
»» " Le Régent "
Et pourtant, de la politique, il faut bien en faire...
Jacques Parizeau
La Presse mardi 6 avril 2004
"On peut déplorer que M. Duchesne ait pris pour argent comptant tant de ragots, de dénonciations, d'accusations"
L'ancien premier ministre du Québec commente ici le troisième tome de la biographie de Pierre Duchesne publiée sous le titre "Le Régent" aux éditions Québec Amérique.
Les trois volumes que le journaliste, Pierre Duchesne, a consacrés à ma biographie représentent le fruit de recherches impressionnantes, d'un travail considérable, dont l'ampleur même force l'admiration.
C'est une biographie non autorisée, c'est-à-dire que l'auteur interroge qui il veut, consulte des archives et se fait une idée de ce que, selon lui, le "sujet de l'étude" et les gens qui ont été près de lui ont fait, dit ou pensé; puis, il écrit et publie. Je n'ai donc jamais lu les manuscrits ou été consulté sur leur préparation.
J'ai bien aimé le premier volume. Il y avait là des perspectives historiques dont l'intérêt pédagogique est certain. Le second m'a paru plus porté sur l'anecdote, les perspectives y étaient plus courtes, mais, cela restait un témoignage intéressant et toujours aussi bien documenté. Il m'a semblé, dans un cas comme dans l'autre, qu'il n'était pas nécessaire de commenter. Je n'étais pas d'accord, forcément, avec tout ce qui était écrit, mais je pensais que les orientations fondamentales étaient bien rendues.
Le troisième tome, c'est autre chose. L'époque est proche, - 1985-1995 - toute faite de remous, de fureurs, de crises et se termine sur un échec existentiel. Les ambitions politiques se heurtent, les coups tordus ne se comptent plus. Quand à partir de la fin 1999, Pierre Duchesne commencera ses entrevues, il ne manquera pas de volontaires. Parmi les commentaires qu'il va recueillir, parmi ceux qu'il a retenus, il y a un peu de tout: du beau, du laid, du vrai, du faux... Certains cherchent à enjoliver leur rôle, d'autres en profitent pour régler leurs comptes; d'autres encore ont d'étonnants trous de mémoire, d'autres veulent se donner des postures avantageuses devant l'Histoire. Certains n'occupent pas la place qu'ils devraient y avoir; on occulte le rôle qu'ils ont joué. D'autres s'accordent une place démesurée, on leur accorde une crédibilité exagérée. Il faut dire que dans ce jeu des souvenirs, il n'est pas facile de se positionner face à celui qui a suscité tant de controverse et qui a perdu.
On peut déplorer que M. Duchesne ait pris pour argent comptant tant de ragots, de dénonciations, d'accusations. Le journaliste, ici, l'emporterait-il sur l'historien? Nulle part, est-ce aussi évident que dans la façon dont ma femme, Lisette, est traitée dans ce livre. N'ont droit de parole, que ceux qui ne pouvaient accepter que l'influence qu'ils souhaitent avoir sur le "patron", puisse être remise en question. De son action dans les dossiers que je lui ai confiés et auxquels je tenais, on ne retient à peu près rien. Personne de l'équipe qu'elle a constituée ne sera appelé à témoigner auprès du biographe, même si l'un de ses membres deviendra, quelques années plus tard, ministre dans le gouvernement Landry. Les commentaires du Vice-Premier ministre de l'époque sur ma femme, comme d'ailleurs sur certains de ses collègues ministres, valent aussi leur pesant d'" hommerie ".
Par ailleurs, j'apprends des tas de choses du livre de Pierre Duchesne. Je ne savais pas, par exemple, que M. Bouchard avait approché le président du Mouvement Desjardins pour fonder et diriger, à la fin de 1991, un parti politique concurrent du Parti québécois. Je remercie rétroactivement M. Béland de l'avoir poliment envoyé paître. Je découvre aussi des bagarres entre mon cabinet et celui de Lucien Bouchard. Et j'apprends des petits secrets. Par exemple, l'une de mes ministres dit quelque part qu'" ils " étaient d'accord avec M. Bouchard sur le report du référendum, mais qu'on n'osait pas me le dire. Ailleurs, un mandarin affirme, dans une entrevue avec le biographe, en l'an 2000, avoir fait, en 1994, de savants calculs lui démontrant que l'indépendance était impossible, mais qu'il les garde pour lui, parce qu'il va bientôt commencer à travailler pour moi.
La lecture de l'ouvrage de M. Duchesne m'a rapidement amené à deux observations. D'abord, ces faits mettent en lumière l'injustice faite aux milliers de militants du Parti québécois et du Bloc québécois qui ont travaillé ensemble, si fort et si bien, sans se douter ou sans se soucier des coups de pieds dans les tibias que se donnaient deux douzaines de ceux qui voulaient contrôler le jeu politique. On ne réécrit pas l'histoire, mais qui sait ce qui serait arrivé si on avait pu un peu atténuer le désordre au sommet de la pyramide?
La seconde observation m'amène à m'adresser à des gens qui ont le tiers de mon âge et que la politique intéresse. Je ne suis pas certain que la plupart d'entre vous passerez à travers les 604 pages du 3e tome de cette biographie. À la longue, on finit par se lasser des interminables conflits de personnalité. Dites-vous qu'aussi moche que puisse être la vie politique, parfois, on ne peut rien changer de fondamental dans une société, sans passer par la voie politique. Aussi désagréable souvent, repoussante parfois, soit-elle, elle est le passage obligé de toute transformation importante. C'est de cette seconde observation que j'ai tiré le titre de cet article "Et pourtant, de la politique, il faut bien en faire". (...)
(...) Quant au fond des choses, deux questions me semblent ne pas avoir été correctement traitées dans ce livre: la première a trait à la gestion du gouvernement pendant l'année référendaire et la seconde, aux circonstances de ma démission comme premier ministre.
" Ayant promis un référendum à court terme, il sera extrêmement difficile de gouverner et de faire quoi que ce soit qui ne sera pas vu dans la perspective du référendum ". Cette phrase que recueille Pierre Duchesne dans une entrevue du 7 avril 2000, résume une thèse que les fédéralistes ressassent depuis trente ans. On s'occupe de la souveraineté ou bien on s'occupe de l'économie et du bon gouvernement. Sur la base de cet énoncé, l'économie et la gouvernance sont occultées.
Et pourtant... En 1995-96, on a réduit le déficit du tiers par rapport à 1994-95, soit de presque deux milliards de dollars. Pour la première fois depuis des années, les dépenses plafonnent, sans crise et sans drame. Les négociations des conventions collectives se feront à un coût de 5 % pour trois ans, sans grève, sans le psychodrame habituel. L'emploi se redresse, les investissements aussi. La formation professionnelle redémarre. Le gouvernement initie un solide appui à l'informatique, à l'autoroute de l'information. Pauline Marois, Jean Campeau et Daniel Paillé, avec l'aide de Serge Guérin et Bernard Lauzon, à mon cabinet, sont les artisans de ces opérations importantes, essentielles même, qui démontrent ce que j'ai affirmé depuis si longtemps "qu'on peut marcher et mâcher de la gomme en même temps".
Mardi, le 7 avril 1992, dans Le Devoir, on trouve "Un non à la souveraineté au référendum d'octobre prochain amènera le chef du Parti québécois, Jacques Parizeau, à démissionner de son poste. C'est ce que Monsieur Parizeau affirme lui-même dans une entrevue accordée dans la dernière livraison de Time magazine. Le prestigieux magazine, dont le tirage hebdomadaire dépasse 4,2 millions de copies, sera en vente dans les prochains jours au Canada". C'est clair et cela n'a rien de confidentiel. Le référendum dont il s'agit ici est celui de 1992, que la loi 150 prévoyait selon les recommandations de la Commission Bélanger-Campeau et que M. Robert Bourassa ne tiendra pas. L'entrevue cause quelques remous. On ne me croit pas. Un politicien ne dit pas cela. Suis-je, cependant, un vrai politicien?
Intuition? Prémonition? Trois ans plus tard, je m'entends avec le journaliste Stéphane Bureau, pour enregistrer pour le réseau TVA une émission, à mon bureau de comté, le jour du référendum du 30 octobre 1995. L'entrevue porte sur la préparation du référendum, des protections que l'on s'est donné (sic), ce qu'on fera si on gagne. "Et si vous perdez?" "Je partirai". C'est une bonne émission. La vidéocassette aura même un certain succès commercial. Il y a bien sûr embargo pour quelques jours, mais, le lendemain, l'embargo sera levé.
Après mon allocution, le soir du 30 octobre, tout n'est que fureur et condamnation. On se bouscule pour que l'histoire retienne le nom de ceux qui les premiers ont demandé, que dis-je, exigé ma démission. La description que fait Pierre Duchesne de la journée du 31 octobre - du téléphone du vice-premier ministre, au Comité des priorités, à l'annonce de ma démission - est correcte.
Pendant que cette effervescence, digne d'une grave crise politique, se manifeste, je me sens triste à mourir, fatigué, furieux d'avoir perdu. Mais selon l'image britannique, un peu comme le chat qui a avalé le canari, mon entrevue avec Stéphane Bureau, selon le jargon du métier, est "cannée". On ne pourra rien y changer.
Je remercie M. Duchesne d'avoir compris et expliqué la détermination que, contre vents et marées, j'ai apportée à tenter de réaliser la souveraineté du Québec. Je remercie aussi tous ceux et celles qui m'ont suivi et appuyé fidèlement pendant toutes ces années.
Le combat continue d'élection en élection; on en perd et on en gagne... Une nouvelle élection aura bientôt lieu à Ottawa. Elle se présente plutôt bien. Il faut y travailler dans la ferveur et, si possible, dans la sérénité. Comme d'habitude, des milliers de militants vont se mobiliser. Et il en sera ainsi jusqu'à ce que l'objectif de la souveraineté soit atteint.

