
L'affaire des commandites : Méprises sur un scandale
Jocelyn Létourneau
Le Devoir mercredi 12 mai 2004
Jacques Beauchemin ( «Les leçons à tirer du mépris», Le Devoir, le 29 avril 2004) a raison de décrier le programme de commandites du gouvernement fédéral. Financé à même des fonds publics littéralement dilapidés dans l'opération, ce programme a fait l'objet d'usages scandaleux, peut-être de détournements malicieux, qui ne peuvent pas être tolérés dans une société où les gouvernements ont la responsabilité de dépenser correctement les recettes qu'ils gèrent.
J'appuie tout autant M. Beauchemin lorsqu'il dit considérer que les réponses données jusqu'ici par les politiques et certains hauts fonctionnaires aux questions qui leur ont été posées par le comité des Comptes publics en ce qui a trait au programme de commandites sont inacceptables et insultantes pour la population.
Les Canadiens n'ont d'ailleurs pas été bernés par la suffisance honteuse des prétextes offerts par les Gagliano, Guité et Chrétien pour justifier leurs excès, si ce n'est pour expliquer leurs motifs premiers, en ce qui a trait aux commandites. D'un océan à l'autre, la réaction populaire a été la même: négative, tranchée, intraitable. À l'encontre de ce que certains décideurs aiment ou préféreraient croire, les gens ne sont ni bêtes ni passifs! D'ailleurs, si l'opposition n'était pas si fragmentée au pays, il est clair que le Parti libéral du Canada écoperait aux prochaines élections fédérales, au point d'être démis du pouvoir.
Peu importe ce qui surviendra à ce chapitre, il est clair que les malversations entourant le programme de commandites doivent être mises au jour et leurs responsables punis au terme d'une enquête judiciaire impartiale. La procédure est d'ailleurs déjà commencée.
Dans son analyse du programme et du scandale des commandites, Jacques Beauchemin va cependant beaucoup plus loin. Il soutient que cette action s'ajoute à toutes les initiatives du gouvernement fédéral visant à infléchir le processus politique au Québec, notamment en ce qui touche à la libre décision des Québécois d'opter pour la souveraineté. Du même coup, il affirme que dans la mesure où ce scandale témoignerait d'un mépris ultime du fédéral à l'endroit des Québécois, ceux-ci seraient sur le point de mettre un terme à leur pratique politique ambivalente. Ce diagnostic et ce pronostic sont forts. Ils appellent le débat.
La faute de l'autre
Le fait que le gouvernement du Canada, depuis plus de 30 ans maintenant, cherche à miner le mouvement et le projet souverainistes au Québec est évident. Si cette entreprise agace, déplaît quand elle procède d'un coup de force et dégoûte carrément lorsqu'elle devient illégale, elle ne devrait pas surprendre. Rares sont les États constitués qui acceptent d'être déstructurés de bon gré.
Rien n'empêche que, par deux fois, les Québécois ont eu l'occasion, en toute conscience et mémoire des manoeuvres du gouvernement fédéral, de s'éloigner du Canada à la suite d'exercices politiques implicitement légitimés par Ottawa et reconnus par la communauté internationale. Or, tant en 1980 qu'en 1995, l'option indépendantiste n'a pas été retenue par la majorité des intéressés et il est loisible de croire qu'elle ne le serait pas davantage aujourd'hui.
On peut évidemment expliquer ces deux défaites référendaires ainsi que le désintérêt actuel pour l'idée d'indépendance comme le résultat déplacé d'intervenants «extérieurs» qui, en se livrant à des machinations trompeuses ou inacceptables à l'encontre de la population québécoise, ont empêché celle-ci - et lui interdisent encore - de faire ce qu'elle voulait ou voudrait apparemment accomplir.
Si elle n'est pas à décliner, cette interprétation gêne: en effet, elle offre une parade monumentale à une analyse serrée de la donne politique québécoise. Cette interprétation s'inscrit en effet au coeur du paradigme victimaire, l'un des canevas interprétatifs les plus puissants par lesquels on dépeint la condition politique québécoise d'hier à aujourd'hui. [...]
Ainsi, ce ne sont pas les Québécois qui choisissent leur destin. C'est le fédéral (mais ce pourrait être une autre figure du panthéon des malicieux: Bay Street, les États-Unis, Charest, etc.) qui, à la suite de décrets ou par le biais de stratégies systématiques d'encerclement économique ou d'affaiblissement politique, leur impose une direction. S'ils étaient laissés à eux-mêmes, les Québécois opteraient à n'en pas douter pour la bonne voie de leur salut.
On me permettra de revenir d'une telle vision des choses qui présente les Québécois sous l'angle d'enfants continuellement abusés par des «méchants» qui les manipulent, les piègent ou les achètent avec de la monnaie en chocolat qui les graisse de la tête aux pieds.
Je veux bien, avec Jacques Beauchemin et plusieurs autres, dénoncer le scandale du programme de commandites, déplorer le déséquilibre fiscal entre les provinces et Ottawa (qui diminue la capacité d'initiative du Québec), contester l'existence d'un fonds secret pour l'unité nationale, m'élever contre la façon dont, sous Chrétien, le fédéralisme canadien a été mis en oeuvre, etc.
Je refuse toutefois de passer à un stade supérieur d'amalgame interprétatif et d'expliquer la décision des Québécois de ne pas opter pour l'indépendance - le nerf du texte de M. Beauchemin et son horizon d'attente - parce qu'ils sont les victimes malheureuses d'un autre extérieur qui les entrave dans leur volonté de se réaliser comme ils le pourraient ou le devraient. Comme si quelques centaines de millions de dollars pouvaient acheter l'idéal politique d'une collectivité ou suffisaient à détourner celle-ci de son ambition historique. [...] À mon sens, le défi de l'analyste n'est pas de savoir pourquoi les Québécois n'optent pas pour telle destinée réputée heureuse et lumineuse mais de comprendre pourquoi, jusqu'ici, ils ont choisi la voie compliquée qui a été la leur.
Conscience politique complexe
Cette voie, j'aime bien la qualifier, comme plusieurs, d'ambivalente. À noter que l'ambivalence n'est pas l'expression d'une hésitation ou d'une incapacité des Québécois à s'assumer comme acteur collectif. Elle n'est pas davantage l'incarnation d'une pratique politique indépassable de leur part. Il se peut bien qu'un jour, les Québécois décident par eux-mêmes, avec ou contre la loi référendaire, de s'engager sur les rails de la souveraineté politique. Pronostiquer un tel devenir dépasse toutefois mes compétences.
Jusqu'ici, les Québécois ont surtout manifesté, sur le plan de l'agir politique touchant à leur destin collectif, une tendance à refuser simultanément l'assimilation et l'exclusion, ce à quoi réfère d'ailleurs l'idée d'ambivalence: ni dans l'autre ni sans l'autre. À l'encontre de ce que prétend, voire de ce qu'espère M. Beauchemin, rien ne permet pour le moment de croire que les Québécois entendent s'exiler de l'espace politique correspondant à l'entre-lieu délimité par ces deux pôles - complémentaires et contradictoires tout à la fois - du paysage politique à l'intérieur duquel ils envisagent leur devenir depuis un bon moment déjà.
Il est d'ailleurs important de ne pas surestimer les conséquences des scandales dans l'actualité historique des pays. S'ils ont provoqué la défaite de bien des gouvernements - ce qui attend peut-être celui que dirige Paul Martin -, les scandales ont rarement altéré la tradition politique des collectivités. Les Québécois ne pratiquent pas l'ambivalence parce qu'ils y sont forcés ou parce qu'ils sont dupes des beaux discours de ceux qui cherchent à les tromper. Leur rapport paradoxal au Canada vient du fait qu'ils n'envisagent pas leur destin en dehors d'une relation d'in(ter)dépendance, de proximité distante et de compromis(sion) pragmatique avec les grands ensembles.
On peut certes, comme le fait M. Beauchemin, déplorer la chose. Je ne suis toutefois pas convaincu qu'on l'explique bien en recourant au paradigme victimaire qui, vaillamment, résiste à son étiolement mais contraint les Québécois à jouer patiemment le rôle de pauvres innocents au regard de tout ce qui leur arrive de déplaisant.
Jocelyn Létourneau : Professeur au département d'histoire de l'Université Laval

Quel avenir pour le fédéralisme?
