Actualité





La leçon de logique

Jean-Simon Gagné
Le Soleil lundi 7 juin 2004

C'était à Vancouver, je crois, La semaine dernière. L'heure était grave. Pour l'occasion, le premier ministre du Canada, Paul Martin, avait abandonné son éternel sourire figé et douloureux, celui-là même qui lui donne l'air d'un homme venant tout juste d'avaler une clé à molette copieusement badigeonnée de sauce tabasco.

M. Martin a d'abord fait son mea culpa pour tout ce qui a pu mal fonctionner au sein de l'administration libérale. Tout. Remarquez, il a eu la sagesse de ne pas dresser une liste complète, sinon il s'y trouverait peut-être encore. Non. Tel un Jésus rouge, il a pris sur ses épaules l'ensemble des péchés libéraux, depuis le scandale des commandites jusqu'à celui du coût du registre des armes à feu.

Tant qu'à y être, les journalistes auraient pu en profiter pour lui demander d'assumer la responsabilité du mois de mai pluvieux et du café imbuvable des machines distributrices. Ça nous aurait fait un coupable, au moins. Enfin, bon. Ils n'ont pas osé.

De toutes façons, la suite apparaît beaucoup plus incroyable.

Après s'être autoflagellé, M. Martin ne s'est pas contenté de formuler un autre engagement électoral sans lendemain. Non. Devant un auditoire médusé, il a plutôt accouché de la mère de toutes les promesses électorales, en s'engageant à respecter... ses engagements électoraux ! Autrement dit, il a promis de respecter ses promesses !

Un peu comme l'assureur qui offre une police d'assurance sur ses assurances. Ou le comptable qui vérifie à la main les résultats obtenus avec sa calculatrice.

Du coup, je regrette de ne pas avoir suivi plus assidûment mes cours de logique.

"Si tous les Crétois sont des menteurs, disaient les vieux maîtres, que faut-il conclure si un Crétois arrive en disant : Je suis un menteur ?"

D'après mes souvenirs, l'affirmation conduit aux limites du gouffre insondable de la pensée humaine.

Récapitulons. Si Paul Martin sent le besoin de promettre de respecter ses promesses parce qu'il soupçonne tous les politiciens d'être des menteurs, que faut-il en conclure ?

Pffff. Pensez-y quelques minutes, le temps que j'aille me dénicher un comprimé pour soigner une espèce de vertige soudain.

Moi je vous le dis, il ne faudrait jamais tenir rigueur à un politicien pour ce qu'il dit en période électorale. Ce n'est pas sa faute.

Prenez Jean Charest, par exemple.

Il y a quelques jours, en pleine campagne sur les défusions, M. Charest a ouvert toute grande une fenêtre sur le néant politique.

Ainsi il votera contre la défusion de Westmount, sa ville de résidence. Mais il le fera à titre de citoyen, pas de premier ministre. Le premier ministre du Québec, lui, demeurera neutre.

À chacun son Jean Charest, en quelque sorte. L'acteur et son double. Celui qui ira voter et l'autre, qui ne sortira pas du placard.

Bon, je vous l'accorde, les mauvaises langues ne manqueront pas de poser toutes sortes de questions désobligeantes. Lequel a été élu en avril 2003 : le citoyen ou le premier ministre ? Lequel contrôle la main droite ? La main gauche ? Lequel passe son temps à contredire l'autre ? Que pense le citoyen Charest du premier ministre, et vice versa ? Est-ce qu'il leur arrive d'être à couteaux tirés ?

Bof ! Qu'importe les mauvaises langues. Les multiples Jean Charest n'ont qu'à s'entendre pour les laisser persifler.

Au-delà de la matière, il y a la pensée. Et au-delà de la pensée, il y a désormais Jean Charest. Ou plutôt, les Jean Charest.

Comment disaient les vieux maîtres de nos cours de logique, déjà ? Ah oui : "Si tous les Crétois sont des menteurs, que faut-il conclure si un Crétois vous arrive en disant : Je suis un menteur ?"

Récapitulons. Si Jean Charest sent le besoin de distinguer ses convictions de citoyen et de premier ministre, que faut-il conclure s'il vous arrive en disant : Je est un autre ?"

D'après mes souvenirs, l'affirmation vous conduit aux limites de... aux limites de... Oh, et puis zut ! je ne sais plus.

Si vous me le permettez, je vais conclure abruptement ce chapitre avec la réflexion très terre à terre qu'un militant libéral m'a confiée la semaine dernière : "En politique, c'est simple : quand tu es au fond du trou, il faut absolument que tu arrêtes de creuser".

Parlant de mystère et de logique, je m'en voudrais de vous quitter sans citer ce pur chef-d'oeuvre de jargon administratif, tiré du rapport d'enquête sur la qualité des services de garde intitulé Grandir en qualité 2003.

"La qualité de la structuration des lieux et de ses sous-dimensions est aussi décrite à partir de la distribution des poupons selon le niveau de l'indice de qualité affiché par les services qu'ils fréquentent. Ainsi que présenté à la figure 3.2a, environ la moitié des enfants en pouponnière (51 %) évoluent dans des installations qui présentent un indice de niveau moyen-élevé à la dimension de la structuration des lieux, pour une qualité éducative jugée passable sur ce plan en vertu de la réglementation et des principes sous-jacents au programme éducatif."

Cette fois, j'en suis sûr, nos vieux maîtres de la logique n'y auraient rien compris. Les Crétois non plus. Même avec la complicité active de tous les Jean Charest de la Terre.

JSGagne@lesoleil.com



La domination conservatrice

Michel Venne
Le Devoir lundi 7 juin 2004

L'élection d'un gouvernement conservateur dirigé par l'ex-allianciste Stephen Harper, le 28 juin, ne fait pas peur aux Canadiens et aux Québécois autant que le voudrait Jean Lapierre, pour deux raisons toutes simples.

La première est que nous vivons sous l'empire du conservatisme économique depuis déjà plus de deux décennies et que les citoyens de ce pays en redemandent.

La seconde est que, sur toutes les questions relatives aux droits de la personne (l'avortement, les droits des homosexuels, les droits des minorités linguistiques, etc.) les tribunaux ont pris le relais du Parlement. Les citoyens savent qu'une Charte des droits les protège quel que soit le parti au pouvoir.

Ces deux réalités ont d'ailleurs dominé les dix années de mandat libéral à Ottawa avec Paul Martin aux commandes sous Jean Chrétien.

Les libéraux ont appliqué une politique économique conservatrice. Ils ont saccagé la caisse de l'assurance-chômage. Ils ont miné la crédibilité du système public de santé en sabrant son financement. Ils ont baissé les impôts Leurs rares innovations sociales (prestation pour enfants, régime d'épargne-études...) misaient avant tout sur l'initiative individuelle.

Le PLC n'a guère de leçon non plus à donner à Stephen Harper sur les questions morales. Les progrès enregistrés sur ce plan depuis dix ans n'ont rien à voir avec une politique volontaire de la part du gouvernement libéral, mais résultent avant tout des combats menés devant les tribunaux par les groupes organisés au sein de la société.

Ainsi, le libre-choix en matière d'avortement découle d'une décision de la Cour suprême du Canada rendue en 1988 dans l'affaire Chantal Daigle. De même, ce sont des décisions judiciaires qui ont forcé le gouvernement libéral à reconnaître l'égalité des homosexuels devant la loi. M. Martin souhaite encore s'en remettre aux juges pour décider si le Canada doit autoriser les mariages entre conjoints de même sexe. Ce sont aussi les tribunaux qui, pendant le règne du PLC, ont fait avancer la reconnaissance des droits des minorités de langue française, des femmes (en matière d'équité salariale) et des nations autochtones.

***

Les électeurs ne sont pas dupes des épouvantails que l'on dresse devant eux.

Malheureusement, cette apparente continuité de pensée entre libéraux et conservateurs masque des différences véritables. Avec Stephen Harper au pouvoir, les conservateurs extrémistes auront une oreille plus attentive au sein du gouvernement qu'ils ne l'auraient avec Paul Martin. M. Harper leur devrait en partie son élection. Celui-ci serait tenté de nommer à la Cour suprême des juges dont l'idéologie est plus proche de la sienne. Et le reste à l'avenant.

Mais ces différences sont devenues imperceptibles par le citoyen moyen d'abord parce que les dirigeants des partis adverses - le PLC à Ottawa, le PQ à Québec -, n'ont pas su marquer clairement la différence. Ensuite parce qu'ils ont prétendu défendre une pensée sociale progressiste tout en pratiquant une politique traditionnelle.

Ces forces politiques ont renoncé à cultiver au sein de la population une autre manière de voir la vie en société. Les progressistes n'ont pas su proposer depuis vingt ans un nouvel État providence, laissant ainsi le champ libre à une idéologie si prégnante aujourd'hui qu'il est impossible de la renverser dans une seule campagne électorale. Tous les partis susceptibles d'exercer le pouvoir prennent donc le train du conservatisme, avec des nuances.

Quant aux tenants d'une autre idée de la société, ils pataugent dans la marginalité (l'UFP a fait 1 % aux dernières élections québécoises) ou voient, comme le NPD, leurs espoirs les plus fous réduits au rêve de détenir la «balance du pouvoir» dans un gouvernement minoritaire.

***

Le décès, samedi, de l'ancien président américain Ronald Reagan fut l'occasion de nous rappeler que cette révolution conservatrice, lancée durant les années 1980 en rupture avec l'État providence instauré avec le New Deal de Franklin Roosevelt, conserve son emprise, une emprise durable, sur l'Amérique.

Le Thatchérisme a, pour sa part, survécu à la prise du pouvoir par le New Labor de Tony Blair en Grande-Bretagne. L'Union européenne a du mal à devenir sociale et se construit comme un vaste marché dominé par la libre concurrence au détriment du pouvoir des États de le réguler.

Au Québec, les électeurs ont porté au pouvoir un ancien ministre conservateur qui dirige à droite sans fard. Ils avaient flirté, pendant des mois, avec le néolibéralisme de Mario Dumont. L'ADQ a tout de même recueilli 18 % du vote. Et le principal reproche fait au budget Séguin fut qu'il ne comportait pas les baisses d'impôt promises. Tout comme les Ontariens ne digèrent pas la hausse des prélèvements annoncée dans le dernier budget de la province. Est-il nécessaire de parler de l'Ouest?

Pour passer à autre chose, il faudra beaucoup de travail auprès des citoyens eux-mêmes, du leadership et une idée forte de la société idéale de demain qui pourrait succéder à l'épisode transitoire et déprimant du néolibéralisme. Les voix de l'altermondialisme et du bien commun ouvrent doucement le chemin qui s'annonce encore long.

Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde. Il s'exprime ici à titre personnel.

michel.venne@inm.qc.ca



L'ancien et le nouveau

Chantal Hébert
Le Devoir lundi 7 juin 2004

Si Jean Chrétien était encore chef du Parti libéral du Canada, il aurait déjà anéanti la crédibilité de ses adversaires néo-démocrate et conservateur au 16e jour de la campagne électorale.

L'ancien premier ministre aurait pourfendu sans merci Jack Layton sur toutes les tribunes pour sa promesse de révoquer la Loi sur la clarté référendaire. Il aurait mis Stéphane Dion à ses trousses d'un bout à l'autre du Canada. Ce dernier aurait évidemment toujours été ministre.

L'équipe Chrétien n'aurait pas laissé les profondes divisions engendrées par la sortie de M. Layton au sein de sa propre députation glisser vers l'arrière-plan de l'actualité. Elle les aurait exacerbées. La semaine dernière, des ténors du NPD, comme le Manitobain Bill Blaikie et l'ancienne chef Alexa McDonough, se sont dissociés de leur chef sur l'avenir de la Loi sur la clarté, du rarement vu à ce niveau en campagne électorale. À l'échelle du Bloc québécois, c'est comme si Michel Gauthier et Francine Lalonde avaient désavoué publiquement Gilles Duceppe.

Jean Chrétien aurait exploité avec la même férocité les faux pas conservateurs sur le bilinguisme officiel. Il aurait notamment souligné que Stephen Harper connaissait pertinemment les positions de son ex-critique et ami Scott Reid quand il l'a maintenu en poste aux Langues officielles pas plus tard qu'au printemps. À Ottawa, tout le monde sait que le député Reid est à son chef ce que Jean Lapierre est à Paul Martin.

L'équipe Chrétien n'aurait pas envoyé une ministre qui avait voté contre le mariage gai l'automne dernier jouer au matamore devant le chef conservateur en l'interpellant à tue-tête sur quel droit il allait retirer aux Canadiens après celui à l'avortement. Comme en 2000, il s'en serait plutôt remis à Sheila Copps pour battre le ralliement des troupes féministes. Elle aurait évidemment toujours été disponible.

L'ancien premier ministre serait monté aux barricades conservatrices au sujet du mariage gai. Il aurait reparlé de l'opposition systématique des troupes réformistes et alliancistes aux Communes depuis dix ans à tout projet susceptible de mettre les gais à l'abri de la discrimination. Il aurait mis Stephen Harper au pied du mur sur ses intentions de se prévaloir de la clause nonobstant pour suspendre le droit à l'égalité des couples gais si le Parlement saisissait l'occasion qu'il veut lui offrir de leur interdire par vote l'accès au mariage.

Surtout, Jean Chrétien aurait saisi toutes les occasions de provoquer Stephen Harper sur la guerre en Irak. Depuis le début de la campagne, le chef conservateur escamote les questions sur ses positions d'antan. Sans dire que c'était une bonne idée de ne pas participer au conflit, il avance qu'il n'aurait pas envoyé le Canada au front, faute de troupes. Il s'agit d'une entourloupette révisionniste. À l'époque, M. Harper était fier de se poser en principal champion d'une participation active à l'offensive américaine. Il avait même cosigné avec son critique aux Affaires étrangères, Stockwell Day, un texte en ce sens dans un grand journal américain.

Jean Chrétien aurait pu accomplir tout cela parce que ses positions étaient sans équivoque. On ne peut pas en dire autant de son successeur. Sur la clarté, M. Martin n'a jamais envoyé autre chose que des signaux contradictoires, lesquels continuent de se multiplier depuis le début de la présente campagne. Après s'être entouré de la garde rapprochée la moins bilingue qu'un premier ministre ait assemblée en 40 ans, il serait bien mal venu de faire des leçons de bilinguisme à son adversaire conservateur.

Pendant les dix années au pouvoir de Jean Chrétien, jamais le droit à l'avortement n'a été remis en cause aux Communes, et cela, malgré la présence d'un contingent de militants anti-avortement au sein du caucus gouvernemental. Pendant ces dix années, M. Martin a cultivé l'appui de cette quarantaine de députés. Contrairement à son prédécesseur qui avait tendance à les garder à distance, le nouveau chef en a fait monter plusieurs en grade à l'occasion de son assermentation. C'est Paul Martin qui a ouvert la voie à un vote libre sur un éventuel projet d'initiative privée sur l'avortement en s'engageant à laisser les députés voter comme bon leur semblait sur les questions qui ne sont ni centrales à son programme électoral ni reliées à la survie du gouvernement.

Il a fallu des mois à M. Martin avant de se rallier - à reculons - à la reconnaissance du mariage gai. À cette occasion, il a lui-même ouvert la porte à l'utilisation par le gouvernement fédéral de la clause nonobstant en affirmant qu'il pourrait y recourir si la Cour suprême forçait les Églises à célébrer des mariages gais.

Reste l'Irak. Aujourd'hui Paul Martin parle en bien de la décision de Jean Chrétien de ne pas participer au conflit. Il l'a même fait lors de son récent voyage à Washington. Mais, en janvier 2003, quand l'opinion publique était volatile sur la question, l'équipe Martin avait pour premier principe de dire noir quand Jean Chrétien disait blanc et, en coulisses, elle n'avait pas fait exception pour l'Irak. Résultat, à ce jour, ceux qui ont suivi le débat mouvementé sur l'Irak sont loin d'être convaincus que Paul Martin aurait eu l'audace de son prédécesseur.

Un mot en terminant - le sujet n'en méritant pas davantage - sur les prétendues révélations-chocs de l'équipe Martin au Québec au sujet du Bloc québécois et du Parti conservateur. La dernière fois qu'une équipe gouvernementale a exposé son désarroi sur la place publique en criant aussi grossièrement au loup, les protagonistes s'appelaient Kim Campbell, Pierre Blais et Gilles Loiselle et ils prévenaient les Québécois qu'un vote pour Lucien Bouchard équivalait à un vote pour Jean Chrétien. On connaît la suite...

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.



Les libéraux ont admis qu'ils perdront, croit Duceppe

Karim Benessaieh
La Presse dimanche 6 juin 2004

Rouyn-Noranda - Dans leur dernière campagne publicitaire, où ils associent le vote du Bloc à l'élection de Stephen Harper, les libéraux de Paul Martin sont en train d'avouer qu'ils sont battus au Canada, estime Gilles Duceppe.

" Ils paniquent, a lancé le chef bloquiste hier lors de son passage à Val-d'Or, en Abitibi. Quand ils nous disent: Ne laissez pas le Canada aux mains de Harper, c'est donc qu'ils admettent que Harper gagne là-bas. "

De toute évidence, la dernière salve de l'équipe Martin, qui a acheté de pleines pages dans les journaux pour associer le Bloc aux conservateurs, est loin d'ébranler M. Duceppe. En fait, alors qu'on savait depuis 48 heures que les libéraux préparaient une nouvelle campagne, le chef bloquiste n'était même pas au courant de son contenu lorsqu'il a rencontré les journalistes hier matin. Ce sont les médias qui lui ont lu le texte des annonces publicitaires.

" Si j'écoute bien ce que vous avez dit, ils sont en train de dire qu'ils sont battus au Canada. C'est drôle parce que, en début de campagne, ils nous disaient: Participez avec nous et tous les Canadiens au pouvoir. Moi, je pense qu'on va les battre au Québec, je suis fermement convaincu de ça. "

Plus tard, à Rouyn-Noranda, M. Duceppe s'est défendu d'être triomphaliste. " Non, écoutez, vous me demandez d'analyser... Je vous le répète, voter pour le Bloc, ce n'est pas un vote pour les conservateurs, ce n'est pas un vote pour les libéraux, c'est un vote pour le Québec. Ce n'est pas le Canada qui va nous dicter pour qui voter. "

Invité à commenter l'analogie de l'accession à la souveraineté en trois " périodes ", lancée la veille par son vétéran Louis Plamondon, le chef bloquiste ne s'est pas défilé. " Pour reprendre le chemin de la victoire et se donner un pays, ça passe par une victoire du Bloc, certes. Ça passe évidemment par une reprise du pouvoir à Québec par le Parti québécois, il va sans dire. Et quand on aura cela, ça se décidera par un référendum. "

À l'invitation de Jean Charest, M. Duceppe assistera aujourd'hui à Québec aux cérémonies entourant le 60e anniversaire du débarquement de Normandie.

Pour l'occasion, il y est allé hier d'une déclaration d'appui quelque peu inattendue. " M. Charest est le premier ministre de tous les Québécois, sans aucun doute. Quand il y a un consensus, nous ne nous demandons pas si le premier ministre à Québec est libéral ou non, il est le premier ministre de tous les Québécois, parlant au nom de toute l'Assemblée nationale. Alors, je l'appuie. "



Souveraineté : Stephen Harper pour la partition advenant un Oui à un référendum

Jean-Simon Gagné
Le Soleil samedi 5 juin 2004

PC Hamilton - Un gouvernement conservateur dirigé par Stephen Harper appuiera les groupes réclamant la partition du territoire du Québec dans l'éventualité où une majorité de Québécois votent en faveur de la souveraineté à l'occasion d'un référendum.

C'est ce qu'ont confirmé à La Presse certains des proches collaborateurs du chef, jeudi.

Lorsqu'il était député réformiste dans les années 90, Stephen Harper était partisan de la ligne dure à l'égard des souverainistes québécois.

Au cours des deux dernières semaines, M. Harper a, en outre, réaffirmé son appui inconditionnel à la Loi sur la clarté adoptée par le gouvernement Chrétien, après que le chef du NPD, Jack Layton, eut promis la semaine dernière d'abroger cette loi si les néo-démocrates sont portés au pouvoir le 28 juin.

Il a aussi répété son opposition à toute déclaration unilatérale d'indépendance du Québec après un Oui, et il a soutenu que Paul Martin serait inapte à diriger le pays s'il n'en faisait pas autant durant la bataille électorale.

Interrogé par La Presse, jeudi, il a dit que s'il était élu, il n'aurait pas l'intention d'aborder cette question, sauf si le Parti québécois reprenait le pouvoir et tiendrait un troisième référendum.



Le 28 juin, une première étape vers la souveraineté

Karim Benessaieh
La Presse samedi 5 juin 2004

Saint-Barnabé-Sud - L'envoi d'une majorité de députés du Bloc québécois à Ottawa le 28 juin constituerait la " première période " de la marche vers la souveraineté du Québec, a admis hier un des piliers du parti, Louis Plamondon.

Cet aveu contraste avec la ligne officielle de son chef, Gilles Duceppe, qui soutient depuis le début de la campagne que les prochaines élections ne décideront en rien de l'avenir constitutionnel du Québec. Même s'il ne se cache pas d'être souverainiste, le chef bloquiste a jusqu'ici soigneusement évité d'associer le vote à un appui à la souveraineté. Il a d'ailleurs invité les fédéralistes déçus des libéraux à appuyer son parti. En entrevue avec La Presse, hier, M. Plamondon a été plus direct: il a repris l'image utilisée il y a plus de 10 ans d'une démarche souverainiste en trois temps.

