
Sans le Québec
Vincent Marissal
La Presse mardi 29 juin 2004
Il y a six mois, Paul Martin souhaitait évidemment un autre sort, mais cette victoire à l'arraché lui permettra peut-être de faire ce qu'il a tenté de faire avec acharnement depuis qu'il a pris les rênes du Parti libéral: s'émanciper, enfin, du long règne de Jean Chrétien.
Compte tenu des scénarios catastrophes qui circulaient depuis quelques jours, y compris dans les rangs libéraux, le résultat d'hier offre quelques bonnes nouvelles à Paul Martin.
D'abord, il garde le pouvoir. Difficilement, certes, mais il le fera avec l'aide (ponctuelle ou plus formelle) du Nouveau Parti démocratique. Ensuite, les effets négatifs du scandale des commandites se sont limités au Québec, ce qui renvoie directement la responsabilité à l'ancien régime de Jean Chrétien.
Une chose que l'on ne pourra jamais reprocher à Paul Martin, c'est d'avoir tenté d'excuser ou de minimiser le gâchis du scandale des commandites au Québec. Il l'a dit et redit, tellement, disent certains libéraux au Québec, qu'il a lui-même coupé l'herbe sous le pied de ses candidats dans des circonscriptions majoritairement francophones.
Paul Martin pourra dire qu'il a gagné seul en Ontario, qu'on disait perdu pour les libéraux. Il pourra aussi dire qu'il a perdu le Québec à cause de Jean Chrétien.
Il a aussi fait des gains dans les provinces de l'Atlantique et il a sauvé les meubles dans l'Ouest, où on prédisait aussi la catastrophe au Parti libéral. En ce sens, le scénario d'hier est le moins pire de tous ceux qui circulaient dans les rangs libéraux depuis quelques jours.
À première vue, le Bloc québécois et son chef Gilles Duceppe sortent grands gagnants de la soirée électorale. Mais sans la balance du pouvoir, confiné derrière une possible coalition PLC-NPD, le Bloc perd l'outil de persuasion dont il rêvait. En somme, pour le Bloc, c'est retour à la case départ. Retour à 1993, quand Lucien Bouchard, surfant sur la mort de Charlottetown, avait recueilli 49 % des voix et 54 sièges. C'est retour à 1993, pas seulement en terme de sièges, mais surtout en terme de rôle à Ottawa. Le Bloc redevient ce qu'il était en 1993: un véhicule d'opposition aux politiques du gouvernement fédéral. En attendant le prochain référendum sur la souveraineté, évidemment.
Combien faudra-t-il de temps à Gilles Duceppe pour nous dire que la performance du Bloc québécois aux élections d'hier soir est directement liée à la remontée de la fièvre souverainiste. Il aura du mal à le faire, toutefois, lui qui a passé toute la campagne à ne pas lier les deux. Mais, chassez le naturel, et il revient au galop. Hier soir, dans son discours de la " victoire ", il a parlé du " pays " et il a vanté Jacques Parizeau, dont il a tu le nom pendant la campagne.
Une chose est certaine, la cote de Gilles Duceppe est montée en flèche au cours des cinq dernières semaines, assez pour qu'un nombre grandissant de péquistes le voient maintenant remplacer son " bon ami " Bernard Landry. Gageons que les deux hommes n'ont pas abordé le sujet hier soir pendant leur souper, en attendant le dénouement de la soirée.
Évidemment, le grand perdant de la soirée est sans aucun doute Stephen Harper, qui n'aura pas réussi à percer la forteresse ontarienne, là où tous les chefs de droite de Jean Charest à Preston Manning en passant de Stockwell Day à Joe Clark se sont cassés les dents depuis 15 ans.
Avec un tel score, il sera difficile pour Stephen Harper de se maintenir en poste. Après avoir dit tout le mal qu'ils pensent des libéraux pendant une longue et pénible campagne électorale, les Ontariens auront préféré continuer la route avec leurs vieux souliers, même si ceux-ci leur font mal aux pieds. Les conservateurs, hier après-midi, croyaient prendre un minimum de 40 sièges en Ontario. Ils terminent la course bien loin du but.
Le Canada s'est approché aux limites du territoire de la droite, il a même ouvert la porte pour mieux voir le paysage, du moins selon les sondages, mais il a reculé devant l'inconnu. Curieusement, après avoir flirté si fort avec la droite, le Canada a élu hier soir une coalition Parti libéral-Nouveau Parti démocratique, qui tanguera nécessairement vers la gauche.
À l'inverse, Jack Layton, lui, sort grand gagnant de ces élections, même si les 23 circonscriptions obtenues représentent presque deux fois moins de sièges que ce à quoi s'attendait M. Layton. Avec beaucoup plus de votes, le NPD vient aussi de s'assurer d'un financement stable (comme le Bloc d'ailleurs) puisque la nouvelle loi sur le financement des partis accorde 1,75 $ par année pour chaque vote obtenu lors des dernières élections.
M. Layton, s'il décide de rendre la vie plus facile à Paul Martin, pourrait avoir le beau rôle le temps que durera le gouvernement libéral minoritaire. Il pourra surtout pousser certaines de ses priorités, comme la représentation proportionnelle au Canada. C'était là sa condition première pour épauler un gouvernement libéral minoritaire.
Maintenant que l'on a donné les moyens financiers aux tiers partis, il faudra aussi arriver avant longtemps à leur reconnaître une certaine légitimité représentant réellement l'appui obtenu aux urnes.
Avant d'en arriver là, le nouveau Parlement devra apprendre à fonctionner dans un scénario de gouvernement minoritaire. On marchera dans le brouillard pendant quelques jours, à Ottawa. La dernière fois que le Canada a eu un gouvernement minoritaire, c'était en 1979, il y a 25 ans, quand le conservateur Joe Clark a battu les libéraux de Pierre Trudeau. Il ne reste que cinq députés de cette époque, dont Ralph Goodale, le bras droit de Paul Martin, qui vient encore de prendre du galon, et le néo-démocrate, Ed Broadbent, qui a le profil idéal pour jouer le rôle de négociateur entre MM. Layton et Martin.
Vincent.marissal@lapresse.ca

Le miraculé
Michel Vastel
Le Soleil mardi 29 juin 2004
Paul Martin aura été le miraculé de cette 38e élection générale ! Et Stephen Harper l'éclopé ! Quant à Gilles Duceppe, malgré sa majorité de suffrages et un record de députés, il ne jouera pas le rôle important à la Chambre des communes qu'il convoitait. Libéraux et Néo-Démocrates ont en effet assez de députés pour gouverner...
Parti en décembre dernier pour gagner haut la main, puis pratiquement condamné à la défaite à mi-campagne, Paul Martin a finalement sauvé son poste de premier ministre. " C'est une victoire personnelle pour lui, commentait hier soir son secrétaire principal, Francis Fox. " Il y a une semaine encore, libéraux et conservateurs étaient nez à nez, mais le chef libéral a terminé la campagne électorale en lion, passant même la nuit dans un avion après avoir fait une dernière visite sur la côte Ouest.
C'est l'Ontario qui a rescapé les Libéraux d'une défaite annoncée par bien des sondeurs. Alors que certains s'attendaient à une longue nuit, les réseaux de télévision déclaraient que le Parti libéral formerait un gouvernement minoritaire à 22 h 19. L'audace des réseaux s'explique par la surprenante remontée des libéraux en Ontario où ils recueillaient près de 44 % des suffrages exprimés alors que les conservateurs chutaient autour de 30 %, très loin de ce que les sondeurs leur prédisaient.
Plus significatif encore, les libéraux sont assurés de réunir une majorité absolue au Parlement avec les néo-démocrates. Au moment d'aller sous presse, en effet, Élections Canada donnait au moins134 candidats libéraux élus ou en tête, et les néo-démocrates plus de 25. La majorité est de 155 sièges. Une chose est d'ores et déjà certaine, ce n'est pas le Bloc québécois qui aura la balance du pouvoir. On pouvait entendre les soupirs de soulagement à l'Ouest de la frontière de l'Ontario !
Francis Fox, qui a connu le gouvernement minoritaire de Pierre Elliott Trudeau en 1972, pense que Paul Martin pourra gouverner pendant 18 mois : " Après une telle élection, personne n'aura intérêt à précipiter la chute du gouvernement ", dit-il. En 1974, les néo-démocrates de David Lewis ont payé très cher leur décision de faire tomber le gouvernement.
La soirée avait plutôt bien commencé pour les libéraux dans les provinces de l'Atlantique. Ils craignaient que le vote néo-démocrate ne leur fasse perdre des sièges. Ce fut plutôt le contraire... Avec 22 sièges, les 'rouges' ont ainsi pu savourer leur première heure de la soirée électorale. Mais l'angoisse était palpable. Dans l'entourage de Paul Martin, qui attendait les résultats dans un hôtel du centre-ville de Montréal, on savait que tout se déciderait à partir de 21 h 30, avec la fermeture des bureaux de scrutin dans 237 circonscriptions sur 308. Et les résultats de l'Ontario étant particulièrement encourageants, les premiers applaudissements surgissaient dans la salle du Buffet Sorento de LaSalle où le Parti libéral du Canada avait installé son quartier général.
Au Québec, c'était une tout autre histoire. Le Bloc recueillait la majorité absolue des suffrages exprimés et Gilles Duceppe semblait en voie de battre le record de Lucien Bouchard en 1993. Une fois de plus, les Québécois ont fait bande à part, ne craignant pas de voter pour un parti d'opposition. Il faut dire que c'est sans doute dans cette province qu'on craignait le moins l'arrivée d'un gouvernement conservateur à Ottawa. Les électeurs semblaient penser qu'un fort contingent du Bloc les protègerait de tout excès d'un gouvernement d'extrême droite.
Il y a cependant des premières importantes pour le mouvement souverainiste, notamment l'élection d'un premier député autochtone - Bernard Cleary - , et d'un Camerounais fort sympathique, Maka Kotto.
Mais la polarisation a tout de même permis aux libéraux du Québec de limiter les dégâts : les votes en faveur du Parti conservateur ( 9 %) et surtout du NPD ( moins de 5 %) se sont effondrés. Le PLC a finalement recueilli le tiers des suffrages, ce qui lui permettra de faire élire plus de 20 députés. " On a quand même une bonne brochette de députés et surtout un premier ministre qui vient du Québec " se consolait Francis Fox.
Les libéraux estimaient hier soir que le vent a commencé à tourner vers le milieu de la semaine dernière. La méfiance à l'égard des conservateurs était là, due en particulier aux déclarations de certains candidats issus de l'Alliance canadienne, et au discours évasif de Stephen Harper sur la primauté de la Charte des droits et libertés. Puis il y eut le plan " secret " du premier ministre de l'Alberta, Ralph Klein, sur la santé. Cela aurait eu des répercussions importantes en Ontario où l'on n'a pas encore oublié les excès du régime de Mike Harris. De fait, depuis cinq ou six jours, le chef conservateur, qui semblait avoir le vent en poupe jusqu'aux débats télévisés, a terminé la campagne sur la défensive.
C'est donc le Canada de Pierre Trudeau - et celui de Jean Chrétien ! - qui a triomphé sur un parti jugé trop autonomiste, trop porté à faire des concessions aux provinces, et surtout trop décidé à mettre fin au gouvernement par les juges et à permettre à la majorité parlementaire de décider des droits de certaines minorités comme les gais et les lesbiennes, ou les réfugiés par exemple. Trop régionaliste et trop à droite en somme.
La volonté de Stephen Harper de recourir à la clause " nonobstant " en particulier - qui n'a guère scandalisé les Québécois puisque leurs premiers ministres, René Lévesque et Robert Bourassa, y ont eu recours - a particulièrement choqué les autres Canadiens. Dès lors que le chef conservateur annonçait son intention de jouer sa majorité parlementaire contre les neuf juges de la Cour suprême, il a perdu l'Ontario.
Une fois de plus, l'Ouest sera particulièrement déçu. Les quatre provinces de l'autre côté de l'Ontario ont élu 66 députés conservateurs contre 15 aux libéraux, et les néo-démocrates une dizaine. Dans le fond, le Parlement est presque aussi divisé qu'en 1993 : les provinces de l'Atlantique restent majoritairement libérales, le Québec massivement souverainiste, l'Ontario rouge comme toujours - et deux fois plutôt qu'une puisque le même parti est au pouvoir à Queens Park ! - , et l'Ouest majoritairement conservateur.
Stephen Harper pourra se consoler en pensant qu'après avoir réuni les deux partis de la droite canadienne, il a percé le mur de l'Ontario - avec 23 députés tout de même - et conservé son château fort de l'Ouest. C'est une demi-défaite...

Le tour de force de Gilles Duceppe
François Cardinal
La Presse mardi 29 juin 2004
Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a réussi tout un tour de force, hier: il a réédité l'exploit vieux d'une dizaine d'années de Lucien Bouchard en arrachant plus des deux tiers des sièges du Québec.
La formation souverainiste a remporté la victoire dans 54 des 75 circonscriptions. En terme de suffrages exprimés, le Bloc a raflé près de 49 % des voix, soit un score très similaire à celui réalisé en 1993 par son prédécesseur.
Plusieurs forteresses libérales telles que Saint-Lambert et Saint-Maurice-Champlain n'ont pu résister à ce raz-de-marée, tandis qu'Outremont est demeuré libérale malgré une chaude lutte gagnée par Jean Lapierre.
" Les Québécois ont rejeté la tentative des libéraux de vouloir les acheter à coup de drapeaux et de commandites, a clamé le chef bloquiste lors de son discours hier soir devant plusieurs centaines de militants réunis au Medley. Le Bloc est la seule équipe en laquelle les Québécois ont confiance pour défendre leurs intérêts à Ottawa. "
" Les Québécois forment une nation, a-t-il poursuivi sous les chauds applaudissements de la foule. Nous n'avons pas décidé de faire la souveraineté, cela se fera un jour au Québec en vertu des règles de l'Assemblée nationale ", a-t-il toutefois tenu à souligner.
M. Duceppe a assuré que, dans ce contexte de gouvernement minoritaire, son parti allait avoir " une attitude responsable ".
Gilles Duceppe en a également profité pour remercier Bernard Landry et Jacques Parizeau, deux souverainistes de longue date, avec qui il dit avoir mené plusieurs combats.
Bien que la formation bloquiste ait été en avance tout au long de la campagne, la soirée d'hier a comporté plusieurs surprises, notamment l'élection de Maka Kotto dans la circonscription de Saint-Lambert. L'arrivée d'autres nouveaux venus comme Bernard Cleary, dans Louis-Saint-Laurent, et Robert Bouchard, dans Chicoutimi-Le-Fjord, a été accueillie avec enthousiasme.
Dans Saint-Maurice-Champlain, l'ancien fief de Jean Chrétien, le bloquiste Marcel Gagnon a ravi le siège libéral à la candidate Marie-Ève Bilodeau. Dans Louis-Hébert, l'ancienne ministre Hélène Chalifour-Sherrer a mordu la poussière devant Roger Clavet. Dans Beauport, Dennis Dawson, un proche de Paul Martin, a concédé la victoire à Christian Simard.
Pour leur part, les Michel Gauthier, Bernard Bigras et Caroline Saint-Hilaire ont tous été réélus. L'ancien député péquiste Serge Ménard joindra également les rangs des députés bloquistes.
Dans Papineau, la bloquiste Martine Carrière a passé à un cheveu de créer la surprise, mais Pierre Pettigrew l'a dépassée dans le dernier droit. Dans Jeanne-Le Ber également, la lutte a été très serrée, cette fois entre Liza Frulla, qui a été réélue, et Thierry St-Cyr. Même scénario dans Brome-Missisquoi où Denis Paradis a ravi la victoire à Christian Ouellet.
Outremont
Malgré certains gains importants, le BQ n'a pas réussi à ravir la circonscription d'Outremont. De peine et de misère, l'ex-journaliste Jean Lapierre a permis aux libéraux de conserver ce château fort par quelque 2000 voix, même si le candidat François Rebello lui a livré une chaude lutte jusqu'à la fin.
Le raz-de-marée bloquiste, jumelé à la campagne de terrain de M. Rebello, aura toutefois permis de réduire grandement la majorité des libéraux dans cette circonscription qui compte 50 % d'anglophones et d'allophones. Avec le redécoupage électoral, les bloquistes estimaient à environ 9000 la majorité libérale qu'ils devaient gruger.
" En tant que gouvernement minoritaire, nous aurons des défis particuliers à relever, a indiqué M. Lapierre. Ce ne sera pas facile, mais nous allons refaire le pont avec les citoyens du Québec. Nous allons devoir être partout pour ne plus que la perception des québécois soit uniquement teintée de cynisme. "
Reconnaissant que les résultats du scrutin au Québec sont " sans aucun doute " une belle victoire pour le Bloc, M. Lapierre a affirmé que les libéraux " ont traîné deux boulets tout au long de la campagne: le scandale des commandites et les problèmes de chômage en région. (...) Il ne faudrait surtout pas que M. Duceppe voit dans sa victoire un message favorable à la souveraineté. "
Dans l'entourage du candidat bloquiste, tout au long de la soirée, on parlait de l'entrée en politique de ces enfants de la loi 101 et de ceux de la Génération X. " Le comté d'Outremont incarne bien le nouveau Québec pluriel dans lequel j'ai grandi, un Québec de nouveaux arrivants qui, comme moi, sont allés à l'école de la loi 101 ", a dit M. Rebello à ses militants réunis au bar Le Fûtenbulle.
Il n'a pas caché ses intentions futures, terminant en remerciant ses supporters en leur disant que cette soirée ne représentait " ni la fin ni l'aboutissement et je vous dis, à la prochaine fois ".

