That is, we didn't know the bad parts. And it was for a good cause.

Scandal management is an art. After the "I share your anger" phase and the "We'll get to the bottom of this" phase come the "opposition MPs are playing politics" phase and the "Canadians don't want this to drag on forever" phase and the "we don't need to see all the documents" phase and the "call it a dossier, not a scandal" phase.

Last week, we had the "I don't remember'' phase, starring David Stonewall - err, Dingwall - and Jean Pelletier. Then Prime Minister Martin himself suggested that maybe it was all just faceless bureaucrats. In February (back in the "I share your anger" phase) he said "there had to be political direction" of this fiasco, in which $100 million vanished and $150 million was squandered. Now he says, well, maybe not.

Meanwhile the investigating committee's Liberal MPs, who were called to the Prime Minister's Office for a quiet chat before the hearings began, drone on endlessly in public sessions, quibbling about minor points. The effect is to make the committee's work meaningless; Canadians will have to draw their own conclusions about the Liberal MPs' intentions.

Last week's most interesting testimony was behind closed doors, for reasons the Liberals will have to justify sooner or later. But CanWest News Service reported on the testimony of Alain Richard, a former vice-president of Groupaction, the Liberal-linked ad agency which handled much of the sponsorship work.

He said that it's common for advertising agencies to work for the Liberal Party for free at election time, and then get plenty of lucrative government contracts. He also spoke of ministers, including Paul Martin, attending cocktail parties hosted by Groupaction.

Was there a pattern of "don't ask, don't tell" at the ministerial level? There is certainly a pattern to the government's artful and orchestrated efforts to make this whole reeking mess go away. Increasingly, this $100-million scandal is being spun as just some administrative mistakes, book-keeping problems. Sure, we may have been a little lax, but we were fighting separatism, and you can't be counting your change when you're embarked on a great crusade.

Too busy living our lives to follow every nuance of this, distracted by events and all too willing to be lulled back to sleep, Canadians will forget their first clear flame of righteous anger over this. That's the Liberal plan, anyway.

But pay close attention when you see those Liberal pre-election TV ads. After all, your tax money might have paid for them, indirectly.

If only Liberals in high office worked as hard to manage our money as they do to manage their scandal.



Le devoir de platitude

Michel David
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 avril 2004

Le premier ministre Jean Charest a fait une déclaration assez étonnante aux collègues du Soleil auxquels il rendait visite cette semaine dans le cadre de sa tournée des principaux quotidiens. «C'est mon job d'être plate», leur a-t-il lancé.

M. Charest, qui peut être très drôle quand il le veut bien, ne suggérait pas que la platitude soit une vertu que doit cultiver un chef de gouvernement dans l'exercice général de ses fonctions. Il parlait plus précisément des entrevues qu'il accordait.

Si c'était son objectif, il pouvait être assez content de lui cette semaine. Personne n'est sorti très emballé de ces rencontres. Plutôt que de s'en féliciter, M. Charest devrait s'en inquiéter. Il est assez difficile de comprendre comment un homme qui se plaint continuellement de la difficulté à faire passer son message peut s'inviter à toutes les tables éditoriales avec la ferme intention d'en dire le moins possible.

Robert Bourassa appréciait lui aussi le spectacle de l'air dépité des journalistes quand ils sortaient de son bureau les mains vides après deux heures d'entrevue. La différence est que M. Bourassa n'avait aucune envie de changer quoi que ce soit. Au contraire, tous ses efforts visaient à perpétuer le statu quo tandis que M. Charest prétend faire rien de moins qu'une deuxième Révolution tranquille.

Malgré la batterie de spécialistes du marketing politique dont il s'est entouré, le premier ministre demeure le canal de communication privilégié entre le gouvernement et la population. Si lui-même se fait un devoir d'être «plate», il ne devrait pas se surprendre que celle-ci manque d'enthousiasme.

Depuis le temps qu'il fait de la politique, il devrait également savoir que les médias ont horreur du vide. S'il n'y a aucun lead suggéré dans ses propos, ils vont s'arranger pour trouver quelque chose à mettre en page ou en ondes, avec tout le risque de mauvaise surprise que cela implique. Comme le disait crûment un ancien collaborateur de M. Bourassa, l'a b c de la communication en politique est de donner aux médias leur «Gaines Burger» quotidien.

***

Si le problème est que M. Charest n'a rien à dire, c'est encore plus inquiétant. Ceux qui le connaissent moins sont souvent consternés par sa connaissance superficielle, voire sa totale méconnaissance de dossiers pourtant très importants.

On ne peut pas exiger du chef du gouvernement qu'il maîtrise tous les sujets comme les ministres sectoriels, mais on a souvent l'impression que M. Charest n'a pas poussé la réflexion au-delà des deux ou trois «lignes» que ses conseillers lui ont préparées. Cet amateurisme peut lui jouer de vilains tours, comme cela s'est produit cette semaine à la suite des propos qu'il a tenus au Devoir à propos des superhôpitaux de Montréal.

L'idée d'appliquer la formule des partenariats public-privé (PPP) au secteur hospitalier mérite sans doute d'être explorée, quitte à la rejeter si elle ne convient pas. De toute évidence, M. Charest a été impressionné par l'exemple britannique. Évoquant pour la première fois la possibilité d'appliquer la recette des PPP au CHUM et au CHUS, il aurait dû prendre bien soin de ne créer aucune confusion.

«Pour la construction, pour la gestion aussi. Et si on veut nous proposer une formule, on est ouvert à cela», a déclaré le premier ministre au Devoir. Si, dans son esprit, cela excluait la gestion des services de santé à proprement parler, comme l'a clairement dit le ministre de la Santé, Philippe Couillard, il aurait dû le préciser.

