Actualité





L'obole de M. Charest

Michel David
Le Devoir samedi 1 mai 2004

Décidément, Jean Charest n'est pas un premier ministre du Québec comme les autres. Même Daniel Johnson, qui, pour son plus grand malheur, avait déclaré qu'il était «Canadien d'abord et avant tout», n'aurait pas osé puiser dans son budget discrétionnaire pour verser une subvention au Conseil de l'unité canadienne (CUC).

Il est vrai que M. Charest est aussi le seul qui rêvait - et rêve peut-être encore - de devenir premier ministre du Canada. Alors qu'on reproche au gouvernement Chrétien d'avoir bafoué la démocratie québécoise en dilapidant des centaines de millions en propagande, il est proprement renversant de voir celui qui devrait en être le premier défenseur contribuer pour 10 000 $ à la caisse d'un organisme qui était au premier rang de l'offensive fédéraliste.

Cette fois-ci, il n'a même pas l'excuse d'avoir agi «comme citoyen». Le budget dont il dispose pour ses bonnes oeuvres provient des impôts payés par les contribuables. À défaut de bien comprendre en quoi consiste sa fonction, le premier ministre aurait au moins dû s'interroger sur l'à-propos politique de s'associer par cette obole à un organisme largement financé par un fonds secret dont on découvre aujourd'hui la scandaleuse ampleur. On dira qu'à hauteur de 10 000 $, le geste est largement symbolique. Précisément.

M. Charest a plaidé qu'il s'agissait simplement d'aider à financer un programme visant à améliorer la connaissance de l'anglais des jeunes Québécois et à «favoriser une meilleure compréhension entre Canadiens». De qui se moque-t-il exactement? Je veux bien qu'à des fins fiscales, le CUC se présente comme «un organisme de bienfaisance non partisan», mais il ne faut tout de même pas prendre les gens pour des imbéciles.

Pourquoi, pensez-vous, le CUC, en étroite collaboration avec Patrimoine Canada, invite-t-il des milliers de jeunes du niveau secondaire à séjourner à Ottawa pour se familiariser avec les institutions fédérales? Si M. Charest veut vraiment faire oeuvre utile pour la jeunesse, il ne manque pas d'organismes en mal de subventions.

Il est assez paradoxal qu'au moment où son gouvernement sabre allègrement les budgets consacrés à l'intégration linguistique des immigrants, lui-même décide de subventionner un organisme multimillionnaire pour envoyer des jeunes Québécois perfectionner leur anglais à Ottawa.

***

Bien sûr, M. Charest est lui-même un ardent fédéraliste. En cette qualité, il a parfaitement le droit et même le devoir de faire valoir les avantages qu'il voit à être une province canadienne.

Le problème est que le CUC n'est pas simplement un instrument destiné à combattre le mouvement souverainiste. Son action a également pour effet de renforcer la prééminence du gouvernement fédéral.

On croit souvent, à tort, que le CUC a été créé en réaction à la menace péquiste. En réalité, il est apparu dès 1964, sous le nom de «Comité Canada». À l'époque, le mouvement souverainiste était encore marginal. En revanche, le gouvernement Lesage faisait activement la promotion d'un fédéralisme respectueux de la différence québécoise qui déplaisait au plus haut point à Ottawa, où plusieurs trouvaient Lester B. Pearson beaucoup trop accommodant.

Avec l'arrivée au pouvoir du PQ, les tenants d'un fédéralisme centralisateur ont eu beau jeu d'inscrire leur action dans le cadre d'une lutte à venir avec les séparatistes québécois. À cet égard, le CUC, véritable pieuvre nourrie à coups de millions par Ottawa et les milieux d'affaires, s'est sans doute révélé un outil plus efficace que le programme des commandites.

Pendant des années, le chef de cabinet du premier ministre Chrétien, Jean Pelletier, en a été le véritable parrain. Quand le PQ a repris le pouvoir, en 1994, le CUC a également servi de refuge à de nombreux apparatchiks du PLQ, qui ont pu y attendre des jours meilleurs.

Quand il a débarqué à Québec, en 1998, c'est tout naturellement de ce côté que M. Charest s'est tourné pour trouver un chef de cabinet dans la personne d'Alfred Pilon, qui dirigeait alors l'antenne québécoise du CUC. Le directeur actuel, Richard Labrie, est un autre ancien attaché politique libéral. À tous les niveaux, les liens avec les libéraux sont très étroits.

***

Si la contribution de M. Charest à la caisse du CUC laisse perplexe, que dire de celle du ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, qui y est allé d'un chèque de 5000 $, justement à la demande de M. Labrie?

Professeur d'université actuellement en congé, M. Pelletier dit avoir à coeur les questions touchant à l'éducation. Selon lui, la subvention discrétionnaire qu'il a consentie au CUC traduit les mêmes préoccupations qui l'ont poussé à verser une somme de 1300 $ à Impératif français, un organisme de promotion de la langue française dans l'Outaouais.

M. Pelletier nous prendrait-il lui aussi pour des valises? À moins qu'il n'ait pas saisi le sens de son mandat ministériel. Dans le quotidien, c'est lui qui a la responsabilité de s'assurer du respect des pouvoirs du Québec et du maintien de son rapport de force du Québec au sein de la fédération. Comment ce rôle est-il conciliable avec un appui financier à un programme visant clairement à favoriser une plus grande identification des jeunes Québécois aux institutions fédérales?

Déjà, plusieurs voient dans le nouveau Conseil de la fédération, dont il s'est fait l'ardent promoteur, l'instrument d'une plus forte intégration politique du Québec à l'ensemble canadien, qui va à l'encontre des positions autonomistes traditionnelles du PLQ, que la création du CUC en 1964 visait précisément à combattre.

Voilà maintenant que M. Pelletier se dit prêt à reprendre les discussions sur une éventuelle réforme du Sénat, dont Robert Bourassa se méfiait comme de la peste et qu'il avait toujours subordonnée à une consolidation des pouvoirs du Québec. Il peut certainement compter sur l'appui du CUC.

mdavid@ledevoir.com



France-Québec : la continuité

Denise Bombardier
Le Devoir samedi 1 mai 2004

Les adversaires du premier ministre Jean Charest, qui ne se privent pas de pratiquer la mauvaise foi et les demi-vérités quand il s'agit de juger sa politique, auront bien du mal à dénigrer le voyage officiel qu'il entreprend en France demain. En effet et contrairement à ce qu'on pourra écrire, le premier ministre s'inscrit dans la continuité en manifestant une volonté évidente de confirmer l'importance des relations bilatérales du Québec avec la France, seul pays au monde à nous accorder un statut si particulier. Non seulement le premier ministre croit au rapprochement avec la mère patrie comme on l'appelait dans le passé, mais il partage également avec elle une conception de la diversité culturelle qui permet de rêver d'un freinage du mouvement d'homogénéisation qui lamine tout sur son passage.

On ne gagne pas des votes en menant une politique internationale au Québec. Mais on assure la continuité d'une politique que les gouvernements successifs du Parti québécois ont maintenu avec ferveur, passion et une redoutable efficacité. Jean Charest a aussi foi dans cette relation entre la France et le Québec, bien davantage que Robert Bourassa qui s'est toujours montré frileux allant même jusqu'à refuser d'être décoré de la Légion d'honneur de peur d'être critiqué par les irréductibles anti-Français ou les fédéralistes fondamentalistes que les revendications québécoises à une porte ouverte sur le monde irritent ou indisposent. Le fédéraliste Jean Charest assume plutôt l'héritage des Jean Lesage et Georges-Émile Lapalme à qui l'on doit l'ouverture de la Délégation générale du Québec à Paris.

Le premier ministre rencontrera en tête-à-tête les plus hauts dirigeants du pays. Il sera reçu avec les honneurs que son rang n'exige pas mais qui témoignent de la réalité historique du Québec et du lien indéfectible et amical qui n'a de cesse de se renforcer avec la France si attentive à notre combat culturel et politique. Ceux qui sous-estiment la vision internationale que se fait du Québec l'actuel chef du gouvernement sont à court d'argument. Contrairement au gouvernement de Lucien Bouchard, aucune délégation à l'étranger n'a été fermée depuis son élection et aucun poste à Paris n'a été aboli. Jean Charest assume de plus l'oeuvre de mémoire pour qui croit en l'importance de nos relations avec la terre de nos ancêtres. Il ira se recueillir sur les tombes de nos soldats, les ministres qui l'accompagnent échangeront avec leurs homologues, de la Culture, de la Santé, des Affaires internationales ou de l'Économie et des Finances. Pas de recul donc, comme le soutiennent les mauvais coucheurs, pas de «provincialisation» de la politique passée, pas de vassalisation québécoise par l'ambassadeur du Canada comme dans le bon vieux temps d'avant Raymond Chrétien, prédécesseur de Claude Laverdure. L'ambassadeur actuel se fera discret.

Une visite officielle à Paris a souvent été une parenthèse et un baume pour nos premiers ministres québécois. Ceux du Parti québécois, reçus comme des quasi-chefs d'État vivaient quelques jours dans l'illusion grisante d'être déjà à la tête d'un Québec indépendant. Jean Charest, quant à lui, va retrouver un homologue qui bien que reconfirmé dans sa fonction vit, en quelque sorte, en sursis politique. Jean Charest, lui, échappera durant quelques jours à la vindicte orchestrée d'une partie de l'opinion publique qui ne juge plus aucun de ses actes, aucune de ses décisions selon le principe de réalité mais au contraire qui s'empresse de déformer et détourner toute son action. La volonté manifeste du premier ministre à poursuivre cette ouverture sur le monde d'un Québec qu'une majorité des Québécois, faible certes mais majorité tout de même, a refusé d'affranchir politiquement, témoigne d'une vision à long terme, respectueuse de la singularité de l'État québécois.

