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Un Américain à Paris

Denis Lessard
La Presse jeudi 6 mai 2004

Paris - Inventeurs de la diplomatie, les Français parlent couramment un langage hermétique pour bien des Nord-Américains, un code sans manuel, qui leur fait doser avec une habileté sans partage l'affection et la réserve. " Money talks ", disent les Américains. En France, ce qui parle... c'est le détail.

Pour sa première mission officielle en France, Jean Charest n'a pas échappé à cette loi. Ses trois sauts de puce à New York, et son séjour de 10 jours chez les Anglais et les Allemands, avant la visite aux cousins français, auraient pu froisser les mandarins du Quai d'Orsay, s'il n'avait pas reçu à Québec, rapidement après son élection, le premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin.

Les diplomates français soulignaient que M. Charest avait eu tant d'égards " qu'il serait difficile de faire l'équivalent pour ceux qui suivront ".

Constat un peu rapide. Rien dans cette mission officielle qui soit équivalent à l'appui à l'entente du lac Meech donné par Michel Rocard à Robert Bourassa lors d'un somptueux banquet au Quai d'Orsay, en 1989. On était loin aussi de l'ascension solennelle de Jacques Parizeau dans l'escalier d'honneur de l'Assemblée nationale que lui avait ouvert, exceptionnellement, le président Philippe Séguin, dans un contexte préréférendaire. Lucien Bouchard, tout comme MM. Parizeau et Bourassa, avait pu prendre la parole devant des centaines de patrons français, conviés par l'équivalent gaulois du Conseil du patronat, le MEDEF. Hier, une trentaine seulement sont venus à un petit-déjeuner privé pour rencontrer M. Charest.

Dans les coulisses, on entend que l'équipe de Jean Charest " n'était pas très demandeuse ", que Québec n'a exprimé aucune requête particulière au gouvernement Raffarin. Il faut dire que le cerbère de ces détails, la mémoire des précédents, le conseiller Ronald Poupart, avait été évincé du cénacle depuis quelques semaines déjà.

Désormais loin de ces guérillas politiques, Jean-François Lisée, le nouveau directeur du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal, soulignait hier qu'il ne faut pas mesurer l'estime des Français à la largeur des tapis, au nombre des limousines, pas plus qu'aux sabres rutilants des officiers de la Garde républicaine.

" Au-delà du millimétrage, M. Charest a eu un accueil chaleureux, c'est évident ", résume Lisée, qui avait négocié de telles visites pour MM. Parizeau et Bouchard. Un Jacques Chirac qui raccompagne M. Charest jusqu'à sa limousine, un dîner privé avec Raffarin s'ajoutant à une séance de travail et à un déjeuner officiel, les Français ont semé suffisamment de ces signes dont ils ont le secret pour bien marquer l'importance pour Paris de la relation privilégiée avec le Québec.

Une part de ce succès tient à l'excellente relation personnelle entre MM. Raffarin et Charest, qui en étaient à leur troisième contact. M. Raffarin s'était même rendu à la résidence privée de M. Charest à North Hatley.

De générations différentes, les deux hommes se trouvent rapidement un air de famille dès qu'il est question du rôle de l'État. Mais la publication des sondages d'opinion leur confère davantage de complicité.

" Nous avons le même adversaire, l'immobilisme ", dira M. Raffarin, ajoutant avec une élégance consommée sa certitude d'être présent " au rendez-vous de la confiance ", plus trivialement de survivre aux prochaines élections.

MM. Charest et Raffarin sont tous deux en panne de popularité à cause des réformes importantes qu'ils veulent implanter pour assainir les finances publiques. La France est aux prises avec un déficit structurel qui ferait faire une crise d'apoplexie au ministre Yves Séguin.

Et Jean Charest dans tout cela? Le premier ministre paraissait plutôt à l'aise, bien qu'il soit évident que les salamalecs d'ambassade ne soient guère sa tasse de thé. Toutes ces règles protocolaires le font sourire.

Et ce n'est pas d'hier. Il raconte encore, paraît-il, avec amusement sa cavalcade désespérée pour trouver une caisse de Corona pour Jacques Chirac à North Hatley- " sa préférée ", lui avait-on confié. " Une légende urbaine ", apprit-il finalement directement de la bouche du président de la République.

Et il rit encore du peu de cas que peut faire un Jean-Pierre Raffarin des fameux " relevés de décisions " que signent de leurs augustes mains les chefs de gouvernement. Raffarin, blagueur, avait paraphé la copie destinée au Québec, bien conscient que ces ententes, toutes historiques soient-elles, ne ressortent jamais du classeur.

Rien d'aussi cocasse cette fois-ci, mais il était clair que le rédacteur du " relevé de décisions " de cette semaine était un artiste du " copier-coller ". Hormis un paragraphe sur la collaboration à la modernisation de l'État, le reste était identique aux intentions formulées en mai 2003, lors du passage de M. Raffarin à Québec.

Quelques ratés amusants de la mission Charest: son noeud de cravate parfois lâche, sa crinière en bataille devant les 23 millions d'auditeurs de TV 5- une nonchalance bien anodine que n'aurait pas désavouée Robert Bourassa. M. Charest s'est même amusé de ses lapsus: fatigué, il a dit compter revoir Jacques Chirac au G8, le sommet des sommets où sont conviés les puissances mondiales!

Et il a même déclaré que Staline était à la conférence de Québec, en août 1944. L'espace d'un moment, la garde rapprochée de M. Charest a cru que la boulette allait éclipser en une seconde une tournée en Normandie, un parcours jusqu'alors parfait du point de vue des communications.

Mais l'intensité des témoignages d'amis indéfectibles du Canada depuis le débarquement a vite mis les choses en perspective. Tout devient secondaire quand on entend des vieillards qui ont encore dans les yeux, après 60 ans, des visages d'adolescents venus, au risque de leur vie, les libérer de l'envahisseur.

Si la mission Charest en France fut différente, c'est notamment par la place réservée aux interventions multilatérales. À l'UNESCO, le Québec a entendu ce qu'il souhaitait de la part du directeur Koichiro Matsuura: en dépit des échéanciers serrés, une résolution pourra être adoptée à l'automne 2005 pour que les produits culturels soient exclus des ententes sur le commerce international.

En clair, cet accord assurera que Québec et Ottawa puissent continuer à subventionner des films comme La Grande Séduction et Les Invasions barbares sans s'exposer à des représailles commerciales.

Loin d'être un allié naturel, le comédien Pierre Curzi, président de la Coalition canadienne pour la diversité culturelle, a applaudi sans réserve à la détermination du gouvernement Charest dans ce dossier.

Le Québec négocie avec Ottawa pour pouvoir intervenir directement à la table de l'UNESCO quand ses compétences sont en jeu, un développement que, visiblement, n'avait pas décodé le secrétaire général de l'OCDE et ancien ministre de Pierre Trudeau, Don Johnston, quand il déclara sans appel que " les provinces ne s'assoient pas à la table ".

Questions économiques

Bien prudent sur le terrain politique, Jean Charest a évité la langue de bois quand est venu le temps d'aborder les questions économiques.

La relation " privilégiée " du Québec et de la France ne se constate pas du tout dans les échanges commerciaux. En ce qui concerne les importations, le Québec est le 44e fournisseur de la France, et son 32e client.

Les Cascades, Bombardier, Secor, Tembec font partie des 221 filiales des sociétés québécoises en France, où travaillent 14 000 personnes. À l'autre bout de la lorgnette, les chiffres sont comparables. On dénombre 330 filiales françaises au Québec, qui embauchent 15 000 personnes. Or, si on tient compte du poids relatif des deux économies, la France est clairement " en déficit ", a dit sans détour M. Charest aux 200 convives réunis à la Délégation générale du Québec avant son départ.

Money talks... Même s'ils saisissent les détails, les Québécois sont tout de même américains.



Moderniser l'État pour les services de qualité aux citoyens

Monique Jérôme-Forget : Présidente du Conseil du trésor
Le Devoir jeudi 6 mai 2004

Voici de larges extraits du sommaire de la politique gouvernementale Moderniser l'État présentée hier à Québec. La construction de l'État québécois a été le point central de la Révolution tranquille. Depuis cette époque, l'État a constitué la véritable épine dorsale de notre développement collectif. C'est à travers cet État que les Québécois ont assuré la réalisation d'un certain nombre de priorités, en misant sur les services publics pour y parvenir.

Ces mêmes Québécois sont cependant de plus en plus nombreux à constater le décalage existant entre l'État qu'ils souhaitent avoir et l'État qu'ils ont réellement. Le 14 avril 2003, les citoyens ont exprimé une profonde volonté de changement. Depuis, le gouvernement a entrepris de construire un État qui soit à la fois fidèle à nos valeurs et capable d'être là pour nous lorsque cela compte, un État qui joue son rôle de façon efficace tout en laissant la place à l'individu et à ses initiatives. Le gouvernement est convaincu qu'il est possible de construire un tel État en recentrant son action sur l'essentiel et en améliorant la qualité des services et la cohérence des programmes. Il est possible de le faire en introduisant de nouvelles façons de faire, en allégeant les structures, en améliorant les programmes et en misant sur l'engagement de ceux qui oeuvrent au service des citoyens. Nous réussirons ainsi à améliorer la qualité des services et à répondre aux défis majeurs que nous avons à relever - tel le défi démographique - tout en mettant fin à la spirale de l'endettement et à l'étouffement fiscal.

Une première et une deuxième vagues Dès les jours qui ont suivi le discours inaugural, le gouvernement s'est mis au travail. Chaque ministère a été invité à soumettre ses plan et propositions. Une première vague de projets de modernisation en a résulté: 27 d'entre eux seront mis en oeuvre au cours des prochains mois. Le Plan de modernisation 2004-07 que rend public le gouvernement fait état de chacun d'eux de telle sorte que les citoyens puissent facilement en suivre la progression. Le plan de modernisation donne également le coup d'envoi d'une deuxième vague: il s'agit cette fois de douze projets considérés comme prioritaires et pour lesquels le gouvernement désignera sous peu des équipes de projet ainsi qu'un responsable chargé de les mener à bien. Chaque responsable aura toute la crédibilité requise pour assumer cette mission. Le plan de modernisation n'a rien de figé. Il représente au contraire une démarche continue, faite de discernement, d'écoute, de persévérance et de pédagogie. D'autres projets suivront ces premières vagues, permettant ainsi de bâtir à partir du succès des premières réalisations et de donner suite aux propositions qui émergeront des forums en région «Place aux citoyens». Le gouvernement prend les moyens pour améliorer les façons de faire. De nouvelles approches sont maintenant à la disposition de l'administration publique. Elles seront pleinement utilisées afin d'être plus efficaces et de faire davantage appel aux ressources disponibles au sein de notre collectivité. C'est ainsi que le gouvernement améliorera la prestation de services assurée aux citoyens et aux entreprises, de même que celle dispensée auprès des ministères et organismes, en s'appuyant notamment sur les nouvelles technologies. n Pour que citoyens et entreprises aient un accès simple et efficace à des services de qualité, le gouvernement regroupe certains services actuels au sein d'un guichet unique baptisé Services Québec. Cette agence aura pour mission de décloisonner les services afin que tous les Québécois y aient facilement accès.

Que ce soit en ligne, au téléphone ou au comptoir, il sera progressivement possible pour le citoyen de tout régler souvent en une seule démarche. C'est ainsi que dès juin 2004, le changement d'adresse sera possible en une seule formalité. À terme, l'objectif est de permettre aux citoyens d'accéder à un ensemble de services actuellement offerts par différents ministères et organismes, et ce, à un seul endroit, soit Services Québec.

