
Paul Martin est encore en vie
Clairandrée Cauchy
Le Devoir mercredi 16 juin 2004
«Dans le coeur des Québécois, Gilles Duceppe a gagné ce débat»
Paul Martin est toujours en vie. Voilà le verdict des analystes consultés après ce deuxième débat des chefs, en anglais celui-là.
Si le débat a été beaucoup plus dynamique que celui de la veille en français, il n'y a pas eu de K.-O. pour autant. Le chef libéral semble cependant l'avoir emporté aux points.
«Il a réussi à arrêter la spirale descendante dans laquelle son parti était engagé», constate le sénateur conservateur Jean-Claude Rivest, nommé par Brian Mulroney. Le président du Conseil de la souveraineté, Gérald Larose, renchérit: «Martin a été beaucoup plus vindicatif que la veille, il avait plus de tonus.» «Une prestation costaude», ajoute l'ancien chef de cabinet de Robert Bourassa, John Parisella, qui refuse toutefois de le proclamer gagnant de ce deuxième débat. Cette bonne performance devrait, à son avis, surtout favoriser la mobilisation des militants, essentielle pour le dernier droit de la campagne.
«Martin a été très fort. Il a touché sa clientèle sur l'avortement, sur le droit des minorités, sur les garderies, sur les failles d'un budget conservateur qui équivaudrait à un effondrement du filet social canadien. On va voir les libéraux gagner quelques points dans le Canada anglais», croit pour sa part Robert Bernier, professeur de marketing social à l'École nationale d'administration publique.
Tous soulignent la réserve de Stephen Harper. «Ce n'est pas un cogneur. Je m'attendais à un combat de ruelle», affirme Gérald Larose. Il reconnaît toutefois que le conservateur a bien rivé le clou de Paul Martin en soulignant que ce dernier affichait récemment la même position que la sienne sur la définition traditionnelle du mariage. Employant lui aussi un vocabulaire de combat, Jean-Claude Rivest souligne que Stephen Harper «n'est pas un bagarreur de rue. Dans un débat, il faut quand même l'être un peu.» Il lui concède cependant des points pour ses réponses claires, entre autres sur la participation au bouclier antimissile, sur le transfert de la TPS au Québec, sur la clause nonobstant, «même si je ne suis pas d'accord avec lui sur des bons bouts».
Il ne faut cependant pas se méprendre sur la réserve de Stephen Harper, met en garde John Parisella: «Il ne faut pas minimiser son retrait et le considérer comme une faiblesse ou un manque d'impact. Il connaissait ses dossiers et adoptait une allure de premier ministre», une approche qui pourrait lui être favorable auprès de l'électorat anglophone.
«Un Duceppe électrisant»
«Flying Gilles», voilà comment Robert Bernier a surnommé le chef bloquiste, qui a réussi à être le centre d'attention sur plusieurs sujets avec une performance «électrisante». «Paul Martin est certainement le gagnant, mais, dans le coeur des Québécois, Gilles Duceppe a gagné ce débat», affirme-t-il.
Gérald Larose a, de son côté, particulièrement apprécié son approche très pédagogique, mettant bien en lumière le caractère national du Québec. «Il a su faire systématiquement la distinction entre les provinces et le Québec. Il a bien rabroué Paul Martin en soulignant que Philippe Couillard et Jean Charest s'opposaient à des normes fédérales en santé et à des institutions pancanadiennes.» De la performance du bloquiste, il retient la finale spectaculaire, qui a «coupé les jambes de Paul Martin» pour son discours de fermeture.
Réaliste, Jean-Claude Rivest pense que le bloquiste a peut-être aidé Paul Martin sans le vouloir: «Gilles Duceppe est perçu comme le bad guy au Canada anglais. Même quand il a raison dans ses attaques, il peut attirer un courant de sympathie au chef libéral.»
Le souverainiste Gérald Larose partage en partie son analyse. «En jouant le caractère national, c'est sûr que les Canadiens reçoivent cela en plein front et qu'à court terme cela peut mobiliser pour Martin», affirme -t-il, en ajoutant que les attaques de Harper et Layton ont un peu neutralisé cet effet.
Le chef néo-démocrate était beaucoup plus en verve que la veille, remisant son sourire figé, constatent les observateurs. «Pour sa clientèle de l'Ontario, les gens vont être contents de sa performance», croit Jean-Claude Rivest.
Soulignant que Jack Layton a fait preuve de plus d'aplomb qu'en français, Gérald Larose note, de son côté, le rapprochement clair entre le NPD et le Bloc, sur la question nationale, la défense, les question sociales. «Mais sur la question nationale, la division est totale. On l'a vu dans les débats sur la clarté et sur la santé.»
«C'est un cabotin», tranche Robert Bernier, qui pense que le discours du néo-démocrate sonne «faux» et est «éloigné de la réalité canadienne».

Le Parti conservateur prépare un rapprochement avec le Bloc
Kathleen Kathleen
Le Devoir mercredi 16 juin 2004
Peter MacKay affirme que des contacts pourraient être établis d'ici la fin de la campagne
Le Parti conservateur du Canada (PC) se prépare à établir des ponts avec le Bloc québécois, comme l'a laissé entendre hier le numéro deux du PC, le député Peter MacKay.
De passage à Montréal pour appuyer ses collègues, qui peinent à faire une percée dans la province, l'ancien chef du PC première mouture a affirmé que des contacts seront «peut-être» établis entre son parti et celui de Gilles Duceppe au cours des deux prochaines semaines. «Le Québec est très important dans cette élection. Et maintenant, la question est de savoir si le gouvernement conservateur aura une majorité ou une minorité», a d'abord lancé M. MacKay devant une poignée de partisans réunis devant le local électoral de Ville-Marie-Westmount.
Le député de la Nouvelle-Écosse a soutenu que le chef conservateur, Stephen Harper, comprend «les aspirations des Québécois» et que le PC, «un parti centriste», avait une approche inclusive. «Il est important d'avoir des députés conservateurs du Québec dans un gouvernement conservateur», a-t-il affirmé.
Ce dernier dit ne pas craindre l'isolement du Québec malgré le fort appui de la population donné au Bloc québécois, comme tendent à le démontrer jusqu'à présent les sondages. S'il devait y avoir un gouvernement conservateur minoritaire le 28 juin prochain, M. MacKay a expliqué que des liens pourraient être tissés entre les deux formations. «Ce sera possible de travailler avec le Bloc sur certaines questions si c'est dans l'intérêt des Canadiens et des Canadiennes», a-t-il fait valoir, pointant des dossiers comme ceux des infrastructures ou de la construction navale.
Le Devoir lui a demandé s'il prendrait contact avec le Bloc québécois d'ici la fin de la campagne. «Peut-être», a laissé tomber M. MacKay, un sourire en coin.
