
Les triplettes de Groupaction
Jacques Keable
Le Devoir mercredi 2 juin 2004
Extrait du livre Le Dossier noir des commandites - L'industrie de l'unité nationale contre la démocratie québécoise, publié cette semaine chez Lanctôt éditeur.
Avant même que le Programme des commandites ne soit officiellement effectif, en novembre 1997, la DGSCC [Direction générale des services de coordination des communications] avait confié à la maison Groupaction de Montréal, en juillet 1996, le mandat de mener une étude visant, écrit poétiquement le rédacteur de Groupaction dans l'introduction du document, à «tracer les sillons d'une stratégie de communication qui aura pour objectif premier de repositionner le Canada dans l'esprit et dans le coeur des Québécois».
Sur la page couverture du document, un titre : Visibilité Canada, accompagné d'une feuille d'érable. Une grosse. Parce qu'à ce prix-là, on ne lésine pas sur la grosseur de la feuille : pour tracer ses premiers sillons dans un texte de 43 pages, très très aéré, écrit en gros caractères, comprenant plusieurs pages n'affichant que le titre du chapitre commençant sur la page suivante, Groupaction a touché la modique somme de 500 000 $ !
Le contenu ? Sous le chapeau des inévitables mots magiques et convenus tels «problématique», «stratégies», etc., on lit des conseils prodigués au Canada pour se rendre plus voyant et sympathique au Québec : placer des drapeaux partout, écrire le mot «Canada» en plus grosses lettres sur les bureaux de poste et autres «immobilisations» (sic) du gouvernement du Canada, etc.
Et aussi, ici proposés sur le ton le plus banal, des conseils éclairés ( !) sur l'art de manipuler l'opinion par le biais de la presse régionale, «en tissant (adroitement) des relations étroites avec les responsables de l'information et de la rédaction de la presse régionale», écrit le Machiavel de service ce jour-là.
Le même stratège écrit, dans son singulier français à un demi-million de dollars :
«L'utilisation de la presse électronique et imprimée devrait être intensifiée et régionalisée, [notamment] en mettant à la disposition des services de rédaction et d'information des médias du matériel aux lecteurs selon les intérêts et les activités particulières de chacune des régions. En effet, en raison de l'atrophie budgétaire et des ressources journalistiques au cours des dernières années, la presse régionale est devenue de plus en plus avare de contenu rédactionnel susceptible de satisfaire la curiosité de ses lecteurs et de ses auditeurs.
«Puisque bon nombre de ministères publient de l'information sans que celle-ci ne puisse toujours parvenir à ses clientèles, [...] il apparaît plus qu'opportun de profiter du temps et de l'espace qui ne cherchent qu'à être comblés.» (Plusieurs sic.)
Laissons la presse régionale apprécier à leur juste valeur ces judicieux conseils...
Après la presse, c'est le pauvre peuple québécois, dont il importe d'élever le niveau lamentablement bas de «conscience cognitive» (sic), qui sera l'objet de toutes les attentions, stratégiques bien évidemment, de Groupaction, qui ne recule pas devant le parler instruit :
«Il convient de reconnaître qu'une forte proportion de la population ne possède que des connaissances limitées sur les mécanismes qui régissent l'administration fédérale-provinciale. Ainsi, en vertu des raisonnements à faible densité d'information sur lesquels elle formule son opinion "politique", cette population s'abstient, bien malgré elle, à reconnaître la contribution du gouvernement central dans sa vie de tous les jours» (sic et re-re-sic).
Le rapport contient enfin une liste de festivals, galas et autres événements sportifs et culturels éventuellement commanditables et donc, présumons-le, susceptibles d'enrichir nos «connaissances limitées».
