Actualité





Le gouvernement Charest continue de culbuter, selon CROP

Denis Lessard
La Presse jeudi 27 mai 2004

Québec - Le gouvernement Charest a atteint en mai un record d'impopularité. Désormais, 72 % des Québécois et huit francophones sur 10 sont insatisfaits de leur gouvernement à Québec.

Troublant constat pour l'équipe de Jean Charest que cette dernière enquête CROP réalisée pour La Presse du 13 au 23 mai. Les électeurs non francophones, ou allophones, ont récemment décidé de bouder le PLQ, révèlent les données du récent sondage.

Le coup de sonde auprès de 1002 personnes, précis à trois points près 19 fois sur 20, constate que seulement un Québécois sur quatre ( 25 % ) se dit satisfait " du présent gouvernement du Québec ". Pour le gouvernement Charest, c'est une baisse de quatre points des satisfaits et une majoration de six points des mécontents depuis un mois.

Surtout, souligne Claude Gauthier, l'impopularité du gouvernement du Québec atteint un niveau inconnu depuis des années. En fait, il faut remonter au début des années 80, quand le gouvernement Lévesque avait sabré le salaire des fonctionnaires et que les taux d'intérêt à 20 % plongeaient bien des entreprises en faillite, pour retrouver un gouvernement aussi impopulaire à Québec.

Depuis l'affrontement avec les syndicats en décembre dernier, le PLQ n'a fait que poursuivre sa descente aux enfers, montrent les données de CROP. La satisfaction avait alors chuté de 45 % à 34 % et se maintenait depuis à ces niveaux. La plongée de mai à 25 % de satisfaits est sans précédent.

Plus encore, le niveau d'insatisfaction se polarise: 38 % des gens sont " très insatisfaits " de Québec, tandis que seulement 4 % se disent " très satisfaits ".

Le spécialiste de CROP reste perplexe quant aux raisons de cette nouvelle baisse au moment ou la scène fédérale occupe tout l'espace médiatique. " C'est comme un climat qui s'est installé ", explique Claude Gauthier.

Aussi, croit-il qu'à mesure que le temps passe, la déception des électeurs par rapport aux attentes à l'endroit du gouvernement élu il y a un an peut devenir plus palpable.

En grattant les données, il observe que les mécontents se trouvent dans la population active, les ménages avec enfants, qui n'ont guère trouvé de réconfort dans le dernier budget provincial qui pourtant visait la famille. M. Gauthier constate aussi une désaffection des allophones, habituellement acquis aux libéraux. Les francophones sont insatisfaits à 77 %, mais les allophones sont désormais mécontents dans une proportion de 47 %.

Ce glissement des allophones se vérifie dès qu'on parle d'intentions de vote. Au global, le PQ gagne deux points à 43 % comme l'ADQ à 22 % quand CROP répartit les 18 % d'indécis. Les libéraux perdent trois points par rapport à avril, à 33 %. En y regardant de plus près, on constate que le PQ a perdu un point chez les francophones, l'ADQ a gagné deux points et les libéraux sont restés à 18 %. Chez les allophones, l'intention de vote pour le PLQ est passée en un mois de 75 à 60 %. Tout à coup, le PQ se retrouve avec 12 % d'appuis chez les allophones, neuf points de plus en un mois. Aussi les indécis ont augmenté de huit points dans ce groupe, à 19 %.

Les règles contraignantes pour les défusions municipales ont peut-être mécontenté les anglophones, risque M. Gauthier en guise d'explication.

Par région, le PQ domine maintenant à Montréal, bastion traditionnel du PLQ, avec 38 % des intentions de vote contre 28 % pour les troupes de Jean Charest et 15 % pour l'ADQ.

Dans la région de Québec, le PQ est encore premier avec 34 % d'appuis, suivi de l'ADQ avec 28 %. Les libéraux ferment la marche avec 19 %.

Dans l'ensemble des régions, le PQ obtient 36 % d'appui avant répartition des 21 % d'indécis, contre 231 % au PLQ et 20 % à l'ADQ.



Une élection référendaire sur les paradis fiscaux
Martin-Pêcheur

Alain Denault
Voir, n° Vol: 18 NO: 21 jeudi 27 mai 2004

Un homme politique qui contourne les lois de son propre pays mérite-t-il d'en devenir premier ministre? Alain Denault, auteur de Paul Martin et compagnies, Soixante thèses sur l'alégalité des paradis fiscaux, croit que non. Il s'en explique ici.

Les paradis fiscaux sont la pornographie de la finance mondiale et qui s'y vautre s'y discrédite à jamais.

Les élections générales aujourd'hui déclenchées porteront sur les paradis fiscaux et judiciaires.

Elles sont l'occasion, pour une majorité éclairée, de désavouer les modalités d'ascension de ceux qui, tout en se présentant comme garants des règles et contraintes démocratiques, font fructifier toutes leurs affaires dans les repaires mafieux, criminels et corrompus que sont les paradis fiscaux.

Une évidence: l'actionnaire unique d'un empire maritime avide de paradis alégaux est un adversaire du bien public. Ses prétentions démocratiques en ressortent comiques. L'heure sonne de faire reconnaître politiquement et publiquement ce truisme.

Le triangle des Bermudes de la Finance mondiale blanchit chaque année 1 000 milliards de dollars US, la rétention dont il fait preuve se chiffre à 6 000 milliards de dollars US. Il soutire annuellement 50 milliards de dollars US au fisc des pays normalement structurés. La moitié du stock mondial d'argent s'en trouve anémiée. Ces statistiques ne signifient qu'une chose: c'est grave.

La criminalité et la triche financières ne sont plus seulement "parallèles" ou "occultes" elles investissent l'économie classique, intègrent l'État de droit à leur stratégie, compromettent la fiabilité de toutes les données, nuisent durablement à la pensée de l'économie, corrompent les instances politiques et trouent les systèmes juridiques.