Raz de marée bloquiste au Québec
Clairandrée Cauchy
Le Devoir mardi 29 juin 2004
L'électorat québécois est demeuré insensible aux stratégies libérales
Raz de marée bloquiste au Québec. Au moment de mettre sous presse, la formation souverainiste semblait en voie d'égaler la marque établie par Lucien Bouchard en 1993.
Au moment de mettre sous presse, les bloquistes étaient élus ou en avance dans 54 circonscriptions.
Légère ombre au tableau: la balance du pouvoir, que toutes les prédictions semblaient leur conférer ces derniers jours, leur échappe au profit du NPD.
Rien cependant pour ternir cette victoire éclatante. Les machines électorales ont rempli leur mission à la perfection. On accote ainsi les 54 sièges remportés par Lucien Bouchard lors des premières élections générales où le Bloc présentait des candidats, dans la foulée de l'échec de l'accord du lac Meech. Voilà un résultat qui tranche diamétralement avec la chute constante qu'a connue la formation en 1997 et en 2000. Au moment de la dissolution de la Chambre, 33 députés étaient assis sur les banquettes bloquistes.
Coderre réélu
Le ministre Denis Coderre, qui avait été éclaboussé par le scandale des commandites, a été réélu face à la bloquiste Doris Provencher dans Bourassa. Au moment de mettre sous presse, le ministre Pierre Pettigrew était quant à lui en difficulté dans Papineau.
Le fief du «p'tit gars de Shawinigan», Saint-Maurice-Champlain, a aussi viré au bleu. Le bloquiste de la circonscription voisine, Marcel Gagnon, a défait la jeune attachée politique Marie-Ève Bilodeau, dont la candidature avait été imposée par le bureau du premier ministre, pour écarter le poulain de Jean Chrétien, Steven Hogue.
D'autres fidèles de Paul Martin ont mordu la poussière, dont la ministre du Patrimoine canadien, Hélène C. Scherrer, dans Louis-Hébert, battue par le journaliste Roger Clavet. C'est aussi le cas du proche conseiller de Paul Martin, Dennis Dawson, défait par le frère du péquiste Sylvain Simard dans Beauport, Christian Simard.
Le candidat-vedette Bruno-Marie Béchard, recteur de l'Université de Sherbrooke, n'a pas réussi à arracher la circonscription des mains du bloquiste Serge Cardin.
Un autre candidat de renom, le poète et comédien Maka Kotto, a relevé le difficile défi d'amener la circonscription de Saint-Lambert dans le giron bloquiste.
Le lieutenant québécois de Paul Martin, Jean Lapierre, a maintenu Outremont dans le camp libéral mais s'est néanmoins fait chauffer sérieusement par François Rebello, dans une circonscription pourtant considérée comme un fief libéral. Eleni Bakopanos a aussi dû trimer dur pour être réélue dans Ahuntsic, talonnée toute la soirée par la bloquiste d'origine libanaise Maria Mourani.
Le Bloc québécois récupère les circonscriptions de Chambly-Borduas et de Saint-Bruno-Saint-Hubert, d'Abitibi-Témiscamingue, et Châteauguay-Saint-Constant.
Le Bloc a également remis la main sur Chicoutimi-Le Fjord, battant André Harvey, un ancien conservateur devenu libéral.
Les bloquistes ont aussi ravi les circonscriptions de Mégantic-L'Érable, de Beauharnois-Salaberry, de Laval, de Vaudreuil-Soulanges, d'Alfred-Pellan, de Lévis-Bellechasse, de Portneuf, de Compton-Stanstead, de Gaspésie-Les-Îles. Les bloquistes étaient en avance à minuit dans Nunavik et Shefford.
La formation de Gilles Duceppe cueille aujourd'hui les fruits d'un parcours sans faute, où il a martelé qu'un vote pour le Bloc était un vote pour le Québec. Considéré comme moribond il y a moins d'un an, le Bloc québécois a su tirer brillamment profit du scandale des commandites qui a entaché la fin du mandat libéral.
L'électorat québécois est demeuré insensible aux différentes stratégies libérales, que ce soit la brochette de candidats nationalistes exhibée par Jean Lapierre avant la campagne, la correspondance «un vote pour le Bloc équivaut à laisser le Québec à Stephen Harper», la promotion tardive du bilan libéral ou l'épouvantail référendaire brandi dans les dix derniers jours.
Avec 49,3 % des voix au moment de mettre sous presse, les Québécois offraient exactement la même majorité à un parti souverainiste que ce qu'ils avaient octroyé au Parti québécois en 1981 et au Bloc québécois de Lucien Bouchard en 1993, alors qu'aucun référendum n'était en vue.

L'entourage de Martin écarte toute coalition formelle
Sylvain Larocque
Le Soleil mardi 29 juin 2004
PC Montréal - En dépit du fait qu'une coalition formelle avec le Nouveau Parti démocratique (NPD) pourrait leur permettre de former une majorité parlementaire, les libéraux ont rapidement rejeté l'idée, hier soir.
À 23 h 55, plus de 130 députés libéraux avaient été élus ou étaient en avance, alors que le NPD menait dans une vingtaine de circonscriptions. Les deux partis pourraient donc récolter davantage que les 155 sièges nécessaires pour détenir la majorité à la Chambre des communes.
Les conservateurs, pour leur part, devront se contenter d'environ 90 sièges. " Il n'est pas question d'une coalition formelle avec qui que ce soit ", a toutefois déclaré Francis Fox, ex-ministre et secrétaire principal du cabinet du premier ministre Paul Martin, peu de temps après la confirmation que le prochain gouvernement serait libéral minoritaire.
" Les coalitions formelles ne sont pas nécessaires, a-t-il rappelé. Il revient à votre leader parlementaire en Chambre de bien arguer ses projets de loi et s'il le fait, un gouvernement minoritaire peut rester en place longtemps après une élection comme celle-ci. Je pense que la population canadienne verrait d'un très mauvais oeil qu'un parti tente de provoquer une défaite en Chambre pour avoir un autre scrutin. "
Comme les libéraux ont obtenu plus de sièges que prévu et que les néo-démocrates disposeront de suffisamment de députés pour les appuyer sur plusieurs questions, le Bloc québécois risque de perdre la balance du pouvoir qu'on lui prédisait.
Mais en cas de désaccord entre les libéraux et le NPD, le parti souverainiste pourrait faire pencher la balance en sa faveur. Il pourrait par exemple contribuer à la légalisation des mariages homosexuels dans l'ensemble du Canada en contrant les votes des députés libéraux qui s'y opposent.
Résultats satisfaisants
Pour les libéraux, les résultats d'hier soir sont les meilleurs qu'ils pouvaient espérer dans le contexte du scandale des commandites. Ils ont réussi à garder le pouvoir au sein d'un gouvernement minoritaire fort qui pourra compter sur l'appui ponctuel du Bloc et du NPD. Et leur succès relatif s'est construit sur les résultats moindres que prévus des conservateurs plutôt qu'aux dépens des néo-démocrates. C'est une bonne nouvelle pour Paul Martin.
Même s'ils ne forment pas de coalition formelle avec les libéraux, les néo-démocrates de Jack Layton devraient tirer profit de cette Chambre divisée. Ils pourraient en effet troquer leur appui à des projets de loi du gouvernement en échange d'un référendum sur une réforme électorale.
Le NPD réclame depuis des années l'instauration d'un système électoral comportant des éléments de représentation proportionnelle, ce qui le favoriserait lors du prochain scrutin.
Quant aux conservateurs, malgré la progression de leur nombre de sièges, ils risquent d'être marginalisés. Leurs positions sont effectivement diamétralement opposées à celles des autres partis sur plusieurs questions.

Deux partis qu'il n'appuie pas :
Jean Charest devra composer avec le PLC et le Bloc
Robert Dutrisac
Le Devoir mardi 29 juin 2004
Québec - Tout au long de la campagne électorale, le premier ministre Jean Charest s'est campé dans la neutralité, évitant de montrer ses couleurs, refusant même d'évoquer les conséquences d'un gouvernement minoritaire à Ottawa pour le Québec.
Personne n'a pu faire dire au premier ministre quel parti le citoyen Charest appuyait, bien que son passé trahisse son inclination, ou quel parti serait le plus enclin, une fois au pouvoir, à favoriser les intérêts du Québec. Ce n'est pas faute d'avoir essayé: l'opposition officielle ainsi que les journalistes ont pourtant tenté à maintes reprises de savoir à quelle enseigne M. Charest logeait.
C'est pourtant sous l'impulsion de Jean Charest que le Conseil de la fédération, à la faveur d'une lettre signée par son président, le premier ministre Pat Binns, et envoyée aux chefs des partis politiques fédéraux, s'est mêlé de la campagne en demandant aux chefs de préciser leurs positions respectives sur le déséquilibre fiscal, le financement fédéral de la santé et la renégociation de la péréquation.
Ce n'est qu'aujourd'hui que M. Charest, tout comme le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, et le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, doit commenter les résultats des élections fédérales (au moment d'écrire ces lignes, ces résultats n'étaient pas connus).
Dès ses premiers pas, le nouveau gouvernement sera confronté à la question du financement de la santé. Réunis à la fin de juillet à Niagara-On-The-Lake, les premiers ministres des provinces sauront lui rappeler ses responsabilités en la matière.
Le déséquilibre
Au sujet du déséquilibre fiscal, M. Charest n'a pu que constater le silence de Paul Martin, ce qui confirme une fin de non-recevoir, ce à quoi les libéraux fédéraux avaient habitué le gouvernement québécois. Mais comme s'il fallait préparer la suite des choses, le ministre des Finances, Yves Séguin, le père du concept du déséquilibre fiscal, a affirmé à l'Assemblée nationale qu'il ne fallait plus s'attacher au vocabulaire. Le terme lui-même n'est plus important, c'est l'argent qui compte, quelle que soit la forme des transferts, estime-t-on maintenant au gouvernement.
Le dossier des congés parentaux, qui a fait l'objet d'une entente de principe entre les gouvernements Charest et Martin ce printemps, n'est pas encore réglé. Si on s'est entendus pour transférer des fonds de l'assurance-emploi afin de financer un programme québécois de congés parentaux, Ottawa et Québec ne se sont pas mis d'accord sur le montant de ces transferts.
Une des grandes inconnues des suites de ce scrutin, ce sont les relations que le gouvernement Charest voudra bien entretenir avec la députation bloquiste qui doit assumer la balance du pouvoir. Jean Charest a maintes fois répété que les libéraux du Québec voteront pour le parti de leur choix - PLC, PC ou NPD - mais que le choix du Bloc était exclu.
À Ottawa, un gouvernement libéral minoritaire pourrait chercher à régler des dossiers litigieux avec le Québec; les libéraux fédéraux jugeront qu'ils ont intérêt à courtiser les électeurs québécois. Le gouvernement Charest pourrait y voir une occasion de redorer son blason.
Plusieurs souverainistes triomphalistes, dont Bernard Landry, qui ont vu dans ces élections une première période, un premier quart, un premier match vers la tenue d'un référendum sur la souveraineté, devront ravaler leur enthousiasme précipité.

Duceppe: le Canada devra entendre le message du Québec
Isabelle Rodrigue
Le Nouvelliste (Trois-Rivières) mardi 29 juin 2004
PC Montréal - L'élection d'un nombre écrasant de députés bloquistes à Ottawa, pour une quatrième élection consécutive, est la preuve que les Québécois ne font confiance qu'au Bloc québécois pour les défendre, a affirmé le chef du Bloc, Gilles Duceppe, lors de son discours de victoire, hier soir.
À ce titre, le reste du Canada devra entendre le message que lui lance le Québec.
"Il y a eu un message très clair, ce soir, a déclaré M. Duceppe. Le Bloc est la seule équipe en laquelle les Québécois ont confiance pour défendre leurs intérêts à Ottawa pour protéger la différence du Québec."
À minuit 10, le Bloc avait presque égalé les résultats historiques de la première vague bleue sur le Québec, en 1993, lorsque l'équipe de Lucien Bouchard avait fait élire 54 candidats.
Ces résultats s'expliquent parce que "les Québécois ne renonceront jamais à leur précieuse différence québécoise, a poursuivi M. Duceppe, interrompu sans arrêt par des cris retentissants de victoire. Et ce message doit être entendu dans le reste du Canada."
Le chef bloquiste, réélu sans problème dans son propre comté, a fait une entrée triomphale en compagnie de son épouse Yolande et de ses deux enfants, dans la salle de spectacle du Medley remplie à craquer et résonnant sous les applaudissements.
"On peut dire que c'est une victoire propre au Québec, n'est-ce-pas?", a lâché d'entrée de jeu Gilles Duceppe, faisant référence au slogan de sa formation (Un parti propre au Québec).
"Nos amis du Canada doivent se poser, ce soir, une question. Pourquoi aucune des autres formations politiques n'est en mesure de répondre aux aspirations des Québécois? Je vais vous dire pourquoi. C'est parce qu'elles ne tiennent pas en compte la différence du Québec!"
La centaine de militants, gonflée à bloc, l'attendait patiemment depuis plus de trois heures pour l'entendre prononcer son discours. Malgré l'attente, la foule n'est pas restée les bras croisés longtemps et s'est réchauffée tôt en soirée, applaudissant dès les premiers résultats en provenance des Iles-de-la-Madeleine, où le Bloc a enlevé la circonscription aux libéraux. L'ambiance survoltée n'a jamais fléchi, alimentée par des résultats démontrant la claire domination du Bloc dans la majorité des comtés.
Avec un gouvernement minoritaire libéral au pouvoir, M. Duceppe a indiqué que sa formation allait "agir de façon responsable" devant les enjeux qui lui seront présentés. Le Bloc, a-t-il ajouté, prendra position sur les dossiers en fonction de ce qui est le meilleur pour le Québec.
Si Gilles Duceppe s'est bien gardé, pendant les 36 jours de campagne électorale, de tenir des discours souverainistes enflammés, il n'a pas manqué de remercier de leur appui "indéfectible" le chef péquiste Bernard Landry et l'ancien premier ministre Jacques Parizeau. Fidèle à ses propos qu'il a répétés durant la campagne électorale, M. Duceppe a souligné que la victoire du Bloc n'était pas une décision pour la souveraineté.
"Mais on peut dire que les Québécois ont fait confiance à une équipe souverainiste", s'est-il exclamé.
C'est d'ailleurs le message qu'il a passé aux anglophones en s'exprimant dans leur langue et les invitant au dialogue et au respect mutuel.
Scandant "Le Québec aux Québécois" après l'élection confirmée d'une dizaine de députés, la foule a rapidement fait place aux huées constatant la réélection de l'ex-ministre Stéphane Dion. Mais les passions se sont vraiment déchaînées lors de l'annonce de l'élection du candidat dans St-Lambert, Maka Kotto.
Le Bloc s'était donné comme défi, dans cette élection, de faire une percée auprès des communautés culturelles, pour mettre fin à l'image d'un parti majoritairement blanc et francophone. "Voilà le Québec moderne, ouvert sur le monde", a lancé M. Duceppe, entre deux salves d'applaudissements. Outre M. Kotto, le Bloc a aussi réussi à faire élire Bernard Cleary, un autochtone, dans la circonscription de Louis-St-Laurent en région de Québec.