Déposé en mars 1997, ce premier rapport de Groupaction semble bien avoir été jugé à trop faible densité d'information puisqu'un deuxième a été commandé en avril 1998, toujours à Groupaction, et apparemment remis en mars 1999. Sans doute ce deuxième rapport traçait-il des sillons plus profondément encore dans la conscience québécoise puisqu'il coûta, celui-là, 550 000 $. Hélas, trois fois hélas, on n'en saura fichtrement jamais rien puisque, depuis cette date lointaine de 1999 -- mozus de mozus ! --, tant le gouvernement que Groupaction l'ont tellement égaré qu'ils n'arrivent plus à le retrouver !
De toute manière, visiblement toujours insatisfait des résultats atteints en deux études successives, la DGSCC commanda, verbalement cette fois ( !), en mai 1999, une troisième étude à Groupaction. Date de remise prévue : mars 2000. Sujet : l'impact des commandites dans le secteur des loisirs, chasse et pêche. Mais là encore, la malchance s'accrochant, comme une teigne, au dos de Groupaction et du gouvernement, ce dernier n'aura reçu, à ce jour, qu'un simple «compte rendu de travail». Pour ce «compte rendu», Groupaction aura néanmoins touché la modique somme de 575 000 $.
Au total, la firme a donc empoché 1 625 000 $ pour un très maigrelet (à tous égards !) premier rapport de 43 pages, un deuxième rapport perdu et, à défaut d'un troisième rapport, un «compte rendu de travail» qui reprenait une partie du premier et dont l'objectif théorique recoupait celui du deuxième, le perdu ! Ce qui fait assez cher la page, merci, tout au moins vu par la lorgnette de tout rédacteur pigiste déjà heureux quand chaque page bien remplie lui est payée dans les trois chiffres, commençant toujours, au mieux, par le chiffre 1.
Chez Groupaction, ce n'est pas la même chose. Dans le cas qui nous occupe, chaque page a été vendue dans les cinq chiffres ! Moyenne : 38 000 $ la page. Un peu plus d'un an de salaire du Québécois moyen ! Ce qui fait environ 210 $ le mot, y compris les articles, les pronoms, les conjonctions et les fautes de frappe. Le style, qui n'a pas de prix, est offert gratis, en sus.
Comme il sied à une fonctionnaire de son importance, la vérificatrice ne saurait se laisser emporter par la colère, toute sainte soit-elle, et utiliser des mots inconvenants. Mais à l'évidence, il lui est difficile de se retenir ! Elle écrit : «À notre avis, le gouvernement n'a pas reçu tout ce qui était stipulé dans les contrats et ce pour quoi il a versé de l'argent.»

Martin réhabilite Stéphane Dion
Kathleen Lévesque
Le Devoir mercredi 9 juin 2004
L'ancien ministre entreprend une tournée hors Québec pour défendre la Loi sur la clarté
La Loi sur la clarté référendaire sous le bras, l'ancien ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion, a repris hier du service afin de rappeler, à l'extérieur du Québec, les bienfaits du bilan libéral en matière d'unité canadienne.
Celui qui se qualifie de «bon soldat» se réjouit de son nouveau rôle dans la campagne électorale. «On me demande maintenant d'aller au front plutôt qu'à l'arrière-scène. Ça me fait plaisir de le faire. [...] Il y a une seule équipe et c'est l'équipe libérale», a déclaré M. Dion, joint à Halifax, en Nouvelle-Écosse.
L'équipe Martin a appelé en renfort M. Dion ainsi que les anciens ministres du clan Chrétien Sheila Copps et John Manley. Confrontés à une baisse constante dans les intentions de vote, les libéraux déploient les munitions qu'ils avaient laissées sur la voie de service avant même le déclenchement des élections.
Aujourd'hui, ils semblent moins préoccupés par l'idée de projeter une image du changement. Il est plutôt question de faire appel à «toute la famille libérale». Officiellement, les trois pro-Chrétien sont envoyés en «tournée auxiliaire» avec le mandat d'apporter leur aide pour expliquer en quoi la vision libérale diffère de celle des adversaires. Dans cette nouvelle stratégie, l'ancien ministre de la Justice Martin Cauchon demeure absent, lui qui a mis sur la table l'avant-projet de loi sur les mariages gais.