Guy Laforest
La Presse mardi 11 mai 2004
Les prochains mois devraient permettre de débattre de la place du principe fédéral dans le Canada du XXIe siècle
Le temps des choix approche sur la scène politique fédérale au Canada. Ce printemps, où au plus tard l'automne prochain, citoyennes et citoyens seront conviés aux urnes dans un contexte où, pour la première fois en plus d'une décennie, une véritable compétition s'annonce entre les partis et les chefs. Au nom de la démocratie, il faut s'en réjouir.
Plusieurs questions fondamentales concernant la justice, la nature de l'État et la valeur des institutions démocratiques risquent d'être intelligemment soulevées car, disons-le sans mesquinerie, les principaux acteurs ne manquent pas de qualités. Parmi toutes ces questions, j'aborderai dans cet article celle qui me semble la plus urgente et la plus déterminante: quelle sera la place du principe fédéral dans le Canada du XXIe siècle? Répondre à cette question exigera un détour par l'histoire.
Il y a quelques années, dans le Renvoi sur la sécession du Québec, la Cour suprême du Canada avait identifié le fédéralisme comme étant le premier d'une série de principes formant les piliers de l'édifice juridique, politico-constitutionnel du Canada (les autres principes étant la démocratie, le constitutionnalisme et la primauté du droit, ainsi que le respect des droits des minorités). Sous l'influence du juge Lamer, la Cour avait même pris des accents lyriques, comparant le fédéralisme à cette célèbre étoile qui avait guidé les rois mages sur le chemin de Bethléem. Pour qui savait lire, il fallait comprendre que, pour la Cour, le fédéralisme avait été incontournable au temps de la fondation du Canada en 1867 et que, dans l'avenir, les gouvernements étaient invités pour respecter la Constitution à faire des lois très respectueuses de l'importance de ce principe.
L'étoile de Bethléem
Devenue le véritable tribunal de dernière instance en 1949, la Cour suprême du Canada n'a pas toujours rendu des décisions à la hauteur de la vision associant le fédéralisme à l'étoile de Bethléem, guidant les pas de nos principaux dirigeants politiques. À l'époque du rapatriement de la Constitution, en 1981-1982, la Cour dirigée par Bora Laskin avait consacré la vision dominante dans la communauté intellectuelle canadienne-anglaise, octroyant une place subordonnée au principe fédéral pour comprendre la nature de l'État canadien.
C'est la thèse macdonaldienne, qui doit son nom à celui qui s'imposa comme premier ministre à partir de 1867. Selon cette thèse, les fondateurs du Canada avaient surtout voulu créer un grand Dominion au nord des États-Unis, une nouvelle nation respectueuse des principes libéraux et monarchiques de la tradition britannique, et le régime politique le plus centralisé qu'il était possible d'établir " dans les circonstances ". Cette thèse fut celle de Donald Creighton, de F.R. Scott et de la commission Rowell-Sirois dans les années trente, elle a été consolidée par l'historiographie du Centenaire en 1867 et elle fut l'étoile de Bethléem de Pierre Trudeau et de son allié Bora Laskin, à la Cour suprême.
La lecture macdonaldienne ultra-centralisatrice, de même que la vision des deux peuples fondateurs que l'on doit à Henri Bourassa venant complexifier la théorie du pacte, sont des constructions intellectuelles a posteriori. Cependant il est clair, à la lumière de travaux récents en histoire, que le principe fédéral était bel et bien au coeur du projet canadien de 1867. L'adoption du fédéralisme était voulue par George Brown et George-Étienne Cartier, les deux principaux architectes de la coalition au Canada-Uni en 1864 qui a initié le processus menant à la création du Dominion. Macdonald a reconnu cela lui-même au Parlement le 6 février 1865, quand il a déclaré que " toute proposition qui impliquerait l'absorbtion de l'individualité du Bas-Canada ne serait pas reçue avec faveur par sa population ".(1) Le principe fédéral était nécessaire aux yeux de Cartier, principal politicien canadien-français de l'époque.
D'ailleurs, comme Jean-Charles Bonenfant et Arthur Silver l'ont souvent écrit, le projet de 1867 fut présenté au public canadien-français comme une forme de souveraineté-association. Si l'on sait cela au Québec, on a toutefois trop souvent ignoré que le principe fédéral était aussi désiré par les Provinces maritimes, des communautés politiques dotées d'une personnalité spécifique, des colonies bien sûr, mais jouissant à l'époque d'une bonne dose d'autonomie qu'elles voulaient préserver. Qui plus est, le principe fédéral était aussi réclamé par les réformistes du Haut-Canada, de la future Ontario, lesquels se sentaient brimés dans le régime unitaire de 1840. En résumé, l'équation me paraît assez simple: pas de fédéralisme en 1867, pas de création d'un nouveau Dominion canadien.
Partage de la souveraineté
Dans les sociétés modernes, le fédéralisme est une forme avancée de gouvernement basée sur le partage de la souveraineté entre deux niveaux de gouvernement agissant d'une manière directe auprès des citoyens et apte, au moins en théorie, à favoriser la gestion de la diversité. Le fédéralisme, c'est l'autonomie et la participation (self-rule et shared rule). Dit autrement, c'est une forme de souveraineté-association (coming together et taking apart). Dans un régime fédéral, les activités des deux ordres de gouvernement sont coordonnées sans qu'il n'y ait subordination entre l'un et l'autre.
Reconnaître que le principe fédéral était très important au temps de la genèse du Canada moderne, ce n'est pas prétendre qu'il occupait seul toute la place. La synthèse que je proposerai ici diffère un peu de celle mise de l'avant par la Cour suprême dans son Renvoi de 1998. Outre le fédéralisme, on retrouve dans le régime de 1867 le libéralisme politique à l'anglaise (souveraineté partagée entre le Parlement et la Monarchie, système représentatif, droits civils conventionnellement protégés) et un élément impérial rivalisant avec le principe fédéral.
De la même manière que le Dominion était substantiellement autonome tout en demeurant assujetti à la primauté du Parlement impérial sur un certain nombre de questions, les provinces disposaient d'une semblable autonomie tout en étant subordonnées au Parlement central (droit de réserve et de désaveu, pouvoir déclaratoire, etc.). Tout au long du XXe siècle, le Canada s'est lentement mais systématiquement libéré de la tutelle impériale de Westminster. En 1982, le Canada est devenu un véritable État indépendant.
L'histoire ne s'est pas déroulée de la même manière en ce qui a trait aux rapports entre le gouvernement central et les provinces, en particulier avec le Québec. Certes, de façon générale, les provinces ont augmenté leur sphère d'autonomie légale, politique et bureaucratique au XXe siècle. Toutefois, malgré des efforts sincères à la fin des années soixante et au temps du lac Meech, le Canada n'est pas parvenu à parachever une véritable modernisation fédérale de ses institutions et de sa culture politique.
Plusieurs raisons expliquent cela: à Ottawa, l'élite politico-bureaucratique n'a jamais abandonné la perspective du " senior government " héritée de la genèse impériale du régime; paradoxalement, les souverainistes québécois, en essayant à deux reprises mais sans succès de changer le régime par voie référendaire, ont crispé le système et renforcé les courants et les acteurs les plus centralisateurs; la réforme de 1982 et la Charte s'inscrivaient dans une stratégie de renforcement de l'identité nationale canadienne dont le succès a réduit la place du principe fédéral dans la culture politique et auprès de l'opinion publique; la phase actuelle de la mondialisation, marquée par des négociations commerciales et politiques supra-nationales et par des révolutions technologiques qui réduisent l'importance des identités territoriales, tend à réduire la légitimité du principe fédéral dans le fonctionnement des régimes et dans les processus de délibération politique.
Guy Laforest
L'auteur est professeur au département de science politique de l'Université Laval et président de l'ADQ. Il a été candidat de ce parti lors de la dernière campagne électorale. Nous publions en deux parties aujourd'hui et demain le texte qu'il nous a envoyé.
1. Voir Débats sur la fondation du Canada, sous la direction de J. Ajzenstat, P. Romney, I. Gentles et W. Gairdner, édition en langue française préparée et enrichie par S. Kelly et G. Laforest, Presses de l'Université Laval, Québec, 2004, p. 310

Dernière chance?