Paul Martin minoritaire
Raymond Giroux
Le Soleil mardi 29 juin 2004
Un gouvernement de transition
Montréal - Paul Martin n'aurait jamais pensé diriger un gouvernement minoritaire il y a six mois. Mais après une campagne électorale aussi pénible, les résultats d'hier ont sans doute été accueillis avec une soupir de soulagement par le premier ministre : il a évité le pire au Canada, sauvé les meubles au Québec, et obtenu un sursis qui lui permettra de gouverner en attendant des circonstances plus favorables pour retourner devant l'électorat. Des défis énormes attendent toutefois la nouvelle équipe gouvernementale. La dernière année a fait mal, très mal, au Parti libéral. La campagne de M. Martin a profondément divisé les militants, et la politique d'exclusion à l'endroit des partisans de l'ancien chef Jean Chrétien a heurté bien des coeurs.
L'entourage de M. Martin, ce qui n'enlève d'ailleurs aucune responsabilité au chef, a fort mal géré la relève, et la politique de la main tendue en milieu de campagne avait un air de désespoir que les électeurs n'ont pas manqué de constater.
À l'interne, le grand défi du chef sera de recoller si possible les pots cassés, une tâche rendue encore plus pénible par l'échec de cette campagne.
Rappelons qu'au moment de sa victoire dans la course à la direction, l'automne dernier, les libéraux dominaient outrageusement les sondages avec plus de 50 % des intentions de vote, ce qui leur accordait environ 200 élus sur 308, et que le Bloc québécois luttait pour sa survie politique.
Mais à partir de ce matin, M. Martin devra négocier son programme point par point avec la gauche ou les souverainistes, et affrontera les provinces passablement affaiblies.
AU PROGRAMME...
Le contexte minoritaire fixera par lui-même l'action du gouvernement au cours des deux prochaines années, durée maximale de sa vie selon l'ensemble des analystes.
Dans quelle direction devra-t-il tirer ? D'abord, le dossier de l'éthique et de la transparence, explique le politicologue François-Pierre Gingras, de l'Université d'Ottawa, spécialisé notamment dans l'étude des programmes libéraux.
" Il faut absolument qu'il donne suite à ses promesses, dit-il en entrevue. Il ne peut pas laisser traîner cela trop longtemps et il faut que le linge sale soit lavé aussi rapidement que possible. " Ce dossier, selon lui, devra être loin derrière lors des prochaines élections qu'il attend lui aussi pour 2006.
M. Martin ne peut accélérer la commission Gomery sur les commandites, mais il devra au moins répondre positivement à toutes ses demandes, et ce, dans les plus brefs délais. Le mot obstruction ne doit même pas apparaître dans les comptes rendus médiatiques.
Sur la santé, la priorité des Canadiens, le premier ministre se rendra à la rencontre des premiers ministres promise pour le mois d'août les mains liées par une promesse dangereuse, celle de tenir toutes les discussions en public.
" C'est du théâtre ", explique M. Gingras, qui pourra avoir des conséquences négatives. Cette démagogie électorale sonne faux. D'accord pour des ouvertures et des clôtures devant les caméras, mais les premiers ministres devront avoir du temps en privé, s'ils désirent négocier un accord.
Le rapport de force d'Ottawa sera nettement plus fragile à cause de la force du Bloc québécois et des conservateurs. Aussi " devra-t-il s'entendre avec les provinces autour de principes, et non de conditions, qui font consensus ", croit le politicologue.
Et comme M. Martin " a promis de faire les choses différemment lors de sa campagne à la direction, et ce, notamment, dans les relations fédérale-provinciales ", ajoute M. Gingras, il aura là une belle occasion de tenir ses engagements.
Dans ce cadre, ajoute-t-il, " Jean Charest a tout intérêt à s'entendre, et il y a de quoi de négociable " dans le domaine de la santé. " Il y a moyen de s'entendre mais cela va demander beaucoup de tact, de diplomatie et de bonne volonté. "
Il n'y a pas que le Québec, toutefois, dans ce dossier. L'Albertain Ralph Klein va jouer dur, et l'Ontarien Dalton McGuinty a quelques comptes à régler avec les libéraux fédéraux qui l'ont vertement critiqué pour son budget au cours de cette campagne.
Sur les questions de valeurs comme le droit des femmes à l'avortement, la peine de mort et le mariage gai, M. Martin, minoritaire, n'a pas le choix de mener ses dossiers jusqu'au bout.
La campagne du Parti libéral a été en bonne partie axée sur l'affrontement entre les " valeurs libérales " et les " valeurs rétrogrades " attribuées au Parti conservateur.
Bloquistes et néo-démocrates ont des positions extrêmement claires sur ces dossiers, et leur appui même silencieux à M. Martin ne survivra pas à tout atermoiement ou retour au passé là-dessus.
En fait, le danger viendra plus de ses propres libéraux, rappelle M. Gingras, dont bon nombre voteraient avec les conservateurs si jamais ces questions revenaient sur le plancher des Communes.
Un gouvernement Martin, par contre, se retrouvera totalement neutralisé au plan de la défense nationale et de la politique internationale.
Les deux grandes questions de l'heure, le bouclier antimissiles et le financement des Forces armées, divisent le pays. À droite, le PCC fonce droit devant : plus d'argent aux militaires, et oui à George W. Bush.
À gauche, le Bloc et le NPD disent non au bouclier, et refusent d'investir plus en défense avant que le Canada redéfinisse sa politique étrangère, ce qui est prévu en théorie pour cet automne. Mais les décisions sur la défense poursuivent quand même leur cheminement.
M. Martin se retrouve " en position délicate ", commente M. Gingras. " Il peut essayer de naviguer, mais ce qui serait logique (dans les circonstances) serait de confier à un groupe de travail non partisan la mission de déterminer une nouvelle politique étrangère, avec rapport dans deux ans... "
Mais le gouvernement devra travailler à la pièce, sans chercher de gros coups à court terme. " Il y a des tireurs embusqués sur tous les toits ", dit-il.
L'ÉCONOMIE
Les marchés n'aiment pas l'incertitude. Cette ritournelle de la théorie économique à été citée à satiété depuis deux semaines, mais elle aurait tout aussi bien frappé un gouvernement Harper minoritaire que la situation actuelle.
Les économistes des milieux financiers, ceux-là mêmes que le gouvernement consulte pour établir ses prévisions, regardent surtout le potentiel d'instabilité de ce nouveau Parlement.
Ainsi, l'économiste en chef de la Banque Laurentienne prévenait hier que tout parti victorieux devrait conclure une alliance malaisée avec le Bloc québécois ou le NPD, ce qui pousserait le gouvernement à dépenser plus et à augmenter éventuellement le niveau de la dette nationale.
L'incertitude troublera le dollar canadien et les marchés jusqu'à ce qu'il soit clair que le pays possède bel et bien un gouvernement, et que ce gouvernement ne risque pas de tomber du jour au lendemain. M. Martin devra démontrer qu'il contrôle bien la situation, et obtenir pour cela la collaboration des partis d'opposition dans la gestion des finances publiques.
Notons que les nouvelles règles sur le financement des partis politiques assurent une certaine stabilité : les quatre partis auront dépensé tous leurs fonds au cours de cette campagne, et la partie publique de leur financement, soit 1,75 $ par électeur par année, leur est donnée en quatre versements.
Les aléas à court terme de la politique fédérale ont néanmoins une influence limitée sur l'économie. Ainsi, la campagne n'a eu aucun effet sur la valeur du dollar, ses fluctuations découlant essentiellement de l'actualité économique et financière des États-Unis.
Mais au total, les milieux financiers attendent fort peu de mouvement de la part d'un gouvernement minoritaire, peu ouvert à des politiques à haut niveau de risque politique comme, par exemple, le regroupement dans le secteur bancaire.
LE CABINET
Les électeurs ont déjà décidé du sort de quelques ministres, et M. Martin n'a d'autre choix que de renouveler son cabinet. Il n'aura que l'embarras du choix en Ontario, et il a sauvé plusieurs de ses ministres ou députés ministrables dans la grande région de Montréal, dont Irwin Cutler, Jacques Saada, Lucienne Robillard, Denis Coderre, Jean Lapierre et même Stéphane Dion... Mais il a perdu ses représentants à Québec et dans l'Est, avec la défaite des Hélène Chalifour-Scherrer, Dennis Dawson et Georges Farah. Le Parti libéral aura fort à faire pour rejoindre l'électorat du " Québec profond " de M. Pettigrew.
La principale difficulté pour le premier ministre sera de décider de l'ampleur du renouvellement de son cabinet. Les électeurs n'ont pas fait confiance à M. Martin et à ses ministres. L'une des leçons à tirer pourrait être de poursuivre l'oeuvre entreprise dans les boîtes de scrutin et de présenter dans deux semaines un gouvernement fortement modifié, moins nombreux et structuré différemment.
Les ministres sortants n'auront été en poste que six mois, et ont consacré l'essentiel de leur passage à apprendre l'abc de leur ministère avant de se lancer dans une longue précampagne, puis dans une moins longue campagne électorale.
Ça, c'est la théorie. Mais en pratique, M. Martin a fort peu de marge de manoeuvre. Dans une situation minoritaire, il n'a nul besoin de se mettre à dos des ministres en les renvoyant sur les banquettes alors qu'ils ont survécu de peine et de misère, parfois, à ces élections.
De plus, ce contexte délicat met nécessairement un frein à sa volonté de changer le portrait du gouvernement en y installant des néophytes qui ont souvent montré, au cours des cinq dernières semaines, que l'expérience ne tombe pas du ciel, en politique réelle.
Le premier ministre disait lui-même, en décembre dernier, que la formation de son cabinet avait été une des expériences les plus difficiles de sa vie. Malheureusement pour lui, il devra la revivre, en des circonstances plus délicates.
RGiroux@lesoleil.com

Déséquilibre fiscal :
Martin ne peut plus rester sourd aux demandes du Québec
Michel Corbeil
Le Soleil mardi 29 juin 2004
La nette majorité remportée par le Bloc québécois et l'élection d'un gouvernement libéral minoritaire amèneront Ottawa à se montrer plus conciliant à reconnaître le déséquilibre fiscal et à régler à l'avantage du Québec les dossiers de la santé ou de la politique familiale.
C'est ce que retiennent les élus siégeant à l'Assemblée nationale. Joint à Montréal, le leader en Chambre du Parti québécois, André Boisclair, s'est d'abord réjoui de la victoire du parti-frère. Pendant que les ténors du Parti libéral du Québec, à commencer par le premier ministre, Jean Charest, déclinaient les demandes d'entrevue pour commenter à chaud les résultats de l'élection, M. Boisclair a dit vivre " une très belle soirée ".
" Gilles Duceppe a mené de main de maître " sa barque électorale, a avancé M. Boisclair. Et le Bloc a fait la démonstration que " son organisation se tient par elle-même ".
Selon lui, " les électeurs ont réalisé que le scandale des commandites n'était que la pointe de l'iceberg. Ils ont sanctionné (les libéraux) pour avoir refusé de reconnaître le déséquilibre fiscal et négligé la question de l'assurance-chômage. Tout cela a donné un souffle au Bloc québécois.
" Paul Martin (le chef du Parti libéral du Canada) ne pourra pas faire fi du Québec pour la suite des choses. Il devra manifester plus d'ouverture à l'endroit des résolutions unanimes de l'Assemblée nationale sur la question des congés parentaux, du déséquilibre fiscal et du financement de la santé. "
André Boisclair a insisté sur le fait que le gouvernement libéral ne sera en place que " pendant une période de temps limitée ". Pour l'heure, il faut remarquer, a-t-il souligné, que " lorsque le Québec parle fort, c'est une bonne chose. Les messages ne sont pas ambigus ".
Le député du Parti québécois a pris soin de ne pas lier élection fédérale et tenue d'un prochain référendum. " Il ne faut pas mêler les genres. Un référendum se gagnera au Québec avec une élection du Parti québécois. "
Imiter le NPD
Pour Marc Picard, député de l'Action démocratique du Québec pour Chutes-de-la-Chaudière, les libéraux n'auront d'autre choix que de reconnaître le déséquilibre fiscal. " Le NPD le reconnaît. Si le PLC veut se maintenir au pouvoir, il devra l'imiter. "
Le député de la formation politique de Mario Dumont voit dans le résultat du scrutin une bonne nouvelle pour l'électorat. " Le gouvernement Martin devra livrer rapidement la marchandise, notamment en santé, s'il ne veut pas se retrouver de nouveau rapidement en élection.
" Cela va le rendre plus à l'écoute des citoyens. Ce gouvernement va vivre en probation, à l'essai ", a-t-il dit, en prédisant un règne très court.
Si le premier ministre s'est abstenu de commenter, hier soir, un des vétérans de son équipe a dit trouver de bonnes choses pour le Québec dans ce résultat. Deux messages ressortent, a dit l'élu, qui " aime mieux jouer dans l'ombre ".
" Primo, le scandale des commandites a frappé plus fort au Québec. Le déséquilibre fiscal est le deuxième élément que doit retenir M. Martin.
" C'est le genre de messages qui ouvrent les oreilles d'un élu, a-t-il mentionné. Mais évidemment, Jean Charest aurait eu des liens plus personnalisés avec un gouvernement conservateur. "
Le libéral a aussi analysé que " c'est l'Ontario qui a décidé. Il y a beaucoup de frustration (à l'endroit de la formation de Paul Martin) au Québec et dans l'Ouest ".
MCorbeil@lesoleil.com

Duceppe sort gagnant de la campagne, selon Guy Laforest
Le Soleil mardi 29 juin 2004
PC Québec - Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, sort grandi de la campagne électorale, puisqu'il a réussi le tour de force de convaincre les fédéralistes de voter pour lui, estime le politologue Guy Laforest, aussi président de l'Action démocratique du Québec (ADQ).
À l'opposé, le chef libéral Paul Martin a été la grande déception de cette campagne, tant au Québec qu'au Canada, a dit M. Laforest, hier, lors d'une entrevue.
" Au Québec, Paul Martin représentait une nouvelle ère d'ouverture, mais dans le réel, il a montré des tendances assez centralisatrices. Dans le reste du Canada, il a présenté l'image d'un leader indécis, ayant du mal à choisir ses priorités ", a-t-il souligné.
" M. Martin est dans une courbe descendante. Il a dilapidé une bonne partie de son capital politique ", croit le président de l'ADQ et professeur de science politique à l'Université Laval.
De son côté, le chef conservateur Stephen Harper a marqué de précieux points durant cette campagne, selon M. Laforest.
" Il est clairement sur une courbe ascendante. Il est apparu comme un leader raisonnable et responsable ", évalue-t-il, ajoutant que la campagne de peur menée contre lui par ses adversaires libéraux et bloquistes n'a pas " collé " au Québec.
Mais il faudra du temps à Stephen Harper pour faire des gains de ce côté-ci de l'Outaouais, reconnaît le politologue. " Son plan de campagne était de faire une percée en Ontario et de se faire connaître au Québec. "
Si l'ADQ a " incontestablement des affinités avec le Parti conservateur sur le plan des valeurs ", le Bloc québécois demeure la seule option crédible pour " botter le derrière aux libéraux ", a-t-il fait valoir.
" Ici, au Québec, il n'y a pas 56 millions de façons de donner un coup de pied au derrière des libéraux ", a laissé tomber M. Laforest, qui, dès le début de la campagne, a invité les électeurs à faire payer cher aux libéraux le scandale des commandites et leur arrogance post-référendaire à l'égard du Québec.
La position de M. Laforest, à titre de président de l'ADQ, ne reflète pas nécessairement celle de son chef, Mario Dumont, qui est demeuré plutôt discret sur ses préférences tout au long de la campagne.
Tout en évitant de prendre position, M. Dumont a tout de même déjà déclaré que les conservateurs sont traditionnellement " plus ouverts " que les libéraux à l'égard du Québec.
D'autre part, en ce qui concerne Jack Layton, le leader optimiste du NPD, il doit essentiellement compter sur la chance pour espérer se faufiler le plus souvent possible entre les deux principaux rivaux sur la scène politique canadienne, considère le président adéquiste.
M. Layton pourra, pour le reste, juger de " sa santé politique " à la lumière des résultats électoraux.
Mais quoi qu'il en soit, le chef du NPD a tout de même réussi à faire progresser son parti au Québec, pense M. Laforest.

Les clous qu'enfoncera le NPD
Karim Benessaieh
La Presse mardi 29 juin 2004
Jack Layton détient aujourd'hui la balance du pouvoir aux Communes. Il aura beau jeu désormais de faire la promotion de son " approche positive ", un concentré de mesures de la gauche traditionnelle, comme des hausses d'impôt pour les plus nantis, conjuguées à un vaste programme environnemental. Dès le premier jour de la campagne, on a toutefois pu entendre M. Layton marteler un credo somme toute nouveau au NPD: l'équilibre du budget du gouvernement fédéral. Le chef lui-même qualifie sa gestion budgétaire de " conservatrice " et assure qu'il n'est pas question de revenir aux déficits.
Voici un résumé de ses engagements.
Taxes et impôts
Annulation des baisses d'impôt accordées aux grandes entreprises.
Suppression des échappatoires fiscales dont profitent les entreprises et les contribuables à très haut revenu.
Abolition de l'impôt pour les revenus de 15 000 $ et moins.
Suppression de la TPS sur les produits de base pour les familles en commençant par les vêtements et les médicaments pour enfants, les fournitures scolaires, les livres, les magazines, les produits d'hygiène féminine et l'équipement médical.
Réduction des taux d'intérêt sur les cartes de crédit.
Traiter les revenus qui proviennent des gains en capital de la même manière que les revenus d'emploi.
Annuler toutes les conventions fiscales conclues avec des pays reconnus comme des paradis fiscaux.
Santé
Rendre entièrement remboursables le crédit d'impôt pour personnes handicapées et le crédit d'impôt pour dépenses médicales.
Réduire les coûts des médicaments au moyen d'un programme d'achat de médicaments en vrac.
Mettre en place progressivement un régime national d'assurance médicaments.
Créer une agence nationale publique de santé s'inspirant du modèle des centres de contrôle des maladies aux États-Unis.
Renforcer la Loi canadienne sur la santé pour interdire le versement de fonds publics à des hôpitaux privés et à but lucratif.
Environnement
Mise sur pied d'un programme d'efficacité énergétique permettant de créer 839 000 emplois-personnes par an.
Imposition de lourdes amendes aux pollueurs qui équivaudront aux coûts de nettoyage.
Maintenir le moratoire sur l'exploration du gaz et du pétrole sur la côte du Pacifique et dans les Grands Lacs.
Imposer aux fabricants des objectifs obligatoires de vente de voitures " vertes ".
Interdire les exportations en vrac d'eau douce du Canada et toutes les importations de déchets toxiques.
Imposer un moratoire sur toutes les nouvelles récoltes génétiquement modifiées, tout particulièrement le blé.
Défense
Appuyer l'achat d'hélicoptères sécuritaires par les Forces armées canadiennes.
Augmenter les salaires et améliorer les conditions de logement des membres des Forces armées canadiennes.
S'opposer à toute participation du Canada au projet de la Guerre des étoiles.
Réformes démocratiques et justice
Demander la tenue d'un référendum national sur l'adoption de la représentation proportionnelle au Parlement.
Supprimer la Loi sur la lutte contre le terrorisme et la remplacer par une loi plus respectueuse des libertés civiles, des communautés ethniques et de la liberté de presse.
Renforcer les lois qui s'attaquent au crime organisé et les lois antigang.
Instaurer un registre national des contrevenants sexuels.
Maintien du registre national des armes à feu.
Élaborer une Charte des droits des victimes.
Municipalités et régions
Plein remboursement de la TPS aux villes.
Création d'un programme national d'infrastructures (1,7 milliard par an) et d'un programme national de promotion du logement (1,6 milliard par an).
Logement social, enfants et familles
Construction de 200 000 logements sociaux en 10 ans.
Création de 200 000 places en garderie en quatre ans.
Aide spéciale aux mères seules.
Augmenter la valeur de la Prestation fiscale pour enfants à 4900 $ par enfant.
Relations internationales
Porter l'aide au développement international à 0,7 % du PIB d'ici 2015.
Travailler à l'annulation de la dette des pays en voie de développement.
S'assurer que des médicaments génériques à coût abordable soient offerts à l'Afrique et aux pays en voie de développement.