  • Pour soutenir le déploiement des services en ligne, le Secrétariat du Conseil du trésor aura le mandat de piloter la mise en place d'un gouvernement en ligne, ce qui modernisera à la fois les services rendus aux citoyens par l'entremise de Services Québec et la prestation de services assumée au niveau central pour les ministères et organismes. Un véritable gouvernement en ligne, c'est d'abord un État où l'interface gouvernement-citoyen et plus simple et davantage conviviale. C'est à partir de cette vision que sera déployé le gouvernement en ligne. La coordination de l'ensemble de l'opération sera confiée à un dirigeant principal de l'information.
  • En même temps, le Secrétariat du Conseil du trésor assurera l'implantation d'une gestion regroupée de services de soutien administratif afin de profiter pleinement des économies d'échelle potentielles et de réduire les coûts inhérents à la gestion interne de l'État. L'éparpillement actuel n'est pas optimal. La prise en charge centrale de ces services permettra aux ministères et organismes de se recentrer sur leurs missions essentielles. Ces initiatives s'appuieront sur la mise en place d'un centre des services administratifs qui regroupera certaines fonctions de soutien administratif dans les domaines des ressources humaines, matérielles, financières et informationnelles. Cette agence aura pour mission de concrétiser les économies attendues et devra s'engager à atteindre les objectifs explicites à cette fin. Le Secrétariat du Conseil du trésor modifiera les règles et habitudes de gouverne des ministères et organismes pour tirer pleinement parti des relations existant avec les entreprises et doter ainsi le gouvernement d'un cadre modernisé de relations avec le secteur privé.
  • Le gouvernement veillera à harmoniser les règles d'octroi de contrats dans les secteurs public et parapublic afin de simplifier les relations entre les entreprises et l'État en matière contractuelle. De plus, le gouvernement optimisera son pouvoir d'achat en décloisonnant les différents regroupements d'achats. [...]
  • Ce cadre modernisé s'appliquera à la gestion du parc immobilier contrôlé par l'État, confié à la Société immobilière du Québec. Les conditions du marché laissent entrevoir que le gouvernement pourra réaliser une plus-value intéressante lors de la vente de certains de ses immeubles. Plus fondamentalement, l'État doit s'interroger sur sa vocation à administrer un parc immobilier alors que ses missions essentielles sont tout autres.
  • Le gouvernement entend par ailleurs s'ouvrir aux partenariats et amorcer ainsi le début d'une nouvelle ère de collaboration gagnant-gagnant avec le secteur privé, fondée sur la réduction des risques, des délais et des coûts. Le secteur privé ainsi que le secteur communautaire et coopératif ne détiennent pas toujours la réponse à tout mais ils abritent des compétences dont l'État aurait tort de se priver. Le gouvernement rendra publics les détails d'une politique-cadre en matière de partenariats public-privé. Il s'agit d'un concept et d'une pratique distincts de la privatisation ou de la sous-traitance. Tout projet majeur d'investissement public qui se prête à cette formule sera évalué sous l'angle d'un partenariat public-privé et comparé à la réalisation du projet selon le mode de financement conventionnel. Cela permettra au gouvernement d'opter pour le mode de réalisation qui s'est distingué lors de la comparaison. Pour chaque entente réalisée, des balises seront définies afin de protéger le personnel de la fonction publique ou des réseaux qui serait appelé à participer à de tels projets. D'ores et déjà, le gouvernement a identifié certains projets qui seront évalués selon ce nouveau mode. On y trouve onze projets de partenariats pour la construction de nouveaux actifs collectifs ou pour la gestion déléguée des services liés à l'entretien d'infrastructures. Le carnet de projets comprend deux tronçons autoroutiers, des parcs routiers, la rénovation ou le remplacement de 3000 à 5000 places dans des centres d'hébergement et de soins de longue durée, des cliniques agréées, un centre de détention et des équipements culturels.

    Alléger les structures Depuis le début de l'année en cours, la mise en place de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux dans toutes les régions signifie que les patients n'auront plus à multiplier les démarches à chacune des étapes des soins qui leur sont prodigués. Plutôt qu'à des services cloisonnés, ils auront désormais accès à un seul réseau, au service du patient. Il sera possible de permettre la progression du patient à travers le système, du diagnostic à la guérison. [...] La stratégie de décentralisation à la carte du gouvernement, dont la création des conférences régionales des élus n'est que la première étape, se traduira également par une rationalisation des structures à l'échelle régionale, cette fois sous l'impulsion des priorités locales. Ces premières initiatives s'imposaient. Les structures pèsent lourd sur la capacité d'action du gouvernement. Depuis 40 ans, les organismes se sont multipliés. L'État québécois abrite désormais 275 organismes de toute nature alors qu'il y en avait moins de 20 en 1960. Une liste tout aussi impressionnante de rapports, au fil des ans, en a proposé la rationalisation et le réexamen, sans résultats. Le temps des rapports est fini, celui des initiatives concrètes a commencé.
  • La Commission municipale du Québec sera dissoute. La Bibliothèque nationale du Québec et les Archives nationales du Québec seront fusionnées. Le gouvernement annonce l'abolition de différents conseils et comités sectoriels et consultatifs relevant du ministère de la Santé et des Services sociaux et leur remplacement par une banque d'experts, sollicités sur demande, accrédités et soumis à un code de déontologie. Les activités des organismes de concertation interministériels seront consolidées.
  • En région, les réseaux d'Emploi-Québec et de la Sécurité du revenu seront unifiés. Les différents bureaux régionaux du ministère du Développement économique et régional et de la Recherche seront fusionnés. À Montréal, le portefeuille d'Innovatech sera transféré à des investisseurs privés. Quant aux trois autres sociétés Innovatech, des fonds mixtes seront créés. Un examen approfondi sera amorcé sur l'organisation de la justice dans le monde municipal.
  • Le gouvernement réorganise et regroupe en agences divers services déjà existants afin d'améliorer la prestation de services publics. C'est désormais le Centre de contrôle environnemental, une agence, qui assumera l'action du ministère de l'Environnement en matière d'inspection, de contrôle et d'enquête. Le ministère du Revenu est transformé en agence. n Le gouvernement évalue la possibilité de créer un poste indépendant de directeur des poursuites publiques et de fusionner certaines activités du Registraire des entreprises au ministère du Revenu, mettant ainsi fin à une duplication des procédures et enlevant une tracasserie aux PME.
  • Quant au réexamen systématique, c'est maintenant qu'il s'engage. À raison de 60 par année d'ici la fin du mandat, le gouvernement mènera une évaluation rigoureuse de chacun des organismes existants. [...]

    Réévaluer les programmes Simultanément, le gouvernement procède à une réévaluation des programmes. Le premier critère de cette réévaluation et bien connu: les programmes doivent mieux correspondre aux besoins des citoyens. Cela implique que l'on mette fin à l'accumulation des programmes visant les mêmes objectifs, ainsi qu'au cloisonnement des programmes concernant les mêmes clientèles. Il ne faudra pas hésiter à supprimer les programmes correspondant à des besoins qui n'existent plus. Là aussi, la culture de réévaluation continue doit devenir partie intégrante des modes de fonctionnement de l'État québécois. [...] Là aussi, l'exercice de réévaluation sera guidé par une question de base: peut-on parvenir aux mêmes fins à moindre coût ou améliorer la prestation de services au même coût? Des regroupements et simplifications de programmes sont immédiatement enclenchés.
  • Une quarantaine de programmes de soutien financier en matière culturelle seront regroupés en quatre programmes plus larges. Le même exercice sera pratiqué au sein du ministère du Développement économique et régional et de la Recherche, où dix grandes mesures d'aide remplaceront 162 programmes et mesures existants. n Les afin d'accélérer les systèmes d'autorisations préalables, délivrées en vertu de la Loi sur la qualité de l'environnement. La procédure d'évaluation et d'examen des impacts sur l'environnement sera également optimisée afin d'en réduire les délais. C'est dans cet esprit que s'amorcent plusieurs travaux de réflexion structurants qui permettront aux citoyens de prendre part à un débat constructif et rigoureux.
  • Ainsi, le gouvernement se penchera sur les options qui s'offrent à lui pour moderniser la mission de Télé-Québec.
  • Des réflexions sont engagées pour restaurer plus de cohérence et d'équité dans les programmes liés à l'habitation, accroître l'efficacité des services judiciaires sur le territoire, consolider les activités de recouvrement des créances de l'État, revoir le partage des responsabilités actuelles dans la gestion de barrages à des fins fauniques ou de villégiature, envisager une participation accrue du secteur privé aux activités du Service aérien gouvernemental et appuyer les efforts de développement de l'industrie de la transformation alimentaire.
  • De nombreux programmes devront être repensés à la suite de l'examen de la politique de l'utilisation et de la gestion de l'eau ainsi que de la politique du médicament.
  • Au cours des prochains mois, la population sera conviée à débattre de l'avenir de l'enseignement collégial et des moyens de financer équitablement la croissante appréhendée des coûts de la santé, notamment lors des forums régionaux. Ces deux domaines sont d'une importance critique pour l'avenir. Des projets structurants pourraient en découler.

    Miser sur les travailleurs de l'État Le gouvernement prend enfin les moyens pour assurer une meilleure planification des ressources humaines et en faciliter l'adaptation. [...] Les effets de la modernisation nécessiteront l'adaptation des ressources humaines. Ces changements seront graduels et seront mis en oeuvre en fonction de l'attrition. Dans certains cas plus limités, des redéploiements seront nécessaires. Les personnes concernées pourront compter sur leur employeur pour de l'accompagnement, de la formation, du soutien et du respect - à commencer par le respect des dispositions des conventions collectives en la matière. Sur un horizon de dix ans, alors que la modernisation se poursuit et que de nouvelles pratiques viennent accroître la productivité des services publics, le gouvernement est convaincu de pouvoir assurer ses missions essentielles sans remplacer automatiquement les employés qui quitteront la fonction publique. Globalement, le gouvernement se donne un grand objectif, celui du «un sur deux». Cela signifie que la moitié des employés réguliers prenant leur retraite seront effectivement remplacés. Ces dispositions ne s'appliquent pas au personnel des réseaux de la santé et de l'éducation. [...]



    Québec sabre 20% des fonctionnaires

    Tommy Chouinard
    Le Devoir jeudi 6 mai 2004

    «La démarche est beaucoup plus complexe que ce qu'on a estimé», dit Jérôme-Forget

    Québec - Tous ces discours sur l'embonpoint de l'État et sur cette première «réingénierie» depuis la Révolution tranquille pour, au fond, une vingtaine de projets essentiellement administratifs. La seule mesure importante de réduction de la taille de l'appareil gouvernemental contenue dans le très attendu plan d'action de modernisation de l'État 2004-07, qui a été rendu public hier, représente une diminution, par attrition, de 20 % du nombre de fonctionnaires d'ici 10 ans.

    «La démarche est beaucoup plus complexe que ce qu'on a estimé», a laissé tomber la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, en conférence de presse. «Ma démarche est réfléchie et très prudente», a-t-elle ajouté, niant avoir abdiqué devant les inquiétudes exprimées par les centrales syndicales et le taux d'insatisfaction élevé à l'égard de son gouvernement.

    «Je n'ai pas voulu jeter le bébé avec l'eau de la baignoire, a expliqué Monique Jérôme-Forget. Dans une première année, il fallait faire les choses qu'on pouvait livrer, qui étaient faisables. Je ne voulais pas que ce soit une suite de voeux pieux. La raison pour laquelle on n'a pas retenu tous les projets, c'est qu'on voulait commencer sûrement, en terrain plus solide.»

    C'est ainsi qu'un employé sur deux parmi les 32 000 fonctionnaires qui partiront à la retraite au cours de la prochaine décennie sera remplacé. Quelque 16 000 des 75 800 postes de la fonction publique seront donc abolis d'ici 10 ans. L'effectif de la fonction publique reviendra alors au même niveau qu'en 1997. À terme, Québec souhaite récolter des gains récurrents de 700 millions de dollars par année, dont environ 30 millions l'an prochain.

    «Ce que je ne voulais pas, c'est arriver tout d'un coup avec une mesure draconienne, comme ça s'est passé à Ottawa et comme ça s'est déjà passé avec des retraites anticipées. Il faut y aller doucement», a affirmé Mme Jérôme-Forget, notant que la sécurité d'emploi n'est pas remise en cause. Dans quelques semaines, elle rendra public un énoncé d'orientations gouvernementales en matière de gestion des ressources humaines.