À l'Assemblée nationale jeudi, la porte-parole péquiste en matière de santé, Louise Harel, a eu beau jeu de mettre M. Charest en contradiction avec son ministre, l'accusant de jouer à l'apprenti sorcier avec des concepts qu'il ne maîtrise pas. Peut-être s'était-il simplement exprimé de façon nonchalante ou approximative, comme cela lui arrive souvent, mais le résultat est le même.

***

La vingtaine de forums régionaux qui se tiendront entre le 15 mai et le 19 septembre, en attendant le sommet national de la mi-octobre, semblent devoir être placés sous le signe de la même superficialité, qui trahit le caractère improvisé de l'opération.

On peut toujours se gausser de ce «loto-forum», mais s'en remettre au hasard pour choisir ceux qui participeront à l'exercice n'est pas une si mauvaise idée. Les problèmes résident plutôt dans le format retenu, mais aussi dans l'objectif visé.

Dans son esprit, la tournée de consultation que coprésideront Line Beauchamp et Pierre Shedleur rappelle un peu la commission Spicer, que Brian Mulroney avait envoyée prendre le pouls des Canadiens «ordinaires», au début de 1991, dans l'espoir qu'ils sauraient trouver mieux que les politiciens un remède au mal de vivre qui rongeait le pays. Après des mois de pèlerinage controversé et coûteux d'un océan à l'autre, l'opération avait pris fin en queue de poisson.

Le gouvernement Charest a heureusement vu moins grand que la commission Spicer, qui ambitionnait au départ de rencontrer un million de Canadiens. On voit cependant mal comment les forums régionaux pourraient donner des résultats plus concrets.

Même avec la meilleure volonté du monde, que peut-on espérer de rencontres où les participants ne disposeront que de quelques minutes pour proposer des solutions à presque tous les problèmes avec lesquels la société québécoise est aux prises ?

Il suffit de parcourir le document intitulé Briller parmi les meilleurs, qui servira de base aux discussions, pour avoir une idée des lieux communs qu'on y revisitera. Cela doit faire partie du devoir de platitude dont parle M. Charest.

mdavid@ledevoir.com



Vivement la proportionnelle

Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 avril 2004

J'ai évoqué à plusieurs occasions dans cette chronique les distorsions et les défauts de notre mode de scrutin et de la centralisation qui caractérise l'organisation gouvernementale au Québec. Comme des centaines de milliers de citoyens, j'ai réclamé qu'on instaure un scrutin proportionnel afin que puissent être représentés à l'Assemblée nationale tous les courants politiques de la société québécoise. Dans mon dernier livre, La Seconde Révolution tranquille, j'ai aussi proposé qu'on crée un ordre de gouvernement régional, constitué d'élus régionaux plutôt que municipaux et doté de véritables pouvoirs ainsi que de sources indépendantes de revenus.

Un des principaux défauts de notre système parlementaire britannique est de permettre, après chaque scrutin, l'instauration d'une dictature légitime. Le parti qui détient la majorité des sièges forme le gouvernement et propose des lois qui sont toutes adoptées puisque le vote libre n'existe pas. La plupart du temps, le parti au pouvoir n'a pas remporté 50 % ou plus des suffrages exprimés mais gouverne en fait comme s'il détenait un mandat majoritaire. On l'a vu avec la «réingénierie» libérale, qui ne recueille pas l'appui de la majorité de la population mais qui a été brutalement mise en place au nom d'un mandat démocratique fallacieux.

Comme notre système politique ne comporte aucune forme de contre-pouvoir dans l'élaboration et l'approbation des lois, il ne reste comme autre moyen de protestation démocratique, comme autre processus critique, que la manifestation, la grève générale et parfois la désobéissance civile pour infléchir la volonté d'un gouvernement qui usurpe son mandat afin d'imposer à la population des réformes qu'elle ne souhaite pas. On l'a vu il y a quelques mois : même les mobilisations les plus unanimes et les plus formidables ne parviennent pas à influencer les gouvernements aveuglés par l'idéologie et drapés de leur supposé mandat démocratique. En toute logique, ce que le système dit implicitement, c'est que seule l'insurrection peut changer le cours des choses entre deux scrutins. Mais comme nous sommes en démocratie, c'est heureusement une pensée qui n'effleure aucun esprit.

Autrement dit, entre les élections, nous cessons de vivre en démocratie pour nous contenter du loufoque théâtre de la démocratie parlementaire qui, à cause de la ligne de parti, n'est rien d'autre qu'une forme de dictature légitime.

***

Les dernières élections régionales en France illustrent bien comment on peut faire en sorte que l'exercice démocratique, que le pouvoir des citoyens, puisse se concrétiser et influer sur la vie politique en cours de mandat.

La situation du gouvernement Raffarin et celle du gouvernement Charest étaient comparables à plusieurs titres. Tous deux détenaient un mandat théorique de changement : assouplissement des lois régissant le travail, réforme des retraite et de la santé, modernisation de l'appareil gouvernemental, révision de son rôle dans le développement économique. Mais il n'existe pas une seule manière d'atteindre ces objectifs. On peut le faire de façon équitable et juste ou en empruntant un chemin idéologique rigide qui nie les droits des travailleurs, pénalise les plus démunis et diminue notre capacité collective d'organiser la société pour le bien commun et non pas pour la joie des entrepreneurs. C'est le chemin qu'ont choisi ces deux gouvernements de droite. Et le résultat a été le même : levée de boucliers dans les organisations syndicales et grogne collective croissante. Ici, rien n'a changé; en France, tout a basculé à cause des élections régionales, qui ont servi de contre-pouvoir démocratique.