Le Québec infranchissable
Bernard Descôteaux
Le Devoir mardi 29 juin 2004
Éditorial - Victoire remarquable hier pour le Bloc québécois, qui a balayé le Québec. Mais surtout défaite retentissante pour le Parti libéral, que les Québécois ont rejeté massivement. La rupture survenue au lendemain du rapatriement unilatéral de la Constitution persiste. Nouveau constat d'échec pour ce parti qui, une autre fois, n'est pas arrivé à franchir la barrière du Québec.
Cruelle est cette défaite aux mains du Bloc pour Paul Martin, à qui tout semblait possible voilà à peine quelques mois. Hier s'est évanoui son rêve de donner au Parti libéral un quatrième mandat majoritaire d'affilée. S'ouvre en même temps pour lui-même une période difficile qui sera faite d'instabilité, cela tant aux Communes qu'au sein même de son parti.
L'échec québécois de Paul Martin était inscrit dans les gènes des présentes élections. Dès lors qu'il perdait le Québec, la perspective d'un gouvernement libéral majoritaire se dissipait. Ces trois dernières élections, l'Ontario avait compensé les pertes subies au Québec, mais l'on savait que l'hégémonie libérale sur cette province allait s'atténuer avec l'union de la droite. L'impact de celle-ci y fut encore plus fort qu'escompté tandis qu'au Québec seule une poignée de circonscriptions a pu résister à la vague bloquiste.
Si Paul Martin attendait beaucoup du Québec, l'inverse était tout aussi vrai. Parce qu'il y vit depuis plus de 30 ans et qu'il représente une circonscription montréalaise depuis 16 ans, mais aussi parce qu'il s'était toujours montré sensible aux aspirations des Québécois, il avait su créer l'impression qu'il saurait réparer la fracture survenue en 1982 avec le rapatriement unilatéral de la Constitution.
Tout indiquait, au moment où il était assermenté premier ministre, qu'il allait écraser le Bloc québécois. Après la défaite référendaire de 1995 et la défaite du Parti québécois en 2003 aux mains de Jean Charest, ce serait, en troisième période, la fin du match pour les souverainistes.
Ce n'est pas la première fois que les Québécois donnent ainsi au Parti libéral un retentissant coup de pied de l'âne. Ainsi en 1984, ils se rangeaient en bloc derrière les conservateurs de Brian Mulroney qui leur promettaient de réparer l'affront de 1982. Ils mettaient alors fin à 90 ans de loyauté presque ininterrompue envers les libéraux. En 1993, dans la foulée de l'échec de l'accord du lac Meech dont ils rendent les libéraux de Jean Chrétien responsables, ils élisent alors 54 députés du Bloc québécois. Puis hier, nouvelle ruade. Ce rejet des libéraux qui dure depuis 20 ans n'est pas sans signification.
L'appui massif donné au Bloc s'explique bien sûr par le scandale des commandites, cadeau empoisonné de Jean Chrétien à son successeur. Mais il n'y a pas que cette raison. Il y a Paul Martin lui-même, qui n'a pas su établir ce lien empathique avec les Québécois à partir duquel Brian Mulroney et Jean Chrétien, du moins ces dernières années, avaient su nouer une relation naturelle.
Paul Martin s'est mépris sur sa relation avec les Québécois, qui ont vite observé sa distance. Celle-ci s'est manifestée dès sa campagne au leadership, qu'il a menée essentiellement en dehors du Québec, tenant celui-ci pour acquis. Puis, la main tendue au Québec que l'on espérait n'est jamais venue. Certes, il a sacrifié les figures symboles du gouvernement Chrétien, dont Stéphane Dion, mais sans avoir de message fort à lancer à l'électorat nationaliste qui aurait pu faire contrepoids à l'impression laissée par le scandale des commandites.
De ces élections, le Parti libéral sort meurtri. N'eût été la faiblesse relative des conservateurs, les électeurs n'auraient probablement pas hésité à le punir plus sévèrement. Ils n'ont pas voulu aller aussi que de donner la direction du gouvernement à Stephen Harper. Ils ont préféré partager leurs votes entre libéraux, conservateurs et tiers partis. Ils se sont donné une période de réflexion au cours de laquelle ils observeront les uns et les autres. Attitude sage que celle-là. Le choix qu'ils feront la prochaine fois sera sans doute plus franc et plus clair.
bdescoteaux@ledevoir.ca

Le rêve de Parizeau
Michel David
Le Devoir mardi 29 juin 2004
Jacques Parizeau - qui d'autre? - avait été on ne peut plus explicite sur l'avantage que les souverainistes québécois pourraient tirer de ce qu'il appelait un « Parlement à l'italienne ».
«Les souverainistes n'ont pas intérêt à ce qu'un grand nombre de personnes regardent encore Ottawa comme un gouvernement stable, sérieux. Il faut que l'image projetée soit celle d'un gouvernement faible, désorienté et qui va l'être plus encore à l'avenir. Ça, c'est parfait», expliquait l'ancien premier ministre avec sa franchise habituelle.
C'était en janvier 1991. Attablé dans un restaurant de Québec, M. Parizeau envisageait l'avenir avec optimisme. La naissance récente du Bloc québécois, qui pouvait raisonnablement aspirer à la balance du pouvoir, le faisait rêver à l'élection d'un «Parlement à l'italienne» qui achèverait de déconsidérer le Canada aux yeux des Québécois. Dans son esprit, on ne pouvait espérer meilleure «condition gagnante».
Furieux, Lucien Bouchard s'était vivement défendu de souhaiter un «Parlement bordelisé». Gilles Duceppe, qui ne tient pas davantage à être perçu comme un saboteur, doit se féliciter d'avoir réussi à convaincre M. Parizeau de se contenter d'un rôle de spectateur durant la dernière campagne.
Le destin des hommes est imprévisible. À l'époque, le chef du PQ était convaincu que l'élection de Jean Chrétien à la direction du Parti libéral du Canada, au lieu de l'aimable Paul Martin, était un cadeau du ciel. M. Chrétien serait parfait dans le rôle du «vilain» qui allait pousser les Québécois dans les bras du Bloc. Qui aurait cru que M. Martin serait encore plus efficace que lui ?
***
À première vue, un gouvernement libéral minoritaire n'était pas le scénario idéal pour les souverainistes. Un gouvernement conservateur, sans le moindre élu au Québec, aurait constitué une forme de séparation de facto. Il aurait cependant été illusoire de penser que cette situation puisse durer jusqu'à la «deuxième période», c'est-à-dire jusqu'à l'élection d'un gouvernement péquiste, à plus forte raison jusqu'à la tenue d'un autre référendum.
Le nouveau gouvernement Martin ne survivra peut-être pas beaucoup plus longtemps, mais l'élection d'un cinquième gouvernement libéral de suite devient toute une gageure. Depuis plusieurs semaines, on entend les couteaux s'affûter dans le camp des innombrables ennemis que M. Martin s'est faits au cours des derniers mois. Même s'il a réussi à sauver les meubles, on attendait infiniment mieux de lui.
Si le Bloc réussit à maintenir son emprise sur le Québec, il est encore permis d'espérer que les conservateurs prendront le pouvoir avant la tenue d'un éventuel référendum. Encore faudrait-il que Stephen Harper réussisse à apprivoiser les Canadiens.
M. Duceppe devrait rapidement faire son deuil d'une balance du pouvoir dont les inconvénients auraient sans doute fini par l'emporter sur les avantages. Le chef du Bloc avait beau répéter qu'il ne ferait aucun compromis, il était illusoire de penser qu'il aurait pu imposer ses vues. Jouer les saboteurs dans un «Parlement à l'italienne» n'aurait fait que le desservir.
Son champ d'action pour les prochains mois est tout trouvé. Dans la dynamique fédérale-provinciale, une alliance entre libéraux et néo-démocrates ne peut que renforcer la tendance à la centralisation. Il ne faudrait pas trop compter sur Jack Layton pour s'insurger des empiètements d'Ottawa. Pour le gouvernement Charest, les résultats d'hier n'augurent rien de bon.
mdavid@ledevoir.com

Les 10 commandements d'un premier ministre minoritaire
Louis Massicotte
L'auteur est professeur agrégé au dé partement de science politi que de l'Université de Montréal.
La Presse mardi 29 juin 2004
Les élections coûtent cher et les électeurs peuvent fort bien décider de punir celui qui, comme David Lewis en 1974, les a plongés dans une campagne non désirée
Cher premier ministre,
Je vous écris cette lettre sans savoir qui vous serez, puisque j'ignore quel sera le résultat du scrutin. Ce qui est sûr, c'est que vous allez vivre dangereusement au cours des prochaines années, pardon! des prochains mois. À la demande de La Presse, j'ai pensé à colliger à votre intention quelques conseils pratiques, dans un style qui rappellera des souvenirs aux lecteurs plus âgés.
Le verdict de l'électorat, humblement tu accepteras. Les électeurs ne sont pas des fous. Si vous pensez dans votre for intérieur qu'ils ont raté la chance de vous donner la majorité que vous méritiez, ou pis encore que vous auriez obtenu une telle majorité " n'eût été de telle province ou communauté linguistique ", de grâce, gardez de telles pensées pour vous. C'est le genre de propos auxquels on s'abandonne seulement quand on se sait à bout de course. Soyez positif.
La situation parlementaire, soigneusement tu analyseras. Tout Parlement sans majorité est un cas unique. Le nombre de sièges de chaque parti, les atomes crochus entre chacun, la personnalité des chefs, l'humeur de l'électorat, tout cela forme une équation complexe et particulière. Chaque situation appelle une stratégie propre. Calculez la vôtre en conséquence.
Le Parlement, sans retard tu convoqueras. Il vaut mieux que l'incertitude ne dure pas trop longtemps, et rien de tel pour clarifier les choses qu'un vote de confiance- ou de défiance- permettant de jauger l'humeur du nouveau Parlement.
Lorsque nécessaire, des couleuvres tu avaleras. Si vous êtes Paul Martin, par exemple, et que le NPD veut vous imposer la proportionnelle, ne vous cabrez pas trop vite. Certes, vos députés ont déblatéré contre cette idée pas plus tard que l'automne dernier, mais vu les circonstances les discours qu'ils ont prononcés à cette occasion pourraient être oubliés. De l'avis de certains, c'est d'ailleurs ce qu'ils méritent. Si vous êtes Stephen Harper, il faudra faire comprendre à certains de vos députés de la Moral Majority qu'ils sont actuellement une Parliamentary Minority. Au rythme où évolue la société canadienne, gageons que dans vingt ans, ils vous en seront reconnaissants! Oubliez le buzzword " firm and decisive leadership ". Pensez plutôt à " survivre encore un jour, une heure, obstinément ". Rira bien qui rira le dernier.
De l'idée fausse selon laquelle toute défaite d'un gouvernement en Chambre est fatale, tu te débarrasseras. Notre histoire parlementaire est pleine d'épisodes qui vous autorisent à encaisser pas mal de revers pour demeurer en fonctions. Parmi les précédents à citer, le rejet d'un crédit budgétaire isolé (1973), la défaite d'un article d'un projet de loi fiscal en comité (1983) ou même le rejet d'un projet de loi fiscal au grand complet (1968).
De l'idée selon laquelle " l'histoire se répète toujours ", tu te méfieras. À en juger par l'histoire, tous les scénarios sont possibles, et pas nécessairement ceux qui vous sont les plus favorables. Un nouveau gouvernement en position minoritaire peut réussir à conquérir une majorité par la suite (Diefenbaker, 1957), se casser la figure (Meighen, Clark) ou ne jamais réussir à sortir de sa condition minoritaire (Pearson). Certains premiers ministres majoritaires devenus minoritaires sont tombés aux élections suivantes (Diefenbaker, 1963) ou ont réussi à redresser la situation (Mackenzie King, Trudeau).
Tes ministres et députés, tu surveilleras. Si cela peut vous rassurer, aucun premier ministre en position minoritaire à Ottawa n'a succombé à une révolution de palais, quoique Diefenbaker vint bien prêt de le faire en 1963. Votre caucus aura probablement le réflexe de se serrer les coudes dans l'adversité. " Better to hang together, than being hanged separately ", comme ils disent si bien. Par contre, vos ministres peuvent fort bien ébranler votre gouvernement par des imprudences. Gardez tout ce beau monde à l'oeil, encore plus qu'à l'habitude. Et surtout, gardez-les pas trop loin des Communes. C'est une bonne occasion de leur rappeler que la place d'un député est au parlement.
Tes adversaires, tu diviseras. Ils sont tous contre vous, ils brûlent de vous renverser, n'en doutez pas. Vous en feriez d'ailleurs autant si vous étiez à leur place. Sauf qu'ils sont divisés entre eux, et que pour vous renverser ils doivent trouver un terrain commun. Il est rare qu'il soit dans leur intérêt à tous de provoquer au même moment la tenue d'élections. N'hésitez pas à les jouer les uns contre les autres.
Des élections précipitées, tu éviteras. Bien sûr, vous brûlez de conquérir ou de retrouver une majorité, et vous serez tenté d'appuyer sur le bouton à la première occasion. Le nouveau Parlement a une espérance de vie d'environ 18 mois; donc il faudra bien y venir tôt ou tard. Mais prenez garde. D'abord, au gouverneur général. Si vous avez la gâchette électorale trop rapide, elle a le droit de vous dire non. Toute demande de dissolution présentée au cours des six prochains mois court le risque d'être refusée, s'il existe une solution de rechange crédible au Parlement. Prenez garde ensuite à la réaction des électeurs face à des élections anticipées. La campagne électorale n'est pas un cadeau pour vous, mais hélas! pas mal d'électeurs ont le même sentiment en ce qui les concerne. Voilà près d'un quart de siècle qu'ils n'ont connu que des gouvernements majoritaires, tous dénoncés à tort ou à raison comme arrogants par leurs adversaires. Laissez-les savourer le spectacle d'un premier ministre humble et contrit. Laissez les souffler surtout, ils en ont besoin. Vous aussi, d'ailleurs.
L'odieux du déclenchement des élections, astucieusement à d'autres tu laisseras. Vos adversaires le savent, il est dangereux pour eux de provoquer des élections anticipées. Les élections coûtent cher, surtout aujourd'hui. Les électeurs peuvent fort bien décider de punir celui qui, comme David Lewis en 1974, les a plongés dans une campagne non désirée. Si une bonne occasion se présente, faites en sorte que quelqu'un d'autre ait l'air d'avoir provoqué des élections.
À vous de jouer, maintenant. La partie est délicate, mais peut-être vous permettra-t-elle, comme à Trudeau en son temps, de faire la preuve de vos capacités!