Guy Laforest
La Presse mercredi 12 mai 2004
L'auteur est professeur au département de science politique de l'Université Laval et président de l'ADQ. Il a été candidat de ce parti lors de la dernière campagne électorale. Nous publions ici la deuxième partie de son texte.
Des prochaines élections, le fédéralisme ressortira renouvelé ou irrémédiablement voué à la dégénérescence
Plus de deux décennies se sont écoulées depuis le rapatriement de la Constitution canadienne sans le consentement du Québec. Le dernier référendum québécois sur la souveraineté remonte à 1995. Jean Chrétien et Bernard Landry, les deux derniers combattants dont le visage porte les cicatrices de tous les grands affrontements politico-constitutionnels des 30 dernières années, viennent d'être écartés du pouvoir à quelques mois d'intervalle.
À Québec, un gouvernement fédéraliste s'est installé et il a obtenu un vrai succès avec la création d'un Conseil de la fédération susceptible de mieux coordonner l'action des provinces entre elles. Un homme nouveau s'est aussi installé à Ottawa, en la personne de Paul Martin, et il a promis de changer le ton dans le dialogue entre les membres de la fédération. L'arrivée d'un nouveau leader, Jack Layton, a donné un nouvel élan au NPD. À droite, un réalignement vient de se produire, avec l'émergence d'un Parti conservateur unifié sous la direction de Stephen Harper.
Puis, coup de théâtre, l'équilibre du système des partis a été bouleversé par le scandale des commandites. Cette affaire ne sent pas bon, mais elle aura au moins eu le mérite de ramener un indispensable élément de compétition démocratique sur la scène fédérale. L'issue de la prochaine campagne est incertaine, ce qui constitue une bonne nouvelle pour les citoyens et, j'en fais l'hypothèse, pour la qualité du débat à propos de la place du principe fédéral dans nos institutions. Examinons l'état des lieux sur ce front, sur la base des actions et déclarations récentes des principaux acteurs.
Améliorer le dialogue
Le nouveau chef du Parti libéral et premier ministre du Canada, M. Martin, souhaite améliorer le dialogue entre le centre et les provinces. Il a déjà rencontré ses homologues presque aussi souvent en quelques mois que M. Chrétien en une décennie. Il promet aussi de systématiser le principe d'une conférence annuelle, formelle, des premiers ministres des provinces et des dirigeants des territoires.
C'est une bonne nouvelle, car le Canada ne dispose toujours pas d'un véritable mécanisme fédéral de coordination entre le centre et les États membres. Du côté de M. Martin, les bonnes nouvelles s'arrêtent là. S'il veut réaménager les mécanismes de nomination au Sénat et à la Cour suprême, rien n'indique que ce soit pour y renforcer la voix des provinces.
Dans les discours du Trône et du Budget, le gouvernement de M. Martin a maintenu le principe de l'interventionnisme poussé du gouvernement central dans à peu près tous les champs de compétence des provinces, et notamment en santé et en éducation. La nouvelle initiative d'Ottawa à l'égard des villes, déjà préparée par le Conseil privé sous M. Chrétien, n'augure rien de bon pour l'esprit du fédéralisme. Le principe du déséquilibre fiscal est toujours nié. " Marquer l'histoire ", le grand discours de M. Martin à l'occasion de son couronnement en décembre, était une véritable ode au nationalisme canadien. Cela eût été moins inquiétant si le discours avait proposé une vision renouvelée du fédéralisme. À ce propos, M. Martin n'a pour l'instant rien d'autre à offrir que de bonnes intentions. C'est insuffisant.
Sous le leadership de Jack Layton, le Nouveau Parti démocratique paraît revivre. Cela aussi est une bonne nouvelle pour le débat démocratique. M. Layton a des racines au Québec, et il peut également s'y appuyer sur une équipe petite mais enthousiaste de même que sur un contexte idéologique favorable. Il y a un électorat de centre-gauche au Québec qui pourrait être tenté par le message du NPD. Les choses paraissent moins claires sur l'horizon du fédéralisme. M. Layton est ambigu à propos de l'existence d'un déséquilibre fiscal, et il ne semble pas remettre en question le cadre institutionnel actuel et l'hyper-interventionnisme d'Ottawa. Toutefois, il faut dire que le NPD-Québec a reconnu clairement que le Québec formait une nation. La version définitive du programme électoral du NPD sera attendue avec beaucoup d' intérêt.
Politique du pire
Il y a quelques années, j'ai écrit que le Bloc québécois ne servait plus qu'à " bloquer la démocratie ", à empêcher le fonctionnement compétitif du régime parlementaire sur la scène fédérale tout en garantissant la suprématie du Parti libéral. Cela me semble encore vrai, au moins en partie. Mais il est tout aussi juste de dire que si des gens se sont déshonorés à Ottawa depuis 10 ans, ce ne sont pas les élus du Bloc. Les citoyens québécois donnent l'impression de vouloir reconnaître cela dans les boîtes de scrutin. J'y vois une autre bonne nouvelle pour la démocratie. Le Bloc, on le sait, n'est pas un parti fédéraliste. Il faut néanmoins espérer que le Bloc n'agira pas pour empêcher une évolution susceptible de renforcer la place du Québec et le pouvoir des provinces. Le Bloc ne devrait pas faire la politique du pire.
La résurgence d'un Parti conservateur canadien uni sous la direction de Stephen Harper peut changer profondément la vie politique au Canada. Le monopole libéral au pouvoir à Ottawa commence à vaciller et cela est une grande nouvelle pour la démocratie. Sur le plan du fédéralisme, et notamment en ce qui a trait aux relations Canada-Québec, les paroles et les actions de M. Harper méritent des interprétations nuancées.
Quand il est devenu chef du nouveau parti, M. Harper a indiqué qu'un gouvernement qu'il dirigerait ferait du Canada " une vraie confédération ". Techniquement, cela ne peut être vrai. M. Harper ne peut vouloir faire d'Ottawa l'exécuteur administratif des décisions souveraines des provinces. Mais s'il entend par là qu'un gouvernement conservateur procéderait à une fédéralisation des institutions centrales et de la culture politique, retrouvant ainsi " l'étoile de Bethléem " ayant présidé à la naissance du pays en 1867, ce serait beaucoup plus intéressant!
Stephen Harper a envoyé ces derniers temps plusieurs signaux prometteurs: il reconnaît le principe du déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces et il entend y remédier; il souhaite respecter les juridictions provinciales et modérer l'appétit d'Ottawa pour l'imposition de normes nationales en santé et en éducation; sans renoncer au dogme de l'égalité des provinces et aux prémisses qui en ont fait naguère un apôtre du " Plan B " et de la Loi sur la clarté, il a commencé à modifier son discours à l'égard du Québec et du statut de la langue française. Sur ces questions, Harper et le Parti conservateur n'en sont encore qu'aux premiers balbutiements.
Qu'est-ce que le Québec dans le Canada de Stephen Harper? Comment un gouvernement conservateur agirait-il pour renforcer la voix des provinces dans les institutions centrales et pour mieux coordonner le dialogue politique dans la fédération? Le Parti conservateur et Stephen Harper ont, eux aussi, une chance de marquer l'histoire et la publication de leur programme électoral suscitera beaucoup d'intérêt.
L'esprit du fédéralisme (souveraineté partagée, coordination sans subordination, etc.) ne va pas de soi dans les démocraties modernes. Il ne progresse pas plus qu'il se maintient sans un fort volontarisme politique. Pour un mélange de raisons, cette qualité a été largement absente au Québec comme dans l'ensemble du Canada depuis 20 ans. Politiquement et psychologiquement, une majorité de Québécois ont vécu à l'écart des règles du dialogue fédéral.
Je ferais la même remarque à propos de la majorité des Canadiens, lesquels sont devenus plus nationalistes et beaucoup moins fédéralistes depuis le rapatriement de la Constitution. Dans cette perspective, les prochaines élections représentent, peut-être, la véritable dernière chance du fédéralisme dans l'histoire politique du Canada. Le fédéralisme en ressortira renouvelé ou irrémédiablement voué à la dégénérescence. Aux partis, aux chefs et, ultimement, aux citoyens d'en décider.