Minoritaire
Depuis la dégringolade des libéraux dans les sondages et, par ricochet, la possibilité que le PC forme un gouvernement minoritaire, la question au sujet d'une alliance entre les conservateurs et les bloquistes se fait de plus en plus insistante. En début de campagne, Gilles Duceppe se disait prêt à travailler avec tous ceux qui voudraient appuyer les intérêts du Québec. Par la suite, le chef du Bloc a établi que son caucus n'hésitera pas à faire tomber un gouvernement Harper en ce qui concerne le protocole de Kyoto, le mariage des conjoints de même sexe ou l'avortement.
De son côté, Stephen Harper a souligné, lors du débat de lundi soir, qu'il ne se laisserait pas dicter sa conduite par un parti séparatiste. Son organisateur, Michael Fortier, a aussi affirmé il y a quelques jours que «jamais» il n'y aurait de discussions avec le Bloc québécois. Mais Peter MacKay semble vouloir se montrer plus souple.
Il a par ailleurs fait remarquer qu'il y aurait une bonne entente entre un gouvernement Harper et celui de Jean Charest à Québec: «Il y a une bonne relation entre les deux hommes».
Il a aussi rejeté l'affirmation selon laquelle le Parti conservateur met surtout son énergie au Québec à reconstruire sa base militante et son organisation, question de faire face à un hypothétique appel rapide aux urnes si le gouvernement devait être minoritaire. Le but demeure de former le gouvernement, a tranché M. MacKay.
Quant à la performance de son chef lors du débat en français, M. MacKay a d'abord affirmé qu'elle avait été «extraordinaire». Par la suite, il a reconnu qu'il est parfois difficile pour une personne de langue anglaise de communiquer en français avec la même passion.
Un ancien ministre conservateur dans le gouvernement Mulroney, Gerry Weiner, a également souligné que M. Harper a eu de la difficulté à se démarquer en français. «Honnêtement, M. Duceppe a très bien fait au débat», a dit M. Weiner. Marc Rousseau, candidat dans Outremont, a surtout retenu que, en anglais, Stephen Harper sera plus «abrasif».

Déséquilibre fiscal: le gouvernement Charest est rassuré par les propos des chefs fédéraux
Martin Ouellet, PC
Le Devoir mercredi 16 juin 2004
Québec - Seul leader fédéral à ne pas reconnaître l'existence du déséquilibre fiscal, le premier ministre Paul Martin a tout de même envoyé des signaux fort encourageants lors du débat des chefs, a estimé hier le ministre des Finances, Yves Séguin.
«C'est un grand pas en avant», a lancé M. Séguin lors de la période de questions à l'Assemblée nationale, en réponse au député péquiste François Legault qui lui demandait s'il avait perçu «le début du commencement d'un geste de la part de Paul Martin pour régler le déséquilibre fiscal».
Il ne faut pas se laisser piéger par le vocabulaire, a dit M. Séguin. Certes, le premier ministre Martin ne parle jamais de déséquilibre fiscal, mais il a clairement reconnu lundi soir que les provinces avaient besoin de fonds supplémentaires.
En ce sens, tous les partis politiques engagés dans la présente campagne s'entendent sur la nécessité d'augmenter le niveau de financement des provinces, s'est réjoui le ministre des Finances.
«Tous les partis [...] suggèrent, à leur façon, chacun de leur côté, de corriger le déséquilibre fiscal. C'est un pas en avant extraordinaire au Québec, puisque ce sujet, il y a un an ou deux, était à peine connu et à peine partagé», a-t-il mentionné.
Que ce soit sous la forme d'un nouvel «espace fiscal» ou par «une meilleure autonomie dans les revenus», la seule chose qui compte réellement dans ce débat est «que le gouvernement fédéral, immédiatement, pour l'année en cours, accepte de revoir la péréquation et, deuxièmement, accepte de revoir le financement pour la santé», a fait valoir M. Séguin.
Exaspération
L'optimisme affiché par le gouvernement Charest exaspère le chef péquiste Bernard Landry, qui n'a pas manqué de faire remarquer au premier ministre Jean Charest que Paul Martin, «celui-là même avec qui il disait vivre une nouvelle ère de collaboration», a été le seul chef à ne pas avoir prononcé, au débat de lundi soir, les mots «déséquilibre fiscal».
«D'ici le scrutin du 28 juin, je présume qu'ils [les chefs] auront l'occasion de se prononcer à nouveau sur ces choses-là», a commenté M. Charest, qui avait exigé, en début de campagne électorale, que tous les chefs de parti se commettent sur ce dossier.
Le refus maintes fois répété de M. Martin d'évoquer la notion même de déséquilibre fiscal démontre clairement, selon Bernard Landry, que le chef du Parti libéral du Canada fait la sourde oreille aux revendications du Québec.
«Qu'est-ce que le premier ministre attend? Une réponse au débat en anglais? Ou attend-il tout simplement que son ancienne famille conservatrice reprenne le pouvoir à Ottawa?», a ironisé le chef du PQ.
«Les liens de filiation sont partagés de tous les côtés de la Chambre. Son prédécesseur aussi avait des liens», a répliqué aussitôt M. Charest, faisant allusion aux origines conservatrices de l'ancien chef péquiste Lucien Bouchard.

La société distincte
Bernard Descôteaux
Le Devoir mercredi 16 juin 2004
ÉDITORIAL -
Le Bloc québécois est devenu plus qu'un simple empêcheur de tourner en rond sur la scène fédérale. Littéralement, ce parti fait obstacle à la marche des libéraux comme des conservateurs vers l'élection d'un gouvernement majoritaire. Pour l'instant, cet obstacle semble inamovible. Stephen Harper et Paul Martin l'acceptent mal.
Ce sentiment de frustration a été clairement exprimé lundi soir lors du débat des chefs par le leader conservateur, qui a lancé à son vis-à-vis bloquiste: «À cause de vous, on ne peut pas remplacer ce gouvernement [libéral]!» Un parti voué à l'opposition n'a à ses yeux tout simplement pas sa raison d'être.
Stephen Harper n'est pas le premier à exprimer son dépit. D'autres politiciens fédéralistes avant lui ont souhaité que le Bloc québécois s'écarte de leur chemin volontairement, puisque son fondateur, Lucien Bouchard, avait promis que cette formation aurait une existence éphémère et qu'elle allait se dissoudre une fois l'indépendance du Québec réalisée. Comme à leurs yeux le dossier de la souveraineté est clos, les bloquistes devraient tirer la conclusion qui s'impose. Ceux-là ne savent franchement pas lire la réalité politique du Canada et du Québec.
La persistance du Bloc québécois s'explique pourtant facilement. Elle illustre le déséquilibre politique qui prévaut au sein de la fédération canadienne et dont le déséquilibre fiscal est une autre manifestation. Ce déséquilibre a été créé par le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982. Le refus de reconnaître le Québec comme société distincte en 1990, alors que le Canada anglais rejetait l'accord du Lac-Meech, a confirmé cette situation qui depuis n'a fait que se consolider. Le scandale des commandites aura encore renforcé le sentiment de rejet ressenti par les Québécois. Voter Bloc est un geste d'affirmation de la société distincte que le reste du Canada se refuse à reconnaître. Rien de plus, mais rien de moins.
