Actualité





Deux nations, deux campagnes

Michel Venne
Le Devoir lundi 28 juin 2004

Ce n'est pas une mais deux campagnes électorales qui se terminent aujourd'hui. L'une au Québec, l'autre dans le ROC, le Rest of Canada.

S'il y a deux campagnes, c'est qu'il y a deux nations se partageant le territoire canadien.

Les Acadiens et les autochtones forment aussi des nations, mais insuffisamment nombreuses et trop peu puissantes pour exercer un pouvoir aussi déterminant.

Depuis 400 ans, au contraire, les Québécois ont forgé une nation politique incontournable, autant parce que celle-ci est concentrée sur un territoire qu'elle contrôle avec un gouvernement bien à elle, que parce que les Québécois ont, en grande majorité, la conscience profonde d'appartenir à une collectivité distincte.

Ce sentiment n'est pas récent. C'est à cause de l'identité particulière des Québécois (qui se sont appelés Canadiens puis Canadiens français par opposition aux Anglais puis aux Canadiens anglais) que la colonie fut d'abord séparée en deux, le Haut et le Bas Canada, en 1791 et que, en 1867, les constituants canadiens ont opté pour une fédération plutôt que pour un État unitaire et centralisé.

La Confédération consacrait juridiquement l'existence d'une nation distincte et lui attribuait, sur le territoire du Québec, les pouvoirs nécessaires à la préservation de son identité, sa langue, sa religion, son code civil et les moyens de les perpétuer par l'éducation.

Mais le monde a changé. Le Canada a évolué de telle manière qu'il a voulu se construire comme une nation unique avec un gouvernement central fort. Les Québécois, pour leur part, ont compris que la simple protection d'une identité culturelle ne servait à rien si la nation ne dispose pas des moyens de son émancipation économique, du contrôle politique de son territoire et des institutions démocratiques lui permettant d'intégrer les ressortissants de toutes origines par la citoyenneté. Depuis Duplessis, les partis politiques québécois ont été unanimes à réclamer plus de pouvoirs pour le Québec.

Pierre Elliott Trudeau a pu diriger le Canada parce que cette nation était derrière lui jusqu'à ce qu'il la trahisse en prenant des moyens pour casser la conscience nationale québécoise, au point d'adopter unilatéralement, en 1982, une constitution qu'aucun gouvernement québécois n'a accepté de signer depuis.

Brian Mulroney a pu lui succéder et conclure avec les États-Unis l'Accord de libre-échange parce qu'il a su s'appuyer sur elle, jusqu'à ce qu'il échoue à faire adopter par le reste du Canada, en 1990, l'Accord du lac Meech qui aurait reconnu le Québec comme une société distincte.

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Depuis le XIXe siècle, la légitimité des États provient de la nation des citoyens qui a remplacé Dieu comme source de puissance. Les hommes ne peuvent gouverner que si d'autres hommes consentent à leur obéir. C'est ce qu'on appelle la démocratie.

Or ce n'est pas par hasard que la plupart des États regroupent une majorité de personnes d'une même nationalité. Le sentiment d'appartenir à une même nation conduit naturellement les membres de celle-ci à s'unir sous un seul et même État. Spontanément, chaque nationalité a ses propres leaders, ses propres journaux et sa propre opinion publique. C'est exactement ce que l'on observe au Canada. La nation québécoise a ses propres leaders, ses propres médias qui l'informent dans une langue différente de celle du reste du pays, et sa propre opinion publique.

Dès le début des années 1960, lorsque la télévision s'est imposée dans les campagnes électorales, les partis politiques ont compris cette vérité et ont confié à des agences de publicité distinctes la préparation de deux campagnes de publicité distinctes, l'une pour le Canada anglais, l'autre pour le Québec.

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Le régime fédéral canadien a beau être conçu pour nier l'existence d'une nation distincte sur son territoire, cette nation-là, à défaut de faire la souveraineté (ou en attendant, c'est selon) s'est donc fabriqué un véhicule, un parti «propre au Québec», pour s'imposer dans les institutions canadiennes. Le Bloc québécois a même rempli la fonction de l'opposition officielle au Parlement fédéral de 1993 à 1997. Demain, il pourrait détenir la balance du pouvoir aux Communes.

La nation québécoise n'est pas unanime, bien sûr. C'est parce que ce n'est pas une nation ethnique mais une nation démocratique.

En affirmant sa différence, cette nation-là ne se retire pas pour autant des grands débats qui animent la vie politique canadienne. Elle y participe pleinement et sur tous les sujets. Des Québécois, au sein du PLC comme au sein du Bloc, du NPD ou du PCC, ont défendu des positions sur la guerre d'Irak, le poids des impôts, le mariage homosexuel, le Protocole de Kyoto ou l'assurance-emploi.

On dit souvent que le scandale des commandites aura eu plus d'influence sur ce scrutin que le nationalisme québécois. C'est oublier le lien entre les deux. Les commandites à scandale, pourquoi ont-elles été versées? Pour enfoncer dans la gorge des Québécois l'identité canadienne et faire passer cette nation fière pour une république de bananes qu'on peut acheter avec des drapeaux.

La dualité nationale canadienne est un fait que ces élections mettent de nouveau en lumière. Cette dualité reste une donnée déterminante pour l'avenir.

Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde. Il s'exprime ici à titre personnel.

michel.venne@inm.qc.ca



Canada : élections à haut risque pour Paul Martin

Stéphane Dupont
Les Échos lundi 28 juin 2004

Ce devait être une formalité, un combat gagné d'avance pour les libéraux. Ce sera finalement une bataille acharnée, avec peut-être une douloureuse défaite à la clef. Les élections législatives anticipées qu'a convoquées pour aujourd'hui le Premier ministre canadien, Paul Martin, s'annoncent très difficiles pour sa formation de centre-gauche. Le Parti libéral est désormais au coude-à-coude avec le parti conservateur dans les intentions de vote, alors qu'il comptait 20 points d'avance il y a six mois, lors de l'arrivée de Paul Martin à la tête du gouvernement ! Déjà très affectée par un scandale financier au Québec cet hiver, la formation au pouvoir n'a cessé de perdre du terrain depuis le lancement de la campagne électorale, voilà un mois.

Le Premier ministre n'a pas su galvaniser ses troupes et séduire ses compatriotes. « Excellent ministre des Finances, ce n'est pas un politicien, un battant, comme son prédécesseur, Jean Chrétien », explique Gilles Soucy, le chef économiste des Caisses Desjardins. Les libéraux se sont aussi tiré une balle dans le pied dans leur principal bastion, l'Ontario, la province la plus peuplée et la plus riche du Canada. Après avoir ravi aux conservateurs, il y a deux mois, le gouvernement local, ils n'ont rien trouvé de mieux que d'augmenter les impôts pour combler le déficit budgétaire laissé par l'administration précédente.

Depuis son arrivée à la tête du gouvernement en décembre dernier, « Paul Martin n'a pas su incarner une rupture, un changement », estime, plus généralement, Jean-Marc Léger, le président de la firme de sondages Léger Marketing. Au pouvoir depuis plus de dix ans à Ottawa, le Parti libéral apparaît usé à un moment où les Canadiens aspirent à un renouvellement de leur classe dirigeante.

Après avoir régné en maître sur la vie politique pendant des années, il souffre, aussi, de l'émergence d'une opposition enfin crédible. Les deux grandes formations de droite ont récemment fusionné, se sont choisi un jeune leader télégénique, Stephen Harper, quarante-cinq ans, et ont adopté un programme incisif (voir encadré). « Il y a désormais une alternative aux libéraux », remarque Gilles Soucy.

Un désamour inattendu

Ce désamour pour les libéraux est d'autant plus inattendu que l'économie canadienne se porte bien. Après une petite baisse de régime en 2003, due surtout à l'appréciation du dollar canadien vis-à-vis du billet vert (les États-Unis absorbent 85 % des exportations du Canada), l'activité repart à vive allure. « Le PIB devrait progresser de 4,5 % en rythme annuel au deuxième trimestre », prévoit Marc Lévesque, économiste en chef de la Toronto Dominion Bank, permettant à la croissance d'atteindre 3 % en 2004, après 2 % en 2003. Le chômage baisse (7,2 % de la population active en mai). Le budget fédéral affiche toujours un confortable excédent (« Les Échos » du 25 mars 2004). Et la dette publique a été ramenée à 42 % du PIB, après avoir culminé à 68 % il y a huit ans. De bons résultats largement imputables à Paul Martin, ministre des Finances pendant neuf ans. Mais qui ne suffisent plus à lui assurer le soutien d'une majorité d'électeurs.

Steve Harper, un émule de George W. Bush

Similitudes.