Pour Stéphane Dion, on explique en coulisse qu'il doit tenter de gruger le vote de gauche, celui qui penche vers le Nouveau Parti démocratique. Cette stratégie apparaît comme une réplique au chef du NPD, Jack Layton. Ce dernier a déclaré il y a une dizaine de jours que la Loi sur la clarté n'a rien apporté à l'unité nationale; il s'est même montré ouvert à une proposition pour «la retirer».
Ce n'est donc pas un hasard si M. Dion était hier dans le patelin de l'ancienne chef du NPD, Alexa McDonough, et si aujourd'hui il fera campagne sur les terres de l'ex-adversaire de M. Layton dans la course au leadership, Bill Blaikie. Lors de l'adoption de la Loi sur la clarté référendaire au printemps 2000, les députés néo-démocrates ont majoritairement voté en faveur.
Mais si cette loi est très populaire dans le reste du pays, il en va autrement au Québec. Même le lieutenant politique de Paul Martin, Jean Lapierre, avait qualifié la loi d'«astuce» au moment d'annoncer en février dernier son retour en politique. Le Québec ne fait vraisemblablement pas partie des cibles à confier à M. Dion.
«Le principal appui des Québécois, c'est qu'on ne parle plus de cette question. C'est donc certain que la Loi sur la clarté, ce n'est pas quelque chose dont ils veulent entendre parler. C'est M. Layton qui, de façon assez étourdie, a rouvert le débat. [...] J'en ai toujours parlé au Québec quand on me le demande, mais quand on ne me le demande pas, c'est qu'on a d'autres priorités et c'est normal. Ce n'est pas nécessaire de toujours parler de l'éventuelle brisure d'un pays», a affirmé M. Dion.
Si ce dernier estime que la Loi sur la clarté est une question de droit fondamental, il entend également aborder d'autres thèmes qui lui sont chers. C'est le cas du bilinguisme et de l'élimination de la dette, des dossiers qui lui permettent d'écorcher le Parti conservateur. «Au cours des onze dernières années, on a vraiment eu une stratégie qui a réussi. Et ce n'est pas seulement nous qui le disons, c'est
l'OCDE et le FMI. Je trouve que la création de la richesse est une dimension qui a été évacuée de la campagne. Il est important qu'au moment où les Canadiens vont voter dans deux semaines et demie qu'ils aient bien en tête que c'est notre qualité de vie que l'on joue», a fait valoir Stéphane Dion.
Quant à la possibilité que l'offensive sur les valeurs puisse provoquer un ressac contre le PLC, Stéphane Dion n'y croit pas. Écarté du cabinet de Paul Martin en décembre dernier, Stéphane Dion était présenté hier comme un grand défenseur des droits des Canadiens.

Commandites: Martin veut maintenant protéger Chrétien, croient les bloquistes
Sylvain Larocque
PC mercredi 9 juin 2004
Québec - Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a accusé hier le premier ministre, Paul Martin, d'être moins déterminé à faire la lumière sur le scandale des commandites depuis qu'il a appelé l'entourage de Jean Chrétien à la rescousse de sa campagne.
Dans une entrevue télévisée diffusée lundi, M. Martin est revenu sur une déclaration qu'il avait faite en février, à savoir que le scandale ne pouvait être le résultat que d'une «direction politique».
«Non, a soutenu le chef libéral lundi. J'ai dit qu'il devait y avoir eu une direction, mais que je n'étais pas certain d'où elle venait.»
Dans la même entrevue, Paul Martin a aussi admis que le public n'avait «pas encore obtenu les réponses» qu'il cherchait sur l'origine du scandale. «Cela va prendre beaucoup de temps», a précisé le premier ministre, en laissant entendre qu'il pourrait s'agir d'années.
Hier, M. Duceppe a fait un lien entre ces déclarations de son opposant libéral et le retour en force des fidèles de l'ex-premier ministre Jean Chrétien dans la campagne.