L'esprit derrière la ratification de l'Approche commune
Luc Connolly
Le Devoir mercredi 12 mai 2004
Libre opinion - Nous avons ratifié l'entente de principe regroupant les préoccupations de nos quatre communautés (Mashteuiatsh, Essipit, Pesamnit et Nutashkuan) ainsi que celle des gouvernements du Québec et du Canada. Cette entente de principe, dite de l'Approche commune, est donc une étape de plus dans le long processus de négociation ou, plutôt, d'entente de cohabitation harmonieuse et pacifique entre les Premières Nations et les nations québécoise et canadienne sur les terres ancestrales des Ilnu.
Le document est teinté de notions de développement durable et de principes répondant aux préoccupations des principaux protagonistes que sont les Premières Nations, représentées par des personnes en qui elles ont mis toute leur confiance [...], les Québécois et les Canadiens qui, eux, sont représentés par leurs gouvernements, auxquels ils ont confié, dans un processus démocratique, l'exercice du pouvoir. Ce pouvoir s'exerce donc de façon civilisée, c'est-à-dire dans la communication, la coopération et la bonne gouverne.
Suite logique
Cette bonne gouverne est la suite logique de la réputation que le Canada s'est acquise dans le concert des nations à l'ONU. C'est pour son respect des droits humains et son esprit pacifique que le Canada est un pays reconnu de ses pairs. [...]
Il est normal qu'après plusieurs années, voire des siècles, les autochtones soient maintenant considérés à leur juste valeur. [...] Le territoire des Pekuakamiulnuatsh est passablement amoché. On n'a qu'à voir: les forêts n'y sont plus, les villes et villages meublent le territoire avec tout ce que cela peut comprendre. Les sociétés se sont installées partout où elles pouvaient subvenir à leurs besoins en eau et en nourriture.
S'il n'y a pas eu de traité depuis 1603 entre les Ilnu et les représentants du gouvernement, c'est que le gouvernement ne jugeait pas de telles approches nécessaires en raison de ce qu'elles voyaient comme étant un laisser-aller des Premières Nations [...]. Cependant, il n'en était rien. Partout autour, les gens se sont enrichis avec les richesses de notre mère la Terre. Mais pour les Premières Nations, il est immoral d'exploiter le territoire: tout est une question de respect et de manière d'être avec notre mère la Terre.
Une reconnaissance
Aujourd'hui, les Pekuakamiulnuatsh aspirent à des jours meilleurs, dans l'harmonie. Nous voulons une reconnaissance de ce que nous sommes pour ce que nous sommes. Nous entendons intervenir en personnes responsables; nous entendons également obtenir une gestion participative et constructive sur les terres qui nous ont vu naître.
Le caractère juridique est important pour le gouvernement car il est la base de sa société. Pour les Premières Nations, c'est différent. Nous acceptons tacitement cette base car la Constitution canadienne reconnaît le droit à l'autodétermination des peuples autochtones. Le Québec aussi d'ailleurs reconnaît notre première nation et en a fait une déclaration de principe en 1985.
L'autonomie des peuples est le signe évident d'une société avant-gardiste et répond à des principes de droit fondamentaux inscrit dans les chartes universelle, canadienne et québécoise et bien sûr dans la charte dont nous, Pekuakamiulnuatsh, allons nous doter dans le respect de la démocratie, un principe digne de notre première nation, un principe véhiculé bien des siècles avant l'apparition des sociétés occidentales venues exploiter les terres au-delà de leurs propres frontières. [...]
Maintenant que vous avez servi les intérêts du capital, soit occuper les territoires par l'implantation de colonies de peuplement au service de souverains qui, par leurs lois et leurs principes, imposaient partout l'hégémonie économique, militaire et culturelle, il est temps de comprendre que le droit du premier occupant existe et doit être respecté.
Nous n'avons pas été conquis, nous n'avons pas capitulé. Nous avons travaillé dur pour utiliser le langage de l'homme blanc et traiter avec lui, d'accords de paix d'abord, puis d'accords économiques. Nous acceptons toujours de vivre avec vous, non pas dans l'irrespect mais dans l'harmonie, le respect et la bonne entente. Il est normal qu'en tant que nation sur notre territoire, nous ayons voix au chapitre. Il y va de notre survie en tant que culture.
Luc Connolly : Mashteuiatsh

L'identitaire et le littéraire dans les Amériques
GINETTE MICHAUD
Published in University of Toronto Quarterly - Volume 70 Number 1, Winter 2000/01- Letters in Canada.
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L'identitaire et le littéraire dans les Amériques
s. la dir. de Bernard Andrès et Zilà Bernd Québec, Nota bene, coll. Littérature(s), 1999, 267 p., 24$
Reviewed in University of Toronto Quarterly by GINETTE MICHAUD
Issu d'un séminaire qui s'est tenu à l'Université du Québec à Montréal à l'automne 1997, cet ouvrage reprend la question de l'identité dans ses rapports au politique et au littéraire en la plaçant résolument sous le signe du libre échange culturel (notamment selon l'axe Québec-Brésil), puisqu'il est trop évident, comme le soulignent Bernard Andrès et Zilà Bernd dans leur "Préface", que "la souveraineté politique n'est pas gage d'autonomie culturelle" et que le lien de ces collectivités du Nouveau Monde avec leurs métropoles européennes respectives - qu'il s'agisse de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne ou du Portugal - est loin d'avoir été rompu aussi aisément qu'un cordon ombilical, continuant longtemps, au contraire, de les hanter sous toutes sortes de formes - de l'imitation, à l'assimilation cannibalique, à la transgression, au rejet ou au deuil. Car parler d'identité - d'identitaire, comme le rebaptisent les auteurs de cet ouvrage collectif, sans doute pour faire échapper le concept à l'identique et au Même qui le menacent toujours -, c'est bien entendu inévitablement revisiter ce tout aussi usé antagonisme entre l'Amérique et l'Europe, et réfléchir sur la complexité des transferts culturels en jeu dans les relations de ces nouvelles cultures fondatrices avec leurs "matrices d'origine", comme les désigne Gérard Bouchard. Tendues entre des utopies de prolongement et de rupture, ces identités en constante reconfiguration sont en effet impensables sans cet "incontournable transit culturel par l'Autre". Comme le suggèrent Andrès et Bernd, toute la difficulté, mais aussi tout l'intérêt, consistent à saisir dans cette expérience double de décolonisation de l'imaginaire et d'innovation discursive le caractère labile de cet Autre:
Quelle France se choisir comme cible ou comme modèle, se demandent les clercs québécois? Contre quelle Angleterre, quelle Grèce Antique Emerson forge-t-il son "American Scholar" ? De quelle Espagne, de quel Portugal, l'Amérique latine entend-elle se libérer, alors même qu'une France romantique (ou positiviste, ou symboliste, qu'importe ?) travaille encore ses poètes et ses romanciers ? [...] L'Amérique a-t-elle tiré toute la moelle de l'anthropophagie culturelle brésilienne ? Ou, pour paraphraser Maximilien Laroche, l'Amérique a-t-elle enfin découvert l'Amérique?
Bernard Andrès fait encore résonner ces questions dans le contexte québécois à propos de Camille Roy et de Lionel Groulx:
"Français", malgré cent cinquante ans de régime anglais, ou " Français ", malgré les Français qui nous ont oubliés? Sommes-nous restés Français en dépit des Anglais ou en dépit des Français? Malgré les Anglo-Saxons, ou malgré les Franco-maçons? Car la France de la Commune, du Grand Orient et de la Loi Combes n'est-elle pas plus dangereuse pour l'identité canadienne que la monarchie britannique et son Commonwealth?
Ces questions, qui traversent l'espace culturel de nord en sud, sont non seulement passionnantes per se, mais également par la perspective théorique qui les sous-tend ici, celle du comparatisme intraméricain. Examinant la conflictuelle appartenance qui marque les pratiques littéraires et culturelles de ces trois aires géopolitiques des Amériques "postcoloniales" (Amériques plurielles qui n'ont pas toutes "réussi" leur indépendance politique et qui désignent ici celles du nord et du sud bien entendu, mais aussi celle des Caraïbes anglophone et francophone), les collaborateurs font chorus, sinon consensus, pour rejeter les pièges du discours identitaire stigmatisé comme idée fixe, obsession, homogénéité, repli sur soi, passéisme, et s'ouvrir à l'Autre et au Divers, position qui n'est pas elle-même dénuée d'utopie. Édouard Glissant et les théoriciens de la créolisation sont bien en fait présents dans plusieurs articles, mais peut-être pas toujours de manière critique, leurs propositions finissant par créer, à force d'être répétées de façon doxique, une (nouvelle ?) loi de l'identitaire: aujourd'hui point de salut hors de l'hybride, de l'hétérogène et du métissage... Mais est-ce là vraiment faire l'épreuve de l'étranger, ou seulement le dissoudre dans la mêlée?