    Québec n'abolit qu'un seul des 275 organismes publics et crée cinq agences, alors que le premier ministre et président du comité de gouverne de la modernisation, Jean Charest - qui se trouvait en France au moment du dévoilement du plan -, avait promis «moins de structures» dans son discours inaugural, en juin 2003. La Commission municipale du Québec - qui agit comme expert, décideur ou adjudicateur en matière d'organisation territoriale - sera supprimée et ses activités à caractère juridictionnel seront transférées au Tribunal administratif du Québec.

    Une nouvelle agence, Services Québec, deviendra le guichet unique de services pour les citoyens et les entreprises, comme il en existe ailleurs au Canada. Un citoyen pourra obtenir des services et des renseignements pour l'ensemble des ministères et organismes en se rendant à un seul comptoir de service régional, en appelant à un seul numéro ou en consultant un seul site Internet. Il sera possible de procéder à son changement d'adresse (dès juin) ou au renouvellement de ses droits d'immatriculation auprès de Services Québec. Or l'agence n'offrira que progressivement un panier de services substantiel. L'agence ne sera opérationnelle que douze mois après l'adoption de sa loi constitutive, qui sera déposée dans les prochaines semaines. Les services et bureaux régionaux de Communications-Québec seront intégrés à la nouvelle agence.

    Un nouveau Centre de contrôle environnemental assumera les fonctions du ministère de l'Environnement en matière d'inspection, de contrôle et d'enquête. Une révision de la Loi sur l'environnement sera aussi lancée afin de réduire, notamment, les délais d'obtention des autorisations environnementales. Le gouvernement met aussi en place le Centre des services administratifs, qui regroupera les fonctions liées aux ressources humaines, matérielles, financières et informationnelles des ministères. Enfin, le ministère du Revenu sera transformé en agence puisque ses fonctions sont principalement opérationnelles. «Contrairement à ce qui s'est fait dans le passé, on passe à l'action», a résumé Monique Jérôme-Forget.

    Québec regroupera ou remplacera moins d'une dizaine d'entités gouvernementales. Il y aura convergence des réseaux d'Emploi-Québec et de la Sécurité du revenu. La Bibliothèque nationale du Québec sera fusionnée aux Archives nationales du Québec. Le gouvernement créera un Bureau des musées nationaux. Les conseils et comités sectoriels ou consultatifs du ministère de la Santé et des Services sociaux seront remplacés par des banques d'experts accrédités, qui seront sollicités sur demande. Le Conseil québécois de lutte contre le cancer, le Comité de la santé mentale du Québec et le Comité permanent de lutte à la toxicomanie seront abolis.

    Le plan d'action fait grandement état des réductions de coûts de fonctionnement que permettront ces changements administratifs, mais Monique Jérôme-Forget se défend bien de proposer une opération essentiellement comptable. «C'est une opération d'architecte. On rénove la maison pièce par pièce mais on continue d'habiter dans cette maison», a-t-elle dit. La présidente du Conseil du trésor s'est dite incapable de chiffrer les économies que le gouvernement tirera de l'opération.

    Davantage de partenariats avec le privé

    Comme il l'a affirmé depuis des mois, le gouvernement Charest privilégiera la conclusion de partenariats publics-privés (PPP) pour les projets majeurs d'investissements afin d'alléger le financement public et mieux répartir les risques, précise-t-on dans le plan d'action. Or ce n'est qu'au cours des prochains mois qu'une politique-cadre de PPP définira les balises pour recourir à cette pratique, comme les mécanismes qui assureront la transparence dans la sélection des entreprises et la protection des acquis des employés des secteurs public et parapublic. Une agence des partenariats publics-privés sera créée au cours de la prochaine année afin d'encadrer l'opération.

    «Il ne s'agit pas de tout faire en partenariat public-privé. Si ça s'avère la meilleure formule, nous la prendrons. Ceux qui ont soulevé beaucoup de réserve, je trouve qu'ils ont fait peur aux gens sans raison, puisque, contrairement à la privatisation, le gouvernement garde la maîtrise d'oeuvre», a affirmé Monique Jérôme-Forget.

    Pour le moment, une dizaine de PPP sont à l'étude, comme le parachèvement des autoroutes 25 et 30, la construction de nouvelles haltes routières, la rénovation ou le remplacement de 3000 à 5000 places dans des centres d'hébergement et de soins de longue durée, la construction d'un centre de détention en Montérégie et celle d'un nouveau complexe culturel majeur à Montréal pour regrouper, à l'ouest de la Place des Arts, la Maison de l'Orchestre symphonique de Montréal et le Conservatoire de musique et d'art dramatique. Des ententes seront aussi conclues entre des centres hospitaliers publics et des cliniques privées concernant des services spécialisés dont les délais sont importants (les opérations de la cataracte, par exemple). Le service sera gratuit pour le patient, qui devra être référé par le réseau public pour se tourner vers les centres médicaux et chirurgicaux agréés du secteur privé.

    Québec entend également rationaliser la gestion immobilière confiée à la Société immobilière du Québec, qui détient un parc d'immeubles évalué à 1,5 milliard de dollars. Deux options sont privilégiées: vendre une partie du parc sous forme de cession-bail (l'État deviendrait locataire) et regrouper des immeubles dans une fiducie de revenu.

    Une deuxième vague de modernisation

    À ceux qui estiment que le plan de modernisation contient des projets bien timides après pas moins d'une année de réflexion menée par les comités du gouvernement Charest, la présidente du Conseil du trésor rétorque qu'il y aura une deuxième vague de modernisation de l'État. «J'ai quatre autres années pour accomplir mon travail et j'ai l'intention de livrer davantage de marchandises que je ne l'ai fait aujourd'hui», a indiqué Monique Jérôme-Forget. Après tout, la «réingénierie» de l'État constitue le véritable projet de société que s'est donné Jean Charest lors de son arrivée au pouvoir.

    Dans le cadre de la mise en place d'une «culture de réévaluation continue», une soixantaine d'organismes seront scrutés à la loupe chaque année d'ici la fin du mandat du gouvernement Charest. Quelque 188 organismes sont ciblés. La pertinence de leur mandat et la performance de ces organismes seront examinées. Une réévaluation des programmes accompagne cette démarche. Québec resserre aussi les contrôles imposés aux organismes publics. La pratique des contrats de performance, qui prévoit des primes au rendement ou des sanctions aux gestionnaires en fonction de leur efficacité, sera généralisée pour accroître l'imputabilité.

    Le gouvernement Charest lance aussi des réflexions sur une douzaine de projets. Par exemple, il s'agit de la création d'un poste de directeur des poursuites publiques - afin de séparer les fonctions de ministre de la Justice et de procureur général - et la modernisation de Télé-Québec. Le réseau public devra circonscrire son rôle dans la promotion de l'identité du Québec et du développement des régions et développer davantage de partenariats avec le privé, énonce le plan d'action.



    Québec propose une ambitieuse réforme de l'État

    André Dubuc
    Les Affaires samedi 8 mai 2004

    Le gouvernement Charest veut réduire le nombre de fonctionnaires de 22 % en 10 ans

    Le gouvernement de Jean Charest embraye en deuxième vitesse sur la route de la modernisation de l'État québécois.

    Le plan de modernisation 2004-2007, Pour des services de qualité aux citoyens, que la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, vient de publier est ambitieux : transferts de programmes vers les municipalités et les municipalités régionales de comté (MRC), vente d'immeubles gouvernementaux; partenariat public-privé pour la construction des autoroutes 25 et 30, pour la réalisation de la salle de l'Orchestre symphonique de Montréal, pour le remplacement de 3 000 à 5 000 places dans les foyers d'accueil; gestion d'une prison confiée à l'entreprise privée; diminution de 22 % du nombre de fonctionnaires en 10 ans; examen de la pertinence de 188 organismes publics d'ici la fin du mandat actuel et réévaluation aux trois ans des subventions.

    Au chapitre des améliorations des façons de faire, le gouvernement instaurera un gouvernement en ligne. Le citoyen pourra effectuer son changement d'adresse, obtenir un permis de pêche, renouveler ses droits d'immatriculation et payer une contravention sans avoir à sortir de chez lui.

    Premier geste posé : on créera Services Québec qui deviendra le guichet unique virtuel du gouvernement auprès des particuliers et des entreprises à l'image de Services Nouveau-Brunswick, créé en 1992. Services Québec avalera Communication-Québec.

    Cap sur les partenariats public-privé

    Le gouvernement mise beaucoup sur le partenariat public-privé (PPP), cette collaboration sous forme de contrats à long terme entre les entreprises privées et le secteur public, en vue de réaliser et d'exploiter des projets d'infrastructures et de services de l'administration publique. Une politique-cadre est en préparation et elle sera suivie de la création de l'Agence des partenariats public-privé du Québec.

    Le gouvernement Charest étudie actuellement 11 projets pouvant faire l'objet d'un PPP en transport, en santé, en culture et en sécurité publique.

    Les règles d'adjudication des contrats au secteur privé seront harmonisés entre les réseaux de la santé et de l'éducation et l'administration gouvernementale.

    L'État se départira de près de 7 M de pi2 de bureaux ou d'entrepôt détenus par sa filiale la Société immobilière du Québec. Deux avenues sont étudiées : la cession-bail ou la création d'une fiducie de revenus avec un partenaire privé.

    Au chapitre des ressources humaines, le gouvernement ne remplacera qu'un poste sur deux au cours des 10 prochaines année. Ainsi, 16 000 postes sur les 74 000 postes de la fonction publique seront abolis, soit 22 % de l'effectif. On en espère des économies récurrentes de 700 M$. Mais les réseaux de la santé et de l'éducation seront épargnés.

    Les structures seront très allégées

    Au chapitre de l'allégement des structures, Mme Forget annonce neuf regroupements et la création de cinq agences. La Commission municipale du Québec est abolie et ses activités juridiques transférées au Tribunal administratif du Québec. Les réseaux Emploi-Québec et de la Sécurité du revenu seront fusionnés.

    Le gouvernement propose de séparer les fonctions de Procureur général et de ministre de la Justice. Il suggère aussi de revoir le système des 86 cours municipales. "L'objectif serait d'évaluer l'opportunité de regrouper le traitement des infractions devant un seul tribunal", lit-on dans le document présenté par la présidente du Conseil du trésor.

    Cinq agences sont créées dans des ministères donnant des "services opérationnels" aux citoyens, dont le Centre de contrôle environnemental, dédié aux inspections, contrôles et enquêtes en matière d'environnement. Le ministère du Revenu sera aussi converti en agence.

    Depuis 1960, le nombre d'organismes publics est passé de 60 à 275. Dorénavant, les organismes auront l'obligation de faire état de leurs résultats tous les cinq ans. De plus, le gouvernement examinera la pertinence de 188 organismes d'ici la fin de son mandat.

    En vue de décentraliser des pouvoirs vers les régions, le gouvernement a d'abord créé la Conférence régionale des élus. À l'étape suivante, les ministères et organismes, de concert avec les associations de municipalités, détermineront les programmes qui seront décentralisés.

    Au chapitre de la réévaluation des programmes, "tous les programmes de subventions seront soumis à un examen triennal, qu'ils soient reconduits avec ou sans changement", annonce Mme Forget.

    Le gouvernement a déjà simplifié les mesures d'aide à la culture, les 40 programmes de soutien financiers sont tombés à 4. Au développement économique et régional, les 162 activités ont été regroupées en 10 grandes mesures.

    Des politiques à venir

    Le gouvernement dresse un programme ambitieux des mesures à débattre. Entre autres, il entend adopter deux grandes politiques sur l'eau et sur le médicament.

    Une proposition de politique d'habitation doit être déposée à l'automne. Une réflexion sur l'avenir des cégeps est prévue en juin. Le rôle de Télé-Québec sera revu. Le gouvernement ouvre la porte à un partage de la gestion de ses 800 barrages à des fins fauniques et de villégiature. Il souhaite aussi regrouper les activités de recouvrement des créances de l'État.

    andre.dubuc@transcontinental.ca



    La vaguelette

    Michel David
    Le Devoir jeudi 6 mai 2004

    La présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, a ses défauts, mais il faut reconnaître sa franchise. Elle l'a reconnu sans détour hier: «La démarche est beaucoup plus complexe que ce qu'on a estimé.»