«Au moment où il fait cet aveu, il appelle Jean Chrétien à la rescousse», a affirmé hier le chef bloquiste, lors d'un point de presse tenu dans un hôtel de Sainte-Foy. «On demande aux troupes et aux amis de M. Chrétien de revenir pour aider la campagne libérale, alors moi je pense qu'il y a un lien entre les deux.»
Les stratèges bloquistes prétendent qu'en diminuant soudain les attentes à l'égard du scandale des commandites, les libéraux tentent de «protéger» leur ancien chef. Ce dernier s'apprête d'ailleurs à demander à la Commission d'enquête publique sur les commandites, présidée par le juge John Gomery, le droit de contre-interroger des témoins.
«Lorsque M. Martin parlait de direction politique [...], cela veut dire qu'il y a des ministres qui savaient, a lancé Gilles Duceppe. Or, au moment où le scandale se produit, la direction, elle est exercée par Jean Chrétien.»
Une fois de plus, le chef du Bloc a sommé le premier ministre de s'expliquer davantage sur le scandale. Si M. Martin ne le fait pas, cela voudra dire qu'il a «exactement la même attitude que Jean Chrétien», a ajouté M. Duceppe.
«Quel que soit l'état de sa campagne, quelle que soit l'invitation faite à M. Chrétien et à ses alliés de participer à cette campagne, M. Martin a le devoir de faire la lumière et de dire ce qu'il savait quand il nous a dit qu'il savait, le 12 février dernier, qu'il y avait une direction politique. [...] Il a jusqu'au 28 juin.»
On a appris lundi que l'enquête criminelle de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) sur le scandale des commandites avait coûté 1,3 million de dollars aux contribuables depuis son ouverture, en mai 2002.
Jusqu'ici, l'ancien directeur du programme des commandites, Charles Guité, et le président de la firme Groupaction, Jean Brault, ont été accusés de fraude et de complot pour fraude dans l'affaire, tandis que Paul Coffin, de Coffin Communication, a été inculpé de fraude.
En février, un rapport de la vérificatrice générale, Sheila Fraser, confirmait qu'une poignée de firmes de publicité proches des libéraux fédéraux ont touché quelque 100 millions des 250 millions de dollars dépensés dans le programme des commandites, dont le but principal était d'accroître la visibilité d'Ottawa au Québec dans la foulée du référendum de 1995. Dans certains cas, des agences ont reçu des chèques fédéraux en effectuant peu ou pas de travail.
L'enquête parlementaire menée cet hiver a permis de constater que le cabinet du premier ministre, le ministère des Travaux publics et plusieurs sociétés d'État ont été impliqués dans l'affaire, de près ou de loin.

Gilles Duceppe justifie le gouvernement Charest
Mylène Moisan
Le Soleil mercredi 9 juin 2004
Québec n'avait "pas le choix" d'aller piger dans la poche des contribuables
Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, s'est porté à la défense du gouvernement de Jean Charest, "obligé" de faire payer les Québécois et de sabrer dans l'aide aux entreprises à cause de "l'étranglement financier d'Ottawa". Dans un discours qu'il adressait hier à quelque 200 sympathisants réunis pour un dîner de la Chambre de commerce et des entrepreneurs de Québec, M. Duceppe n'a pas mâché ses mots à l'endroit des gouvernements libéraux de Jean Chrétien et de Paul Martin, les accusant, "chiffres fédéraux" à l'appui, d'avoir délibérément nui à l'économie du Québec au cours de la dernière décennie.
Résultat : le gouvernement québécois est acculé au pied du mur et n'a d'autres choix que ceux faits par les libéraux d'augmenter les frais de toutes sortes. C'est en énumérant les "effets pervers" du déséquilibre fiscal, que le chef bloquiste a lancé qu'il "oblige le gouvernement du Québec à augmenter ses recettes", donnant à titre d'exemple l'augmentation des tarifs d'électricité.
Plus encore, le déséquilibre fiscal "oblige le gouvernement du Québec à réduire ses programmes de développement économique et son soutien à la recherche et au développement", a soutenu M. Duceppe devant quelques centaines de convives.