"On parlait d'une partie de hockey en 1993, là, on recommence la partie de hockey, a-t-il affirmé lors du passage de la caravane bloquiste à Saint-Barnabé-Sud, une municipalité rurale au sud-est de Montréal. Première période: le Bloc gagne à Ottawa. Deuxième période: c'est le PQ à Québec. Troisième: le référendum sur la souveraineté. Disons que ça motive nos troupes de voir à portée de main les trois étapes dans un temps assez rapide. "

L'impopularité du gouvernement libéral de Jean Charest, conjuguée à la possibilité d'un gouvernement minoritaire à Ottawa, rend ce cheminement encore plus plausible, a analysé le député de Richelieu. " Ça fait en sorte que les trois étapes sont possibles comme en 1993. Les Québécois étaient alors choqués de l'échec du lac Meech; là ils sont choqués des commandites. "

En point de presse plus tard à Saint-Jude, en Montérégie, Gilles Duceppe a refusé d'entériner cette image d'une accession à la souveraineté en trois périodes. Il l'a plutôt tournée en dérision. " Je ne veux pas tomber là-dedans, à savoir si c'est la première période, le quatrième quart, le 12e round, la neuvième manche... Moi, je dis que c'est reprendre le chemin de la victoire, le goût de la victoire. " S'agit-il d'une étape sur le chemin de la souveraineté, alors? " Bien sûr. On n'a jamais caché ça, nous. Il n'y a que Paul Martin qui fait comme les oiseaux: il ferme les yeux et il pense qu'on ne le voit pas. Nous, on le voit. "

Un " autoélectrochoc "

La dernière attaque des libéraux, qui avaient promis de dévoiler hier un " document-choc ", a par ailleurs été accueillie avec ironie par M. Duceppe, qui l'a qualifiée de " pétard mouillé ".

" Ils avaient promis un document-choc, et c'est le programme du Parti conservateur. Avec des chocs comme ça, ils vont s'autoélectrocuter d'ici la fin de la campagne, j'en suis convaincu. Et ils vont avoir une réponse-choc le 28 parce que les gens vont appuyer la plateforme du Bloc. "

Il s'est ensuite moqué du " lieutenant Lapierre ", qui " devrait être dégradé au titre de sergent " et a résumé ainsi les promesses de l'équipe Martin: " Les libéraux font quelques promesses NPD quand ils sont en campagne, et ils appliquent le programme conservateur quand ils sont au pouvoir. C'est ça, un véritable libéral. "

M. Duceppe a profité de son passage dans la circonscription rurale de Saint-Hyacinthe-Bagot pour réitérer son appui à la gestion de l'offre en agriculture. Ce mécanisme étatique permet de limiter la production par des quotas, de réglementer les prix et d'imposer des droits à l'importation.

" C'est au coeur même de toute l'industrie agricole au Québec, a-t-il fait valoir. Le danger, c'est qu'on a vu que l'équipe de négociation du Canada à l'OMC remet ça en question. Pour nous, ce n'est pas négociable: pas question de faire quelque ouverture que ce soit. "



The Bloc is killing the Liberals in Quebec

Jeffrey Simpson
The Globe and Mail Saturday, June 5, 2004

QUEBEC CITY - The Bloc Québécois was given up for dead six months ago, destined to lose at least half of its seats to the Paul Martin-led Liberals. How the fallen are now mighty.

Two senior federalists recently offered their estimates for the Bloc's strength on June 28. One said the Bloc would win 45 to 50 of Quebec's 75 seats; the other suggested 50 to 55. Either way, it would spell horrible news for the Liberals.

Liberal strategy depended on gains, not losses, in Quebec.

The united Conservatives would win Liberal seats in Ontario, reckoned the Liberals, but these losses would be made up in Quebec.

The sponsorship scandal dashed those hopes. It damaged the Liberals across Canada, but nowhere more than in Quebec, the focus of the sponsorship program. The affair rekindled emotions from the national-unity fight that had ripped apart the province.

It was a scandal, yes. But Quebeckers also viewed it as an insult -- the idea that their allegiance could be bought with flags and maple leaves. Quebec's honour and pride, something never to be trifled with, was besmirched. That the rest of Canada might think all of Quebec's politics worked this way worsened the insult.

The Bloc immediately benefited, having hammered the sponsorship file for months in the Commons. How could it have been otherwise when the Prime Minister himself came to Quebec City during his "mad as hell" phase and denounced the culture of "cronyism and corruption" in Ottawa? Quebeckers drew Mr. Martin's logical but presumably unintended conclusion and punished the Liberals.

The sponsorship scandal saved the Bloc, and turned the federal election into one big provincial by-election. Quebeckers assume there will be a Liberal victory, with a prime minister and a bevy of ministers from Quebec. By voting for the Bloc, there would also be a large opposition contingent from Quebec. They figure the province could send a protest message -- the by-election dynamic -- without costing Quebec strength in government.

Mr. Martin's "mad as hell" routine bombed in Quebec, and contributed to his fizzling as a political superstar. Quebeckers can't quite figure him out. The Prime Minister booted from cabinet some stellar unconditional federalists and recruited as his Quebec lieutenant Jean Lapierre, a federalist-cum-sovereigntist-cum-federalist whom most Quebeckers know as a fast-talking television host.

Mr. Lapierre then went and recruited some other apparently converted separatists, sending a confusing message about just where the Liberals were on the spectrum, to say nothing of just where Mr. Lapierre stood.

Mr. Martin had explained that no one needed to worry since he intended to be "flexible" with the provinces and would get along swimmingly with Quebec Premier Jean Charest's Liberals. Of course, many of Mr. Martin's policies intrude into areas of provincial jurisdiction: cities, health, daycare, the environment. As for the provincial Liberals, he simply dismissed their complaints about a "fiscal imbalance" between Ottawa and the provinces.

The Prime Minister said nothing when Mr. Lapierre dismissed the Chrétien government's Clarity Act as irrelevant -- an understandable silence since Mr. Martin had let it be known at the time that he did not favour the act -- but then turned around and pronounced himself troubled by NDP Leader Jack Layton, who denounced the same Clarity Act.

Confusing signals have hurt the Liberals and rewarded the Bloc, but not as much as the sponsorship affair.

The Bloc boasts a handful of first-rate MPs but a larger number of drones. Having arrived in Ottawa to help make Quebec sovereign and then go away, the Bloc has morphed into a party of political careerists who enjoy the parliamentarians' life. Only five Bloc Québécois MPs are not seeking re-election, two because they lost nominations. For most Bloquiste MPs, there's no life like being a member of the Canadian Parliament.

Before the scandal, Quebeckers had been questioning the utility of sending leather-lunged separatists to Ottawa, especially since separatism was off the table and surveys reveal that about 40 per cent of Bloc voters don't believe in separation.

Now, the Bloc is praised for not being corrupt and raising issues of importance to the province. The Bloc, cleverly, has it both ways. Whenever it raises an issue and the Liberals respond, the Bloc hogs the credit; if the government does not respond, the Bloc blames the Liberals, Canada and the federal system.

The Bloc is killing the Liberals in Quebec. It's also killing the chance for a nationwide alternative to them.

In that sense, the Bloc is hurting Canada, which is, of course, indirectly, its objective.

jsimpson@globeandmail.ca



Le vrai pouvoir

Michel David
Le Devoir samedi 5 juin 2004

En 1993, le slogan du Bloc québécois avait été accueilli avec une certaine perplexité. Comment un parti condamné à l'opposition perpétuelle pouvait-il inviter les électeurs québécois à opter pour «le vrai pouvoir»?

En réalité, ils ont plutôt voté pour Lucien Bouchard, dont la démission du gouvernement Mulroney avait fait un héros. Depuis sa fondation, il faut reconnaître que le Bloc a fait du bon travail, mais c'était celui d'une vraie opposition, avec les limites que cela comporte.

Pendant des années, il a justifié son existence en faisait valoir que l'élection de 74 députés libéraux au Québec n'avait pas empêché Pierre Elliott Trudeau d'imposer une nouvelle Constitution qui diminuait les pouvoirs de l'Assemblée nationale sans son consentement, mais le Bloc n'a pas davantage réussi à prévenir l'adoption de la Loi sur la clarté.

La partie est encore loin d'être terminée, mais il n'a jamais été aussi près du «vrai pouvoir» qu'aujourd'hui. Remarquez, lui aussi a ses limites. Imaginer que le Bloc pourra tirer tous les avantages d'un éventuel appui à un gouvernement conservateur minoritaire sans devoir faire le moindre compromis est une vue de l'esprit.

Certes, les valeurs véhiculées par le Parti conservateur ne sont pas celles du Bloc, mais il faudra nécessairement laisser un peu de corde à M. Harper, qui devra composer avec ses dinosaures. Devrait-on chercher à le renverser de façon préventive pour empêcher la présentation d'un projet de loi privé limitant le droit à l'avortement, qui aurait toutes les chances d'être battu?

La marge de manoeuvre de Gilles Duceppe sera néanmoins très étroite. Ceux qui, au PQ, rêvent de profiter de la présence d'un gouvernement «étranger» à Ottawa pour tenir un référendum trouvent d'ailleurs que ça vient un peu vite.

Malgré toute sa bonne volonté, le Bloc ne pourra pas soutenir M. Harper jusqu'aux prochaines élections québécoises.

Personne ne le dira ouvertement, mais l'idéal serait sans doute que les libéraux réussissent à former un gouvernement fortement minoritaire, qui pourrait être renversé au profit des conservateurs au moment opportun.

***

Les libéraux ont évidemment tout intérêt à présenter comme une véritable catastrophe la possibilité que les conservateurs soient appelés à former un gouvernement sans avoir fait élire un seul député au Québec. Même si M. Harper réveille deux ou trois sénateurs pour en faire des ministres, ceux-ci n'auraient aucun poids.

Au cours du dernier quart de siècle, les libéraux ont cependant démontré de façon convaincante qu'il n'existe aucune corrélation entre le French Power à Ottawa et le pouvoir du Québec au sein de la fédération. Bien au contraire, les reculs les plus importants subis par le Québec depuis la Deuxième Guerre mondiale ont été le fait de gouvernements dirigés par des Québécois.

Pendant la plus grande partie de la dernière décennie, le premier ministre, le ministre des Finances et une demi-douzaine de membres importants du cabinet fédéral venaient du Québec. Cela lui a valu l'Union sociale, la Loi sur la clarté et d'innombrables empiétements sur ses champs de compétence, qu'illustre très bien le programme des bourses du millénaire.