»» " Le Régent "
Parizeau contredit Landry
Gilles Normand
La Presse mardi 6 avril 2004
Québec - L'ancien premier ministre Jacques Parizeau contredit le président du PQ Bernard Landry, et confirme le récit de son biographe Pierre Duchesne lorsqu'il affirme que l'actuel chef du Parti québécois a bel et bien réclamé sans équivoque la démission de son vieux compagnon de route, au lendemain du référendum de 1995.
" Après mon allocution, le soir du 30 octobre, tout n'est que fureur et condamnation. On se bouscule pour que l'histoire retienne le nom de ceux qui les premiers ont demandé, que dis-je, exigé ma démission."
La description que fait Pierre Duchesne de la journée du 31 octobre - du téléphone du vice-premier ministre, au comité des priorités, à l'annonce de ma démission - est correcte ", soutient en effet M. Parizeau dans une lettre à La Presse et que nous publions en page A 17.
Mais d'autres collaborateurs de l'ancien premier ministre doivent aussi porter le chapeau, puisque celui-ci parle au pluriel: "Ceux qui les premiers ont demandé, que dis-je, exigé ma démission". Il demeure silencieux quant à ceux-ci, nous laissant en quelque sorte nous référer à ce qui suit immédiatement dans le livre: certains ministres dont Bernard Landry, Guy Chevrette, Louise Beaudoin, Pauline Marois et Jacques Brassard ont commencé à faire des appels à Ottawa, dans la journée du 31 octobre 1995 ( pour intéresser Lucien Bouchard à la succession de Jacques Parizeau ) avant même qu'il ne démissionne. Outre M. Landry, trois d'entre eux siégeaient au comité des priorités et participaient à la réunion du matin où l'avenir du premier ministre péquiste a été discuté.
En deux occasions, la semaine dernière, Bernard Landry a nié avoir menacé Jacques Parizeau de demander sa démission s'il ne partait pas de lui-même, s'en tenant à dire qu'il avait téléphoné à son chef uniquement pour demander de maintenir la réunion du comité des priorités prévue en cas de victoire du OUI. Et il avait ajouté qu'à cette réunion, il avait ensuite indiqué à M. Parizeau: " Je crois que vous devez partir, mais si vous décidez le contraire, je vous supporte. "
Dans ce troisième tome de la biographie non autorisée de Jacques Parizeau, il est écrit que M. Landry a téléphoné à ce dernier pour lui dire, notamment: "Si vous ne démissionnez pas, je demande votre démission." Ce que Jacques Parizeau affirme être exact.
Dans cette lettre intitulée Et pourtant, de la politique, il faut bien en faire..., l'ancien premier ministre qualifie l'ouvrage de Pierre Duchesne de " travail considérable dont l'ampleur même force l'admiration ".
Il dit qu'il n'a pas jugé bon de commenter les deux premiers tomes, mais que c'est tout autre chose dans le cas du troisième. " L'époque est proche- 1985-1995- toute faite de remous, de fureurs, de crises et se termine sur un échec existentiel. Les ambitions politiques se heurtent, les coups tordus ne se comptent plus. Quand, à partir de la fin 1999, Pierre Duchesne commencera ses entrevues, il ne manquera pas de volontaires. Parmi les commentaires qu'il va recueillir, parmi ceux qu'il a retenus, il y a un peu de tout: du beau, du laid, du vrai, du faux... Certains cherchent à enjoliver leur rôle, d'autres en profitent pour régler leurs comptes. "
Il ajoute que les commentaires de Bernard Landry " sur ma femme, comme d'ailleurs sur certains de ses collègues ministres, valent aussi leur pesant d'hommerie ".
Il dit avoir appris des choses. Il ne savait pas que Lucien Bouchard avait pressenti le président du Mouvement Desjardins pour fonder et diriger, à la fin de 1991, un parti concurrent du PQ. " Je remercie rétroactivement M. Béland ( Claude ) de l'avoir poliment envoyé paître ", commente-t-il.
M. Parizeau insiste par ailleurs sur la nécessité du militantisme politique. " Dites-vous qu'aussi moche que puisse être la vie politique, parfois, on ne peut rien changer de fondamental dans une société, sans passer par la voie politique. Aussi désagréable souvent, repoussante parfois, soit-elle, elle est le passage obligé de toute transformation importante. "
Il ne désarme pas et invite les Québécois à s'engager " dans la ferveur et, si possible dans la sérénité ", dans la lutte électorale qui se prépare au palier fédéral.

»» Lendemain du référendum
Parizeau confirme l'ultimatum de Landry exigeant son départ
Michel Corbeil
Le Soleil mardi 6 avril 2004
Dans les heures qui ont suivi la défaite référendaire de 1995, Bernard Landry a menacé Jacques Parizeau de réclamer publiquement sa démission si "Monsieur", comme le surnomment partisans et journalistes, ne s'y résignait pas de lui-même.
La précision vient du principal intéressé et premier ministre, lors du plébiscite. Dans une lettre ouverte, que publie LE SOLEIL, M. Parizeau vient contredire son ancien ministre des Finances et donner raison à l'auteur Pierre Duchesne.
Celui-ci a signé le troisième tome d'une biographie non autorisée sur Jacques Parizeau. Le Régent couvre la période qui va de 1985 à 1995. Pierre Duchesne y révèle qu'au lendemain de la défaite du OUI et du discours de son chef sur "l'argent et les votes ethniques", M. Landry a lancé un "ultimatum". "Si vous ne démissionnez pas, je demande votre démission", peut-on lire.
La semaine dernière, Bernard Landry a laissé entendre que M. Duchesne s'est laissé induire en erreur. L'actuel meneur du Parti québécois a nié avoir réclamé avec force le départ du leader du camp souverainiste, en 1995. Il n'aurait fait que conforter un chef dans sa décision déjà prise de quitter la direction des affaires de l'État québécois.
La lettre de M. Parizeau confirme la version avancée par le biographe. Elle ne nomme toutefois pas M. Landry.
"La description que fait Pierre Duchesne de la journée du 31 octobre (1995) - du téléphone du vice-premier ministre (Bernard Landry), au comité des priorités, à l'annonce de ma démission - est correcte", tranche la missive.
Jacques Parizeau ne s'attarde pas sur l'événement. Il relate l'ambiance qui régnait. "Après mon allocution, le soir du 30 octobre, tout n'est que fureur et condamnation. On se bouscule pour que l'histoire retienne le nom de ceux qui, les premiers, ont demandé, que dis-je, exigé ma démission."
Jacques Parizeau réitère cependant que ce ne sont pas les pressions de quiconque qui ont entraîné sa démission. Il rappelle que dès 1992, encore chef dans l'opposition, il avait déclaré au Times Magazine qu'un "NON à la souveraineté" dans un référendum l'amènerait à quitter son poste.
"Un politicien ne dit pas cela, écrit-il. Suis-je cependant un vrai politicien ?" Il rappelle aussi qu'il s'était entendu avec le journaliste Stéphan Bureau pour enregistrer le jour du référendum même une entrevue, frappée d'un embargo, où il annonçait qu'une défaite provoquerait son départ.
Bouchard arrosé
Jacques Parizeau réserve quelques traits bien acérés à celui qui lui a succédé, Lucien Bouchard. Il affirme "avoir appris des tas de choses du livre de Pierre Duchesne" dont l'existence d'approches qu'auraient effectuées M. Bouchard pour mettre sur pied "un parti politique concurrent du Parti québécois. Je remercie rétroactivement M. (Claude) Béland (du Mouvement Desjardins) de l'avoir poliment envoyé paître."
L'ouvrage de Pierre Duchesne lui "a aussi fait découvrir des bagarres entre mon cabinet et celui de Lucien Bouchard". Cela met en lumière "l'injustice faite aux milliers de militants du PQ et du Bloc québécois qui ont travaillé ensemble, si fort et si bien, sans se douter (...) des coups dans les tibias que se donnaient deux douzaines de ceux qui voulaient contrôler le jeu politique".
Celui qui est souvent invité à prononcer des conférences aux étudiants profite de l'occasion pour s'adresser à la génération montante, "des gens qui ont le tiers de mon âge et que la politique intéresse". Le titre de sa lettre Et pourtant, de la politique, il faut bien en faire leur est dédié. Il les invite à voir au-delà des tractations en coulisses. "Aussi désagréable souvent, repoussante parfois, soit-elle, elle (la politique) est le passager obligé de toute transformation importante."
Jacques Parizeau évoque la tenue du prochain scrutin fédéral qui "se présente plutôt bien" pour le Bloc. Il conclut en faisant savoir qu'il n'abandonnera jamais la quête qui a animé toute sa carrière politique. "Comme d'habitude, des milliers de militants vont se mobiliser (pour l'élection à Ottawa). Et il en sera ainsi jusqu'à ce que l'objectif de la souveraineté soit atteint."