Une victoire des conservateurs canadiens aujourd'hui ne serait probablement pas pour déplaire aux républicains américains. Leur leader, Steve Harper, affiche des idées très proches de celles de George W. Bush. Quand Paul Martin prône la plus grande prudence sur le plan budgétaire, il promet des baisses d'impôts massives pour les particuliers et les entreprises. Originaire de l'Alberta, et donc très proche du puissant lobby pétrolier, Stephen Harper a, aussi, annoncé son intention de couper les sommes allouées à l'application du protocole de Kyoto sur les émissions de gaz à effet de serre. Un traité ratifié par Ottawa en décembre 2002, mais pas par Washington. Le jeune leader conservateur a, par ailleurs, soutenu l'invasion de l'Irak, contrairement à Paul Martin, qui s'y est ouvertement opposé. Et il fait de la relance des dépenses militaires l'une de ses priorités. Chrétien évangéliste très pratiquant, comme George W. Bush, Stephen Harper est, en outre, opposé à l'avortement à titre personnel. Mais son parti n'a pas prévu de revenir sur ce droit. Et il est, bien sûr, contre le mariage homosexuel, que voudraient instaurer les libéraux.



Canada : Élections fédérales à suspense

Ludovic Hirtzmann
Le Figaro lundi 28 juin 2004

A quelques heures des résultats des élections fédérales, l'incertitude demeure sur le nom du parti qui formera le prochain gouvernement. Une certitude, ni le Parti libéral de l'actuel premier ministre Paul Martin, ni le Parti conservateur du chef de l'opposition Stephen Harper n'auront assez d'élus pour disposer de la majorité au Parlement. Le prochain gouvernement canadien sera minoritaire et devra conclure des alliances délicates.

Selon les tout derniers sondages, environ 33% des Canadiens devraient voter aujourd'hui pour les libéraux. Le Parti conservateur devrait parvenir au même résultat. Les autres partis, le Bloc québécois et le Parti néodémocrate joueront donc les arbitres, avec respectivement 11 et 18% des intentions de votes.

Mardi matin, le gouverneur général du Canada, Adrienne Clarkson, convoquera le chef de parti le plus à même de former un gouvernement durable. Pour ce faire, le nouveau gouvernement, qu'il soit conservateur ou libéral, devra passer des alliances avec le NPD et le Bloc québécois. L'alliance la plus vraisemblable pourrait avoir lieu entre les libéraux et le NPD. «Le parti libéral est prêt à faire n'importe quoi pour rester au pouvoir», lançait la semaine dernière Stephen Harper, le chef du Parti conservateur.

Le 23 juin, Paul Martin mettait cependant fin au suspense : «Le bon sens veut que le parti ayant le plus de sièges forme le gouvernement.» Les propos du premier ministre révèlent une certaine lassitude. Désormais moins d'un tiers des électeurs canadiens lui font confiance. Pourtant, lors de la dernière semaine de campagne, les conservateurs ont multiplié les erreurs tactiques. Stephen Harper a franchi les limites du politiquement correct canadien en tançant vertement Paul Martin, puis évoqué la remise en cause du bilinguisme sur les vols d'Air Canada. Si les dérapages de Stephen Harper ont fait tomber son masque d'écolier sage, ces bourdes ne bénéficient pas aux libéraux.

Pour l'heure, le seul vainqueur de la campagne est le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Si les prédictions des instituts de sondages se confirment, le prochain gouvernement devra nécessairement avoir l'accord des 60 futurs élus bloquistes sur les 308 députés que compte la Chambre des communes pour toutes les questions d'importance. En échange de sa collaboration, le Bloc québécois devrait obtenir des concessions importantes pour le Québec. Une belle revanche pour un parti que tous les analystes jugeaient moribond il y a encore six mois.

Les perspectives d'un raz-de-marée bloquiste à Ottawa ont donné des ailes au chef du Parti québécois Bernard Landry. L'ancien premier ministre du Québec a évoqué la possibilité d'un référendum sur l'indépendance du Québec d'ici à 2009, provoquant la panique dans les rangs du Bloc québécois. «De Gaulle a été président à un âge plus avancé que le mien. Je suis au service d'une cause et tant que je peux servir, je resterai» a insisté Bernard Landry, 67 ans.

Gilles Duceppe s'est empressé de rassurer la frange de l'électorat libéral devenu bloquiste par dépit. L'indépendance du Québec n'est pas l'enjeu de ces élections. L'ex-premier ministre québécois a ajouté très justement : «Les souverainistes seront plus forts que jamais.» Même le peu francophile Stephen Harper s'est laissé attendrir en fin de campagne : «Si l'Assemblée nationale du Québec affirme que les Québécois forment un peuple, une nation, je peux reconnaître cette réalité.» Des concessions seront nécessaires. Les gouvernements minoritaires sont fragiles et les conservateurs l'ont compris.



Canada - Des législatives contre le Premier ministre libéral

PHILIPPE PAQUET
La Libre Belgique lundi 28 juin 2004

Paul Martin espère sortir renforcé du scrutin anticipé. Or, les sondages prédisent un duel avec les conservateurs et un triomphe des indépendantistes québécois.

Les législatives anticipées qu'il a convoquées pour ce lundi, le nouveau Premier ministre canadien les voyait en forme de sacre. Six mois après avoir enfin succédé a Jean Chrétien, dont il convoitait la place depuis longtemps, Paul Martin contemple au contraire une catastrophe, sous la double poussée du Parti conservateur et des indépendantistes québécois.

Les sondages donnent les libéraux de M. Martin et les conservateurs de son adversaire Stephen Harper au coude a coude (le Bloc québécois ne présente des candidats qu'au Québec et ne peut donc prétendre qu'à un rôle d'opposition à Ottawa). S'il reste au pouvoir, Paul Martin est confronté au péril d'un gouvernement minoritaire. Sinon, ce fils de ministre de l'Ontario, qui chercha l'aventure dans l'Arctique avant de faire fortune dans le transport maritime, pourrait passer à l'Histoire comme un des plus éphémères premiers ministres du Canada.

Il tombe de haut. Sous son règne au ministère des Finances, d'où un Jean Chrétien ombrageux finit par l'écarter en juin 2002, le Canada avait renoué avec les budgets en équilibre, une première en un quart de siècle. Paul Martin en tira une aura qui lui permit de pousser son vieux rival vers la sortie en décembre 2003. Les libéraux attendaient monts et merveilles de Paul Martin a la tête du gouvernement. La déception est immense, alors qu'ils découvrent un Premier ministre mou et indécis. La presse attribue cette déchéance aux chimères électorales de M. Martin, qui rêvait de plaire à tout le monde. Or, tout semble se liguer contre lui : un scandale politico-financier sans précédent, une alliance inattendue de la droite, la renaissance du souverainisme québécois, la fronde de l'Ontario et l'émergence de deux fortes personnalités : Stephen Harper et Gilles Duceppe.

Des finances pas nettes

Le scandale, c'est celui des "commandites". Après le référendum de 1995 qui faillit mener à la sécession du Québec, le gouvernement fédéral décida de lancer une campagne de séduction dans la province rebelle en sponsorisant des événements culturels et sportifs. Des millions de dollars ont été détournés dans l'aventure et une enquête est en cours. C'était, certes, du temps de Jean Chrétien mais, aux Finances, Paul Martin pouvait difficilement ne pas être au courant. Embarras supplémentaire : ses Canadian Steamship Lines n'auraient, jadis, pas non plus toujours filé droit. Des pavillons de complaisance auraient servi à éluder l'impôt.

Ces faux pas, comme des promesses fiscales non tenues dans l'Ontario, province la plus peuplée du Canada et bastion du Parti libéral sous Jean Chrétien (qui y avait raflé 99 des 103 députés en 2000), sont exploités par Stephen Harper. A 45 ans, ce député peu connu jusque-là a réussi le tour de force d'unir, malgré des divergences sensibles, le Parti conservateur a 1'AI-liance canadienne, force dominante dans l'ouest du pays. Le discours est, certes, entaché de vieux réflexes (M. Harper s'est refuse à présenter des excuses a Paul Martin qu'il avait grossièrement accuse de défendre la pornographie) mais l'image a été suffisamment polie pour donner le profil d'un Premier ministre potentiel.

L'Irak et le français

Plus encore qu'une intransigeance parfois bornée, c'est le flou que Stephen Harper entretient sur nombre de dossiers importants qui pourrait, toutefois, coûter des points a son parti. Il a ainsi fustigé le manque de solidarité du Canada avec les États-Unis dans Ia crise irakienne mais il n'a jamais voulu dire clairement ce que le pays aurait fait ou ferait sous sa direction. Pareillement, il serait, a en croire des fuites dans la presse, favorable au démantèlement du bilinguisme officiel, a commencer par les annonces en français et en anglais sur les vols d'Air Canada quand le nombre de passagers francophones n'est pas "suffisant".