La popularité actuelle du Bloc québécois doit être un enseignement pour les politiciens fédéralistes, qui sont seuls en mesure de changer le cours des choses. Gilles Duceppe avait tout à fait raison lundi soir de dire à Stephen Harper qu'il est l'auteur de sa propre turpitude en adoptant des positions rétrogrades qui ne conviennent pas aux Québécois.
Une élection n'est rien d'autre qu'une compétition sur le plan des idées. Lorsque leur programme est rejeté massivement par les électeurs, les partis doivent savoir analyser froidement les causes de leur échec. Dans le cas présent, si les Québécois votent comme l'annoncent de façon constante tous les sondages depuis le début de la campagne, conservateurs, libéraux et néo-démocrates devront admettre qu'ils n'ont pas su rejoindre les aspirations de l'électorat du Québec.
L'attitude actuelle des Québécois envers les partis fédéralistes n'est pas immuable. Alors qu'il faisait campagne en 1984 comme chef du Parti conservateur, Brian Mulroney avait bien compris que c'était à lui d'aller vers les Québécois. Il leur avait lancé un retentissant «Je vous ai compris» à la De Gaule. Depuis, aucun leader fédéraliste n'a osé tenir un tel discours. Paul Martin a bien tenté depuis son arrivée à la tête du Parti libéral de faire montre d'une timide ouverture que le scandale des commandites devait vite occulter. Quant à Stephen Harper, sa voix ne porte pas car c'est du bout des lèvres qu'il s'adresse aux Québécois. Ceux-ci trouveraient leur compte dans un gouvernement fédéral résolu à respecter les compétences des provinces, dit-il. Cela demeure vague et surtout incertain. Rien d'étonnant dans les circonstances si les Québécois choisissent de demeurer sur leur quant-à-soi.

L'habit du PM
Michel David
Le Devoir mercredi 16 juin 2004
Perspectives - Paul Martin ne pouvait pas ne pas sentir le souffle glacial de la défaite quand il s'est présenté au Centre national des arts d'Ottawa, hier soir. Comme pour tourner le fer dans la plaie, le National Post rapportait que les hauts fonctionnaires du Conseil privé préparaient déjà la passation des pouvoirs.
La pression était sans doute forte, lundi soir, mais la partie était déjà perdue pour les libéraux au Québec. Hier, c'était sa dernière chance de renverser la vapeur là où se jouera l'élection, c'est-à-dire en Ontario.
Le premier ministre avait beau savoir que le débat serait encore lancé sur le thème des commandites, il était visiblement nerveux et bégayait comme s'il parlait français. Il a vacillé, mais il s'est ressaisi et a enfin réussi à se glisser dans l'habit qui lui convient le mieux, celui du premier ministre.
Il a été nettement plus mordant que la veille, mais il y a plus: pour une fois, il semblait inspiré. Il a su trouver les mots pour expliquer aux Ontariens pourquoi ils devraient résister aux sirènes conservatrices: «Ce n'est pas le pays que nous voulons construire».
Stephen Harper a eu beau plaider que Pierre Elliott Trudeau avait lui-même utilisé la clause nonobstant, M. Martin s'est littéralement drapé dans la Charte des droits.
C'est peut-être dans la discussion ayant porté sur la politique internationale que son personnage de premier ministre l'a le mieux servi. Quand il a parlé du rôle du Canada dans le maintien de la paix ou encore du modèle de gouvernement que le Canada pourrait inspirer à l'Irak, il s'adressait à M. Harper comme un professeur le fait à un étudiant.
À son habitude, le chef conservateur est resté calme et raisonnable. C'est très bien d'être rassurant, mais M. Harper doit aussi convaincre les électeurs qu'il a la compétence voulue pour gouverner le pays. Hier, il semblait même avoir du mal à suivre le rythme. On a souvent reproché à Paul Martin d'être évasif. Cette fois-ci, c'est le chef conservateur qui l'a été le plus.
Jack Layton était évidemment plus à l'aise en anglais, ce qui lui donnait plus de crédibilité, mais on l'imagine infiniment mieux en mouche du coche qu'en premier ministre. S'il s'agit de déterminer qui est le mieux en mesure de bloquer la route aux conservateurs, ce n'est sans doute pas lui qui sera le premier choix. Dans sa conclusion, le chef du NPD n'a d'ailleurs revendiqué qu'un «rôle central» pour son parti à la Chambre des communes.
Cela dit, un débat, si concluant qu'il soit, ne fait pas une campagne. La tendance défavorable aux libéraux semble tellement lourde que la belle performance de M. Martin pourrait bien n'avoir été qu'un baroud d'honneur. Selon M. Harper, l'enjeu de l'élection est de «choisir un Canada libre de scandale». S'il y a une chose que M. Martin n'a pas réussie, hier soir, c'est de convaincre qui que ce soit qu'il ne savait rien du scandale des commandites.
Gilles Duceppe ne pouvait évidemment pas gagner, mais, à moins d'une gaffe épouvantable, il ne pouvait pas perdre non plus. Il pouvait tout au plus consolider ses appuis en démontrant qu'il peut tenir son bout face aux leaders du Canada anglais. Son débat, il l'avait gagné la veille. Observateurs et sondeurs étaient presque unanimes à dire qu'il avait eu le meilleur sur son seul véritable adversaire. Bien sûr, il avait un peu joué du coude contre M. Martin. Et alors? Un débat n'est tout de même pas une partie de bridge!
Le stress étant pratiquement nul, son aisance en anglais a semblé transformer le débat d'hier en une véritable partie de plaisir pour lui. Comme en 2000, il ne s'est pas contenté d'un rôle de spectateur. De toute évidence, le rôle du chien dans un jeu de quilles lui plaît énormément. Il a même trouvé le moyen de parler de souveraineté. C'est dire combien il était détendu! Seulement une petite phrase ici et là, mais c'était déjà plus qu'en français.
Le chef du Bloc a devant lui une belle autoroute conduisant tout droit à une éclatante victoire le 28 juin. Son défi est maintenant de faire comprendre à ses troupes que la campagne n'est pas terminée, car ce parcours sans faute n'aura servi à rien si le Bloc n'arrive pas à faire sortir son vote.

Un débat exemplaire
André Pratte
La Presse mercredi 16 juin 2004
Éditorial - Autant le débat en français a été dominé par Gilles Duceppe, autant celui en langue anglaise, hier soir, a été partagé entre les quatre chefs. Les Canadiens anglophones ont eu droit à un débat de qualité, où chaque leader a pu exposer son point de vue sans que le tout ne dégénère en foire d'empoigne, comme cela s'est trop souvent produit dans le passé.
Sur la plupart des thèmes abordés, il y a eu des échanges de fond, mettant en lumière les différences d'approche entre les quatre partis. Au sujet du scandale des commandites, Paul Martin a eu du mal à esquiver les questions insistantes de M. Duceppe, d'autant plus que le chef bloquiste le confrontait à ses propres déclarations sur une " direction politique " du dossier. À la question d'un journaliste: " Pourquoi devrait-on vous croire lorsque vous dites que vous ne saviez pas ce qui se passait? ", M. Martin n'a pas répondu. C'est pourtant LA question qui mine sa campagne.