»» " Le Régent "
Une rupture bien planifiée
Lysiane Gagnon
La Presse mardi 6 avril 2004
La biographie de Pierre Duchesne sur Jacques Parizeau contient une révélation explosive qui est inexplicablement passée inaperçue.
Elle jette un éclairage cru et dévastateur sur le comportement de Lucien Bouchard au moment où il a décidé de rompre avec le gouvernement Mulroney. Cette révélation aura pour effet de miner sérieusement la crédibilité de M. Bouchard car elle apporte à un mythe qu'il a propagé pendant 14 ans un démenti flagrant et rigoureusement documenté.
En effet, contrairement à ce que ce dernier a toujours prétendu- et contrairement à ce qu'il écrit en toutes lettres dans son autobiographie-, le coup d'éclat marquant sa rupture avec Ottawa, loin d'avoir été décidé en réaction à la publication du rapport Charest, avait été planifié minutieusement, de concert avec Jacques Parizeau, Marc-André Bédard, David Cliche et Jean Royer, deux bonnes semaines avant l'envoi de son fameux télégramme de solidarité au Parti québécois.
Rappelons la version de Lucien Bouchard - version qui a été pendant 14 ans la version " officielle ".
En 1990, en escale à Paris après un voyage ministériel en Norvège, il prend connaissance du rapport Charest sur l'accord du lac Meech, rapport qui constitue, selon lui, un recul inacceptable par rapport à Meech.
Se jugeant trahi par Mulroney et Charest, M. Bouchard est ulcéré. Nous sommes le jeudi 17 mai. Soudain, il se rappelle qu'à la demande du PQ, il a accepté de rédiger un télégramme de bienvenue aux militants du conseil national, qui se tient à Alma, dans son comté, le samedi suivant. Il rédige un texte dont le contenu, venant d'un ministre fédéral, est explosif: évoquant le référendum de 1980 et la mémoire de René Lévesque, il se déclare à toutes fins utiles souverainiste.
Ce télégramme déclenchera un tollé au Canada anglais et fera de Bouchard un héros au Québec.
Pierre Duchesne offre une tout autre version. Non seulement le PQ n'a-t-il jamais demandé un message de bienvenue à Bouchard, c'est de ce dernier qu'est venue l'initiative.
Dès les premiers jours de mai, donc bien avant la publication du rapport Charest, Bouchard commence à préparer sa sortie du gouvernement Mulroney et son retour dans la mouvance péquiste.
" Je n'en peux plus! Meech s'effondre et Mulroney me trahit en confiant à Charest le mandat d'affaiblir l'entente! " confie-t-il à David Cliche, au mépris du fait que c'est Bouchard lui-même qui avait recommandé à Mulroney la nomination de Charest.
" Il faut que je trouve un moyen de me rapprocher du PQ ", dit-il à Cliche. Ce dernier suggère une visite au conseil national d'Alma. Bouchard est enthousiaste, mais réalise qu'il sera en Europe ce jour-là. C'est alors qu'il a l'idée du télégramme.
Cliche est mandaté pour annoncer la chose à Parizeau, ce qu'il fait le 14 mai. Ce dernier n'en croit pas ses oreilles. Il se méfie de Bouchard, et insiste pour que ce dernier se rende compte de l'énorme impact politique qu'aura son geste. Jean Royer, son chef de cabinet, demande à Cliche si Bouchard accepterait " une suggestion de texte ". " Bien sûr ", répond l'émissaire.
Le texte de ce télégramme, que Bouchard a toujours prétendu avoir écrit seul à Paris dans un " sentiment d'urgence ", sera de fait " travaillé " par trois personnes. L'un des adjoints de Parizeau, Claude Beaulieu, fait une première version, qui ne sera pas retenue; c'est Bouchard qui écrira lui-même le texte... auquel Parizeau apportera cependant six corrections mineures.
" Le dépôt du rapport Charest, écrit Duchesne, ne constitue donc qu'un prétexte de plus qui permet à Bouchard de rompre avec Mulroney ", au moment même où le gouvernement de celui-ci vacille sous les coups de butoir de l'opposition à Meech.
Détail additionnel, venu celui-là d'une autre source. À la veille de son départ pour la Norvège, Lucien Bouchard est au Ritz Carlton, célébrant avec un aréopage présidé par Brian Mulroney le 15e anniversaire de la commission Cliche.
C'est Brian Mulroney qui avait fait nommer son grand ami Lucien comme avocat à la commission avant de lui offrir sur un plateau d'argent l'ambassade de Paris puis une carrière de ministre à Ottawa. À la fin de la soirée, les deux hommes retournent ensemble à Ottawa dans le jet gouvernemental.
Durant le trajet, il sera question, entre autres choses, du travail du comité Charest. À ce moment-là, Lucien Bouchard a déjà enclenché depuis une semaine l'opération qui portera un coup mortel au gouvernement Mulroney, mais il fait comme si de rien n'était. Idem durant toute la première quinzaine de mai, alors que Bouchard, qui est toujours leader de l'aile québécoise, participe au caucus et à la réunion du Conseil des ministres. Il prépare en douce l'action d'éclat qu'il présentera plus tard comme un geste spontané.

»» baisses d'impôt
Charest admet que les baisses d'impôt promises ne sont pas au rendez-vous
Denis Lessard
La Presse mardi 6 avril 2004
Les baisses d'impôt promises par le Parti libéral avant les élections n'étaient pas au rendez-vous dans le budget déposé la semaine dernière par le ministre Yves Séguin, admet le premier ministre Jean Charest.
"On a les mains liées, on doit composer avec ce qu'on a", a soutenu, sans détour, le premier ministre lors d'une rencontre avec La Presse. Jusqu'ici, le titulaire des Finances, Yves Séguin, avait martelé que les contribuables bénéficiaient de baisses d'impôt qui avaient pris la forme d'aide financière directe aux familles et aux faibles salariés. Le document budgétaire expliquant cette série de mesures s'intitulait même Les baisses d'impôt.
Mais hier, clairement, Jean Charest, n'avait pas le goût de jouer sur les mots. Le milliard promis en septembre 2002 n'est pas là, parce que le gouvernement a dû faire des choix déchirants devant l'état précaire des finances publiques, a-t-il expliqué.
" Il y a une partie de baisses d'impôt de 220 millions ", a dit d'entrée de jeu le premier ministre. Une fois au pouvoir, le PLQ a vite constaté qu'il ne pourrait remplir cet engagement d'une baisse annuelle d'impôt de 1 milliard pendant cinq ans. " On y va le plus rapidement possible, mais vous savez, on a en même temps une situation financière qui est lourde."
" Le gouvernement précédent s'était beaucoup engagé dans des programmes comme FAIRE et dans les crédits d'impôt... Il y avait des engagement de 13 milliards, on a les mains liées et on doit composer avec ce qu'on a."
" On est exactement sur les cibles qu'on avait annoncées... avec 1 milliard de retour en 2005. Est-ce que c'est fait exactement de la façon que les gens auraient voulu? Peut-être pas ", a-t-il reconnu.
Un paquebot difficile à freiner
Quand il aborde le budget de la semaine dernière, Jean Charest semble retenir des décisions moins percutantes que la création d'une prime à l'emploi totalisant 250 millions de dollars ou la hausse des allocations familiales. La réduction de la croissance des dépenses le stimule davantage; d'une croissance annuelle de 5,6 % sous le budget Marois de mars 2003, on est passé à 3,3 puis à 2,9 % de croissance dans le budget de la semaine dernière. " Les gens voient où on s'en va; on est à bord d'un paquebot, ce n'est pas vrai qu'on met les freins et que l'affaire arrête d'un coup ", a-t-il lancé.
Les déclarations percutantes d'un Yves Séguin, qui a froissé plusieurs de ses collègues en marchant dans leurs platebandes, n'inquiètent guère M. Charest.
Au Conseil des ministres, " il n'y a pas plus de tensions qu'ailleurs, c'est normal dans une équipe dont quatre personnes seulement avaient été à la table d'un Conseil des ministres. Le ministre des Finances est appelé à toucher à l'ensemble des dossiers; par la nature des choses, il est questionné sur toutes sortes de dossiers ", observe-t-il.
Dans certains cas, un référendum sur le rapatriement de points d'impôt évoqué par M. Séguin, par exemple, les médias ont monté en épingle les sorties du titulaire des Finances, relève le premier ministre qui a clairement scruté avec attention chaque déclaration de son ministre.
Pas d'improvisation
Au passage, M. Charest souligne préférer que les référendums sur les fusions municipales aient lieu avant l'été- à la fin juin plutôt que de voir cette question traîner pendant plusieurs semaines encore. Il est convaincu qu'Ottawa, en dépit des discours de Paul Martin, il y a quelques mois, n'empiétera pas dans le champ de compétences du Québec en discutant directement avec les municipalités. Nombre de précédents, d'ententes tripartites peuvent servir de canevas pour l'avenir, explique-t-il.
Relancé sur les nombreux ajustements de tir des dernières semaines, sur le flou artistique des décisions touchant le Suroît, sur la multiplication soudaine des " forums " passés de quatre à 19- des réunions qui glissent tranquillement vers l'automne-, le premier ministre se défend d'improviser.
Pas question pour lui de parler ouvertement d'un " changement de cap " après les sondages dévastateurs de la fin de 2003. " Je ne carbure pas beaucoup aux sondages, sans quoi j'aurais changé de métier depuis longtemps ", affirme-t-il, ajoutant qu'il y a un an, les enquêtes d'opinions le condamnaient à rester sur les banquettes de l'opposition.
Enquête après enquête, les sondeurs constatent que les Québécois sont massivement insatisfaits du gouvernement Charest. " Quand on est à quatre ans d'élections, il faudrait faire attention de ne pas mettre trop d'argent dans les sondages ", ironise-t-il.