Il faut préciser qu'en France, ce qu'on appelle les conseils régionaux consiste en fait en de véritables parlements régionaux dotés de multiples pouvoirs, dont celui de lever des impôts, mais aussi capables d'assouplir, d'adapter des objectifs nationaux aux situations régionales. Après deux ans de réformes intempestives et radicales, les électeurs français ont utilisé les élections régionales pour lancer un avertissement simple au gouvernement Raffarin : vos réformes sont trop radicalement à droite. Ce fut un coup de tonnerre. Avant les élections, la droite gouvernait la très grande majorité des régions.

Aujourd'hui, la gauche (verts, communistes et socialistes) gouverne 20 des 22 régions que compte la France. Cette semaine, en présentant son nouveau gouvernement, le premier ministre Raffarin a reconnu, penaud, que des erreurs avaient été commises, qu'il fallait mieux écouter les Français et mieux prendre en compte leur exigence d'équité sociale dans les réformes. Autre raison pour la droite de calmer ses ardeurs néolibérales. Dotés de véritables pouvoirs, les conseils régionaux constituent un formidable outil de légitimité politique pour l'opposition.

***

Revenons chez nous et faisons un peu de politique-fiction. Nous avons des conseils régionaux élus au scrutin proportionnel et nous tenons des élections régionales. Si on se fie aux sondages, le résultat ressemblerait à ceci : 5 % aux verts et à la gauche, 50 % au PQ, 30 % au PLQ et 15 % à l'ADQ. Le PQ contrôlerait la majorité des régions. Jean Charest ferait un discours pour expliquer qu'il avait peut-être mal interprété la volonté de changement des Québécois et Monique Jérôme-Forget serait nommée déléguée générale du Québec à Taïwan. Voilà pourquoi nos cousins français sont plus heureux que nous aujourd'hui.



The night the PQ almost stole a country

DON MACPHERSON
The Gazette Saturday, April 10, 2004

Parizeau book reveals how PQ workers were instructed to steal a few votes per poll, enough to sway a close referendum

Did not. Did so. On a playground, this kind of spat is usually over and forgotten after a few minutes. In the political arena, Bernard Landry and Jacques Parizeau have been going at it like this for days.

But let's not be too distracted by this unseemly squabble between two elderly gents, both former premiers, over whether Landry demanded Parizeau's resignation after the 1995 referendum. There's more in Pierre Duchesne's book than anecdotes about the Titanic egos at the head of the sovereignty movement.

Le Régent, the third volume of Duchesne's unauthorized biography of Parizeau, is a trove of behind-the-scenes information about the sovereignist side in the referendum.

One small example: Those who suspect that the attempt by sovereignist-appointed polling officials to steal the referendum was more widespread than officially acknowledged might be interested in the order issued by sovereignist campaign headquarters the day before the vote.

"Most of the riding organization directors," Duchesne writes, "receive the final instruction to get three or four more votes per poll. Victory the next day is considered possible, but it will be terribly close. It is hoped that in this way, an additional 500 votes in each riding can be picked up." The author attributes this information to one riding-organization director.

Five hundred votes per riding would have added up to 62,500 votes across Quebec - more than one per cent of the eligible vote, and more than the eventual 54,268-vote margin of victory for the federalist side.

To be sure, the book never mentions the scandal of the valid No votes that were rejected in at least a few ridings by the sovereignist scrutineers who controlled the counting of the votes on referendum night.

But is it such a stretch to imagine that riding organizers might have quietly been farther instructed, or might have taken it upon themselves, to have scrutineers reject a few No votes each on the pretext that they were not properly marked?

After all, a No vote that isn't counted is as good as a Yes vote that is, as the scrutineers in at least a few ridings realized.

The strategists at sovereignist campaign headquarters thought they could win the referendum a few votes at a time. That's also how to steal a country without getting caught: in small pieces.

In the excitement after a Yes vote, who would have noticed an additional three or four rejected ballots per poll?

It was only because exceedingly ambitious scrutineers in a few ridings tried to steal the referendum all by themselves and rejected valid votes by the quintal that they were exposed on referendum night.

Not that either the sovereignist-friendly chief electoral officer of the day or the media seemed very concerned, since it was only what Parizeau described on referendum night as "ethnic votes" that were known to have been stolen. The watchpuppies of democracy seemed more concerned with defending "Quebec democracy" against criticism by "outsiders," even if some of the outsiders were Quebec voters, by minimizing the extent of the scandal.

Except for The Gazette and the English-rights organization Alliance Quebec, there was no clamour for independent examination of ballots, as there was in Florida after the 2000 presidential election. And without such an examination of all the ballots cast in the referendum, it might never be known how many valid No votes were rejected (or, for that matter, how many invalid Yes votes were accepted) by the sovereignist officials who controlled the counting.

There was briefly talk in the National Assembly this week about a public inquiry into the alleged irregularities on both sides in the referendum, including the rejected ballots. But it was all parliamentary gamesmanship and bluffing.

Both sides have skeletons in the closet. Much as it might be in the interest of "Quebec democracy" to know everything about that referendum, it is not in the interest of the politicians who played prominent roles in that campaign to have those skeletons disturbed. And there are other people who regard the referendum as already ancient history. So the talk of an inquiry died down quickly.

At least we still have Duchesne's book.

dmacpher@thegazette.canwest.com



Le Québec social-démocrate, modèle ou repoussoir?

Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 avril 2004

Revue de presse - Le Toronto Star est l'un des seuls journaux du ROC à tenir, à l'occasion, des propos quelque peu positifs sur l'État du Québec (j'exagère à peine). Par exemple, c'est le seul journal, il y a cinq ans, qui avait salué en éditorial la mise en place, par le gouvernement Bouchard, des garderies à 5 $ par jour (désormais à 7 $). Hier, Carol Goar, chroniqueuse émérite du Star, affirmait qu'avec la réforme du ministre de l'Emploi, Claude Béchard, le Québec est «d'avant-garde en matière d'aide sociale».