Sur les relations internationales, le premier ministre a présenté avec conviction sa vision du rôle essentiellement humanitaire des Forces armées canadiennes de l'avenir. Jack Layton et Gilles Duceppe se sont inquiétés, avec raison, de la position ambiguë du gouvernement sur le bouclier antimissile de l'administration Bush.
Au sujet des programmes sociaux, deux approches ont été offertes aux Canadiens: celle de Stephen Harper, consistant essentiellement en des baisses d'impôts; celle de Paul Martin, proposant de nouveaux programmes sociaux, notamment un programme pancanadien de garderies.
Quant aux questions controversées telles l'avortement et les mariages homosexuels, Paul Martin s'est posé en défenseur de la Charte des droits, tout en refusant d'exposer ses opinions personnelles. Stephen Harper a refusé d'écarter tout recours à la clause nonobstant.
Des échanges plutôt relevés, donc. Mais les débats sont beaucoup affaire d'image. De façon générale, trois des chefs ont fait preuve d'une politesse et d'une classe remarquables, qui devraient servir d'exemple pour des débats futurs. Le chef du NPD, Jack Layton, a malheureusement tenté de prendre toute la place en parlant sans arrêt.
M. Duceppe nous a semblé moins agressif que la veille, et d'autant plus efficace. Il a posé des questions pertinentes à chacun de ses adversaires, et a montré combien s'était renforcée sa maîtrise de l'anglais.
La personnalité effacée de Stephen Harper a eu du mal à se faire une place. Il n'y avait aucune passion dans ses exposés, et il s'est souvent retrouvé sur la défensive. Les Canadiens qui connaissaient peu le chef conservateur ont dû rester sur leur faim hier soir.
Enfin, Paul Martin, s'il a maladroitement évité certaines questions délicates, a longuement présenté sa vision de ce qu'il veut faire s'il est réélu. Aura-t-il réussi à convaincre beaucoup de Canadiens? Comme ses adversaires l'ont souvent rappelé au cours du débat, certaines des promesses que fait M. Martin aujourd'hui ont été faites dans le passé par le gouvernement dont il était un pilier.
À tort ou à raison, la population canadienne a perdu confiance en M. Martin dans la foulée de l'affaire des commandites. Il est loin d'être certain que sa performance d'hier soir lui permettra de regagner cette confiance.

Enfin, un vrai débat
Gilbert Lavoie
Le Soleil mercredi 16 juin 2004
Éditorial - S'il est une chose qui se dégage du débat des chefs d'hier soir, c'est la faiblesse de celui de la veille en français. Les candidats ont pu discuter des questions de fond à armes égales, parce qu'ils étaient tous à l'aise en anglais, incluant Gilles Duceppe ! On doit certes apprécier l'obligation faite aux partis de tenir un débat en français, mais celui de lundi soir ne nous a pas permis de bien mesurer les arguments des Paul Martin, Stephen Harper et Jack Layton.
Acculé sur la défensive à plusieurs reprises, ce qui est inévitable pour un chef de gouvernement, Paul Martin a néanmoins brillé par rapport à sa prestation de la veille. Il est passé en mode offensif à plusieurs occasions, et plaidé avec passion les principaux éléments de ses politiques. Il a été particulièrement éloquent en matières internationales, sur les questions sociales, et il a démontré une connaissance des dossiers digne d'un chef de gouvernement. Il a par contre été pris en défaut à plusieurs reprises sur ses positions passées et sur les promesses violées par les libéraux depuis 1994.
Stephen Harper a été probablement le plus discret du groupe. Contrairement aux autres, qui s'interrompaient sans arrêt, M. Harper a démontré un calme et une politesse assez extraordinaires dans ce genre de forum. Il a certainement gagné des points chez ceux des téléspectateurs qui détestent les débats criards où le niveau de décibels détermine le gagnant. Tout comme dans le débat en français, M. Harper a préservé son image d'un politicien raisonnable et repoussé les accusations de faire partie de l'extrême droite.
Jack Layton a été particulièrement efficace, notamment lorsque Paul Martin a fait l'erreur de lui reprocher de parler tout le temps. Sa répartie digne et passionnée a bien failli envoyer M. Martin au plancher. M. Layton a certainement convaincu plusieurs Canadiens qu'il y a encore une place pour le NPD au Parlement canadien.
Gilles Duceppe, enfin, a démontré que son avantage de lundi soir n'était pas imputable qu'à sa connaissance de la langue. Il a fait des interventions bien ciblées, notamment sur les questions de défense et de politique étrangère.
Il n'y a pas eu un grand gagnant dans le débat d'hier soir, et c'est peut-être préférable. Les K.-O. sont spectaculaires en politique, mais ils volent la vedette au contenu. Les électeurs devront donc réfléchir un peu avant de prendre une décision finale.

Le triomphe de la politique spectacle
Alain Dubuc
La Presse mercredi 16 juin 2004
Quel beau mois de juin nous avons! La semaine de la Coupe Stanley, la semaine du Grand Prix de Montréal et maintenant, pour couronner le tout, la semaine des débats des chefs. Décidément, les Canadiens sont choyés.
Le parallèle entre ces grands événements sportifs et ce grand rendez-vous politique n'a rien d'excessif. Les débats des chefs, dans la façon dont ils ont évolué, incarnent le triomphe de la politique spectacle. Ce sont d'abord et avant tout des gros shows de télévision, structurés comme des matchs sportifs, pour lesquels les médias puisent au même vocabulaire et aux mêmes procédés.
Le débat de lundi, en français, n'a rien fait pour dissiper cette impression. S'il était relativement digne, il était confus, prévisible et superficiel. Le fait qu'un des moments forts de la soirée ait été le " La CSL, c'est pas des pédalos " du chef bloquiste Gilles Duceppe, illustre assez bien les limites de l'exercice. Dieu merci, le débat en anglais d'hier soir a été nettement plus relevé, tant par le ton, la discipline, la capacité des chefs d'aller plus au fond des questions, notamment la demi-heure consacrée au rôle du Canada dans le monde.
Il n'en reste pas moins que l'utilité de ces débats est restreinte par les particularités de notre vie politique. Aux États-Unis, souvent une référence en la matière, on a droit à de véritables débats, de vrais face-à-face, ce qui est impossible au Canada avec nos quatre partis principaux et nos quatre chefs.
Dans des élections dont le but premier est de choisir un gouvernement et un premier ministre, la fonction première d'un tel exercice devrait permettre aux citoyens de se faire une idée des programmes et du leadership de ceux qui sont appelés à les diriger. En toute logique, le seul débat pertinent et utile, c'est celui qui opposerait les deux aspirants à la fonction de premier ministre, Paul Martin et Stephen Harper.
Mais notre contexte politique, ainsi que la formule franchement absurde choisie pour ces deux débats, nous impose quatre candidats, six combinaisons différentes de face-à-face. Cela transforme ce qui aurait pu être un match de boxe ou de tennis, pour rester dans les images sportives, en partie de pin ball.