Fidèle à ce postulat de base selon lequel "il n'y a pas de substances identitaires prédonnées, la question identitaire se révèle ici un processus d'interactions très complexe, jamais un être homogène ni une propriété métaphysique, et encore moins une détermination biologique" (Bernd), l'ouvrage est divisé en trois parties qui correspondent grosso modo à un classement - théorie/analyses/témoignages - quelque peu orthodoxe par la hiérarchie implicite des discours qui le structure. Ces frontières ne sont pas d'ailleurs très bien définies, certains textes ne justifiant pas immédiatement leur place dans cette disposition (par exemple, celui d'Andrès dans la première section et celui de Pierre Monette dans la seconde). Cela dit, l'ouvrage tient bien dans l'ensemble son pari transcontinental, du moins à première vue. On pourra regretter que la littérature québécoise soit ici représentée par les textes repoussoirs de Camille Roy et Lionel Groulx; il est vrai que Les images de Louise Bouchard a également droit à une analyse très fouillée de la part de Barbara Havercroft, mais il ne s'agit pas exactement d'une œuvre majeure eu égard à la problématique, en dépit de son intérêt propre par ailleurs. Cela donne l'impression néanmoins que, de toutes les cultures convoquées ici, le Québec serait le seul à toujours se trouver, face à l'Europe comme aux États-Unis, en proie à une "peur panique d'un déficit identitaire" (Andrès), alors que tous les autres écrivains feraient, eux, allègrement l'expérience de l'ouverture à l'Autre et de l'entre-deux culturel... De même, on ne peut qu'être agacé par certaine affirmation reconduisant une position idéologique qui voudrait que, dans la littérature québécoise, seuls les écrivains représentatifs des littératures migrantes (les Dany Laferrière, Nancy Huston, Sergio Kokis, Ying Chen, Régine Robin, par exemple) soient porteurs de "ce qui se publie de plus vigoureux actuellement en Amérique du Nord", selon Zilà Bernd, parce que, parlant de plusieurs contextes géographiques, cette écriture "compromet la notion de littérature nationale" et "inscrit des segments culturels issus de différentes stratifications avec un haut degré d'imprévisibilité". On veut bien, mais ce travail de traversée des langues et des signes, quelques écrivains québécois avaient eux aussi commencé d'en apercevoir l'importance (je pense au Sacre de Paul-Marie Lapointe, à Ducharme, à Jacques Brault, et même au très "national" Miron, pour ne citer que les noms qui me viennent immédiatement à l'esprit).
La première partie réunit quatre textes d'allure programmatique où l'on explore surtout les questions théoriques qui devraient utilement baliser les recherches dans ce domaine dans les prochaines années, qu'il s'agisse du concept d'hybridité repris par Bernd au sujet des identités composites (héritant du Modernismo anthropophage, l'identité se pense moins ici en termes de structure que de décomposition où se joue une " stratégie agressive d'``incorporation'' de l'autre " passant par sa mise à mort - ce qui donne à réflechir), de la reconfiguration par l'historiographie du récit mémoriel collectif des Québécois francophones (identité lue, de manière assez superficielle, par Jocelyn Létourneau à travers les "clichés, idéogrammes, lexies et images structurantes" que se donne d'elle-même une "communauté communicationnelle et historiale"), ou des recherches comparatistes sur "les collectivités neuves et les cultures fondatrices" du Nouveau Monde menées par Gérard Bouchard à l'échelle intercontinentale (font partie du tableau le Québec, le Canada, le Mexique et l'Amérique latine, mais aussi l'Australasie, l'Irlande et certains pays d'Afrique) et dont il jette ici les bases de manière convaincante en dressant un très intéressant tableau des cas de figure de toutes les relations ambivalentes de ces cultures à leur ex-métropole.
Le texte que Bernard Andrès consacre aux tentatives de "nationalisation de la littérature" de Roy et Groulx détonne un peu dans ce contexte méthodologico-théorique, ce qui n'enlève rien à la finesse de son analyse: de manière étonnante, Andrès s'inscrit, non sans ironie, à rebours des seules dénonciations idéologiques ou polémiques qui voudraient régler le cas de ces clercs de la littérature québécoise, et il emprunte même une certaine ligne de risque pour saisir, au cœur de leur position crispée, une "douloureuse mais salutaire expérience de l'Autre", se manifestant à leur corps défendant jusque dans leur rejet de la littérature allemande du XVIIIe siècle par exemple, plus marqué chez Groulx que chez Roy d'ailleurs. De manière générale, les contributions de cette première partie sont fort stimulantes, mobilisant le dialogue critique, certaines propositions se faisant un peu attendues (l'éloge obligé de l'entre-lieu, des littératures migrantes, de l'abolition de la hiérarchisation entre cultures savante et populaire), d'autres quelque peu irritantes par leur généralité, leur tentative de rapprocher à tout prix des situations singulières, fût-ce au prix de sacrifier leurs différences, ou encore par la mise en place d'un nouveau pouvoir symbolique qui, en prônant les valeurs de l'hybridité, de la créolisation et du devenir de "l'étant" (Glissant), peut devenir tout aussi hégémonique que l'ancien.
En comparaison avec cette première partie, la seconde section, qui donne lieu à des analyses plus ponctuelles d'œuvres littéraires, m'a paru plus limitée dans ses visées et plus modestes dans ses résultats aussi. On observe ici un déplacement de la question identitaire du côté de l'écriture des femmes (Suzanne Crosta, Barbara Havercroft) et de la transgénéricité, mais ce changement de registre, tout intéressant soit-il, ne va pas toujours de soi, l'articulation avec la problématique du recueil étant loin d'être faite en profondeur (le "rattachement" de ces lectures à la question se fait de manière significative au début et à la fin des textes, comme si certains de ces textes avaient été ajoutés après coup aux interventions présentées lors du séminaire pour faire bonne mesure). Par ailleurs, le texte de Pierre Monette, dont j'ai déjà indiqué qu'il aurait été plus avantageusement situé dans la première section, pousse le paradoxe à sa limite, en faisant du Québec le lieu d'une hégémonie au sein de la francophonie et des États-Unis le lieu de pratiques minoritaires dont le Québec devrait s'inspirer (il est vrai que Monette convoque ici Emerson et Thoreau). Ce renversement qui met en cause le consensus actuel, trop facilement acquis, sur l'identité québécoise - consensus toujours douteux et inquiétant quand il est question d'écrivains et d'intellectuels -, est d'autant plus intéressant qu'il remet en question la thèse du "success story" défendue par Létourneau, Monette se demandant au contraire si le Québec est prêt à assumer le choix et le deuil d'une culture vraiment minoritaire, au sens deleuzien du terme. Deuil d'autant plus difficile à accepter, semble-t-il, qu'on ne veut pas voir qu'il est inséparable de toute véritable épreuve de l'étranger (en témoignerait le lapsus, commis deux fois, altérant le titre de Régine Robin, Le deuil de l'origine, en Deuil de l'écriture...). On notera cependant au passage que dans ce texte comme dans plusieurs autres (notamment celui de Gérard Bouchard), l'américanité de la situation québécoise ne peut encore se penser que contre l'Europe (entendre la France), rejetée comme porteuse d'une vision majoritaire, homogène, d'une "universalité anonyme de filiation européenne", imposant une "fidélité au passé, dans le prolongement de vieilles idées européennes" (Bouchard), toutes valeurs avec lesquelles le Québec doit rompre s'il veut "pren[dre] le large, [...] [et s'insérer] dans son américanité". L'ancien contentieux est donc loin d'être liquidé, seulement renversé d'un pôle à l'autre...