C'est une surprise, dit Goar, puisque le gouvernement Charest a été élu en promettant de réduire la taille et les dépenses de l'État. Mais voilà qu'il rend public un programme où il se débarrasse de l'esprit du workfare coercitif, théorie en vogue dans les années 80 selon laquelle il faut «punir la paresse des prestataires». Béchard abolit en effet les pénalités pour les bénéficiaires de l'aide sociale qui refusent de travailler et offre au contraire une «généreuse prime» à ceux qui travaillent. Son modèle est incitatif : «Partout au pays, écrit Goar, c'est avec un mélange d'intérêt et d'appréhension que les décideurs politiques observent l'expérience du Québec. Ils espèrent que cela va fonctionner tout en craignant le prix d'une telle mesure.»

Comme on le sait, dans le plan Béchard, tous les bénéficiaires de l'aide sociale auront droit à un minimum de 533 $ par mois. Ceux qui peuvent montrer qu'ils cherchent activement un emploi seront admissibles à une prime de 150 $ par mois. Goar considère comme une excellente chose d'utiliser ainsi la carotte plutôt que le bâton. De toute façon, fait-elle remarquer, les études démontrent que le bâton ne fonctionnait presque pas. Goar souligne avec enthousiasme quelques autres mesures du gouvernement Charest : hausse du salaire minimum à 7,45 $ l'heure alors que celui de l'Ontario est de 7,15 $, investissement de 329 millions dans le logement social. Bien sûr, dit Goar, le gouvernement Charest fait cela parce que sa popularité est en chute libre et que les syndicats lui promettent le pire.

Elle souhaiterait voir l'esprit de la réforme Béchard -- dans laquelle elle voit la fin du «welfare bashing» -- se répandre dans le ROC. Mais elle doute grandement de cette possibilité. Elle croit que tous les Canadiens qui veulent qu'on en finisse avec une ère de «dureté à l'endroit des pauvres» espèrent que l'expérience du Québec soit couronnée de succès. «Si M. Béchard peut montrer que, grâce à sa réforme, les bénéficiaires rentrent sur le marché du travail en nombre significatif, les autres provinces n'auront d'autre choix que de suivre son exemple. Ce serait d'une sublime ironie si Jean Charest, qui se présentait comme le politicien qui allait rendre le Québec plus semblable à ses pingres de voisins, devenait celui qui fait en sorte que le reste du Canada ressemble un peu plus au Québec.»

***

Le Québec est un des peuples les plus syndiqués au monde. «Plus de 40 % des travailleurs québécois appartenaient à un syndicat en 2003», comparativement à 32 % dans tout le Canada et 14 % aux États-Unis. Les taux québécois dépassent aussi ceux de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. C'est ce que rappelait Konrad Yakabuski dans le Globe and Mail mercredi.

Aux États-Unis, on a remarqué ces chiffres, dit-il. Si bien que «la United Food and Commercial Workers, un syndicat américain, a choisi le Québec lors d'une réunion en décembre dernier pour tenter une percée dans le monde des Wal-Mart». D'autant plus que la province «a de nombreuses lois favorables aux syndicats». Mais comme on le sait, la tentative a échoué de peu : 74 voix contre, 65 pour. Yakabuski fait remarquer qu'il n'y a pas vraiment eu de vague de sympathie à l'endroit des «braves travailleurs» du Wal-Mart de Jonquière, qui ont pourtant tenté de s'en prendre au géant de la vente au détail.

Pourquoi ?, se demande-t-il. «Un sondage effectué pour le magazine L'Actualité révèle que moins d'un quart des Québécois ont dit qu'ils faisaient confiance aux syndicats alors que 44 % d'entre eux disent franchement qu'ils ne leur font pas confiance.» Mais Yakabuski note que si les employés de Jonquière ont refusé le syndicat, ce n'est pas seulement par manque de confiance mais en raison du traumatisme des nombreuses pertes d'emplois dans la région du Saguenay. Reste que les syndicats, au Québec, n'ont plus très bonne image. En témoigne, dit le journaliste, le portrait qu'en a brossé Denys Arcand dans Les Invasions barbares : les syndicalistes y ont davantage l'air de «motards des Hells Angels» que de militants pour les droits des travailleurs. Les organisations de travailleurs devraient y voir, dit-il.

***

Dans le Globe and Mail d'hier, le chroniqueur de gauche Rick Salutin s'en prenait aux préjugés des Canadiens à l'endroit des États-Unis. «Nous sommes des experts pour caricaturer les États-Unis [...], pensons à l'émission This Hour Has 22 Minutes, [...] mais nous n'excellons pas à comprendre les États-Unis.» Tout ce qui nous intéresse au sud de la frontière, selon Salutin, «c'est l'absurdité, la prétention, les grands airs, les illusions que les Américains entretiennent sur eux-mêmes». Mais en raison de cette vision partiale et partielle, extérieure, nous tendons à «être déconcertés» lorsqu'ils prennent leurs valeurs au sérieux. Salutin s'attarde aux difficultés des États-Unis en Irak, qui se sont fortement aggravées cette semaine. «C'est le pire scénario qui est en train de se réaliser.» Ainsi, on peut bien expliquer «la plupart des politiques américaines en Irak par la realpolitik et l'ignorance crasse, etc., mais pas le fait de s'engager librement dans le scénario d'horreur» où chiites et sunnites font alliance.