En point de presse un peu plus tard, le leader du Bloc a expliqué que "le fait est que, quand tu n'as pas assez d'argent pour assumer tes responsabilités, tu dois trouver de l'argent ailleurs. C'est ce qui arrive au gouvernement du Québec, il n'a pas assez d'argent pour financer la santé, l'éducation et l'aide sociale. Ils n'ont juste pas le choix d'aller chercher l'argent ailleurs. Et ça, ça se traduit par l'augmentation de l'électricité et du reste".
Ainsi, dans l'état actuel de la fédération canadienne, le Québec fait les frais, argue M. Duceppe, de décisions qui le désavantagent constamment, faisant en sorte que "les intérêts économiques ne sont pas bien défendus par le gouvernement fédéral, et ce, peu importe la couleur du gouvernement".
Il a donné l'exemple de l'industrie automobile, pour laquelle le gouvernement fédéral "a décidé de tout concentrer en Ontario, alors que, pendant ce temps-là, l'usine qui restait au Québec est fermée". Même chose pour le dossier de l'énergie, dans lequel il reproche à Ottawa d'avoir versé "72 milliards $ pour le pétrole, le gaz naturel, le charbon et le nucléaire, toutes des industries concentrées à l'extérieur du Québec. Et pas un sou pour l'hydroélectricité qui, elle, est concentrée au Québec".
Dans le même ordre d'idées, M. Duceppe a calculé que "si le Québec recevait sa part pour la fonction publique, les subventions aux entreprises, les achats du gouvernement et dépenses en recherche et développement, ce sont 2,8 milliards $ supplémentaires qui auraient circulé dans l'économie québécoise, l'an dernier, générant 40 000 emplois directs. Le taux de chômage aurait été de 8,1 % plutôt que 9,1 %".
Aux yeux du chef bloquiste, la péréquation ne compense pas ce manque à gagner, même si le Québec peut disposer comme il l'entend de l'argent transféré. "Un dollar de péréquation ne vaut pas un dollar investi dans l'économie. C'est peut-être la même quantité, mais sûrement pas la même qualité ."
Par ailleurs, le chef du Bloc québécois a accusé hier le premier ministre, Paul Martin, d'être moins déterminé à faire la lumière sur le scandale des commandites depuis qu'il a appelé l'entourage de Jean Chrétien à la rescousse de sa campagne.
Dans une entrevue télévisée diffusée lundi, M. Martin est revenu sur une déclaration qu'il avait faite en février, à savoir que le scandale ne pouvait être le résultat que d'une "direction politique". "Non, a soutenu le chef libéral, lundi. J'ai dit qu'il devait y avoir eu une direction, mais que je n'étais pas certain d'où elle venait."

Les lunettes roses de M. Harper
Alain Dubuc
La Presse mercredi 9 juin 2004
La fin de semaine dernière, le chef conservateur Stephen Harper a rendu public le programme électoral de son parti, intitulé " C'est assez ". Ce document reprend les engagements déjà connus, sur la santé, la défense, les baisses d'impôts, mais ajoute un cadre financier qui explique d'où viendra l'argent pour financer des engagements qui totaliseront 57,8 milliards sur cinq ans.
C'est le monde à l'envers. Comment se fait-il que les conservateurs, en principe près de leurs sous, soucieux de franchise et de transparence, aient accouché de promesses deux fois plus coûteuses que les libéraux, reconnus pour leurs tendances dépensières, que l'on accuse de ne pas tenir leurs promesses, et qui, prudents, ont limité leurs engagements à 28 milliards?
Ce paradoxe a sans doute échappé à la plupart des Québécois qui, dans leur bulle, ne suivent pas de près la campagne du PCC, un parti qui ne réussira probablement pas à faire élire de députés au Québec. Mais faut-il rappeler que la possibilité d'une victoire conservatrice est réelle. Un éventuel gouvernement conservateur nous dirigerait nous aussi. Les engagements de M. Harper, ses promesses de baisses d'impôts, ses possibles coupes nous toucheront autant que les autres Canadiens.