Par ailleurs, il est difficile de passer sous silence la fatuité de certains auteurs qui, sans doute en raison de leur trop grande prolixité, citent leurs œuvres complètes jusqu'au ridicule (voir également certaines notices biographiques, du cru des auteurs). Je dois également faire droit ici à un mouvement d'humeur: quand on examine ce recueil, sur le plan de sa composition un peu attentivement, on ne peut que déplorer certaines absences difficiles à justifier sur le plan de la représentativité universitaire. Il semble qu'il soit plus facile de décloisonner à l'échelle intercontinentale qu'à celle des universités cohabitant dans une même ville... Comment expliquer que des chercheurs comme Pierre Nepveu, Lise Gauvin, Sherry Simon, Pierre L'Hérault ou François Paré qui ont pourtant fortement nourri ce champ de recherche de leurs réflexions soient absents de ce collectif, sauf pour une pauvre note infrapaginale en passant?
Quant à la troisième partie qui entend faire écho à certains débats récents autour de l'éternel malentendu entre la littérature et le nationalisme (je pense à la désolante affaire La Rue, entre autres), disons qu'elle est assez décevante, guère propice à élever un peu le niveau de la discussion. Était-il vraiment nécessaire de donner une audience élargie, par le biais d'une publication savante, au texte de Marc Angenot paru dans La Tribune juive, ce pamphlet dans lequel il faisant non seulement preuve de mépris à l'endroit de la "mélasse nationaliste" et des "textes avortons" qu'elle engendrerait dans la littérature québécoise, mais également imprégné de ce ressentiment bilieux qu'il est si prompt à dénoncer chez les autres? Ce malentendu entre la littérature et le nationalisme dépendrait-il seulement des interlocuteurs ? Peut-être, mais sans doute en partie seulement. Les positions sont en effet si prévisibles - de François Charron - comiquement travesti en Claude Charron dans la "Préface"! - en poète mystique, à Noël Audet se distanciant de tout régionalisme, à Maximilien Laroche faisant "L'éloge de l'île" avec humour au moins, à Paul Chamberland pourfendant le nationalisme canadian, à Jacques Pelletier appelant à la responsabilité de l'intellectuel au nom de Broch, à Angenot jetant de l'huile sur le feu, à Éric Clémens qui tente de faire entendre les voix de Hanna Arendt ou de Jean-Luc Nancy dans ce concert dissonant - que les paroles semblent soufflées d'avance. Qu'est-ce que l'écrivain a à dire d'éclairant sur cette question, en dehors de son œuvre même ? À lire ces pensées - ou plutôt certaines de ces opinions -, on se dit qu'il est grand temps de repenser le rôle de l'écrivain sur la place publique et qu'il ne suffit pas qu'on lui tende un micro pour qu'une vérité (?) politique (??) se fasse entendre dans sa parole oraculaire, pour ne pas dire nébuleuse (les affirmations à l'emporte-pièce de François Charron sont ici insupportables de prétention). Plusieurs auraient en tout cas intérêt à méditer la formule ironique, toujours insurpassée, de Joyce: "Let us change the subject".
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
L’indignation sélective dans la saga Morissette – Péladeau
Robin Philpot
TRIBUNE LIBRE 12 mai 2004
À niaisage, niaisage et demi! Voilà comment on devrait décrire la saga Morissette – Péladeau. Une séance de niaisage de l’un provoque une réaction encore plus niaiseuse de l’autre. Mais de là à y voir le scandale du siècle en matière de censure dans nos beaux médias relève de l’indignation sélective ou de l’aveuglement volontaire.
Une anecdote, qui ne relève pas du niaisage, donnera peut-être des munitions à ceux et celles qui voudraient pousser de hauts cris. En décembre 2001, au nom de la Société Saint-Jean-Baptiste, j’avais la tâche, avec le président Guy Bouthillier, de trouver un journaliste québécois de renom pour présenter le lauréat du Prix Olivar-Asselin, décerné à une personne qui s’illustre dans le domaine du journalisme. Le récipiendaire était Normand Lester.
Oh! Avions-nous oublié que Normand Lester fut congédié de Radio-Canada parce qu’il avait publié un livre critiquant le Gouvernement du Canada et sa Société Radio-Canada notamment pour avoir dépensé beaucoup d’argent, par des moyens occultes et détournés, pour blanchir l’histoire canadienne et gagner les cœurs et les esprits des Québécois et des Québécoises. M. Lester devançait ainsi, de plus de deux ans, la vérificatrice générale du Canada. Drôle, n’est-ce pas, que l’on ne rappelle pas, à Radio-Canada, l’affaire Lester alors que la saga Morissette – Péladeau est sur toutes les lèvres, tout comme le « scandale des commandites ». Drôle aussi que depuis ce temps, même s’il a publié deux autres livres sur le même sujet, Normand Lester n’a jamais été invité à parler de ses recherches à Radio-Canada.
Revenons-en à la recherche du journaliste présentateur. Nous avons communiqué avec au moins cinq journalistes, tous très connus. Ils ont répondu : c’est grave ce que Radio-Canada fait à Normand mais je ne pourrais pas le faire, parce que… Suivait une litanie d’excuses qu’on pourrait résumer comme suit : « Je tiens à garder de bons liens avec Radio-Canada! »
L’exception à cette désolante litanie fut Robert McKenzie, grand journaliste de Québec et chroniqueur parlementaire bien connu. D’aucuns lui attribuent la paternité du terme « Révolution tranquille », d’autres, « les trois colombes ». Déjà dans les années 1960, André Laurendeau a souligné l’excellence de McKenzie. À l’emploi du Toronto Star pendant 37 ans, Robert McKenzie expliquait aux Canadiens ce qui se passait au Québec. Lors de la remise du prix Olivar-Asselin, le 10 décembre 2001, il était encore à l’emploi du Toronto Star.
En présentant Normand Lester, Robert McKenzie a tenu à souligner à quel point l’opération que Normand Lester dénonçait dans son livre était répandue et généralisée au Canada. Pour l’illustrer, il a rappelé que, pendant le référendum de 1995, son propre journal, le Toronto Star a violé cavalièrement les lois québécoises en publicisant, à grand frais, la manifestation d’amour du 27 octobre 1995, à Montréal, et en nolisant des autobus pour que les lecteurs viennent appuyer le NON trois jours avant le référendum. Il a signalé aussi que des caricatures de son journal, choisies personnellement par le directeur John Honderich, avaient traité le Premier ministre du Québec d’un « Osama ben Landry », et ce, deux mois après le 11 septembre 2001.
Les foudres n’ont pas tardé. Malgré ses longues années de service, Robert McKenzie a été avisé, dans les jours suivants, qu’il n’écrirait plus jamais une seule ligne dans le Toronto Star. Hormis un article dans un quotidien montréalais, l’information sur ce congédiement n’a pas été reprise, ni commentée.
Deux cas de censure flagrants et graves dont personne ne parle, alors que tout le monde et son frère se scandalisent de l’horrible censure par Pierre-Karl Péladeau.
Faudrait-il conclure que nos commentateurs et nos humoristes savent aussi où loge le vrai pouvoir… et la vraie convergence? Et ce n’est pas nécessairement sur la rue Frontenac ni la rue Alexandre-de-Sève!

TRIBUNE LIBRE
SI VIS PACEM PARA BELLUM
René Marcel Sauvé, géographe
TRIBUNE LIBRE 12 mai 2004
Si, pour éviter la guerre, on choisit le déshonneur, on aura le déshonneur et la
guerre
Winston Churchill
LA QUESTION INTERDITE
Au Québec, nous sommes en guerre depuis déjà quatre siècles.
Dès les débuts de la colonisation de l’Acadie, du Saint Laurent, des grands Lacs
et du Mississipi, nous étions en guerre. Cette première guerre, qui a duré plus
de 150 ans, s’est terminée, non par la victoire anglaise sur les plaines
d’Abraham le 13 septembre 1759, mais par le traité de Paris du 10 février 1763,
signé trois ans plus tard, après notre victoire à Sainte Foy le 18 avril 1760,
et la décision stratégique de la France de concentrer ses effectifs militaires
dans les Antilles, afin de venir en aide aux Yankees dans la guerre
d’indépendance des États-Unis dont les signes avant coureurs étaient présents et
perceptibles quinze ans auparavant.
QUI A PERDU ET QUI A GAGNÉ?