Résultat, le débat en français a été confus, avec des candidats qui s'interrompaient, qui ne répondaient pas aux questions, mais il a aussi été prévisible parce que chacun d'entre eux essayait surtout de placer ses interventions préparées à l'avance. M. Duceppe a dominé, grâce à l'avantage de la langue et à aux talents de " debater " qu'il a développés au fil des ans, mais aussi grâce aussi à une formule qui le favorisait. Le format, qui interdit les interventions élaborées, est bien mieux adapté à ceux qui posent des questions qu'à ceux qui doivent y répondre.
En français, M. Martin s'en est quand même bien tiré, malgré son manque d'aisance. Il est toutefois peu probable que cela lui permette de renverser une tendance bien solidifiée au Québec. Stephen Harper, quant à lui, a déçu, parce qu'on aurait pu croire que sa maîtrise du français et sa maîtrise des dossiers en auraient fait la découverte de la soirée. Ce ne fut pas le cas. N'oublions toutefois pas que le débat en français était sans conséquences. Le vrai affrontement, c'était celui d'hier soir, en anglais.
La dynamique de ce débat anglais a d'ailleurs été tout autre, peut-être parce que c'était là que pouvaient enfin s'affronter, sur leur terrain, les deux premiers ministres potentiels. Et aussi parce M. Duceppe, nécessairement plus marginal dans un forum pancanadien, n'a pas pu imposer la même logique d'affrontement que dans le débat de lundi. Le chef néo-démocrate Jack Layton, qui prenait la relève dans le rôle d'empêcheur de tourner en rond, a surtout réussi à se distinguer en parlant tout le temps.
Dans cet autre contexte, Paul Martin, pourtant la victime d'une lutte à trois contre un, était nettement plus à l'aise. Il s'est imposé beaucoup plus clairement et a réussi à exposer sa vision, à se présenter comme un politicien d'expérience capable de bien diriger le Canada. Il a également réussi à attaquer durement les zones grises du programme conservateur d'un Stephen Harper trop mesuré pour vraiment s'imposer. En ce sens, le chef libéral a remporté cette bataille en anglais.
Mais il n'en reste pas moins que ces débats marquent le triomphe de la forme sur le fond. Ils peuvent peut-être jouer un rôle utile en donnant du souffle à des campagnes électorales qui passionnent peu les électeurs. Ils peuvent également avoir une influence limitée sur les intentions de vote. Mais on a sans doute tendance à gonfler leur importance réelle. Et on a certainement tort en voyant dans ces spectacles scénarisés et répétés des grands moments de notre vie démocratique.
adubuc@lapresse.ca

The last word
Michel Vastel
Le Droit mercredi 16 juin 2004
Tout compte fait, c'est vrai qu'il y a deux visions du pays qui s'affrontent dans cette campagne électorale. Et un Québec qui regarde.
Il n'y a pas tant de différence entre Paul Martin et Jack Layton, sinon que le second veut tenter l'aventure de la sociale démocratie plutôt que de parier sur l'initiative individuelle. Un Canada bilingue, respectueux de la différence québécoise, tolérant pour toutes les minorités, tel est le discours bien pensant de Paul Martin et de Jack Layton.
Un Canada encore bilingue, respectueux de la différence québécoise, mais intolérant pour les minorités qui imposent parfois leurs moeurs et leurs coutumes à la majorité, c'est au fond ce que propose Stephen Harper.
Cela ne fait pas du chef conservateur un raciste ni un réactionnaire. Cela ne fait pas non plus du libéral et du néo-démocrate des parangons de vertu. Paul Martin a hérité d'un parti usé et parfois corrompu. Et Jack Layton ne peut effacer la mémoire d'anciens premiers ministres comme Bob Rae ou Glenn Clark.
J'oserai ajouter, au risque de me faire encore une fois vilipender par ses partisans, que la présence de Gilles Duceppe était déplacée dans ce débat. Certaines leçons de morale, en anglais, sortaient mal de sa bouche. Heureusement que ces partisans n'ont probablement pas regardé le débat en anglais.
Quand les chefs se sont présentés au Centre national des arts hier soir, il y avait au moins 10 fois plus de partisans que la veille pour le débat français - des libéraux, des conservateurs et des néo-démocrates s'entend, car il n'y avait pas de bloquistes. Plus que le nombre des militants, c'est le message qu'ils envoyaient à leurs chefs respectifs qui était impressionnant, voire effrayant. Ces slogans portaient tous sur des questions sociales : trop de contrôle des armes à feu, ne touchez pas aux droits des femmes, le mariage est une institution sacrée, etc.... La soirée promettait d'être chaude. Elle le fut !
Cela tenait à la fois au langage que les trois principaux protagonistes dominaient mieux. Au style plus direct de la langue anglaise aussi. Et à la qualité des questions. On eut par exemple droit à un bon débat sur les politiques étrangères et de défense. Dans les circonstances, avec ce qui se passe au sud de la frontière et l'ouverture du Canada au monde, ce n'était pas superflu !
Mais comme le laissaient prévoir les pancartes brandies à l'extérieur de la salle des débats télévisés, ce sont les questions sociales qui intéressaient les citoyens et ils en ont eu pour leur patience.
(Sur la question de la Charte des droits et libertés, on sait que son interprétation est confiée à la Cour suprême. Parfois, cette Cour prend des décisions qui ne font pas l'affaire des gouvernements... Le Québec en sait quelque chose ! C'est pour cela qu'on a inclus, dans la Charte, une clause dérogatoire qui permet aux élus, d'une certaine manière, de soustraire leur législation à l'examen de la Cour.)
Ceci étant rappelé, Paul Martin et Jack Layton ont adopté une position absolument claire : ils ne se serviront "jamais" de la clause dérogatoire pour retirer à la Cour suprême son pouvoir d'interpréter la Charte. Les autres ?
Gilles Duceppe, n'a pas vraiment répondu à cette question. Accepte-t-il le pouvoir absolu de la Cour suprême ? Bien sûr que non : comme tous les souverainistes, il pense que cette institution fédérale, à l'instar de la Tour de Pise, penche toujours du même côté - comme disait Maurice Duplessis, souvent cité par René Lévesque. On aurait aimé un peu plus d'honnêteté intellectuelle de la part du porte-parole des souverainistes à Ottawa...
Quant à Stephen Harper, son patinage, bien que fort adroit, fut décevant. Bien sûr que Stephen Harper recourrait à la clause dérogatoire de la Charte des droits ! (Il s'agit, en passant, d'une clause légitime de la Constitution, acceptée par Pierre Elliott Trudeau.) Mais le chef conservateur refuse de préciser dans quelles circonstances. On comprend qu'il s'en servira pour empêcher la Cour suprême de redéfinir la notion de mariage pour accommoder les couples de même sexe. Mais que fera-t-il lorsque le Parlement, à l'initiative d'un de ses députés ou d'un député libéral, adoptera une loi limitant le libre choix des femmes à l'interruption de la grossesse ? Ou lorsque le Parlement adoptera un projet de loi, par vote libre encore, reconnaissant le droit à la propriété d'une arme à feu ?