On ne se "réfugie" pas dans un havre fiscal dans le seul espoir d'échapper au fisc, mais pour errer librement sous les cieux de l'action criminelle pénalement protégée. Là, une utopie hier chantée par l'extrême gauche se trouve réalisée sous un jour macabre: il y est littéralement interdit d'interdire. Sous les pavés des parvis de manoir: les plages idylliques de mondes sans loi. Polluer, oeuvrer à la traite des esclaves sexuels, armer, trafiquer, corrompre, faire ses choux gras du terrorisme, négliger l'entretien des biens industriels au risque des pires conséquences écologiques, de même qu'annihiler les syndicats et l'éthique professionnelle y sont des jeux d'enfant. On y monte et démonte les sociétés-écrans comme des châteaux de sable, de façon à ne responsabiliser personne. La loi s'y verrouille elle-même et proclame là-bas son impuissance à concerner les puissants, ceux-là mêmes qui retrouvent chez eux leur aura de démocrates pour mettre ces lois en vigueur envers nous.

La stratégie d'un chef d'État intéressé consiste à consolider l'État de droit pour maintenir en respect la majorité soumise à une foule de lois, de contraintes et de réglementations, de sorte que les zones de non-droit qu'il crée et entretient en leurs marges paradis fiscaux, bancaires et judiciaires, ports francs et zones franches concourent, par leur exclusivité, à la croissance des actifs des privilégiés qui y sévissent. "La loi crée la valeur que le crime empoche", selon la formule du juriste français Jean de Maillard. C'est-à-dire que nos lois bordent ces zones exclusives de non-droit où le crime, la corruption politique et la négation judiciaire vainquent. Lois et règlements qui contraignent les sujets de l'État deviennent fantoches pour ceux qui les votent hors la loi.

À ainsi cours un dumping de quatre ordres: fiscal, juridique, social et écologique. Une course vers le bas tire tous les acteurs du monde en matière de taxation de façon à compromettre partout les acquis sociaux issus de décennies de luttes politiques et à corroder sérieusement la notion même de bien public; aussi, un vacuum juridique tend-il à s'élargir partout où retentit tel un sésame les revendications chiffrées des grands et moins grands détenteurs de capitaux; les lois du travail se trouvent donc à nuire aux travailleurs qui voient leurs postes transférés dans les régions où on exploite la main-d'oeuvre par coercition; par conséquent, les normes en vue de la protection de l'environnement s'en trouvent risibles.

Que n'a-t-on pas lu, sous la signature de plumes reconnues, autour de l'implacable "concurrence", pour justifier tout cela? Le premier ministre lui-même baisse les bras, victime milliardaire et fatale de règles néo-libérales qui l'empêchent, snif, de faire fructifier son capital autre part qu'à l'abri des prohibitions nationales dont il doit par ailleurs garantir le sérieux. Le régime de la concurrence aveugle est précisément celui que nos droites dures se concoctent depuis plus de vingt ans, les actionnaires s'enrichissant un jour pour le lendemain pleurer leurs faibles recours juridiques quand ils se prononcent cette fois à leur tribune parlementaire.

Le tableau qui s'en dégage se fait donc aussi net qu'immonde: les paradis fiscaux sont la pornographie de la finance mondiale et qui s'y vautre s'y discrédite à jamais. Rien ne saurait excuser l'obscénité qui s'y observe, contraire aux civilités et à la modération élémentaires. La perversion qui se dénonce d'elle-même dans les activités de ce type ne concerne plus la morale mais l'intelligence.

Quelques médias d'envergure ont entrepris d'aborder cette question sensible depuis la nomination du nouveau premier ministre canadien, au tournant de la dernière année, en ne rendant pas mois persistante, cependant, l'interrogation à savoir pourquoi quelques coupures de presse seulement, et un ou deux reportages à heure de faible écoute, ont traité ce problème pendant les dix années de fonction d'un ministre des Finances aujourd'hui promu. Le rattrapage en la matière qu'un mieux vaut tard que jamais ne justifiera jamais dans un contexte où la valeur se compte précisément en milliards de dollars US que l'activité criminelle détourne quotidiennement via les paradis fiscaux n'est pas même tout à fait consolidé. Les médias continuent de noyer la question des paradis fiscaux, et celui des rapports qu'y entretient le premier ministre, parmi une foule d'autres affaires parfois mises en lumière avec plus d'insistance, bien qu'en ce contexte les paradis fiscaux constituent l'étalon du scandale. Ce qui explique aussi nous en convenons sans ironie qu'il soit vraiment difficile d'en faire cas. Le faire, c'est questionner les vices fondamentaux de notre régime ainsi que les enjeux historiques qui nous incombent. Loin d'être descriptibles à la manière d'un accident de parcours qu'il s'agirait de relever sur fond d'un monde qui tournerait par ailleurs, lui, plus ou moins rondement, les paradis fiscaux se présentent plutôt comme le fait d'un parcours historique accidenté en tant que tel.

Les paradis fiscaux ne font pas exception mais relèvent d'un état d'exception dont il importe que se saisissent les consciences critiques. Car là point l'explication sans appel de la déroute, de la défaillance et du dysfonctionnement même de l'économie mondialisée.

Identifions là l'enjeu de principe du scrutin fédéral de 2004. Il sera celui d'une élection référendaire sur les paradis fiscaux.

Paul Martin et compagnies, Soixante thèses sur l'alégalité des paradis fiscaux
Par Alain Deneault
VLB éditeur, 2004.



L'argent sale des libéraux:
Lapierre revient sur sa promesse

Clairandrée Cauchy
Le Devoir jeudi 27 mai 2004

Le lieutenant de Paul Martin au Québec, Jean Lapierre, a été le centre d'attention hier. Le candidat-vedette qui avait promis de ne pas faire campagne avec de «l'argent souillé» a indiqué que les résultats de la vérification comptable du parti ne seront pas rendus publics. Son passé d'animateur populiste et ses déclarations à la radio sur la perspective d'un gouvernement minoritaire portent ombrage à la campagne libérale.