Quant à la France, quiconque la connaît n'est pas surpris de sa fidélité indéfectible à notre endroit. Il y a dans ce pays un formidable capital d'affection pour nous, une affection palpable qui nous renvoie une image de nous-mêmes quasi mythique. Disons-le crûment. Les Français nous aiment plus et mieux que nous ne les aimons. Attentifs à nos revendications collectives, ils s'enthousiasment pour nos réussites culturelles, s'entichent de nos artistes et cela n'est plus un effet de mode. Nous avons ici en France des droits acquis à vrai dire et l'on imagine que seul un premier ministre québécois, insensible et sans envergure résisterait à cette reconnaissance formidable que nous exprime la France officielle et officieuse. Jean Charest, au contraire, s'intéresse à l'Europe, a un faible pour l'Irlande, (un bon fils n'échappe pas à sa mère) et la France en l'accueillant dimanche, à bras ouverts, reçoit un homme qui aime le pays, admire sa contribution à l'histoire universelle et comprend que nos destins sont liés par nos racines. Enfin, c'est le seul endroit au monde où le premier ministre québécois, quel qu'il soit, peut avoir l'illusion passagère d'être le temps d'une visite un chef d'État. On pourrait parler en effet de «La Grande Séduction!»

denbombardier@earthlink.net



Jean Charest à Paris : Le Québec est mieux servi par les grands ensembles

PC
Le Soleil dimanche 2 mai 2004

Paris - L'élargissement de l'Europe est une illustration de plus à l'effet que les "grands ensembles" servent davantage les intérêts du Québec, a estimé hier le premier ministre Jean Charest, à son arrivée à Paris pour une visite officielle de quatre jours en France.

Inspiré par l'adhésion officielle hier de 10 nouveaux pays à l'Union européenne, qui en compte maintenant 25, le premier ministre a fait valoir, lors d'un point de presse à la Délégation du Québec, que "la tendance est à la mise en commun".

"Nous croyons que les intérêts du Québec sont mieux servis dans les grands ensembles. C'est vrai dans le cadre de la fédération canadienne, mais aussi dans l'élargissement de nos accords commerciaux, que ce soit vers les États-Unis, le Mexique ou l'ensemble des Amériques", a dit M. Charest. Désirant éviter tout équivoque, le premier ministre s'est par la suite défendu d'utiliser l'exemple de l'Europe des 25 pour vanter les vertus du fédéralisme canadien.

"Le contexte européen est tellement différent du nôtre. Mais en Europe comme au Canada, il y a une tendance à favoriser les grands ensembles, la mise en commun. La mise en commun, ce sont les accords commerciaux", a-t-il nuancé. Conformément à la tradition, le premier ministre du Québec a été reçu en grande pompe par ses hôtes français, qui lui ont réservé les honneurs militaires à son arrivée à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle sur un vol commercial d'Air France.

Accueilli sur le tarmac par le ministre français délégué à la Recherche, François d'Aubert, M. Charest a eu droit au tapis rouge, et a défilé devant la garde républicaine, qui a interprété La Marseillaise et la Marche consulaire.

Cet accueil "digne d'un chef d'État", comme le veut la formule consacrée, démontre les liens étroits qui unissent la France et le Québec depuis les années 60. En effet, parmi les États non indépendants, "seule l'Autorité palestinienne a droit aux mêmes honneurs", a souligné le délégué général du Québec, Clément Duhaime.

M. Charest entend d'ailleurs profiter de cette tribune privilégiée que lui offre la France pour "pousser plus loin la présence du Québec dans les institutions internationales".

En outre, à l'occasion d'un court entretien hier matin avec le directeur général de l'UNESCO, Koïchiro Matsuura, le premier ministre a fait part de la volonté du gouvernement québécois d'intervenir directement dans les dossiers de sa compétence, notamment l'éducation. Québec ne réclame pas pour autant un siège indépendant de celui du Canada à l'UNESCO, a précisé M. Charest. Le premier ministre croit en effet possible de négocier avec Ottawa une formule qui permettrait au Québec de prendre une part plus active dans les discussions multilatérales.

"Cela se règle avec le gouvernement fédéral, a-t-il expliqué. Je veux que nous puissions avoir une participation formelle. Cela veut dire que si un sujet est soulevé et relève de nos domaines de compétences, nous puissions nous faire entendre."



La « réingénierie » du PLQ - De la parole aux actes ?

Tommy Chouinard
Le Devoir samedi 1 mai 2004

Le gouvernement Charest n'est pas le premier à vouloir modifier l'appareil étatique. Voyons les résultats.

C'est mercredi que le gouvernement Charest présentera son plan de modernisation de l'État. D'autres gouvernements avant lui ont tenté de changer l'organisation de l'appareil étatique mais n'ont apporté que des modifications mineures. Étant donné les inquiétudes exprimées à l'égard de la «réingénierie», que nous réserve le gouvernement Charest?

Tous les gouvernements depuis la Révolution tranquille promettent de changer de fond en comble l'organisation de l'État pour ensuite abdiquer devant l'exigence des missions auxquelles celui-ci doit faire face. Le gouvernement Charest n'échappe pas à la règle, mais il assure qu'il passera de la parole aux actes. C'est mercredi que l'on saura - enfin - à quoi s'en tenir.

Après un an d'attente et de rumeurs, Québec révélera en effet les fruits de sa réflexion sur la «réingénierie» de l'État, qu'il a présentée comme le véritable projet de société de son mandat lors de son accession au pouvoir.

Or, à l'heure où le gouvernement Charest est confronté à un taux d'insatisfaction élevé, l'exercice s'annonce périlleux. D'un côté, il y a les craintes suscitées par cette «réingénierie» quant à l'avenir des services publics. De l'autre, il y a les attentes en faveur d'une véritable modernisation de l'État sur laquelle d'autres gouvernements avant lui se sont cassé les dents. Dans ces conditions, la montagne accouchera-t-elle d'une souris?

La présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, donnera la réponse mercredi, lorsqu'elle rendra public son plan d'action 2004-07. La ministre a reporté son annonce d'une semaine parce que, dit-on, ses collègues du conseil des ministres voulaient ajouter encore un peu de substance au projet. Le plan d'action visera l'amélioration des façons de faire de l'État, l'allégement des structures, la révision des programmes et la planification des ressources humaines. Son contenu s'inspirera des travaux menés depuis l'été 2003 par les comités de modernisation de l'État du gouvernement Charest, mais aussi des conseils exprimés par des centres de recherche et des firmes privées - Secor, Ernst & Young et Raymond Chabot Grant Thorton, par exemple -, qui ont décroché des contrats d'une valeur totale de 430 000 $ auprès du Conseil du trésor. C'est ainsi que le comité présidé par Monique Jérôme-Forget a étudié plus de 400 mesures!

Les seules mesures confirmées jusqu'à maintenant sont la transformation du ministère du Revenu en agence gouvernementale et la création d'une agence d'encadrement des partenariats publics-privés afin d'en définir les balises. Il y a bien une autre mesure, celle d'offrir aux citoyens la possibilité de signaler une seule fois leur changement d'adresse au gouvernement pour que l'ensemble des ministères et organismes enregistrent cette modification, mais celle-ci ne peut être assimilée à une révolution tant elle est réclamée depuis des années et s'inscrit dans l'évolution des communications de l'État. Pour le reste, il faudra attendre le dépôt du plan.

«Ce document-là, on le tient bien serré», a dit avec ironie un membre du cabinet de Monique Jérôme-Forget lorsque Le Devoir tentait d'en savoir davantage sur le contenu du plan d'action. C'est que les remparts du Conseil du trésor, le château fort de l'État, se sont avérés peu étanches depuis un an. Les fuites se sont multipliées et ont alimenté une incertitude que le gouvernement Charest tentera de dissiper cette semaine.

Des bribes connues

Les médias ont révélé au cours des derniers jours, comme depuis des mois d'ailleurs, quelques bribes d'information sur ce que pourrait contenir le plan d'action. Le gouvernement pourrait fusionner plusieurs organismes et ne remplacer que la moitié des 20 000 fonctionnaires qui partiront à la retraite d'ici 2011. À eux seuls, le ministère du Revenu et celui de l'Emploi et de la Solidarité sociale ont déjà aboli 1250 postes. Depuis six ans, martèle Monique Jérôme-Forget, la taille de la fonction publique a augmenté de 20 % pour porter les effectifs à 75 800 cette année. Or les libéraux ont eux-mêmes grossi les rangs de la fonction publique de 2,5 % depuis un an, même s'ils ont décrété un gel d'embauche d'employés réguliers depuis février... Un document de travail émanant du Conseil du trésor révélait que le gouvernement envisage de réduire considérablement la portée de la sécurité d'emploi chère à la fonction publique québécoise, afin de diminuer de façon significative les effectifs et faire appel à la sous-traitance, fort des modifications apportées en décembre dernier - sous le bâillon - à l'article 45 du Code du travail. Il faut savoir que les ministères et les organismes accordent déjà 2,3 milliards de dollars en contrats de sous-traitance.

Et combien d'autres documents de travail rendus publics par les médias sont venus illustrer une foule de changements que pourrait subir l'État. Québec envisagerait ainsi de céder au privé des fonctions aussi variées que les transports en commun, les centres de détention et les services correctionnels, la gestion opérationnelle des musées et bibliothèques, les infrastructures de traitement des eaux, l'assurance (la Financière agricole). La gestion de la Régie des installations olympiques, de la Société de la Place des Arts et de la Société du Centre des congrès de Québec pourrait être transférée aux villes, avait démontré un autre document. Celui-ci identifiait même l'Office de protection des consommateurs et Télé-Québec comme des organismes ne faisant pas nécessairement partie du rôle de l'État. Et il ne s'agit que d'une liste sommaire de tout ce qui a été révélé par les médias au cours des derniers mois...

L'architecture

Ministères et organismes sont en état d'alerte depuis. «Ça va être positif. Ce n'est pas une opération bulldozer», a-t-on assuré au cabinet de la ministre, traduisant ainsi la méfiance que la «réingénierie» a suscitée. À de très rares occasions le gouvernement a-t-il tenté d'expliquer clairement ses intentions. Ce sont plutôt les syndicats, inquiets pour l'avenir des services publics et pour leurs membres, qui ont parlé de cette «réingénierie» sur toutes les tribunes pour la décrire comme une opération de compressions, ce que le gouvernement se défend bien de faire. «C'est un mandat d'architecte, pas de comptable», a assuré Mme Jérôme-Forget. Québec a tout de même changé son vocabulaire pour parler de modernisation de l'État plutôt que de «réingénierie», tant le terme a pris une connotation négative. Faire de cet exercice un projet emballant pour la population, comme le gouvernement le voudrait, représentera un défi. D'autant plus que cet exercice survient au moment même où s'amorcent les négociations sur le renouvellement des conventions collectives des employés des secteurs public et parapublic...