La France a perdu et a gagné. Elle a perdu la Nouvelle France
et a permis aux Yankees de constituer l’État le plus puissant de la terre. Elle
changé magistralement les rapports de forces dans les Amériques pour des siècles
à venir. L’Angleterre pour sa part a gagné et a perdu. Elle a gagné
temporairement la Nouvelle France, dont le territoire a été ensuite morcelé en
faveur des États-Unis, excepté l’expression géographique communément appelée
Canada. Elle a perdu les Treize Colonies, qui devinrent rapidement rivales et
ennemies de la Mère Patrie. Sur les mers épicontinentales des Amériques,
l’Angleterre a réussi à conserver quelques escales pour sa marine.
Pour les colons de Nouvelle France restés sur place dans le
Saint Laurent, la guerre n’était pas finie. Elle ne faisait que commencer.
Confrontés à la menace yankee, les Anglais ont décidé de profiter de la
géographie stratégique du Québec pour en faire à la fois leur dernière redoute
en cas de perte de la Nouvelle Angleterre, quittes ensuite à s’en servir comme
tête de pont pour une reconquête éventuelle. Mais les circonstances ne sont
jamais les mêmes. Rien ne s’est produit tel que prévu par les Bureaucrates de la
stratégie d’État, ni pour les Anglais, ni pour nous, dont le centre de gravité
s’établissait définitivement dans le Saint Laurent et au Québec. Ils avaient
besoin de nous contre les Yankees et contre les États-Unis. Leurs méthodes
brutales envers nous témoignent de leur position de faiblesse. Un nouvel État
venait au monde et ils ne pouvaient l’empêcher. D’où leurs efforts pour prendre
possession de fait (de facto) comme de droit (de jure) de tout l’espace
continental situé au nord des États-Unis. Ils étaient en guerre et devaient
multiplier les efforts pour tenir cet espace qui leur échappait, non que les
Yankees le convoitait, mais parce que le premier obstacle venait de la
géographie. Espaces immenses, isolés et recouverts d’obstacles montagneux,
manquant d’œkoumène, peu habitable, peu accessible, manquant de communications
naturelles intérieures, seul le chemin de fer permettrait aux Anglais de
s’installer dans une position relativement plus forte dans l’espace continental
canadien. Mais le chemin de fer pouvait aussi être à l’origine du développement
de nouveaux États.
LE QUÉBEC EXISTE EFFECTIVEMENT EN TANT
QU’ÉTAT
Tous ces facteurs nous ont profité et ont contribué à nous
donner le Québec, en dépit de l’état de guerre perpétuel dans lequel nous étions
plongés. Non seulement nous avons survécu envers et contre cette guerre, en
dépit de la volonté anglaise, loyaliste et orangiste de nous fossiliser : nous
avons progressé et avons conquis, de facto et de jure, l’espace géographique
nécessaire à la création d’un foyer national. Et ce qui est plus significatif de
notre pouvoir réel sur les événements : nous avons développé les assises de
notre propre État. Géopolitique et avenir du Québec a été rédigé pour en
expliquer le sens. Il n’a pas été rédigé au Québec mais en Ontario, à Toronto,
alors que j’y enseignais.
En un dernier effort pour se hisser définitivement en
position de force, Anglais, Loyalistes, Orangistes et quelques vendus du Québec,
ont créé l’État centralisateur, unitaire et arbitraire d’Ottawa, afin de piéger
au centre tous les pouvoirs acquis naturellement par le Québec et aussi les
autres provinces. La guerre contre le Québec se poursuivait par tous les moyens
disponibles à un État arbitraire.
La fiscalité a été piégée, puis, les
communications, et ensuite, des tentatives répétées de centraliser et contrôler
toutes les fonctions d’État se sont poursuivies sans relâche depuis les débuts
de qui, par euphémisme, a été appelée la Confédération Canadienne et maintenant
le « fédéralisme canadien » puisque tout le monde ou presque, a fini par se
rendre compte qu’il n’y a jamais eu de confédération au Canada.
Avec la croissance de l’État du Québec, et la venue au monde
des autres provinces en train elles aussi d’accéder au statut d’État, tout ce
système soi-disant fédéral ou confédéral est en train de s’écrouler comme un
château de cartes. D’où les mesures délétères, voir, immorales, des dernières
décades, pour rester en place et éviter l’implosion du Canada qui s’annonce. Le
scandales des commandites n’est est qu’une manifestation parmi tant d’autres.
L’essentiel pour nous, au Québec, doit consister à préparer l’avenir et cet
avenir passe par l’État du Québec exclusivement.
Il nous faut dès maintenant
récupérer tous les pouvoirs d’État, tous, sans exception, et partant, assumer
toutes les charges d’un État, en commençant par la fiscalité et les
communications. Ce n’est plus le temps d’avoir peur ni de reculer ni de nier la
possibilité d’une guerre, voir, de plusieurs guerres et de nous y préparer. Nous
avons tout à gagner à y faire résolument face, ce qui ne veut aucunement dire
que nous risquons d’être massacrés. Au contraire, plus nous serons prêts, plus
réduite sera la possibilité de destructions et de morts résultant de cette
guerre.
La question interdite que nous devons nous poser maintenant
concerne la guerre. Inutile de fuir hors du réel. Cette guerre est déjà là et
peut durer longtemps dans l’avenir. Et après? Nous en avons vu d’autres. Nous ne
sommes plus des enfants. Nos ancêtres de Normandie, de Bretagne, d’Aquitaine, du
Poitou et de l’Anjou ont vécu plus d’un millénaire de guerres et en sont sortis
grandis. Quant à notre guerre à nous, pourquoi en avoir peur puisque nous sommes
en train de la gagner? Il suffit de ne pas l’ignorer et encore moins de reculer
devant l’ampleur des tâches qui s’annoncent.
Les Québécois ont une peur viscérale de parler de guerre,
comme si le fait d’ignorer la guerre était suffisant pour l’éviter en supposant
qu’une guerre de l’indépendance du Québec soit possible et même probable à court
où à long terme. D’autre part, on croit généralement qu’en évitant de parler
d’indépendance, on évitera également la guerre qui pourrait surgir dans une
telle éventualité. Donc, on recule, on tergiverse, on évite la question. Pas de
guerre et en cas de danger de guerre, pas d’indépendance, donc pas de guerre.
Fini et on en parle plus.
C’est de l’infantilisme. C’est comme se cacher la tête dans
le sable pour éviter d’être confronté à un problème d’envergure et d’une
importance aussi considérable pour un État que les conflits territoriaux et les
possibilités de guerre autour de questions d’intérêts. Si on veut réduire la
probabilité de guerre en cas de conflits, il faut au moins en envisager la
possibilité et trouver d’avance les moyens, d’abord par la diplomatie (qui fait
partie de la guerre), à laquelle s’ajoutent les mesures nécessaires à la
reconnaissance de l’État du Québec et à sa défense effective, à court et à long
terme. Diplomatie et politique de dissuasion sont les deux premiers aspects
d’une même nécessité pour n’importe quel État du monde qui, pour des raisons
géopolitiques, est exposé à des conflits territoriaux auxquels s’ajoutent des
conflits d’intérêts de grande envergure.
QUELQUES NOTIONS GÉNÉRALES AU SUJET DES
GUERRES
Ce travail exigeant, les peuples n’ont pas tous la compétence
nécessaire pour le mener à bonne fin et la preuve en est fournie par
d’innombrables guerres qui auraient pu être évitées sans que personne y perde
quoi que ce soit. Mais parce que beaucoup de peuples, Nations et État ont manqué
de compétence géopolitique et stratégique afin de conduire effectivement leurs
affaires et protéger leurs intérêts collectifs tout en évitant la guerre, ne
doit pas devenir une excuse pour le Québec de négliger ces questions
essentielles, exigeantes à l’extrême par ailleurs. La paix est une conquête;
elle n’est pas un héritage. Et elle n’est jamais définitivement acquise. Qu’on
se le tienne pour dit.
Tout cela exige beaucoup d’études, de réflexions et de
travail. La passivité n’a jamais évité la guerre. Selon tous les grands maîtres
en matière de guerre, depuis Sun Tsu, en passant par Jules César, Machiavel,
Grouard, Blaise de Monluc, Klauzewitz et Henri Jomini, rien n’est plus complexe
et plus difficile à régler qu’un problème de guerre, tellement difficile que
même les plus compétents s’y perdent et encore davantage ceux qui n’y sont
nullement préparés, au moins par l’étude, la recherche, la formation, le travail
et la pratique des mesures diplomatiques et dissuasives. Comme l’État du Québec,
naturel et optimal, sera bientôt reconnu comme tel, la nécessité de préparatifs
de prévention de la guerre et du maintien de la paix doit faire partie des
préoccupations du présent. Ce n’est plus le temps d’éviter des questions aussi
graves pour notre avenir collectif.