    Elle parlait plus précisément de la révision des organismes gouvernementaux, mais on pourrait sans doute élargir la portée de son commentaire sans le dénaturer. Gouverner le Québec se révèle beaucoup plus complexe que les libéraux ne l'avaient imaginé.

    L'image est venue à l'esprit de tous hier matin: la montagne avait accouché d'une souris. Comparativement au document de 100 pages que Mme Jérôme-Forget a rendu public, le rapport de 32 pages préparé par Joseph Facal, qu'on a préféré tabletter à la veille de la dernière campagne électorale, était nettement plus audacieux.

    Dans une entrevue accordée au Journal de Montréal une semaine après les élections, M. Facal avait déclaré: «M. Charest a dit qu'il voulait réduire la taille de l'État. Notre rapport a été remis au gouvernement et il peut très bien s'en inspirer.»

    Le problème est que le gouvernement n'en est plus à planifier la «réingénierie» mais à limiter les dégâts. À la lecture du document de Mme Jérôme-Forget, on comprend mieux qu'on n'ait pas jugé utile d'en retarder la publication, serait-ce de 24 heures, pour permettre au premier ministre d'être présent. Ça n'en valait tout simplement pas la peine.

    Mardi, la présidente du Conseil du trésor a imputé à sa collègue de l'Agriculture, Françoise Gauthier, le délai qui l'a empêchée de publier son document avant que M. Charest ne s'envole pour Paris. La pauvre en a rougi de honte à l'Assemblée nationale. On se demande d'ailleurs ce qui pouvait bien l'alarmer à ce point dans le document puisque l'agriculture en est totalement absente, si ce n'est une lointaine évocation d'un appui à l'industrie de la transformation alimentaire.

    ***

    Après avoir accusé le gouvernement de chercher à démanteler l'État, il serait malvenu de lui reprocher aujourd'hui de n'en rien faire, mais il faut bien appeler les choses par leur nom. La «première vague» de mesures annoncées par la présidente du Conseil du trésor tient davantage de la vaguelette.

    La création d'un guichet unique regroupant de multiples services, auquel on pourra accéder par Internet, est sans doute une heureuse initiative, mais cela relève d'une modernisation tout à fait normale de l'appareil gouvernemental. Au siècle dernier, on est passé tout aussi naturellement du gaz à l'électricité, du télégraphe au téléphone, de la calèche à l'automobile.

    Faut-il voir une grande réforme dans le regroupement des services de reprographie et leur transfert éventuel au secteur privé? Vous ignoriez, je le parierais, que le gouvernement péquiste a réalisé des économies de 47,3 millions entre 1995 et 2000 grâce à la création d'un serveur informatique gouvernemental. Honnêtement, je ne le savais pas non plus. D'ailleurs, à l'époque, personne n'en avait fait un plat. C'est le genre de mesure qu'on attend de tout gouvernement le moindrement soucieux d'efficacité.

    La modération des propositions gouvernementales a même semblé déconcerter quelque peu l'opposition péquiste, qui prédit le pire depuis un an. Lors de la période de questions à l'Assemblée nationale, Sylvain Simard a dû se rabattre sur les passages évoquant la vente possible du parc immobilier de l'État, mais à entendre Mme Jérôme-Forget, cette hypothèse pourrait bien être écartée, tout comme la liquidation de Télé-Québec.

    Sur plusieurs autres points, les intentions du gouvernement devront être précisées. Ainsi, après un an de gouvernement, on ne connaît toujours pas la politique-cadre qui balisera la création des partenariats public-privé. Il aurait été plus logique de définir cette politique avant de cibler les projets.

    Il est vrai que le regroupement en agences d'unités administratives reliées au service à la clientèle crée le risque d'entraîner une certaine déresponsabilisation des élus, mais on ne peut certainement pas crier à la liquidation de l'héritage de la Révolution tranquille.

    Éliminer 16 000 fonctionnaires en dix ans par attrition est peut-être une perspective assez déplaisante d'un point de vue syndical, mais ça n'a rien d'un carnage. Pour mettre les choses en perspective, il suffit de rappeler que le gouvernement Bouchard avait mis 37 000 employés de l'État à la retraite d'un seul coup en 1997.

    ***

    Il ne fait aucun doute que Mme Jérôme-Forget aurait préféré en faire davantage et plus rapidement. «Je n'ai jamais été reconnue pour être une personne timide, mais je suis réaliste», a-t-elle déclaré. Une qualité qui manquait cruellement à son ex-collègue de la Justice, Marc Bellemare. Dans un savoureux lapsus, Mme Jérôme-Forget a lancé qu'il fallait «changer ce goût de changement à l'intérieur du gouvernement». Et vive le statu quo!

    En réalité, elle aurait sans doute pu en faire davantage si seulement le gouvernement avait fait preuve d'un minimum d'habileté. Rarement aura-t-on vu une aussi mauvaise mise en marché d'un projet de réforme. À cet égard, la présidente du Conseil du trésor n'a d'ailleurs de leçon à donner à personne. Elle a été la première à semer la panique avec ses commentaires alarmistes sur la qualité de l'eau potable.

    Toutes les mesures impopulaires annoncées depuis un an ont été identifiées, souvent à tort, à la «réingénierie». Mme Jérôme-Forget a répété à plusieurs reprises qu'il ne fallait pas jeter le bébé, c'est-à-dire l'État, avec l'eau du bain. Il ne faudrait pas non plus que les éléments positifs de l'exercice, car il y en a, soient abandonnés en raison de l'insatisfaction générale à l'endroit du gouvernement. À moins d'un spectaculaire renversement de l'opinion publique au cours des prochains mois, la deuxième vague risque d'être tout aussi modeste que la première.

    mdavid@ledevoir.com



    Is that all there is in Charest plan?

    Don MacPherson
    The Montréal Gazette 6.5.2004

    The Quebec Liberals have been criticized for arousing apprehension by not spelling out before now, more than a year after they entered office, the details of how they intend to reduce the size and cost of the provincial administration.

    But the last thing Quebec needed was another blindly, hastily improvised "reform." A new government was right to take the time to familiarize itself with the administration before identifying where to cut.

    So now we have the results of its examination, in the form of the modernization plan Treasury Board chairperson Monique Jerome-Forget made public yesterday. And if it had a theme song, it would be an old Peggy Lee standard: Is That All There Is?

    The 114-page plan is long on describing the process of reduction, but remarkably short on identifying nonessential bodies and services that will be affected, or identifying the "essential" ones that won't. That will be left up to the bodies themselves to decide, with the help of outside experts, in what will amount in some cases to bureaucratic assisted suicide.

    And the plan is especially short on hard numbers showing the extent of the overall reduction. In fact, there are only two such figures: 20 per cent, which is the proportion by which the number of civil servants will be reduced by December 2013, and "nearly $700 million," which will be the resulting annual, recurring savings by then.

    The jobs will be gradually eliminated by attrition, so no living, breathing civil servant will be laid off or bought out. Only one of two retiring civil servants will be replaced (with minorities and the handicapped being given preference for hiring).

    Jerome-Forget hopes at least some of the positions to be left vacant will be rendered redundant by the efficiency measures in her plan, by downloading of services to municipalities that trust the government to provide "appropriate resources" to pay for them and by "public-private partnerships."

    The latter include, among other things, highways that will be privately "operated" as well as maintained. The minister said that means there will be tolls on autoroutes 30 and 25 in the Montreal area, at least.

    Yet, to the government, a saving of $700 million is spare change, only 1.5 per cent of the $47 billion it will spend on programs in the current fiscal year, and an even smaller proportion of what it will be spending in 10 years.

    That's because the 15,800 civil-service jobs to be phased out over a 10-year period represent less than four per cent of all the government's current employees.

    The education network, which employed 161,200 people in 2002-03, will not lose any jobs. And, the minister told me, the health and social-services network, which had 171,700 workers, might even add positions, for nurses in particular.

    Wages and benefits account for the lion's share of program spending (56.3 per cent), so it's hard to make a significant reduction in the cost of government without cutting jobs.

    Since before last year's election, the Liberals have been unfavourably comparing the cost of the Quebec government to that of other provinces, and blaming it for this province's high taxes.

    Jerome-Forget's modernization document begins by reiterating while Quebec is poorer than Ontario or the Canadian average, it spends a greater proportion of its annual economic output on government services.

    Quebec's per-capita gross domestic product is 10 per cent less than the average for all the provinces, and 16 per cent less than Ontario's. And it spends 14 per cent more of its GDP on services than the Canadian average and 42 per cent more than Ontario after Mike Harris's "common-sense revolution."

    So a 1.5-per-cent cutback in current program spending, to be phased in over 10 years, leaves the Liberals well short of their objective of making Quebec more competitive fiscally with its neighbours.

    But there might be more than meets the eye in what is, on the whole, a reassuring plan. Jerome-Forget said the modernization plan will generate additional savings, but claimed unconvincingly that she didn't know exactly how much and didn't want to "fail to deliver the goods." And she said the modernization plan is separate from an ongoing review of government programs.

    So the modest cutback announced yesterday might not be all there is.



    Où est l'appui?

    Jean-Robert Sansfaçon
    Le Devoir jeudi 6 mai 2004

    ÉDITORIAL - On nous avait promis une «réingénierie» de l'État, voilà qu'on nous livre un plan de «modernisation»; on s'attendait à l'abolition et à la privatisation de dizaines d'organismes, on a plutôt droit à un long processus qui pourrait bien se terminer en queue de poisson à mesure que nous approcherons des élections. D'ici là, le gouvernement devra faire preuve de doigté pour éviter que la grogne n'occupe tout l'espace politique au Québec.

    Lors de l'annonce de son plan de modernisation de l'État, hier, la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, était fière d'affirmer que le gouvernement prendrait son temps pour bien faire les choses. Après une première année marquée au sceau de l'insatisfaction populaire, le gouvernement n'avait simplement pas le choix. D'autant qu'après avoir analysé les réponses aux questions posées, l'automne dernier, à tous les ministères et organismes publics dans le but de déterminer les services susceptibles de disparaître ou d'être confiés au secteur privé, la présidente du Conseil du trésor s'est sûrement rendu compte que personne n'avait le goût de jouer le jeu du suicide assisté...

    On a donc levé le pied de l'accélérateur et, d'ici trois ans, le gouvernement lui-même répondra aux questions pour juger de la pertinence des organismes publics et des programmes. Dès maintenant, un petit groupe d'entre eux sont appelés à disparaître ou à être regroupés par souci de simplicité. La Commission municipale du Québec, par exemple, sera abolie et ses fonctions réparties entre le Tribunal administratif du Québec et le ministère des Affaires municipales; la Bibliothèque nationale et les Archives nationales seront fusionnées; on créera le Bureau des musées nationaux et l'administration d'Emploi-Québec sera fondue à celle de la Sécurité du revenu.

    Au chapitre des programmes, on procédera à une évaluation continue et exhaustive avec l'ambition d'éliminer ceux qui ne sont plus pertinents ou de regrouper ceux qui peuvent l'être. Dès cette année, les 162 mesures d'aide aux entreprises seront fondues en dix grandes mesures et on fera de même avec les 40 programmes de soutien à la culture, ramenés à quatre programmes plus larges.

    Cinq nouvelles «agences» sont appelées à remplir des tâches jusqu'ici effectuées par les ministères, comme la collecte des impôts et l'application des mesures de contrôle en environnement. L'Agence de partenariat public-privé verra à la réalisation des projets en ce sens désignés par le gouvernement alors que Services Québec servira de porte d'accès Internet aux services gouvernementaux.

    Voilà un plan pour le moins ambitieux, rempli d'occasions de se casser la figure. Le gouvernement juge-t-il qu'il a l'appui nécessaire pour aller de l'avant?

    Qui peut être contre le fait de revoir les méthodes de travail et les programmes d'une aussi grosse machine bureaucratique? L'ennui, c'est qu'après un an de pouvoir libéral, on se demande si, derrière ces louables intentions, ne se cache pas toujours une détermination d'ordre plus idéologique que pratique à mettre la hache dans des services et des organisations qui sont loin d'avoir perdu leur raison d'être, Télé-Québec par exemple. Car à moins d'éliminer des pans entiers de l'État québécois, comment le plan de modernisation peut-il permettre de diminuer les dépenses et le nombre de fonctionnaires de façon significative?