Les électeurs ne sauront probablement pas avant de se rendre aux urnes quelles sommes auraient été versées au PLC par les firmes de publicité impliquées dans le scandale des commandites. Le lieutenant québécois du PLC, Jean Lapierre, a indiqué hier que les résultats de la vérification des livres comptables de la section québécoise du parti ne seront pas rendus publics. Ils seront plutôt remis au juge John Gomery, qui préside la commission d'enquête sur le programme de commandites.

«Le travail comptable est fait, ces listes-là seront déposées auprès du juge Gomery et du procureur spécial, et, à ce moment-là, eux décideront, ce n'est pas à vous de décider qui est coupable», a fait valoir M. Lapierre lors d'un point de presse à l'hôpital Sainte-Justine, à Montréal, avant l'arrivée du chef libéral Paul Martin.

En mars dernier, Jean Lapierre avait affirmé qu'il n'était «pas question» pour le PLC de «faire campagne avec de l'argent souillé». Il avait alors assuré que «tout ce qui aurait un lien causal entre le dossier des commandites et le financement [du parti] devrait être retourné immédiatement [au gouvernement canadien] dès que le procureur spécial l'aura».

Selon les chiffres du Directeur général des élections, les firmes mises en cause dans le scandale des commandites, notamment Groupaction et Everest, auraient versé des dons de l'ordre de 650 000 $ au PLC entre 1993 et 2002.

Au côté de son chef, Jean Lapierre a affirmé hier que le PLC ne faisait pas campagne avec l'argent des commandites puisque la section québécoise était endettée de 3,8 millions lorsque Paul Martin est arrivé au pouvoir. Paul Martin a quant à lui répété que les résultats de la vérification comptable seront transmis dès qu'ils seront prêts à l'avocat-conseil chargé du recouvrement des fonds, Me André Gauthier.

Le chef du Bloc québécois Gilles Duceppe, de passage dans les Bois-Francs, s'est dit déçu que la lumière ne soit pas faite plus rapidement sur les fonds de provenance douteuse dont aurait bénéficié le PLC. «M. Lapierre nous parlait d'argent sale avant le déclenchement de la campagne, ce sont ses mots. Il a dit qu'il ne ferait pas campagne avec ça. Là, le rapport est prêt et il dit: "On vous le dira après"! Ce n'est pas respectueux! Dans la mesure où on veut corriger les choses, il faut apporter des correctifs.»

Minoritaire: un mot tabou?

Le chef du PLC a par ailleurs dû se porter à la défense de son lieutenant québécois, qui avait évoqué lundi sur les ondes de CKAC, la radio où il officiait jusqu'à tout récemment, la perspective d'un gouvernement minoritaire.

Répondant au journaliste qui rappelait que des experts prédisent un gouvernement libéral minoritaire, Jean Lapierre a soutenu qu'il n'excluait aucun scénario: «Si jamais cela se présentait comme cela, traditionnellement, les gouvernements libéraux ont été tenus au pouvoir souvent par les néo-démocrates. À ce moment-là, c'est pas mal plus dans le sens des programmes sociaux et des intérêts de bien des citoyens.» Ses propos ont défrayé la manchette, surtout au Canada anglais, où la venue de l'ancien bloquiste suscite une certaine méfiance, voire de la grogne.

Le chef libéral a refusé de blâmer son candidat-vedette: «Il incarne la vision québécoise. Il connaît les dossiers, c'est quelqu'un dont je suis extrêmement fier. Il va jouer un rôle très important dans le prochain gouvernement.» Sourire en coin, Paul Martin a cependant précisé que «son seul défaut, c'est qu'il a été dans un autre domaine avant la politique, mais on va lui pardonner».

Ce n'est pas la première fois que les déclarations de M. Lapierre sèment l'embarras chez les libéraux. Dès son retour dans l'arène politique, il avait déclaré que la loi sur la clarté était «inutile», la qualifiant d'«astuce», au grand dam du Canada anglais, qui la perçoit comme un rempart contre le séparatisme. Plus récemment, il avait comparé le scandale des commandites à un vieux poisson pourri laissé dans le réfrigérateur par l'administration précédente.

Le principal intéressé, qui a été animateur-vedette à CKAC et à TQS, estime quant à lui être victime d'un «"spin" médiatique». «Par-dessus vos têtes, le message passe bien [...], sans filtre, le message passe très bien», a-t-il lancé aux journalistes. «Est-ce que j'aurais dû dire: "On ne prononce pas le mot "minoritaire"?" [...] C'est clair que je travaille à l'élection d'un gouvernement majoritaire, que je souhaite faire partie d'un gouvernement majoritaire», a-t-il soutenu en entrevue au Devoir.

Le candidat libéral dans Outremont tient à son franc-parler: «Quand on est ouvert, on dit qu'on parle trop, et quand on ne parle pas assez, on dit qu'on a la langue de bois. C'est pour cela qu'à certains moments, les politiciens deviennent comme du tofu: inodores, incolores et sans saveur. Il y a un moment dans la vie où on doit pouvoir s'exprimer librement.»

Blâme du Conseil de presse

Ce même langage coloré auquel il avait recours jusqu'à tout récemment sur les ondes revient le hanter dans sa vie politique: le Conseil de presse lui a adressé un blâme hier pour des propos tenus en décembre dernier alors qu'il était animateur à CKAC.

Revenant du centre-ville de Montréal, où il avait fait ses emplettes de Noël, l'animateur s'était insurgé contre les retards du déneigement, qualifiant l'administration municipale de «trous de cul» qui se «sacrent des contribuables». «La grande ville, je vous le dis, c'est de la marde», avait entre autres affirmé l'animateur dans une envolée fielleuse.