Or qu'a dit la chroniqueuse Naomi Klein cette semaine dans le Globe ? Elle a affirmé, rapporte Salutin, que l'administration Bremer poussait les chiites à la bataille. Bref, en créant le chaos en Irak, les Américains pourront plus aisément déclarer qu'il est possible d'y rester et auront donc une bonne raison de se retirer. Salutin rétorque que «cela est hautement improbable». Il estime que cette vision paranoïaque des États-Unis fait l'impasse sur un aspect fondamental de ce pays : «il y a de vrais patriotes américains». Ceux qui ont gardé le cap sur l'idéal «se sont opposés aux interventions américaines à l'étranger non pas parce qu'ils s'en faisaient pour les habitants des pays envahis mais parce que cela sapait le meilleur des valeurs américaines aux États-Unis.» Ainsi, Mark Twain s'était opposé aux conquêtes de Cuba et des Philippines. «Dans cette lignée aujourd'hui, il y a Michael Moore, Ralph Nader et probablement Howard Dean.» Bref, on peut être patriote américain et contre la guerre en Irak. Ce que les Canadiens n'arrivent pas à saisir.



This is our Canada: We should all worry

Lysiane Gagnon
Globe and Mail 12.4.2004

Many people want to believe that the latest string of attacks against the Jewish community — the firebombing of an elementary Jewish school in Montreal, the desecration of a cemetery and the spray-painted graffiti on Jewish houses in the Toronto area — are isolated incidents, something that is essentially un-Canadian.

Why such a smug belief that Canada lives in a bubble, immune to the chaos of the world? During these last two years, there have been ugly anti-Semitic incidents throughout Western Europe, most of which are somehow linked to the Israeli-Palestinian conflict.

The unknown authors of the attack on the United Talmud Torah school left a note, written in French, that said the firebombing was a revenge against the killing by the Israeli forces of Sheik Ahmed Yassin, the founder of Hamas.

(There is some kind of horrible coherence in this: Just as the Montreal attack was directed towards grade-school kids, Hamas systematically brainwashes children so that they grow up longing to become "martyrs," and then it sends teenagers wrapped in explosives to kill other children in Israel. What should we make of a "liberation movement" that targets children and uses children as warriors?)

The note also said that the firebombing was just a beginning. The next time, warned the author, the building might not be empty. This isn't your ordinary vandalism. This sounds like terrorism.

The reaction of our political leaders was remarkably strong (as it should have been), but it is presumptuous to believe, as they seem to do, that the hundreds of anti-Semitic incidents in Canada (there were more in Ontario than in Quebec) are a passing plague. Canada is not an anti-Semitic society, far from it. But there's always been anti-Semitism in Canada. It has taken many different forms, but since the second intifada, there's been a marked increase of anti-Semitic incidents, as well as countless cases of verbal abuse.

Concordia University in downtown Montreal has become a battleground where the Middle East conflict is being ferociously replayed. For several years now, I've heard distressing stories about Jewish kids in public schools being bullied by their schoolmates for wearing a Star of David, or for refusing to blame Israel, or simply for being Jewish, thus suspected of having some secret sympathy for Israel. This happens in schools where there is a mix of various groups, including Arab and Jewish students. As for the private Jewish schools, for many years their students have been going to class under the protection of security guards.

I've been told many times that for some kids, including old-stock Canadians who have no stake in the Middle East conflict, the word Jew has become a common insult, something they routinely say to someone who behaves badly.

I have no way of knowing if these incidents form a widespread pattern, but I've heard enough stories from articulate, middle-class students in some of Montreal's best schools to believe that something serious is going on. In one of those schools, a class was asked to write an essay on the theme "Why Israel is not a democracy." The lone (and very bright) student who dared challenge the teacher's view got the lowest mark.

I'm sure similar abuse happens in Toronto and other Canadian cities, but the school authorities would rather turn a blind eye to such events.

"This is not our Canada," the Prime Minister blurted after the Montreal attack. Sorry, sir: This is our Canada. We should all worry.



Pour un Québec polyglotte

Christopher Scott
Le Devoir mardi 13 avril 2004

Libre opinion: Michel Venne a pris le serpent par la queue lorsqu'il affirme (et non pour la première fois) que l'enseignement de l'anglais dès le début du primaire porterait atteinte à la survie de l'identité québécoise («Le "nous" québécois», Le Devoir, 15 mars 2004).

D'un certain point de vue, sa logique est impeccable: en tant qu'Ontarien de naissance issu de l'immigration celte, je sais bien que l'écossais et le cornuais de mes ancêtres ont décliné précisément à partir du moment où les classes professionnelles de ces contrées se sont mises à s'éduquer et à converser entre elles dans la langue de Londres.

M. Venne a su également souligner (et je l'en félicite) que, dans une démocratie, il devrait exister un mécanisme plus interactif et flexible que la main invisible du marché pour nous permettre d'agir ensemble dans l'intérêt de la préservation et de la modernisation de notre culture.

Là où je me bute aux valeurs de M. Venne, c'est sur le plan de l'épanouissement personnel. Rappelons-nous que, dans la plupart des cas, la facilité enfantine à assimiler des langues se détériore irrémédiablement à partir de l'âge de neuf ans. Nous ne pouvons pas dire simplement: «Laissons à ceux qui le veulent le soin de se spécialiser dans un deuxième idiome quand ils seront mûrs pour choisir», car nous savons que cet apprentissage s'avérera beaucoup plus ardu qu'il n'aurait pu l'être, et n'aboutira généralement pas à un bilinguisme fonctionnel.

Or, on ne nie pas que, outre ses avantages mercantiles, la maîtrise approfondie d'une deuxième langue apporte des bienfaits. Elle nous ouvre à de nouvelles métaphores et nous inculque un relativisme nécessaire en nous rappelant que le rapport entre signifiant et signifié n'est guère absolu, bref qu'il existe maintes façons de concevoir le monde. Elle nous aide aussi à mieux apprendre la grammaire et, par conséquent, à mieux nous exprimer, et ce, y compris dans notre langue d'origine.

Quotas

Il est vrai que l'ubiquité de l'anglais sur les ondes et une économie d'échelle qui fait qu'il revient moins cher de publier un même livre en anglais qu'en français menacent le Québec et laissent présager un scénario catastrophe si un jour tous les Québécois apprennent effectivement «trop» bien l'anglais. Mais qui a dit que bilinguisme équivalait automatiquement à la maîtrise de la langue anglaise?