Le projet conservateur repose d'abord et avant tout sur un allègement du fardeau fiscal, qui compte pour 37 des 58 milliards de ses engagements, tandis que les nouvelles dépenses, relativement modestes, se concentrent en santé, 10 milliards, et en défense, 7 milliards. Les libéraux, on s'en souvient, estiment ne pas avoir les moyens de baisser les impôts et concentrent le gros de leurs efforts aux dépenses sociales.
Mais comment Stephen Harper réussit-il à être plus généreux que Paul Martin, à promettre des baisses d'impôts que les libéraux estiment ne pas pouvoir offrir?
Essentiellement en comptant sur les substantiels surplus cachés dans les données budgétaires. La démarche conservatrice consiste à dire que la légendaire prudence de Paul Martin aux Finances a instauré une pratique selon laquelle le gouvernement fédéral enregistre à chaque année des surplus supérieurs à ses prévisions. Les finances publiques fédérales sont pleines de coussins que les conservateurs entendent utiliser.
Et c'est ainsi que, pendant que les libéraux évaluent les surplus budgétaires, et donc leur marge de manoeuvre, à 43 milliards pour les cinq prochaines années, les conservateurs, en comptant sur ces montants cachés, affirment que ces surplus atteindront plutôt 86,8 milliards.
Une mine d'or, en quelque sorte, qui leur permet de faire toutes leurs promesses et de se garder une réserve de 29 milliards. Bref, pendant que gouvernements provinciaux nouvellement élus découvrent invariablement d'effroyables trous en ouvrant les livres, ce sont des trésors que découvriraient de nouveaux venus à Ottawa.
C'est cet écart important qui a amené Paul Martin à affirmer qu'il y avait un trou de 50 milliards dans les chiffres conservateurs. Dans les faits, on ne peut accueillir les projections de M. Harper qu'avec la plus grande méfiance. Il est vrai que le gouvernement libéral a enregistré des surplus imprévus année après année. Mais l'explosion des surplus prévue par les conservateurs repose sur une bonne dose de pensée magique dont on se serait bien passés.
Selon le plan conservateur, les surplus vont augmenter de façon exponentielle tant et si bien que c'est dans quatre et cinq ans qu'ils se mettront à devenir énormes, 21 milliards en 2007-08 et à 28,8 milliards en 2008-09. Il faut toujours se méfier comme de la peste de ces projections selon lesquelles l'avenir lointain serait rose. En outre, l'existence de ses surplus repose sur l'hypothèse que les dépenses augmenteront de 3 % par année plutôt que de 4,5 % comme le prévoyaient les libéraux. Un pari hasardeux quand on connaît le caractère incompressible d'une grande partie des dépenses fédérales.
Dans le domaine budgétaire, la prudence a bien meilleur goût. Or, les projections conservatrices sont téméraires. Elles manquent aussi de transparence, en ce sens qu'une logique budgétaire aussi audacieuse mènera très probablement les conservateurs à devoir couper de façon substantielle pour atteindre leurs objectifs. Le simple fait de maintenir la croissance des dépenses à 3 % exigera des choix difficiles. Le devoir de transparence exige que les conservateurs nous disent où ils entendent sabrer.
Cette campagne électorale porte largement sur la franchise, sur le fait que les gens ne croient plus les politiciens. Las des engagements non tenus, les Canadiens auraient pu apprécier un gouvernement sobre qui tient ses promesses. Les exemples de succès de partis très conservateurs au Canada, ceux de Mike Harris et de Ralph Klein, reposaient sur un respect littéral des engagements, sur la sobriété du " What you see is what you get ".
L'absence de discipline budgétaire de Stephen Harper est donc étonnante, parce que la colère contre le pouvoir et ses excès, dont il est le principal bénéficiaire, aurait dû au contraire amener cet héritier du Reform Party et de l'Alliance canadienne à faire preuve d'une grande austérité.
adubuc@lapresse.ca

Entente entre les bibliothèques nationales de France et du Québec
Le Droit mercredi 9 juin 2004
PC Paris - Les bibliothèques nationales de France (BNF) et du Québec (BNQ) s'attaqueront ensemble à l'inventaire des ressources documentaires ayant trait aux relations franco-québécoises depuis 1760.