Après analyse, le Conseil de presse du Québec, un organisme indépendant formé de représentants du public, des entreprises de presse et des journalistes, estime que «le vocabulaire utilisé par M. Lapierre est inacceptable sur les ondes d'une station de radio».

«Peu importe de quel genre journalistique il s'agit, les normes de respect sont égales partout. On ne peut pas insulter les gens ni être d'une agressivité abusive. Il y a moyen de faire ce travail-là de manière frondeuse, sans insulter les gens», a fait valoir le secrétaire général du Conseil de presse, Robert Maltais.

Le Conseil de presse déplore également le fait qu'à la fin d'une entrevue avec un responsable de la Ville, M. Lapierre a baissé le volume du micro de son interlocuteur afin d'attribuer à son invité des paroles tout à fait contraires à son propos. «Il s'agit d'une conduite contraire à toutes les règles de l'entrevue», peut-on lire dans la décision.

Jean Lapierre a refusé hier de commenter la décision du Conseil de presse, qu'il n'avait pas lue. Le document lui a été envoyé il y a de cela deux semaines à l'adresse de son ancien employeur, CKAC. «Un, je me souviens vaguement de l'entrevue. Deux, je n'ai pas pris connaissance de la décision. Cela ne serait pas professionnel de ma part de commenter une décision que je n'ai pas lue. [...] Je lirai cela en temps et lieu. Disons que je suis concentré sur la campagne à ce moment-ci.»

Avec la collaboration d'Alec Castonguay et de la Presse canadienne



Yves Séguin, lui, juge insuffisants les neuf milliards promis

Robert Dutrisac
Le Devoir jeudi 27 mai 2004

Québec - Malgré la menace que fait planer le programme pour la santé de Paul Martin sur les compétences du Québec, le premier ministre Jean Charest a refusé, hier, de jeter la pierre aux libéraux fédéraux et à leur chef.

Lors de la période de questions à l'Assemblée nationale, le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, a exigé du premier ministre qu'il dénonce l'attitude centralisatrice de Paul Martin. Qualifiant M. Landry de «directeur de succursale du Bloc québécois à l'Assemblée nationale», M. Charest a réitéré son refus de prendre position lors des élections fédérales, ce qui, selon lui, serait «diriger les choix de la population du Québec». Il a rappelé que le PLQ est un parti indépendant et n'a pas voulu démentir les propos de M. Martin et de son lieutenant québécois Jean Lapierre selon qui le PLQ travaille activement à la réélection du Parti libéral du Canada.

Sur le fond de la proposition de Martin pour réformer «le système de santé canadien», M. Charest a rappelé sa conception fonctionnelle du fédéralisme canadien. «C'est plus qu'une question de simples compétences, c'est une question de bon sens», a-t-il dit. Le domaine de la santé est de compétence provinciale parce que les provinces sont les mieux placées pour fournir les services de santé. «Là-dessus, on ne changera pas d'idée parce que les intérêts du Québec commandent que nous défendions avec beaucoup de vigueur justement ces compétences», a dit le premier ministre.

Yves Séguin

De son côté, le ministre des Finances, Yves Séguin, a souligné que la somme de neuf milliards que propose d'investir M. Martin en santé au cours des cinq prochaines années n'était pas suffisante. «Ce n'est certainement pas à la hauteur du financement que nous attendions, mais il y a une porte qui s'ouvre», a-t-il dit en réponse à une question du porte-parole de l'opposition officielle en matière de finances, François Legault. M. Séguin a signalé que les ministres des Finances provinciaux, lors de leurs réunions, avaient recommandé à leur premier ministre de réclamer trois milliards de plus en santé dès cette année.

En outre, comme l'avait évoqué mardi le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, M. Séguin a dit qu'il ne fallait pas considérer le financement fédéral de la santé «de façon fragmentée et isolée». Il a cité la question de la péréquation, qu'il entend renégocier, ainsi que l'existence de plusieurs programmes financés à la fois par Ottawa et les provinces. «Nous voulons regarder l'ensemble et discuter avec le gouvernement fédéral d'une solution d'ensemble», a-t-il dit.

L'opposition officielle s'est offusquée d'un passage du document de Paul Martin décrivant son projet en santé. «À l'évidence, la discussion impliquera une composante de "donnant-donnant"», peut-on lire dans le document. «Nous espérons que ces objectifs libéraux et ces propositions, tels qu'ils apparaissent dans ces pages, gagneront la faveur populaire, rendant leur concrétisation plus probable à la rencontre des premiers ministres et durant la période de mise en oeuvre qui suivra.»

Pour Bernard Landry, il est «clair que Paul Martin veut un mandat pour bâtir un rapport de force» contre le gouvernement du Québec, «pour vous écraser à la table des négociations». Le chef de l'opposition officielle a qualifié de «faibles» l'attitude et la politique de M. Charest à l'égard du gouvernement fédéral. «Aucun premier ministre du Québec, depuis un demi-siècle, n'a fait preuve d'autant de mollesse à l'endroit d'Ottawa», a lancé M. Landry.



Duceppe évoque ses racines britanniques

Kathleen Lévesque et Alec Castonguay
Le Devoir jeudi 27 mai 2004

Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a qualifié hier de ridicules les propos tenus la veille par le ministre libéral Pierre Pettigrew, qui estime que le Bloc a un comportement ethnocentrique.

«C'est profondément ridicule et ce ne sera pas la première fois qu'il [M. Pettigrew] le sera. Pas la dernière non plus. C'est lui qui ethnicise le vote», a d'abord lancé M. Duceppe avant de rappeler que sa mère s'appelle Rowley et que son grand-père est né en Angleterre.

Mardi soir, Pierre Pettigrew donnait le coup d'envoi de la campagne électorale dans l'est de Montréal au cours d'une assemblée partisane dans la circonscription d'Honoré-Mercier. Selon M. Pettigrew, le slogan bloquiste «Un parti propre au Québec», démontre une volonté d'exclure «les autres». «Le Bloc, il aime bien se complaire dans sa petite homogénéité: propre à nous autres, juste nous autres, les autres ne sont pas les bienvenus», a déclaré M. Pettigrew.