Mondialisation ou pas, ne sommes-nous pas en droit de nous asseoir en tant que société pour décider quels contacts nous voulons privilégier avec quels autres, et en quelle proportion? Qu'est-ce qui nous empêche d'établir un système de quotas pour que, par exemple, 20 % de nos bambins étudient l'arabe avec le français depuis la première année du primaire? Pour que 25 % étudient le français et l'espagnol, 20 % le français et l'anglais, et ainsi de suite, couvrant donc d'autres langues secondes que nous jugerons d'une importance mondiale?

Cette méthode recèle plusieurs avantages, d'abord dans le domaine politique. La démocratie veut que, lorsque vient le temps de prendre une décision collective, différentes perspectives issues du vécu de différents citoyens soient confrontées les unes aux autres pour arriver à une synthèse. Ainsi, afin de ne pas manquer d'informations, il convient de recueillir la plus grande diversité de points de vue possible.

Or, le fait qu'au Québec l'anglais soit depuis longtemps la langue seconde obligatoire nous force, journalistes comme citoyens, à suivre les événements internationaux à travers la presse anglo-saxonne qui est, de fait, presque uniformément libre-échangiste et condescendante dans ses rapports avec les autres cultures.

Ces perspectives anglo-saxonnes peuvent être contrebalancées par d'autres points de vue qui nous sont offerts dans d'autres langues. Qui niera que nous aurions été enrichis d'avoir eu une importante tranche de notre population pouvant lire et nous communiquer directement des opinions émises dans des journaux latino-américains durant la période précédant la tenue du Sommet des Amériques à Québec? Ou que cela nous servirait d'avoir un meilleur accès aux commentaires faits en langue arabe pour nous aider à interpréter les développements en Irak et en Palestine?

Soyons donc politiques, mais soyons aussi pratiques. La position exclusive qu'occupe l'anglais actuellement dans l'enseignement de langues secondes nous fragilise puisque nous ne savons pas quels soubresauts l'économie mondiale fera d'ici 20 ans. Peut-être qu'une autre langue sera alors plus «rentable» - impossible de prévoir laquelle -, mais la diversification de l'enseignement est une façon d'éviter de mettre tous nos oeufs dans le même panier.

Je plaide donc pour un avenir où chaque Québécois sera bilingue mais où la société, elle, sera polyglotte, et tirera tous les bénéfices - tant politiques, qu'économiques et existentiels - qui en découlent. Un avenir où le français sera la seule langue commune et restera le véhicule privilégié de communication entre les Québécois, sans être menacé par cette anglicisation sous forme de bilinguisme qui l'afflige maintenant.

Christopher Scott : Montréal



Portrait - Bâtir une nation

Claude Turcotte
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 avril 2004

Fondée en 1976, la CCDC est la première véritable entreprise industrielle crie

En 1974, les neuf communautés cries du Nord québécois créaient le Grand conseil des Cris pour unir leurs forces. Dès l'année suivante, les Cris signaient la Convention de la Baie-James à titre de bandes individuelles et en tant que nation crie. En 1976, ils fondaient leur première véritable entreprise industrielle, la Compagnie de construction et de développement crie ltée (CCDC).

Si, comme tous les autres autochtones, les Cris ont beaucoup parlé de droits ancestraux, de chasse et de pêche dans les difficiles négociations avec les gouvernements, ils ont eu tôt fait, une fois la convention signée et l'assurance qu'il y aurait des compensations financières, de manifester leur intérêt pour le développement économique et d'accorder «la priorité à l'essentiel», comme le précise William MacLeod, l'actuel président de la compagnie de construction et l'un des principaux leaders cris en matière de développement économique. Cette entreprise fut la première de plusieurs autres compagnies que les Cris allaient mettre sur pied dans les années subséquentes.

Progression importante

Les activités de la CCDC généreront cette année des revenus de 100 millions. La progression depuis cinq ans est importante puisque le chiffre d'affaires n'était au début que de 40 millions. C'est là l'un des résultats de la Paix des braves, qui a entraîné plus de travaux pour cette entreprise, dont les profits retournent à ses actionnaires, les Cris. En revanche, la CCDC ne vit que de la réussite des contrats qu'elle obtient et la rentabilité fait obligatoirement partie de sa mission.

Son plus récent plan stratégique prévoit des revenus annuels de 100 millions pour les trois prochaines années. Cependant, à long terme, les perspectives de croissance sont plus larges, constate M. MacLeod. La population crie est jeune et augmente rapidement. L'entreprise entend participer aux importants projets de développement mis en avant par Hydro-Québec ainsi que par ses filiales, la Société de développement de la Baie-James et la Société d'énergie de la Baie-James, sans oublier évidemment les communautés cries elles-mêmes, qui ont des besoins considérables, notamment dans les domaines de l'habitation et des infrastructures.

Les débuts de la CCDC en 1976 furent naturellement modestes. La mise de fonds initiale, puisée à même les 139 millions provenant de la Convention, ne fut que de cinq millions, ce qui était quand même un investissement très important pour les Cris. L'entreprise a commencé ses activités avec des travaux simples, tels que des contrats de déboisement obtenus d'Hydro-Québec. Les communautés cries, qui elles-mêmes bénéficiaient des retombées de la Convention de la Baie-James et de programmes gouvernementaux, ont apporté de l'eau au moulin de la CCDC en lui accordant des contrats pour une multitude de travaux. Mais essentiellement, la compagnie a suivi le développement hydroélectrique, bien sûr à la Baie-James mais aussi dans d'autres régions du Québec.