À son arrivée au pouvoir, le premier ministre Jean Charest a pourtant présenté cet exercice de révision du modèle québécois comme une nécessité, comme «une première réingénierie du gouvernement du Québec depuis la Révolution tranquille». «Nous sommes arrivés au bout d'un modèle de fonctionnement», avait-il déclaré lors de son discours inaugural, le 4 juin 2003.

Depuis Bourassa

Or des prédécesseurs de Jean Charest ont déjà amorcé des démarches semblables qui n'ont pas donné de résultats très probants. Par exemple, Robert Bourassa avait ouvert un tel chantier au milieu des années 80. Le rapport Gobeil recommandait d'éliminer près de la moitié des 200 organismes publics. Le rapport Fortier suggérait la privatisation de Radio-Québec et une dizaine d'autres sociétés d'État, dont la Société générale de financement. Le rapport Scowen souhaitait un allégement important des lois du travail. Les syndicats étaient alors montés aux barricades pour s'élever contre les conclusions des rapports. «L'État n'est pas une business», avait décrété Robert Bourassa. La plupart des recommandations sont restées finalement lettre morte. Seulement une trentaine d'organismes, somme toute peu importants, ont disparu.

Et c'est sans compter d'autres gouvernements, dont ceux du Parti québécois, qui avaient des prétentions similaires et qui ne sont pas allés de l'avant avec des changements concrets. Après avoir trouvé «éblouissant» le plan de réduction de la taille de l'État présenté par son président du Conseil du trésor Joseph Facal en 2002, Bernard Landry avait décidé de ne pas mettre en pratique ses recommandations. M. Facal proposait de réduire de moitié le nombre de ministres et d'abolir ou d'intégrer à d'autres structures une soixantaine d'organismes. La fonction publique devrait être réduite par attrition, recommandait-il, en ne remplaçant pas les employés qui prennent leur retraite à moins qu'il ne s'agisse d'un emploi en région, d'une personne qui offre des services directs à la population ou d'un emploi dans un secteur prioritaire.

«Le temps des rapports est révolu. Il est temps de passer à l'action», a lancé, mardi, Monique Jérôme-Forget. Reste à voir le contenu du plan, mais une année s'est déjà écoulée sans que des changements majeurs aient été mis en oeuvre.



Montréal français

Michel Venne
Le Devoir lundi 3 mai 2004

En novembre, j'ai décrit le maire de Montréal, Gérald Tremblay, comme le seul capable de diriger l'opposition au mouvement défusionniste dans la métropole puisque le gouvernement de Jean Charest a renoncé à exercer quelque leadership à ce sujet.

Je continue de croire que M. Tremblay est le mieux placé pour défendre Montréal unifié. Il propose une conception de la ville qui sied aux exigences de notre temps. La fusion crée les conditions pour faire face à la concurrence des autres métropoles nord-américaines, favorise une plus grande équité fiscale tout en respectant l'identité des communautés de vie par la création des arrondissements.

Le maire a toutefois commis une erreur grave, mercredi dernier, en promettant aux défusionnistes de Côte-Saint-Luc un accroissement des services bilingues partout dans l'île de Montréal s'ils renoncent au démembrement.

Si ce que le collègue Antoine Robitaille rapportait, dans Le Devoir de jeudi, est vrai, M. Tremblay plonge dans un débat qui risque de se retourner contre lui.

Le succès de la grande ville dépend de l'adhésion de tous. M. Tremblay doit se rappeler que, pendant longtemps, c'étaient les francophones, et en particulier les nationalistes, qui s'opposaient à la création d'une seule ville dans l'île de Montréal.

Le gouvernement du Parti québécois avait d'abord rejeté le concept d'une île, une ville, justement pour des raisons linguistiques. Le gouvernement craignait que la fusion des municipalités de l'île entraîne, d'ici vingt ans, la minorisation des francophones et rende de plus en plus difficile l'intégration des immigrants à la majorité de langue française.

M. Tremblay vient de réveiller ce spectre.

Le regroupement des villes en une seule est un pari, fait par le gouvernement du Québec, que Montréal pourra rester une ville française, dans le respect des différences culturelles, même si, un jour prochain, les francophones de langue maternelle cessent de représenter la majorité de ses habitants.

***

M. Tremblay fait souvent valoir que l'avenir du Québec passe par le succès économique de Montréal. L'avenir du Québec passe aussi par la capacité de cette ville d'intégrer les néoquébécois à la majorité de langue française puisque neuf immigrants sur dix s'établissent dans la métropole à leur arrivée.

La bilinguisation de Montréal favoriserait plutôt le contraire, c'est-à-dire l'intégration des immigrants à la minorité de langue anglaise. Le chercheur Charles Castonguay a montré qu'en situation de concurrence, l'anglais l'emportait plus souvent sur le français que l'inverse.

Quoi qu'il en soit, la municipalité de Montréal est une institution de l'État québécois. La Charte de la langue française fait obligation à cette institution de promouvoir le caractère français du Québec.

Il ne faut pas confondre ici trois choses différentes :

- le fait que les Montréalais soient majoritairement bilingues et que cette capacité individuelle soit un avantage pour eux-mêmes et sur les plans économique et culturel pour Montréal;
- l'obligation institutionnelle imposée à la municipalité de favoriser l'usage du français dans la métropole par une politique linguistique respectant le fait que le français est la seule langue officielle au Québec;
- l'accommodement raisonnable, sur demande, de services en langue anglaise à des citoyens anglophones, une pratique en vigueur depuis l'adoption de la loi 101 en 1977.

Or il semble que le maire Tremblay veuille systématiser l'offre de services en anglais dans la ville française qu'est Montréal. Cette voie est mauvaise.

D'abord, elle ne correspond pas à un besoin. La proportion d'anglophones de langue maternelle est en baisse dans la métropole, selon les données du plus récent recensement. De plus, la plupart des anglophones comprennent et parlent la langue française.

Ensuite, la voie du bilinguisme institutionnel est une incitation pour les autres composantes de la société, à commencer par les entreprises, à renoncer aux objectifs de la Charte qui veut faire du français «la langue normale et habituelle» du travail, de l'école ou de l'administration.

Lorsque le gouvernement du Québec a opté pour la fusion des municipalités de l'île, il a précisé dans la loi que Montréal était et demeurait une ville «de langue française».

Il a toutefois accepté le compromis de préserver les privilèges des anciennes municipalités qui détenaient, en vertu de la loi 101, un statut bilingue. Ainsi, les 15 municipalités qui, autrefois, étaient reconnues officiellement comme bilingues (ce qui leur permettait de passer outre à certaines exigences de la Charte de la langue française en matière d'affichage par exemple), étant regroupée en neuf arrondissements, ce statut bilingue était maintenu pour ces neuf arrondissements. Côte-Saint-Luc est du groupe. On ne doit pas aller au-delà.

M. Tremblay risque de s'aliéner la majorité en promettant à une minorité de favoriser l'usage de l'anglais dans la métropole. Il favorisera ainsi la division plustôt que la fusion.

Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde (INM). Il s'exprime ici à titre individuel.

michel.venne@inm.qc.ca



Médias: L'inépuisable sujet de la convergence

Paul Cauchon
Le Devoir lundi 3 mai 2004

Samedi, tous les journaux, dont Le Devoir, publiaient la lettre d'une quarantaine d'humoristes à la défense de Louis Morissette, engagé comme animateur d'une nouvelle émission à TVA, mais remercié de ses services par la direction de Quebecor. «Nous désirons rappeler à monsieur Péladeau que détenir un réseau de télévision au Québec est un privilège, écrivent-ils, et que les objectifs d'un réseau de télévision est d'informer et de divertir le public québécois, et non de faire passer les idées, les goûts et les messages de ses maîtres.»

Les humoristes soulèvent ensuite une question intéressante : si la haute direction de Quebecor se met à museler un animateur de variétés, «le contrôle sans retenu du contenu journalistique de tous ses médias ne peut être bien loin».

Cet argument a également été brandi vendredi à l'occasion d'un colloque public qui se tenait à l'Université de Montréal sur le thème de la convergence, à l'occasion de la remise du Prix Lizette-Gervais. Anne-Marie Dussault, une des participantes, se demandait elle aussi à quel moment on pourrait maintenant décider de museler un journaliste, puisqu'on peut le faire pour un animateur.

Ce même samedi, le vice-président de Quebecor, Luc Lavoie, répondait aux critiques dans une lettre envoyée à certains journaux. M. Lavoie ne propose aucune explication à l'affaire Morissette, mais il livre le commentaire suivant : «Notre stratégie est pourtant simple à comprendre, et elle est d'ailleurs identique à celle de nos concurrents. Nous voulons développer nos propres vedettes et continuer de travailler avec elles pour des années à venir.»

L'idée d'avoir une sorte d'écurie de vedettes dans chaque réseau n'est pas nouvelle et n'est probablement pas blâmable en soi.

Mais la situation de Quebecor soulève de nouvelles questions. Ainsi, lorsqu'un empire médiatique atteint une taille exceptionnelle (gracieuseté par ailleurs des organismes publics comme le CRTC qui ont permis à Quebecor de marier ses journaux et ses magazines à la télévision et au câble), lorsque cet empire en vient, de facto, à exercer un contrôle promotionnel jamais vu sur un nombre élevé de médias dans un territoire donné, à quel moment sa propre écurie bloque-t-elle les autres chevaux ? Comment s'exerce la liberté de circulation des créateurs, des artistes, des journalistes d'un groupe à l'autre ? Un tel empire doit-il avoir des responsabilités envers les créateurs de l'ensemble de la société (d'autant plus que les ondes sont publiques) ?

Lors du colloque de vendredi, le journaliste Jean-Claude Leclerc se disait d'avis que ce qui caractérise la convergence ce n'est ni le gigantisme, ni le culte des vedettes, ni la domination d'un patron, mais plutôt le détournement de différents médias mis au service les uns des autres, et ensuite l'accaparement quasi monopolistique d'une vitrine publicitaire.