    En ne précipitant pas les choses et en répartissant sur plusieurs années le processus de révision des programmes, le gouvernement Charest fait preuve d'une prudence toute politique. Malheureusement, une telle dissémination des mauvaises nouvelles risque d'entretenir le climat de méfiance et d'insatisfaction jusqu'aux prochaines élections, en plus de le priver de l'appui populaire indispensable pour venir à bout de problèmes plus urgents qui affligent le Québec.

    jrsansfacon@ledevoir.ca



    La révolution PPP

    Vincent Marissal
    La Presse jeudi 6 mai 2004

    Il fut un temps, pas si lointain, où le premier ministre du Québec, en visite officielle à Paris, parlait surtout du statut du Québec au Canada. Autres temps, autres moeurs, Jean Charest, lui, a rencontré le premier ministre français Jean-Pierre Raffarin, mardi, pour parler de modernisation de l'État.

    Il faut dire que les deux hommes partagent la même détermination à réingénérer leur État respectif. Et la même insatisfaction galopante de leur population respective. On ose à peine imaginer la passionnante discussion entre les illustres murs de Matignon.

    La réingénierie de l'État, voilà enfin un projet emballant pour le Québec. On abolit 16 000 postes de fonctionnaires (au même moment où on tente de revaloriser ce secteur et d'y attirer des jeunes de talent), on ouvre toute grande la porte au privé (alors que les Québécois tiennent à préserver leurs services publics) et on promet plus de gouvernement en ligne (juste comme les contribuables se plaignent de ne plus être capables de parler à un être humain quand ils transigent avec l'État).

    Alors peu importe les manifs et la grogne ambiante, le gouvernement Charest va de l'avant avec son plan de réingénierie. Que les libéraux veuillent se lancer dans un grand ménage de l'État, soit, c'est légitime, et c'était d'ailleurs écrit noir sur blanc dans leur programme électoral. Leur chef a passé toute la campagne électorale à dire qu'il lui importait de préserver les acquis de la révolution tranquille alors que son programme disait tout le contraire, mais ça, c'est une autre histoire. Les paroles s'envolent, c'est bien connu, mais les écrits restent.

    Ce n'est pas, donc, la volonté de revoir le fonctionnement de l'État qui dérange, mais plutôt cette duperie qui tente de nous faire croire que l'on analysera vraiment les programmes objectivement, alors que le préjugé du gouvernement Charest en faveur du recours au privé crève les yeux.

    Même les termes sont trompeurs ici. L'horrible néologisme réingénierie faisait trop bureaucratique, les libéraux lui ont donc substitué le mot " modernisation ", un concept tellement plus accrocheur. " Modernisation ", comme si l'État québécois était arriéré. Il se trouve, au contraire, beaucoup de monde ici et ailleurs au Canada pour penser que l'État québécois est le plus avancée à bien des chapitres, notamment pour ses programmes sociaux. Et il se trouve aussi bien du monde pour penser que l'abolition de 20 % de la fonction publique, le recours au privé dans les services publics et la privatisation des biens communs ne sont pas tout à fait synonymes de modernité. Et tout ça pour des économies prévues de 700 millions dans 10 ans. Aujourd'hui, 700 millions, c'est à peine 1,5 % du budget annuel du gouvernement du Québec. Tout ça pour ça? Les syndicats ont bien raison de se poser des questions sur les vraies intentions du gouvernement.

    D'autant qu'ils connaissent bien la présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, chantre des partenariats public-privé (PPP, eh oui! vaut mieux vous y faire, vous allez l'entendre souvent) depuis des années.

    En relisant ses essais et ses chroniques écrits avant son entrée en politique, on constate que Monique Jérôme-Forget est la femme d'une cause- la privatisation- comme son ancien collègue Marc Bellemare était l'homme d'une cause- la réforme du régime de no-fault. Il y a toutefois deux différences cruciales entre les deux: 1: Mme Jérôme-Forget semble se plaire dans l'univers politique et 2: Elle a l'appui de Jean Charest.

    N'eût été la première année très difficile du gouvernement Charest, il est certain que la présidente du Conseil du Trésor serait allée hier beaucoup plus loin, beaucoup plus vite dans sa " modernisation " de l'État.

    Dans un essai intitulé Health Care, who is the master? publié en 1998 par l'institut de recherche en politique publique dont elle était la présidente (quelques mois avant sa première élection comme députée de l'opposition à l'Assemblé nationale), Mme Jérôme-Forget faisait déjà l'éloge du partenariat public-privé dans le réseau de la santé. Tout le vocabulaire de la réingénierie était déjà contenu dans cet essai: les patients deviennent des " clients ", les médecins sont des " agents ", regroupés en " agence " et les soins de santé sont dispensés dans un " marché " selon la loi de l'" offre et de la demande ".

    Les leaders syndicaux et leurs membres peuvent être mécontents, mais ils ne peuvent pas prétendre être surpris. Mme Jérôme-Forget a annoncé ses couleurs il y a déjà fort longtemps.

    Hier, dans les émissions de tribunes téléphoniques autant que dans les réactions officielles, le plan du gouvernement Charest a recueilli une désapprobation presque unanime. Il n'y avait que le président du Conseil du patronat, Gilles Taillon- c'est devenu une habitude- pour lancer des fleurs à la ministre. " Il y a là-dedans de belles annonces (...). C'est un plan qui est ordonné, donc c'est rassurant ", a dit M. Taillon.

    Rassurant? Pourtant, Mme Jérôme-Forget a elle-même pris soin de dire hier midi, à Maisonneuve, que son plan se déroulera lentement, sur 10 ans, et que l'on pourra toujours reculer en cours de route si on voit que l'on s'est trompé.

    Pardon? Voici pourtant un parti qui s'est fait élire l'an dernier en scandant: Nous sommes prêts. Avant de commencer à démonter l'État québécois, pourriez-vous au moins conserver un exemplaire du plan original, au cas où il faudrait recoller des morceaux?

    Vincent.marissal@lapresse.ca



    Québec élargit la portée des partenariats public-privé

    Paquet, Stéphane; Cloutier, Mario
    La Presse jeudi 6 mai 2004

    Québec - Les partenariats public-privé commencent à prendre forme à Québec, où on élargit leur champ d'application: les cliniques de santé, les centres de soins de longue durée et même une prison viennent s'ajouter aux routes que le gouvernement songe à construire avec le privé. Les patrons sont contents.

    La présidente du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, ouvre donc la porte à des partenariats avec le privé pour construire ou rénover de 3000 à 5000 places dans les centres d'hébergement et de soins de longue durée, les CHSLD. Il s'agit de remplacer les " places les plus vétustes du réseau ", précise le document de son ministère.

    Investissements nécessaires: jusqu'à 500 millions. L'entreprise privée choisie offrirait ces services pour une période de 30 ans.

    En santé toujours, Québec jongle avec l'idée de permettre la création de " centres médicaux et chirurgicaux agréés ". En clair, ça veut dire que Québec signerait des ententes liant des hôpitaux à des cliniques privées pour que ces dernières pratiquent des opérations, comme celles de la cataracte. Le Conseil du Trésor précise que l'opération devrait être gratuite pour le citoyen et que les coûts devront être égaux ou moindres que dans le public.

    Québec étudie aussi la possibilité de construire une nouvelle prison en Montérégie. " La formule du partenariat public-privé est envisagée pour réaliser la construction, et même pour assurer éventuellement l'exploitation des installations ", écrit le Trésor. Le gouvernement souhaite fondre, en fait, deux centres de détention vétustes, à Valleyfield et Sorel, en un seul au coût de 70 millions. Le privé pourrait livrer une " prison clés en main " au ministère de la Sécurité publique et en assurer la gestion, explique le ministre Jacques Chagnon. Cette mesure pourrait représenter des économies de 25 % pour l'État, selon lui.

    " C'est ce qui s'est passé à Londres. Le partenaire privé chargerait à l'État un certain montant par cellule ", ajoute M. Chagnon.

    " Il ne s'agit pas de tout faire en PPP ", a dit cependant hier Monique Jérôme-Forget. Elle entend réserver cette technique aux " projets structurants importants ".

    Des patrons contents

    Tant le Conseil du patronat que la Fédération des chambres de commerce ont salué " les avenues intéressantes " et " l'approche ordonnée " de la ministre, pour reprendre les mots de Gilles Taillon, du CPQ.

    Françoise Bertrand, des chambres de commerce, parlait de " la prudence " du gouvernement. " Qui trop embrasse mal étreint ", poursuivait-elle, en mentionnant l'approche ciblée de Québec.

    En matière de PPP, le gouvernement se dotera bientôt d'une politique cadre de partenariat public-privé et mettra sur pied une agence qui coordonnera les efforts des différents ministères.

    " J'ai une inquiétude, dit Richard Fahey, de la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante. Je crains que la mise en place de l'agence des partenariats public-privé ne retarde la construction de l'autoroute 30 ou de la 25 ", deux projets de PPP connus avant l'élection des libéraux, mais qui tardent à se réaliser.

    " On espère que l'agence sera un facilitateur et non pas une barrière supplémentaire ", abondait Mme Bertrand.

    Mme Jérôme-Forget a aussi souligné que le nouveau complexe de l'OSM à Montréal pourrait être construit à l'aide d'un PPP. Même si l'appel de candidatures a été lancé en janvier dernier, le Trésor en parlait encore au conditionnel hier.

    Québec ouvre aussi la porte au PPP dans les équipements culturels de façon plus générale.



    Modernisation de l'État : un défi emballant pour ses employés

    Jean-Paul Gagné
    Les Affaires samedi 8 mai 2004

    Éditorial - Personne ne conteste que le gouvernement du premier ministre Jean Lesage fit progresser le Québec de façon spectaculaire.

    Même si ce gouvernement ne dura que six ans (de 1960 à 1966), les changements qu'il apporta (syndicalisation du secteur public, assurance hospitalisation, régime de rentes du Québec, étatisation de l'électricité, etc.) et les nombreuses sociétés qu'il créa (Caisse de dépôt et placement, Société générale de financement, Soquem, etc.) lancèrent le Québec sur la route du progrès et de la modernité.

    Les gouvernements qui suivirent consolidèrent le rôle et le poids de l'État en multipliant les programmes publics, en renforçant la réglementation et en accroissant l'effectif des secteurs public et parapublic.

    Plus de 40 ans après cette réingénierie, les Québécois se retrouvent avec un État qui est trop gros et trop lourd pour leurs moyens.

    Le gouvernement du Québec dépense plus pour ses programmes (17,7 % du produit intérieur brut) que l'ensemble des provinces (15,6 %). Ses dépenses de programmes ont augmenté de 14,8 % entre 1999-2000 et 2002-2003, comparativement à 13,6 % dans les autres provinces. À cause de ses dépenses excessives, Québec taxe plus que toutes les autres provinces, ses recettes fiscales s'élevant à 39,2 % de son PIB, le ratio le plus élevé parmi toutes les provinces.

    Pourtant, nous sommes plus pauvres, notre PIB par habitant étant de 34 475 $, en regard de 38 386 $ pour l'ensemble du Canada.

    Aussi n'est-il pas étonnant que le Québec soit la province la plus endettée, sa dette représentant 45,4 % de son PIB, comparativement à des taux d'endettement variant entre 3,2 % et 39,7 % dans les autres provinces.

    Pas besoin d'avoir un doctorat en finances publiques pour comprendre que cette situation est intenable. L'intérêt public commande donc que nous optimisions le fonctionnement de l'État québécois. Non seulement, il en va de la survie même de cet État que nous avons construit, mais il s'agit aussi d'une question de justice envers les générations montantes. Alors qu'il y avait en 2001 cinq personnes en âge de travailler pour une personne de 65 ans et plus, il n'y en aura plus que deux en 2031, selon le scénario démographique de référence de l'Institut de la statistique du Québec.

    Nier cette problématique serait se mettre la tête dans le sable. Il y a néanmoins de l'espoir si l'on en juge par le plan de modernisation que vient de présenter la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget.