Même si l'ADQ a beaucoup d'affinités avec le Parti conservateur, Mario Dumont ne semble pas intéressé au rôle de roi nègre que certains rêvent de lui confier. Il faut croire qu'il a retenu la leçon de son malheureux discours devant le Canadian Club de Toronto.

En réalité, on n'accorde de véritable pouvoir à des élus du Québec que dans la mesure où ils acceptent de l'utiliser pour contrer ses aspirations autonomistes et de participer à cette entreprise de nation building dans laquelle s'inscrit parfaitement le programme de Paul Martin. Il ne s'agit pas seulement de contrer la menace sécessionniste, qui devient même une sorte de prétexte. Une vision québécoise du fédéralisme n'a tout simplement pas droit de cité à Ottawa.

Elle n'a été agréée que pendant une brève période, au milieu des années 60, quand un premier ministre originaire de l'Ontario, Lester B. Pearson, a dirigé un gouvernement minoritaire. Trudeau le Québécois a eu tôt fait de mettre un terme à ces égarements.

Malgré ce précédent, il ne faudrait pas exagérer les avantages que le Québec pourrait tirer d'un gouvernement conservateur. Soit, M. Harper se veut respectueux des compétences provinciales et reconnaît l'existence d'un déséquilibre fiscal, mais il faudra voir ce qu'il restera à transférer aux provinces une fois que seront comptabilisées les baisses d'impôt et les nouvelles dépenses promises.

***

Il est facile de bien paraître quand les choses vont pour le mieux, mais il faut aussi savoir gérer son succès. Compte tenu des circonstances, il faut reconnaître que Gilles Duceppe a jusqu'à présent mené une campagne quasi parfaite dans sa platitude. La discrétion lui va d'ailleurs comme un gant.

Il demeure un piètre orateur, mais ce n'est plus l'homme au bonnet, dont la maladresse devenait presque gênante. Il maîtrise ses dossiers et ne se laisse plus décontenancer lors d'un point de presse. Les journalistes attachés à la couverture de sa tournée sont en train de mourir d'ennui.

L'élection d'un gouvernement conservateur minoritaire en ferait un personnage considérable dans la société québécoise.

Un bon mot de lui à M. Harper vaudra de l'or pour tous ceux qui auront des démarches à faire ou un projet à promouvoir. Le premier ministre lui tendra sans doute une oreille plus attentive qu'à n'importe quel ministre.

Le chef du Bloc prendra aussi du galon au sein de la famille souverainiste. Il faudra maintenant ajouter son nom à la liste des aspirants potentiels à la succession de Bernard Landry. Quand on lui a soumis cette hypothèse, M. Duceppe n'a rien exclu. On prend facilement goût au «vrai pouvoir».



Le vote stratégique

Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 5 juin 2004

Éditorial - En campagne électorale, tous les arguments sont bons, surtout quand les choses vont mal pour un parti. Il en est ainsi pour le Parti libéral qui, voyant que le charme n'opérait plus auprès des nationalistes québécois, tente maintenant de les culpabiliser en les rendant responsables de l'élection possible des conservateurs de Stephen Harper.

Au moment de faire son entrée en scène comme lieutenant de Paul Martin au Québec, Jean Lapierre avait cherché à convaincre les nationalistes qu'ils seraient aussi bien représentés à Ottawa par les libéraux que par les bloquistes. Comme preuve de son engagement, il dénonçait la loi Chrétien-Dion sur la clarté. Sans effet au Québec, ce discours a plutôt eu pour conséquence d'inquiéter au Canada anglais. L'accent a alors été mis sur la nécessité pour les Québécois de voter du côté du pouvoir. Puis, hier, nouveau discours: voter pour le Bloc québécois équivaudrait à livrer le Québec aux conservateurs.

Jean Lapierre avait bien dit avant le déclenchement des élections qu'il n'y aurait pas de campagne de publicité négative au Québec. Il y vient aujourd'hui tout simplement par nécessité. Alors que de larges pans de l'Ontario glissent de façon inattendue vers les conservateurs, il est contraint de tenter de réaliser un minimum de gains au Québec. Comme il ne reste plus que deux vraies semaines de campagne électorale en raison du congé de la Fête nationale, il y a urgence. Le ton monte.

La tactique à laquelle les libéraux ont recours est celle de la démonisation par association de l'adversaire. L'extrémiste Harper est ce diable qui se cache sous les habits du progressiste Duceppe. Il y a quelques années, Lucien Bouchard avait ainsi associé Mike Harris et Jean Charest. Le jour du scrutin, ce dernier avait malgré tout remporté la pluralité des voix. Jean Lapierre avait raison de dire, il y a quelques semaines, que les Québécois sont peu portés sur le fiel.

Si ce n'est par conviction, c'est donc par stratégie qu'il faudrait voter pour les libéraux, qui se voient comme le seul rempart contre la grande noirceur qu'imposerait un éventuel régime Harper. Dans la conjoncture actuelle, le Bloc québécois pourrait tout aussi bien être ce rempart... à moins que les libéraux ne nous cachent qu'un balayage conservateur est imminent et que Stephen Harper dirigera un gouvernement majoritaire. C'est d'un gouvernement minoritaire qu'il est plutôt question à ce moment-ci, ce qui, par ailleurs, n'est pas acquis.

Les positions de Stephen Harper sur l'avortement, les armes à feu, le bilinguisme ou le mariage entre conjoints de même sexe ne sauraient trouver d'échos favorables au Québec. Si un éventuel gouvernement conservateur tentait de mettre en oeuvre son programme, libéraux comme bloquistes se lèveraient d'un seul bloc pour lui barrer la route. Jean Lapierre et Gilles Duceppe se retrouveraient du même côté. Il n'y a pas de doute à ce sujet.

Le discours de Jean Lapierre mériterait qu'on s'y arrête si le Bloc avait quelque velléité de s'engager dans une alliance avec les conservateurs. À ce propos, les positions de Gilles Duceppe sont claires. Il ne participera à aucun gouvernement de coalition, que ce soit avec les conservateurs ou avec les libéraux. Aux uns comme aux autres, il ne donnera son appui qu'à la pièce et qu'en fonction des intérêts qu'il jugera être ceux du Québec. Dans les circonstances, un vote pour le Bloc est tout à fait légitime, tout comme un vote pour le Parti libéral, le NPD ou le Parti conservateur. Ceux qui votent par conviction sont rarement déçus de leur choix, ce qui n'est pas le cas de ceux qui font un vote stratégique.

bdescoteaux@ledevoir.ca



Le grand rire bleu

J- Jacques Samson
Le Soleil samedi 5 juin 2004

Éditorial - Des organisateurs conservateurs au Québec tentent de faire avaler des couleuvres lorsqu'ils comparent la présente conjoncture électorale à celle de 1984. Brian Mulroney avait alors mené le Parti conservateur au pouvoir à Ottawa en récoltant 58 des 75 sièges du Québec aux Communes. Il n'y a aucune similitude. Les conservateurs n'arracheront aucun comté le 28 juin, ce qui les oblige à penser immédiatement à des nominations de non-élus au cabinet, dans l'éventualité où ils formeraient le gouvernement.

Brian Mulroney avait travaillé avec application pendant une vingtaine d'années à sa montée à la tête du PC (depuis ses études à la Faculté de droit de l'Université Laval en réalité, diront plusieurs). Il avait développé des racines qui couraient à travers tout le territoire québécois, du magnat Paul Desmarais (son père spirituel) jusqu'aux journalistes des hebdos de la Côte-Nord qu'il courtisait assidûment comme président de l'Iron Ore, en passant par Robert Bourassa, lequel préparait de son côté son retour comme premier ministre du Québec l'année suivante, en 1985.

Robert Bourassa, premier ministre une première fois entre 1970 et 1976, avait nommé Brian Mulroney commissaire à la Commission d'enquête sur le crime organisé dans l'industrie de la construction (Commission Cliche) au début des années 70. Ce fut le tremplin politique de Mulroney et de Guy Chevrette, assesseur syndical à la même commission. Mulroney, réputé pour sa loyauté à ses amis, fut le premier à offrir son épaule consolatrice à Robert Bourassa, qu'il avait invité pour un dîner, dès le lendemain de sa défaite historique du 15 novembre 1976, face aux souverainistes de René Lévesque.

Quand Brian Mulroney s'est lancé en campagne électorale, en 1984, les Québécois n'avaient pas pardonné le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982, sous Pierre Trudeau. Le successeur de ce dernier, John Turner, ne faisait pas le poids, sans compter qu'il n'était pas Québécois d'origine comme Mulroney. Il avait dû recruter Raymond Garneau pour lieutenant francophone.

Mulroney pouvait compter à la fois sur la complicité bienveillante de Bourassa et le mot d'ordre de René Lévesque aux souverainistes qui le suivaient toujours, de prendre le "beau risque" avec Mulroney d'un gouvernement conservateur à Ottawa, disposé à permettre au Québec de reprendre sa place dans la mosaïque canadienne "dans l'honneur et l'enthousiasme". Le rédacteur des discours de Mulroney sur ce thème était un avocat de Chicoutimi, confrère de Mulroney à Laval, Lucien Bouchard !

Toutes les vieilles familles bleues du Québec, en commençant par les Johnson et Bertrand, ont accouru sous les drapeaux du PC. Des rigolos se sont certes faufilés parmi les candidats conservateurs, mais Mulroney a néanmoins pu présenter plusieurs candidats "ministrables", d'autres personnes jouissant d'une bonne notoriété dans leur milieu et de jeunes loups comme Jean Charest dans Sherbrooke (qui avait pourtant appuyé son rival Joe Clark) ou Pierre Blais dans Bellechasse. De nombreux candidats appelés à devenir ministres avaient été identifiés au Oui à la souveraineté en 1980, comme Benoît Bouchard, Monique Vézina ou Marcel Masse.

Le Parti conservateur de 1984 était une coalition arc-en-ciel au Québec qui, à défaut de posséder sa propre organisation électorale bien structurée, avait à sa disposition celle du Parti québécois, assoiffée de vengeance contre les libéraux fédéraux.

En 2004, les Québécois n'ont pas le même type de ressentiment à l'endroit du PLC. Ils lui reprochent sa corruption mais pas des blessures au coeur même de leur identité nationale comme en 1984. Stephen Harper ne rejoindra jamais les tripes des Québécois comme le petit gars de "Be-Comeau" savait le faire. Le PC n'a pas d'organisation, ni de candidats possédant assez de rayonnement pour se faire élire. Mais surtout, les Québécois nationalistes sont rangés massivement au Bloc québécois, qui profite d'un appui à fond de train de Bernard Landry et du Parti québécois. La polarisation des votes, Bloc québécois-Parti libéral du Canada, ne laisse malheureusement pas de place aux conservateurs.