Malgré les démentis, pareilles outrances redonnent une chance aux libéraux, tout en faisant le lit du Bloc québécois. Alors qu'on le disait moribond après la cuisante déroute de son pendant provincial, le PQ, aux dernières élections québécoises, le Bloc escompte aujourd'hui un succès historique sous la direction de Gilles Duceppe. Le successeur de Lucien Bouchard à la tête du parti a mené une campagne remarquable et fait miroiter l'envoi a Ottawa d'une soixante de députés du Bloc sur les 75 qu'élit le Québec. Dans ces conditions, la question de la souveraineté sera relancée, annonce le Premier ministre québécois, Bernard Landry, qui prédît déjà un nouveau référendum "dans cinq ans"....



Moins de 1 % d'écart

Le Soleil samedi 26 juin 2004

Sondage Ekos - Toronto Star - La Presse - Le Soleil : Moins de 1 % d'écart : Un très léger avantage au Parti libéral devant le Parti conservateur

Montréal - Une fin de campagne serrée à l'extrême, avec un très léger avantage au Parti libéral, à 32,6 % des intentions de vote contre 31,8 % pour les conservateurs : voilà le dernier coup de sonde électoral de la firme EKOS pour le compte du SOLEIL, de La Presse et du Toronto Star.

Statistiquement, il s'agit d'un "match nul virtuel", souligne le président d'EKOS, Frank Graves, dans son analyse du sondage qui a rejoint 5254 électeurs entre les 21 et 24 juin, ce qui donne une marge d'erreur de plus ou moins 1,4 point, 19 fois sur 20. Ces marges augmentent pour les sous-groupes comme les régions.

Le Nouveau Parti démocratique se classe troisième avec 19 % des votes, suivi du Bloc québécois à 11,2 % et des Verts à 4,9 %. Le parti de Paul Martin progresse ainsi de 2,6 % depuis le sondage EKOS des 16 et 17 juin dernier, tandis que celui de Stephen Harper a perdu son premier rang en montant de 0,4 % seulement.

Même s'il reconnaît que toute prédiction sur le nombre de sièges établie à partir des sondages se révèle une activité à haut risque, M. Graves se sent quand même rassuré par l'ampleur de son échantillonnage et croit que les libéraux s'en tireront avec plus ou moins 117 députés contre 109 pour les conservateurs, 55 pour le Bloc et 27 pour le NPD.

Au Québec, le Bloc québécois domine toujours largement les libéraux avec 51 % des intentions de vote contre 28 %, selon un échantillonnage de 763 sondés. Le PCC obtient 11 %, le NPD, 7 %, et le Parti vert, 3 %.

Selon la langue, les francophones votent à 60 % pour le Bloc, contre 21 % pour les libéraux, 10 % pour les conservateurs, 6 % pour le NPD et 3 % pour les Verts.

Les anglophones, eux, votent à 62 % pour les libéraux contre seulement 4 % pour le Bloc. Mais 21 % appuient les conservateurs et 11 % le NPD, tandis que les Verts y recueillent aussi 3 %.

Du côté allophone, 70 % des sondés votent libéral, contre seulement 7 % qui choisissent le Bloc. Onze pour cent d'entre eux préfèrent les conservateurs et 8 % le NPD, laissant un maigre 2 % aux Verts.

La transposition de ces données sur la carte électorale accorderait selon EKOS 55 députés au Bloc québécois contre 20 aux libéraux. Et Jean Lapierre n'apparaît pas parmi les gagnants, selon les 292 sondés de sa circonscription d'Outremont.

Le lieutenant québécois du premier ministre Martin se retrouve en effet en sérieuses difficultés. Son adversaire bloquiste, François Rebello, le devance à 37,9 % contre 29,6 % des votes, alors que le NPD affiche un score de 18,7 %, en troisième place, devant les conservateurs à 8,4 % et les Verts à 4,4 %.

Dix-sept pour cent des électeurs ont refusé de répondre ou se sont déclarés indécis, dans cette circonscription où le vote du Bloc apparaît le plus solide, à la hauteur de 85 %, contre seulement 70 % d'électeurs libéraux.

Autre sujet d'inquiétude potentiel pour M. Lapierre, le parti de Jack Layton représente le second choix de 23 % des sondés, alors que le Bloc, les libéraux et les Verts attirent 13 % de ceux qui pourraient changer d'idée. Les conservateurs ferment la marche avec seulement 10 % de deuxième choix.

Selon M. Graves, il faut s'attendre à ce que "la courte aventure de M. Lapierre en politique fédérale se termine par une défaite étonnante dans Outremont".

Notons toutefois qu'Outremont compte seulement 45 % d'électeurs francophones contre 40 % d'allophones et 15 % d'anglophones, ce qui complique la tâche de M. Rebello.

Volatilité

Sur l'ensemble du Québec, toutefois, le sondeur prévient que les libéraux peuvent faire mieux que ce que ces chiffres annoncent, le jour du vote.

"Dans le contexte d'une certaine volatilité, écrit-il, le Bloc mène toujours par une bonne longueur d'avance, mais l'instabilité de dernière minute et la prépondérance de ses appuis chez les plus jeunes et les plus défavorisés, qui peuvent décider de rester chez eux en masse", peuvent modifier la donne.

Néanmoins, "nous pourrions en réalité considérer le Bloc comme étant le grand gagnant" de cette élection, estime M. Graves. "Ils sont partis loin derrière et détiendront vraisemblablement la balance du pouvoir dans le prochain Parlement."

"Les bloquistes se montreront sans doute très réticents à échanger ce cadeau du ciel contre une participation à tout arrangement qui pourrait aboutir à une dissolution du Parlement", explique en entrevue le vice-président d'EKOS, Andrew Sullivan.

"Le parti n'a aucun intérêt à déstabiliser les Communes et sa présence assure en quelque sorte une certaine stabilité à la vie politique fédérale", ajoute-t-il.

Côté alliances, par ailleurs, le quart des Québécois, dont 46 % des bloquistes, favorisent une entente entre le Bloc et les conservateurs dans le prochain Parlement.

Une entente entre le Parti libéral et le Bloc attire 18 % des électeurs, tandis que les autres combinaisons possibles recueillent moins d'appuis.



Harper reconnaît que le Québec forme une nation

Gilles Toupin
La Presse samedi 26 juin 2004

En entrevue à La Presse : Harper reconnaît que le Québec forme une nation

Belleville, Ontario - Stephen Harper n'a aucun problème à reconnaître publiquement l'existence de la nation québécoise, a-t-il confié à La Presse au cours d'une entrevue exclusive. " Si l'Assemblée nationale du Québec affirme que pour elle les Québécois forment un peuple, une nation, je peux reconnaître cette réalité. "

Mais n'allez pas lui demander cependant de rouvrir la Constitution et de reprendre de grandes discussions d'un océan à l'autre sur cette question. " Honnêtement, lance-t-il en riant, je suis tanné de ce débat existentiel. On m'a demandé: est-ce qu'il y a un peuple canadien, est-ce qu'il y a un peuple francophone? J'ai dit que c'était une question de sociologie et que je ne voulais pas avoir de débat constitutionnel. "

Le chef conservateur aurait bien aimé séduire les Québécois au cours de cette campagne électorale. Seulement, il n'a pas encore trouvé la façon.

Mais il croit sincèrement que les Québécois auraient beaucoup à gagner en votant pour lui et le Parti conservateur.

Ils éliraient d'abord au poste de premier ministre, affirme-t-il, l'homme politique le plus décentralisateur de tout le Canada anglais, l'homme qui réglerait le problème du système de santé au pays dans le respect des provinces et, enfin, l'homme qui comprend, reconnaît et propose des solutions pour régler la question du fameux déséquilibre fiscal que refusent de voir les libéraux de Paul Martin.

Un parcours plein d'embûches

Stephen Harper, 45 ans, vient de tenir sa dernière assemblée publique au coeur de ce qui est devenu le véritable champ de bataille de la campagne, l'Ontario. Ce soir là, jeudi à Belleville, il est épuisé. Mais il accepte quand même d'accorder cette entrevue. " Je ne sais pas pourquoi, dit-il, mais la presse francophone me traite beaucoup plus justement que la presse anglophone... "

Il a passé la journée à donner des entrevues radiophoniques, à voyager de Hamilton à Belleville en passant par Sarnia, à l'autre bout de l'Ontario, puis à prononcer sous une grande tente un long discours devant quelque 700 partisans on ne peut plus enthousiastes, ici, dans ce qui était, il n'y a pas si longtemps, un fief libéral.