Invitée au même colloque, Élaine Ayotte en faisait une démonstration concrète. Journaliste pendant des années à TQS et à TVA, elle s'est indignée publiquement l'automne dernier en constatant l'envahissement des émissions de télé-réalité de TQS et de TVA dans leurs bulletins de nouvelles respectifs. «La télé c'est du divertissement, mais, traditionnellement, les nouvelles, c'était un refuge, explique-t-elle. On assiste actuellement à une dérive dangereuse. À ce que je sache, Peter Jennings à la télé américaine ne reçoit pas les expulsés de Survivor.»

Mme Ayotte aurait d'ailleurs pu ajouter que, prenant le train en marche, Radio-Canada ne fait pas mieux, en faisant de ses émissions comme Les Bougon des sujets de téléjournaux.

Nous avons déjà évoqué ici ce rapport intérimaire sur les médias publié le mois dernier par le Sénat canadien, qui trace un portrait de la situation de tous les médias au pays. On peut y lire les témoignages de cadres d'entreprise, de journalistes, de professeurs, de syndicalistes et de chercheurs, qui essaient de définir les avantages et les inconvénients de l'actuelle concentration des médias au pays.

Plusieurs intervenants ne croient pas que la diversité des médias est menacée, avec des sources d'information plus multiples que jamais (la qualité de l'information par contre, c'est une autre histoire). Même la question de la concentration des médias en soi demeure controversée, et plusieurs font remarquer qu'on manque d'études claires pour bien en évaluer les effets.

Par contre, la question de la propriété croisée (le fait pour une entreprise de posséder plusieurs médias différents, journaux, magazines, radio, télévision, câblodistribution, etc.) a été définie «comme un enjeu fondamental par plusieurs témoins», selon le rapport.

Plusieurs ont rappelé qu'en 1982 le gouvernement canadien avait donné au CRTC des «instructions» qui empêchaient un propriétaire de journal de posséder un radiodiffuseur dans un même territoire, ou vice versa. À l'époque, ces instructions visaient surtout à contrer l'appétit de la famille Irving du Nouveau-Brunswick de contrôler trop de médias. C'était un «problème local», et on n'utilisait pas encore le terme de convergence. Ces instructions ont été retirées en 1985. Et aujourd'hui, conclut le spécialiste Tom Kent devant le Sénat, ce problème local est devenu «un enjeu national» dit-il.

À lire ce rapport, il est très clair que les autorités publiques cherchent de plus en plus comment contrer cet appétit effréné des entreprises, sans brimer la liberté d'entreprise, justement. Aucune solution claire ne semble se dégager.

pcauchon@ledevoir.com



L'affaire Morissette: Les vrais dérapages d'un empire médiatique

Jean-Claude Leclerc
Le Devoir lundi 3 mai 2004

À en croire la direction de Quebecor, l'animateur Louis Morissette aurait été victime, non pas de l'humeur du grand patron Pierre Karl Péladeau (dont il s'était moqué dans un sketch à Radio-Canada), mais d'un malentendu à TVA (qui n'aurait pas compris, en le recrutant, la politique du groupe). Tout ce «brouhaha» viendrait d'un dérapage de La Presse, un journal d'un groupe concurrent. Le choix d'un animateur étant le privilège du diffuseur, il faudrait conclure, avec le producteur (Zone 3), qu'il n'y a pas de problème. Or, des problèmes, il y en a plusieurs.

D'abord quelqu'un, semble-t-il, ment. André Larin, le président de Zone 3, vante l'intégrité et le professionnalisme de l'humoriste en cause. Or, que dit Morissette ? «J'ai été congédié pour le sketch. That's it, that's all.» Il tient cette explication de deux sources, son producteur et la direction de TVA. La premier lui a dit : «Pierre Karl Péladeau a pogné les nerfs à cause du sketch, t'es out.» Quant aux patrons, à TVA, ils lui ont dit que «c'est Pierre Karl Péladeau qui a eu le dernier mot», ajoutant qu'ils étaient «désolés».

Puis, si Morissette, TVA et Quebecor se sont d'abord tus après les révélations de La Presse, c'est qu'ils s'étaient engagés, apprend-on, à ne pas en discuter publiquement. «J'étais contraint au silence, explique Morissette. J'avais une compensation supplémentaire à mon salaire tant que ça restait mort.» On avait acheté son silence. La pratique, qui n'est pas inusitée, permet de clore une polémique. En l'espèce, toutefois, elle rendait l'humoriste complice d'une version qu'il estime mensongère.

En outre, même si la version de Quebecor était la bonne, et qu'il y avait eu malentendu parmi les promoteurs de l'émission, le renvoi de Morissette était un désaveu des décisions de TVA. Or, aucun des cadres au dossier n'a poussé la solidarité avec l'artiste éconduit, ni même avec le réseau, jusqu'à remettre sa démission. Le tort fait à TVA est grave. Qui croira encore au respect par Quebecor des chaînes que le groupe possède ?

Une affaire de famille

Quebecor, toutefois, n'est pas seul à tenir la télé pour une machine à faire de l'argent. Des artistes se prêtent volontiers aux émissions douteuses. Le public raffole de ces spectacles, dit-on, mais la part de création et de culture y est mince -- quand ce ne sont pas de simples clones de shows imaginés ailleurs. Des artistes en sont conscients. Dans le sketch qu'on lui reproche, Morissette raillait justement la «convergence», seul plan d'affaires prisé par Quebecor. Pourtant, le même humoriste était disposé à animer une série du genre.

Enfin, dernier dérapage, mais le pire : les entreprises qui forment Quebecor Média sont fermées aux vedettes qui ne sont pas de la famille. Cette raison invoquée pour justifier le changement d'animateur est plus grave que la saute d'humeur imputée à Pierre Karl Péladeau. Un patron même vindicatif pourrait tolérer un humoriste indépendant. Pas Quebecor.

Son porte-parole, Luc Lavoie, a ainsi défini cette stratégie : «Nous voulons développer nos propres vedettes et continuer de travailler avec elles pour des années à venir.» Bienvenue aux jeunes talents sans personnalité trop forte et prêts à servir l'expansion de l'empire. Avis aussi aux autres, qui croyaient que la télévision était une ressource publique et n'entendaient pas renoncer à leur droit de paraître à un écran ou à l'autre.

D'aucuns prétendent que les journalistes de Quebecor ont dû résister aux incitations de la haute direction de donner un traitement de faveur à ses favoris, sinon d'ignorer les autres. On apprend maintenant que les artistes devront se battre, eux aussi, pour rester libres d'y pratiquer leur art. Sur la scène télévisuelle la plus fréquentée du Québec, l'avenir appartient aux mercenaires et aux esclaves. Le National Post de Toronto en a eu la primeur : «La politique de Quebecor Média est de mettre en valeur nos vedettes. Nous travaillons avec notre monde», y déclare Luc Lavoie. «Quelqu'un avait oublié cette politique.»

Le porte-parole de Quebecor ajoute une précision révélatrice : «Nous n'avons rien contre Louis Morissette, mais il n'est pas un des nôtres.» Est-ce donc là cette convergence médiatique dont Ottawa a permis l'établissement au Canada ? La famille Péladeau peut, certes, posséder le journal qu'elle veut bien et y laisser écrire les scribes de son choix. Mais ce serait toute une nouvelle -- à vrai dire une révolution -- si le Parlement, en votant la Loi sur la radiodiffusion, avait voulu qu'un télédiffuseur écarte les créateurs, journalistes et commentateurs qui n'entrent pas dans son plan d'affaires.

Ce n'est plus de la censure, mais de la dictature, même si, mégalomanie nationale oblige, Péladeau fils est aussi tenu pour un grand bâtisseur. «Qui sera le prochain à écrire des blagues sur lui ?» se demande Morissette. L'humoriste ajoute, impénitent : «Ce qui est dur aussi, c'est que je ne pourrai pas finir ma carrière au Canal Vox et me faire interviewer par Pierre Marcotte, parce que le Canal Vox appartient à Pierre Karl Péladeau.»

L'avenir

Pour l'heure, le message compris par les artistes ne laisse guère de doute. La peur se répand dans le milieu, comme si, à TVA et ailleurs, on n'avait pas déjà assez souffert de l'arbitraire. Rares sont ceux qui ont dénoncé spontanément le renvoi de Morissette. Seule une brochette d'artistes comprenant des noms déjà établis a osé publier une protestation. Le malaise ne va pas se dissiper avec la version officielle de l'affaire.

À vrai dire, les artistes ne sont pas seuls à craindre pour l'avenir. Les jeunes journalistes en quête d'un emploi et les reporters travaillant ailleurs qui pourraient un jour devoir frapper à la porte de Quebecor, tous soupçonnent désormais que, dans cette entreprise-là, les créateurs, les animateurs et les cadres eux-mêmes ne jouissent plus d'une grande autonomie dans la pratique de leur métier et dans leurs devoirs envers le public.

Des journalistes pensent qu'ils peuvent encore y préserver leur pratique professionnelle en obtenant pour leurs salles de rédaction un statut protégé. Mais qui va y préserver l'intégrité des concepteurs, scénaristes et autres artistes de l'écran ? À voir les commissaires fédéraux manger à la table de Quebecor, il ne faut guère en attendre une réforme le moindrement significative.

Si les institutions de presse et de culture au pays doivent retrouver et préserver leur caractère de service public, peut-être faudra-t-il conférer aux cadres qui en ont la charge -- comme on le fait déjà pour d'autres institutions vulnérables aux influences inavouables -- des obligations et des prérogatives précises.

Ainsi, pour mieux résister aux pressions internes, les cadres des médias ne devraient-ils pas d'office bénéficier d'un contrat minimal, assorti, en cas de congédiement, d'une assurance-revenus ? (La prime pourrait en être payée par l'État.) Par contre, pour résister à l'attrait des gains faciles, il devrait leur être interdit de posséder des actions de leur entreprise. De la sorte, ils n'auraient pas la tentation de s'enrichir en fermant les yeux, le cas échéant, sur d'inacceptables décisions du propriétaire.

Voilà de vrais dérapages médiatiques. Il est encore temps d'y mettre bon ordre.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.