Entre la peur et la colère
Lysiane Gagnon
La Presse mardi 29 juin 2004
Tout au long de cette campagne, l'électorat a oscillé entre la colère et la peur. Colère contre les libéraux, peur de l'inconnu... l'inconnu étant ce nouvel animal, produit d'un croisement de dernière minute entre l'ancien Parti conservateur et l'Alliance.
La colère est un sentiment qui se dissipe avec le temps. L'inquiétude est une sensation qui flotte et subsiste.
Le PCC de Stephen Harper était trop nouveau, il n'avait pas eu le temps de convoquer un congrès d'orientation et de roder son discours, et les libéraux ont férocement exploité les gaffes de certains de ses candidats pour dépeindre les conservateurs comme des extrémistes. Même si certaines de ces accusations étaient parfaitement gratuites, tout cela a projeté dans l'air un courant d'inquiétude.
Finalement, une fois dans l'isoloir, l'électeur indécis a opté pour le choix le plus rassurant. Non pas le choix idéal, loin s'en faut, mais au moins pour ce qu'il connaissait. Le moindre mal, quoi.
Au Canada anglais, la perspective de voir les " séparatistes " du Bloc " cogérer " le Canada avec un gouvernement conservateur minoritaire a certainement joué dans les derniers jours de la campagne. Telle est d'ailleurs la menace que Paul Martin a agitée, avec succès.
Finalement, c'est le NPD qui détiendra le gros de la balance du pouvoir. Gilles Duceppe ne sera pas le " king maker " qu'il avait rêvé d'être. Il aura réussi, grâce à la furie ambiante contre les libéraux, à dépasser le record de Lucien Bouchard en 1993, mais son parti restera sur la touche, relativement en retrait de l'action, enfermant encore une fois le Québec dans une bulle.
Le scrutin prive les souverainistes du scénario idéal- celui qui aurait fait du Parlement fédéral une sorte de miroir de la souveraineté-association, le Bloc parlant pour le Québec et le Parti conservateur pour le Canada anglais.
Mais pour le Québec, comme d'ailleurs pour les autres provinces, le problème sera qu'avec un gouvernement libéral étayé par le NPD, on pourra dire adieu à la décentralisation. Adieu au règlement du déséquilibre fiscal, adieu aux intrusions du fédéral dans la santé, les universités, les garderies et les municipalités. Bonjour le gros gouvernement interventionniste dans tous les domaines, y compris ceux qui ne le regardent pas.
Il reste que cette étonnante campagne électorale a engendré quelques événements majeurs.
Premier événement: la fin de l'hégémonie du Parti libéral sur le gouvernement fédéral. Le glorieux PLC en était réduit, hier soir, à se réjouir de pouvoir former, in extremis, un gouvernement minoritaire!
Deuxième événement: l'affaiblissement du monopole si longtemps exercé par l'axe Québec-Ontario, au profit d'un parti venu de l'Ouest.
Troisième événement: la fin de la virginité politique du Bloc québécois. Jusqu'ici, le Bloc pouvait se contenter de jouer les gérants d'estrade. Il détiendra désormais au moins une partie de la balance du pouvoir. Comme le PLC devra s'appuyer à l'occasion sur d'autres partis sous peine de devenir l'otage des néo-démocrates, le Bloc sera obligé de cesser de se draper dans le drapeau de l'isolationnisme québécois. Il devra prendre des décisions, rendre compte de ses actes et s'exposer à la critique.
Quatrième événement: la montée de l'Ouest, cette région politiquement oubliée qui est pourtant la plus dynamique du pays, et qui à moyen terme- c'est inévitable- prendra la place qui lui revient au parlement. Le PC, un parti dont toutes les racines plongent dans l'Ouest, deviendra éventuellement l'alternative aux libéraux, s'il est capable de faire quelques gains au Québec et d'étendre ses appuis en Ontario. En ce sens, le PLC est un parti en sursis.
S'ils n'avaient eu tellement peur de perdre le pouvoir à jamais, les libéraux n'auraient aucune raison de célébrer ce soir.
Ils ont perdu le Québec. Ils ont failli perdre l'Ontario. Ils ont raté la chance de regagner l'Ouest, comme Paul Martin l'avait pourtant promis. Leur principal château-fort? Les provinces atlantiques, qui sont comme par hasard la région la moins productive, la moins peuplée et la plus vieillissante du pays, celle qui dépend le plus des subventions fédérales.
En quelques semaines à peine, " l'équipe Martin " a réussi à dilapider une grande partie de l'énorme capital de pouvoir dont disposait le PLC.
Paul Martin échappera au sabre qui attend, au Parti libéral, les chefs qui perdent leurs élections. Mais il devra mettre les bouchées doubles pour se refaire une réputation. Il ne reste qu'à souhaiter qu'il soit meilleur premier ministre que " campaigner "... encore que ses premiers mois comme premier ministre n'ont pas été particulièrement brillants.
Il faut enfin espérer que Jack Layton se montre à la hauteur du défi qui l'attend. À en juger par le programme de son parti et ses performances aux débats télévisés, cela n'est pas garanti.

Victoire relative des libéraux aux élections législatives canadiennes
Le Monde mardi 29 juin 2004
Avec AFP - Il n'est pas sûr que le nouveau gouvernement sera viable, et les Canadiens risquent de bientôt retourner aux urnes, à en juger par la courte durée des précédents gouvernements minoritaires dans ce pays.
Stephen Harper, chef du Parti conservateur canadien, a concédé mardi 29 juin la victoire au Parti libéral du premier ministre sortant, Paul Martin, à l'issue des élections législatives au Canada lundi 28 juin. J'accepte ce mandat", a déclaré le jeune chef conservateur, devant ses militants réunis dans son fief de Calgary, dans l'ouest du Canada.
Selon les résultats (non officiels), le Parti conservateur a réussi à faire élire 99 députés (29,6 % des suffrages) loin des 155 sièges nécessaires pour obtenir la majorité absolue à la Chambre des communes à Ottawa. Il n'en avait que 73 dans la précédente législature.
Les libéraux ont emporté 135 (36,7 % des suffrages) des 308 sièges de la Chambre des communes, ce qui ne leur permet pas de former un gouvernement majoritaire. Il pourrait chercher à faire alliance vers le Nouveau Parti démocratique (19 sièges et 15,6 %), le seul parti de gauche, ou se tourner vers le Bloc québécois (54 sièges et 12,5 %), parti qui prône l'indépendance du Québec, pour avoir la confiance de la Chambre.
"Tant que quelqu'un n'a pas encore formé une majorité, le combat n'est pas encore perdu ou gagné", a averti Stephen Harper.
Les conservateurs, dynamisés durant la campagne par des sondages qui les donnaient au coude-à-coude avec le Parti libéral, ont réussi malgré tout à mettre fin à onze ans de domination absolue des libéraux à la Chambre des communes.
Par ailleurs, le Bloc québécois (BQ) a effectué une poussée en termes de sièges au Parlement canadien après les législatives de lundi, mais, toutefois, la formation séparatiste ne devrait pas être en mesure de prétendre au statut de "faiseur de gouvernement". Jusqu'ici, le BQ ne disposait que de 33 sièges.
Les libéraux "feront fonctionner" un gouvernement minoritaire au Canada, a déclaré mardi le premier ministre sortant, Paul Martin. Dans un discours devant ses militants à Montréal, M. Martin a aussi promis que son gouvernement allait "renforcer les programmes sociaux et poursuivre une politique fiscale responsable".
Quant au Québec, où son parti a perdu beaucoup de sièges au profit des indépendantistes du Bloc québécois, M. Martin a dit avoir "compris le message". "Vous attendez plus de nous, nous donnerons sa place au Québec à la table nationale", a-t-il déclaré.
Cependant, il n'est pas sûr que ce gouvernement minoritaire soit viable, et les Canadiens risquent de retourner bientôt aux urnes, à en juger par la courte durée des précédents gouvernements minoritaires dans ce pays.
Sur les 38 élections fédérales organisées depuis la création du pays en 1867, neuf se sont soldées par la formation de gouvernements minoritaires, et ceux-ci n'ont duré en moyenne que dix-huit mois.
Le Canada a connu son dernier cabinet minoritaire il y a vingt-cinq ans. Ce gouvernement formé par le premier ministre conservateur Joe Clark n'avait exercé le pouvoir que pendant neuf mois avant d'être victime d'une motion de censure de l'opposition au Parlement.
Le plus long cabinet minoritaire, formé par le premier ministre libéral Mackenzie King en 1921, avait profité des divisions de l'opposition et dirigé le pays durant près de quatre ans.
De l'avis des politologues, les gouvernements minoritaires qui ont duré le plus longtemps ont généralement campé au centre du spectre politique, courtisant tantôt la gauche pour faire passer des mesures plus sociales, tantôt la droite pour des mesures plus conservatrices.
Entre 1963 et 1968, le libéral Lester B. Pearson fut deux fois à la tête d'un gouvernement minoritaire, ce qui n'a pas empêché ce pragmatique de faire adopter plusieurs lois importantes, comme celles assurant à tous les Canadiens un filet de protection sociale ou des prestations de retraite.
Mackenzie King a aussi dirigé deux gouvernements minoritaires d'affilée dans les années 1920, mais remporté ensuite quatre élections majoritaires avant de quitter le pouvoir en 1948. Hormis un intermède de cinq ans au début des années 1930, il a dirigé le Canada pendant vingt-deux ans, plus que toute autre premier ministre dans l'histoire du pays.

Tensions et résistances dans la Belle Province
Gérard Duhaime*
Le Monde diplomatique Juillet 2004
Alors que les communautés autochtones entendent bien faire valoir leurs droits ancestraux et en conquérir de nouveaux, le Canada a élu ses députés fédéraux le 28 juin 2004. L'état de grâce aura été de courte durée pour le Parti libéral du Québec (PLQ) après sa victoire aux élections législatives provinciales d'avril 2003, à l'issue desquelles il remplaça le Parti québécois (PQ), au pouvoir depuis dix ans. En arrière-plan, la remise en question à la hussarde des acquis sociaux, les mesures de libéralisation en tout genre et le style triomphaliste du premier ministre, M. Jean Charest, ont réveillé une société apparemment léthargique jusque-là.
Au cours des six mois suivant son élection en avril 2003, le nouveau gouvernement du Parti libéral du Québec (PLQ), dirigé par M. Jean Charest, a multiplié les annonces d'initiatives de libéralisation : recours au secteur privé pour la prestation des soins de santé, au motif qu'il serait plus compétitif ; diminution des subventions aux bibliothèques publiques, parce qu'on lirait moins ; hausse des frais de garderie et de scolarité ; hausse de la contribution personnelle au régime public d'assurance-médicaments ; facturation des ménages à l'unité pour la consommation d'eau et pour l'enlèvement des ordures (et non plus sous la forme de taxes locales) ; recours à des agences privées pour l'administration de l'aide sociale, la gestion de l'assurance-chômage et la collecte des impôts, etc. De plus, il s'est lancé dans une chasse aux "abus" prétendument commis par les bénéficiaires de programmes gouvernementaux chichement dotés.
Selon le premier ministre, ces mesures seraient justifiées parce que "l'État doit se concentrer sur ses véritables missions". Ces missions ne seraient donc pas la répartition équitable des coûts de fonctionnement des services publics, la création de conditions sociales, éducatives et sanitaires adéquates pour l'ensemble des citoyens, ou encore l'institutionnalisation de la solidarité sociale. Il s'agirait désormais, pour l'État, sous couvert d'encourager la "liberté" des marchés, de soutenir, par exemple, les intérêts du complexe pharmaco-industriel - auquel on doit la croissance continue des coûts de santé (1) - ou ceux des transnationales des mines et de la métallurgie, déjà largement subventionnées, et qui continuent de réclamer des aides financières des communautés et gouvernements locaux en brandissant la menace de fermeture (2).
Le gouvernement de M. Charest n'a pas le monopole des avancées néolibérales que le Québec a connues. La question de l'indépendance (3) ayant été renvoyée aux calendes grecques après le référendum de 1995, remporté à l'arraché par les forces fédéralistes, la libéralisation de l'économie est devenue la préoccupation centrale des cabinets du Parti québécois (PQ) qui se sont succédé depuis cette date. Sous l'impulsion des grandes métropoles, puis du gouvernement fédéral, toutes les autorités provinciales ont fait la chasse aux déficits publics. L'équilibre budgétaire était censé garantir la place des provinces, notamment celle du Québec, dans la nouvelle économie mondiale.
Des coupes claires furent donc imposées à peu près indistinctement à toutes les activités gouvernementales, mais sans remettre officiellement en cause la mission de l'État, du moins dans le discours. En pratique, elles allaient très sérieusement dégrader les prestations publiques dans les domaines de la santé, de l'éducation et des services sociaux. La nouveauté, depuis l'élection d'avril 2003, est que ces coupes s'effectuent explicitement au nom d'une redéfinition de la mission de l'État selon laquelle la solidarité sociale doit être subordonnée à la libéralisation de l'économie. Il s'agit donc d'ouvrir les services publics aux forces du marché et de réduire les charges sociales des entreprises.
Passage en force
L'autre nouveauté réside dans le style triomphaliste du premier ministre, imité par les autres membres du gouvernement. M. Charest s'est comporté comme s'il disposait d'une totale légitimité pour imposer à peu près n'importe quelle "réforme". Au moment où le gouvernement décrétait une loi favorisant le recours aux entreprises privées pour la prestation de services publics, et tandis que les manifestants, les lèvres gelées par le froid, scandaient devant l'Assemblée nationale "Je n'ai pas voté pour ça !", le premier ministre s'entêtait à soutenir qu'il ne faisait qu'appliquer le mandat reçu lors des élections législatives.
Cette intransigeance, doublée d'une dangereuse maladresse, s'est manifestée lors de la crise qui a éclaté en janvier 2004 à Kanesatake, réserve mohawk proche de Montréal, et qui est rapidement devenue un problème majeur de confiance entre les démocrates autochtones et le gouvernement du Québec (lire, ci-dessous, l'article de Mathilde Regnault). De même, l'annonce, en février 2004, de la construction d'une centrale thermique au gaz fut présentée comme une bonne nouvelle dans une province marquée par un chômage structurel persistant, consécutif aux délocalisations industrielles induites par la mondialisation.
Ce dernier projet, le Suroît, a soulevé un tollé chez les écologistes : il entraînerait des rejets de 4 millions de tonnes de CO2, soit un accroissement de 5 % des émissions de gaz à effet de serre au Québec, et confirmerait ainsi le peu de volonté des pouvoirs publics d'atteindre les objectifs du protocole de Kyoto, que le Canada a ratifié en décembre 2002, presque contre son gré. D'abord favorable au projet, le ministre des ressources naturelles, M. Sam Harnad, a dû se raviser en mars 2004 et lui retirer son appui, du moins temporairement. La décision finale devrait être annoncée au cours de l'été.
La multiplication des erreurs ministérielles et des annonces péremptoires a provoqué un rejet de plus en plus fort depuis décembre 2003 : au cours de l'hiver, les étudiants défilaient pour protester contre le sous-financement des universités, et les groupes communautaires dénonçaient les "réformes" de l'aide sociale ; le 14 avril, anniversaire de la victoire du PLQ, et le 1er Mai, Québec et Montréal ont connu les plus importantes manifestations de rue depuis les années 1970. Le soutien au gouvernement s'est effondré dans les sondages : 53 % de mécontents six mois après son arrivée au pouvoir, 70 % après un an. Cela n'a pas empêché M. Charest de faire passer en force, sous les applaudissements du patronat, des mesures fortement contestées par les syndicats, comme la loi autorisant la sous-traitance de la prestation des services publics.
Après ses premiers mois éprouvants au pouvoir, le premier ministre a cependant été contraint de battre quelque peu en retraite. Peut-être a-t-il compris qu'on ne peut gouverner le Québec comme on dirige une formation politique, activité principale de sa carrière tant sur le plan fédéral (où il fut chef du Parti progressiste-conservateur) qu'à l'échelon provincial, où il changea d'allégeance pour prendre la tête du Parti libéral.
Il aura aussi constaté qu'un saupoudrage de mesures dilatoires, comme le relèvement à 7,45 dollars canadiens (4) du salaire minimum obligatoire, soit une hausse de 0,15 dollar, est tellement insignifiant qu'il irrite à peine les organisations patronales, mais ne suffit nullement à assurer ses arrières. Depuis le début de l'année 2004, son gouvernement observe une réserve en vif contraste avec la bruyante assurance affichée après son élection. Tout indique cependant qu'il s'agit pour lui de revoir la manière de faire les choses, mais non de modifier ses orientations fondamentales.
Ainsi, au printemps, le gouvernement a annoncé la tenue d'une consultation dans toutes les régions du Québec pour discuter un projet de "réingénierie" présenté comme une "modernisation de l'État québécois". De mai à septembre, des citoyens choisis au hasard (méthode décriée comme une "loto-démocratie"), ainsi que des représentants sélectionnés par les élus locaux, sont conviés à dix-neuf forums régionaux, eux-mêmes suivis, en septembre, de deux forums nationaux présidés par le premier ministre. Au lendemain du référendum de 1995, une stratégie identique avait été déployée par M. Lucien Bouchard, premier ministre du Parti québécois de 1996 à 2001, afin d'obtenir l'assentiment de la société à l'objectif gouvernemental de suppression des déficits publics.
Dégradation du service public
Cette manoeuvre tactique ne modifie en rien l'orientation que le gouvernement libéral entend imprimer au Québec. M. Charest a répété qu'il s'agissait d'abord d'"expliquer" un projet dont la méconnaissance serait à la source du mécontentement qu'il suscite. Les dirigeants syndicaux ont dénoncé l'opération en affirmant qu'ils avaient au contraire parfaitement compris en quoi consistait la "réingénierie" en question, dont ils ne veulent pas. Aucune des grandes organisations syndicales (Centrale des syndicats nationaux, Centrale des syndicats du Québec, Fédération des travailleurs du Québec, Syndicat des professionnels du gouvernement, Fédération des infirmiers et infirmières du Québec, Syndicat de la fonction publique du Québec, entre autres) ne participera donc à ces consultations.
Du coup, les "poids lourds" du gouvernement - le premier ministre, son ministre des finances, M. Yves Séguin, et celui de la santé, M. Philippe Couillard - ont déjà commencé à revenir sur leurs promesses électorales centrales : réduction de l'impôt sur le revenu et amélioration - immédiatement après l'élection, disaient-ils - des services de santé. Ils justifient ces revirements par la situation des finances publiques, plus catastrophique, à les en croire, que ce qu'ils avaient pu anticiper.
Faute de pouvoir imposer directement ses visées, le gouvernement entend créer un consensus autour du plus petit commun dénominateur, que l'on peut ainsi résumer : avec les ressources dont il dispose, l'État ne peut plus continuer à offrir les mêmes services qu'auparavant. Dès lors, de deux choses l'une : ou bien accepter de rétrécir l'éventail des services publics, ou bien les privatiser.
Par ailleurs, le projet gouvernemental attaque de front le pouvoir syndical : les privatisations entraîneraient en effet un recul de la syndicalisation dans un pays où, même si elle ne touche qu'une minorité de salariés (40 %), elle reste forte. Mais les enjeux dépassent largement les seuls intérêts des organisations de travailleurs. En diminuant les niveaux de prestation des services publics, en accroissant leur tarification, et en ouvrant la voie à leur privatisation, ce projet remet en cause le rôle de l'État comme instrument décisif de la solidarité sociale.
La situation d'une frange importante de la population est fragilisée par la hausse des coûts des services gouvernementaux, comme celle des frais de garderie et d'assurance-médicaments, par l'augmentation des contrôles administratifs et par les dépenses nouvelles auxquelles il faut faire face pour remplacer des services qui se dégradent.
L'endettement des ménages québécois (et, plus largement, des ménages canadiens) atteint des niveaux que l'on n'avait pas connus depuis la Grande Dépression : il représente 115 % de leur revenu disponible, contre 70 % il y a vingt ans. La croissance annuelle des crédits à la consommation, de 8 % environ, représente le double de celle du revenu. Par exemple, la moitié des cartes de crédit bancaires Visa et Mastercard en circulation affichent un solde débiteur après l'échéance. Si elle a bien lieu, la hausse prochaine des taux d'intérêt, envisagée par les analystes, va aggraver les problèmes financiers d'un grand nombre de ménages vivant actuellement sur la corde raide, et en acculer de nouveaux à la faillite (on en compte actuellement 2,66 pour 1 000 habitants, pourcentage record).
Le gouvernement voudra répondre à ce genre de situation en mettant en oeuvre une politique "familiale", déjà annoncée. Il ne faut cependant rien en attendre, sinon quelques mesures (augmentation des places de garderie, aide pécuniaire aux ménages à faible revenu, le tout dans un contexte d'augmentation du prix des services publics) qui pourraient faciliter la fonction productive des familles, c'est-à-dire leur capacité à travailler toujours davantage pour parvenir à boucler leurs fins de mois. En fait, le gouvernement envoie aux parents le message qu'il est difficile et coûteux d'avoir des enfants, de les maintenir en bonne santé, de les éduquer et de les aider à s'épanouir.
* Sociologue à l'université Laval, Québec ; auteur de La Vie à crédit. Consommation et crise, Presses de l'université Laval, Québec, 2003.
(1) Richard Horton, "The Dawn of McScience", New York Review of Books, vol. 51, no 4, mars 2004.
(2) Stéphane Tremblay, "Québec Cartier. Dix ans de plus pour le plan minier", Le Soleil, 7 mars 2004.
(3) Lire Bernard Cassen, "Pour les Québecois, un pays à portée de la main", Le Monde diplomatique, janvier 1997.
(4) 1 dollar canadien = 0,60 euro.