Dans le corridor près de sa chambre, à l'hôtel, un groupe de policiers montent la garde. À l'intérieur, Stephen Harper a laissé tomber la veste. Sa cravate est détachée, il est assis au bout d'un long canapé vert, la chemise toute froissée. " Je suis fatigué, avoue-t-il. Il faudra me pousser un peu avec vos questions pour que je trouve les bons mots en français. " Il était malgré tout détendu, courtois, tout à fait le contraire de l'homme un peu raide, méfiant et timide qui semble avoir du mal à communier avec les gens quand il est dans une foule ou en présence de journalistes

Le parcours a été long, plein d'embûches, mais le chef conservateur, qu'il perde ou qu'il gagne le 28 juin, s'apprête à sortir la tête haute de cette campagne électorale. Il se dit content, lui qui, il n'y a pas trois ans, prenait la tête d'une opposition officielle réduite à 6 % dans les sondages. Or, depuis mardi dernier, Stephen Harper fait campagne comme un vainqueur. Il a changé de stratégie et se concentre sur son message, parlant moins aux journalistes, de peur sans doute de se laisser entraîner là où il ne veut pas aller.

La main tendue

Et le Québec dans tout cela? Que fera Stephen Harper s'il est appelé à diriger un gouvernement minoritaire sans un seul siège de ce côté-ci de l'Outaouais pour sa formation? Sera-t-il aussi le premier ministre des Québécois?

" C'est mon objectif, répond-il. Ça n'existe pas, dans notre système, un premier ministre avec un astérisque à côté de son nom qui précise qu'il est premier ministre du pays sauf une province. Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour bien représenter les Québécois, mais je préférerais que cela se fasse avec des élus. "

" Je tends la main aux Québécois, dira-t-il à plusieurs reprises, afin qu'ils se joignent à nous dans un nouveau gouvernement qui respecte les compétences des provinces et la situation particulière du Québec, qui reconnaît le déséquilibre fiscal et qui est prêt à faire les choses de manière honnête. "

Alors que le scénario d'un gouvernement minoritaire semble inévitable, le chef conservateur évoque certaines similitudes avec le NPD à propos d'une éventuelle réforme du système électoral. Et le Bloc québécois? M. Harper soutient qu'il n'y a pas mieux que lui pour défendre les intérêts du Québec dans des domaines comme ceux de la santé ou de la fiscalité. Non seulement, estime-t-il, Paul Martin a perdu toute crédibilité dans tout le Canada avec le scandale des commandites, mais il n'en a aucune dans le dossier de la santé.

" Je pense que M. Martin a une mentalité beaucoup plus centralisatrice que moi face à ce problème. Il me critique en disant que mon programme en santé n'est pas assez détaillé. La réalité, c'est que mon programme est moins détaillé que le sien parce que je me suis engagé à négocier avec les provinces en respectant leurs compétences. À la fin, nous devons avoir un système qui permette de rendre des comptes. Mais il ne s'agit pas de rendre des comptes au gouvernement fédéral. Il s'agit de rendre des comptes aux contribuables. "

Quant au scandale des commandites, Stephen Harper ne croit pas aux excuses tardives de Paul Martin. " Le scandale des commandites, affirme-t-il, c'est seulement un symbole. Il n'y a pas que ce scandale. Il y a le fiasco aux Ressources humaines, l'Auberge Grand-Mère, 36 enquêtes policières, la Défense nationale, le fiasco du registre des armes à feu. C'est un gouvernement marqué par l'incompétence, le gaspillage et les scandales. Je pense que le scandale des commandites, ce n'est pas un incident isolé. C'est une mentalité, un symbole, une façon de faire récurrente chez les libéraux. "



Quatre chefs et un bulletin

Michel Vastel
Le Soleil samedi 26 juin 2004

Quand la construction va, tout va, dites-vous ? C'est la même chose en politique : quand une campagne électorale va bien, tout va ! Même la performance personnelle des chefs de parti... La seule curiosité de ce bilan, c'est que le palmarès suit exactement l'ordre alphabétique : Gilles Duceppe, Stephen Harper, Jack Layton et le pauvre Paul Martin en dernier. Vous comprenez pourquoi les Zoulous - et les Vastel ! - n'ont pas beaucoup de chances en politique...

Peu de gens contesteront que le grand gagnant de cette campagne électorale est le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Certains diront qu'à vaincre sans péril - dans 75 circonscriptions sur 308 - , il a gagné sans gloire... Mais il a gagné tout de même !

Les planètes étaient parfaitement alignées pour lui: un taux de mécontentement à l'égard du gouvernement libéral d'autant plus élevé au Québec que les excès du régime - le scandale des commandites et la cagnotte de l'unité nationale en particulier - concernaient en premier lieu le Québec. Ici, le gouvernement s'est désintégré lui-même. Puis, il y a eu ce slogan - "Un parti propre au Québec" - , qui résumait tout à la fois la "différence" entre le Québec et le reste du Canada et le désir des Québécois de nettoyer les écuries d'Augias.

Mais il y a aussi eu Gilles Duceppe. L'homme a considérablement mûri depuis qu'un photographe le surprit, le regard ahuri, dans une fabrique de fromage, un bonnet sur la tête. Ce qui lui nuit à l'époque, ce n'est pas tellement le bonnet que le fait qu'en bonnet de douche, on l'imagina sortant tout nu de sa douche. C'est effectivement le pire qui puisse arriver à un politicien !

En 2004, Gilles Duceppe est soudain devenu un chef politique bien dans sa peau, flatté par sa popularité personnelle, réconforté par la victoire de sa conjointe, Yolande Brunelle, sur une terrible maladie, émerveillé par les premiers pas de son petit-fils de 15 mois, Émile, qui le suit partout dans la maison quand il a une chance d'y revenir. Duceppe aura été, cette année, un chef adulé au point où d'autres échafaudent des plans de carrière pour lui.

Et il y a aussi eu l'expérience. On a fini par oublier que cet homme siège au Parlement du Canada depuis 14 ans. Il n'est pas de question - sur la politique étrangère aussi bien que sur un programme social - que lui posent les citoyens au hasard des assemblées de cuisine à laquelle il n'ait pas de réponse. Marchant littéralement sur l'eau, il n'y avait rien pour le faire trébucher !

Stephen Harper aussi a fait une excellente campagne. Au fur et à mesure des incroyables défis qui se sont posés à lui en quelques mois, et qu'il a relevés les uns après les autres - réunification de deux partis frères et ennemis, course au leadership, rédaction d'un programme électoral - , l'homme a gagné en assurance, sans doute un peu surpris de son succès. Lui aussi avait un bon slogan - "Demand better " ou "C'est assez !" - et une splendide machine électorale héritée de Brian Mulroney au Québec, de Mike Harris en Ontario et de Ralph Klein dans l'Ouest.

Malgré tout, il a échoué là où Duceppe a réussi, à faire oublier ses défauts et ses faiblesses. Après 34 jours de campagne électorale, on se demande encore : "Qui est-il ?" Et surtout : "Que pense-t-il ?" Cela tient à sa personnalité, froide, timide, renfermée sur ses secrets. Je me souviens qu'une fois, au cours d'un entretien pourtant chaleureux, il lui a fallu 45 minutes avant qu'il ne décroise les jambes, se penche un peu vers moi et me touche le bras pour tenter, par ce contact soudainement humain, de me convaincre. Pauvre Stephen Harper, qui n'a ni le charisme d'un Pierre Trudeau, ni la chaleur d'un Brian Mulroney, ni la simplicité d'un Jean Chrétien. Oh certes, toutes les mamans rêveraient de lui donner leur fille, mais elles nourrissent en même temps la secrète angoisse que la fille en question ne s'ennuie ferme en la compagnie de ce fils des grandes plaines de l'Ouest qui n'a pas eu le temps de jeter son fou dans les discothèques de Toronto...

Jack Layton était le plus prometteur, surtout pour les Québécois, dont il est le compatriote. Urbain, moderne, progressiste, il pourrait être un gars du Plateau Mont-Royal ou, plus justement, du "ghetto" de l'Université McGill, où il a vécu. Chef d'un parti de pasteurs de l'Église Unie, il en a l'air constipé. Et à force d'avoir voulu paraître détendu et drôle, il a fini par passer pour un chef scout jovialiste. Il a fait rire donc, alors qu'il aurait fallu le prendre au sérieux.

Et à ce palmarès alphabétique des chefs vient enfin Paul Martin, le dernier dans l'ordre... et le désordre ! Il était le plus âgé de tous et cela s'est vu tout de suite lorsque, sa campagne partant vraiment mal, il a eu l'air fatigué. Jean Chrétien avait tourné son âge à son avantage, se présentant en vieux loup de mer expérimenté qui saurait ramener au port le bateau aux prises avec les plus terribles tempêtes. Paul Martin a eu l'air, tout au long de la campagne, d'un capitaine qui tournait le gouvernail dans tous les sens sans trop savoir comment affronter la houle. Il en a même fait oublier ses qualités de ministre des Finances, le meilleur des pays occidentaux, "celui que tous les pays du G8 nous envient", disait Jean Lapierre.

Le nouveau premier ministre a surtout eu l'air d'un numéro deux tout heureux d'être soudain devenu le numéro un - "C'est l"fun d'être premier ministre", me disait-il le printemps dernier - , mais angoissé de voir qu'il était désormais responsable de tout. Dépassé par la fonction en somme, comme il arrive soudain des lieutenants !