Stephen Harper n'ose pas répondre parce qu'il sait qu'une bonne partie de son électorat, de l'Ouest, du sud des Prairies et de l'Ontario rural en particulier, veut cela.
Et il y a cette observation, qui ne m'est pas venue d'un des politiciens participant hier soir au débat télévisé, mais d'une jeune fonctionnaire à qui je demandais si ce débat sur l'avortement l'inquiétait vraiment.
Vivant en Outaouais, elle savait qu'aucun gouvernement du Québec ne reviendrait jamais sur cette question.
"Mais il aura le pouvoir de nommer les juges !" ajouta-t-elle en parlant de Stephen Harper. J'avoue que je n'y avais pas vraiment pensé, pas plus que Paul Martin. (Jean Chrétien a nommé six de neuf juges de la Cour.)
Aucun gouvernement n'osera sans doute affronter les femmes et leur retirer des droits qu'elles ont mis un demi-siècle à obtenir. La situation des gais et des lesbiennes, qui constituent aujourd'hui l'un des plus puissants lobbies, n'est pas vraiment préoccupante. Mais on peut penser aux immigrants ou aux réfugiés dont les droits fondamentaux sont dus à la vigilance de la Cour suprême plutôt qu'à la bonne volonté des politiques.
Après huit ans à la tête du gouvernement, un premier ministre n'a plus besoin de clause dérogatoire. Après huit ans, Stephen Harper, comme tous ses prédécesseurs, aura eu le loisir de nommer une majorité de juges qui pensent comme lui !
Voilà le débat qui a été lancé hier soir et que personne n'a gagné. C'est celui qui gagnera l'élection du 28 juin, surtout s'il est majoritaire, qui aura le dernier mot...
"The last word ", comme on disait hier soir.

L'Ontario va élire le gouvernement
Jean-Guy Dubuc
La Tribune mercredi 16 juin 2004
On ne peut s'empêcher de comparer les deux soirs de débat. Surtout qu'ils ont été très différents l'un de l'autre.
Lundi soir, l'enjeu était simple; Paul Martin devait tenter de récupérer les Québécois qui semblaient vouloir donner la majorité de leurs 75 sièges au Bloc de Gilles Duceppe. S'il a sauvé sa peau, il n'a pas gagné le combat. Les commentateurs semblent unanimes à reconnaître que Jack Layton n'avait pas les moyens pour passer un message, que Stephen Harper a suscité quelque sympathie et que Gilles Duceppe a paru gagnant. Ironiquement, avec une astuce identique à celle que Jean Charest a utilisée contre Bernard Landry: avec une question imprévue qui laisse l'adversaire sans réplique à la fin du round. Comme pour faire la preuve que les débats sont bien plus émotifs que rationnels. Quant à mieux comprendre les programmes et les politiques des partis, après deux heures, on en était encore loin.
Hier, c'était la bataille de l'Ontario: Paul Martin devait tout faire pour conserver aux libéraux la majorité des 100 sièges qu'ils lui ont laissés dans la grande province. Question de vie ou de mort, c'est certain. On sait que Jack Layton peut lui en prendre quelques-uns; et que Stephen Harper s'apprête à en gagner plusieurs. Le débat se faisait donc à trois, chaque adversaire menaçant les deux autres. Duceppe n'avait théoriquement rien à faire dans le portrait, sinon se montrer au Canada anglais, comme l'empêcheur de tourner en rond.
Résultat?
Disons d'abord que les quatre candidats ont tous été meilleurs que la veille! Ce qui n'a rien de surprenant, vu que trois d'entre eux pouvaient utiliser leur langue première et que le quatrième, Gilles Duceppe, s'exprime très bien en anglais.
Ce dernier a dû en surprendre plusieurs. Sauf pour deux phrases sur ses options souverainistes, le reste des interventions de Duceppe pouvaient paraître comme sincèrement au service d'un meilleur Canada! Même ses attaques contre Paul Martin, sur la question des commandites au début et à la fin, s'intégraient fort bien dans les préoccupations d'un bon Canadien qui veut blanchir l'image de son gouvernement.
Jack Layton a pu parler et se faire comprendre (quand il ne parlait pas au-dessus d'un autre), ce qui représentait un progrès sur la veille. Mais il n'a rien dit de nouveau, donc rien de surprenant.
Stephen Harper semble avoir choisi d'être discret à l'extrême, au point d'être fade et presque inexpressif. Fatigue? Manque de passion? De toute façon, sympathique et très correct; mais peu convaincant.
Ce qui a donné des chances à Paul Martin, qui a pu le pousser dans ses positions gênantes sur les questions à la mode touchant les positions traditionnellement alliancistes; Martin pouvait ainsi marquer des points sans avoir à répondre aux accusations de Gilles Duceppe. Car M. Martin répond peu aux questions, on le sait depuis longtemps et on le voit plus clairement aujourd'hui. Mais il a gagné des points.
À quoi sert donc un tel débat?
Il risque de mal servir l'enjeu politique. Il met en vedette les qualités de "debater" des candidats, ce qui peut être loin de leur valeur profonde. Il offre un spectacle où, comme à la boxe, le spectateur attend le knock-out; il ne permet pas de développer une idée plus que quelques secondes avant d'être interrompu, comme si ces idées ne valaient pas qu'on en comprenne le sens; il transforme la campagne électorale, et conséquemment le choix d'un chef de pays, en un "show" de télé où le contenu disparaît dans l'emballage ou derrière la séduction du contenant; où la raison a bien du mal à trouver satisfaction. D'ailleurs, chacun choisit son vainqueur selon sa passion pour se donner raison.
Politique d'aujourd'hui. Que le spectacle continue!

Pour qui l'eau?
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir mercredi 16 juin 2004
Que se cache-t-il derrière cette déclaration-surprise du ministre québécois de l'Environnement, Thomas Mulcair, qui songe à autoriser l'exportation d'eau en vrac? Selon le ministre, il serait absurde de s'opposer à l'exportation de grandes quantités d'eau en citernes, alors qu'on l'autorise en contenants de 18 litres. Pourquoi refuser aux habitants des régions le droit d'exploiter la ressource? demande-t-il.
Ce n'est pas la première fois qu'on parle ainsi d'exportation d'eau en grandes quantités. L'idée renaît de ses cendres à toutes les décennies, pour disparaître aussitôt. En 1959, puis en 1984, le projet GRAND Canal proposait de rediriger l'eau de la baie James vers le sud des États-Unis, où les pratiques agricoles épuisent les réserves disponibles. Le projet fut abandonné à cause des coûts astronomiques, y compris ceux de la construction de l'équivalent de la capacité actuelle d'Hydro-Québec en puissance électrique pour pomper l'eau...
Dans les années quatre-vingt-dix, ce fut au tour du Groupe Jean Coutu de s'associer à des gens qui proposaient d'exporter de l'eau des rivières de la Côte-Nord par bateaux-citernes. Le gouvernement de Lucien Bouchard s'était intéressé au projet avant de conclure, là aussi, que les coûts d'une telle opération exigeraient de vendre l'eau en vrac trois fois plus cher qu'il n'en coûte aux pays identifiés comme des clients potentiels pour dessaler l'eau de mer.