»» le fond de sa pensée...
Traduction libre
Michel David
Le Devoir mardi 6 avril 2004
Plus un homme politique monte en grade, plus les entrevues qu'il accorde, généralement au compte-gouttes, nécessitent un certain travail de décodage, sans lequel on risque de le trouver assez ennuyeux.
Bien sûr, il serait injuste de les mettre tous dans le même panier. Sur l'échelle de l'ennui, Paul Martin est sans doute celui qui atteint le plus haut niveau au Canada, tellement ses propos sont lénifiants. Inversement, Jacques Parizeau étonnait toujours par sa franchise brutale. À la lecture du compte rendu d'une de ses entrevues, lui-même était parfois surpris. À tel point qu'il a finalement décidé de ne plus en accorder.
Jean Charest se situe nettement plus près du premier que du deuxième, même s'il y a généralement moyen de dégager deux ou trois «leads» convenables de ses entrevues. La plupart du temps, c'est en lisant entre les lignes qu'on peut connaître le fond de sa pensée.
Hier, le premier ministre a pris prétexte de la présentation du budget Séguin pour entreprendre une tournée des tables éditoriales. De toute évidence, il a trouvé bien amusant qu'on puisse y voir un quelconque virage social-démocrate de son gouvernement ou même un «budget péquiste», comme certains l'ont qualifié. «On en est très fier... on est resté centré sur le plan... On a ralenti le paquebot», a-t-il déclaré en entrevue au Devoir.
Traduit librement de la langue de bois, voici ce que cela donnerait: «Oui, on est assez content de notre coup, mais vous ne vous êtes tout de même pas laissé abuser par les trucs de Séguin? Franchement, je vous croyais plus perspicace. Non mais, qu'est-ce que ça vous prend? Regardez-moi ces coupures!» D'ailleurs, il promet de réduire encore les dépenses l'an prochain.
***
Chat échaudé craint l'eau froide. On ne reprendra plus M. Charest à fixer un objectif à la réduction de la taille de l'État en pourcentage ou encore à proposer une «vente de feu» de l'actif public. «On n'a pas une approche dogmatique au Québec, on a un État qui est différent de l'Ontario», assure-t-il.
Traduction libre: «Me prenez-vous pour un cave? J'ai payé assez cher, durant la campagne électorale de 1998, ma comparaison avec l'Ontario de Mike Harris et ma remise en question du sacro-saint modèle québécois. Depuis, j'ai compris que, peu importe ce que vous voulez faire, l'important est de prétendre le faire différemment.»
Plus que sur la «réingénierie» ou la vente d'actif, c'est sur l'augmentation des transferts fédéraux que M. Charest compte pour financer ses engagements, et il compte bien que la question du déséquilibre fiscal sera au coeur de la prochaine campagne fédérale.
Si son gouvernement et le PLQ demeurent officiellement neutres, comment peut-il tolérer que certains de ses députés fassent ouvertement campagne aux côtés des libéraux fédéraux, qui nient l'existence d'un quelconque déséquilibre, alors que le nouveau Parti conservateur la reconnaît d'emblée et promet d'y mettre fin?
Réponse: «Les députés, s'ils choisissent d'être aux côtés d'un candidat pendant une campagne, ils le font en leur nom personnel. Ils ne le font pas au nom du PLQ. À ce que je sache, ce n'est pas la ruée dans les assemblées de mise en candidature. On laisse aux Québécois le soin de décider.»
Traduction: «Même si je le voulais, je n'ai aucun moyen d'empêcher mes députés d'appuyer leurs cousins fédéraux. Vous savez, les rouges... Je peux seulement faire en sorte que le parti et le gouvernement restent neutres. J'espère juste qu'ils ne seront pas trop nombreux. De toute manière, les Québécois n'ont pas besoin d'eux pour savoir où est leur intérêt.»
***
On doit reconnaître à M. Charest un certain sens de l'humour, qui lui permet de se tirer par une boutade de situations, assez fréquentes en politique, où il vaut mieux garder ses impressions pour soi.
Invité à commenter les propos d'Yves Séguin, qui a semé un vent de panique à Télé-Québec, le premier ministre a pris le parti d'en rire. «Le ministre des Finances se mêle de toutes les affaires», a-t-il déclaré en pouffant. Puis, sur un ton plus sérieux: «Ce ne sera jamais une vendetta contre Télé-Québec.»
Traduction libre: «Écoutez, il n'y a rien à faire, ce gars-là est incorrigible. J'ai tout essayé. Ne me demandez surtout pas de dire ce que je pense. Tout ce que je peux faire est d'essayer de recoller les pots qu'il casse.»
Le sarcasme est un autre moyen qu'utilise M. Charest pour éluder une question qui l'agace ou dont il ignore la réponse. Invité à préciser quand auront finalement lieu les 19 forums régionaux dont il a lui-même annoncé la tenue, il a plutôt raillé mon intérêt pour le dossier. Par délicatesse, je m'abstiendrai d'imaginer ce qu'il a dû penser de ceux qui l'ont embarqué dans une opération qui semble gravement menacée de sombrer dans le ridicule.
Il est normal que le premier ministre ne connaisse pas tous les programmes gouvernementaux dans le détail, mais M. Charest a paru réellement surpris, voire décontenancé, quand une collègue lui a signalé que les compressions budgétaires imposées aux programmes d'intégration et d'employabilité des immigrants contredisaient son discours sur le déficit démographique.
«C'est... euh... euh... c'est ce qu'on essaie d'examiner... il peut y avoir des contradictions... ça fait partie de ce qu'on examine... on va se revirer de bord rapidement, s'il y a des décisions qu'on a prises qui peuvent nuire aux objectifs.» Dans ce cas-ci, il n'est pas nécessaire de traduire.

»» francisation
Immigration: l'insertion en emploi primera la francisation
Clairandrée Cauchy
Le Devoir mardi 6 avril 2004
L'abolition des allocations de formation offertes aux immigrants inscrits à des cours de francisation risque de décourager ceux qui veulent apprendre le français, selon l'opposition officielle et les organismes qui viennent en aide aux immigrants.
Dans une directive transmise à ses employés vendredi dernier, le ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration (MRCI) annonce que l'allocation de formation de 150 $ par semaine versée aux étudiants à temps complet sera remplacée par une allocation de participation de 30 $ par semaine, à compter du 3 mai prochain. Le montant forfaitaire de 4 $ par jour alloué aux étudiants à temps partiel est aussi aboli. En outre, le ministère ne remboursera plus le coût du transport en commun. Cette directive s'inscrit dans la foulée de la compression de 21 % (24 millions de dollars) de l'enveloppe allouée à l'immigration annoncée dans le dernier budget.
La ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, Michelle Courchesne, soutient que la plus grande partie des fonds ainsi dégagés, soit cinq des 6,4 millions, sera utilisée pour réduire les listes d'attentes en francisation, qui sont actuellement de cinq à sept mois. «Je veux redonner à ce ministère sa mission essentielle, qui n'est pas le soutien social, mais l'accueil et l'intégration.» Elle espère ramener les délais à un maximum de trois mois dans la région de Montréal et les résorber entièrement ailleurs au Québec.
La ministre souhaite aussi que son plan d'action, qui sera dévoilé dans les prochaines semaines, mise davantage sur l'intégration en emploi: «Pendant neuf ans, il ne s'est rien fait d'autre que la francisation. Là, il faut faire un pas de plus et s'occuper de l'insertion en emploi.»
Elle précise que les immigrants seront admissibles à la prime au travail annoncée dans le plan de lutte contre la pauvreté la semaine dernière, qui peut atteindre un maximum de 5030 $ par année pour une famille de deux adultes et deux enfants ayant un revenu annuel équivalent au salaire minimum. En dernier recours, les immigrants pourront aussi recevoir de l'aide sociale, après avoir épuisé les fonds dont ils disposaient au moment d'arriver au Québec.
Inquiétudes
«J'ai bien hâte de voir cela», s'exclame la porte-parole de l'opposition officielle en matière d'Immigration, Lucie Papineau. «Ce n'est pas avec un budget comme cela qu'on va arriver à réduire les listes d'attente. Si les gens n'ont pas la possibilité de se rendre aux cours, c'est bien sûr qu'il n'y en aura pas de listes d'attente!»
Ces propos trouvent écho chez le directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, Stephan Reichhold. «Un des effets pervers, c'est que les personnes qui ne travaillent pas et qui ont besoin de francisation devront aller cogner aux portes de l'aide sociale. Or, une femme dont le conjoint a trouvé une job au salaire minimum ne pourra y avoir accès puisque son mari est salarié. L'impact est très important pour les femmes, que Mme Courchesne voulait tant aider.»
En réunion syndicale ce matin, les professionnels du ministère ont manifesté leur inquiétude devant la nouvelle directive. «Les immigrants devront choisir entre le travail et les cours de français. On émet l'hypothèse qu'ils vont travailler, surtout en anglais. Cela nous fait nous interroger sur l'avenir de la société québécoise», observe la présidente du Syndicat des professionnels du gouvernement (SPGQ), Carole Roberge.
La ministre quant à elle ne croit pas que les compressions affecteront réellement la participation: «D'après nos études, les gens qui sont très motivés, qui veulent trouver de l'emploi, qui veulent s'intégrer, ce n'est pas un problème, ils l'apprennent le français. On avait des cas de gens qui venaient plus ou moins désireux d'apprendre le français, mais qui voulaient avoir la prestation.»
Outre les allocations, le ministère entend aussi économiser 1,4 million sur les loyers en offrant les cours de français dans les locaux des commissions scolaires, des cégeps et des universités, plutôt que dans les Carrefours d'intégration des immigrants. On ne prévoit cependant pas de coupes dans le personnel enseignant du ministère, qui continuera de donner les cours.

»» francisation
Là où ça fait mal
André Pratte
La Presse mardi 6 avril 2004
Éditorial - Dans l'étonnement suscité par l'allure " sociale démocrate " du budget Séguin, les lourdes compressions imposées au ministère de l'Immigration sont presque passées inaperçues. Pourtant, le gouvernement Charest a touché là l'une des fonctions les plus importantes de l'État québécois, l'intégration des immigrants.
Faut-il le rappeler? En raison de la dénatalité, l'avenir du Québec passe par l'immigration. Et l'avenir du français au Québec passe par la francisation des immigrants.
Aujourd'hui, 45 % des immigrants accueillis par le Québec connaissent le français, contre 32 % il y a dix ans. C'est bien. Mais le défi de la francisation n'en est pas moins grand. Comme le nombre d'immigrants a augmenté, le nombre de ceux qui ont besoin de cours de français a également augmenté.
Malgré des investissements substantiels du gouvernement du Québec, il ne répond pas à la demande. Il faut souvent plusieurs mois avant de trouver une place dans les cours de français. Cinq ans après leur installation, seulement 60 % des immigrants non francophones ont effectivement participé à une classe de francisation. C'est clair, il faudrait augmenter les ressources.
Le budget des dépenses déposé la semaine dernière fait exactement le contraire. Le budget du ministère de l'Immigration et des Relations avec les citoyens est amputé de 34 millions. Le budget du programme " Intégration et régionalisation " est réduit de 9,2 millions, une baisse de 13,6 %. À la suite de manoeuvres de dernière minute, le ministre Séguin a annoncé l'" ajout " d'un budget de 5 millions consacré à la francisation. Cette somme devrait permettre au ministère de l'Immigration d'augmenter le nombre d'heures d'enseignement offertes, et ainsi de réduire l'attente pour les cours de français.
Cependant, les autres compressions restent. La plus préoccupante est la diminution des allocations de formation, qui passeront de 150 $ à 30 $ par semaine pour les personnes suivant des cours à temps plein. Les allocations de transport sont abolies dans les grands centres jouissant de systèmes de transports collectifs complets.
Dans les milieux communautaires, on craint que ces changements n'entraînent une baisse du nombre d'inscriptions. La ministre responsable, Michelle Courchesne, souligne que les immigrants concernés pourront se prévaloir de l'assistance-emploi et de la nouvelle prime au travail. Mais cela n'aidera en rien les personnes qui ne sont pas admissibles à ces mesures de dernier recours. De plus, le gouvernement envoie là un message pervers: pour pouvoir suivre des cours de français, vous devez vous inscrire à l'aide sociale!
Nous sommes très favorables à un allègement de l'appareil gouvernemental québécois. Cet allègement doit nécessairement passer par des choix difficiles. Ainsi, le transfert des cours de francisation des carrefours d'intégration aux maisons d'enseignement, qui permettra des économies de loyers de 1,4 million, est une mesure parfaitement justifiée.
Cependant, la réduction des mesures financières d'incitation à la francisation nous semble être une mesure très imprudente. Le pouvoir d'attraction de l'anglais étant ce qu'il est, le gouvernement du Québec doit mettre tous les atouts du côté du français.