Tous les sondages indiquent que les électeurs ne savent pas trop lequel, du Parti conservateur ou du Parti libéral, mérite de diriger le pays. Cela ne tient pas au programme. Cela ne tient pas à la qualité des candidats. Si les Canadiens sont encore indécis, à trois jours du scrutin, c'est qu'ils ne savent pas encore QUI ferait le meilleur premier ministre. Quand on connaît les pouvoirs dont un chef de gouvernement est investi au Canada, il y a de quoi avoir peur...

MVastel@lesoleil.com



Le cirque et la bulle

Michel David
Le Devoir samedi 26 juin 2004

Peu importe les résultats des élections de lundi, la campagne a illustré de manière étincelante la cohabitation de deux solitudes de plus en plus éloignées l'une de l'autre. Du début à la fin, on a assisté à deux campagnes qui auraient pu se dérouler dans des pays différents.

Ceux qui voient le Canada hors Québec comme un endroit généralement ennuyeux devraient revoir leur opinion. La campagne y a été aussi passionnante et imprévisible qu'elle a été monotone au Québec, où la cause avait été entendue et la sentence rendue dès le départ. N'eût été des pitreries de Jean Lapierre, il n'y aurait presque rien eu à en dire.

Le débat sur les «valeurs» canadiennes qui a pris la forme d'un procès des intentions de Stephen Harper, dont la conclusion est encore très incertaine en Ontario, a laissé les Québécois complètement indifférents.

Le scandale des commandites a peut-être eu pour effet de les rendre encore plus sceptiques que les autres face au discours politique en général et libéral en particulier. Certes, les dinosaures conservateurs, sinon M. Harper lui-même, n'étaient pas très rassurants, mais voir Paul Martin poser en parangon de vertu libéral n'était pas tellement plus crédible.

Le plus inquiétant, d'un point de vue fédéraliste, c'est que les Québécois ne se sont pas sentis concernés par cette confrontation entre deux visions du Canada. Non pas que ces questions les laissent indifférents. Au contraire, les élections québécoises de 2003 avaient donné lieu à un débat de société comme on n'en avait pas connu depuis la Révolution tranquille.

Précisément, une société ne discute pas de ses orientations fondamentales dans un cadre qui lui semble étranger. Entendre des gens susceptibles de former le gouvernement canadien simplement évoquer la possibilité de faire marche arrière sur le libre choix en matière d'avortement ou les droits des homosexuels ne pouvait que renforcer cette impression de différence.

Si la campagne au Canada anglais a parfois pris des allures de cirque, comme l'illustre cette ridicule accusation du Parti conservateur faisant presque de Paul Martin un défenseur de la pornographie infantile, le Québec s'est plutôt réfugié dans sa bulle.

***

Le dénominateur commun habituel aux mondes politiques canadien et québécois, soit la question constitutionnelle, a été complètement absent pendant presque toute la campagne. Visiblement soucieux de marquer une rupture avec l'ère Chrétien, les libéraux ne se sont souvenus qu'en début de semaine qu'ils avaient affaire à des gens dont la raison d'être est pourtant la souveraineté du Québec.

Si l'unité du pays était à ce point menacée par une victoire du Bloc, quelqu'un aurait peut-être pu s'en rendre compte avant, non? Venant si tardivement, le cri d'alarme lancé par Stéphane Dion et Pierre Pettigrew, quand il est apparu que la tentative de démoniser M. Harper avait été un coup d'épée dans l'eau, témoignait surtout de la panique qui s'est emparée des libéraux.

Il est vrai qu'à partir du moment où il a décidé de faire de Jean Lapierre son lieutenant québécois, M. Martin s'interdisait pratiquement de faire campagne sur le dos des «séparatistes». Comme si son lourd passé ne suffisait pas, il a fallu que M. Lapierre déclare d'entrée de jeu qu'il jugeait la Loi sur la clarté parfaitement inutile.

C'est à se demander si on n'a pas voulu lui remettre cette bourde sous le nez en lui demandant d'agir comme maître de cérémonie lors de cette conférence de presse loufoque qui consacrait officiellement la réhabilitation politique de Stéphane Dion. M. Lapierre avait l'air aussi heureux d'être là qu'un saumon parachuté dans le Sahara.

***

À ce stade-ci de la campagne, les intentions de vote sont tellement arrêtées que l'intervention-surprise de Bernard Landry, par la bienveillante entremise du Globe and Mail qui lui a fait dire que l'élection de 60 bloquistes permettra d'accélérer la tenue d'un autre référendum, n'aura sans doute qu'un effet limité malgré toute la publicité que lui font les libéraux.

Le chef péquiste n'en a pas moins raté une superbe occasion de se taire. Même s'il croyait à une conversation de nature privée et que ses propos aient pu être déformés, M. Landry a eu tellement d'altercations avec le collègue du Globe, un des principaux protagonistes dans le film de Jean-Claude Labrecque, À hauteur d'homme, qu'il aurait dû se méfier.

Après un parcours presque sans faute, on peut facilement imaginer les idées meurtrières qui ont traversé l'esprit de certains bloquistes. Ça valait bien la peine de cacher Jacques Parizeau! Si jamais les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances, M. Landry fera un bouc émissaire idéal, même s'il n'y sera probablement pour rien.

Remarquez, on n'avait pas besoin de lui pour comprendre les avantages que le camp souverainiste pourrait tirer d'un raz-de-marée bloquiste. Encore faudra-t-il que le PQ reprenne le pouvoir pour tenir un référendum.

D'ici les prochaines élections québécoises, le tableau pourrait avoir changé du tout au tout à Ottawa. Personne ne peut croire sérieusement que le gouvernement qui sera élu lundi survivra aussi longtemps.

Le vieux rêve d'un «Parlement à l'italienne», que M. Parizeau appelait de tous ses voeux, est sur le point de se réaliser, mais il ne faudrait pas s'imaginer que la balance du pouvoir permettrait au Bloc de faire la pluie et le beau temps à la Chambre des communes sans devoir faire le moindre compromis.

Que les libéraux ou les conservateurs soient appelés à former le gouvernement, les Québécois n'auront pas plus envie de nouvelles élections à brève échéance que les autres Canadiens. Le Bloc n'aura pas le choix de sortir de sa bulle et de retourner dans le cirque.

mdavid@ldevoir.com



Pour un gouvernement minoritaire

André Pratte
La Presse samedi 26 juin 2004

Les libéraux et les conservateurs suscitent trop de réserves pour que les Canadiens puissent, sans inquiétude, leur confier la gouverne du pays pour les cinq prochaines années.

Les Canadiens sont furieux. Le grondement sourd de leur colère s'est fait entendre tout au long de la campagne électorale. Et, si l'on en croit les sondages, c'est la mauvaise humeur qui risque de déterminer le vote d'un grand nombre d'électeurs lundi. Pourtant il faut souhaiter que, malgré cette grogne compréhensible, les Canadiens prendront le temps de soupeser les conséquences de leur choix.

Le gouvernement libéral a à son crédit de belles réussites. En particulier, le Canada est aujourd'hui devenu un modèle de dynamisme économique et de gestion des finances publiques, envié dans tout le monde développé. Quand on songe qu'en 1994, le pays était au bord de la faillite, il s'agit d'une réalisation tout simplement remarquable. Jean Chrétien et Paul Martin en sont les principaux artisans.

On dit souvent que la situation économique est le meilleur indicateur du sort qui attend un gouvernement; alors comment expliquer que les Canadiens hésitent à réélire les libéraux? C'est que la population a l'impression d'avoir été flouée. Alors que le gouvernement fédéral exigeait d'eux des sacrifices pour remettre de l'ordre dans ses finances, politiciens et fonctionnaires dépensaient leur argent sans trop compter: programmes de création d'emplois politisés, système d'enregistrement des armes à feu mal conçu, programme de commandites détourné de ses fins. Certes, il y a eu des exagérations dans les comptes rendus qu'on a fait de ces affaires; il reste qu'un inadmissible laisser-aller, quand ce n'était pas du favoritisme (et même de la fraude, si les accusations déposées par la Couronne s'avèrent fondées) a présidé à la gestion de fonds publics.

En définitive, ce sont les élus qui doivent assumer la responsabilité de ce gâchis. Malheureusement, convaincus d'être invincibles, d'être les seuls aptes à gouverner le Canada, les libéraux ont eu tendance à minimiser ces affaires. Le ressentiment des Canadiens n'en est que plus grand, et renvoie au second plan le bilan généralement positif des libéraux.