Ce projet passablement ambitieu
x est énoncé dans une entente de coopération signée hier par la présidente-directrice générale de la BNQ, Lise Bissonnette, et le président de la BNF, Jean-Noël Jeanneney.
À quelques mois de son inauguration, prévue pour avril 2005, la Bibliothèque nationale du Québec affiche ainsi sa "complicité" avec "une des plus grandes institutions culturelles du monde", note Lise Bissonnette.
"Collaborer avec les grandes bibliothèques nationales est une des priorités de la BNF. Celle du Québec est au premier rang de nos partenaires", a ajouté M. Jeanneney, qui estime qu'une "collectivité nationale a besoin d'incarner son ambition dans une grande bibliothèque".
Une première entente entre le Québec et la BNF avait été signée en 1996. Elle a donné lieu à un travail bibliographique se voulant exhaustif (30 000 notices ont notamment été rédigées), mais finalement très spécialisé.
Les deux institutions ont décidé de redonner "un peu de nerf" à cette coopération, selon la formule du grand patron de la BNF. Le champ de l'inventaire sera élargi : il portera non seulement sur les documents "imprimés" (inexistants avant la Conquête anglaise de 1760, puisque l'imprimerie était interdite en Nouvelle-France comme dans les autres colonies françaises), mais aussi sur les "ressources" audiovisuelles : reportages radios et télé, musiques, chansons, film, etc..
C'est donc un véritable "trésor caché" que la BNQ et la "très grande bibliothèque" française, qui dressent ses quatre tours en forme de livre ouvert sur les bords de la Seine, espèrent mettre en valeur. La démarche, qui prévoit la numérisation d'une partie des documents inventoriés, vise, bien sûr, les chercheurs et les scientifiques, mais aussi le public, dont Lise Bissonnette espère à la fois piquer et satisfaire la curiosité. "Il faut rendre ces documents accessibles", répète-t-elle.
Cette ambition devrait se traduire, en 2008, par la présentation d'une grande exposition conjointe marquant le 400e anniversaire de la fondation de Québec par Samuel de Champlain.

L'argent des autres
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir mercredi 9 juin 2004
ÉDITORIAL - Année après année, les rapports de nos vérificateurs généraux sont toujours aussi déprimants. Cette fois, c'est le précédent gouvernement du Québec qui est mis en cause dans deux dossiers majeurs: la SGF et le prolongement du métro vers Laval. À croire qu'une fois élus, tous les politiciens oublient que chaque dollar dépensé provient du travail acharné des hommes et des femmes qui leur ont fait confiance.
Entre 1998 et 2002, alors qu'elle était dirigée par Claude Blanchet, la Société générale de financement a engagé 2,3 milliards de fonds publics dans 221 projets totalisant 10,6 milliards d'investissements. En autorisant ainsi la «super SGF» à s'associer à des partenaires privés, le gouvernement du Parti québécois cherchait à attirer chez nous des entreprises en leur offrant une participation minoritaire susceptible de réduire leur risque. Dans plusieurs cas, ce fut un succès, dans d'autres, pas. Les aventures de la Gaspésia, par exemple, du Technodôme ou de Mosel Vitelic, sont autant d'exemples d'échecs parfois coûteux.
Cela dit, le travail de la vérificatrice ne visait pas à déterminer si la SGF avait fait de bons investissements, mais simplement si elle avait fait preuve d'une saine gestion. Or, dans une majorité de dossiers étudiés, la direction de la SGF n'aurait pas respecté ses propres règles d'appels d'offres pour des services professionnels. Elle n'a pas, non plus, assuré le suivi nécessaire des coûts de ces études et, dans certains cas, elle aurait omis de fournir toute l'information pertinente à une prise de décisions éclairée par le conseil. De là à conclure que certaines des décisions d'investissements aient pu être prises à l'aveuglette, il n'y a qu'un pas que la vérificatrice n'hésite pas à franchir.