»» Télé-Québec
André Boisclair demande la tenue d'un débat public sur l'avenir de Télé-Québec
Paul Cauchon
Le Devoir mardi 6 avril 2004
Les inquiétudes sur le rôle et l'existence même de Télé-Québec comme institution publique continuent de faire des vagues. Après quelques jours de silence, l'opposition officielle à Québec a pris le train en marche pour se porter à la défense de la chaîne.
«Enlever cinq millions au budget de Télé-Québec, c'est un coup de poignard dans le dos», déclare au Devoir le porte-parole de l'opposition en matière de culture, André Boisclair, qui demande par ailleurs la tenue d'un débat public sur l'avenir de Télé-Québec, à l'Assemblée nationale ou en commission parlementaire. «La ministre doit nous dire clairement quels sont ses objectifs concernant Télé-Québec, et le fardeau de la preuve repose sur le gouvernement, parce que le débat était censé être terminé en 1996.»
Rappelons qu'en plus de décréter, la semaine dernière, une compression de cinq millions dans le budget de Télé-Québec, le ministre Yves Séguin a également indiqué qu'il fallait tenir une réflexion sur une éventuelle privatisation de la chaîne, alors que la ministre Monique Jérôme-Forget a ajouté que Télé-Québec pourrait être réorganisée pour, entre autres, jouer un nouveau rôle dans le «gouvernement en ligne sur Internet».
La ministre de la Culture et des Communications, Line Beauchamp, a pour sa part indiqué la semaine dernière qu'il n'était pas question de privatiser Télé-Québec.
Pourtant Télé-Québec avait connu sa précédente crise sous l'ancienne administration péquiste, alors qu'on avait fortement réduit son budget vers 1995-96. «Mais justement, le travail a été fait et le débat est terminé, soutient André Boisclair. La ministre aurait pu se servir aujourd'hui de l'exemple de Télé-Québec pour montrer l'efficacité de la réorganisation. C'est un excellent exemple de partenariat public-privé qui fonctionne, puisque la majeure partie des émissions sont produites par le secteur privé. Mais il ne faut pas fragiliser encore plus sa programmation, et il faut lui garantir un budget adéquat sur une plus longue période.»
André Boisclair fait également remarquer que Télé-Québec est la seule chaîne qui peut vraiment garantir des émissions de qualité pour enfants, alors que ce genre télévisuel est moins populaire dans le privé, puisqu'il y a des restrictions sur la publicité pour les moins de 13 ans.
Télé-Québec est responsable de 6000 à 8000 emplois au Québec, rappelle André Boisclair. «Plusieurs pays considèrent les télévisions publiques comme des outils majeurs d'intervention sur lesquels appuyer leurs politiques culturelles, et un affaiblissement de Télé-Québec, c'est un danger pour les créateurs, et donc pour la culture québécoise».
André Boisclair conclut que «nous n'avons sûrement pas l'intention de laisser le gouvernement faire un "hit and run" sur Télé-Québec».

»» Nous étions en guerre...
Le James Bond de Jean Chrétien
Gilbert Lavoie
Le Soleil mardi 6 avril 2004
On se croirait en pleine fiction, à mi-chemin entre le 007 des services secrets britanniques, et l'agent spécial américain à la Kiefer Sutherland, chargés de missions tellement explosives, que le président ou le premier ministre nieront leur existence si jamais ils se font prendre : "C'était pour une bonne cause. Nous étions en guerre et nous ne voulions pas dévoiler notre plan d'attaque".
C'est Charles "Chuck" Guité, le grand patron des commandites, qui a tenu ces propos. La transcription de son témoignage devant le Comité des comptes publics en 2002, a été publiée vendredi. Elle tient du polar d'espionnage. Le gouvernement Chrétien lui avait confié le mandat de faire obstacle au gouvernement du Parti québécois. Comme c'était une mission "secrète", il a contourné les règles habituelles d'octroi de contrats, allant même jusqu'à verser 615 000 $ à Groupaction, sans appel d'offres, pour un rapport 20 pages et des conseils stratégiques "de vive voix". "Comment le public sait-il que son argent a été dépensé à bon escient ?" ont demandé les députés.
"La preuve est là : regardez les résultats de ce que nous avons réussi dans la Belle Province. (...) Nous les avons tués".
"Étiez-vous capitaine dans les tranchées ou général ?" ont voulu savoir les députés. "J'étais tout à la fois", a répondu Guité.
Un vrai 007 ! À quoi servent les services de renseignement, avec un tel homme ?
Et quel genre d'information stratégique a-t-il ainsi obtenu ?
"Il fallait savoir qui allait être là, quel type de foule allait assister, si le gouvernement du Québec allait être présent, quels autres commanditaires parrainaient l'événement".
Et il y avait péril en la demeure : "Si nous parrainions un événement dans le cadre de la Molson Indy à Montréal ou du Festival de la tarte au sucre dans les Cantons de l'Est, nous payions aux organisateurs de ces événements un montant donné pour avoir une certaine visibilité...". Imaginez s'il eut fallu qu'Ottawa soit absent du Festival de la tarte au sucre...
Il en a fait d'autres, notre agent secret : pendant la campagne référendaire de 1995, il a dépensé 8 millions $ pour acheter tous les panneaux d'affichage et tout l'espace publicitaire extérieur disponibles au Québec. Il a fait la même chose pour tout l'espace publicitaire dans le transport en commun. Et tant pis pour la loi référendaire !
Un vantard, M. Guité ? Probablement pas. En tentant de sauver le pays à coups de centaines de millions $, les libéraux fédéraux ont créé un scandale et provoqué une enquête qui nous apprendra les dessous des dirty tricks de la campagne référendaire. Et ce genre d'histoire n'est pas de nature à réconcilier les peuples.

»» SCANDALE DES COMMANDITES
David Dingwall plaide l'ignorance
Gilles Toupin
La Presse mardi 6 avril 2004
Ottawa - David Dingwall, l'ancien ministre libéral des Travaux publics de 1993 à 1996, a affirmé hier devant le comité des comptes publics qu'il n'a jamais rien su, durant cette période, des problèmes qui minaient le secteur des commandites dans son propre ministère.
Au cours de prises de bec acerbes avec les membres de la majorité gouvernementale, l'opposition a alors réagi en accusant M. Dingwall de cacher la vérité lorsqu'il affirme qu'il ne savait rien de la façon dont Charles Guité, directeur à l'époque du secteur de la publicité et de la recherche sur l'opinion publique (SPROP), contournait les règles lorsqu'il attribuait des contrats à des agences de communication du Québec.
Contrairement au témoignage du fonctionnaire Allan Cutler le 11 mars- un employé assigné aux commandites au ministère des Travaux publics dans l'équipe de M. Guité-, M. Dingwall a nié hier que les règles aient été violées lors de l'octroi de contrats à l'époque du référendum du Québec sur la souveraineté.
M. Dingwall a répété à maintes reprises qu'il était certes au courant des objectifs du programme, mais qu'il ne s'était jamais occupé de sa gestion au jour le jour. " Je n'étais certainement pas au courant, a-t-il dit, que les règles ont été contournées, qu'elles ont été violées ou changées. "
David Dingwall s'est plutôt présenté hier devant le comité comme étant le chevalier blanc qui a établi en mai 1994, en accord avec le cabinet, les premières règles régissant ce genre de programme.
" À cette époque, a-t-il affirmé, nous partions au point zéro. Il n'y avait pas de règles, ni de directives, rien. Nous avons dû bâtir le tout depuis la base; et laissez-moi vous dire qu'initier un tel niveau de réforme à travers le gouvernement n'est pas chose facile. "
John Williams, le président du comité des comptes publics, a déclaré qu'il y avait quelque chose d'invraisemblable dans le témoignage de l'ancien ministre.
" Je ne peux pas croire, a-t-il commenté, que le cabinet agissait dans un environnement stérilisé, qu'il ne parlait pas d'autre chose que des politiques, qu'il se contentait de décider de créer un programme de commandites pour sauver le Québec et le garder dans le Canada et qu'il n'avait ensuite aucune communication, aucun compte rendu, aucune discussion avec les fonctionnaires."
" Il s'agissait du plus important, du plus gros et du plus émotif dossier de la nation, selon le premier ministre, et personne ne semble aujourd'hui se souvenir d'avoir même parlé de cela. Je ne crois pas à l'image que l'on nous présente ici. Ce n'est pas crédible. De toute évidence, on ne nous dit pas tout. Pourquoi? J'en sais rien. "
La députée libérale Marlene Jennings ne comprend pas de son côté pourquoi M. Dingwall a conservé Charles Guité à son poste alors que les journaux de 1993 ont rapporté qu'il se vantait, sous le gouvernement Mulroney, que les règles d'attribution des contrats de publicité du gouvernement étaient là pour être contournées.
M. Dingwall a eu beaucoup de trous de mémoire au cours de son témoignage. Il ne s'est pas souvenu, dans un premier temps, avoir déjà rencontré M. Guité pour affirmer, plus tard, qu'il l'avait peut-être rencontré lors de réunions de travail.
D'autres témoins ont assuré précédemment que M. Dingwall rencontrait régulièrement M. Guité. Il a ainsi contesté le témoignage de l'ancienne ministre Diane Marleau, qui lui a succédé à Travaux publics. Il a aussi nié avoir eu une conversation avec Charles Guité afin d'autoriser ce dernier à contourner les règles d'attribution de contrat, comme l'a rapporté dans son témoignage Allan Cutler.
Aujourd'hui, l'ancien chef de cabinet de Jean Chrétien, Jean Pelletier, doit témoigner devant le comité.