    Ce plan propose deux grandes avenues de réforme : une meilleure utilisation des technologies modernes de communication pour permettre aux citoyens et aux entreprises de faire affaires avec l'État, au lieu de toujours avoir à se déplacer, et un plus grand recours à des partenariats public-privé pour la réalisation de projets et la prestation de services lorsque cette façon de faire est plus efficace et plus efficiente.

    Il n'y a rien de doctrinaire là-dedans. Il s'agit tout simplement d'utiliser les technologies d'aujourd'hui pour mieux répondre aux besoins des citoyens et des entreprises tout en réduisant les coûts associés à la prestation des services. Bref, c'est le gros bon sens.

    L'État s'en trouvera allégé, plus agile et moins coûteux. Il aura donc plus d'argent pour payer les coûts exorbitants de ses réseaux monstres que sont la santé (43 % des dépenses de programmes) et l'éducation (25 %), dont les dépenses sont incompressibles. Quand on sait qu'une personne de 75 ans et plus coûte en moyenne 10 743 $ en dépenses de santé par année et que, pour les gens de 65 à 74 ans, celles-ci atteignent une moyenne de 5 078 $ par année, il est évidemment que le vieillissement de la population fera exploser les dépenses de santé. Et comment fera-t-on pour faire face à ce phénomène si, par ailleurs, on ne veut pas privatiser une partie des soins ? Il ne reste qu'un moyen : réduire les dépenses de l'État, comme le suggère le gouvernement.

    Le plan proposé est pertinent, réaliste, respectueux de l'intérêt collectif et responsable à l'égard des générations montantes. Il appelle à une diminution par attrition de 16 000 postes dans la fonction publique, mais sans toucher aux réseaux de la santé et de l'éducation, ce qui veut dire que personne ne perdra son emploi.

    Pour les professionnels et les employés de l'État, c'est une occasion unique de participer à une nouvelle révolution tranquille, comme l'ont vécu des dizaines de milliers de fonctionnaires au cours des années 1960 et 1970.

    C'est un défi qui promet d'être emballant et valorisant, car il fait appel à la créativité pour mettre en place de nouveaux outils pour fournir les services aux citoyens et aux entreprises.



    Un test collectif

    Jean-Marc Salvet
    Le Soleil jeudi 6 mai 2004

    Éditorial - Pour le gouvernement Charest, le défi ne sera pas seulement de "vendre" le plan de "modernisation de l'État", mais de l'appliquer. Non pas qu'il soit trop audacieux - il est même plutôt prudent - , mais parce que les libéraux ont lamentablement failli lors de leur première année de pouvoir. Les voilà contraints de surmonter un sérieux déficit de confiance au moment même où ils présentent la pièce maîtresse de leur mandat !

    Le fardeau de la preuve repose évidemment sur les épaules du gouvernement, mais pas seulement sur les siennes. Il y a eu trop de rapports ignorés pour que le plan de Monique Jérôme-Forget soit simplement piétiné ou déchiré. Fin 2002, Bernard Landry n'avait-il pas trouvé "fascinant" le régime minceur concocté par son collègue Joseph Facal ? Il est vrai que c'était avant le lancement de la dernière campagne électorale...

    Puisque les constats sont les mêmes depuis tellement d'années, il faudrait que les opposants au plan de reconfiguration - lesquels visent juste sur de nombreux points - nous disent ce qu'ils ont à proposer pour assurer la pérennité des services publics. On ne voit pas pourquoi, sur un enjeu aussi fondamental, on devrait encore une fois se contenter d'un faux débat qui ferait la part belle au statu quo.

    Il y a des dossiers où l'intérêt national doit prévaloir sur l'intérêt bêtement partisan. Celui-là apparaît comme un test collectif. Mais hier encore, à entendre certains, on pouvait croire que Québec s'apprêtait à mettre la hache dans le régime d'assurance-maladie, dans l'aide sociale, dans les prestations familiales, etc.

    Rien de plus faux. Le plan gouvernemental n'a rien d'une opération de saccage. Dans les faits, l'équipe au pouvoir a appliqué les freins par rapport à ses ambitions de départ. Pour le court terme, elle a même présenté des mesures déjà amorcées, comme le développement du "gouvernement en ligne", ou assez consensuelles, comme la création de Services Québec. Qui, par ailleurs, se plaindra de l'abolition de la Commission municipale ou du regroupement des 40 programmes de soutien financier en matière culturelle ?

    Pour le moyen et le long terme, le mot qui revient le plus souvent dans le plan gouvernemental est "réévaluation". Au cours des prochaines années, on réévaluera donc la pertinence et le mandat de plus de 180 organismes publics et de plusieurs programmes. Une démarche saine et pondérée.

    Le gouvernement doit agir avec la même prudence dans le lancement d'éventuels projets de partenariat public-privé ; tout comme dans sa volonté de réduire la taille de la fonction publique d'ici 2013. Son objectif de ne remplacer qu'un départ à la retraite sur deux ne doit en aucun cas devenir une religion. L'impact de cette mesure sur la capitale devra par ailleurs absolument être évalué.

    Globalement, les mesures qu'on est à peu près certain de voir appliquer ne sont pas si nombreuses. Ce plan n'aidera pas le gouvernement à boucler ses budgets. Sa bouée de sauvetage, celle qui lui permettra de maintenir et d'améliorer les services publics, demeure dans les mains d'Ottawa. Elle s'appelle "équilibre fiscal".



    La dame au casque blanc

    J- Jacques Samson
    Le Soleil jeudi 6 mai 2004

    Éditorial - J'ai toujours apprécié la froide détermination de cette femme de pouvoir, une qualité trop rare sur la colline parlementaire. Soixante-douze heures après une manifestation monstre qui a rassemblé à Montréal 100 000 contestataires de l'action appréhendée du gouvernement Charest, Monique Jérôme-Forget me lançait mardi, sans provocation réelle de ma part pourtant : "Je ne me laisserai pas intimider !"

    Le coefficient de résistance au changement est toujours très élevé au Québec, surtout lorsque le Parti libéral du Québec exerce le pouvoir. Toute la gauche est déjà regroupée autour des organisations syndicales pour dénoncer et tenter de bloquer la réingénierie de l'État. Le gouvernement auquel elle appartient est au plancher dans les sondages d'opinion, un an seulement après avoir gagné les élections. La popularité personnelle de son premier ministre, Jean Charest, un facteur déterminant pour la vente de réformes majeures, est encore plus basse que celle du gouvernement. Tous les rapports antérieurs publiés depuis 20 ans sur la nécessité de restructurer l'État québécois n'ont donné à peu près aucun résultat, faute d'une volonté politique suffisamment arrêtée pour défoncer le mur de résistance qui se dressait devant les parrains de la réforme.

    L'actuelle présidente du Conseil du trésor m'avait promis, il y a quelques jours, un plan d'action qui lui ressemblerai t: direct, clair, sans fla-fla. Mme Jérôme-Forget a effectivement présenté hier un plan stratégique de redressement, comme le président d'une grande entreprise en difficulté en soumet un aux actionnaires de la compagnie. La nécessité de moderniser notre appareil étatique est indéniable, établit-on d'abord. Voici donc comment nous procéderons, sur quatre plans, qui rejoignent autant les façons de faire dans l'administration publique que les structures et les programmes qu'il faut élaguer, et la planification des ressources humaines. La restructuration se fera par ailleurs en deux vagues et voici le contenu de la première. Pas de fla-fla en effet. L'auteure ne remportera pas un prix littéraire non plus. Depuis des mois que nous reprochions par contre au gouvernement Charest d'évoquer une réingénierie sans être capable d'en cerner la signification, Mme Jérôme-Forget a produit un plan d'action clair et facile à décoder. C'est un bon départ.

    Quant au contenu du plan stratégique, Mme Jérôme-Forget ne s'est pas laissé arrêter par les cris démagogiques qui ont fusé depuis des mois sur la démolition de l'État québécois développé depuis la Révolution tranquille, ou sa déconstruction, selon le mot inventé par le Parti québécois. Et elle en est fière. Mais elle ne verse pas pour autant dans un dogmatisme bête et aveugle. La mission de chacun des 188 organismes et de leurs filiales sera réexaminée, tout comme chacun des programmes, mais sans idées préconçues sur leur abolition, leur fusion, ou leur maintien intégral. L'analyse sera faite de façon pondérée, cohérente, promet-elle, en impliquant les acteurs de l'interne et des spécialistes externes.

    La ministre a d'ailleurs tenu mardi à communiquer avec les dirigeants syndicaux concernés pour les informer de son plan. Elle a multiplié les engagements quant à une grande transparence au cours de la restructuration enclenchée et elle fera rapport périodiquement sur la progression de la réforme. Elle a aussi bien établi le principe de la maîtrise d'oeuvre du secteur public dans les partenariats qui seront développés avec des entreprises du secteur privé et celui de la reddition de comptes devant l'Assemblée nationale pour les agences à qui seront confiés certains services.

    Les changements s'opéreront avec une grande prudence et sans brusquerie. Certains, dont je suis, trouveront même que l'étapisme pour lequel a opté Mme Jérôme-Forget risque fort d'entraîner une dilution du plan de restructuration à mesure que nous nous rapprocherons des prochaines élections. Les mesures concrètes applicables immédiatement auraient pu être beaucoup plus nombreuses. Mais bon. La dame au casque blanc promet qu'elle gardera une main de fer et que le chantier progressera avec une conviction inébranlable. Elle multiplie seulement les précautions pour éviter les accidents de travail dramatiques, sans doute inspirée par son passé de présidente de la CSST !

    L'absence de Jean Charest du lancement de cette opération qui est au coeur du mandat de son gouvernement, qui peut le pousser en déroute totale comme sonner une spectaculaire relance s'il obtient une large adhésion, envoie enfin un message ambigu. Le premier ministre tient-il toujours aussi fermement à cette réingénierie ? A-t-il voulu se réserver pour les grands arbitrages qu'elle engendrera ? Le seul appui donné depuis Paris ces deux derniers jours ne suffira pas. La réingénieure en chef devra pouvoir s'appuyer sur des engagements publics répétés du premier ministre et de chacun de ses collègues. Il n'y a désormais plus de place pour les incessantes contradictions entre ministres, comme sur l'avenir de Télé-Québec, qui témoignent d'une improvisation et d'un amateurisme incompatibles avec la mise en place de réformes qui par définition insécurisent.

    Les intellectuels, universitaires, leaders d'opinion au Québec qui ont prôné une semblable restructuration au cours des dernières années devraient également se jeter dans le débat maintenant officiellement enclenché. Les élus libéraux ne pourront mener à terme une restructuration d'envergure, avec leurs seuls alliés traditionnels chez le patronat. Leur déficit de crédibilité est trop élevé et le débat public prendrait l'allure d'un affrontement de rue qui déchirera la société québécoise alors que l'opération devrait être un emballant chantier collectif.

    JJSamson@lesoleil.com



    Sovereignty a dying concept, Quebec entertainer declares

    RhéAl SéGuin
    The Globe and Mail Thursday, May 6, 2004

    Quebec PQ - Yvon Deschamps, the icon of Quebec comedians and once one of the province's most prominent sovereigntists, says it is no longer necessary for Quebec to become an independent country.

    "Sovereignty is a concept that is outmoded," Mr. Deschamps said in an interview on Montreal radio station CKAC. "We see a resurgence of nationalism and patriotism everywhere in the world. But, for me, it's like a dying person where there is a bit of a revival just before death."

    In suggesting that the Quebec sovereignty movement was on the verge of dying, Mr. Deschamps has abandoned any hope that the movement would experience a resurgence. It was a powerful statement from a man who has supported Quebec sovereignty since its modern inception in the 1960s.

    "We can be very proud to be Quebeckers. We can walk with our heads up high. If legally it [sovereignty] doesn't happen, it won't be all that serious," he said.

    Taken aback by Mr. Deschamps's comments, radio host Mario Langlois asked whether support for sovereignty was nothing more than a flirt by members of his generation. The stand-up comic insisted that nationalism had been a major boost for Quebec society, but that political independence no longer appeared necessary.

    "We have achieved it [sovereignty] in our minds. We have it in our hearts. We are Québécois and we have already come a long way. But for me, the legal status of a country called Quebec is no longer necessary. We are Québécois . . . and nobody can take that away from us," Mr. Deschamps said.