De passage à Sherbrooke, où il tentait de contrer le candidat-vedette du PLC, Claude-Marie Béchard, M. Duceppe a ajouté que le Bloc ne correspond pas au comportement décrié par son adversaire. Il a rappelé que le Bloc compte des candidats de toute origine. «C'est malheureux de vouloir ethniciser le vote. Voilà une nation qui tire sa force et sa richesse de toutes ces différences», a conclu le chef bloquiste.

Interrogé par les journalistes, Pierre Pettigrew avait rejeté l'idée voulant que le slogan du Bloc québécois puisse faire référence au scandale des commandites, un terrain glissant pour les libéraux. Pour répliquer à ce slogan, le PLC a sorti le sien: «Allons droit devant». Mais voilà, comme Le Devoir l'a découvert, c'est le même que celui utilisé par l'ancienne entreprise de transport maritime de Paul Martin, la Canada Steamship Lines.



Crises d'identité

J.-Jacques Samson
Le Soleil jeudi 27 mai 2004

Éditorial - Gilles Duceppe se moque des libéraux qui cachent leur identité sous l'étiquette Équipe Martin ; le premier ministre sortant dénonce pour sa part le chef du Bloc québécois qui n'a pas parlé de la souveraineté du Québec ces jours derniers. La bataille du Québec en vue des élections du 28 juin est encore dans les faits un duel et les deux champions ont de très bonnes raisons pour faire oublier une facette de la personnalité de leur parti respectif.

Du côté libéral, quand 61 % des Canadiens pensent que les porte-étendard de ce parti sont corrompus, selon un sondage Ipsos-Reid, et alors que 85 % des Québécois ne croient pas Paul Martin quand il dit qu'il ne savait rien des dessous pourris du Programme de commandites, l'intérêt de faire abstraction de son appartenance à cette famille est assez évident. Les partis politiques ont régulièrement recours à cette stratégie lorsqu'ils ont trop de squelettes dans leurs placards. Kim Campbell a tenté le coup avec les conservateurs fédéraux en 1993 ; Pierre Marc Johnson avait aussi échoué avec le Parti québécois en 1985. Le procédé figure en même temps dans l'arsenal des réponses qu'un parti qui exerce le pouvoir depuis plusieurs années, doit donner à la frénétique volonté de changement qui s'empare d'une population tous les huit ans en moyenne. Or dans le cas du PLC, il forme le gouvernement depuis 11 ans ! Le besoin de renouveau a gonflé d'autant dans l'opinion publique.

Gilles Duceppe, de son côté, ne parle pas vraiment de souveraineté. Tous les Québécois connaissent notre identité ! a répliqué vivement la présidente du caucus des députés bloquistes, Christiane Gagnon, lorsque je lui ai fait cette remarque, il y a quelques jours. C'est vrai. L'élection fédérale ne porte pas sur la souveraineté du Québec, a-t-elle repris, ce n'est pas un vote sur l'avenir constitutionnel mais pour choisir des députés au Parlement fédéral. C'est tout aussi vrai. Le chef conservateur invoque d'ailleurs les mêmes arguments, et pour cause. Bloquistes et conservateurs ne veulent pas que le débat électoral soit de nouveau centré au Québec sur l'unité canadienne et la souveraineté. L'histoire des 30 dernières années montre trop bien que cette cristallisation a fait les choux gras du Parti libéral du Canada.

Ce champ est pourtant miné cette fois pour les libéraux fédéraux et Paul Martin. Ce dernier a beaucoup plus à perdre à ramener ces questions à l'avant-plan que de votes flottants à engranger en exploitant ce thème.

Relancer le débat sur l'unité nationale, c'est d'abord rappeler à tous le souvenir de l'inimitable Stéphane Dion ( que M. Martin a cherché à évincer), du plan B, du renvoi devant la Cour suprême et de la Loi sur la clarté référendaire. Paul Martin a tout fait depuis 1995 pour se dissocier de cette politique de la ligne dure à l'endroit du Québec préconisée par Jean Chrétien. M. Martin a cependant savamment entretenu l'ambiguïté au fil des années, à la marge de la solidarité ministérielle, laissant savoir qu'il n'approuvait pas ces confrontations mais en demeurant néanmoins membre du gouvernement Chrétien.

Le plus périlleux toutefois d'un autre débat sur l'unité canadienne est le lien direct automatiquement établi avec le scandale des commandites. La perception bien installée chez les Québécois est que les libéraux ont cherché à acheter leur adhésion au Canada en lubrifiant leurs festivals et fêtes populaires, en échange de l'installation de drapeaux et de banderoles dans toutes les villes, les villages, les arénas ou centres de foires, pendant que des amis du régime Chrétien en profitaient pour se graisser au passage en détournant des centaines de millions $ de fonds publics. La noble cause de l'unité nationale, ancienne marque de commerce des libéraux, est ainsi devenue un outil de patronage et de corruption, en plus d'avoir été traitée comme un savon que des publicitaires peu imaginatifs cherchent à imposer par la technique de la surexposition. L'insulte à l'intelligence a été doublée d'une gigantesque fraude. (Les mentalités n'ont pas tellement changé au PLC : des gens d'affaires ont été invités à payer 1000 $ le couvert à Québec mardi pour déjeuner avec le lieutenant québécois du premier ministre Jean Lapierre. Les convives étaient sûrement tous totalement désintéressés !)