»» SCANDALE DES COMMANDITES
Myriam Bédard persiste et signe
PC
La Presse mardi 6 avril 2004
L'ex-athlète olympique Myriam Bédard maintient qu'elle était de bonne foi lorsqu'elle a associé le coureur automobile Jacques Villeneuve au scandale des commandites et prétendu que le cabinet Groupaction faisait dans le trafic de drogue.
" J'ai dit ce que je savais ", a-t-elle répété plusieurs fois, dans une entrevue accordée hier au réseau LCN.
Devant le comité des comptes publics des Communes chargé d'enquêter sur le scandale des commandites, Mme Bédard, ex-employée de VIA Rail, a livré le mois dernier un témoignage controversé. " Je me suis préparée à ce témoignage pendant deux semaines. ", a-t-elle affirmé.
Mme Bédard a mis en doute la rigueur des membres du comité. " Ce sont des gens pressés et ils ne disposent pas de toutes les ressources pour vérifier les informations. "
Mme Bédard a donné l'exemple d'une partie de son témoignage où elle a parlé d'une subvention de 4 millions, attribuée à la production d'une vidéo. " Ca n'a pas dû coûter plus de 800 000 $ ", a-t-elle répété hier, déplorant que le comité des comptes publics n'ait encore rien entrepris à ce sujet.

»» l'approche commune
L'entente signée avec quatre communautés innus:
mythes et réalités sur l'approche commune
Benoît Pelletier, Ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes et aux Affaires autochtones
Le Devoir mardi 6 avril 2004
Le 31 mars dernier, le gouvernement du Québec a procédé, avec le gouvernement fédéral et les quatre communautés innues de Mamuitun et de Nutashkuan, à la ratification de l'entente de principe d'ordre général, mieux connue sous le nom d'Approche commune. Cette entente, qui est le fruit d'un accord intervenu entre les négociateurs des trois parties en juin 2002, a provoqué jusqu'à présent beaucoup de débats et de discussions. Les intéressés ont eu maintes occasions de faire valoir leur point de vue.
Malgré les réticences, les bémols et les désaccords exprimés très légitimement quant à certaines dispositions de l'entente de principe, il m'apparaît évident que la majeure partie de la population du Québec en général, ainsi que du Saguenay-Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord en particulier, souhaite en arriver à une entente avec les Innus. Il m'apparaît aussi évident que, entre la voie judiciaire et celle de la négociation, les citoyens préfèrent massivement que le gouvernement du Québec poursuive dans cette dernière voie.
Au lendemain de la ratification de l'entente, je crois de mon devoir d'intervenir à nouveau pour dissiper certains mythes entretenus à son sujet et mettre en perspective certaines réalités qui, de mon point de vue, ont été négligées dans le débat.
Une entente perfectible Il faut apprécier l'entente pour ce qu'elle est vraiment et ne pas chercher à en exagérer la portée: il s'agit d'une entente de principe d'ordre général et non d'un traité. En d'autres termes, il s'agit d'une étape et non d'une fin. Le fait de franchir cette étape nous permettra de poursuivre et de resserrer les négociations pour parvenir à un traité qui sera équilibré et satisfaisant pour tous, c'est-à-dire tant pour les autochtones que pour les non-autochtones.
Certains objecteront sans doute que l'entente est imprécise à certains égards, que des zones grises y subsistent. Cela est exact. Voilà d'ailleurs pourquoi les négociateurs des parties en cause ont tenu à qualifier ce document «d'entente de principe d'ordre général», car il porte sur la structure, l'orientation générale et les principes qui guideront la poursuite des négociations en vue de parvenir à un traité. Il est d'ailleurs convenu que les parties pourront, dans la poursuite des négociations, modifier et améliorer le texte de l'entente, ajouter de nouvelles dispositions ou en retrancher certaines. Les initiés des dossiers autochtones savent bien qu'il existe une importante différence entre une entente de principe et un traité final. En cela, le dossier autochtone se distingue de celui qui est propre au monde syndical, où les ententes de principe en matière de relations de travail sont souvent identiques ou quasi identiques à l'entente finale.
En se fondant sur une comparaison boiteuse entre les deux réalités décrites ci-dessus, plusieurs affirment que la signature de l'entente de principe en rend le contenu immuable. Cela n'est pas exact puisque, dans le dossier de l'Approche commune, la négociation devra poursuivre son cours et il reste encore une large place pour des précisions et des modifications. Dans cet esprit, les négociateurs ont pris soin d'inscrire dans l'entente de principe une clause qui précise que la ratification de cette dernière ne crée aucune obligation juridique pour les parties.
Le traité que nous espérons pouvoir conclure au cours des prochaines années sera assurément d'un nouveau genre. Il reconnaîtra explicitement les droits autochtones tels les droits ancestraux, le titre aborigène et le droit inhérent à l'autonomie gouvernementale. En revanche, et c'est ce qui est inédit, ces droits n'auront d'effet que dans la mesure où leurs modalités d'exercice seront prévues dans le traité. Tous les effets non prévus dans le traité seront suspendus et donc sans incidence. Inutile de dire qu'un tel traité sera susceptible de nous donner la certitude juridique et politique dont nous avons besoin pour développer pleinement l'économie et le territoire des régions en cause.
Des droits à concilier Nous sommes tous égaux devant la loi, et un futur traité ne changera rien à cet état de fait. Par contre, il faut reconnaître que la situation des autochtones diffère de celle des autres Québécois, et ce, au point de vue tant sociologique que juridique. En effet, la jurisprudence, la Constitution canadienne et la loi fédérale sur les Indiens ont confirmé, de multiples façons, la situation distincte des autochtones. Contrairement à ce que plusieurs affirment, l'entente de principe vise à concilier les droits des autochtones avec ceux des non-autochtones, non à réduire les droits des uns au profit des autres. En démocratie, une parfaite égalité des droits individuels équivaut parfois à condamner une minorité à la disparition. Nous, Québécois, sommes bien placés pour le comprendre. Par conséquent, la Constitution canadienne et les chartes des droits reconnaissent certains droits collectifs aux minorités, leur permettant ainsi d'assurer leur survie. C'est le cas des droits ancestraux des autochtones.
Quoi qu'il en soit, au lendemain de la signature éventuelle d'un traité, les droits de l'ensemble des Québécois, tels que définis dans nos chartes, ne seront d'aucune façon remis en cause.
Une utilisation ordonnée et harmonieuse du territoire L'entente de principe actuelle définit deux types de territoires autochtones, et c'est probablement ce qui inquiète le plus les citoyens des régions. Le territoire que l'on appelle Innu Assi est un territoire de pleine propriété innue, correspondant en gros, en termes de dimensions, au double des réserves actuelles (sauf à Nutashkuan, où l'Innu Assi est plus vaste, mais où, notamment, les ressources hydrauliques et les ressources du sous-sol restent la propriété du gouvernement du Québec). C'est sur ce territoire que les Innus exerceront l'essentiel de leur autonomie gouvernementale et un pouvoir exécutif, législatif et judiciaire qui leur sera propre mais limité. Ces territoires n'auront pas le statut de réserves indiennes et les Innus paieront éventuellement des taxes et des impôts à même leur propre régime fiscal. Par contre, l'entente de principe prévoit que ces nouveaux pouvoirs innus seront harmonisés avec les lois québécoises et canadiennes dans les matières pertinentes, comme le bon voisinage et la sécurité publique, et devront même satisfaire aux normes minimales prévues dans ces lois.
Un certain nombre de propriétés privées n'appartenant pas à des Innus se trouveront vraisemblablement à l'intérieur de ce territoire ou seront enclavées par ce dernier. L'entente de principe actuelle prévoit que le statut de ces propriétés doit être discuté dans les négociations à venir. Cette imprécision inquiète un certain nombre de personnes, avec raison. Néanmoins, le gouvernement du Québec s'assurera que soient établies des règles claires quant au maintien, à la relocalisation ou au rachat de ces propriétés, sans quoi il n'y aura pas de traité. Pour l'instant, et tant que le traité n'aura pas été conclu, il n'y a rien qui change en ce qui a trait au statut de ces propriétés.
Sur le territoire appelé Nitassinan, lequel englobe à peu près le Saguenay-Lac-Saint-Jean, les MRC de la Haute-Côte-Nord et de Manicouagan et certaines parties des MRC de Caniapiscau et de la Minganie, les compétences et les lois du Québec et du Canada continueront de s'appliquer. Les délimitations du Nitassinan servent essentiellement à indiquer sur quel territoire les activités traditionnelles de chasse, de pêche, de piégeage et de cueillette des Innus (activités que l'on appelle Innu Aitun) peuvent être exercées.
Contrairement à ce que l'on entend parfois, la toponymie québécoise - les noms des municipalités et des lieux géographiques - ne changera pas. Du reste, le Nitassinan est, et demeurera toujours, un territoire québécois. Le traité permettra de façon ultime de définir clairement les modalités de la pratique de ces activités traditionnelles, afin qu'elles se déroulent de façon ordonnée et harmonisée avec les activités des autres Québécois. Il n'a jamais été question de priver qui que ce soit de son droit de propriété, de sa maison, de son village, de sa municipalité, de sa terre agricole, ni de son camp de chasse ou de son bail de villégiature.
L'entente de principe prévoit également que, sur le Nitassinan, les Innus pourront participer, mais sans droit de veto, à la gestion du territoire, des ressources naturelles et de l'environnement et qu'ils recevront une part des redevances perçues par le Québec sur l'exploitation des ressources naturelles.
Une nouvelle approche de négociation Nombre de personnes ont déploré que les négociations ayant mené à l'entente de principe aient été conduites en catimini, à l'insu des citoyens des régions concernées. Voilà précisément pourquoi le gouvernement du Québec a récemment annoncé son intention d'adopter une nouvelle approche fondée sur l'information, la consultation, la transparence et la participation régionale. Cette approche s'inspire notamment de l'esprit du rapport Chevrette, des travaux de la commission parlementaire et de la motion unanime votée à l'Assemblée nationale en mars 2003.
Nous avons donc procédé à la nomination de M. Benoît Bouchard comme représentant des régions. M. Bouchard sera la voix des régions à la table des négociations. Il est autorisé à prendre toutes les mesures nécessaires pour s'assurer que la population soit tenue régulièrement informée des négociations en cours et que l'équipe de négociations du Québec, dirigée par M. Louis Bernard, tienne compte des observations des non-autochtones.
M. Benoît Bouchard est appuyé dans sa tâche par un délégué pour la région du Saguenay-Lac-St-Jean, M. Germain Simard, et un autre pour la Côte-Nord, M. Pierre Rousseau. Pour éviter la multiplication des structures, nous avons choisi de faire reposer tout ce processus sur les conférences régionales des élus (les CRÉ), constituées de représentants des populations respectives. Du reste, je me suis rendu à quelques reprises au Saguenay-Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord pour discuter avec les élus de l'entente de principe et des négociations à venir et pour entretenir un sain dialogue avec les populations concernées.
Le gouvernement a aussi lancé une vaste campagne visant à mieux informer la population sur les négociations et le processus de participation régionale. Les citoyens des régions recevront sous peu, dans leur foyer, un dépliant d'information à ce sujet. Ces gestes tangibles démontrent à quel point nous souhaitons mettre les régions dans le coup et poursuivre les négociations avec ouverture. Je suis personnellement convaincu que, pour assurer la viabilité d'un traité, celui-ci devra être rassembleur et recueillir le plus large consensus social possible.
Les questions autochtones sont sérieuses. Il faut les traiter avec rigueur et réalisme. Poursuivre le débat sur un sujet aussi important est sain et nécessaire. Je souhaite néanmoins que cela puisse se faire dans un climat exempt de préjugés et marqué par le calme, l'ouverture et le respect.