    The comedian refused a request for an interview yesterday to explain his sudden change of heart. Until last year, Mr. Deschamps continued to back political independence for Quebec and ranked among a growing number of Quebec voters who still supported some form of political sovereignty.

    For instance, two recent public opinion polls conducted this year by the firm CROP showed support for sovereignty ranging between 47 per cent and 49 per cent, the strongest level recorded since the 1995 referendum.

    Yet the pro-sovereignty political elite in Quebec has failed to capitalize on the recent polls. Mr. Deschamps may be the reflection of a generation that has lost the desire to achieve the ultimate political goal. Even Parti Québécois leader Bernard Landry, 67, refuses to make a firm commitment that if re-elected his party would hold a referendum to achieve independence.



    Sauver Télé-Québec - Frères d'armes

    Frédéric Denoncourt
    Voir, n° Vol: 18 NO: 18 jeudi 6 mai 2004

    Le gouvernement Charest a-t-il l'intention de saborder la seule télé à vocation culturelle et éducative du Québec? Les interrogations du ministre Yves Séguin à ce sujet, combinées aux compressions du dernier budget, ont semé l'inquiétude chez les employés et dans la population. Vingt mille personnes ont déjà signé une pétition en appui au maintien du caractère public de Télé-Québec. Sept d'entre elles, bien connues, montent aux barricades.

    Mme Beaugrand-Champagne: "Il est d'ores et déjà acquis que la programmation va écoper."

    Christiane Charette: "Il faut que la télévision puisse rester un espace où ce ne sont pas que le seuil de rentabilité et les cotes d'écoute qui régissent tout."

    Le gouvernement Charest a-t-il l'intention de se débarrasser de Télé-Québec? Les interrogations du ministre Yves Séguin à ce sujet, combinées aux compressions imposées à la télévision publique lors du dernier budget, ont semé un vent d'inquiétude chez les employés de la station mais aussi dans la population. Vingt mille personnes ont déjà signé une pétition en ligne témoignant de leur appui au maintien du caractère public de Télé-Québec.

    Cette vague populaire s'ajoute à une pétition regroupant quelque 350 personnalités québécoises de tous les horizons qui fut rendue publique lundi dernier au théâtre Le Plaza, à Montréal, par le comité Sauvons Télé-Québec. Pour Anne-Marie Dussault, animatrice à Télé-Québec, l'heure est grave. Les plus récentes compressions budgétaires de 5,4 millions de dollars auront pour effet d'asphyxier la production d'émissions originales et affecteront directement la programmation, qui devra se passer de 2,5 millions. "Déjà, Droit de parole et Québec plein écran sont mortes au champ de bataille des compressions budgétaires", fait remarquer la présidente de la FPJQ.

    "Un Québécois sur deux regarde Télé-Québec chaque semaine. C'est quand même extraordinaire pour une télévision dont on dit qu'on n'a pas besoin. (...) Au cours des cinq dernières années, Télé-Québec a investi 17 millions en acquisition de licence pour payer sa part de production. Ce montant a permis la production de documentaires d'une valeur de production de 83 millions de dollars", continue Mme Dussault.

    À ceux qui disent que nous n'avons plus les moyens de nous payer une télévision publique, la présidente-directrice générale de Télé-Québec, Paule Beaugrand-Champagne, répondait il y a quelques jours que la station coûte 8 dollars par an à chaque citoyen québécois, soit 3 cents par jour... "l'équivalent de la location de 1,5 vidéocassette et moins cher qu'un six-pack de bière", disait-elle. Les crédits alloués par le ministère de la Culture et des Communications à la télévision publique sont passés de 62,5 à 57,6 millions de dollars cette année. Mais si l'on tient compte de toutes les enveloppes gouvernementales, c'est un total de 11 millions qui fut retiré à Télé-Québec depuis un an, de l'avis de Mme Beaugrand-Champagne. Déjà en 1996, la station qui compte aujourd'hui 307 employés (contre 1250 permanents à TVA) a dû essuyer des compressions de l'ordre de 12 millions qui ont entraîné la mise à pied de la moitié du personnel. Depuis, 80 % de la production de la station se fait en partenariat avec le privé.

    "Personne ne nous a dit vouloir fermer Télé-Québec, mais on va être rassuré quand on va savoir qu'on a les moyens de faire notre travail. Ce n'est pas en nous gardant dans un état de difficulté financière constante qu'on nous aidera à grandir. Ce que j'aimerais, c'est que le gouvernement prenne une position très claire en faveur du maintien de la télévision publique, éducative et culturelle. Si cette position était prise, l'incertitude et l'angoisse s'atténueraient. Mais on va se battre!" assure la PDG.

    Des appuis de taille

    Le journaliste et animateur Pierre Nadeau a été à l'emploi de Télé-Québec de 1980 à 1985. Il est de ceux qui estiment que la station est aujourd'hui vraiment menacée. "Télé-Québec a plus que jamais sa raison d'être dans notre univers télévisuel dans la mesure où, au cours des années, Radio-Canada a un peu abandonné de larges pans [de sa programmation] qui en faisaient une télévision de service public. Radio-Canada n'a pas une programmation de télé publique. Son grand objectif est de doubler TVA. La façon d'y parvenir est d'adopter les moyens d'une télévision commerciale. Seule Télé-Québec demeure une télévision de service public et ne se laisse pas aller à la bataille à tout prix pour la cote d'écoute."

    "Je dirais que Télé-Québec est aussi importante que le réseau électrique. Elle nous donne une image de nous-mêmes qui n'est pas strictement commerciale", observe de son côté le cinéaste et romancier Jacques Godbout. "Depuis trop longtemps, Télé-Québec n'a pas l'appui qu'il faut au plan gouvernemental pour remplir sa mission d'être la télévision culturelle et éducative du Québec. À mon avis, c'est un phénomène de fonctionnaires qui sont des comptables et pour lesquels tout ce qui compte, c'est ce qui se compte. Comme Télé-Québec n'a pas de grandes cotes d'écoute, c'est sans intérêt et on devrait s'en débarrasser. Mais aujourd'hui, la personnalité d'une nation se définit à l'écran. On sous-estime depuis le début au Québec l'importance d'une télévision d'origine québécoise et s'adressant d'abord et avant tout aux Québécois. Radio-Canada s'adresse à tous les Canadiens et elle n'est pas principalement éducative et culturelle. On pourrait se fier à TQS ou TVA pour être notre portrait, mais ces deux chaînes parlent surtout de la culture de l'industrie et sont au service des commanditaires. Et ça, dans le domaine de l'esprit, ça ne suffit pas", continue-t-il.

    Le cinéaste André Melançon, qui a vu nombre de ses films pour enfants diffusés par la télé publique, abonde un peu dans le même sens. "Ce que je trouve inconcevable, c'est qu'on en soit encore aux pétitions, qu'on soit obligé de rappeler aux décideurs politiques l'importance de cette institution, comme s'ils ne se rendaient pas compte des enjeux fondamentaux. Que les artisans doivent dire au gouvernement de garder en vie Télé-Québec parce qu'elle est essentielle pour la culture québécoise, je trouve ça aberrant." Pour Melançon, Télé-Québec remplit un créneau que les autres chaînes n'occupent pas: "Il ne faut pas toucher à ça. Télé-Québec a permis beaucoup d'audace à un certain moment, elle offre des possibilités d'explorer des pistes nouvelles. Et dans des périodes où il y a des menaces de compressions, ça gèle les possibilités d'audace et d'aventure. J'ai fait un documentaire il y a 20 ans, L'Espace d'un été, qui relatait les aventures de garçons d'un quartier populaire de Montréal, et que Radio-Québec avait accepté de diffuser. Autrement, ç'aurait été presque impossible de le voir."

    L'auteur des Bougon, François Avard, a tenu lui aussi à signifier son soutien à une station pas comme les autres. "Comme tout le monde, j'entends parler de rumeurs de privatisation et je trouverais ça extrêmement triste car c'est un endroit où l'on voit des choses qu'on ne trouve pas ailleurs. Des trucs qu'on ne verrait pas à TVA passent à Télé-Québec, qui donne une liberté totale sur le plan de la liberté d'expression; Les Francs-Tireurs en sont un bon exemple. Si on enlève cette voix aux artistes, est-ce que ça veut dire qu'il faudra toujours faire du Star Académie? Une télé nationale, on en a besoin, il n'y a rien à ajouter."

    Pour l'animatrice Christiane Charette également, Télé-Québec se veut un espace de liberté qui est étranger aux télévisions privées qui répondent à des impératifs financiers et commerciaux. "Ce serait terrible de la perdre. La télévision est non seulement un outil de divertissement, mais également de parole, d'expérimentation, de création et de réflexion. Il faut que la télévision puisse rester un espace où ce ne sont pas que le seuil de rentabilité et les cotes d'écoute qui régissent tout."

    "La situation est plus urgente aujourd'hui car l'idée [de privatisation] semble faire de plus en plus de chemin. Il faut absolument maintenir des espaces de télécommunications publics, sinon on est voué aux lois les plus brutales du marché. Télé-Québec a trouvé son créneau au cours des dernières années et ce serait vraiment triste qu'on vende son âme au diable", s'inquiète pour sa part le romancier Gaétan Soucy.

    Faire pression

    Pour l'heure, la direction et le personnel de Télé-Québec n'ont guère le choix que de se débrouiller avec le budget disponible, admet Mme Beaugrand-Champagne. Il est d'ores et déjà acquis que la programmation va écoper. De plus, 10 employés contractuels ont dû quitter et une quarantaine d'autres sont sur le qui-vive jusqu'à juin, explique la PDG.

    Pour l'avenir, il n'y a pas de secret, sans une aide gouvernementale adéquate, il sera très difficile de maintenir la mission éducative et culturelle de la station, dit Anne-Marie Dussault. "On demande au gouvernement le maintien des budgets à hauteur de 62 millions et un engagement formel envers la télévision publique. On ne peut pas nous demander de remplir une mission importante et d'être compétitif en même temps. Ce qui me désole, c'est de voir que pour certains, le seul critère pour évaluer l'importance d'une télévision publique est de la comparer à TVA ou à Radio-Canada. On a des retombées économiques extraordinaires dans le milieu de la culture à tous les niveaux, autant en scénarisation, en réalisation qu'en arts visuels."

    Télé-Québec boucle son budget en vendant de la publicité et en louant ses studios, continue Mme Beaugrand-Champagne. Mais il ne faut pas croire que la pub pourrait être une solution de rechange aux subventions de l'État. "L'an dernier, on a eu 7 millions de dollars en revenus publicitaires. Le plus gros montant depuis toujours. Si on ajoute les prestations de services (location de studios), cela fait 14 millions provenant d'autres sources. La publicité n'est pas une solution. Nous n'avons que 8 minutes de droit de vente en publicité à l'heure, alors que les autres télévisions en ont 12. C'est aussi notre choix. Il n'y a aucune publicité pendant les émissions jeunesse", conclut la PDG.



    Québec veut mettre la main sur la TPS

    Robert Dutrisac
    Le Devoir jeudi 6 mai 2004

    Québec - Le ministre des Finances, Yves Séguin, transmettra sous peu une demande au gouvernement fédéral pour qu'il cède la TPS à l'État québécois.

    «Très prochainement, j'ai l'intention de faire une proposition au gouvernement fédéral, pour nous aider à financer la santé, de nous transférer la TPS au Québec», a déclaré Yves Séguin lors de la période de questions à l'Assemblée nationale.

    La taxe sur les produits et services (TPS) de 7 % perçue au Québec fournit des revenus de sept milliards à Ottawa. Sa perception est administrée par le gouvernement du Québec, qui prélève en même temps la taxe de vente du Québec (TVQ) de 7,5 %, soit huit milliards. «Puisque nous la gérons [la TPS], nous en sommes l'administrateur, c'est très facile de passer à la prochaine étape prochainement [sic] et c'est l'intention que nous avons d'en discuter avec le gouvernement fédéral», a-t-il dit.