Raviver artificiellement le débat sur la souveraineté dans le cadre d'une élection fédérale, c'est aussi pour Paul Martin mobiliser davantage les troupes péquistes de Bernard Landry. Il est évident que l'élection de députés du Bloc québécois en plus grand nombre qu'en 2000 serait vite récupérée par les péquistes comme une illustration de la marche irréversible des Québécois vers la souveraineté, peu importe qui incarne le régime fédéral à Ottawa. Les péquistes sont de la sorte toujours tenus d'appuyer à fond leurs petits frères bloquistes. Mais Bernard Landry peut en plus prétendre sérieusement cette fois que le PQ est en position de reprendre le pouvoir en 2007 et de tenir un autre référendum l'année suivante. Et les libéraux de Jean Charest, eux-mêmes très impopulaires, ont déjà pris leurs distances du PLC. Paul Martin ne peut donc se fier sur ces alliés habituels pour neutraliser les péquistes. Il n'a donc pas avantage à tirer la queue du lion.

JJSamson@lesoleil.com



Le Canada saura-t-il se doter d'une diplomatie à paliers multiples ?

Stéphane Paquin
L'auteur est professeur associé au Département d'histoire de l'UQAM et adjoint au titulaire de la Chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec.
Le Soleil jeudi 27 mai 2004

Analyse - Lors de son discours du 17 mai devant la Chambre de commerce de Laval, Paul Martin s'est montré ouvert à l'idée d'accorder un rôle aux provinces en matière de relations internationales. Si cela devait se réaliser, cette ouverture du gouvernement canadien marquerait un changement d'attitude important car le gouvernement Chrétien avait refusé, en octobre 2002, à la ministre des Relations internationales du Québec, Mme Louise Beaudoin, un droit de parole plus important pour le Québec à l'UNESCO.

Cette nouvelle position de Paul Martin marquerait également un rupture historique avec les politiques de son parti car, depuis les années 60, le gouvernement fédéral, sous une administration libérale, est toujours demeuré fermé à l'idée d'accorder un rôle aux provinces en matière de relations internationales. En ce qui concerne le droit de contracter des traités internationaux par exemple, le ministre Paul Martin (père) a écrit en 1965 que "la situation constitutionnelle au Canada en ce qui concerne le pouvoir de conclure des traités est claire. Le Canada ne possède qu'une seule personnalité internationale au sein de la communauté des nations". Sur le même sujet, la Charte de Victoria de 1971 excluait, entre autres, "toute notion de personnalité internationale pour une province".

La prétention du gouvernement fédéral d'être le seul ordre de gouvernement habilité à représenter le Canada en relations internationales est, depuis la formulation de la doctrine Gérin-Lajoie de 1965, considérée comme inacceptable par le gouvernement du Québec car elle a pour effet d'affirmer la suprématie du gouvernement fédéral sur les domaines de compétence provinciale.

Le problème du Canada est accentué par le fait que, contrairement à ce qui se passe dans certaines autres fédérations, les engagements internationaux du gouvernement fédéral n'entraînent pas automatiquement leurs applications par les provinces, donc par le Québec. En vertu de jugements de tribunaux, si le fédéral est responsable de la conclusion des traités, il n'a pas toujours la capacité juridique de les imposer aux provinces. De plus, il existe plusieurs zones grises. Le gouvernement fédéral a-t-il le droit de conclure un traité qui relève exclusivement du champs de compétence des provinces ? Rien n'est moins certain.

Cette prétention du gouvernement fédéral est inacceptable pour le gouvernement du Québec car cela signifie qu'Ottawa peut conclure un traité qui aurait pour effet de rendre illégales des politiques du gouvernement du Québec. C'est ce qui allait se produire à l'OCDE où les pays membres, dont le gouvernement canadien, ont négocié, entre 1995 et 1998, l'accord multilatéral sur l'investissement (AMI) qui, s'il avait été ratifié, aurait rendu illégale une bonne partie du modèle de développement québécois.

Lorsque les rapports internationaux concernaient essentiellement les questions de sécurité militaire, les pratiques internationales du gouvernement du Canada pouvaient se concrétiser sans trop d'entraves. Avec l'accélération de la mondialisation, des processus d'internationalisation comme le GATT et de développement de blocs régionaux comme l'ALENA, les champs de compétences des provinces sont de plus en plus affectés par les transformations de la scène internationale. Puisque les traités internationaux concernent à présent davantage des domaines d'activité comme l'éducation, les subventions aux entreprises, la santé, la culture, les richesses naturelles, la formation professionnelle, l'environnement, etc., les conflits de juridiction entre les provinces et Ottawa concernant les relations internationales sont inévitables.

Compte tenu de cette situation, très détestable pour les représentants du gouvernement canadien et du Québec, il devient fondamental d'accorder un rôle aux provinces en matière de relations internationales et de les impliquer dans les processus de négociation des traités internationaux qui ont des répercussions dans les champs de compétences des provinces. C'est ce que Brian Mulroney a fait lors des négociations préparatoires à la création d'une zone de libre-échange Canada-États-Unis. C'est également ce qu'ont fait de nombreux pays qui peuvent servir d'exemple. La proposition de Paul Martin reste à cet égard tout à fait insuffisante.

Conséquemment, le gouvernement fédéral ne doit pas traiter les actions internationales des provinces comme une menace pour l'intégrité de sa politique étrangère, il doit plutôt chercher à créer de nouveaux modes de collaboration, des nouveaux partenariats et un meilleur partage des rôles en relations internationales. Le gouvernement canadien devrait s'inspirer des expériences étrangères afin d'intégrer les provinces dans un système diplomatique à paliers multiples comme c'est déjà le cas en Belgique, en Espagne, en Autriche, en Suisse, en Allemagne et ailleurs. La pratique au sein d'autres pays fédéraux indique que la meilleure façon de limiter les conflits est d'exposer clairement les responsabilités de chacun tout en accordant un rôle suffisamment important aux provinces pour qu'elles puissent faire face à la mondialisation.