Entre Paris et Washington
Louise Beaudoin*
Le Monde diplomatique Juillet 2004
Les souverainistes écartelés
Les Québécois en général et le mouvement souverainiste en particulier ont-ils cru naïvement que, s'ils appuyaient sans réserve l'Accord de libre-échange avec les États-Unis (ALE), puis l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena), Washington reconnaîtrait sans difficulté, le moment venu, un Québec souverain ? C'est la thèse que développe Anne Legaré, dans un ouvrage (1) où elle analyse cette volonté d'intégration continentale à n'importe quel prix. Avec, selon elle, cette conséquence que le gouvernement du Parti québécois (PQ), au pouvoir de 1994 à 2003, ne s'est pas suffisamment intéressé à la France. Le Québec aurait été l'"otage" de ses deux principaux partenaires et alliés, qui se seraient servis de lui : dans un cas, pour atteindre ses objectifs de domination du continent et, dans l'autre, pour se rapprocher d'Ottawa.
Cette analyse n'est pas sans fondement, mais elle est en partie injuste. D'une part, même les plus "continentalistes" au sein du mouvement souverainiste sont très conscients des liens qui doivent unir le Québec à la France et à la francophonie. D'autre part, ce mouvement étant, par définition, un vaste rassemblement, plusieurs voix s'y font entendre, et certaines d'entre elles sont résolument opposées à la politique américaine dans le monde, et favorables au contrepoids que représentent, au moins à l'occasion, la politique étrangère française, de même que la francophonie conçue comme espace de solidarité face à une mondialisation néolibérale et unipolaire.
Depuis dix ans, ce courant exerce une influence non négligeable. Il a cohabité avec l'aile la plus libre-échangiste dans les gouvernements du PQ. D'où, notamment, la prise de position officielle contre la guerre américaine en Irak, et le combat mené depuis 1998 avec la France, et contre la volonté des États-Unis, pour l'adoption d'une convention internationale contraignante sur la diversité culturelle à l'Unesco (2).
Par ailleurs, lors de son congrès d'orientation de mars 2003, le PQ a adopté plusieurs positions défendues par le mouvement altermondialiste : refus, dans les accords de libre-échange, des dispositions sur les investissements mettant en péril la capacité des États à agir en faveur du bien public ; nécessité, pour un gouvernement du PQ, de promouvoir le commerce équitable et l'investissement responsable ; demande d'un traité international instituant une taxe sur les flux financiers, de type "taxe Tobin".
*Ancienne ministre des relations internationales du Québec
(1) Anne Legaré, Le Québec otage de ses alliés. Les relations du Québec avec la France et les États-Unis, VLB éditeur, Montréal, 2003, 336 pages, 26,95 dollars canadiens (disponible à la Librairie du Québec, 30, rue Gay-Lussac, Paris 5e).
(2) Lire Bernard Cassen, "Une norme culturelle contre le droit du commerce ?", Le Monde diplomatique, septembre 2003.

Les peuples autochtones peinent à s'affirmer
Mathilde Regnault*
Le Monde diplomatique Juillet 2004
Dans un rapport sur les inégalités au Canada, l'Organisation des nations unies (ONU) vient de mettre en garde le gouvernement d'Ottawa contre la discrimination dont sont victimes les autochtones indiens. Ils sont 700 000 sur le territoire canadien, dont 400 000 vivant dans des réserves dont le gouvernement fédéral est propriétaire. Si leur situation tend à s'améliorer, il reste beaucoup de chemin à parcourir pour combler les lacunes résultant de décennies de politiques paternalistes.
Janvier 2004. Kanesatake, un territoire mohawk proche de Montréal, est à feu et à sang. La maison du grand chef, M. James Gabriel, vient d'être incendiée. En cause : sa décision de faire appel à des policiers d'autres réserves pour lutter contre la contrebande de cannabis et de cigarettes. Craignant que la situation ne s'envenime, le gouvernement pare au plus pressé, et enjoint les policiers venus en renfort de partir, sapant du même coup l'autorité du grand chef. "Ce qui se passe actuellement à Kanesatake est révélateur d'un malaise, estime Mme Renée Dupuis (1), avocate spécialisée dans la défense des causes autochtones. La désespérance y est telle que certaines personnes de la communauté finissent par exposer dans les médias le conflit profond qui divise cette société depuis des années."
En 1996, alors que le taux de chômage moyen de la population canadienne dans son ensemble (2) était de 10,1 %, celui des Indiens vivant dans les réserves atteignait 28,7 %, la situation étant particulièrement grave dans les communautés éloignées des grands centres urbains. Malgré quelques progrès récents, le phénomène risque de perdurer puisque les jeunes - près des trois quarts des autochtones ont moins de 25 ans - arrivent maintenant en grand nombre sur le marché du travail. "Chez les Cris, constate M. Roméo Saganash, chargé des relations avec le gouvernement québécois au Conseil des nations cries, ce sont 200 à 300 jeunes qui, pendant la décennie à venir, vont chaque année rechercher un premier emploi. Il faut trouver des solutions rapidement." En vingt ans, la population des réserves a pratiquement doublé, et les statisticiens prévoient qu'en 2021 on comptera près de 940 000 Indiens recensés.
"On les a parqués dans des réserves, en leur donnant le bien-être social" (équivalent du RMI), analyse M. Guy Chevrette (3), ancien ministre chargé de la question autochtone : "On leur a enlevé la fierté de travailler." Au fil des ans, s'est donc installée une dépendance vis-à-vis de l'aide sociale et des subventions gouvernementales. Ainsi qu'une pauvreté et un dénuement comparables à ceux de certains pays du tiers-monde.
Plus encore que cette situation sociale dégradée, dans un pays censé être l'un des plus "avancés" du monde, c'est la santé physique et mentale des autochtones qui devient préoccupante. L'écart d'espérance de vie entre Indiens vivant dans les réserves et Blancs est de plus de six ans. En 2001, une femme autochtone vivait en moyenne 75,5 ans, contre 82,1 ans pour l'ensemble des Canadiennes. Outre l'incidence de la tuberculose, anormalement élevée dans un pays industrialisé - 34 cas pour 100 000 personnes en 2000, 7 fois plus que dans l'ensemble du Canada (4) -, les morts violentes contribuent à abaisser l'espérance de vie. Les suicides sont fréquents, de même que les maladies liées à l'alcoolisme ou à la consommation de drogue.
Même si de plus en plus d'autochtones atteignent le niveau universitaire et réussissent leurs études, le nombre de ceux qui les abandonnent est très important. En 2001, seuls 30,7 % des enfants scolarisés ont obtenu leur diplôme d'études secondaires (équivalent au brevet des collèges français). Depuis le début des années 1960 et la mise en place d'une politique plus ou moins explicite d'assimilation, les Indiens ont dû absorber plus d'un siècle d'évolution technologique et culturelle, ce qui a balayé du même coup leurs repères ancestraux. La télévision et les technologies de la communication permettent aujourd'hui aux villages les plus reculés de rêver du mode de vie des Blancs, sans qu'il leur soit pour autant accessible. Le chômage et la précarité aidant, beaucoup sombrent dans une désespérance qui les conduit à des comportements de rupture.
Autre facteur déterminant qui a conduit à cette schizophrénie, l'attitude paternaliste des gouvernements successifs depuis le vote de la loi sur les Indiens en 1867. Ce texte accorde un statut particulier aux autochtones inscrits au Registre des Indiens, selon des critères fixés par les autorités. Ainsi, pour la loi canadienne, ils ont le statut d'enfants mineurs, pupilles d'un État qui dispose de pouvoirs énormes sur leur vie.
Jusqu'aux années 1970, le gouvernement avait également choisi d'éduquer les enfants indiens comme les Blancs, en les arrachant à leur famille dès le plus jeune âge pour les enfermer dans des pensionnats religieux où la pratique de leur langue était interdite et où ils n'avaient d'autre choix que de se convertir au christianisme. Plus tard, certains d'entre eux révélèrent qu'ils avaient subi des sévices moraux et sexuels dans ces internats échappant à tout contrôle, en particulier à celui des familles. De même, "les Indiens n'ont obtenu le droit de vote au niveau fédéral qu'en 1960", souligne Mme Dupuis. Ces mesures ont contribué à transformer les nations autochtones en communautés marginales repliées sur elles-mêmes, sans pour autant être autosuffisantes.
Si, dans leur majorité, les Amérindiens réclament une autonomie gouvernementale, ils ne souhaitent cependant pas l'abrogation de la loi de 1867, qui leur procure des avantages fiscaux non négligeables : ceux qui vivent dans des réserves ne paient pas de taxes sur leurs achats ; ils sont exemptés d'impôts et bénéficient également d'avantages financiers en matière d'éducation. Revers de la médaille : ce sont ces mêmes avantages qui les empêchent de devenir propriétaires des terres sur lesquelles ils vivent, et même des maisons qu'ils habitent. Impossible, dès lors, de contracter un crédit puisque aucun bien ne peut être hypothéqué à titre de garantie. Quant à l'exonération des taxes, elle est en partie à l'origine des trafics, notamment de cigarettes, pratiqués avec les Blancs dans certaines réserves.
À Kanesatake, vingt-cinq cabanes en bois se dressent le long de la route nationale, affichant des prix défiant toute concurrence pour des cartouches de cigarettes fabriquées dans les réserves. Les Blancs ont le droit d'en acheter, à condition de payer les taxes correspondantes à des vendeurs qui préfèrent cependant fermer les yeux. "Peu à peu, d'autres types de contrebande se sont développés dans certaines réserves", note Bruno Bisson, journaliste à La Presse, premier quotidien québécois, qui ajoute : "Un tiers des maisons de Kanesatake sont équipées de serres dans leur sous-sol pour y faire pousser du cannabis." Une incompréhension mutuelle entre populations indienne et blanche s'est ainsi installée : les autochtones ont souvent le sentiment d'avoir été pillés et de demeurer exploités et infantilisés, tandis que beaucoup de Blancs éprouvent du ressentiment vis-à-vis de ces gens qu'ils accusent de vivre des allocations du gouvernement et de trafics en tout genre.
Toutefois, depuis quelques années, il existe de part et d'autre une même volonté de pacifier les relations. Les premiers changements remontent à 1982, lorsque la Constitution canadienne fut "rapatriée" de Londres. Le Canada en profita pour y ajouter un article reconnaissant les droits ancestraux et les droits issus de traités signés par le gouvernement avec les autochtones. C'est d'ailleurs grâce à cet article que plusieurs communautés ont gagné des procès devant les tribunaux, dont les décisions font aujourd'hui jurisprudence, après plusieurs années de batailles judiciaires. Ainsi les tribus nishgas, en Colombie-britannique, ont intenté des procès pour mieux définir leurs droits, notamment en matière de territoire. Ces poursuites ont conduit le gouvernement à entamer des négociations, qui se sont conclues par la signature d'un traité, en 1996, leur accordant des compensations financières.
Quelques crises ultramédiatisées plus tard, à la fin des années 1990, le gouvernement québécois puis celui d'Ottawa ont changé d'attitude. Le Québec a choisi de négocier avec les Indiens plutôt que de les affronter devant la justice. Depuis 1998, une quinzaine d'accords sectoriels ont été conclus. Début 2002, cette pacification a abouti à la signature, avec les Cris (5), de la Paix des braves, qui rectifie les erreurs de la Convention de la baie James et du Nord québécois signée près de trente ans auparavant. Cette première entente prévoyait, en échange d'une cession des territoires qu'ils revendiquaient, une participation des Cris au développement de leur région, ainsi que d'importantes compensations financières.
Jamais réellement respecté, ce traité avait besoin d'être révisé. D'autant que les Cris avaient engagé des poursuites judiciaires pour des montants atteignant, en 2002, 8 milliards de dollars canadiens. "C'est la seule raison pour laquelle le gouvernement du Québec a finalement décidé d'engager de nouvelles négociations", affirme M. Roméo Saganash, l'un des artisans de cette entente. Ce que confirme M. Chevrette, négociateur gouvernemental de l'accord, même s'il y voit également une volonté de Québec de remédier à une situation que les autorités savaient désastreuse.
La Paix des braves prévoit que les Cris recevront plusieurs dizaines de millions de dollars par an pendant cinquante ans pour développer leur communauté. Le gouvernement s'engage à les faire participer activement aux projets de développement du territoire. Le but des Cris est d'obtenir une autonomie gouvernementale complète, qui leur permettrait de gérer eux-mêmes leurs ressources et de s'administrer comme ils l'entendent. C'est ce modèle que souhaitent adopter la plupart des nations autochtones. En échange, les Cris abandonnent toutes les poursuites intentées contre le gouvernement. En outre, Hydro-Québec, l'entreprise publique d'exploitation de l'électricité, obtient le droit de détourner la rivière Rupert, qui se trouve sur un territoire cri, pour construire un nouveau barrage.
Les jeunes qui, à l'instar de M. Saganash ou du grand chef James Gabriel, ont fait des études universitaires, puis reviennent dans leur communauté pour l'aider à se développer, sont encore peu nombreux. Mais ils insufflent une bonne dose d'espoir à des nations qui ont besoin de tabler sur un renouveau salvateur. M. Saganash croit en la volonté des siens pour se sortir du marasme : "Je suis très optimiste. On est en train de mettre en place, avec la Paix des braves, tout ce qui va nous permettre de survivre en tant que nation." Et de se prendre à rêver d'une révolution tranquille, semblable à celle qui bouleversa la société québécoise dans les années 1960, mais à l'indienne...
* Journaliste
(1) Auteure de Quel Canada pour les autochtones ?, éditions du Boréal, Montréal, 2001.
(2) Chiffres tirés de Analyse des conditions socio-économiques de 1991 et 1996, comparaison entre les Indiens inscrits, les Indiens inscrits vivant dans les réserves et l'ensemble de la population du Canada, ministère des affaires indiennes et du Nord- Canada, Ottawa, 2000.
(3) M. Guy Chevrette fut ministre chargé des affaires autochtones de 1996 à 2002 au sein du gouvernement provincial québécois. Négociateur de la Paix des braves, traité signé en février 2002, il a publié Pour la négociation d'un traité juste et équitable, gouvernement du Québec, Québec, janvier 2003.
(4) Chiffres tirés de Données ministérielles de base 2002, ministère des affaires indiennes et du Nord-Canada, Ottawa, mars 2003.
(5) L'une des nations autochtones présentes au Québec, dans le nord de la province.