Beaucoup de Québécois sont tentés d'exprimer leur mécontentement en votant pour le Bloc québécois. Le Bloc occupe une place à Ottawa, où il parle au nom des nombreux Québécois souverainistes. Cependant, il serait trompeur que le Québec soit représenté par les seuls souverainistes à la Chambre des communes. Il ne serait pas dans l'intérêt du Québec non plus qu'il se trouve peu ou pas du tout de Québécois au sein du prochain cabinet. C'est pourquoi nous pensons que les Québécois qui croient au Canada ne devraient pas céder au chant des sirènes bloquistes.

Les " intérêts du Québec " que compte défendre Gilles Duceppe sont les intérêts du Québec tels que perçus par les souverainistes; c'est-à-dire que les députés du Bloc feront tout ce qu'ils peuvent pour faciliter le retour du Parti québécois au pouvoir et ouvrir la voie à la tenue d'un troisième référendum sur la souveraineté. Combien de Québécois souhaitent vraiment reprendre ce chemin-là?

Le NPD s'étant discrédité par une plate-forme électorale fantaisiste, seuls le Parti libéral et le Parti conservateur peuvent aspirer à former le prochain gouvernement du Canada. Malheureusement, l'un et l'autre suscitent trop de réserves pour que les Canadiens puissent, sans inquiétude, leur confier la gouverne du pays pour les cinq prochaines années.

Les attentes à l'égard de Paul Martin étaient tellement élevées qu'une certaine déception était inévitable. Mais qui aurait pu prévoir la chute libre à laquelle nous avons assisté? À l'encontre du bon sens politique M. Martin, qui s'était bâti une réputation d'homme conciliant, a entrepris de régler ses comptes avec le camp Chrétien dès son accession au poste de premier ministre. Ce comportement revanchard a non seulement déchiré le Parti libéral, mais a terni l'image de M. Martin dans l'électorat.

Bien des libéraux estiment que le premier ministre aurait dû dédramatiser le scandale des commandites, plutôt que d'insister pesamment sur sa propre indignation. Qui sait comment les Canadiens auraient réagi? De toute façon, les difficultés de M. Martin ne viennent pas que de cette affaire. L'homme semble manquer de flair, d'instinct politique. Il s'est révélé piètre communicateur, particulièrement en langue française. Surtout, il n'a jamais su répondre de façon convaincante à LA question que les Canadiens n'ont pas cessé de lui poser: comment se fait-il que vous n'étiez pas au courant de ce qui se passait dans le dossier des commandites? Et si vous saviez quelque chose, pourquoi n'avez-vous rien fait?

Les Canadiens ont aussi réalisé que Paul Martin était un homme aux convictions changeantes. Les attaques lancées contre Stephen Harper pendant la campagne sonnaient d'autant plus faux qu'il n'y a pas si longtemps, le chef libéral semblait partager certaines des idées de son rival (sur le mariage gai et la guerre en Irak, notamment). Au Québec, où l'on attendait un fédéraliste à la Pearson, on se demande aujourd'hui ce que pense vraiment ce Paul Martin qui, tout en parlant sans cesse de collaboration avec les provinces, a fait de deux compétences provinciales (la santé, les villes) ses priorités absolues.

Les électeurs canadiens ne connaissaient à peu près rien du chef conservateur, Stephen Harper. Les libéraux leur avaient dépeint une sorte de Jean-Marie Le Pen albertain; ils ont découvert un homme posé, intelligent et habile. Un homme tout à fait digne d'être premier ministre du Canada. Sauf qu'il reste beaucoup d'incertitudes quant à ses intentions réelles. Le nouveau Parti conservateur plonge toujours ses racines dans la droite réformiste de l'Ouest, une droite dont le fond anti-bilinguisme, anti-Québec, anti-gai, anti-juges et pro-armes est encore trop présent pour que la majorité des Canadiens s'y reconnaissent.

Le cadre financier du programme conservateur, qu'on espérait particulièrement rigoureux compte tenu de l'idéologie du parti, est au contraire terriblement imprudent, prévoyant des dépenses et baisses d'impôt de près de 60 milliards en cinq ans (à cet égard, le programme libéral est beaucoup plus crédible). Enfin, dans l'ensemble, l'équipe des candidats conservateurs au Québec n'est pas de gros calibre.

La démocratie canadienne se portera mieux lorsque les citoyens auront le choix entre au moins deux partis véritablement nationaux. Or aujourd'hui, autant par leurs idées que par leur représentativité géographique, ni les libéraux ni les conservateurs ne peuvent prétendre être des formations pancanadiennes.

Le Parti libéral doit comprendre que le gouvernement du Canada ne lui appartient pas. Que les libéraux n'ont pas le monopole des valeurs canadiennes. Et que les Canadiens ont raison d'exiger que leurs impôts soient administrés avec respect et parcimonie. De plus, le Parti libéral doit entreprendre de renouveler son discours et son personnel, en particulier au Québec.

De son côté, le Parti conservateur doit achever l'union de ses deux partis fondateurs par une fusion des idées, de sorte qu'il soit capable de présenter aux Canadiens un programme clair et acceptable dans toutes les régions du pays. Redevenu une force politique modérée et crédible, le PC sera en mesure, s'il consent les efforts nécessaires, d'attirer des Québécois de talent capables d'ancrer la formation dans la province.

Un dénouement possible des élections de lundi pourrait pousser les deux partis à faire l'examen de conscience et les changements qui s'imposent de part et d'autre: l'élection d'un gouvernement minoritaire. Loin d'être la catastrophe appréhendée par certains, un tel scénario comporterait, croyons-nous, plus d'avantages que d'inconvénients.

Un gouvernement minoritaire, de quelque parti qu'il soit, devrait gouverner avec prudence, tout en prenant les mesures visant à s'assurer éventuellement la confiance d'un plus grand nombre de Canadiens. À court terme, cet exercice serait salutaire pour tous les partis présents à la Chambre des communes. L'élection d'un gouvernement minoritaire provoque toujours une certaine dose d'incertitude au pays. Mais les expériences qu'a connues le Canada dans le passé montrent qu'une telle tension peut être féconde.

Les Québécois fédéralistes considéreront que ce scénario comporte un risque important: le Bloc québécois pourrait hériter de la balance du pouvoir. Cependant, même d'un point de vue fédéraliste, une telle situation n'entraînerait pas que des désavantages. En particulier, elle forcerait le Bloc à prendre des décisions, à faire des compromis, et à en assumer les conséquences politiques, ce qu'il n'a jamais eu à faire jusqu'ici. De plus, il devrait être possible pour les partis fédéralistes- en autant qu'ils placent l'intérêt du pays avant l'intérêt partisan- de s'entendre pour minimiser l'influence des députés bloquistes.

On le voit, à deux jours du vote, la situation n'est pas claire. Quel est l'enjeu principal de ces élections? Quel chef ferait, sur la longue période, le meilleur premier ministre? Quelle direction prendra l'un ou l'autre des partis s'il est porté au gouvernement?

À l'issue de cette campagne électorale, il reste tant de questions sans réponse qu'il sera particulièrement difficile pour les électeurs canadiens de faire un choix. Parce qu'il en est ainsi, nous les invitons à prendre leur temps, à y réfléchir avec tout le sérieux que mérite l'exercice démocratique, et à ne pas se laisser guider seulement par la colère. Dans le cadre de cette réflexion, les Canadiens prendront en compte un grand nombre de facteurs, parmi lesquels ils ne devraient pas négliger la compétence des candidats qui se présentent dans leur circonscription.

Il faut aussi garder à l'esprit le nouveau régime de financement des partis fédéraux, mis en place par le gouvernement Chrétien. Désormais, l'État financera les partis selon le nombre de votes obtenus lors des plus récentes élections. Par conséquent, chaque citoyen peut se sentir libre de voter selon ses convictions, sachant qu'il contribuera, sinon à faire élire un gouvernement ou un député, au moins à consolider les assises financières de la formation de son choix.

Il est donc d'autant plus important cette année de se rendre aux urnes. Non seulement voter est-il un devoir et un privilège. Lundi, vraiment, chaque vote compte.



Le spectre du référendum

Lysiane Gagnon
La Presse samedi 26 juin 2004

Paul Martin n'est décidément pas rapide sur la gâchette. Il vient tout juste de découvrir que le Bloc québécois est un parti souverainiste! Il a fallu une manchette du Globe and Mail pour lui ouvrir les yeux et depuis ce temps, il tape sur le clou, suppliant les francophones fédéralistes de ne pas voter pour un parti sécessionniste.

C'est bien le même Paul Martin qui, face à Gilles Duceppe pendant quatre heures de suite, d'abord au débat français, ensuite au débat anglais, n'a jamais trouvé le moyen d'attaquer le chef bloquiste sur la question de la souveraineté.

Cette extraordinaire omission, qui montre à quel point M. Martin est dépourvu d'instinct politique et de combativité, avait d'ailleurs surpris tout le monde, à commencer par M. Duceppe, qui était sûr que ses adversaires mèneraient la charge sur l'allégeance indépendantiste du Bloc. Mais personne n'a tiré, même pas M. Martin, qui, en tant que Québécois, était pourtant le mieux placé pour ce faire.