Les bonnes intentions ne mènent nulle part en matière de
guerre et il est naïf de croire qu’on peut l’éviter en laissant faire les choses
par elles-mêmes. Rien ne se fait de soi-même en matière de conflit et de
guerres. Le conflit n’est pas facile à définir non plus. Généralement, il
n’insinue entre les parties opposées sans que personne ne voie venir l’issue
explosive aux conséquences redoutables qui se dessine dans l’horizon politique.
Personne n’a jamais voulu croire à l’inévitabilité d’une guerre, tant on demeure
convaincu que la paix perpétuelle est installée à demeure après les malheurs
d’une guerre qui vient à peine de finir et qui devrait mettre fin à toutes les
guerres. Dans la nature humaine pourtant, il existe depuis toujours un gouffre
entre les bonnes intentions et les actes, les bonnes paroles et le réel, mais
qui s’en rend compte? Qui est assez conscient pour chercher la transcendance
dans le réel et non dans les vains mots qui donnent bonne conscience et ne
changent rien? Qui est assez conscient pour se méfier des mots qui gonflent la
vanité et n’aboutissent nulle part?
La paix véritable ne vient pas des bonnes paroles ni des
bonnes intentions mais de la bonne volonté et c’est autre chose.
La conscience de son ignorance, surtout la docte ignorance
est encore peu répandue, même dans le monde actuel pourtant imbu de savoirs. En
matière de conflits et de guerre, la naïveté continue de se propager de
génération en génération. Personne ou presque n’ose y opposer le démenti formel
de l’Histoire, l’expérience vécue au cours des six derniers millénaires. La
crainte d’être accusé de « déterminisme » paralyse encore beaucoup d’efforts
pour tenter d’apporter aux conflits et aux guerres des éclaircissements et des
certitudes valides et opératives pour l’avenir. « Les imbéciles apprennent par
leur propre expérience, dit Bismarck, je préfère apprendre par l’expérience des
autres ». Combien ont été capables de le comprendre, avec l’influence nécessaire
pour éviter l’inévitable?
Dans un ouvrage magistral, Stefan Zweig (Le monde d’hier;
souvenirs d’un européen. Belfond. Paris 1982.503p)) rapporte en des centaines de
pages lumineuses comment l’Europe d’avant 1914 n’a aucunement prévu la grande
guerre qui a soudainement éclaté sans que personne ne s’y attende. Personne
n’était prêt, ni les États ni leurs armées, dépassées par les événements, ni la
logistique civile et militaire des États en cause, ni l’armement, la stratégie
générale, la tactique et encore moins l’action diplomatique. C’était l’ignorance
la plus totale et la plus catastrophique. Et pourtant, prévenir cette guerre
aurait été simple, en fait trop simple :
1. Que l’Autriche des Habsbourg abandonne ses prétentions sur
les peuples du Danube et des Balkans et leur permette d’organiser leur
indépendance. Ce refus de l’Autriche a provoqué des désordres qui se sont
perpétués jusqu’à nos jours.
2. Que l’Allemagne, nouvel État venu au monde en 1871, soit
reconnue par les puissances coloniales de l’époque et que les Allemands puissent
entretenir avec le monde des relations diplomatiques et commerciales normales
ainsi qu’il se doit.
3. Or, non seulement l’Allemagne n’a pas été reconnue après
la première grande Guerre; elle a été étouffée par les prescriptions du « traité
de paix » qui a suivi cette guerre et qui contenait tout ce qu’il fallait pour
en provoquer une deuxième encore pire.
4. Que la Turquie se prépare à liquider l’Empire Ottoman et
accordant aux peuples du Proche Orient la formation et la sécularisation
nécessaires à la prise en charge de leurs propres États, de même que leur
défense diplomatique et territoriale nécessaire pour protéger leur
pétrole.
5. Que l’Angleterre, les États-Unis et la France cessent de
convoiter le pétrole du Proche Orient par le moyen d’intrigues et de guerres
accompagnées par le refus systématique de permettre aux peuples qui possèdent le
pétrole de prendre charge de leur richesse pour leur propre avantage en premier
lieu.
Que personne n’ait pris conscience de ces problèmes
fondamentaux est l’évidence même. Le réel est relationnel : il n’est pas
rationnel ni perceptible dans l’immédiat. Il est évident maintenant que c’est le
refus de voir le réel et ses exigences et d’y obtempérer qui a provoqué
l’éclatement des guerres, toutes les guerres du Vingtième siècles et
probablement toutes les autres avant. Lorsque l’assentiment s’impose, le refus
provoque l’exaspération et l’éclatement de la violence.
Dans la même veine, la guerre que livrent les Américains en
Irak est également obsolète. La preuve : les Américains sont en train de perdre,
comme ils ont perdu au Vietnam. Ni leur politique, leur diplomatie et leurs
forces armées ne sont adaptées aux conditions nouvelles et actuelles dans le
monde, dont la trame échappe à la plupart des gouvernements en place, perdus
dans des idées, des perceptions et des représentations hors contexte par rapport
au réel que vivent les gens ordinaires chaque jour et que leurs dirigeants
ignorent. Les guerres présentes et à venir ne sont pas ce que pensent les
savants stratèges de cabinets. Elles sont autre chose et elles seront autre
chose et c’est l’ignorance et l’incapacité de voir et de s’adapter des
institutions et des États en place qui provoqueront les éclatements à
venir.
L’éclatement est la phase finale d’une guerre donnée. Elle
est comme un abcès qui crève et laisse couler son pus jusqu’à la lie. La forme,
le temps et l’espace de l’éclatement sont généralement prévisibles, ainsi que le
démontrent les études sur les guerres telles qu’on les enseigne dans les bonnes
écoles militaires. Généralement, on peut affirmer sans trop risquer de se
tromper que, lorsque survient la phase d’éclatement, la guerre comme telle a au
moins quarante ans et le plus souvent davantage. Quant au lieu de la guerre, il
correspond généralement aux zones les plus stratégiques des États, c’est-à-dire
les zones de communications. En effet, le pouvoir, économique et politique, est
complètement dans ses communications. Cet axiome géopolitique a fait ses preuves
et n’a pas à être spontanément démontré.
Les études militaires sur les guerres démontrent que la
majorité des zones de combat sont dans les zones de communications qui relient
les États entre eux où les régions les plus actives d’un État donné. L’espace
stratégique correspond à l’espace logistique, celui du moindre effort, parce
qu’il est généralement bas, plat, avec sols arables, de l’eau en quantité pour
tous les usages, un climat qui permet l’activité organisée avec un minimum
d’efforts et de dépenses de moyens, des communications aisées avec les régions
extérieures, etc.
REVENONS AU QUÉBEC
Pour nous, la vie de l’État du Québec va continuer très loin
après les scandales des commandites et autres basses mesures décrétées contre
nous par Ottawa. Nous avons quatre siècles de travail et de réussites à notre
crédit. En tant que peuple, Nation et État, nous sommes appelés à aller encore
plus loin, à jouer dans le monde actuel et à venir un rôle hors de proportion
avec nos dimensions modestes. Au préalable, nous devons nous défaire de l’État
centralisateur, unitaire et arbitraire d’Ottawa, dont personne n’a plus besoin
nulle part au Canada, pas davantage qu’au Québec. Ce n’est pas le temps de
reculer, de se rebiffer et de refuser de regarder le réel en face. Pour
commencer, nous allons nous instruire davantage en matière de guerre car la vie
de notre État en dépend. Lorsque nos savoirs auront pris de l’ampleur, nous
pourrons décider par nous-mêmes, avec effectivité et efficacité, de ce qu’il
convient de faire. On ne peut pas régler de problèmes d’une telle envergure par
des demi savoirs et des demi mesures.
René Marcel Sauvé, géographe,
Spécialisé en géopolitique, l’auteur a servi comme officier
dans l’armée canadienne pendant 28 ans, service qui l’a conduit sur quatre
continents. Il est l’auteur de Géopolitique et avenir du Québec (Guérin 1994) et
a travaillé à l’étude du problème de la défense d’un Québec souverain avec
messieurs Lévesque et Parizeau.
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