Ceux qui tiennent à des comparaisons devraient donc se plonger plutôt dans le rapport du scrutin du 25 octobre 1993. Le Bloc, dirigé par Lucien Bouchard, avait raflé 54 sièges, les libéraux 19, et le PC, un seul (Jean Charest dans Sherbrooke). Le Bloc avait tout balayé, avec 49 % des votes, laissant 33 % au PLC et 13,5 % aux conservateurs, ce que ces derniers ne peuvent même pas espérer au Québec en 2004, si l'on se fie aux sondages. Toute comparaison demeure néanmoins boiteuse : ces élections suivaient le rejet des accords de Meech, le chef du Bloc était "saint Lucien" et le taux de participation avait été de 69,6 %. Si la tendance actuelle se maintient, le Bloc - les vrais bleus du Québec ! - remontera autour d'une cinquantaine de circonscriptions et les libéraux n'en garderaient qu'environ 25.

JJSamson@lesoleil.com



Stopper l'implosion du Parti libéral de Paul Martin ? Pourquoi ?

Gilles Paquet
L'auteur est chercheur associé à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. On peut le joindre à paquetg@uottawa.ca
Le Soleil samedi 5 juin 2004

Commentaire - En politique, les points de bascule sont omniprésents. Des réputations, qu'on a mis 10 ans à construire, s'effondrent pour des raisons triviales. Le Parti libéral de Paul Martin (PLPM) avait, il y a six mois, une image de preux chevalier. Un homme, après avoir occis le dragon du déficit et de la dette, nous promettait une nouvelle façon de gouverner à l'aide des surplus en train de fleurir : finie la dictature douce à la Chrétien, on allait vivre un fédéralisme coopératif et progressif.

Il a suffi qu'on presse le petit bouton de l'affaire des commandites pour que le grand jeu de meccano s'effondre. On a amplifié la chose dans les médias, mais l'affaire des commandites a surtout agi comme révélateur de la faiblesse congénitale du PLPM. L'implosion est venue de l'intérieur.

Le PLPM, en tant que formation politique, a failli sur tous les fronts : côté théorie, côté structure, côté technologie.

Côté théorie

Coté théorie, le PLPM est un croisé sans croix. Pendant six mois, il a été incapable de trouver une seule valeur, une seule priorité, une seule direction qui reflètent la façon nouvelle de gouverner qu'on nous promettait. Le PLPM dit vouloir faire différemment mais il continue à présenter du réchauffé des derniers 10 ans. Le "grand programme" dévoilé le 3 juin est cousu de fil blanc emprunté au Livre rougede 1993 : pourquoi croire qu'on va livrer maintenant ce qu'on a promis à vide depuis 10 ans ? Acheter (avec leurs propres impôts) le consensus mou d'électeurs fatigués n'est pas susceptible de convaincre les foules que le PLPM a un projet mobilisateur.

Côté structure organisationnelle

Côté structure organisationnelle, le PLPM n'a pas beaucoup à montrer non plus. Le désastre des restructurations de ministères à Ottawa en décembre 2003 a laissé une grande portion de la fonction publique dans les limbes. Les contrôles excessifs imposés sur toutes les dépenses de 10 000 $ et plus, dans le budget au printemps de 2004, et le vide complet de réformes administratives en profondeur au cours des derniers six mois, ont engendré une démoralisation profonde de la fonction publique fédérale. On ne sait toujours pas quelle nouvelle structure de gouvernance le PLPM veut mettre en place, et il est devenu clair que le PLPM ne sait pas non plus ce qu'il ferait du pouvoir si par insouciance ou inconscience on le lui redonnait.

Côté technologie

Côté technologie, on aurait pensé que le PLPM avait tout au moins la compétence technique de base nécessaire pour conduire une campagne électorale à bon port : de quoi assurer la population que le PLPM avait en réserve les compétences pour gérer le pays, le cas échéant. Or, la campagne électorale a été une succession de moments embarrassants. Le comité central, il y a à peu près dix jours, ordonne à un ministre (Pierre Pettigrew) de demander pardon en public pour avoir simplement parlé honnêtement mais, ce faisant, violé l'orthodoxie du parti ; et, cette semaine, il force deux ministres à aller embusquer le chef de l'opposition. Est-ce là le meilleur usage que le PLPM peut faire de John McCallum - l'un des meilleurs économistes de sa génération au Canada ? Est-ce que, la semaine prochaine, on demandera à Bill Graham d'entarter Stephen Harper ? C'est pathétique. Pourquoi est-ce que Paul Martin donne son aval à de telles pantalonnades ?

La machine PLPM propose une croisade sans croix ; elle n'a pas une idée claire de la nouvelle gouvernance qu'elle voudrait mettre en place et reste encore en déni par rapport à la réalité inéluctable du déséquilibre fiscal ; de plus, elle ne semble pas avoir les compétences techniques nécessaires pour mener à bien un projet simple (comme se faire réélire) et pas non plus le bon jugement de s'en rendre compte avant de trébucher sur les fleurs du tapis. Voilà de quoi inquiéter l'électeur (même celui qui voudrait croire que tout cela n'est que difficultés temporaires) au moment de remettre les clés du 24 Sussex au PLPM.

Comment expliquer autrement les réactions désespérées : vouloir effrayer conservateurs et les bloquistes en leur "révélant" que leur alliance serait "contre nature" ? Et pourtant, une collaboration de partis qui croient en une fédération fortement décentralisée, si elle doit se faire avec des précautions de porcs-épics, est une collaboration prometteuse.

Le PLPM aurait pu choisir de proposer, le 3 juin, un programme de fédéralisme décentralisé qui aurait pris ses distances par rapport au fédéralisme centralisateur de Jean Chrétien, et qui aurait déstabilisé à la fois le Parti conservateur et le Bloc. Il a choisi de ne pas le faire. Il lui faudra payer le prix de cette erreur de jugement.

On peut plaindre Paul Martin de ne pas s'être mieux entouré, mais c'est lui qui a choisi ses complices. Erreur de jugement ? Et il a eu 10 ans pour se préparer à le faire. Alors, peut-on trouver une seule bonne raison de prier les dieux pour qu'ils stoppent de façon magique l'implosion du Parti libéral ? Je ne peux en trouver aucune.



Québec reporte le projet de réforme du mode de scrutin

Tommy Chouinard
Le Devoir samedi 5 juin 2004

La réforme du mode de scrutin a du plomb dans l'aile. Le gouvernement Charest reporte en effet à l'automne cette réforme qu'il avait pourtant promis d'enclencher dès ce printemps, mais il assure que le mode de scrutin sera modifié d'ici la fin de son mandat.

Qui plus est, ce n'est pas un projet de loi mais bien un avant-projet de loi que déposera cet automne le ministre délégué à la Réforme des institutions démocratiques, Jacques Dupuis, repoussant ainsi d'au moins quelques mois l'adoption de modifications aux règles électorales.

Or le premier ministre Jean Charest déclarait lors de son arrivée au pouvoir que cette réforme allait se concrétiser dès «la première année du mandat» de son gouvernement. Peu de temps après son entrée en fonction à titre de ministre, Jacques Dupuis promettait qu'un projet de loi allait être déposé au printemps 2004 et adopté à la fin de cette année. Aujourd'hui, ces engagements ne tiennent plus.

«Il ne faut pas interpréter cette décision comme un recul. On s'est engagés à faire cette réforme. Il n'y a aucun gouvernement qui s'est engagé autant que nous au cours des trente dernières années sur cette question», a lancé Jacques Dupuis, en entrevue au Devoir hier.

Le gouvernement souhaite inclure d'autres amendements à la loi électorale dans son avant-projet de loi, a-t-il expliqué. Or le Directeur général des élections vient de déposer un rapport pour améliorer l'accès au vote et favoriser son exercice. Le ministre souhaite que le comité consultatif, formé des députés de tous les partis, se penche sur ce rapport et ait le temps de sélectionner des propositions qui pourront ensuite se retrouver dans l'avant-projet de loi. Le DGE propose de tenir les élections le dimanche plutôt que le lundi et de permettre à tous les citoyens de voter par la poste. «On ne veut changer la loi électorale qu'une seule fois et consulter la population à la fois sur le mode de scrutin et les autres propositions. Puisqu'on touche à la loi électorale avec le mode de scrutin, j'ai choisi de retarder la réforme à l'automne», a expliqué Jacques Dupuis.

Toutefois, ce ne sont pas tous les députés libéraux qui sont en faveur d'une réforme du mode de scrutin. Cette résistance force-t-elle le gouvernement à être moins prompt à concrétiser son engagement? «Je n'ai pas de problème à ce qu'il y ait des discussions. Mais je n'ai pas de raison de croire [que la réforme sera mise au rancart]», a-t-il dit.

Une «large consultation publique» aura lieu cet automne sur l'avant-projet de loi du gouvernement. Pour la suite des choses, dont la durée de la consultation et le moment du dépôt d'un projet de loi, Jacques Dupuis n'a pas voulu donner de précisions. «Je refuse de m'enferrer dans une échéance», a-t-il souligné.

Chose certaine, la réforme du mode de scrutin prendra plus de temps que prévu avant de se concrétiser. Au plus tôt, un projet de loi sera adopté au printemps 2005, c'est-à-dire dans un an. Si des consultations sont nécessaires sur le projet de loi - si la proposition de scrutin mixte de type compensatoire du gouvernement doit être amendée de façon importante, par exemple -, l'adoption ne pourrait survenir qu'à l'automne 2005, un an plus tard que prévu. Qui plus est, des groupes, dont le Parti québécois, exigent que tout changement au mode de scrutin soit entériné par voie de référendum, ce qui suppose des délais supplémentaires. «Pour l'instant, le référendum n'est pas une question à laquelle je réfléchis», a noté le ministre. Autre source possible de délais supplémentaires, Québec souhaite que les modifications à la loi électorale soient adoptées à l'unanimité par l'Assemblée nationale.

Jacques Dupuis dit opter pour un avant-projet de loi afin de combattre une «perception» voulant qu'«avec un projet de loi, le gouvernement a fait son lit et ne veut plus bouger». Le ministre souhaite se montrer ouvert aux propositions qui lui seront faites lors des consultations publiques. «On veut envoyer le signal que c'est une vraie consultation», a-t-il dit.

Jusqu'à tout récemment, Jacques Dupuis entendait pourtant déposer dès ce printemps un projet de loi modifiant le mode de scrutin pour qu'il soit adopté en décembre après de vastes consultations à la fin de l'été et à l'automne. Cet échéancier permettait au Directeur général des élections (DGE) de procéder plus rapidement à la mise en application des modifications adoptées.

Le gouvernement Charest estime que le nouveau mode de scrutin ne pourra être mis en vigueur pour les prochaines élections. La mise en application du nouveau mode de scrutin ne sera possible qu'en 2008 au plus tôt. Or, en vertu de la loi, les prochaines élections générales se tiendront entre les mois d'avril 2007 et avril 2008.