Le gouvernement canadien devrait donc s'inspirer des expériences étrangères pour accorder le droit aux provinces de contracter des ententes internationales dans leurs champs de compétence et d'être représentées au sein des institutions multilatérales lorsque les sujets à l'ordre du jour concernent leurs champs de compétence. Ce droit de représentation ne doit pas se limiter à l'UNESCO mais doit également inclure d'autres organisations internationales comme l'organisation mondiale du commerce, l'OCDE ou l'Organisation mondiale de la santé (s'il y a une nouvelle pandémie du style SRAS, ce sont bien les autorités provinciales qui devront gérer du problèmes...). Le gouvernement canadien pourrait même se faire représenter, comme c'est le cas dans certains régimes fédéraux en Europe en relations avec l'Union européenne, par un représentant provincial qui parlerait et pourrait engager le Canada.

Les provinces canadiennes devraient également être consultées systématiquement et même avoir un droit de veto sur tout traité que s'apprête à signer le gouvernement du Canada et qui a des effets dans les champs de compétence des provinces. Le Québec, au sein de cette institution, doit avoir un statut particulier, comparable à celui de la Catalogne en Espagne par exemple. En effet, à cause de son caractère national et de sa culture distincte, le Québec devrait bénéficier d'une institution spécifique : une commission bilatérale (gouvernement du Québec / gouvernement fédéral) afin de favoriser la négociation des questions internationales d'un intérêt spécial, comme la clause de l'exception culturelle dans les traités internationaux, pour le Québec. En matière de relations internationales au Canada, il nous faut une rupture avec l'approche centralisatrice, il nous faut une véritable Révolution tranquille.


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

Une insidieuse guerre culturelle

Charles Courtois, UQAM
TRIBUNE LIBRE 27 mai 2004

Ce texte vise à sonner l'alarme sur deux fronts du combat fédéraliste contre l'identité québécoise, qui mettent en péril son existence future par une insidieuse guerre culturelle.

Un constat s'impose : l'appui à la souveraineté a crû de façon considérable entre 1980 et 1995. Cet appui est toujours plus fort chez les plus jeunes (de toutes origines, quoi qu'en dise le PL) que les plus vieux : il devrait donc continuer de croître. Les libéraux et les fédéralistes vont donc tout faire pour que cesse l'identification au Québec, et par tous les moyens comme le montre le scandale des commandites.

Il ne faudrait pas croire que ce travail de sape s'en tient à cette pub superficielle et aux jeux olympiques. Il est essentiel pour les libéraux de diviser les Québécois et de diluer leur identité québécoise à long terme. Ces deux fronts essentiels sont Montréal et l'éducation. Montréal est le ventre mou par lequel les fédéralistes espèrent briser la nation québécoise : voyez les intentions d'ingérence municipale du fédéral. Mais surtout, examinez la stratégie universelle des voix anglos et libérales qui veulent dissocier Montréal du Québec. Diviser pour régner !

Il y a la même différence entre Montréal et les régions que dans n'importe quel pays entre régions et métropole. Par exemple, Londres et Paris avec le reste de leur pays. On pourrait facilement les comparer et les dissocier de leurs nations respectives, pourtant ce qui les caractérise au-delà du cosmopolitisme c'est bien d'être la métropole anglaise et la métropole française : voilà ce qui permet à la fois de les comparer et de les distinguer.

Remarquez combien ce discours de dissociation ne s'applique nulle part avec autant d'insistance que pour chercher à dissocier Montréal du Québec. Comme le disait un enfant de la loi 101 d'origine juive hongroise chez M.-F. Bazzo, mais qu'est-ce que ces Montréalais ont contre le Québec au point de refuser cette identification ? Comment peut-on se dire Montréalais et vouloir ignorer que la ville est le centre de culturel du Québec (j'insiste sur "vouloir"). Est-ce que des Torontois de l'Ouest vont refuser de se dire Canadian ? Généralement pas, car le mépris du Canadian n'a pas cours au Canada, tandis que le mépris de tout ce qui est québécois a bon dos ! Il y a ici des autorités de dissociation. Le fédéral naturalise canadian explicitement contre l'identité québécoise, ce qui explique des divergences entre des groupes d'immigrants. Ceux qui passent par l'école par exemple comprendront souvent mieux le Québec, comme les autres qui maîtrisent le français. Voilà un dossier chaud qui exige l'indépendance : maîtriser l'immigration. Car les fédéralistes veulent faire accroire aux Montréalais que les autres québécois sont arriérés ou fermés d'esprit, faire croire aux allophones que les francophones le sont, ou que les souverainistes le sont (vivement que les candidats de toutes origines du Bloc obtiennent de la visibilité !).

L'autre front essentiel est celui de l'éducation. Enseigner une part de culture générale à l'école, c'est doter les citoyens de sens critique et on constate combien cela fait défaut aux USA ! Les citoyens américains croient ce que dit Bush sur l'Irak. N'est-il pas drôle que des Québécois qui déplorent cette guerre soient prêts à nous entraîner dans une normalisation de notre système d'éducation pour le réduire à une formation professionnelle ?

En fait, cette culture générale qu'on attaque à travers les Cégeps, enseigne aussi l'histoire du Québec et la maîtrise de la langue. Au lieu de poser la question des Cégeps en termes d'éducation, on la pose en termes de performance économique. Enseigner l'histoire éclaire de façon fondamentale la question québécoise.

Il n'y a pas que l'histoire qu'on voudra détruire. Il y a aussi l'enseignement du français, grammaire et littérature comprise. Ici aussi, le mépris de tout ce qui est québécois a bon dos ! Car on nous dira qu'on n'a pas le droit de défendre le français au nom des droits de la personne, comme si les citoyens francophones n'avaient pas le droit de vouloir garantir un avenir à leur culture. On nous dira sinon que les Québécois ne parlent pas français. C'est un faux débat. Les normes d'anglais américain existent sans que les Étatsuniens ne prétendent que l'anglais soit une "langue étrangère" (et c'est pareil au Brésil). La variété qui en traumatise certains ici est bien plus grande en anglais et en espagnol, sans que personne ne panique dans ces pays.