Le Québec de Jocelyn Létourneau
Louis Cornellier
Le Devoir samedi 26 et dimanche 27 juin 2004
Essais québécois - La parution d'un livre de Jocelyn Létourneau est toujours un moment fort de la vie intellectuelle québécoise. Historien original dont les thèses brillantes sont très contestées, le penseur de l'Université Laval, avec les Gérard Bouchard, Jacques Beauchemin, Joseph-Yvon Thériault et Serge Cantin, anime depuis quelques années l'essentiel et passionnant débat sur la redéfinition de l'identité québécoise. Très particulier, son point de vue, qui évalue positivement l'ambivalence québécoise si souvent dénoncée, lui attire les foudres des indépendantistes qui y voient un éloge paralysant de la tergiversation.
Dans Le Québec, les Québécois, un court essai qui accompagne l'exposition permanente Le Temps des Québécois inaugurée au Musée de la civilisation de Québec mardi dernier, Létourneau nous livre «une narration générale ainsi que des éléments de réflexion sur le parcours historique de cette société». Il s'agit, en d'autres termes, d'une brève synthèse historique rédigée à partir de l'angle qui est le sien : «Plutôt que de préconiser une ligne interprétative où tout évolue vers le meilleur ou vers le pire, nous avons choisi de mettre au jour les processus entremêlés et ambivalents, dissonants et divergents, singuliers et universels par lesquels la société et la collectivité québécoises se sont formées puis élevées dans le temps, et ce, dans une espèce d'indétermination enviable qui fait que, hier comme aujourd'hui, l'avenir des Québécois a été et reste ouvert aux projets plurivoques de ses habitants.»
«Indétermination enviable» et «avenir ouvert» : tels sont les mots clés de cette narration historique qui emprunte à la sociologie de la compréhension -- une méthode qui pratique l'empathie à l'égard de son objet d'analyse -- et qui ne renie pas un certain optimisme lyrique. Pour Létourneau, par exemple, la «prudence politique» des Québécois relève de la lucidité, et «la ligne politique du risque calculé» qui traverse leur histoire «a procuré des lieux de passage vers l'avenir qui, de manière générale, se sont révélés ouverts et porteurs pour la majorité».
Des débuts incertains
À la Nouvelle-France idyllique longtemps chantée par certains historiens clérico-nationalistes, Létourneau oppose la réalité d'une société incertaine mal appuyée par la mère-patrie. Déjà, dans le dernier tiers du XVIIe siècle, cette société se reconnaît différente de la France métropolitaine, entre autres grâce à la part «d'autochtonité» qui s'intègre à la «canadianité naissante». Il faudra attendre la Conquête, toutefois, pour que ce sentiment identitaire, dans l'adversité, se consolide. Cette identité, précise Létourneau à l'appui de sa thèse, est déjà traversée par des éléments à la fois antinomiques et complémentaires : l'enracinement et la mobilité, la paroisse et la sauvagerie, la France et le Canada, la volonté de s'autonomiser et le refus d'être excentré.
La Conquête, cette grande «bifurcation», entraîne «des régressions pour les Canadiens», mais «elle leur ouvre aussi des avenues». Elle stimulera, par exemple, à la surprise des nouvelles élites coloniales, «la démarche d'affirmation des élites canadiennes», dont la loyauté à la Couronne britannique se révèle «pragmatique et opportuniste plutôt qu'exubérante et inconditionnelle». Les Canadiens développeront alors un «principe de cohabitation avec et contre l'autre» qui leur permet, en toute lucidité, d'éviter à la fois l'assimilation et l'isolement.
S'il faut en croire Létourneau, ce principe est au coeur de l'histoire du Québec depuis lors. Il engendre, évidemment, des tensions. Les Canadiens de l'époque résistent à certains éléments de la «britannicité», mais en incorporent d'autres. D'aucuns, Papineau par exemple, se posent «contre», alors que d'autres, Étienne Parent au premier chef, représentent le pôle du «avec» et plaident en faveur d'un réformisme tranquille. Pour Létourneau, en tout cas, il est clair que les événements de 1837-1838 sont traversés par cette tension et que les radicaux qui les animent ne représentent pas le point de vue de la majorité, plutôt réformiste. L'historien ajoute même que le fait national ne constitue pas le fin mot de cette histoire, une interprétation partielle, voire partiale, et fort contestable.
Survivance ou modernité ?
Siècle de l'émergence et de la montée de l'industrie et du salariat, la période qui va de 1850 à 1950 ne serait pas celle, au Québec, du «long hiver de survivance», mais celle de la modernité industrielle débridée. Ici encore, Létourneau, qui intègre des éléments d'histoire sociale à sa narration, insiste sur le fait qu'il n'existe pas d'unanimité politique ou idéologique dans la société québécoise de l'époque, dominée, toutefois, par une sorte de conservatisme libéral ou de libéralisme conservateur. Francophones et anglophones du Québec d'alors, ajoute-t-il, ont des relations faites d'oppositions, mais aussi d'émulation et de transferts. Sur le plan économique, les premiers sont dominés et les seconds, dominants, mais pauvreté et richesse, dans des proportions inégales s'entend, traversent les deux communautés. Pendant ce temps, ailleurs au pays, le projet d'un Canada unitaire se redéploie dans le cadre de 1867, mais Henri Bourassa, illustre fondateur du Devoir, veille au grain.
Résolument provocatrice, même si elle ne s'affiche pas telle, la narration de Létourneau se clôt, enfin, sur deux réinterprétations historiques fondamentales. D'abord, elle relativise radicalement l'influence de la période duplessiste, avant de faire de même avec l'aspect révolutionnaire de la Révolution tranquille qui, «plutôt qu'une révolution radicale», aurait été une «réorientation d'ampleur». Déboulonne-t-il, ce faisant et comme il le prétend, «ce mythe refondateur» ? Ses propres explications, me semble-t-il, lui donnent tort.
Personne, ou presque, ne conteste que cette révolution fut tranquille, mais plusieurs, dont je suis, refusent de nier son originalité et sa grandeur dans notre histoire. Pourquoi, d'ailleurs, le faudrait-il ? Létourneau reconnaît lui-même qu'elle a renversé l'infériorité économique des Québécois «au sein même de leur foyer», qu'elle a bouleversé le monde de l'éducation, qu'elle a donné naissance à des politique publiques massives d'intégration sociale et qu'elle a corrigé l'inégalité devant la maladie. Ce fut, oui, une refondation radicale qui peut encore nous inspirer.
Pour l'historien, l'humeur québécoise possède une particularité qu'il faut savoir assumer, «celle de s'épancher dans une fronde raisonnée et raisonnable enchâssée quelque part entre le confort et l'indifférence». Cela, dans notre démarche affirmationniste, nous aurait, jusqu'à présent, souri. Le Québec, écrit-il, est aux prises avec des défis territoriaux, sociaux et générationnels qu'il devra surmonter pour garder l'avenir ouvert. La question nationale ? Vive l'ambivalence, suggère-t-il encore une fois, négligeant ainsi le fait que ce qui, hier, a pu nous sourire dans un Canada lui-même ambivalent ne s'applique plus dans le Canada d'aujourd'hui, qui considère, au mieux, le Québec comme la mouche du coche.
L'ambivalence, quand elle est partagée, peut sans doute être une vertu politique. Elle peut même, parfois, et Jocelyn Létourneau en fait une fois de plus la preuve, être une vertu littéraire et inspirer de fort beaux livres. Elle devient paralysante, voire pitoyable, quand elle se transforme en refuge de la complaisance ou en baroud d'honneur du faible.
louiscornellier@parroinfo.net
Le Québec, les Québécois -- Un parcours historique
Jocelyn Létourneau
Fides, Montréal, 2004, 128 pages

Passer à l’avenir...
Comment l’histoire du Québec doit-elle se penser et s’écrire aujourd’hui ?
Lucia Ferretti
Département des sciences humaines, Université du Québec à Trois-Rivières
L'Action nationale 2.01
Jocelyn Létourneau
Passer à l’avenir. Histoire, mémoire, identité
dans le Québec d’aujourd’hui,
Montréal, Boréal,
2000, 194 p.
Mise en garde : ceci n’est pas un compte rendu. Et sans doute, je n’ai pas su rendre pleine justice à la complexité de la pensée de l’auteur.
Ce livre rassemble six articles dont seul le dernier, « Quoi transmettre. Passer à l’avenir », est inédit. Les cinq autres sont des repiquages de textes publiés très récemment (le plus ancien date de 1997) dans diverses revues savantes. Tous contribuent, sous un angle ou sous un autre, à préciser la réponse de l’auteur à la question centrale du livre, qu’on pourrait formuler ainsi : comment l’histoire du Québec doit-elle se penser et s’écrire aujourd’hui ? Les historiens, qui font de cette question la substance quotidienne de leur travail, la résolvent généralement en proposant des interprétations incarnées dans des récits. Létourneau, dans ce livre, choisit plutôt la voie du discours prescriptif : dire ce qu’il faudrait faire.
Le principe à la base de la réécriture du récit historique des Québécois que l’auteur appelle de ses vœux est qu’il faut retenir du passé ce qui permet de construire un « avenir meilleur ». Ayant constaté « l’ambivalence » des Québécois francophones quant à leur désir de rester ou non au Canada, cet avenir meilleur est défini par Létourneau comme celui où, dans le cadre canadien, les rapports entre les deux collectivités principales seraient plus harmonieux (Létourneau, en effet, définit encore le Canada d’aujourd’hui comme un face à face entre les deux peuples fondateurs). Le dernier chapitre précise cette idée : l’historien doit retenir du passé surtout ce qui peut former un capital de souvenirs propres à cultiver non le ressentiment mais la réconciliation, de manière à donner sa chance à tout ce qui, dans le passé, offre aux Québécois d’aujourd’hui le moyen de bâtir l’harmonie avec les autres Canadiens.
En fait, dans le chapitre intitulé « Se souvenir d’où l’on s’en va », Létourneau reproche à l’historiographie québécoise d’avoir présenté et de continuer à présenter l’aventure canadienne-française comme la douloureuse épopée d’un peuple écrasé par un destin accablant. En mettant à jour ce qu’ils jugent être l’aliénation des Canadiens-Français, ces historiens voudraient provoquer le sursaut identitaire et nationaliste qui poussera les « francophones » à vouloir l’indépendance. Or, si je puis me permettre une remarque, présenter ainsi l’historiographie, c’est, d’une part, caricaturer la pensée de Maurice Séguin, le père du néo-nationalisme. C’est de plus ignorer que jusqu’à lui, les historiens canadiens-français ont plutôt souffert du travers contraire, qui fut souligné par leurs successeurs, soucieux de se débarrasser de ce qu’ils percevaient comme un récit magnifié de l’histoire. Et c’est à se demander si, malgré ce qu’il en dit au chapitre suivant, Létourneau lit vraiment ce que ses collègues publient depuis 30 ans, eux qui, dans leur grande majorité, ont voulu démontrer, parfois avec trop d’enthousiasme, combien la société québécoise avait connu un développement ni grandiose, ni tragique, mais simplement comparable à celui de plusieurs autres sociétés du monde nord-atlantique. Ayant dit, donc, que les historiens ont une vision misérabiliste de l’histoire des canadiens-français, Létourneau peut ensuite affirmer que ce qu’il faut au contraire, pour ouvrir l’avenir, c’est choisir l’oubli sélectif : « L’oubli n’est pas un mode de refoulement ou d’anéantissement du passé conduisant à taire ou à assassiner la mémoire qui pourrait en naître. Il s’agit plutôt de l’aboutissement d’un deuil qui, s’étant mué en pardon, ouvre un univers d’avenir, de possibles et de compréhension fondé sur le rappel des bontés du passé plutôt que sur le souvenir de ses nocivités » (p. 37). En une phrase, voilà résumé le projet de ce livre.
Parmi tous les historiens contemporains, Létourneau s’en prend spécialement à Gérard Bouchard. On sait l’effort intellectuel auquel Bouchard consent, depuis quelques années, pour redéfinir la nation québécoise. On peut sans doute lui reprocher, et certains n’y ont pas manqué, de ne pas considérer assez la définition que les groupes nationaux et culturels présents au Québec proposent d’eux-mêmes, comme Autochtones ou Canadiens, dans son désir œcuménique (un chef amérindien a parlé d’impérialisme) de faire des Québécois avec tous les habitants du Québec, même avec ceux qui refusent l’identité offerte pour affirmer plutôt leur identité canadienne ou autochtone ; après tout bien des Québécois francophones n’aiment pas non plus qu’on nie leur identité québécoise pour faire d’eux de force des Canadiens, sous prétexte qu’ils vivent à l’intérieur des frontières du Canada. Mais, malgré tout ce qu’on peut dire des thèses de Bouchard, on ne saurait pour autant nier la valeur heuristique de sa vision, ni la crédibilité de l’intellectuel chicoutimien. Létourneau, pourtant, n’hésite pas à dire de son confrère qu’il embrigade la science au service du projet politique indépendantiste, et que, de ce fait, ses travaux sur la question manquent carrément de rigueur (p. 69).
Dans « Quelle histoire pour l’avenir du Canada ? », l’auteur propose ses orientations. Le nouveau récit de l’histoire canadienne devrait faire ressortir qu’en dépit d’un rapport de forces adverse, tranché « de manière souvent malheureuse ou maladroite (qualifions ces gaucheries de blessures) » (p. 101), les forces assimilatrices n’ont jamais eu le dessus au Canada en raison de la persistance du désir d’exister des « francophones ». Du reste, une telle « tension vertueuse » est notable aussi dans les rapports entre les régions de l’est et de l’ouest, ou entre les régions et le pouvoir central. Quant aux autochtones, s’ils ont été impuissants à l’époque à s’imposer comme un des peuples fondateurs du Canada, et qu’en conséquence il est « inusité » de les définir aujourd’hui comme Premières nations, ils peuvent toujours exiger réparation pour la réduction qu’ils ont subie et reconnaissance pour l’aide qu’ils ont apportée aux premiers colons européens. En conséquence, l’auteur est prêt à leur accorder une sorte de self-government, « dans des limites raisonnables » (pp. 102-103). Au fond, l’histoire canadienne est marquée par l’échec de l’intransigeance des pouvoirs dominants devant la volonté des minorités de perdurer. La découverte de Létourneau n’est pas tant dans cette affirmation, que dans « le caractère mélodieux des dissonances, et la propriété féconde des ambiguïtés » de ces rapports de force qui ont marqué l’histoire du Canada. (On sait combien Évangéline et Louis Riel, pour ne parler que d’eux, ont apprécié les mélodies canadiennes, mais il est peut-être nocif de le rappeler).
Je pourrais m’arrêter là ; on sait assez de quoi il en retourne. Létourneau ne nie pas qu’il y ait eu tentatives très réelles d’assimilation et de réduction politique des « francophones » dans l’histoire ; mais il tient à faire remarquer que ces derniers ont perduré malgré tout, et qu’ils ont persisté à choisir le cadre canadien. Il tient même à suggérer que c’est grâce à toutes les adversités qu’ils ont connues que les « francophones » existent encore au Canada (p. 152) (Serait-ce une nouvelle version de la Conquête providentielle ?). Ce que les Québécois francophones ont toujours voulu, dit-il, c’est un partenariat (l’ancienne formule, non rappelée par l’auteur, évoquait « un Québec fort dans un Canada uni »). Or c’est justement ce qui est en train de se dessiner, voit Létourneau : l’assimilation n’est plus possible, au moins pour les francophones du Québec ; le Canada n’a pas d’autre avenir que dans la reconnaissance de sa dualité structurante ; les membres des minorités au Québec se définissent de plus en plus comme des Québécois, il en a pour preuve l’ouverture des romans anglo-québécois à la présence du français dans la ville de Montréal (p. 157) ; du reste, s’il n’y avait pas le projet indépendantiste, le rapprochement serait encore plus grand entre francophones et non francophones québécois ; en outre les Québécois sont forts à Ottawa ; et même si le Québec est isolé sur le plan constitutionnel, la dualisation du pays continue de s’inscrire « en douceur » dans les principes de gouverne du pays. En somme, tout ce qu’il faut, c’est un peu de « bonne foi », et voilà l’horizon sur lequel les historiens doivent désormais construire le récit historique québécois (pp. 156-167).
Après nous avoir dit comment il conviendrait de réécrire l’histoire, j’imagine que Létourneau a déjà la main à la pâte. À suivre donc, pour voir ce qui restera de toute cette rhétorique une fois l’auteur passé par les archives.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
MAL DE BLOC À OTTAWA
Patrice Boileau
Carignan
TRIBUNE LIBRE 29 juin 2004
Le Canada a assisté à un véritable triomphe bloquiste au Québec. De toute évidence, la vision canadienne proposée par les différents partis nationaux n’a tout simplement pas de prise, surtout chez les Québécois francophones. Le peuple Québécois a décidé, majoritairement, de ne pas être canadien dans son choix politique à Ottawa.
Le chef du Bloc québécois ne doit plus freiner l’enthousiasme des souverainistes. Gilles Duceppe sait très bien que son parti politique n’est rien sans eux. Un sondage piloté par la firme Léger et présenté par son président, sur les ondes de TVA, durant la soirée des élections, a révélé que 52% des Québécois auraient répondu OUI à la souveraineté lors du vote du 28 juin dernier. Or, la grande majorité de l’électorat bloquiste désir voir dans sa victoire une remarquable progression vers l’indépendance du Québec. Il faut les encourager et les inviter à propager cette contagieuse fierté.
Depuis 1995, les souverainistes n’ont pas eu grand chose à se mettre sous la dent pour festoyer : ils ont subit les assauts d’Ottawa, vu le Parti québécois retraiter pour sombrer dans un attentisme démobilisant et assisté à l’arrivée d’un gouvernement à-plat-ventriste à l’Assemblée nationale. De grâce! Laissons les indépendantistes jubiler et partager leur joie avec d’anciens fédéralistes au terme de la présente campagne électorale fédérale. Ceux qui ont appuyé le Bloc québécois afin de protester contre les actions frauduleuses des libéraux fédéraux ne s’en offusqueront pas. Ces gens connaissent très bien l’idéologie bloquiste et agiront différemment s’il y a lieu, bien qu’ils réfléchissent.
Reste maintenant à rendre les Communes gouvernables. Les troupes de Gilles Duceppe n’ont pas intérêt à faire éclater rapidement le gouvernement libéral minoritaire. Grâce à cette situation politique inespérée, les souverainistes peuvent accélérer le règlement de l’épineux dossier du déséquilibre fiscal. Certes, c’est Jean Charest qui risque d’en profiter. Mais l’heureux dénouement aura été d’abord le résultat du travail bloquiste pour avoir vu Paul Martin s’y opposer durant dix ans. Même chose concernant le sous-financement fédéral des soins de santé : les députés souverainistes peuvent mieux parvenir à rapatrier l’argent à Québec sans norme fédérale. Il s’agit de nos impôts, tout de même. Que ceux qui craignent voir l’adversaire pavoiser en affirmant que le fédéralisme canadien fonctionne se rassurent : il ne fait aucun doute que les sommes arrachées à Ottawa seront jugées nettement insuffisantes par tous les intervenants politiques, sauf un Jean Charest, isolé dans son cabinet, qui n’a plus aucune crédibilité au Québec.
L’automne sera chaud : le gouvernement libéral de Jean Charest veut financer le déséquilibre fiscal imposé par Ottawa par sa fonction publique. Les offres salariales misérables qu’il a effectivement présentées avant de clore la cession parlementaire le prouvent. De plus, le désir du ministre de l’Environnement Thomas Mulcair d’autoriser l’exportation de l’eau potable québécoise ajoutera à la grogne générale. Forts de leur victoire sur les forces fédéralistes à Ottawa, les souverainistes joindront leur voix aux autres manifestants pour préparer le terrain à Québec. Le désir de fonder un État indépendant sera plus fort que jamais. Avec le Congrès national péquiste du printemps 2005 qui approche, il est prévisible qu’un grand nombre de souverainistes réclament la possibilité de répéter l’exploit du 28 juin 2004, lors du prochain rendez-vous électoral au Québec. L’obtention d’une autre majorité absolue de suffrages pourra, cette fois-ci, autoriser un gouvernement souverainiste de proclamer la souveraineté à l’Assemblée nationale. Il faudra respecter cette volonté citoyenne qui sera très forte : il en va du dynamisme indépendantiste qui déferla partout au Québec dans les prochains mois.