Comment composer avec la concentration de la presse
Prévoir des mécanismes plutôt qu'imposer des limites

Bernard Descôteaux, Directeur
Le Devoir lundi 3 mai 2004

Extraits de l'intervention du directeur du Devoir faite le mardi 27 avril 2004 devant le Comité sénatorial permanent des transports et des communications dans le cadre de son examen de l'état actuel des industries des médias canadiennes

Les journaux indépendants sont une espèce rare au Canada. On n'en compterait que cinq. Les deux plus importants sont publiés en français. Il s'agit de L'Acadie Nouvelle et du Devoir. [...]

L'indépendance est une notion qui peut vouloir dire bien des choses. Il est évident que le directeur du Devoir est soumis à toutes sortes de pressions. Cela est vrai dans tous les journaux. Mais l'important pour nous, au Devoir, c'est de pouvoir toujours être libres de nos choix, que ce soit en information ou en commentaires. Ainsi, Le Devoir n'obéit qu'à ses propres critères pour établir son traitement de l'information et la hiérarchie des informations qu'il présente à ses lecteurs. En commentaires, Le Devoir est guidé par les valeurs de liberté, d'égalité, de solidarité et d'intégrité. Cela se ressent dans l'ensemble du journal dont les rédacteurs jouissent d'une grande autonomie professionnelle.

Être un journal indépendant favorise la liberté, l'autonomie. Mais ce statut a aussi ses inconvénients. L'envers de la médaille, c'est que nous manquons de moyens pour prendre toute la place qui nous revient. Le Devoir et L'Acadie Nouvelle sont de bien petites PME à côté des géants comme Quebecor, Gesca, Can West, Bell Globe Media. Nous avons difficilement accès aux capitaux qui pourraient assurer notre développement. Nous devons faire avec peu, ce dont nous avons pris l'habitude depuis longtemps.

Ce qui rend toutefois plus difficile la situation, c'est la transformation que subit présentement le marché de la presse quotidienne avec le phénomène de la concentration.

Au Québec, celle-ci a atteint un degré inégalé. Deux groupes dominent le marché de la presse francophone, Quebecor et Gesca, tandis que le quotidien anglophone The Gazette appartient au conglomérat Can West. Ces grands groupes disposent de moyens disproportionnés par rapport aux nôtres. Leur stratégie est d'occuper le plus vaste espace possible du marché et ils se livrent une guerre sans merci qui fait des dommages collatéraux chez les plus petits. [...]

Examen des transactions

La concentration de la presse est un phénomène avec lequel nous devons composer. Il est inscrit au coeur de la logique de notre système économique. Néanmoins on se demande régulièrement si on ne devait pas imposer certaines limites à la propriété comme cela se fait en certains pays. La réponse devrait être oui, car on a franchi les limites de l'acceptable à plusieurs endroits, notamment au Québec et au Nouveau-Brunswick.

La question est toutefois plus complexe que la simple imposition de plafonds à la propriété de quotidiens. Cette solution ne prend pas en compte le problème de la transmission de propriété. On ne peut forcer un entrepreneur à demeurer propriétaire d'un journal ou de le vendre au rabais parce qu'il n'y a pas d'acheteurs sérieux. Ce serait brimer ses droits. Cela pourrait créer par ailleurs des situations aberrantes où un propriétaire ne pouvant se départir de son journal s'en désintéresserait et le laisserait dépérir.

Plutôt que d'imposer des limites, il faut prévoir un mécanisme d'examen des transactions touchant les médias. Ce rôle pourrait être confié au Bureau de la concurrence qui prendrait en compte, dans ses décisions, des éléments comme la diversité et la pluralité des sources d'information dans un marché régional. [...]

Aides financières

L'autre façon d'intervenir pour l'État serait de soutenir la diversité par des aides financières. Certains s'opposent à cette façon de faire estimant qu'elle met en cause l'indépendance des journaux par rapport aux gouvernements. Je ne suis pas de cet avis dans la mesure où existent des programmes universels, dont les critères d'accès sont connus de tous. Le programme d'aide aux magazines canadiens n'a pas, que je sache, entaché l'indépendance des magazines qui en ont profité. Lorsque le gouvernement accordait de substantielles réductions pour l'expédition des journaux par la poste, personne ne s'est jamais senti les mains liées par cette aide.

Aujourd'hui, les aides de l'État dans le secteur des communications, aussi bien de la part des provinces que du gouvernement fédéral, vont à la production d'émissions de télévision pour assurer un équilibre entre les productions canadiennes et étrangères. C'est un choix politique qui fait consensus. Si l'on tient à assurer la diversité et la pluralité des sources d'information, il faut prendre les moyens qui s'imposent pour assurer qu'elles existent.

Je terminerai par une suggestion, soit la création d'un Fonds pour la presse indépendante au Canada dont le financement pourrait provenir en partie des groupes de presse eux-mêmes. Dans l'esprit de ce que je proposais plus haut, le CRTC et le Bureau de la concurrence pourraient par exemple, lorsqu'ils approuvent des transactions, imposer à l'acheteur une contribution à ce fonds. Les transactions visées pourraient être celles touchant les journaux, les magazines, les chaînes de télévision et les stations de radio.

On pourrait simplement reprendre ce que fait le CTRC à l'heure actuelle qui impose comme conditions à l'approbation de transaction des «avantages tangibles» pour atténuer l'impact négatif qu'elles pourraient avoir. BCE fut soumis à cette condition des avantages tangibles au moment de se porter acquéreur de CTV, tout comme Quebecor lors de l'achat du réseau TVA.

Un tel fonds pourrait aider les indépendants à soutenir la concurrence des grands. Il pourrait permettre aussi l'émergence de nouveaux quotidiens, ce que plusieurs souhaitent. Il pourrait également soutenir ceux qui voudraient racheter un quotidien appartenant à un grand groupe.

J'entends déjà les objections financières. Or, il faut savoir que l'on ne parle pas de dizaines, voire de centaines de millions. Signalons que Le Devoir a un budget d'à peine 15 millions. À L'Acadie Nouvelle, c'est un peu moins. Il y a quelques années, un groupe de journalistes avait lancé un nouveau quotidien dans la région de Rimouski qui s'appelait Le Fleuve. Le journal Le Soleil lui livra une vive concurrence si bien qu'il fut mis en faillite. Pourtant, il lui aurait suffi d'à peine un million pour survivre. Ce n'est rien à côté des millions que les gouvernements versent pour la production d'une série de télévision qui ne restera à l'horaire que dix semaines. Ce n'est rien non plus à côté des 150 millions dont le Fonds de soutien aux magazines canadiens disposait au moment de son lancement. Je crois qu'il suffirait de peu pour faire toute la différence.



Qu'est-ce qui fait rire les Québécois?

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 1 mai 2004

Que le Québec aime rire, cela est bien connu et, tout compte fait, plutôt réjouissant. On peut, toutefois, commencer à s'inquiéter quand ce rire se suffit à lui-même et que tout geste ou parole comique se désamorce en s'inscrivant dans la molle idéologie du «juste pour rire». L'humour, alors, tourne à vide, privé de la charge libératrice qui lui donne sa noblesse et sa dignité, et «le comique s'objective désormais en biens de consommation».

On a parlé, pour désigner ce phénomène d'émasculation du comique décapant, ainsi dégradé en divertissement généralisé et sans conséquence, de «société humoristique». Dans ce nouveau contexte, constate l'historien Robert Aird, «le comique s'estompe au profit d'un climat largement humoristique. Le carnavalesque perd de sa force et de son énergie devant l'envahissement de l'humour qui annexe toutes les sphères de la vie sociale. Le comique n'est plus la fête du peuple ou de l'esprit, mais un impératif social généralisé, une atmosphère cool et un environnement permanent».

Comment, peut-on se demander, puisque tel est bien, dans une certaine mesure, le climat qui prévaut au Québec (et ailleurs en Occident) depuis quelques années, en est-on arrivé là ? Robert Aird, dans son excellente Histoire de l'humour au Québec de 1945 à nos jours, suggère la thèse selon laquelle «le comique de scène est lié directement à la conjoncture politique, sociale, culturelle et économique du moment». En d'autres termes, à tel état social correspond tel rire. Aussi, faire l'histoire de l'humour au Québec permet à la fois de mieux comprendre l'évolution de notre sens du comique et celle de notre société. La vaste majorité de nos comiques actuels sont en panne de sens ? Cherchez l'erreur.

Du burlesque à la contestation

Dans les années 1930 et 1940, le burlesque, au Québec, a la cote. Boudés par l'élite qui les trouve vulgaires, les Arthur Pétrie, Jean Grimaldi et Rose Ouellette cartonnent. Grâce à un discours qui procède, le temps d'un spectacle, au renversement des rôles dominés/dominants et qui met en avant un «réalisme grotesque qui marque la prédominance du principe de la vie matérielle et corporelle» au mépris du discours dominant, les «burlesquers» (le genre est d'origine américaine) font la joie des Canadiens français dominés. La ville, ici, n'est pas diabolisée, la femme (souvent la Poune) renverse l'autorité, les francophones se moquent des anglophones et les pauvres ont le dessus sur les riches. On rit, on se console de nos petites misères, mais la vraie subversion n'est pas à l'ordre du jour. Le Québec clérical et conservateur continue d'imposer le respect.

L'humour des cabarets, qui apparaît vers la fin des années 1940 avec les Jacques Normand, Paul Berval, Dominique Michel et Claude Blanchard, marque un passage en douce de la tradition à la modernité. La forme du comique se modifie et gagne parfois en raffinement, mais il s'agit, au fond, plus d'un changement d'enrobage que de nature, même si les audaces langagières et thématiques (la sexualité, entre autres) présentent une évolution par rapport à la période précédente. Les cabarets ne survivront pas à leur réputation douteuse (liens avec la pègre) et à la popularité grandissante de la télévision.

Et vint la Révolution tranquille. On devine déjà, suivant la thèse de l'historien, que, puisque «la conjoncture joue un rôle déterminant dans la production humoristique», on entre ici dans l'âge d'or de l'humour québécois. Au Québec en ébullition modernisatrice correspond, en effet, «un humour critique, engagé et même contestataire». Désormais, le fatalisme et la résignation du Canadien français, parfois suspendus le temps de quelques jokes, font place au désir de libération et à la quête d'autonomie du Québécois. Les humoristes, qui partagent les valeurs à la base de ce nouveau projet de société, transforment le rire en instrument de contestation des anciennes valeurs qui résistent, mais aussi, et c'est là tout leur génie, des travers du nouveau pouvoir qui s'impose.