Jacques Parizeau écrira dans "Le Québécois"

Le Soleil samedi 5 juin 2004

Après Pierre Falardeau, c'est au tour de Jacques Parizeau de prêter sa plume au Journal Le Québécois. L'ex-premier ministre du Québec signera une chronique, qui portera sur les "diverses facettes d'un Québec souverain. Je n'ai pas l'intention de commenter l'actualité, les chroniqueurs qui s'y appliquent sont nombreux", a-t-il pris soin de préciser par l'entremise du communiqué publié par Le Québécois. Voilà qui devrait rassurer le chef bloquiste, Gilles Duceppe, qui ne souhaite sûrement pas revivre ce que Bernard Landry a connu lors des élections de 2003, lorsque M. Parizeau a bousillé malgré lui l'agenda du chef péquiste. Le premier texte de M. Parizeau, publié le 15 juin, portera sur la question de la monnaie advenant l'indépendance du Québec.



Que veut Françoise David ?

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 5 juin 2004

Essais
Françoise David, Écosociété. Montréal, 2004, 112 pages

Ainsi, Françoise David se lance en politique, à la tête d'un rassemblement de gauche qui a pour nom Option citoyenne. Organisatrice communautaire, la militante fut de la Fédération des femmes du Québec, de la marche Du pain et des roses, du groupe de défense des bas salariés «Au bas de l'échelle» et du mouvement D'abord solidaires. Aujourd'hui, elle constate: «Je crois fermement que notre projet de société doit être relayé à l'intérieur des murs de l'Assemblée nationale. Les mouvements sociaux ne peuvent suffire seuls à la tâche de proposer des orientations globales pour un Québec différent.»

Là-dessus, plusieurs, dont je suis, seront d'accord avec elle. Le vrai changement, en effet, exige l'action politique, et il faut se réjouir de voir une femme de conviction de l'envergure de Françoise David s'y engager. Cela étant, la question qui se pose est la suivante: pourquoi pas au PQ, un véhicule politique déjà bien rodé, plein de potentiel, qui l'aurait certainement accueillie à bras ouverts, ou encore à l'Union des forces progressistes (UFP), ce jeune parti déjà engagé dans l'unification des forces de la gauche québécoise?

Avant de présenter les idées qui motivent son engagement politique, Françoise David, dans Bien commun recherché, répond à cette question. Le PQ, précise-t-elle d'abord, l'a trop déçue. Elle ne peut plus faire confiance à la direction de ce parti qui, dans les années 90, a pris, fût-ce de façon modérée, le virage néolibéral. De toute évidence, les années Bouchard lui sont restées dans la gorge. Aussi, ajoute-t-elle, l'objectif souverainiste du PQ «oblige le parti à entretenir une coalition arc-en-ciel de souverainistes qui partagent l'idéal de se donner un pays... mais pas forcément celui de construire un Québec de la solidarité sociale».

À ce sujet, quelques remarques s'imposent. D'abord, soyons bien clairs: Françoise David a parfaitement le droit de ne plus se reconnaître dans le PQ, qui a déçu plus d'un progressiste et dont la saison des idées qui s'achève n'a rien fait pour stimuler les troupes. «On me reprochera, écrit-elle, de vouloir être la Ralph Nader du Québec et de contribuer à la défaite du PQ.» Ce danger existe, bien sûr, mais il ne justifie pas à lui seul tous les compromis. Ce qu'il faut toutefois ajouter, c'est que, au PQ même, les années Bouchard sont considérées, par une masse importante de militants, comme un mauvais souvenir et ne résument surtout pas l'esprit de cette formation qui regroupe encore le plus grand nombre de militants progressistes modérés du Québec.

De plus, s'il est vrai que le PQ entretient une coalition arc-en-ciel de souverainistes, il n'en reste pas moins que la vaste majorité de ces derniers s'inscrit dans la mouvance social-démocrate. En ce sens, l'option proposée par Françoise David, qui se résume à une coalition arc-en-ciel de progressistes, ne fait que déplacer le problème puisqu'elle relativise, pour sa part, l'engagement souverainiste.

C'est d'ailleurs pour en finir avec cette apparente contradiction entre la gauche québécoise et la souveraineté du Québec que les initiateurs des Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre (SPQ libre) ont entrepris de former une aile au sein même du PQ afin de le tirer vers la gauche, une démarche, me semble-t-il, plus porteuse qu'une énième tentative de fonder un autre parti de gauche en entretenant le flou sur la question nationale.

Françoise David a voté OUI en 1995 et, dit-elle, referait probablement le même choix demain. Elle critique le durcissement du fédéral vis-à-vis des volontés autonomistes du Québec, elle reconnaît le déséquilibre fiscal, mais elle conclut pourtant que, «sur les enjeux constitutionnels, [...] la réflexion d'Option citoyenne n'est pas achevée pour l'instant». Elle soulève même, sans trop y croire, la possibilité d'une «redéfinition radicale de la confédération canadienne». Il y a là, me semble-t-il, une cohérence et des énergies qui se perdent.

Option citoyenne et l'UFP

Pourquoi pas, alors, l'UFP, une formation politique franchement de gauche et indépendantiste? À ce sujet, les desseins de Françoise David désarçonnent. La plate-forme électorale de ce parti, écrit-elle, manquerait de fil conducteur, son fonctionnement et son langage seraient rébarbatifs et les femmes n'y trouveraient pas leur juste place. Ce n'est pas tout faux. Sur le plan des idées, pourtant, on voit mal ce qui distingue Option citoyenne de l'UFP. Les deux formations, par exemple, sont pour une réforme du mode de scrutin, pour la démocratie participative, pour une économie et une agriculture vertes et équitables au service de la dignité humaine, pour une reconnaissance de certains éléments essentiels à la vie (eau, air, forêts) comme biens communs du patrimoine mondial, pour les logements sociaux, pour la lutte contre la pauvreté, pour un rôle important de l'État, pour les services publics universels, contre le populisme anti-impôts, contre le sexisme et le racisme, pour la reconnaissance des peuples autochtones, pour la défense de la langue française et, aurait-on parfois envie d'ajouter, pour la tarte aux pommes.

Pourquoi alors fonder un autre parti, surtout quand on constate qu'un des premiers objectifs d'Option citoyenne, après son rassemblement national de novembre 2004, sera d'approcher l'UFP et le Parti vert dans le but d'unifier les forces de gauche? Nous n'irons pas à l'UFP parce qu'elle ne nous convient pas, disent donc les membres d'Option citoyenne par la voix de leur porte-parole, mais nous ferons en sorte que l'UFP vienne à nous. Que comprendre, sinon que ce détour servira essentiellement à imposer Françoise David comme chef de la gauche québécoise, au risque, toutefois, de semer une fois de plus la division en ses rangs? La présence de la célèbre militante à la tête d'une gauche de la gauche québécoise suffira-t-elle, peut-on se demander encore, à rendre populaire cette monture fougueuse mais peu prisée?

L'engagement de Françoise David en politique active, annoncé par la parution de son essai Bien commun recherché, est donc à la fois, pour les progressistes, un motif de réjouissance et un motif d'inquiétude. Voix d'une gauche féministe et sociale intelligente et convaincue, la militante contribuera à enrichir le débat en donnant chaleur et crédibilité, en terre québécoise, à une option progressiste qui en a bien besoin par les temps qui courent. Pour ce faire, cependant, elle et les siens devront éviter l'écueil de la pureté gauchiste qui consiste à chanter la solidarité en entretenant la division à l'intérieur de ses propres rangs.

louiscornellier@parroinfo.net


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

Réponses du Bloc Québécois aux questions du MEF

Envoi par courriel
TRIBUNE LIBRE 7 juin 2004

Le 7 juin 2004

Monsieur Jacques Poisson
Président
Mouvement estrien pour le français

Réponse aux questions du Mouvement estrien pour le français

Monsieur, En réponse à votre courriel du 23 mai dernier par lequel vous nous soumettiez des questions concernant la langue, voici les réponses qui, nous l'espérons, vous permettront d'apprécier les orientations politiques du Bloc Québécois.

Q1. Est-ce que le fait français vous intéresse ou non? Pourquoi?

«Les Québécoises et les Québécois forment une nation composée de gens d'origines et de langues diverses, dont la langue publique commune est le français. Cette différence fondamentale d'une communauté de langue française sise dans un continent massivement anglophone et hispanophone est fondamentale. Elle est à la source de l'existence du peuple québécois et elle constitue le fondement d'une culture particulière, avec son cinéma, son théâtre et ses propres institutions culturelles. La fréquentation assidue de leur propre culture par les Québécoises et les Québécois montre bien leur attachement à cette différence.» (Plate-forme 2004, p.7)

Q2. Qu'entendez-vous faire concrètement pour le fait français?

Nous travaillons chaque jour pour que les compétences du Québec soient respectées et que le gouvernement québécois ait la latitude voulue et nécessaire dans l'élaboration de ses politiques.

D'autre part, le Bloc Québécois a contacté des ambassades étrangères à Ottawa pour leur signaler que leurs sites Internet n'étaient pas disponibles en français. Dans nos contacts à l'étranger, nous présentons au monde le fait français québécois, leur rappelons qu'une nation où la langue commune est le français est présente et dynamique en Amérique du Nord.

Aussi, nous sommes intervenus dans de nombreux dossiers de discrimination dans le monde du sport amateur, ainsi que sur la question de la place du français dans la fonction publique fédérale. Le député Benoît Sauvageau a d'ailleurs déposé une plainte auprès de la Commissaire aux langues officielles concernant l'utilisation du français dans les forces armées et au sein d'une entreprise sujette à l'application de la Loi sur les langues officielles, Air Canada.

Q3. Est-ce que l'éducation doit relever de Québec ou d'Ottawa?

L'éducation relève du Québec. Depuis 1994, le fédéral a sabré dans ses paiements de transfert aux provinces pour l'éducation, tout comme il l'a fait pour la santé, d'une telle façon qu'encore aujourd'hui, le manque à gagner pour le Québec et les provinces s'élève à 15,7 milliards.

En parallèle, il a multiplié les ingérences dans le domaine de l'éducation, en utilisant pour cette fin une partie des ressources financières dont il a privé le Québec et les provinces. En utilisant son soi-disant «pouvoir de dépenser», il cherche ainsi à imposer ses priorités dans un domaine qui pourtant relève exclusivement du Québec et des provinces. Plutôt que de multiplier les ingérences dans ce domaine, le gouvernement fédéral doit relever, de façon massive, ses paiements de transfert pour la santé et l'éducation et corriger le déséquilibre fiscal.

Q4 : Est-ce qu'Ottawa doit continuer de financer les programmes d'anglicisation des services de santé au Québec?