Jusqu'à ce que Bernard Landry déclare au Globe and Mail qu'une victoire du Bloc favoriserait la tenue d'un référendum, la stratégie du Bloc consistait à mettre la pédale douce sur la souveraineté, en répliquant, lorsque la question venait sur le tapis, que c'est au Québec que la souveraineté se déciderait- ce qui est du reste techniquement exact. Mais le discours bloquiste allait plus loin, en écartant systématiquement l'idée qu'il pourrait y avoir un lien direct entre un succès du Bloc et la souveraineté.

Durant la campagne, les Landry, Larose et cie, ne se sont pas gênés pour proclamer que le 28 juin serait " la première manche ", la deuxième étant l'élection du PQ et la troisième, le référendum " gagnant ". M. Duceppe, par contre, se gardait bien de souscrire en public à cette vision-là, et surtout de ramener à la surface le mot honni de " référendum ".

Mais les chefs souverainistes ont l'art de se tirer mutuellement dans le pied. Lucien Bouchard multipliait les croc-en-jambe à l'endroit de Jacques Parizeau; lequel fit ensuite involontairement dérailler la campagne de Landry... et ce dernier allait faire de même avec Duceppe!

Au moment même où le Bloc tentait de faire le plein des votes francophones fédéralistes, M. Landry, incapable de retenir sa langue, allait ramener à la surface le scénario qui fait déjà saliver les souverainistes. Cette sortie était une gaffe tactique, dans la mesure où le Bloc a tout intérêt à cacher à un électorat qui ne veut pas entendre parler de référendum les conséquences logiques de sa victoire. Mais Landry ne faisait que dire la vérité quelques jours trop tôt (car on peut être sûr que lundi soir, une fois l'électorat bien entré dans la cage à homard, le Bloc et le PQ se vanteront d'avoir accéléré la marche vers la souveraineté).

Théoriquement, tout pourrait en effet s'enchaîner. Première manche: en monopolisant le vote québécois, le Bloc isole le Québec, empêche les Québécois de participer au pouvoir fédéral, renforce l'illusion que le Québec est une victime perpétuelle et que seul un parti exclusivement québécois peut servir ses intérêts, accentue l'irritation du Canada anglais devant ce qui est effectivement une usurpation caractérisée du système fédéral, et augmente les tensions et les ressentiments de part et d'autre de la " frontière ".

Deuxième manche: le PQ revient au pouvoir dans trois ou quatre ans (une hypothèse fort vraisemblable, compte tenu de l'impopularité du gouvernement Charest).

Et puis enfin, la troisième manche... Le nouveau gouvernement péquiste bénéficie d'une situation favorable pour la tenue d'un référendum: un camp fédéraliste affaibli et désorganisé, l'apport logistique d'une énorme députation bloquiste, avec ses bureaux de comté et son personnel politique (payés, incidemment, par l'ensemble des contribuables canadiens).

Là s'arrête le scénario, qui n'a d'ailleurs rien d'inéluctable. Bien des choses peuvent se passer d'ici quatre ans, et rien ne dit que le PQ sera alors en mesure de remporter, voire de tenir, un référendum. En outre, la loi sur la clarté- une loi dont les sondages de l'époque montrent qu'elle a été bien acceptée au Québec sauf par les souverainistes militants- rendra difficile le choix d'une question ambiguë. La question référendaire devra être claire et directe- ce qu'elle aurait d'ailleurs toujours dû être, question d'honnêteté élémentaire envers l'électorat.

Les Québécois ont souvent prouvé qu'ils votent " à la pièce " et qu'on ne peut tenir leur allégeance pour acquis. Cette année, le contexte est rassurant pour les électeurs non souverainistes: le PQ n'étant pas au pouvoir, il n'y a pas de référendum à l'horizon. Ils peuvent donc exprimer leur colère contre les libéraux sans courir le risque qu'on les prenne au mot, en se disant que demain est un autre jour.



Canadians face up to the prospect of minority rule

KEN WARN
The Financial Times lundi 28 juin 2004

Canadians face up to the prospect of minority rule (With today's election result too close to call businesses fear small parties could gain a large role in policy making, writes Ken Warn)

Paul Martin, Canada's prime minister, was yesterday zig-zagging across the country in a last-ditch effort to drum up support for his Liberal government in what promises to the closest federal election in decades.

In a caffeine and doughnut-fuelled odyssey taking him from Atlantic Canada to Ottawa to the west coast and back east to Montreal in 24 hours, Mr Martin was making his final pitch for the personal mandate he says he needs as prime minister.

Mr Martin, who only six months ago looked like he would coast to victory, is fighting for his political life. A volatile and disgruntled electorate looks ready to deny both Mr Martin and his main challenger, Conservative leader Stephen Harper, a clear majority.

After 11 years of Liberal rule, a minority government under either party would almost certainly herald a new era of uncertainty and raise doubts among investors about economic policy.

A Toronto Star poll at the weekend showed the Liberals at 32.6 per cent, the Conservatives on 31.8 per cent and the left-of-centre New Democratic Party on 19 per cent. The Bloc Quebecois, which favours a sovereign Quebec, looks set to trounce the Liberals in the predominantly French-speaking province. A resurgent Bloc would do its best to reignite the debate over Quebec's status within Canada - a prospect that makes many Canadians' hearts sink.

After a bad-tempered campaign, during which the Conservatives accused Mr Martin of favouring child pornography, some voters still appear caught between anger over a Liberal financial scandal and wariness of the Conservatives. Mr Harper is untested, as is his party, formed from smaller right-wing groups late last year.

In his few months as leader, Mr Harper has tried to pull the party towards the centre. He has promised to preserve Canada's social programmes while increasing spending on the military and cutting taxes. This high-spending platform has raised economists' eyebrows.

Mr Martin has been dogged by opposition allegations of corruption over the funneling of about CDollars 100m (Dollars 74m) of taxpayers' money into Liberal-friendly advertising agencies in Quebec.

The scandal blew up under his predecessor, Jean Chretien, whom Mr Martin pushed into reluctant retirement. But Mr Martin, finance minister during most of Mr Chretien's watch, has been unable to shake the issue.

Mr Martin, who did not have to go to the polls until late next year, appears to have sensed that the scandal had peaked, or that delaying the vote could bring further revelations.

However, the scandal has fed the sense that after 11 years in power the Liberals have grown tired and complacent. So anxious was Mr Martin to sever links with the Chretien era during the campaign that he barely mentioned his own record as a sure-footed, deficit-slaying finance minister.

Mr Martin - at 65, two decades older than Mr Harper - has sought to make the election about preserving the taxpayer-funded healthcare system, and broader "Canadian values" from a Conservative party that he claims has a secret agenda of privatisation and curbing minority rights.

Mr Harper, however, has run a near-flawless personal campaign, overcoming his aloofness to look as prime ministerial as Mr Martin.

The Conservative effort has been marred only by the eagerness of candidates in the socially traditional west to denounce abortion and gay rights.

Canadian business is reluctantly facing up to the possibility of the first minority government since 1979, when the administration lasted barely seven months.

Business leaders are dismayed both by the prospect of a Liberal government with support from the NDP, or a Conservative government backed by the Bloc.

Stalled legislation and the horse-trading involved in sustaining a minority are other worries.

"One of my main concerns is that minority governments tend to be expensive," said Tom D'Aquino, head of the Canadian Council of Chief Executives.

"Trade-offs have to be made to keep the government going. The purse strings get loosened."

However, Canadians continue to show strong support for fiscal surpluses and little support for higher taxes, said Mr D'Aquino. The country will not necessarily change current economic policies, he said.

In the run-up to polling day, some Canadians appear to have become more squeamish at the prospect of a minority government. Such jitters could encourage a willingness to "hold your nose and vote Liberal".

Right now, that may be Mr Martin's best hope.



Une fin de campagne sans tracas pour Gilles Duceppe

Alec Castonguay
Le Devoir lundi 28 juin 2004

La campagne du chef bloquiste s'est terminée hier sur un air de jazz qu'il a dû savourer. La centaine de militants qui s'étaient entassés dans son local électoral, à Montréal, pouvaient apprécier la musique joyeuse et dansante d'un groupe venu jouer quelques mesures pour féliciter Gilles Duceppe de sa belle campagne électorale. Quelques heures avant, il avait passé une dernière journée sur le terrain plutôt calme et sans tracas.

Le point de presse du matin a eu lieu dans une marina de Longueuil sous les grandes bourrasques qui descendent le fleuve, afin de rappeler que les vents ont toujours été favorables au Bloc durant cette campagne. Gilles Duceppe a enjoint à ses troupes de travailler jusqu'à la dernière minute pour «faire sortir le vote», la grande crainte du parti souverainiste. «Il faut faire un petit effort de plus, ça peut faire la différence, a-t-il dit. On a encore du travail à faire, j'ai besoin de votre aide. Il faut gagner les comtés où la lutte est serrée. Demain, faites en sorte que ce pourquoi on a travaillé se concrétise.»