Il y a quelques années, à la suite de la publication d'avis d'experts traitant du risque de voir les réserves d'eau du pays considérées comme une simple marchandise selon les termes des accords du commerce international, notamment de l'ALENA, Québec et Ottawa interdirent l'exportation d'eau en vrac. Ce qu'on craignait, et qu'on craint toujours, c'est qu'un précédent n'ouvre la porte à la contestation de la part d'entreprises étrangères qui pourraient prétendre que le Canada ne peut pas leur interdire d'exploiter cette ressource puisqu'il l'autorise pour ses propres entreprises.
En rouvrant ce dossier, le ministre de l'Environnement joue avec le feu. C'est irresponsable de sa part de mettre la protection de l'environnement en concurrence avec la création d'emplois dans les régions. L'eau, comme les rivières que M. Mulcair se propose aussi de céder aux habitants des régions pour l'aménagement de petites centrales hydro-électriques, appartient à l'ensemble de la collectivité québécoise. De toute façon, l'exploitation de l'eau en vrac ne créerait pas d'emplois ! Quant à l'exportation en citernes, l'opération ne serait rentable qu'à la condition d'offrir de fortes subventions aux producteurs pour le transport et de ne leur imposer aucune redevance sur la ressource. Pourquoi présenter un tel cadeau à des exploitants privés d'une ressource collective vendue aux États-Unis ?
En fait, les seuls qui tireraient des profits intéressants de la vente en vrac de l'eau du Québec, ce sont les embouteilleurs installés aux États-Unis. Posons la question à nouveau : qui le ministre de l'Environnement veut-il soutenir en recyclant ainsi une idée usée ?
jrsansfacon@ledevoir.ca

Exportation d'eau: Eau-Secours réclame d'abord un inventaire
Louis-Gilles Francoeur
Le Devoir mercredi 16 juin 2004
Le ministre québécois de l'Environnement, Thomas Mulcair, «met la charrue devant les boeufs» en voulant lancer l'exploitation des eaux souterraines au profit des régions sans avoir préalablement procédé à un inventaire exhaustif de cette ressource, qui serait financé par le système de redevances prévu dans la Politique nationale de l'eau.
C'est ce qu'a déclaré hier le président de la coalition Eau-Secours, André Bouthillier, en réaction aux déclarations faites la veille par le ministre Mulcair dans un bilan de l'ALENA prononcé devant le Forum sur l'intégration nord-américaine (FINA). Le ministre a souhaité que les régions puissent exploiter davantage leurs ressources hydriques souterraines, ce qu'il semble prêt à faire en libéralisant les exportations en vrac, plus précisément par citernes, un exemple qu'il a lui-même donné. M. Mulcair a toutefois émis une réserve, soit celle consistant à ne pas créer de précédent avec ce type d'exportations en vrac, un précédent qui entacherait le pouvoir de gérer nos eaux si la libéralisation faisait des exportations massives une activité commerciale qui relèverait désormais du libre-échange.
L'impact
«Ce que propose le ministre, explique le président d'Eau-Secours, c'est de sortir l'eau du sol sans qu'on sache préalablement l'impact de cette libéralisation sur les nappes elles-mêmes. On l'a vu devant la commission Beauchamp, les puisatiers ont faussé les rapports pour plusieurs raisons d'intérêt et le portrait des nappes que nous avons n'est pas fiable. C'est pourquoi la commission a recommandé à Québec d'investir plusieurs dizaines de millions pour faire un inventaire exhaustif des nappes. Il ne faut pas faire du développement économique sur leur dos!»
André Bouthillier ajoute que Québec a un deuxième «devoir à faire», soit la mise en place d'un cadre pour gérer et régler les conflits d'usage en établissant des priorités et des limites d'allocation.
«On ne peut pas, dit-il, continuer à donner des permis d'exploitation des eaux souterraines à des personnes sans connaître les besoins des autres utilisateurs d'une région, leurs besoins prévisibles, et trouver un moyen d'autoriser l'exploitation commerciale sans que cela ne nuise aux besoins de base des familles et, en deuxième lieu, de l'agriculture. Pour faire ça, le ministre Mulcair n'a pas à lancer de nouveaux débats: les enjeux sont clairs depuis longtemps et ont été identifiés. Il n'a qu'à mettre en place les moyens proposés par la Politique nationale de l'eau, à savoir instituer un régime de redevances pour financer prioritairement l'inventaire des nappes, leur étendue, leur profondeur, leur taux de recharge, en somme, tout ce qu'il faut connaître pour éviter leur surexploitation.»
À l'Assemblée nationale, hier, où le ministre Mulcair est revenu sur la question, le critique de l'Opposition, Stéphan Tremblay, s'est demandé si les forums régionaux sont la meilleure place pour la tenue de ce débat sur l'exploitation des ressources hydriques régionales. Il s'est demandé notamment si des citoyens, dont les noms seraient tirés au hasard selon la formule choisie par le gouvernement, «vont être davantage en mesure de débattre d'une question aussi importante, alors qu'on sait très bien qu'il y a eu un vaste débat au Québec qui a duré près de cinq ans, dont la commission Beauchamp qui a écouté près de 400 mémoires et qui est arrivée avec des recommandations précises» ayant conduit à l'élaboration de la Politique nationale de l'eau.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
La Potiche de Mlle Paradis
Jean-Luc Gouin, Capitale nationale
TRIBUNE LIBRE 16 juin 2004
La Potiche de Mlle
Paradis
Ou pourquoi un parti fédéralys à
Ottawa
En hommage à Pierre
Bourgault, décédé ce jour même il y a un an
« Excellents
perdants, habitués de perdre, résignés d¹avance, nous nous effaçons et
disparaissons vite, incapables de colère, à l¹aise avec les humbles, nés
vulnérables. Pourtant nous sommes attachants, paraît-il, doués et majoritaires
ici. Cette force nous fait peur. »
Félix, in Québec-Presse, 19 août
1973
Dans Le Devoir du
15 courant (http://www.ledevoir.com/2004/06/15/56969.html?333), une demoiselle
Paradis tente de convaincre l'électorat - notamment celui du Québec en s'en
prenant spécifiquement au Bloc québécois (BQ), et je cite: «La
démocratie, c'est trop important pour se contenter d'élire des potiches» -
d'opter pour le Nouveau Parti Démocratique à la faveur du scrutin fédéral
à la fin du mois. Ainsi, «Votez NPD!» nous adjure-t-elle.
Pour ma
part, et tout en demeurant par ailleurs en phase avec la logique
progressiste qui semble être la sienne, j'avancerai tout spontanément six
raisons précises pour lesquelles il m'apparaît, au contraire, hautement
recommandable pour l'électeur québécois d'accorder son aval à l'Équipe
bloquiste. Les voici.