    Rappelons que M. Séguin, en dévoilant il y a deux ans son rapport sur le déséquilibre fiscal, commandé par le gouvernement péquiste, avait suggéré que le déséquilibre fiscal soit corrigé par la cession de la TPS au Québec plutôt que par un transfert de points d'impôt. M. Séguin avait alors signalé que par le passé, Ottawa avait comblé les points d'impôt cédés aux provinces quelques années après le transfert en augmentant les impôts fédéraux.

    M. Séguin répondait aux questions de l'opposition officielle, qui l'interrogeait sur la lettre que le premier ministre Paul Martin a récemment envoyée au président de l'Assemblée nationale, Michel Bissonnet. Datée du 26 avril, cette lettre donnait suite à la motion, adoptée unanimement par les députés québécois, qui demandait au gouvernement fédéral de reconnaître l'existence du déséquilibre fiscal.

    Sans acquiescer à la motion, M. Martin suggérait à mots couverts que les provinces qui, comme le Québec, sont aux prises avec une situation financière difficile n'avaient qu'à hausser les impôts. Les provinces «jouissent de pouvoirs et de l'indépendance prévus par la Constitution pour faire leurs propres choix concernant les impôts, les dépenses et la dette, tout comme le gouvernement du Canada. Les provinces sont donc des gouvernements autonomes disposant de la marge de manoeuvre voulue pour faire en sorte que leurs recettes correspondent à leurs responsabilités en matière de dépenses», a écrit M. Martin.

    Cette «suggestion du premier ministre, M. Martin, n'est certainement pas bienvenue au Québec», a dit le ministre des Finances. Le gouvernement Charest n'a pas l'intention d'alourdir le fardeau fiscal des Québécois pour faire face aux dépenses supplémentaires dans le domaine de la santé, a indiqué M. Séguin.

    Avec le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, M. Séguin entend déployer des efforts «dans les prochains jours» pour ramener le sujet du déséquilibre fiscal dans les discussions avec le gouvernement fédéral, a-t-il mentionné. Le déséquilibre fiscal coûte 3,3 milliards au Québec chaque année, selon la dernière évaluation du Conference Board.

    Le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, voulait que M. Séguin cogne sur le clou du déséquilibre fiscal à l'occasion des prochaines élections fédérales. Mais le ministre des Finances entend dépasser les simples paroles. «On est fatigués de le dénoncer [le déséquilibre fiscal], il faut maintenant passer à une solution. Parce qu'il y a des conséquences graves à la non-action du côté du gouvernement fédéral, je le déplore. Il y a des conséquences graves au sous-financement de la santé que nous connaissons», a-t-il dit.

    Lors de l'étude des crédits de son ministère, la semaine dernière, M. Séguin avait dit que la seule véritable solution au déséquilibre fiscal, c'était le transfert d'un champ fiscal complet comme celui de la TPS. Le ministre avait dit qu'il comptait sur la négociation avec Ottawa pour obtenir ce champ fiscal. Et si cela ne fonctionnait pas?, lui avait demandé le porte-parole de l'opposition officielle en matière de finances, François Legault. «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Un sit-in? Une grève de la faim?», avait lancé M. Séguin.



    Perdant vous-même...

    Odile Tremblay
    Le Devoir samedi 1er et dimanche 2 mai 2004

    Un roman de Leonard Cohen intitulé Beautiful Losers est demeuré emblématique des années 60, oeuvre expérimentale, poétique et inspirée, au titre en voltige. Sans doute fallait-il les tumultueuses années 60, avec un poète perché sur elles, pour coller ensemble ces deux mots-là. Beautiful Losers... De fait, qui songerait aujourd'hui à trouver un perdant magnifique? Notre époque n'en a que pour les winners qui roulent des mécaniques en se trouvant admirables.

    Pourtant, c'est bien pour dire... Je n'en finis plus de croiser, à travers leurs oeuvres parfois géniales, des artistes d'hier ou d'aujourd'hui brisés par une sensibilité excessive, noyés dans l'alcool, la drogue, la démence ou le suicide, pour cause de décalage horaire avec le monde. Le titre du livre de Cohen me vient alors en tête. Beautiful Losers ! Et devant ces perdants-là, j'ai envie de lever mon chapeau. Un peu out, toutefois, avec mon petit hommage à des êtres de fragilité.

    Pour intéresser la galerie, il faudrait, si j'ai bien compris ce que charrie un vent du jour avide de gagnants, ressembler à des Pierre Karl Péladeau : défoncer des portes, diriger des empires, être riche aux as, écraser ses adversaires, mettre dehors ceux qui se paient la gueule du patron. L'idéal collectif reluit aux antipodes de l'artiste écorché, du visionnaire politique, trop friables pour faire de vieux os chez les loups.

    Cette mentalité du gagnant qui rote à tous vents sa puissance satisfaite -- partout cité en modèle -- a le don de m'exaspérer. Dans mon entourage, je n'en finis plus d'entendre du monde cracher sur des films, des livres, des gens en les qualifiant de losers; comme s'il fallait juste monter aux nues ceux qui réussissent et cacher les obscurs et les sans-grade qui font malpropres à mort.

    À bas les losers, tenez ! Comme ce squeegee qui essaie de nettoyer les vitres de votre auto à la pluie battante, ce junkie privé de sa dope, cet alcoolique sans sa broue. Loser aussi, le peintre incapable de vendre un tableau de son vivant, tel Van Gogh à l'oreille arrachée, sa fiole de poison en poche, pour en finir plus vite avec l'échec de sa vie. Parmi les winners, on compte bien sûr ceux qui ont mis la main sur les Tournesols du peintre néerlandais et autres croûtes en enjambant sa dépouille. Des fois, ils m'emmerdent, ces gagnants-là...

    Le Perdant, c'est aussi le titre d'un récent essai de Martin Bisaillon, publié aux Intouchables. Le livre aborde la carrière politique de René Lévesque, dévoile ses rêves brisés, aligne ses gaffes, pose un diagnostic sans appel. PERDANT ! Recalé, mon pauvre ami !

    Et l'auteur de conclure que, loin d'être de la race des bâtisseurs de peuples, comme Félix Leclerc l'avait estimé, le père de l'indépendance a conduit le Québec dans une impasse constitutionnelle et confondu les esprits de son peuple. Sur la couverture de l'ouvrage, l'éditeur a collé la photo du chef défait après le référendum. On croit l'entendre d'ici lancer : «À la prochaine fois !» d'un air navré avec sa voix rauque.

    Reste que, si Lévesque n'avait pas calmé le jeu ce soir-là avec son petit espoir de retour et ses yeux tristes, des émeutes auraient peut-être enflammé tout le Québec. Perdant, dites-vous ? Le terme lui-même ressemble à une chausse-trappe. Le chef du Parti québécois pouvait-il remporter son pari sans l'appui massif de son peuple ? Qui a perdu ? Qui a gagné dans cette affaire ? Lui ? Nous ? La roue tourne. On ne sait plus trop bien.

    Avec Le Perdant, Martin Bisaillon a écrit un livre minable, trop court, mal étayé, rédigé à l'évidence en toute hâte. Mettons que le sujet méritait que l'auteur s'y attarde, mais bon... Démonstration brève, biaisée, envie de déboulonner vite une statue trop vénérée.

    Dès le départ, le titre, collé aux valeurs du jour, dressait son piège. Dans son petit sarcophage de perdant, Lévesque semblait bien à l'étroit. Il y a eu tellement de gains sous son règne au milieu des pertes. C'est complexe, un être humain. Complexe aussi, une société. Avec des va-et-vient, des reculs, des avancées, des apprentissages au milieu de tout ça.

    Et puis, si on voulait s'amuser à jeter des grands hommes dans la fosse aux perdants, tous finiraient par y passer. Il serait facile de coller l'épithète infamante au front du dalaï-lama, Tibétain errant banni de son foyer, son drapeau blanc brandi devant la Chine conquérante. Au Christ aussi, un coup parti, mort sous la torture, raillé par les soldats romains, trahi par un des siens. Et comment Gandhi, de son côté, pouvait-il espérer, avec son pagne et son bâton de pèlerin, voir triompher un jour son pari de non-violence ? Les plus grands chefs spirituels, politiques, artistiques ont essuyé des revers. Napoléon a rencontré son Waterloo. Chacun est perdant à ses heures et sur certains fronts, gagnant sur d'autres...

    Ces catégories ont-elles vraiment un sens, de toute façon ? Winner ou loser. Choisissez votre camp. Allons donc ! L'échec humanise, enseigne quelques vérités au passage. Un pur gagnant serait une créature monstrueuse. Bel exemple à suivre...

    Je préfère à tout prendre les perdants magnifiques de Cohen, les idéalistes, les poètes, les artistes, les champions d'une cause, tournés vers un rêve encore hors d'atteinte, cherchant à l'attraper, puis le regardant s'enfuir en lançant : «À la prochaine fois !»

    Certains les appellent des losers. Mais peut-être n'ont-ils rien compris...

    otremblay@ledevoir.com


    TRIBUNE LIBRE





    TRIBUNE LIBRE

    DES "OGNONS" SANS "I"?

    Richard U. Broenck, M.A.P., Québec
    6 mai 2004

    La langue française menacée par un décret de l'Office de la langue française

    Monsieur Frappier,

    La ville de Québec fêtera bientôt ses 400 ans, qui célèbrent quatre siècles de présence francophone en Amérique. À la veille de cet anniversaire, nous apprenons, le 5 mai 2004, l'Office de la langue française du Québec a décidé de modifier l'orthographe de plusieurs mots de notre langue française pour "simplifier" le langage. Voici plusieurs de ces aberrations qui entreront en oeuvre à compter du 5 mai 2004. On écrira désormais:

     des épellations au son: assoir, nénufar, chariot, exéma, ognon, joailler
     l'abolition de traits d'union: piquenique, hautparleur, chauvesouris,
     l'abolition d'accents circonflexes: connaitre, voute
     des changements aux accents aigus: j'étiquète, elle ruissèle
     l'admission d'erreurs de participe passé du verbe laisser, suivi d'un infinitif qui deviendrait invariable : je les ai laissé partir)

    Ce n'est malheureusement pas une plaisanterie. Ces "normes" sont désormais imposées à l'administration publique québécoise et feront éventuellement, de toute évidence, leur chemin dans les manuels scolaires pour contaminer les futures générations. La source du texte originel est disponible à:

    http://www.oqlf.gouv.qc.ca/office/communiques/2004/
    20040503_rectificationorthographe.html

    Les conséquences d'un tel changement sont évidentes pour le Québec. Plutôt que d'apprendre à écrire correctement, on apprendra désormais aux jeunes Québécois à écrire "au son". Le Québec se destine ainsi à devenir le ghetto d'une pseudo francophonie assimilée. Il deviendra, avec le temps, incapable de communiquer avec les autres nations francophones. Notre industrie culturelle devra se replier sur elle sans pouvoir s'exporter. La littérature québécoise, les manuels scolaires cesseront d'être écrits en français pour être substitués par un pseudo patois, décidé par les bureaucrates de l'OFLQ, en marginalisant la place du Québec dans la francophonie mondiale.

    Par les décisions internes d'un organisme qui ne rend aucun compte aux citoyens, la langue française se voit graduellement remplacée par un patois aseptisé, qui menace les fondements même de notre culture et de notre caractère francophone. Quelle sera l'étape suivante? Écrire en phonétique, ou plutôt, en "fonetik"?

    La défense de notre langue va au-delà des politiques partisanes, et transcende les idéologies politiques. Il nous faut agir avant que ces attaques contre notre langue ne s'étendent davantage. Les citoyens et francophopnes que nous sommes doivent se mobiliser pour protester contre cette tentative de crétinisation du langage francophone, en exigeant des autorités politiques que soit arrêté ce projet de nivellement par le bas de la langue française, au détriment non seulement des Québécois mais de l'ensemble des francophones. L'OQLF n'a pas autorité sur la langue que nous parlons, ni le pouvoir de décider comment les francophones du Québec doivent écrire et s'exprimer. Une telle autorité émane de l'ensemble de la francophonie, et ultimement des citoyens francophones du Québec, du Canada, de la France et d'ailleurs.

    Salutations,

    Richard U. Broenck, M.A.P., Québec



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    6 mai 2004