»» l'élection fédérale
La niche à chien
Patrice Boileau
Le Devoir mardi 6 avril 2004
Lettres : Le ministre Pierre Pettigrew, à l'aube de l'élection fédérale, déclarait le mercredi 31 mars dernier aux Communes à Michel Gauthier, député bloquiste, qu'il invitait les Québécois à dormir dans la maison, au lieu de faire comme le parti souverainiste qui les convie plutôt à coucher dans la niche.
Il est clair que le ministre des Affaires intergouvernementales fait référence au Québec et à son Assemblée nationale. Le mépris qu'affiche cet homme devant la capacité d'autodétermination des Québécois est l'essence même du fédéralisme : le Québec n'est pas capable de se développer seul parce que son peuple ne jouira plus du génie d'Ottawa.
Parlons-en du génie d'Ottawa. Le budget Séguin annonce un manque à gagner de 1,6 milliard pour l'exercice financier de l'an prochain. Avec le scandale des commandites et la caisse secrète engraissée à raison d'environ 40 millions par année, le réveil au Québec n'a jamais été aussi fort : des milliers de souverainistes qui ne votaient plus au fédéral se présenteront aux urnes pour la première fois depuis longtemps.
L'abstentionnisme que plusieurs ont manifesté le 14 avril 2003 fait très mal maintenant. La niche à chien, comme le pensent Pierre Pettigrew ainsi que tous les autres, est effectivement ce que réserve le Canada anglais aux francophones qui s'accrocheront à Ottawa, comme lui. Les autres s'apprêtent à retrouver leur maison.
Carignan, le 31 mars 2004

»» les attaques terroristes
Des attentats injustifiés
José Ignacio Carbajal
Ambassadeur d'Espagne
Le Devoir mardi 6 avril 2004
Lettres : Monsieur Bernard Descôteaux, il est difficile de trouver un article aussi répugnant que celui que Le Devoir a jugé utile de publier aujourd'hui (1er avril) sous le titre Qui attaque, qui se défend?
Il est curieux de constater que votre journal accorde le même espace au haut représentant pour la politique étrangère et la sécurité commune de l'Union européenne qu'à un étudiant de science politique de l'Université de Montréal.
Par contraste avec le monde entier -- y compris le Canada, représenté par la gouverneure générale et son premier ministre, et les pays arabes et musulmans, qui ont condamné les attaques terroristes -- l'auteur justifie le massacre de Madrid contre des civils innocents comme une riposte équilibrée contre «l'agression espagnole». Quelle agression ? Le contingent espagnol est arrivé en Irak, comme la plupart des troupes alliées, après la chute de Saddam Hussein. Jusqu'à maintenant, aucun civil ou militaire irakien n'a été tué par nos troupes, qui ont subi plus de 12 morts. L'hôpital militaire espagnol à Bassora a pour sa part traité près de 5000 civils iraquiens.
Est-ce que vous ne vous rendez pas compte que l'article publié par votre journal et les sophismes utilisés par M. Murthy pourraient être interprétés comme une invitation à la haine raciale et religieuse, qualifiée de délit par les lois pénales du monde entier ?
L'article publié par Le Devoir n'établit aucune distinction entre l'Irak et l'Afghanistan et peut servir à justifier n'importe quel attentat terroriste, non seulement le 11 mars à Madrid, mais aussi le 11 septembre à New York, les autobus piégés en Israël ou même de possibles attaques contre, par exemple, le métro de Montréal, à cause de la présence des forces canadiennes (de la base de Val-Cartier) à Kaboul.
Ambassadeur d'Espagne Ottawa, le 1er avril 2004