1) Députation. À la lumière tout à la fois des
sondages et de la représentativité à la Chambre des communes depuis 1993, il est
clair, mutatis mutandis, que le Bloc fera élire plus de députés que le
NPD - et même beaucoup plus, si ça se trouve. Alors pourquoi, dans les faits, se
«minoriser» davantage?
2) Idéologie. L'orientation sociale des deux
partis, hormis la Question nationale, se voit comparable, voire interchangeable,
sur un grand nombre sinon la plupart des dossiers. Alors, tant qu'à s'énergiser
à l'essence népédienne, pourquoi ne pas s'offrir ce «plaisir» à notre façon,
chez nous, au plus près des préoccupations des gens d'ici et dans une pleine
francité?
3) Intérêts du
Québec. À
cet égard, qui ne préférera, et de loin, en confier le sort aux soins de
Québécois dont l'intégrité et les convictions ne sont plus à démontrer? (cela
dit, sur ce point je ne vous cacherai pas, Mlle Paradis, qu'à choisir entre les
Québécois «Genuine Wool» Stéphane Dion, Liza Frulla, Jean Lapierre ou
Pierre Pettigrew, d'une part, et le Canadian Jack Layton, d'autre part,
je n'hésiterais pas un instant à privilégier le Torontois).
4)
Pouvoir. Dans l'hypothèse (plus que
possible, et plutôt probable) d'un gouvernement minoritaire conservateur,
la conjoncture actuelle - si tant est que les Québécois poursuivent avec
détermination le cheminement collectif en cours jusqu'au 28 juin - se prête plus
que jamais à l'éventualité que le Bloc détienne rien moins que la balance (ou
équilibre) du pouvoir. Dans ces conditions, il relève de la certitude
arithmétique que 45, 50, voire plus de 60 députés bloquistes serviraient les
intérêts fondamentaux du Québec - la preuve en fut faite - mieux que 75 Denis
Coderre sur 75 députés dans un gouvernement libéral majoritaire. D'autant
plus que le Bloc n'a jamais pratiqué la politique du pire ou de la terre brûlée.
Son sens exemplaire des responsabilités parlementaires (j'allais dire
ministérielles) n'a échappé à personne - Canada anglais compris - depuis son
apparition dans l'enceinte du Canadian Parliament.
5) Souveraineté. Bien que l'Indépendance du pays
de Claude Léveillée (revenez-vous vite!) ne constituât pas en soi un enjeu
proprement électoral dans cette campagne, reste que l'appui massif à un parti
fédéralys qui prône la libération du Québec envoie un message clair et
vigoureux des Québécois (y compris de la part des «mous», des z'indécis et des
«z'en réflexion» d'ici à l'avènement d'un prochain référendum ou - allez savoir
- d'une éventuelle élection référendaire) à l'ensemble du pays des Stephen
Harper et des Paul Martin. Compte tenu que la nation, bon an mal an, compte un
«bloc» dur d'au moins 40% de souverainistes (41% le 20 mai 1980, 49,4% le 30
octobre 1995, plus de 70% à l'été de 1990), il est sain, assurément approprié et
même nécessaire que ces électeurs puissent exprimer ouvertement par voie
démocratique leur volonté (ferme, stratégique ou ponctuelle, c'est selon) face
au Canada tout entier. Barricader cette porte, le cas échéant, c'est appeler la
violence dans un geste tout en un insensé et irresponsable.
6)
Stratégie
(suffrage intelligent). Voter NPD aux dépens du BQ, c'est s'exposer très
sérieusement - via le faufilage inespéré de leurs candidats par le disséminement
des voix - à la réélection du parti libéral. Fût-il minoritaire. Alors
question simple et concise en l'hypothèse: désirons-nous au Québec le retour de
ces «gens-là»?
Alors, « potiche » pour « potiche », Mlle Marguerite,
j'estime celle du Bloc infiniment plus jolie et décidément moins fragile que
celle du NPD. Bien honnêtement, en l'état actuel du débat et des enjeux, je ne
vois pas pour les Québécois un seul motif solide - nonobstant, je le rappelle,
mes affinités idéologiques personnelles avec M. Layton et la formation qu'il
dirige - d'acquiescer à vos pressants appels du pied.
En revanche il est
vrai que le NPD s'avère un choix certainement éclairé, ou pour l'électeur dont
le candidat bloquiste en lice dans la circonscription n'a manifestement aucune
chance d'être élu, ou pour le citoyen peu enclin pour quelque raison à donner
son assentiment aux troupes de Gilles Duceppe.
Jean-Luc
Gouin
LePeregrin@yahoo.ca
Capitale nationale, 16 juin
2004
COMMUNIQUÉS

COMMUNIQUÉS
Conférences de Gilles Rhéaume sur la vie des idées au Québec
16 juin 2004
Conférences
de Gilles Rhéaume sur la vie des idées au Québec
Du mois d’août au mois de décembre 2004
*Les rencontres de l’Institut
d’études des politiques linguistiques ont lieu tous les troisièmes mardis
du mois, de 19 à 21 heures, à la Maison Ludger-Duvernay, 82 Sherbrooke ouest à
Montréal, H 2X 1X3. Une
participation de 8$ est demandée.
RSVP : 514 843-8851 poste 270.
Mardi le 17 août
«Comment la Confédération de 1867 nous a été imposée»
Contexte historique-Principaux personnages-Les enjeux-Le rôle des
journaux-L’Église-Les Bleus et les Rouges-Georges-É. Cartier,Wilfrid
Laurier,Papineau etc.
Mardi le 21 septembre
«Le 30 octobre 1995 ou comment Ottawa nous a volé un
pays»
Ottawa et la loi-Les subventions aux groupes du
NON-Conseil pour l’unité canadienne-Le lavage des cerveaux-Les listes
électorales gonflées etc.
Mardi le 19 octobre
«René Lévesque tel que je l’ai perçu»
Origines-Engagement-La télévision-La
politique-L’indépendantisme-Le Parti québécois-Ses rapports avec les autres
indépendantistes-Sa place dans l’histoire-
Mardi le 16 novembre
«L’indépendantisme des Patriotes, un modèle pour aujourd’hui ?»
Leur programme
politique : les 92 résolutions-Discours et écrits-La Déclaration
d’indépendance de 1838-Principales figures : Papineau, Delorimier, Chénier
etc.
Mardi le 14 décembre
«Jacques Parizeau ou de la
fidélité à ses principes»
Ses origines et son
parcours-Formation et influences-Avec Lesage, puis Johnson-
Sa conversion-Le PQ-Le
gouvernement-Rupture avec Lévesque-Vers le 30-10-95-Depuis Lucien Bouchard
jusqu’à aujourd’hui-Demain…
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Notes sur le
conférencier : Détenteur d’une maîtrise en philosophie qu’il a enseignée
à Drummondville et à Sorel, il
a présidé la SSJB-M, le MNQ, la Conférence des peuples de langue française et
le MSQ. Il a prononcé d’innombrables
conférences sur le Québec en Amérique du Nord et aussi en Europe. Il poursuit ses travaux sur la langue dans
ses rapports avec le social et le politique. Sa fréquentation assidue des
archives de la SSJB et de L’Action nationale alimente ses recherches.