Voir Q. 9

Q5. Q6. Ottawa devrait-il favoriser l'immigration francophone au Québec?

Est-ce que la citoyenneté ne devrait être accordée au Québec qu'aux immigrantes et aux immigrants ayant une connaissance du français?

Selon les termes de l'accord Canada-Québec en immigration, le Québec est seul responsable de la sélection de la plupart des immigrants sur son territoire. La grille de sélection du gouvernement fédéral ne s'applique donc pas au Québec, qui a sa propre grille.

Les questions de citoyenneté relèvent du gouvernement fédéral, mais une société ouverte doit être prête à servir de terre d'accueil à certaines personnes en difficulté.

En vertu de l'accord Canada-Québec, le Québec s'est par exemple engagé à recevoir sa juste part de demandeurs du statut de réfugié. Comme ceux-ci fuient des situations de conflits ou de sous-développement sévère, vous estimerez comme nous que le Canada ou le Québec ne pourraient leur refuser la protection, prévue en droit international, sur la base de la langue qu'ils parlent.

Q7. Entendez-vous travailler à abolir la clause «Canada» du coup de force de 1982 et lutter pour le retour à la clause «Québec"»de la Charte québécoise de la langue française?

La clause a été imposée par la Cour suprême. Pour les autres éléments de réponse, voir la Q.9.

Q8. Croyez-vous que les polices indiennes financées avec nos taxes par Ottawa devraient respecter et notre langue et nos lois? Avez-vous l'intention d'intervenir à cet effet?

Les Québécoises et les Québécois peuvent être fiers de l'évolution récente des relations avec les nations autochtones du Québec. La reconnaissance mutuelle du peuple Cri et du peuple québécois qui s'est concrétisée par la «Paix des Braves» est en soi un accomplissement remarquable à marquer d'une pierre blanche. Cet accomplissement n'est cependant que le début d'un long chemin à parcourir pour arriver à l'émancipation des peuples autochtones au Québec et au Canada.

Q9. Croyez-vous normal qu'Ottawa commandite, à coups de millions $ par année, Alliance Quebec et ses satellites?

«Les anglophones du Québec continuent à obtenir un service presque impeccable de la part du gouvernement fédéral, constate la commissaire aux langues officielles, Dyane Adam, dans un rapport…» [La Presse, 4 avril 2000]

De plus, dans le rapport de la commission des questions politiques du 10 avril 1997, le Conseil de l'Europe déclarait :

«La situation de la minorité anglophone du Québec est un excellent exemple de la protection des droits d'une minorité linguistique».

À l'époque du référendum de 1995, le gouvernement du Québec, alors dirigé par Jacques Parizeau, a pris l'engagement d'enchâsser dans la Constitution d'un Québec souverain les droits de la communauté anglophone, à savoir : le droit d'étudier dans sa langue, dans des écoles administrées par ses propres membres, de recevoir des soins de santé et d'avoir accès aux cours de justice en anglais, et de pouvoir s'exprimer dans leur langue à l'Assemblée nationale.

Bien entendu, le Bloc Québécois partage cette position. On ne peut que revendiquer la réciprocité pour les communautés francophones des provinces.

Q10. Laquelle des deux lois devrait prévaloir au Québec: la loi sur les langues officielles d'Ottawa avec son bilinguisme institutionnel ou la Charte québécoise de la langue française qui statue que le français est la seule langue officielle?

Comme vous le soulignez, la Loi sur les langues officielles concerne le bilinguisme institutionnel. Seules les entités du gouvernement fédéral y sont soumises. La Charte québécoise indique clairement que la langue officielle du Québec est le français. En ce sens, la Charte n'est pas subordonnée à la loi.

Q11. Que pensez-vous des montants faramineux qu'Ottawa consacre chaque année au financement des universités anglaises au Québec et des montants de misère qu'il consacre à l'enseignement universitaire en français au Québec et ailleurs au Canada?

L'éducation est un champ d'activité qui relève du Québec, et celui-ci doit récupérer les sommes qui lui reviennent afin de pouvoir gérer son système d'éducation de la manière dont il l'entend, avec les priorités et les besoins qui sont les siens.

Q12. Croyez-vous que le français devrait être sur un pied d'égalité avec l'anglais à Ottawa? Croyez-vous que les parlementaires à Ottawa devraient boycotter tout restaurant, tout magasin, tout motel ou hôtel ainsi que tout commerce ou institution qui méprisent le français? Vous-même, entendez-vous participer à un tel boycottage?

Le français et l'anglais devraient être sur un pied d'égalité à Ottawa. Mais il s'agit d'un choix qui relève exclusivement de l'Ontario.

Q13. Croyez-vous que le Québec et l'Ontario devraient conclure un pacte de réciprocité totale pour le traitement de leurs minorités anglophone et francophone? Entendez-vous intervenir en ce sens?

Il est clair que la minorité anglophone du Québec n'a pas à envier le sort réservé aux minorités francophones des provinces. Il revient au Québec et à l'Ontario d'explorer le genre de possibilité que vous mentionnez.

Nous espérons que ces informations vous seront utiles et nous vous prions d'agréer, Monsieur, l'expression de nos sentiments distingués.

Guylaine Grenier
Directrice
Service de recherche
Cabinet du Chef du Bloc Québécois
BourgMa@parl.gc.ca


Voir aussi :
Questions aux candidates et aux candidats à l'élection fédérale



TRIBUNE LIBRE

Les Québécois sont aussi des autochtones

Simon Girard
TRIBUNE LIBRE 7 juin 2004

Dans les médias et la population, le terme « autochtone » est devenu synonyme d’ « amérindien » et les Québécois seraient des « non autochtones ». C’est faux mais personne ne corrige l’erreur (les journalistes sont pressés de passer à la nouvelle suivante), de sorte qu’elle perdure dans les esprits.

Dans les dictionnaires, le terme « autochtone » (ou « aborigène ») se rapporte à celui qui est originaire du pays où il habite, au contraire de l’immigrant. Les Québécois d’aujourd’hui sont nés en sol québécois, tout comme les Amérindiens, donc il est erroné de ne considérer comme autochtones que les peuples amérindiens. Nous sommes tout aussi autochtones que les Hurons, les Mohawks, les Cris ou les Inuits. Nous sommes peut-être des produits de l’immigration mais ne sommes pas des immigrants. Le terme « autochtone » n’est pas l’exclusivité d’un groupe ethnique particulier qui serait arrivé avant nous ; il nous appartient à nous aussi, comme aux fils et filles d’immigrants installés chez nous.

Après 400 ans de présence en sol québécois, il serait temps qu’on cesse de se considérer à part par rapport à nos voisins amérindiens. Nous sommes issus du même sol et partageons le même pays alors nous pouvons nous considérer égaux sans gêne et sans honte. Et il nous faut chercher à améliorer le sort de ceux qui étaient là avant nous et sans qui ce pays n’existerait peut-être pas. L’Afrique, Haïti, c’est bien mais la pauvreté existe ici aussi…



TRIBUNE LIBRE

Les discours à la Nation...

Marcelin Gélinas
TRIBUNE LIBRE 7 juin 2004


M. Paul Roux
(proux@lapresse.ca)
Chronique « Mots et Actualité » dans l'édition dominicale de La Presse


cc : forum@lapresse.ca, lettres@cyberpresse.ca, adubuc@lesoleil.com, andre.pratte@lapresse.ca, redaction@lesoleil.com, michele.ouimet@lapresse.ca, lysiane.gagnon@lapresse.ca, mario.roy@lapresse.ca


Réf  : « Les discours à la Nation » : http://www.vigile.net/ds-actu/docs4/6-4.html#tllg (et http://www.cyberpresse.ca/chroniqueurs/c_v_repond.php?ids=MTQ1&
idss=Mjc3&idn=UGF1bCBSb3V4&ida=NDky&idi=cm91eF9wX3RjbC5qcGc
=&aeq=Y2hyb25pcXVldXJzQGN5YmVycHJlc3NlLmNh)

J'avais lu également le texte de M. Roux la semaine dernière, lequel de toute évidence avait généré chez moi des émotions analogues à celles de madame Galarneau. Aussi ce commentaire explicite, publié chez Vigile, m'a-t-il stimulé (je suis un peu paresseux du clavier) à apporter ici mon propre écot sur le sujet.


« À semer du vent de c'te force-là...
Tu t'prépares une joyeuse tempête...
»

Gilles Vigneault, Lettre de Tit-Cul Lachance à son premier sous-ministre



Vous ne pensez pas, M. Roux, que La Presse, et Gesca de manière plus générale, y mettent suffisamment le paquet en fait d'orientation systématique de l'opinion (pro-Canada) - par le biais de Messieurs Pratte et Dubuc tout particulièrement (mais non exclusivement) - pour que, de votre côté, par le truchement de votre «innocente» chronique linguistique, vous puissiez à tout le moins vous abstenir de sombrer dans les mêmes ornières idéologiques?

Une fois qu'on a décodé la faiblesse des argumentations des éditorialistes concernant la question dite nationale (on n'y analyse pas le contentieux Québec-Canada, ou si peu: on prend simplement parti pour le second élément du «couple», d'office et quoi qu'il en coûte, obstinément, quoique... toujours dans les formes de la réflexion, de la bonne entente et de la «raison»), on peut se diriger alors vers d'autres pages du quotidien - il y en a d'intéressantes - sans perdre son précieux temps avec ces messieurs / dames (Mmes Lysiane Gagnon ou Michèle Ouimet, pour nommer au passage quelques «officiers» de la gent féminine des lieux, et je passerai sous silence les exécutants des... six autres quotidiens de la même entreprise).

Or si on ne peut plus lire une banale chronique de Gesca sans que le quidam auteur tentât - à l'instar de ses maîtres, voire de ses maîtresses - de lessiver à son tour le cerveau de ses lecteurs, ça ne vaut plus la peine d'ouvrir une seule page de ces Presse et Soleil, ou de dépenser le moindre sou pour se procurer ces affiches publicitaires (sinon commandites, au moins dans leur finalité) annoncées comme étant de l'information et du (véritable) journalisme d'opinion.

Un puissant groupe de presse comme Gesca - Power corp. conduisant pareille croisade politique en Québec, c'est rien moins qu'un affront de tous les instants à l'une des démocraties les plus raffinées de la Planète.

Votre duplicité - le parti-pris idéologique, le prosélytisme doctrinaire, l'intérêt corporatiste (voire les gratifications personnelles, si ça se trouve) présentés sous le couvert de l'intelligence et de l'intérêt commun - aurait certainement réjoui l'imagination chagrine de George Orwell et d'Aldous Huxley. Il faut dire que la mésestime du lecteur a toujours eu le vent en poupe chez Gesca.