Selon lui, les gens ont suivi la campagne et sont désireux d'aller voter aujourd'hui. «Le vote par anticipation a été beaucoup plus fort cette année; c'est un indicatif de la volonté des gens, a-t-il affirmé. Je pense qu'on aura un bon taux de participation, car la campagne a été serrée et emballante. Les débats ont été plus corsés que prévu. Il y a un an, tout le monde prédisait une campagne facile pour les libéraux, et ça n'a pas été le cas.»

Gilles Duceppe estime que «les libéraux ont fait leur propre malchance» en dirigeant le pays comme ils l'ont fait durant les dernières années. Il a également fustigé Stephen Harper et Paul Martin qui ont tous les deux affirmé qu'ils passeraient par-dessus la tête du Bloc pour parler directement avec le gouvernement du Québec advenant une victoire éclatante du parti souverainiste. «Ce n'est pas très respectueux de la démocratie ça, a-t-il lancé. Je pense qu'ils sont prêts à dire n'importe quoi pour gagner des votes dans l'Ouest, mais la réalité va les rattraper lundi soir [ce soir].»

Sur la Rive-Sud

En fin de matinée, Gilles Duceppe a brunché avec des militants de Saint-Lambert, sur la Rive-Sud, leur demandant de faire sortir le vote en faveur du candidat bloquiste, l'acteur Maka Kotto. Ce dernier, à l'image de plusieurs de ses collègues, pourrait emporter une circonscription généralement acquise aux libéraux. Dans l'entourage du chef bloquiste, on parle d'une possibilité de 50 à 55 circonscriptions ce soir, ce qui implique des victoires dans toutes les circonscriptions serrées du Québec.

Maka Kotto, qui a reçu l'appui hier de plusieurs de ses amis acteurs et chanteurs, dont Sylvie Lemay, Nathalie Gascon et Luck Mervil, a affirmé que «le temps de la volonté, du choix et de la sanction était venu». Pour Luck Mervil, il ne fait aucun doute que le combat pour la souveraineté ne peut que continuer, peu importe les résultats du Bloc. «C'est sûr qu'une bonne performance du Bloc montre que c'est possible, a-t-il dit aux journalistes. Tant qu'il y aura des francophones et des gens de partout qui arriveront au Québec en comprenant qu'il y a un peuple bien distinct ici, c'est juste une question de temps avant la souveraineté, c'est inévitable. Il va y avoir un autre référendum.»

Gilles Duceppe a terminé son marathon électoral vers 15h dans sa circonscription de Laurier, remerciant chaleureusement ses bénévoles pour le travail accompli durant son absence. Sous une musique entraînante, les militants débordaient d'enthousiasme à quelques heures d'avoir le verdict de la population. Jusqu'au jour J, Gilles Duceppe n'aura fait aucune fausse note.



Bloc seeks inroads with ethnic voters

Daniel Leblanc
The Globe and Mail Monday, June 28, 2004

Duceppe says he's trying to help all Quebeckers solve their problems

Montreal PQ - The goal for the Bloc Québécois today is to make inroads in ethnic communities that have long snubbed sovereigntist parties as much as to sweep through francophone Quebec.

Bloc Leader Gilles Duceppe focused the last three days of his campaign on winning over ridings that were deemed out-of-reach five weeks ago, and on getting ballot-box support from cultural communities he has been cultivating for years. As he bemoaned the high unemployment rates among Quebec's blacks and Arabs, Mr. Duceppe said over the weekend that he is simply trying to help all Quebeckers deal with problems, regardless of their origins.

He said the Liberals have "taken for granted" the support of Quebec's ethnic communities, while he has spent the past six years creating a network of support by working on concrete issues such as housing with various groups.

Bloc officials acknowledge that major breakthroughs in multiethnic ridings are unlikely today, but hope that more and more non-francophones start thinking of voting for their party, instead of automatically voting Liberal.

The Bloc wants to help erase the memories of the sovereignty referendum of 1995, when then-premier Jacques Parizeau blamed the defeat of the Yes camp on "money and the ethnic vote."

Sovereigntist leaders in Quebec are keenly aware that they will lose a third referendum on Quebec independence if they fail to broaden the movement's appeal to so-called new Quebeckers.

For now, Mr. Duceppe is being welcomed warmly by people of all origins as he walks through the streets of Montreal, and attracting diverse audiences at the Bloc's partisan events.

"Our traditional support base is onboard, so we want to go the extra mile," a party official said.

With the polls placing the Bloc in a comfortable position in Quebec, Mr. Duceppe has spent part of the weekend in ridings such as Brome-Missisquoi and Brossard-La Prairie that are resolutely federalist, hoping that anger and indignation toward the Liberals will swing voters over to his party.

The Bloc has high hopes for another riding south of Montreal, Saint-Lambert, where the candidate is African-born actor Maka Kotto.

Mr. Duceppe travelled there for a brunch yesterday, urging campaign workers to "get out the vote" today. At play are both of the Bloc's goals for the weekend: taking over Liberal seats and adding diversity to the Bloc's caucus.

But Mr. Kotto, in introducing Mr. Duceppe to enthusiastic supporters, went further, saying that the goal is to push along the movement toward Quebec's independence.

"Now is the time to put a stop to the deterioration of Quebec in this ill-devised confederation," he said.

Mr. Duceppe, hoping to maintain the level of current support among angry federalists in Quebec, said shortly after that today's election has nothing to do with the constitutional future of Quebec.

"We're not deciding the issue of sovereignty Monday evening. That will be done in a referendum," he said yesterday.

Mr. Duceppe finished off the day with an early-afternoon visit to his campaign office where he was greeted by a jazz trio, cheering supporters and members of his family, including his 15-month-old grandson, Emile.

The Bloc is hoping to win at least 50 of Quebec's 75 seats in the House. The party ran ads in weekend papers urging Quebeckers to punish the Liberals for the sponsorship scandal. "Treat yourself. Vote on Monday," the ads say.

Mr. Duceppe rejected suggestions at a news conference that the Bloc has been lucky and owes its favourable standing in the polls to outside factors. He said the Bloc is reaping the rewards of years of hard work.

"The Liberals are the authors of their own problems by acting how they acted. We raised questions about these actions in the House," he said.

The Bloc also benefited from a relatively problem-free campaign. The party was attacked only occasionally by its main rival in Quebec, the Liberal Party, which was busy fighting off a Conservative surge in Ontario.


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

Broyer du rouge

Étienne LaHire
TRIBUNE LIBRE 28 juin 2004

Objet : Louise-André Laliberté, « Votez rouge, jaune, vert, bleu ? » en: http://www.ledevoir.com/2004/06/28/57831.html?333 (Devoir du 28 juin 2004)


C'est ça, Mme Laliberté ! Afin d'éviter un Canada plutôt de droite, immolons une fois de plus le Québec aux mains des Libéraux.

Sacrifions le Québec pour le bien du Canada...

Pour ma part, j'opte pour le Bloc Québécois, non pas pour faire «comme tout le monde», comme vous dites, mais bien pour «moi-même» - mes aimé-es, mes enfants et mon véritable pays. Le Canada est assez «grand» (en terme de territoire à tout le moins) pour se débrouiller et faire à sa façon. Comme il l'entend.

Le Québec aussi.

Décidément, je broie du rouge plus que jamais quand je lis une compatriote investie d'un sens politique aussi peu aiguisé, et qui s'autorise néanmoins à faire la leçon à ses concitoyens.

En terminant, je ne saurais trop vous inviter, madame, à réfléchir à cette «logique du Canada», qui vous habite et vous anime, par le biais du court billet récent suivant: http://www.vigile.net/ds-actu/docs4/6-27.html#tlml

Étienne LaHire
LaHire@Q-bec.com
St-Denis s/Richelieu, ce matin du 28 juin 2004





TRIBUNE LIBRE

L'IEDM

Frédéric Lacroix
TRIBUNE LIBRE 28 juin 2004

Objet: http://www.ledevoir.com/2004/06/28/57867.html

Pourquoi reprendre sans cesse les dépêches de presse concernant les résultats des soi-disants "études" de l'IEDM pour les passer dans votre journal? L'IEDM est un lobby néolibéral qui publie des "études" mal faites, trompeuses et biaisées et qui sert de relai d'opinion pour la communauté d'affaires de Montréal. Si je veux lire les insanités produites par les "chercheurs" de l'IEDM, je vais m'abonner à La Presse. Arrêtez de leur faire de la publicité gratuitement ou au moins faites-les payer en indiquant clairement "Publicité"!

Le Devoir, du moins sous la précédente directrice, nous avait habitué à plus de rigueur.

Cordialement,

Frédéric Lacroix



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28 juin 2004