Les monologues sociaux de Clémence DesRochers et d'Yvon Deschamps ébranlent le colonisé en nous et, du même souffle, stigmatisent les préjugés persistants du nouvel être québécois. Sol manie le calembour pour éveiller les consciences. Les Cyniques, maîtres dans l'art de la satire sociale, tournent leur humour parfois raffiné et cruel contre les personnalités publiques qui entravent la marche du progrès. Plus rien, ni la religion, ni les autorités publiques et policières, ni nos propres travers, ne résiste à l'humour engagé de ces comiques qui pensent. Yvon Deschamps, le plus brillant d'entre tous, incarne à merveille ce rire intelligent et libérateur d'un Québec qui fête son printemps sans par ailleurs se raconter d'histoires sur lui-même.

De l'absurde et de la bêtise

Au début des années 1980, changement d'attitude. Les Lundis des Ha !Ha !, inaugurés en 1983 par Claude Meunier et Serge Thériault, appartiennent, en effet, à un univers différent dans lequel règnent l'apolitisme et l'abandon de l'engagement sur fond d'absurde et de triomphe de la bêtise (Ding et Dong). Que s'est-il passé ? Robert Aird évoque la crise de l'État-providence, l'échec référendaire et la postmodernité néolibérale, qui «prône une dépolitisation générale des rapports sociaux», pour expliquer l'apparition de cet humour qui «reflète une époque où les préoccupations individuelles l'emportent sur les considérations collectives».

Si, chez Meunier, on retrouve encore un certain souci de réflexion qu'illustrent des thèmes comme le manque d'authenticité dans les rapports humains et «l'incommunicabilité des êtres», ce glissement du comique vers la sphère essentiellement privée n'en annonce pas moins l'humour de plus en plus vide, narcissique et strictement commercial qui suivra et dont il a été question en introduction.

L'humour qui dépasse le simple divertissement, «qui en appelle à la réflexion, à la responsabilisation, à la critique» et «qui redécouvre son intensité transgressive» est-il encore possible au Québec ? Robert Aird en trouve des traces chez Daniel Lemire qui, malgré son cynisme, «vise souvent les détenteurs du pouvoir», «semble prendre le parti des moins nantis et ne tombe surtout pas dans un humour bas de gamme», chez Pierre Légaré, qui finit toutefois par le décevoir puisqu'il «constate la médiocrité ambiante, mais sans rien proposer en retour, reflétant bien le cynisme sceptique, la résignation et la désillusion de notre époque», et, enfin et surtout, chez Les Zapartistes, qui refusent le cynisme, «croient encore aux idéaux d'égalité, de justice sociale et de liberté» et permettent ainsi au citoyen de redécouvrir «l'essence du rire libérateur».

Brève mais dense et très bien construite, cette Histoire de l'humour au Québec de 1945 à nos jours, en dosant habilement la description et le point de vue critique, nous éclaire avec brio sur un phénomène socioculturel révélateur de l'évolution des mentalités québécoises, mais pourtant négligé par l'intelligentsia. Avec cette synthèse, Robert Aird a fait oeuvre de pionnier.

louiscornellier@parroinfo.net

L'Histoire de l'humour au Québec de 1945 à nos jours
Robert Aird
VLB
Montréal, 2004, 166 pages



Décision historique : Les Innus forment leur propre gouvernement

Stéphane Bégin
Progrès-dimanche dimanche 2 mai 2004

Les peuples de la nation innue retournent en arrière pour mieux se retrouver en avant. Ils viennent de prendre une décision historique en formant leur propre niveau de gouvernement en mettant de l'avant le "Mishta Takuithseu Mashinaikan".

Selon un document obtenu par Progrès-Dimanche, les Innus veulent de cette façon affirmer leur droit à l'autonomie gouvernementale en tant que peuple.

À l'intérieur d'un document d'information et d'un autre beaucoup plus complet, il est possible d'apprendre de quelle manière le gouvernement autochtone, qui regroupe les neuf peuples de la nation innue et qui vivent particulièrement dans la région située entre le Saguenay-Lac-Saint-Jean, le fleuve Saint-Laurent et la ligne de partage des eaux et au-delà, la région de Shefferville et le Labrador, entend gouverner.

Selon les commentaires recueillis, cette affirmation fait en sorte de créer un nouvel ordre de gouvernement et donnera au peuple innu une constitution au même titre que la constitution canadienne.

Ce nouveau gouvernement va même au-delà de l'approche commune, qui est encore en négociation avec le gouvernement fédéral. Mais déjà, les peuples innus, dont ceux de Mashteuiash et de Betsiamites, veulent retrouver leurs attributs d'une souveraineté pleine et entière, comme au moment de la venue des Européens.

Les autochtones tiennent à rappeler qu'ils étaient autosuffisants aux plans économiques et politiques dans le passé.

Le document servira de base à la mise en place de cette constitution et les dirigeants des peuples nnus ont tout prévu. On peut notamment y lire que l'on prévoit la mise en place de pouvoirs judiciaires, qui sera rien de moins qu'un tribunal de première instance de droit commun.

Les tribunaux pourront même juger les litiges qui ont lieu sous les lois des peuples, y compris les litiges entre les membres des nations concernées et des tiers, dont des non-autochtones, sur le Nitassinan. On pourra même y imposer toutes les sentences prévues sous les lois.

Gouvernement

En ce qui concerne le fonctionnement de ce nouvel ordre de gouvernement, l'assemblée législative de l'Innu Tshishe Utshimau (gouvernement) sera composée de 10 membres. Ils sont élus dans une élection générale pour une période de quatre ans.

Le chef du gouvernement sera élu au suffrage universel pour un mandat de quatre ans, mais ne pourra être élu pour plus de trois mandats. Il doit être âgé d'au moins 30 ans.

L'Innu utshimau (chef) jouit de tous les pouvoirs, comme celui de conclure des traités après consultation et pourra exercer des droits de véto sur l'adoption de toute loi non conforme à l'avis du Conseil du peuple.

Quant au conseil des ministres, il sera formé du chef et de trois conseillers nommés par celui-ci. Le Conseil du Peuple sera composé d'un nombre maximal de citoyens et se réunir au moins une fois par année. On prévoit aussi des assemblées générales du peuple, des consultations populaires formelles et même des référendums.

"Nous allons franchir une grande étape" - Gilbert Dominique

"Au cours des mois à venir, nous allons effectivement franchir une grande étape. La mise en place du nouvel ordre de gouvernement ne sera pas une première au Canada, mais une première au Québec."

Le chef du Conseil de bande de Mashteuiatsh, Gilbert Dominique, a confirmé que des discussions, des séances d'informations se déroulent depuis plusieurs mois afin de rédiger le texte final de cette nouvelle constitution, qui conférera de nombreux pouvoirs de légifération et de législation aux peuples innus, dont celui situé sur le territoire du Lac-Saint-Jean.

M. Dominique croit que la première version de la constitution des Pekuakamiulnuatsh (Montagnais du Lac-Saint-Jean) devrait être prête d'ici à la fin de l'année 2004. Mais cela ne signifie pas qu'il s'agira-là de la dernière version.

"Nous consultons nos membres et nous voulons savoir ce qu'ils veulent à l'intérieur de cette constitution. Nous les informons sur les grands paramètres à suivre, sur les spécificités que l'on peut retrouver dans les populations.

"Une fois que la première version sera complétée, nous allons retourner en consultation afin de bonifier et de modifier le texte", explique le chef.

La préparation et la mise en place de ce nouvel ordre de gouvernement se discutent depuis plusieurs années chez les peuples innus. Il y a longtemps qu'ils songent à s'autogouverner, comme c'était le cas il y a plusieurs lunes.

Mais avec les discussions et les négociations du traité de l'approche commune, les autochtones du Québec ont donc voulu aller plus loin, tout en respectant l'entente intervenue avec les gouvernements.

"Mais nous n'avons pas besoin de la permission des gouvernements pour mettre sur pied notre propre constitution, mais nous allons le faire en respectant des paramètres.

"Nous ne craignons pas les critiques sur ce que l'on fait. Nous avons formé un petit comité de trois personnes pour entreprendre toutes les démarches. Nous comptons sur un juriste et des gens pour nous donner un coup de main sur les communications", ajoute le chef de Mashteuiatsh.

Quant à ceux qui craignent que les Innus deviennent les propriétaires de leur terrain et de leur résidence dans les villes du Saguenay ou du Lac-Saint-Jean, Gilbert Dominique tient à les rassurer.

"Notre constitution touchera tout le territoire du Nitassinan, mais ce que nous voulons y faire, ce sont des activités dans les secteurs qui s'y prêtent. Il serait difficile de faire beaucoup de choses à Saguenay.

"Nos intérêts se portent davantage là où nous retrouvons notre peuple", de conclure le chef Dominique.



La réforme du mode de scrutin proposée perpétue une erreur historique

Yvan Dutil
Le Soleil 2 avril 2004

Je dois avouer ma profonde déception du projet de réforme du mode de scrutin proposée par le Ministre Dupuis. Ce dernier est mal ficelé et fait-fi du savoir accumulé au cours des siècles. Ce n’est pas que l'idée d'un système mixte soit fondamentalement mauvaise, il s'agit là d'une alternative intéressante à la proportionnelle régionale qu'il serait difficile de mettre en place au Québec en raison du faible nombre de députés. Le véritable problème est que les objectifs du scrutin mixte y sont corrompus. Pourtant, il s’en faudrait de si peu pour redresser la situation.

La pire erreur est causée par l'utilisation d'un vote unique pour l'élection par comtés et ensuite ré-utilisé pour la compensation. Cette approche se base sur l'idée largement répandue que l'on peut traduire les résultats agrégés d'une élection par comté en un résultat équivalent dans un système proportionnel. Or, ce n'est absolument pas le cas. Le vote par comtés est fortement corrompu par les considérations stratégiques, ce qui n'est pas le cas de l'élection proportionnelle. Dans un système mixte à double scrutin, le vote stratégique est atténué mais continu d'exister alors qu'il affecte environ 50% des électeurs. Il semble que les électeurs continuent de voter stratégiquement alors qu’ils ont la possibilité d’être sincères. La paresse apparaît comme une cause probable. L’électeur se contentant de recopier son vote local au niveau national. Ce vote stratégique résiduel favorise les grands partis et éliminer le deuxième vote, tel qu'on le propose, ne fait qu'amplifier ce problème.