»» Le vote en Espagne
Qui attaque, qui se défend ?
Naveen Murthy
Étudiant au doctorat en science politique à l'Université de Montréal
Le Devoir jeudi 1er avril 2004
Dans les heures et les jours qui ont suivi le dépouillement du vote en Espagne et l'annonce de l'arrivée au pouvoir d'un parti qui se dit socialiste, les réactions ont fusé de toute part. Le plus souvent, un même dénominateur: la guerre en Irak.
Pour certains, les électeurs espagnols ont sanctionné la volonté des «terroristes» islamistes en élisant un parti qui se dit prêt à retirer ses troupes militaires du pays le 30 juin ou avant si l'ONU ne prend pas le contrôle des opérations. Cette position serait, à leurs yeux, une forme de capitulation devant la menace que représente pour eux Oussama ben Laden et consorts, que l'on a voulu regrouper sous la bannière unique d'al-Qaïda.
Ce discours ne s'aventure pas à déclarer ouvertement que la solution aurait été de garder Aznar au pouvoir, bien que ce soit la suite logique d'une telle pensée.
Pour d'autres, les électeurs ont au contraire exprimé leur rejet d'un parti, disons même d'un homme, un politicien, José María (Tzemal) Aznar, qui les avait menés en guerre sans leur consentement. Rappelons que la plupart des sondages sur la question avaient indiqué des taux de rejet de l'invasion (et, par abstraction, de l'occupation) de l'Irak situés entre 70 et 90 %.
Bien qu'intéressantes et porteuses de traces de validité, ces deux lectures me semblent problématiques sur certains points. La première de ces lectures m'apparaît impliquer l'idée qu'il ne peut y avoir qu'un seul bon résultat à un scrutin, toute comme il n'y a qu'une seule bonne réponse à un problème mathématique; on peut donc, en tant qu'individu ou en tant que citoyens, bien voter; on peut avoir la bonne réponse. Dans les régimes totalitaires, on comprendrait; venant de gens se disant démocrates, on s'arrête un moment pour y réfléchir.
Qu'on invoque le terrorisme et l'engagement militaire dans une opération d'envergure ne change rien à un des principes-piliers que la démocratie et ses partisans se disent fiers de promouvoir, à savoir non seulement le gouvernement par le peuple mais aussi pour le peuple. Ainsi, il ne pourra jamais y avoir de «bons» résultats électoraux autres que ceux dont le peuple, sur le territoire qui est le sien, aura décidé. [...]
Deuxièmement, ces lectures impliquent une monopolisation possible de ou des enjeux principaux de ces élections : l'Irak, ou plutôt la participation espagnole à l'invasion (qu'elle mène ou non à une libération, une présence militaire étrangère a de tout temps été appelée une invasion) américaine de Irak. Un enjeu commun reliant les électeurs entre eux -- du moins la majorité de ceux-ci -- peut donc être trouvé et pourrait expliquer leur vote.
Renversement de sens
Mais si ceci est vrai, que fait-on du fait que la très grande majorité des sondages, jusqu'à quelques heures avant les explosions, montraient le parti de M. Aznar en tête des intentions de vote ? La position de M. Zapatero, qui sera finalement le vainqueur, sur le retrait des troupes avait été énoncée tout au long de la campagne électorale. Elle était donc connue, du moins diffusée.
S'il fallait que ce soient des bombes meurtrières qui réveillent le sentiment antiguerre des électeurs espagnols, la thèse que ce soit cette raison-là qui les ait motivés à voter pour le Parti socialiste vaut bien peu. Elle ne pourrait tenir, par exemple, que sur une démonstration illustrant que les bombes ont fait sortir l'électorat antiguerre, dont le poids n'avait pas été bien mesuré durant les sondages, ou bien que les indécis ont fait pencher la balance en faveur du Parti socialiste. Une telle démonstration ne m'est pas apparue; qu'on me la fournisse si elle existe.
Il est aussi intéressant qu'on résume le vote à cet enjeu, qu'on présente ainsi les élections comme un référendum sur la personne de M. Aznar, donc sur sa position sur la guerre en Irak, et qu'on passe sous silence le reste de son dossier gouvernemental : la santé, l'éducation, etc. [...]
Enfin, ce qui est dérangeant dans les interprétations émises à propos du vote, c'est l'inversement total des rôles sur cet enjeu et le renversement du sens des événements du 11 mars dernier. Décrite comme une attaque islamiste contre le peuple espagnol (celui-ci se présentant donc comme une victime, souffrant des agissements d'une force extérieure sur laquelle il n'a aucun contrôle), on oublie trop souvent que le premier pas, dans l'affrontement sur l'Irak, a été fait par les Espagnols ou, plutôt, par leur gouvernement. C'est celui-ci qui a décidé de suivre Bush et consorts dans cette affaire et, de manière plus significative, d'aller contre la volonté de son propre peuple.
De plus, en participant de manière active à l'occupation, ce gouvernement se présente en force hostile au peuple irakien. Hostile parce qu'il utilise la force sur un sol qui n'est pas le sien, sur lequel on ne lui a donné aucune autorité. Les bombes à Madrid pourraient donc être vues comme une réponse à l'agression espagnole. Si le gouvernement américain peut s'octroyer le droit de riposter à une attaque sur son territoire, d'autres n'y ont-ils pas aussi droit ?
Qu'on invoque ici le fait que les attaques à Madrid visaient des civils innocents : on pourrait répondre que tout autant de civils, sinon plus, ont été visés chaque jour par cette terreur pendant les bombardements sur l'Afghanistan ou sur Bagdad. Sur ce point, il est intéressant de noter qu'on calcule efficacement le nombre de soldats morts ou blessés aux combats mais très rarement le nombre de civils décédés, en Afghanistan comme en Irak.
Qu'on réponde que les ripostes américaines ont été le fruit d'une coopération internationale au niveau des États : on pourrait répondre que le même internationalisme prévaut chez les «terroristes», mais au niveau de la société civile, puisqu'ils proviennent des quatre coins du monde. Un flou subsiste donc, flottant : qui attaque, qui se défend ?
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
Quand les mous s’en vont…
Nestor Turcotte, Matane
aristote@ma.cgocable.ca
TRIBUNE LIBRE 6 avril 2004
"Si nous brûlons aujourd’hui ce que nous avons adoré il y a peu, c’est que nous adorions sans raison et que nous brûlons sans discernement. Le discours politique québécois a tout simplement capoté. On s’aperçoit aujourd’hui qu’il portait en lui le germe de sa propre destruction parce qu’il était superficiel et désincarné."
Pierre Bourgault
Le 3 avril 2004, l’ancien député péquiste Brien est passé dans le camp fédéraliste. Devant les caméras de la télé, il a annoncé que la guerre était terminée et que, pour se consoler de l’avoir perdue, il passait du côté de l’adversaire qu’il avait combattu, entre 1994 et 1998, à côté de Jacques Parizeau et de sa troupe. Son geste n’était pas isolé. Accompagné de six ou sept autres anciens soldats de la cause souverainiste, l’ancien député de l’Assemblée nationale se justifiait en disant que les Québécois avaient eu deux chances de quitter le Canada et qu’ils avaient préféré y rester. En cela, il avait raison. On ne pose pas indéfiniment cette question à un peuple : on part ou on reste. Si on part, on bâtit; si on reste, on se fait démolir.
Mais était-ce une raison pour en conclure que maintenant, si un ancien souverainiste veut faire de la politique, il lui faut quitter le bateau sur lequel il naviguait depuis si longtemps et monter dans celui qui nous tire dessus depuis énormément longtemps et pas toujours avec des armes conventionnelles?
Voyant cela, j’ai pensé à mon bon ami Pierre Bourgault. Je suis allé relire ce qu’il disait en 1989, dans son très beau livre Moi, je me souviens, chapitre sur L’indépendance. Je cite in extenso l’illustre disparu :
"Si nous brûlons aujourd’hui ce que nous avons adoré il y a peu, c’est que nous adorions sans raison et que nous brûlons sans discernement.
Le discours politique québécois a tout simplement capoté.
On s’aperçoit aujourd’hui qu’il portait en lui le germe de sa propre destruction parce qu’il était superficiel et désincarné.
Beaucoup d’indépendantistes nous disent aujourd’hui (on est en 1989 !) qu’ils se sont battus pour rien et que la grande bataille qu’ils avaient entreprises n’était rien d’autre, au fond, qu’un trip de jeunesse, presque un mauvais souvenir qu’il faut s’empresser d’enfouir au plus profond de la mémoire.
C’est à qui nierait son passé avec le plus de célérité, c’est à qui renoncerait le plus allégrement à toutes ses passions et à tous ses espoirs.
Brûlons tout, ainsi nous n’aurons pas à recoller les pots cassés. Recoller, ça veut dire retrouver les morceaux, les remettre en place, les faire tenir ensemble. C’est une tâche ardue qui exige de la discipline, de l’esprit d’analyse, de la minutie, de la lucidité. C’est vraiment trop forçant. Brûlons tout!
La bêtise humaine n’a pas de limite. Bourgault écrivait, il y a quelques années, qu’on ne vieillissait bien qu’en restant fidèle à ses rêves de jeunesse. Et c’est toujours vrai. Ce n’est pas parce qu’un rêve ne s’est pas réalisé dans le temps qu’on a tort de l’entretenir.
Pour s’excuser, certains souverainistes mous ou peu convaincus, affirment que le contexte a changé. Rien de plus faux. Les raisons qui militaient en 1960 pour faire l’indépendance du Québec sont toujours les mêmes. Je crois toujours, malgré mes 64 ans, que nos rêves de jeunesse avaient un sens et qu’ils en ont toujours aujourd’hui. Il faut reprendre, derechef, le collier et poursuivre la bataille. En souhaitant cependant que les carriéristes et les «tripeux», peu importe leur âge, restent à la maison.
Je cite encore mon ami Bourgault :
Aujourd’hui, comme il y a trente ans, nous n’avons que des demi-pouvoirs et des demi-libertés et c’est la majorité canadienne qui détient, dans tous les domaines, les grands pouvoirs et les grandes libertés.
Ou bien nous sommes une société distincte, ou bien nous n’en sommes pas une. Or, si nous le sommes vraiment, comment pouvons-nous accepter que les autres la définissent selon leur bon vouloir, la gouvernent et l’administrent selon leurs propres intérêts? Comment pouvons-nous laisser aux autres le soin d’établir «nos» objectifs et «nos» priorités quand nous savons que, la plupart du temps, ils ne correspondent pas aux leurs?
Ne nous y trompons pas, le Canada anglais, aujourd’hui comme hier, voit dans le QUÉBEC une province comme les autres et ne peut pas accepter que nous soyons différents au sein de la Confédération canadienne.
Seule l’indépendance peut faire sauter cette barrière et nous donner tous les pouvoirs et toutes les libertés dont jouissent les peuples normaux.
La plus grande erreur, depuis le référendum de 1995, c’est d’avoir cessé de parler d’indépendance. D’en expliquer les bienfaits. Les Partis politiques, présumément indépendantistes, sont devenus muets. Il y a 38 députés bloquistes qui s’égosillent actuellement à parler des commandites et à faire la prochaine campagne sur le sujet et 45 députés péquistes à Québec qui ne disent mot sur la question mais qui se contentent tout simplement de débâtir le gouvernement Charest. Aucun de ces députés ne parlent de sa raison d’être.
Le Parti québécois n’a pas à faire la démonstration qu’il ferait, éventuellement, un meilleur gouvernement que celui du Parti libéral du Québec. Cela a déjà été fait deux fois, et, avec le P.Q. au pouvoir, la cause indépendantiste n’a pas avancé d’un pouce. Elle a même reculé, l’an dernier, de plusieurs crins.
Si le Parti québécois doit survivre, il doit démontrer, jour après jour, que l’indépendance est une bonne chose pour les Québécois et qu’il la fera, s’il reprend un jour le pouvoir.
Il ne lui suffit pas que le Parti répète, une fois tous les quatre ans, et si peu fort, qu’il faut faire l’indépendance. Il faut qu’il inscrive dans toutes les déclarations publiques et politiques la pertinence de la cause qu’il pense défendre. Il faut qu’il l’inscrive dans la réalité de tous les jours. Or, dite-moi, honnêtement, depuis un an, quand Bernard Landry, dans une déclaration publique, a-t-il fait mention de la nécessité de devenir un pays souverain? Je n’en trouve aucune. Tous ses discours sont enrobés de doux affrontements, de chicanes calculées, de multiples désirs étalés tant et tant de fois sur la place publique.
De l’indépendance, il faut en parler, en parler, en parler… Et en parler encore»!
Les mous nous quittent de plus en plus. Et c’est bien tant mieux. Les durs sont partis aussi, depuis belle lurette. Ne l’oublions pas. Si les mous s’en vont et les purs n’y sont plus, que restera-t-il bientôt dans ce parti qui voulaient être l’arc-en-ciel de tous. A force de vouloir devenir caméléon, s’adapter à tous les discours et à toutes les tendances, ce parti a perdu son âme. Que faire alors? Il faut, pour regagner la confiance de tous, reprendre un discours cohérent, logique, sans faille.
L’utilisation des anciens, qui sont la sagesse de notre avenir, est plus qu’urgente dans la mouvance incertaine. Plusieurs, qu’on a mis de côté, à cause de la verdeur de leurs propos, de la justesse et de la clarté de leur argumentation, ne demandent qu’à s’impliquer à nouveau. Mais pas n’importe comment. Et avec n’importe quelle structure. Il faut d’abord un dictionnaire en mains pour épurer les termes, redonner du corps aux mots utilisés. Il faut de plus, écarter les petits carriéristes qui se collent comme des sangsues et dont le seul objectif est d’avoir un siège à l’Assemblée.
Qu’en pensent les apparatchiks confédéralistes de Québec et d’Ottawa qui ne pensent qu’à reprendre le pouvoir? Et qui critiquent plus Jean Charest et Paul Martin, qu’ils ne songent, un seul instant, à redevenir les indépendantistes qu’ils étaient sans doute jadis?
Note : L’auteur est toujours disponible pour donner des conférences, participer à des débats, animer des soirées d’information. Aucune rémunération n’est demandée, sauf les déplacements.
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COMMUNIQUÉS 6 avril 2004