Les parlers québécois sont des rameaux bien naturels du français, ils ne forment même pas un dialecte à part comme le wallon, par exemple. Mais qui dit que les Belges francophones parlent une langue étrangère ? A Paris, le verlan banlieusard, l'argot du titi parisien et le parler bourgeois du seizième ne ressemblent pas plus à la langue de Molière que nos parlers français. Pourquoi est-ce qu'autant de profs se proposent de cesser de nous faire lire ce qui est écrit en français ailleurs qu'au Québec ? Notre dientité est au carrefour des USA et de la France, mais est-ce que c'est vraiment la France qui nous gêne et peut menacer notre identité aujourd'hui ? N'est-elle pas plutôt une source qui puisse nous renforcer comme la Francophonie ?

Enfin, le dernier volet de cette attaque est de faire de la langue un simple outil de communication. C'est au fond la pratique à Ottawa, où le français est un outil de communication qui nécessite des traducations, mais qui n'a pas d'âme car la culture francophone y est morte. C'est l'avenir qui nous attend dans le Canada. L'attrition réduit toujours plus la part du Québec et des francophones dans le Canada : de 50% à 33%, à 30%, à 25%, et maintenant nous attendons le moment où nous passerons sous le seuil des 20%... Au lieu de nous réveiller, on veut nous endormir.

Dissipons d'abord le premier argument fdéraliste : les Québécois ne doivent pas exercer leur droit à l'autodétermination, parce que l'avenir serait aux grands ensembles. Ah oui, comme l'Union soviétique ? Ah non pardon, la Yougoslavie peut-être ? Non plus que la Tchécoslovaquie, et j'en passe. Mais on invoque alors l'Europe et l'ALENA. Eh bien, comment oublier que le Québec veut faire partie des accords nord-américains (critiquables) et que l'Europe est une union de nations souveraines, reconnues ?

Le Canada a refusé de reconnaître sa moitié française en éliminant le français hors Québec depuis 1867. Ensuite, obligé de reconnaître le bilinguisme par l'indéendantisme, il a refusé de reconnaître la nation qui parle cette autre langue, le Québec, en 1982 puis 1990.

La souveraineté n'est pas plus démodée que ne l'est la démocratie. N'est-il pas ironique de voir le principe des nationalités invoqué en Irak ? Comme diviser est à leur avantage, les Anglo-Américains qui sont contre l'indépendance du Québec découvrent soudain que les Kurdes y ont droit. La Belgique a évité l'éclatement en se reconnaissant une fédération de nations, et la Suisse, par la souveraineté des Cantons.

Mais dans ces deux exemples comme dans celui de l'UE, on oublie un facteur capital : l'équilibre. Aucune nation européenne ne peut dominer. Quel équilibre en effet entre la nation québécoise et ses voisines anglophones ? Nous avons besoins d'échanges avec l'Amérique latine aussi.

La pression de l'assimilation est immense. Le Canada a souvent voulu résoudre la question québécoise par l'assimilation, notamment avec l'union des deux Canadas. Ça n'a pas marché, nos élites ont pu négocier à la LaFontaine un nombre de droits. Mais dans cette situation coloniale, nos élites ont pactisé avec la couronne : le clergé s'est fait loyaliste, et la bourgeoisie s'est faite anglophile.

En plus d'une résistance passive, il a fallu des efforts sans relâche de militants pour mobiliser la collectivité contre ces élites et obtenir le respect du français.

Mais le respect de la culture québécoise a toujours été difficile à établir. En ce sens, nos pires ennemis ne sont pas ceux parmi les anglophones qui s'opposent au Québec, mais ceux parmi la bourgeoisie québécoise qui véhiculent un dédain du Québec et de sa culture. C'est eux qui accréditent le défaitisme, dans la tradition de leur anglophilie congénitale. Face aux snobisme WASP, ils ne rêvent que d'être pris pour des "égaux", d'être des WASPS nord-américains. Un exemple ? Trouvez un restaurant québécois à Montréal. Notre élite colonisée ne pouvait imanginer chose pareille. Mais le goût reste populaire au Québec, et les cuisines internationales partagent leur faveur avec les produits du terroir, le fast-food n'a donc pas tout balayé.

L'acculturation anglo-américaine nous menace toujours, et si on la combat dans l'alimentation comme ailleurs, ce n'est pas grâce à ces élites qui accréditent l'idée que ce qui vient du Québec n'a pas de valeur, que le français n'est qu'une entrave, et que le bonheur est dans le mode de vie anglo-américain avec toute la vatutité intellectuelle et la fadeur que cela implique. La diversité que nous apportons à ce continent très uniformisé linguistiquement est précieuse. Ces faux économes ne comprennent pas la valeur ni de la culture ni de la nature qui sont le vraies richesses de demain. L'expérience de résistance à l'uniformisation culturelle américaine du Québec moderne est en fait d'un grand intérêt pour la planète.

Et puisque le Canada se donne le droit d'être une société d'immigration différente des USA, comment justifier d'en priver les Québécois ? Si les Québécois ne se sont pas encore décidés à une très large majorité de faire le saut de l'indépendance, il est indéniable que la vaste majorité se définit comme Québécois, une identité qui signifie aussi intégrer des immigrants comme le démontre la loi 101. Les fédéralistes veulent les intégrer au Canada et faire passer la culture québécoise qu'ils minorisent et méprisent pour une culture d'exclusion ou de quétaines. L'enjeux actuel, pour les Québécois, est de se défendre le plus vigoureusement sur ces deux fronts, Montréal et l'éducation, où on veut s'assurer que les Québécois de demain ne sachent plus qu'ils le sont. Il faut être alerte à ce combat idéologique encore plus qu'au combat électoral. Sur ces deux bastions notre nation lutte pour sa vie.



COMMUNIQUÉS




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26 mai 2004