Cependant, il en existe un autre un autre problème bien plus fondamental: la pluralité est un bien mauvais mode de scrutin lorsqu'il y a plus de deux partis en lice car la division du vote ne permet par d'assurer que la volonté du peuple est correctement mesurée. Rapportée pour la première fois par Pline le Jeune en 105 de notre ère, cette faiblesse a été redécouverte par le philosophe catalan Ramon Lull au XIVième siècle, par Nicolas de Cuses au XVième siècle, par le chevalier de Borda et le marquis de Condorcet au XVIIIième siècle, et au XIXième siècle par le mathématicien Charles Dogson (mieux connu sous le nom de Lewis Carol). Cependant, il faudra attendre la deuxième moitié du XXième siècle pour que l'étude des modes de scrutin s’établisse comme champ de recherche à part entière.

Ces recherches ont montré qu’il n'y a pas de relation directe entre le nombre de votes reçus et le niveau réel de support populaire. Pire, il est mathématiquement impossible de concevoir un système électoral permettant de choisir le candidat le plus populaire à coup sûr. C’est au mathématicien Kenneth Arrow que l’on doit au cette démonstration. Cette difficulté fondamentale rend périlleuse la mise en application le système de repêchage des meilleurs "perdants" tel que proposé. Si la pluralité est un piètre mode de scrutin pour une telle tâche, il en existe de bien meilleurs.

Il n'y a pas actuellement de consensus de la part des experts sur le meilleur mode de scrutin à adopter. Néanmoins, deux semblent avoir le support de bon nombre de chercheurs: le vote par assentiment et la méthode de Borda. Dans le cas du vote par assentiment, l’électeur n’est plus restreint à voter pour un seul candidat, mais peut donner sont appui à autant de candidats qu’il le désire. Bien que proposée dans sa version moderne dans les années 70, son origine remonte à la république de Venise, où il fut utilisé de sans interruption de 1268 à 1797. Aujourd’hui, cette méthode est utilisée par de nombreuses sociétés savantes (Mathematical Association of America, American Statistical Association, Institute of Electrical and Electronics Engineers, etc) ainsi que par plusieurs universités américaines. Le secrétaire général des Nations unies est aussi élu de cette façon. Quant à elle, la méthode de Borda, fut proposée en 1770 par le physicien français et héros de la révolution américaine Jean-Charles de Borda. Avec cette méthode, l'électeur classe les candidats suivant l'ordre de ses préférences. Les candidats reçoivent alors un nombre de points qui diminue avec leur rang. Ainsi, s'il y a cinq candidats, le premier reçoit quatre points, le deuxième trois points, le troisième deux points, le quatrième un point et le dernier aucun point. Le gagnant est simplement celui qui totalise le plus de points. Cette méthode a été utilisée par l'Académie des Sciences pendant une certaine période. Elle est actuellement utilisée pour l’analyse de certains problèmes d’ingénierie système.

Règle générale, la méthode de Borda est plus précise et efficace que le vote par assentiment car elle permet une mesure détaillée des intentions de l’électeur. Cependant, elle est aussi plus sensible aux manipulations électorales, ce qui rend sont utilisation générale périlleuse. Dans la pratique toutefois, ces différences s’estompent. Des tests récents menés lors d’élections réelles indiquent que les résultats de ces deux méthodes sont essentiellement les mêmes. Dans ces conditions, la simplicité d’application favorise nettement le vote par assentiment. Une idée que devrait retenir le ministre Dupuis s’il tient vraiment à la démocratie.

Mais, pourquoi ces méthodes ne sont pas plus utilisées aujourd’hui. Napoléon Bonaparte a sa part de responsabilité en supprimant l’utilisation de la méthode de Borda à l’Académie des Sciences et en rayant de la carte la République de Venise. Malgré tout, cela n’est pas la fin de l’histoire, à maintes reprises des penseurs ont proposé de remplacer la pluralité par un meilleur système et ont échoué. Ce n’est pas que les mathématiques impliquées soit trop complexes pour être comprises par le commun des mortels : une classe d’élèves de quatrième année, visitée par le mathématicien américain Donald Saari, n’a pris que quelques minutes pour en comprendre les notions de base pour ensuite se plaindre de la lenteur d’esprit de l’universitaire à reconnaître l’évidence ! Le problème semble-t-il est que les politiciens se sont jusqu’ici refusé à voir cette même évidence. Probablement par crainte de mettre en doute la légitimité de leur propre élection !


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

ENTRETIEN AVEC JEAN-FRANÇOIS LISÉE

Patrice Boileau
Directeur des communications au Conseil exécutif péquiste de la circonscription de Chambly
Propos personnel
TRIBUNE LIBRE 3 mai 2004

Le mardi 27 avril dernier avait lieu, dans la circonscription de Laporte à Saint-Lambert, une soirée débat sur l’avenir de la souveraineté au Québec. Parmi les invités était présent, à titre de conférencier, l’ex-conseiller des premiers ministres Parizeau et Bouchard monsieur Jean-François Lisée.

Son analyse de l’évolution de l’appui à la souveraineté du Québec l’amène à croire que les moments intenses de solidarité citoyenne découlent souvent de décisions fédérales qui soulèvent l’indignation générale. L’échec du Lac Meech de 1990 en est un exemple. L’asphyxie fiscale qu’impose Ottawa au Québec prépare une situation semblable pour 2007. Il importe alors pour le Parti québécois de poursuivre son travail de pédagogie et surtout d’éviter de s’imposer un calendrier référendaire. C’est donc en vantant ses qualités et son expérience à la tête de l’État québécois que le parti souverainiste doit espérer reprendre le pouvoir le plus tôt possible.

À ce moment, il faudra espérer une « marée favorable », comme le dit le chargé de projet du nouveau centre de recherche sur les politiques et le développement social (CPDS) de l’Université de Montréal. Ce qui ressemble drôlement à mes yeux aux « conditions gagnantes » pourrait apparaître selon lui, s’il devait y avoir, par exemple, abolition de la loi sur les Langues officielles du Canada. Un Canadien d’origine chinoise en Colombie-Britannique qui se plaint qu’un francophone puisse recevoir un procès dans sa langue mais pas lui, prouverait le caractère discrimination de cette mesure envers les groupes linguistiques plus nombreux de cette province. Cette législation est en conséquence condamnée à disparaître, selon monsieur Lisée.

La baisse du nombre de francophones au Canada ainsi que de Québécois rendra difficile le maintien des 75 sièges du Québec aux Communes. Pour des raisons démocratiques tout à fait légitimes, le gouvernement du Canada n’aura d’autres choix que d’en décréter la baisse du nombre. Ces gestes scandaliseront plusieurs Québécois fédéralistes qui se tourneront alors du côté de l’Assemblée nationale pour y trouver refuge.

Il est vrai que ces situations achèveront littéralement la Foi des Québécois qui s’accrochaient désespérément au rêve canadien. Fort bien! La question est de savoir maintenant combien de temps il faudra attendre. Et qui dit attendre dit attentisme : stratégie qui a fait fuir 30% de l’électorat québécois lors du dernier scrutin. De plus, il est pourtant clair que l’État provincial québécois, depuis 1995, ne peut que générer du mécontentement : gérer la décroissance n’a rien de gai. Au prochain rendez-vous électoral, plusieurs souverainistes iront alors vers d’autres formations politiques, ne voyant pas le Parti québécois incarner le changement rapide, n’ayant qu’un « bon gouvernement » à offrir.

Il n’est pas dit également qu’un prochain gouvernement du Parti québécois sera fortement majoritaire, suite à une campagne électorale où les fédéralistes auront dénoncé l’intention péquiste de consacrer des fonds publics à la promotion de l’indépendance du Québec. L’obtention d’un mandat fort sera donc très surprenant, avec, en toile de fond, l’Option citoyenne de Françoise David. S’il prend le pouvoir, le Parti québécois deviendra à nouveau suspect dès qu’une impasse surviendra avec Ottawa. Si des fonds publics sont alloués pour promouvoir la souveraineté, même raisonnablement, une proportion substantielle de Québécois mécontents le feront savoir lors d’un éventuel référendum. La marée favorable semble bien loin. Le tissu social québécois change, pendant ce temps.

J’ai souligné à monsieur Lisée que les marées favorables surgissent surtout lorsque les fédéralistes sont au pouvoir à Québec, comme ce fut le cas en 1990. Le naufrage du gouvernement de Jean Charest sur les récifs de la rivière des Outaouais engendre présentement un formidable consensus social sur la nécessaire souveraineté. Planifier alors publiquement un référendum en fera fuir pourtant plus d’un! Monsieur Lisée croit également que ce terme provoque une sorte de blocage psychologique (la peur de perdre à nouveau?), ou encore un fort sentiment répétitif désagréable. C’est pourquoi il souhaite voir ce mot employé seulement lorsque le temps sera venu.

Tous deux sommes donc d’accord sur la connotation négative que renferme aujourd’hui le terme « référendum » dans l’imaginaire collectif québécois. Maintenant qu’Ottawa a annoncé en plus qu’il ne respectera aucune règle s’il devait y en avoir un autre, ne faut-il pas finalement utiliser un autre mécanisme d’accession à la souveraineté? La « guerre » que le gouvernement canadien nous livre a stratégiquement placé un « blindé de type C-20 », que relatait Jean-François Lisée. N’est-il pas mieux de le contourner, comme tous les autres pièges, que je lui ai rétorqué? Parce qu’un troisième échec référendaire signifie la fin du projet souverainiste. Ce qu’il a concédé. Comme il est impossible de pouvoir affirmer hors de tous doutes que le prochain plébiscite sera gagnant, il faut logiquement abandonner cet outil de consultation au nom de la responsabilité historique envers les générations à venir.

Seule l’élection souverainiste à 50% plus une voix autorise un lendemain. S’il devait effectivement y avoir absence de majorité absolue, la porte demeure ouverte aux Québécois de façon récurrente, à chaque élection, et n’empêche aucunement pendant ce temps le Parti québécois d’exercer le pouvoir et de continuer de convaincre. Il peut même, comme Jean Lesage en 1962, déclencher une élection décisionnelle précipitée si les Québécois en manifestent le désir. Ce dernier argument a fait briller les yeux de Jean-François Lisée.