TRIBUNE LIBRE
Jean Charest le démocrate... en catimini
Christian Gagnon
Président régional
Parti Québécois de Montréal-Centre
TRIBUNE LIBRE 29 juin 2004
Quel grand mois de juin pour la démocratie telle que la conçoit Jean Charest ! Le 17 juin, il mettait fin aux travaux parlementaires pour ne pas avoir à affronter l’Opposition en Chambre au sujet du résultat des référendums sur les défusions. Pour la tenue de ces consultations dont le taux de participation était un enjeu primordial, il avait choisi le 20 juin, jour de la fête des pères, histoire de s’assurer que le moins de gens possible s’y expriment. En plus, les citoyens des villes-centres n’avaient pas le droit de vote, eux qui en subiront pourtant les conséquences les plus négatives. Jean Charest le Westmontais, lui, a préféré voter par anticipation, ni vu ni connu, loin des caméras.
Le 23 juin, alors que tout le monde avait la tête à la Fête nationale, son ministre de la Santé a annoncé en catimini les décisions du gouvernement concernant le choix des sites pour les projets d’hôpitaux universitaires à Montréal. Une pécadille de deux petits milliards $. L’Université de Montréal n’a pu que déplorer une aussi injustifiable précipitation dans cet autre dossier que M. Charest préfère ne pas débattre à l’Assemblée nationale.
Et pour finir, ce 28 juin, journée d’élections fédérales, est aussi le jour qu’a choisi notre Premier ministre pour discrètement signer l’arrêt de mort du projet de modernisation de l’aluminerie Alcoa à Baie-Comeau, un investissement de plus d’un milliard $. 2700 emplois permanents sont ainsi compromis sur la Côte-Nord, sans compter ceux qu’aurait créés cet immense chantier. Notons également au passage les nombreuses nominations partisanes en sourdine dont on a déjà commencé à parsemer nos vacances. Je crois que je vais dès maintenant programmer mon vidéo pour enregistrer en mon absence les bulletins de nouvelles du 1er juillet. Quelque chose me dit qu’il s’y brassera de grosses affaires.

TRIBUNE LIBRE
Un bilan québécois de l'élection fédérale
Charles Courtois
TRIBUNE LIBRE 29 juin 2004
Quellle conclusion tirer pour l'avenir de la société
québécoise de l'élection du 28 juin ?
Tout d'abord, saluons les avancées que l'équipe
dirigée par Gilles Duceppe a réussi avec brio dans des
régions plus fédéralistes, plus conservatrices et
surtout, auprès de ces citoyens qu'on appelle
"minorités ethniques".
Il n'y a rien de plus fondamental pour l'avenir
démocratique, démographique et culturel du Québec, et
le Bloc de Duceppe montre la voie au PQ. Tous les
souverainistes et tous les Québécois vont y gagner.
Seulement voilà, malgré une progression sérieuse et
une diversification des appuis aux Bloquistes, le
nombre de sièges souverainistes sur l'île de Montréal
est demeuré très limité.
Le travail n'est pas fini, mais il est parti sur le
bon pied.
Le scandale des commandites a propulsé le Bloc,
dira-t-on, mais n'oublions pas la question de fond.
Les commandites faisaient partie d'une réponse
libérale à la question de l'unité canadienne que
rejettent les Québécois, et le PLC ne le comprend pas.
La question existencielle de l'avenir du Québec se
pose. le Québec se fera-t-il assimiler comme la
Louisiane ? Aucun parti fédéraliste n'a de réponse à
cette question.
La question de la démocratie se pose toujours pour les
Québécois, puisque la souveraineté de leur peuple
demeure niée par la loi sur la clarté.
Ce n'est pas tout. Une lamination lente de l'identité
québécoise est au pouvoir à Ottawa et à Québec. A
Québec, il s'agit tout simplement de démanteler les
outils collectifs des citoyens québécois,
affaiblissant ainsi la démocratie et la culture d'une
entité embêtante pour le fédéralisme et les
multi-nationales.
A Ottawa, il s'agit de monopoliser le vrai pouvoir. Le
pouvoir de Québec est diminué, l'identité québécoise
est combattue. Notamment à Montréal, par le biais
d'une politique municipale mais aussi parce qu'Ottawa
conserve le pouvoir de naturalisation et continuera de
tenter d'éloigner les Montréalais et les néo-Québécois
de l'identité québécoise pour en faire des Canadians.
Ottawa et Toronto concentrent le pouvoir, la richesse
et le développement du Canada. L'Ontario attire plus
que sa part d'immigrants et tire profit des migrations
interprovinciales. La marginalisation du Québec se
poursuit.
L'Union des Canadas a voulu assimiler le Québec et les
francophones, la Confédération les a minorisés. Leur
position minoritaire a permis au français d'être
rapidement exclu des autres provinces et surtout des
nouvelles provinces. La minorisation s'est poursuivie
tout au long du XXe siècle.
Aujourd'hui, l'importance démographique du Québec
continue de diminuer au Canada, et par conséquent, la
place de sa culture aussi. Comme le Canada, l'avenir
démographique du Québec dépend de l'immigration, mais
contrairement au Canada, le fédéralisme en cours
limite la capacité du Québec à intégrer ces nouveaux
citoyens à sa culture plutôt que celle du voisin.
La réalité de l'exercice du pouvoir libéral à Ottawa,
avec le concours des ministres québécois, c'est que la
centralisation toujours plus poussée va faire passer
le Canada de l'étape de la minorisation du Québec et
des francophones à celle de leur marginalisation.
"Que voulez-vous!" Cette marginalisation est en cours,
et les deux gouvernements libéraux vont poursuivre sa
mise en oeuvre et l'assimilation qu'elle suppose à
l'arrivée. C'est le moyen qu'ils ont trouvé d'extirper
le souverainisme.
Le discours de Paul Martin le soir des résultats
parlait de faire en sorte que les Québécois ne
veuillent pas quitter le Canada, parce leur réussite
personnelle y serait assurée. Leur culture va prendre
le même chemin que le français de Paul Martin, devenir
folklorique, un beau trophée au pedigree du Canada
mais une réalité anecdotique.
Plus que jamais, écoutant les paroles de Maka Kotto et
en suivant l'exemple des François Rebello, les
souverainistes doivent travailler d'arrache-pied pour
ramener cette question à l'avant-plan. Les Québécois
ont droit à l'auto-détermination autant que les
Canadians. Ils ont le droit de poser la question de
l'avenir de leur culture, à laquelle aucun parti
fédéraliste n'a de réponse. Il faut les confronter à
ce propos et le Parti Québécois doit reprendre le
travail du Bloc et l'améliorer dans ces quartiers de
la région montréalaise où les percées déterminates
pour l'avenir du Québec, pour qu'il y ait un Québec à
l'avenir, sont en cours.
L'élection massive de Bloquistes rappelle que la
question existentielle du Québec n'est pas réglée même
si les partis fédéralsites veulent la régler par le
silence, la marginalisation et son terme,
l'assimilation.

TRIBUNE LIBRE
Errer parmi les faiseurs
Jean-Luc Gouin
TRIBUNE LIBRE 29 juin 2004
Errer parmi les
faiseurs
M. Jean Charest
jean.charest@plq.org
Premier ministre du
Québec
Objet : L'Ordre du
Québec ou comment Briller parmi les
Meilleurs
Ordre-national@mce.gouv.Qc.ca /
http://www.mce.gouv.Qc.ca/ordre
M. Charest,
Le 23 juin
dernier, vous avez décerné le précieux insigne de l'Ordre du Québec à
trente-trois personnes dont, parmi le nombre, MM. Serge Joyal, Gil Rémillard et
Serge Savard.
Interrogation à part soi : je suis fort étonné qu'il ne
vous soit pas venu à l'esprit d'accorder simultanément cette haute
reconnaissance publique à Messieurs Stéphane Dion, Denis Coderre ou Pierre
Pettigrew. Par exemple.
J'en conclus que vous êtes distrait, M. le
premier ministre. Vous avez sûrement besoin de vacances. De très longues et de
très reposantes vacances.
Mes salutations à vous,
monsieur,
Jean-Luc
Gouin
LePeregrin@yahoo.ca
Capitale nationale, 29 juin
2004

TRIBUNE LIBRE
Manifestation indépendantiste avec Pierre Falardeau
le 1er juillet à Québec
MLNQ
TRIBUNE LIBRE 29 juin 2004
Le Mouvement de Libération Nationale du Québec (MLNQ) organise une
fois de plus à Québec le 1er juillet une manifestation afin de
protester contre la fête du Canada, fête du colonialisme canadien, fête des
commandites et célébration de la mise en minorité du peuple québécois.
En plus de son président l’ex-felquiste
Raymond Villeneuve, le MLNQ pourra compter sur la présence du
célèbre cinéaste Pierre Falardeau et de l’écrivain René Boulanger
qui seront également de la manifestation.
Bien
qu’organisée par le MLNQ, cette manifestation s’adresse à tous les
patriotes québécois qui ont à cœur l’accession à l’indépendance du pays du
Québec. D'ailleurs, le Parti Québécois de l'Université Laval appuie
officiellement la manifestation cette année. L’invitation est donc lancée à tous
pour le rendez-vous à 11h15am devant l’Hôtel de ville de Québec, et ce
afin d’être à 12h00am sur la Terrasse Dufferin pour la levée du drapeau
canadien.
De même, le MLNQ profite de
l’occasion pour dévoiler les appuis reçus à ce jour pour sa pétition de
protestation contre le Canada Day. D’ailleurs, un des signataires, le
comédien Pierre Chagnon (Au nom du père et du fils), a signifié son
regret de ne pas pouvoir être de la manifestation, retenu par un tournage. «
J’aurais bien aimé aller manifester à Québec, notamment en compagnie de mon ami
Falardeau, et je vous souhaite bon succès », a-t-il fait savoir aux
organisateurs. Il en est de même du comédien Julien Poulin, autre signataire de
la pétition. En fait, la pétition est appuyée par une quinzaine de personnalités
d’importance et près de 3000 citoyens et citoyennes. Pour la liste complète des
personnalités signataires de la pétition, voir le texte en annexe de ce
communiqué.
LA FÊTE EST FINIE !
Pétition lancée par le
Comité " La Fête est finie! " du MLNQ
Considérant que l'Union et
la Confédération ont constitué la mise en minorité définitive du peuple
québécois et l'annexion par la force du Québec au Canada;
Considérant
que cette Union et cette Confédération avaient pour objectif avoué (rapport
Durham) la mise en minorité et l'assimilation du peuple québécois et des
francophones d'Amérique;
Considérant que les célébrations de la Fête de
la Confédération ou Fête du Canada ou Canada Day s'inscrivent en ligne
directe dans les efforts du gouvernement canadien pour bâtir à l'aide d'une
propagande agressive et coûteuse une identité canadienne uniformisante qui nie
l'existence même du peuple québécois;
Considérant que des sommes énormes
issues des taxes et impôts des Québécois sont englouties au Québec dans la
propagande entourant l'organisation de la Fête de la Confédération ou Fête du
Canada ou Canada Day alors que les besoins au Québec en santé, en
éducation et dans de nombreux autres secteurs sont criants;
Et
considérant que la Fête nationale du peuple québécois est le 24 juin et qu'on ne
saurait lui imposer à même l'argent de ses taxes et impôts la célébration de sa
mise en minorité et de la négation de son existence;
Nous, signataires,
désirons protester contre l'organisation à coûts faramineux de la Fête de la
Confédération ou Fête du Canada ou Canada Day en territoire québécois par
le gouvernement fédéral canadien.
Signataires en date du 1er
juillet 2004 :
- René Boulanger, écrivain.
- Michel
Brault, cinéaste.
- Pierre Chagnon, comédien.
-
Raoul Duguay, poète et chansonnier.
- Pierre Falardeau,
cinéaste.
- Andrée Ferretti, écrivaine et v.-p. du RIN en
1966-67.
- Claude Jasmin, écrivain.
- Gaston
Laurion, professeur émérite de littérature à l’Université
Concordia.
- Yves Michaud, ex-député, ex-délégué général du
Québec, ex-directeur du Jour, prés. de l’APEIQ et écrivain.
- Alfred
Mignot (Paris), Secrétaire général du Forum francophone international (FFI),
éditeur et fondateur du journal Vox Latina et président-fondateur de l'Académie
latine de France.
- Jacques Poisson, prés. du Mouvement estrien
pour le français (MEF).
- Julien Poulin, comédien.
-
Benoît Roy, prés. du Rassemblement pour un pays souverain (RPS).
-
René-Marcel Sauvé, officier de l’armée canadienne à la retraite et
écrivain.
- Raymond Villeneuve, prés. du Mouvement de libération
nationale du Québec (MLNQ).
Et près de 3000 citoyens et
citoyennes!
Pour consulter et signer la pétition du MLNQ : www.mlnq.net

TRIBUNE LIBRE
Ottawa a perdu les élections / Les États membres doivent réagir
Robert Bertrand
TRIBUNE LIBRE 29 juin 2004
Il faut constater des pôles différents suivant le fuseau horaire.
Depuis plus de quarante ans Québec s'est défini grâce à toutes les Commissions Royales et autres d'enquêtes. Le Québec s'affirme davantage dans le même esprit qu'avaient détectés et décrits les divers commissaires de ces Commissions.
L'Ouest veut avoir sa part; veut jouer un rôle : l'Ouest est différent et veut marquer sa différence. C'est à eux de se définir et d'être conséquents envers eux-mêmes.
Ottawa est de trop dans le décor : c'est Ottawa qui empêche les États d'exister comme ils ont le souhait de le faire. C'est Ottawa qui a perdu les élections. C'est Ottawa qui s'est tout accaparé et il l'a fait au détriment des réalités différentes de ce Pays.
Les États membres doivent convenir d'un agenda et mieux se définir. L'objectif faire disparaître Ottawa dans la forme actuelle. Ottawa n'est pas un pôle d'unité c'est un ensemble qui fait subir aux autres ses propres diktats alors qu'Ottawa était et est supposé être un parlement à la forme et à la ressemblance du parlement Européen. Ce sont les États qui ont créé l'Union européenne comme ce sont les États membres qui ont créé Ottawa.
L'Union Européenne s'est réalisée en tenant compte des réalités diverses de chacun des Pays, de chacune des Nations.
Ce n'est pas en voulant faire disparaître les réalités qu'on se construit. On se construit sur du roc en écoutant, en acceptant ce qui existe. Non pas en rejetant la réalité des États membres. Les États membres existent avant Ottawa. Et Ottawa est la grenouille qui veut manger le boeuf.
À chacun des États membres de se définir, de travailler ensemble pour faire disparaître le monstre ottawaien qui s'est créé sur du sable mouvant. Ottawa, c'est le château de cartes du Canada. Et comme il est dit : "... il vantait devant ma porte !"
COMMUNIQUÉS

COMMUNIQUÉS
29 juin 2004