Or le vent tourne toujours. Un jour ou l'autre.
Cette nuit-là vous l'aurez en proue. Et alors finie la broue.

À force d'enfoncer le clou, vous êtes en bonne voie de métamorphoser d'impénitents pacifiques (dont j'ai toujours été) en de véritables soldats de la Liberté.

«
Mais p't'êt' bein qu'tu t'en aperçois pas... ».

,
7 juin 2004





TRIBUNE LIBRE

DÉROUTE LIBÉRALE

La cohabitation forcée des Québécois et des Canadiens au sein d’un Parlement fédéral est impossible

Patrice Boileau, Carignan,
TRIBUNE LIBRE 7 juin 2004

Qu’elles viennent de Québec ou d’Ottawa, les troupes libérales sont malmenées en ce moment sur le territoire québécois. Même les milliards promis par Paul Martin en santé et aux municipalités ne dupent personne: les Québécois y voient au contraire la preuve de l’existence du déséquilibre fiscal. En fait, rien ne semble leur échapper dans ce scrutin fédéral. Cela est rafraîchissant. Pareil consensus sur le naufrage du fédéralisme ne s’était pas observé au Québec depuis l’échec du Lac Meech de 1990: même des représentants syndicaux, de groupes sociaux et du monde artistique s’ajoutent au débat politique et dénoncent les actions du gouvernement sortant qui ont nui au développement du Québec.

À l’Assemblée nationale, Jean Charest, embarrassé, condamne du bout des lèvres le fédéralisme dominateur de Paul Martin alors que son ministre des Finances ainsi que celui de la Santé s’en offusquent vertement. D’ailleurs, les membres du Parti libéral du Québec, divisés, auraient été invités à tourner le dos au grand frère d’Ottawa. Ce geste n’est pas facile à accomplir car il donne l’impression d’approuver les Québécois qui optent pour le Bloc québécois souverainiste.

Plus la campagne fédérale avance, plus les membres du gouvernement Charest voient leur unité se désintégrer face à l’attitude arrogante d’une équipe Martin qui reste de marbre face aux besoins du Québec. Avec 72% de taux d’insatisfaction au Québec, le gouvernement du Québec aurait bien aimé démontrer aux Québécois que les relations avec celui du Canada changeraient pour le mieux. Sauf que Paul Martin, en détresse, sollicite maintenant l’aide des anciens conseillers de Jean Chrétien, confirmant par le fait même le retour du « poisson pourri » de Jean Lapierre. Pas facile d’être fédéraliste par les temps qui courent.

Il est clair que le Québec n’accepte plus de se taire et de rentrer dans les rangs docilement afin d’espérer en retour quelques faveurs d’Ottawa. L’expérience démontre que cette attitude a été inutile avec les résultats que l’on sait. D’où la lucidité et le cynisme de l’électorat québécois face aux promesses d’un Parti libéral fédéral agonisant. L’État canadien ne parvient tout simplement plus à convaincre de son rôle national : depuis 1989, il y a régionalisation des partis politiques qui montrent que la cohabitation forcée des Québécois et des Canadiens au sein d’un Parlement fédéral est impossible. La formation d’un gouvernement conservateur minoritaire ne fera qu’exacerber les différences entre les deux peuples, paralysant ainsi davantage les activités politiques canadiennes.

L’approche de la Fête nationale du Québec doit servir de ralliement où les Québécois seront invités à manifester leur intention d’éradiquer la présence centralisatrice des libéraux de Paul Martin quatre jours plus tard. Il est temps de frapper un grand coup. Une victoire retentissante des bloquistes jumelée à la formation d’un gouvernement conservateur minoritaire pourrait bien constituer l’ingrédient final qui propulsera le pourcentage d’appui à l’idée indépendantiste au-delà de la majorité absolue. Ce sera alors aux souverainistes de profiter d’un gouvernement Charest affaibli par la défaite de l’équipe Martin pour exiger du Parti québécois la possibilité de donner au Québec ce que le carcan fédéral lui refuse, dès 2007.

Comme le disait le chef de l’Opposition officielle à Québec Bernard Landry lors d’un discours à Saint-Lambert afin d’appuyer le candidat bloquiste Maka Kotto, la présente élection fédérale doit être la dernière au Québec. Visiblement, tous les partis canadiens présentent des plates-formes politiques insensibles aux intérêts du Québec puisqu’elles s’adressent à un autre peuple. Le fédéralisme de tutelle que l’on suggère aux Québécois fait en sorte que l’exercice de la gouvernance provinciale demeurera cauchemardesque pour toutes les équipes politiques dont le Parti québécois.

Le désir de l’éviter sera intense avec le rejet des deux partis libéraux, discrédités par les événements qui ont suivi le vol du référendum de 1995. Il faudra savoir répondre à ce vœu et canaliser ce formidable besoin de changement par le biais d’une démarche souverainiste rapide et différente. L’ouverture du Parti québécois à ce désir serait tout à son honneur : elle démontrerait ainsi une souplesse démocratique en exauçant la volonté citoyenne.



TRIBUNE LIBRE

La VULGARITÉ TRIOMPHANTE

Paul-Emile Roy
(Article paru dans Combats, Montréal, printemps-été 2004)
TRIBUNE LIBRE 7 juin 2004

En regardant distraitement la télévision, je ne dirai pas quel programme, je me demandais: pourquoi les gens ont-ils tellement besoin de se tordre, de se brasser, de crier, de hurler? Serait-ce pour attirer l’attention? Serait-ce parce qu’ils ont mal quelque part? Pour être sûrs qu’ils existent?

Hermann Broch fait dire à Virgile: “Celui qui ne participe pas à la connaissance doit étourdir dans l’ivresse la conscience de son vide”. On crierait donc pour s’empêcher de s’interroger, de réfléchir, de s’angoisser? Ce serait une manière de renoncer à son individualité pour se perdre dans la masse, dans la foule, dans un grand tout sonore, indistinct, une espèce de nirvana de l’inconscience?

Notre civilisation serait-elle une immense machine à fabriquer du vide? La puissance de banalisation, de déréalisation des médias est incommensurable. La télévision rapporte avec la même froideur, le même sérieux, une bordée de neige au Québec, une révolution en Argentine, un cataclysme en Orient ! Les lecteurs de nouvelles rapportent les pires horreurs sans émotion, avec une objectivité professionnelle qui évoque le masque de la mort elle-même. Parfois même, leurs formulations n’ont aucun sens, mais ils ne semblent pas s’en apercevoir. Ils sont intégrés à leur machine, ils ont adopté des automatismes et n’en dérogent pas.

René Girard parle de “l’extrême vulgarité du monde contemporain”. La vulgarité est l’effet d’un détournement d’être, ou de sens. Elle est l’effet d’une dégradation, d’une réduction de l’opacité du réel. L’être est vulgaire quand il est délesté de son fond d’inconnu. La vulgarité s’oppose à la distinction, à la délicatesse, au raffinement. Elle est synonyme d’avilissement. Il y a vulgarité quand on ne distingue plus qualité et grossièreté, quand la grossièreté est prise pour une forme d’affranchissement. Rien en soi n’est vulgaire, ni le corps, ni une partie du corps, ni une image, ni un mot, ni une idée. La vulgarité est dans le traitement que nous donnons aux choses, à la réalité. Il est vulgaire de traiter un enfant comme on traite un animal. Un fait privé qui devrait rester privé devient vulgaire s’il est étalé sur la place publique. Un événement ordinaire devient vulgaire quand il est traité de façon sensationnelle. La sexualité n’est pas vulgaire, mais la réduction de la sexualité à une denrée médiatique ou commerciale l’est indiscutablement. L’érotisme n’est pas vulgaire, mais la pornographie l’est parce qu’elle avilit la sexualité et l’érotisme, les réduit à une fonction, une parade, les assimile à un mécanisme. Il est des actes qui ne sont pas vulgaires si on les fait dans l’intimité, mais qui le deviennent si on les fait en public. Le sport en soi n’est pas vulgaire, mais il est une brutalité dans les sports, une insistance médiatique sur les exploits sportifs, une commercialisation des compétitions sportives qui sombrent dans la vulgarité sinon dans la bêtise.

La vulgarité vient peut-être de ce que nous avons perdu le sens des réalités. J’entendais un jour une grande actrice, au petit écran, qui assimilait tout naturellement érotisme et pornographie. La vulgarité qui affecte la vie actuelle vient peut-être de ce que l’homme se calque de plus en plus sur la machine. La machine est vide, elle n’a pas d’âme mais des mécanismes. L’homme moderne a des automatismes. Dans la mesure où il se soumet à des automatismes, il renonce à l’intériorité, il devient un pantin, ce qui est tout de même une déchéance. C’est pourquoi, par exemple, les applaudissements prolongés, intempestifs, qui accompagnent les programmes de participation à la télévision sont si vulgaires. On sent qu’ils sont trop insistants, commandés. Ils n’ont plus rien d’humain, ils n’émanent pas d’une approbation intérieure, ils sont déclenchés par un mécanisme. Comme les messages publicitaires, qui sont non seulement intempestifs, mais despotiques. Vous regardez un film, vous êtes ému, vous partagez les souffrances des personnages. Stop! Ne vous laissez pas aller à faire du sentiment, à partager les joies ou les souffrances des êtres humains! Tout cela, ce n’est pas sérieux. Ce qui l’est, c’est le message de la publicité!

Et la publicité est intempestive. Elle a ses exigences, son rythme. Dans la vie humaine, on ne répète pas la même blague, la même remarque toutes les cinq minutes. La télévision passe et repasse les mêmes annonces stupides qui essaient d’être originales et qui sont la plupart du temps débiles, et de toute façon usées après le centième usage!

La télévision est une merveille technologique. Elle est un média qui nous permet d’être présent partout sur le planète. Elle a certainement été un facteur important dans les grandes révolutions qui ont secoué notre époque. Elle est en même temps l’école d’avilissement la plus sophistiquée, la plus efficace, la plus impitoyable qui ait jamais existé. On a vraiment l’impression que ceux qui en sont les grands patrons et les grands organisateurs, sont des inconscients ou de fieffés malfaiteurs. Il ne s’agit plus d’information, mais de saccage impitoyable de toutes les valeurs humaines, de la dépradation de tous les acquis de la civilisation.

La vulgarité est l’effet de cette déshumanisation. Elle est partout, elle s’impose, elle enveloppe tout. Le signe que son triomphe est universel, c’est que pour réussir, il suffit d’être bouffon. Vous supposez que les gens sont des imbéciles, vous leur présentez des messages imbéciles. Les gens finissent par devenir imbéciles et applaudissent les imbécillités. Dans une société où il n’y a plus de tabous, plus d’interdits, plus de péché, plus de vertu, plus de mal, plus de bien, plus de normes, la vulgarité triomphe.



COMMUNIQUÉS




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26 mai 2004