L’hésitation qu’il manifeste face à cette alternative est le risque d’éclatement des votes souverainistes puisque « forcés » de se décider lors du scrutin. Qui parle pourtant d’imposer quoi que ce soit? Les Québécois seraient libres d’appuyer l’option ou pas. L’éparpillement des forces indépendantistes que craint monsieur Lisée n’est-il pas, au contraire, actuellement en phase de réalisation à cause justement de l’attentisme qui les démobilise? L’étape référendaire est devenue une « patate chaude » dont personne ne veut par risque d’être reconnu coupable d’un génocide culturel devant l’Histoire, s’il devait y avoir un troisième revers. Visiblement, il faut renoncer à cette avenue qu’Ottawa a transformée, grâce à son larcin de 1995, en cercle vicieux.

Malgré nos divergences d’opinions, lui, préférant risquer un troisième référendum et moi optant pour l’élection souverainiste à 50% plus une voix, les échanges furent chaleureux. Sa présentation, très réussie grâce au recours à l’informatique pour exposer des graphiques et des données, a permis à monsieur Lisée de présenter clairement son analyse de la situation politique et ses pistes de solution.

L’attentisme qu’il suggère m’apparaît néanmoins trop dangereux, suite aux résultats des deux dernières élections générales et des récents sondages qui dévoilent un appui au Parti québécois moins important que celui alloué à la souveraineté. De plus, patienter à la tête d’un état provincial affaibli n’augure rien de bon. Enfin, sa préférence envers le mécanisme référendaire me surprend après l’avoir entendu affirmer qu’il rebute tellement de Québécois qu’il faille le camoufler jusqu’à son déclenchement.

Les événements à venir au Québec vont propulser l’idée de la souveraineté vers des sommets qui rappelleront ceux atteints en 1990. Jean-François Lisée serait alors d’accord pour appliquer « l’enclenchisme » que Jacques Parizeau avait proposé comme démarche souverainiste. À ce compte, pourquoi ne pas offrir la possibilité aux Québécois de prendre la mer dès 2007, alors qu’elle sera de toute évidence très accueillante? De toute façon, des élections, comme les marées, ça revient, monsieur Lisée…



TRIBUNE LIBRE

Solidarité avec Edith Gendron

TRIBUNE LIBRE 3 mai 2004

Mme Gendron,

Je tiens à vous exprimer la solidarité du Mouvement de libération nationale du Québec (MLNQ) et à vous témoigner notre admiration pour votre courage.

Nous souhaitons que tous les souverainistes de l'Outaouais se mobilisent pour vous défendre avec le soutien de tous les souverainistes du Québec.

Votre congédiement est une autre manifestation de l'oppression canadienne et j'espère que les Québécois vont en prendre conscience et se révolter.

Un crétin ou un rat peut devenir ministre à Ottawa, un ivrogne peut même devenir sénateur canadien en autant qu'il soit un traître québécois, mais un Québécois ou une Québécoise digne qui ose affirmer ses convictions souverainistes ne peut qu'être victime de la répression canadienne.

Alors, le fait que vous vous êtes tenue debout est un acte digne et courageux qui influencera j'espère d'autres Québécois.

Pour en finir avec la domination et l'exploitation du Canada, l'indépendance ça presse.

Raymond Villeneuve
président du MLNQ



TRIBUNE LIBRE

Dégoût des partis libéraux

Laure Gardenelle
TRIBUNE LIBRE 3 mai 2004

« Vous m'avez violée. Vous le paierez. »


Réf. initiale : http://ledevoir.com/2004/05/01/53561.html


Destinataires prioritaires :

- John James Charest, premier ministre du Québec (commentairespm@mce.gouv.Qc.ca)
- Benoît Pelletier, ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes et aux Affaires autochtones (ministre.saic@mce.gouv.Qc.ca)
- Paul Martin, prime minister of Canada (martip@parl.gc.ca)


Si j'ai totalement perdu confiance dans le gouvernement du Canada, et épuisé du même élan le respect que je lui portais à ce jour, et ce jusqu'à la répugnance même, en parallèle c'est rien moins que l'aversion que vous, ministres de l'Assemblée nationale du Québec, vous m'inspirez désormais. Car si les ambassadeurs et présumés défenseurs du Québec en sont simultanément les fossoyeurs, indiquez-moi messieurs, dans les circonstances, l'issue qu'il me reste comme citoyenne... hormis le travail d'évacuation des lieux nationaux de vos personnes à la manière, s'il en faut, d'une certaine Jeanne qui jadis bouta les Anglais hors de France...?

Oui, j'en formule la requête. Aiguillez-moi dans mon courroux si vous deviez vous estimer habilités à entreprendre, à réussir surtout, pareille tâche d'«éclaireurs».

M. Charest, M. Pelletier, c'est l'aversion en effet que vous m'inspirez (ce n'est pas «beau» de dire «ça», je le sais bien. Et mon défunt papa n'apprécierait guère mon geste de plume, je le sais aussi. Mais dites-moi, honorables ministres: devrais-je à mon tour, et à votre façon, mentir en vue de flatter et de duper l'interlocuteur...?). Or c'est bel et bien ce «sentiment physique» qui m'habite, et pas un autre.

Et nul ne le regrette plus que moi, soyez-en convaincus. Qui donc rêve selon vous de voir son propre corps culbuté par une nausée de tous les instants, par exemple, ou terrassé jours après jour par une virulente gastro-entérite...?

Aussi, messieurs, c'est la violence civile que votre cécité et votre incompétence finiront par provoquer. Car de fait, aucun gouvernement au Québec n'a jamais été à ce jour l'incarnation aussi nette d'une réelle «instabilité politique». Ce n'est pas l'espoir de la Liberté et le labeur qui y est consacré (comme si une enfant se métamorphosant en femme constituait un danger pour la sécurité publique...) qui instaure un climat de cette nature au sein d'une nation. Bien au contraire. C'est l'assujettissement de celle-ci - en l'occurrence élaborée et planifiée plus ou moins en catimini par de fourbes et transfuges mandataires d'occasion - qui plus que tout suscite et alimente, irrépressible et infailliblement, la colère chez les enfants nobles et fiers
d'un peuple qui refuse obstinément la domestication.

Ah...! et puis combien éloquent, n'est-ce pas, se révèle votre silence sur le congédiement tout récent, du sein de la Fonction publique du Canada, d'une Québécoise d'allégeance souverainiste (http://radio-canada.ca/nouvelles/Index/nouvelles/200404/29/016-gendron-congediee.shtml). Cette femme, Mme Édith Gendron (épouse et mère de trois enfants), qui réside dans la circonscription même - Chapleau - dont vous êtes le député, M. Benoît Pelletier...

Eh oui... Et puis... Et pendant... ce temps - pendant l'énonciation «ferme» de ce silence complice, consentant, servile - vous ajoutez vos propres dollars (que dis-je? mes propres dollars de contribuables) à la Caisse milliardaire de la «Canadian Cause».

Êtes-vous véritablement bêtes à la fin, ou simplement myopes, ou bien sinon affectés d'une désolante déficience politique, idéologique et intellectuelle tout en une...?

Car s'il fallait éradiquer tous les fédéralistes de la Fonction publique québécoise et de... l'Assemblée nationale (tous les «Canada first and foremost»), eh bien, qui sait: c'est peut-être derrière les barreaux, M. Charest, M. Pelletier, que vous vous retrouveriez...

Pour haute trahison.

Vous êtes tous les deux - Messieurs Charest et Pelletier - d'une irresponsabilité abyssale. Et manifestement, il est au-dessus de vos lumières de comprendre que c'est trop, beaucoup trop demander à la société civile que d'exiger d'elle qu'elle vous regarde passivement démolir son État, sa nation, sa patrie.

Messieurs, en effet, je n'ai plus aucune confiance en vous et en votre gouvernement. Ni du reste en celui qui siège à Ottawa, celui-là même qui - à mon insu et contre ma volonté - m'a dépouillée de mes avoirs citoyens à coûts de centaines et de centaines de millions de dollars pour mieux tenter, ensuite, d'aliéner mon esprit à un pays que je ne puis plus, en ces conditions, que mépriser de toute ma chair, de toute mon âme.

La citoyenne que je suis a été par vous tous trahie.
De haut en bas, d'un travers à l'autre.

En conséquence :

a) Je ne veux absolument pas de ce Québec eunuque que vous traficotez depuis un an afin de le rendre parfaitement insignifiant, insipide, assujetti, inféodé et impuissant dans ce Canada des Trudeau, des Chrétien, des Alain Dubuc, des Stéphane Dion, des André Pratte, des Jean Pelletier, des André Ouellet, des Pierre Pettigrew et des Denis Coderre.

b) Et parce que de la sorte ma nationalité actuelle est devenue pour moi un fardeau, une tache, une honte même, je ne me reconnais plus comme Canadienne et je refuse désormais, viscéralement, cette identité.

Je ne pourrai plus jamais avoir confiance en vous, en vos pareils et dans le Canada. C'est pourquoi maintenant je me battrai jusqu'à mon dernier souffle - moi, simple femme sans pouvoir, sans armes, sans voix et sans force - pour reconquérir le pays qu'on m'a volé par abus, par tromperie, par mensonge, par achat des consciences et par mépris de mon être tout entier - culturel, linguistique, national. Voire ontologique.

Ce pays, c'est celui de Gilles Vigneault et de René Lévesque. Et nul autre.

«Ce pays même - comme l'a écrit ce premier il y a déjà quelques décennies - qui est au fond de moi...».

Vous m'avez violée. Vous le paierez.


Laure Gardenelle
Québec, 1er mai 2004

- Pour votre gouverne, quelques rappels (que je crois) utiles : http://ledevoir.com/2004/01/21/45361.html, http://www.ledevoir.com/dossiers/304/50833.html?304, http://www.vigile.net/ds-langue/docs/02-6-26-jlg-acadie.html, http://www.soreltracy.com/liter/2004/avril/24av.html





COMMUNIQUÉS




COMMUNIQUÉS

30 avril 2004