Depuis 28 ans qu'elle existe, cette entreprise a pu faire sa place également dans d'autres activités et auprès d'autres clientèles, même à Montréal. Elle construit des routes, des digues, des infrastructures d'aqueduc, d'égouts, des écoles, des arénas, des campements de travailleurs, et elle a développé une filiale qui se spécialise dans l'alimentation et la conciergerie, des services qu'elle offre en sous-traitance à Hydro-Québec sur les chantiers grands et petits, de la Baie-James jusqu'à la Côte-Nord. Elle offre en outre son expertise un peu partout au Canada à d'autres communautés autochtones. Au fait, la CCDC fut la première entreprise autochtone au Canada à obtenir la certification ISO.

Intégration des Cris

Dans les périodes de construction les plus actives, cette compagnie peut avoir jusqu'à 700 employés, dont 55 % sont des Cris. L'intégration des Cris dans tous ces emplois non traditionnels semble être un défi majeur pour les communautés concernées dans les années à venir. Pour l'instant, il y a une soixantaine d'employés (blancs et autochtones) dans des bureaux administratifs et ateliers à Mistissini, Chisasibi, Nemiscau, Eastmain et Laval, où est situé son principal bureau administratif. Pourquoi à Laval plutôt qu'ailleurs dans le Grand Nord ? Parce que c'est à Montréal que se trouvent les principaux clients et fournisseurs et aussi pour avoir plus facilement accès à du personnel spécialisé. Le bureau de Laval compte 30 employés. Sur les 700 employés au total, il y en a 325 qui relèvent de Gestion ADC, la filiale d'alimentation et de conciergerie. Son personnel est parsemé dans 16 endroits différents au Québec.

Parmi ses réalisations les plus importantes, il y a eu certainement celle d'avoir conçu et construit la route du Nord, longue de 214 kilomètres, entre Chibougamau et Nemiscau, en vertu d'un contrat de 75 millions donné par le ministère des Transports du Québec. Dans le cadre des travaux à EM-1 sur la rivière Eastmain, la compagnie a obtenu un contrat sur deux ans pour la construction d'une digue, qui fait suite à un autre contrat de construction de route de 40 millions. Il y a eu par ailleurs un contrat de 15 millions donné par Hydro-Québec à Sept-Îles pour des travaux d'excavation à la sous-station de SM-3 et pour divers autres travaux de construction et d'injection de béton dans des tunnels. Le port de Montréal lui a accordé un contrat de neuf millions pour la démolition de fondations et de remise en état des terrains.

La CCDC participe également à plusieurs entreprises conjointes avec des communautés cries dans des projets de logements, d'égouts et d'aqueduc, de construction d'édifices publics et de pistes d'atterrissage. C'est par la participation à des entreprises conjointes que la CCDC a obtenu des contrats de déneigement de 1000 kilomètres de route.

L'ensemble de ces activités entraîne par ailleurs des retombées substantielles, d'abord chez les Cris et ensuite dans les régions avoisinantes. En 2002-03, les coûts pour les achats de services et de produits ont été de 14 millions dans les communautés cries et de 9,4 millions en Abitibi-Témiscamingue.

Pour l'avenir, outre sa participation aux travaux hydroélectriques, l'entreprise a l'oeil sur plusieurs autres champs d'activité dont elle pourrait tirer profit, comme le développement des industries minières et touristiques.

La CCDC est chapeautée par un conseil d'administration dont les membres sont nommés par une société mère qui englobe toutes les activités économiques des Cris. Mais il n'y a aucun chef de bande parmi ces administrateurs. Les Cris, semble-t-il, trouvent important de maintenir une séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir économique.



Les mutations de l'antisémitisme

Antoine Robitaille
Le Devoir samedi 10 et dimanche 11 avril 2004

La «nouvelle judéophobie» n'est plus aujourd'hui la fin d'une race juive que les antisémites souhaitent, mais la fin d'un État. Les juifs, dans l'histoire, ont presque toujours été victimes de haines particulières. Mais celle que leur vouaient les pensées d'extrême droite, au début du XXe siècle, et qui a mené à la Shoah, semble avoir à peu près disparu, sinon être devenue marginale, selon l'avis de spécialistes de la question. Ce n'est plus aujourd'hui la fin d'une «race juive» que les antisémites souhaitent mais la disparition d'un État, Israël, et, à travers lui, tous ceux qui seraient susceptibles de le soutenir. Retour de l'antisémitisme ou mutation? Entretien avec Alain Finkielkraut et Pierre-André Taguieff, deux intellectuels français, où la «nouvelle judéophobie» se déploie trop souvent «au nom de l'autre».

L'antisémitisme a-t-il muté ? On peut se poser la question devant ce qu'on a su de la note collée au mur de l'école primaire United Talmud, dans l'arrondissement Saint-Laurent, à Montréal, dont la bibliothèque a été incendiée dans la nuit de lundi à mardi. Dans cette note laissée par les incendiaires, on faisait référence -- selon ce qu'ont rapporté les médias -- aux récentes attaques des Israéliens contre les Palestiniens. L'incendie y était présenté comme une réponse à l'assassinat du fondateur du Hamas, cheik Ahmed Yassine.

Plusieurs actes antisémites, comparables à celui qui s'est produit à Montréal cette semaine, ont été perpétrés ces dernières années, notamment en France, où le conflit israélo-palestinien semble avoir débordé plus que partout ailleurs. Dans le journal Le Monde, Roger-Pol Droit en faisait récemment une énumération : «Des synagogues incendiées, des rabbins molestés, des filles insultées pour une étoile au cou, des garçons pris à partie pour une kippa. La liste des "incidents" s'allonge tous les jours. Les graffitis insupportables se multiplient dans les universités, les cités, les cimetières.»

Le Québec et le Canada ne sont pas à l'abri, comme on l'a vu cette semaine. Souvenons-nous qu'en mai 2002, une bombe avait explosé devant une synagogue de Québec. Le mois dernier, des graffitis haineux se sont multipliés à Toronto sur des portes de maisons de résidants juifs et de pierres tombales hébraïques.

L'antisémitisme, aujourd'hui comme jadis, prend plusieurs formes, comme on l'a souligné lors d'un grand colloque sur la question, tenu à l'université McGill le mois dernier. Une organisation juive, par exemple, a récemment dénoncé une liste des 50 personnalités américaines les plus influentes, établie par la revue canadienne anticonsommation Adbusters, où les juifs de l'entourage du président Bush, tels Wolfowitz et Kristol, étaient clairement identifiés par des points noirs. Comme au temps de la chasse aux sorcières anticommuniste aux États-Unis, où on reprochait aux juifs d'être «représentés de façon disproportionnée» dans les rangs des rouges.

Retour ?

Peut-on parler d'un retour de l'antisémitisme ? «Ce serait enfermer les nouveaux démons dans de vieux schémas», affirme Alain Finkielkraut, philosophe et essayiste français bien connu, qui insiste sur les aspects nouveaux de la haine des juifs.

Mais revenons en arrière. C'est pourtant Finkielkraut, à la fin des années 90, qui avait montré comment l'antisémitisme était instrumentalisé dans les Balkans. Pour épingler le nationalisme des peuples croate et slovène, pour discréditer leur mouvement, on avait fortement insisté, en Europe et en Occident, sur leur passé antisémite. Non sans ironie, en 1998, il écrivait dans Le Monde : «Ah qu'il est doux d'être juif en cette fin de XXe siècle ! Nous ne sommes plus les accusés de l'histoire, nous en sommes les chouchous. L'esprit du monde nous aime, nous honore, nous défend, prend en charge nos intérêts; il a même besoin de notre imprimatur. Les journalistes dressent des réquisitoires sans merci contre tout ce que l'Europe compte encore de collaborateurs ou de nostalgiques de la période nazie. Les Églises se repentent, les États font pénitence, la Suisse ne sait plus où se mettre et les Serbes nous dédient la destruction de la ville de Vukovar comme si nous étions leur belle et qu'ils avaient toréé pour nous.»

Lorsqu'on lui relit ses propres phrases, Alain Finkielkraut s'étonne des changements survenus depuis seulement six ans. «Évidemment, je ne dirais plus les choses ainsi.» Mais il remarque que «l'Europe, si on lui désigne une résurgence, ici ou là, de son vieil antisémitisme, ne fait ni une ni deux : toutes ses élites condamnent sans la moindre hésitation la judéophobie quand elle vient de l'extrême droite, des nostalgiques du fascisme.» Pierre-André Taguieff, spécialiste français de l'antisémitisme, qui a fait de nombreux travaux sur la question, affirme ceci : «Tant que l'antisémitisme n'est que souvenirs, commémoration d'un vieux discours, on le dénonce de façon extrêmement violente. L'indignation rétrospective est plus facile.»

Islamo-progressisme

Alain Finkielkraut soutient même que les juifs n'ont plus tellement à craindre du fascisme, «qui est mort», ou du racisme scientiste, «qui est discrédité». Mais ils ont tout à craindre, dit-il, de «l'islamo-progressisme, l'alliance entre l'antisémitisme arabo-musulman et une nouvelle radicalité révolutionnaire». Cette alliance, on l'avait vue à l'oeuvre à la conférence sur le racisme à Durban, où des groupes opposés à Israël avaient repris le fameux Protocole des sages de Sion, faux document bricolé par des antisémites il y a plus de 100 ans pour «démontrer» l'existence d'un complot juif international. L'islamo-progressisme, Finkielkraut dit l'avoir aussi vu lorsque José Bové, «l'Astérix de l'altermondialisation», a embrassé le prédicateur islamiste Tarik Ramadan, il y a quelques mois. «Il faut savoir que ce dernier avait commis, sur un site Internet du Forum social européen, un article très ouvertement antisémite. Il avait notamment dressé une liste noire d'intellectuels juifs, coupables de soutenir Israël, et il avait imputé la guerre en Irak aux "sionistes de la Maison-Blanche", ce qui lui avait valu d'être accueilli comme un héros par plusieurs altermondialistes.»

Dans ces milieux, poursuit Finkielkraut, beaucoup de gens sont passés de l'attitude éthique -- développée notamment par Emmanuel Lévinas --, qui consiste à prendre le parti de «l'autre», à une véritable «religion de l'autre». Une attitude abstraite qui en a conduit plusieurs à prendre fait et cause pour les Palestiniens, lesquels se muent ainsi en «victimes parfaites», contre des juifs, transformés du coup en bourreaux tout aussi «parfaits». S'ensuit une quasi-nazification des juifs, que certains ont cru percevoir dans un texte cosigné par le sociologue Edgar Morin, où ce dernier écrivait : «Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d'un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l'inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les juifs, boucs émissaires de tous les maux, "bouc-émissarisent" Arafat et l'Autorité palestinienne, rendus responsables d'attentats qu'on les empêche d'empêcher.»

Pour ce texte, une organisation juive a même intenté une poursuite contre Edgar Morin devant les tribunaux. Alain Finkielkraut n'est pas très chaud face à la voie judiciaire, pas plus que Pierre-André Taguieff. Mais le premier signale toutefois que dans le texte de Morin, on ne s'en prenait pas spécifiquement au gouvernement israélien mais «aux juifs», généralisation qu'il juge source de dangers. Pierre-André Taguieff ajoute qu'il est «tout à fait légitime de critiquer le gouvernement d'Israël actuel». Ce qui ne relève pas à ses yeux de la liberté de critique, «c'est la volonté de détruire Israël, ce qui suppose que les juifs seraient le seul peuple n'ayant pas droit à un État».

Cette