Au chapitre de la rémunération de ses cadres, la vérificatrice reproche à la SGF d'avoir mis en application une politique qui insistait trop sur l'objectif d'investir le plus d'argent possible et pas assez sur leur rentabilité. La SGF a versé des primes atteignant 50 % de la rémunération de base à ses 14 cadres supérieurs, malgré le fait qu'elle enregistrait des déficits et que certains projets récompensés ne voyaient jamais le jour. Cela expliquerait-il qu'on ait tant dépensé pour des projets gigantesques mais peu crédibles, tel Mosel Vitelic (trois milliards)? Cela expliquerait-il aussi l'insistance des hauts dirigeants à obtenir de plus en plus de fonds du gouvernement pour l'avenir?
Dans le dossier du métro de Laval, là aussi le constat de la vérificatrice générale est désastreux. Adopté à la hâte et sans études suffisantes, le projet de prolongement du métro coûtera 809 millions au lieu des 179 prévus il y a six ans. Comment est-il possible qu'un gouvernement entier, ses ministres, leurs sous-ministres et toute la direction de l'Agence métropolitaine de transport aient pu ainsi laisser filer la facture sans remise en cause? Pourtant, nous dit aujourd'hui l'AMT, on savait que le métro de Toronto avait coûté beaucoup plus cher du kilomètre que les premières estimations faites pour Montréal ne le laissaient voir. L'Agence ne voulait même pas de ce projet, alors pourquoi ce jeu de cache-cache?
Pourquoi, sinon parce que le gouvernement lui-même ne voulait rien entendre qui puisse l'amener à renier une promesse?
Ces rapports aussi sérieux qu'accablants à l'endroit du gouvernement du Parti québécois laisseront des cicatrices. D'ici aux prochaines élections, le parti ne pourra pas faire l'économie d'une remise en question de l'équipe qui a dirigé le Québec pendant deux mandats consécutifs.
jrsansfacon@ledevoir.ca

SGF: pas de scandale sous l'administration de Blanchet
Gérard Bérubé
Le Devoir mercredi 9 juin 2004
La vérificatrice générale observe toutefois des lacunes importantes dans la gestion des dépenses
La vérificatrice générale par intérim a déposé hier son rapport sur la Société générale de financement (SGF). Doris Paradis retient que, sous l'administration de Claude Blanchet, on pouvait observer des «lacunes importantes» dans la gestion des dépenses engagées pour l'étude des projets d'investissement. Quant aux contrats de services professionnels, les deux tiers ont été octroyés sans appel d'offre. À l'opposé, et contrairement aux allégations ayant servi de préalables à son intervention, elle conclut à des frais de représentation et de déplacement «acceptables». Et à une politique de rémunération de base des dirigeants «se situant à l'intérieur d'un intervalle de salaires acceptable».
Claude Blanchet, à titre de dirigeant de la SGF, était visé par ce rapport. Il a réagi hier avec un certain amusement à un exercice qui, a-t-il soutenu, n'est pas sans comporter une dimension de récupération politique. N'empêche, «la vérificatrice générale cherchait des dépenses somptuaires et des bonis faramineux. Elle n'en a pas trouvé. Quant à la politique de rémunération, elle a conclu qu'elle était dans la médiane. On alléguait des scandales, il n'y en a pas», s'est-il réjoui. L'ex-p.-d.g. a souligné que le rapport renferme encore plusieurs erreurs de faits. Il accepte qu'au niveau gestion, il y ait eu place à amélioration, ou à plus de rigueur dans l'adjudication des contrats pour services professionnels. «Mais il n'y a pas eu de dépenses extravagantes, exagérées. Et il faut revenir à notre mandat, qui en était un de développement. Nous en avons fait pour 2,3 milliards de dollars en peu de temps. C'est énorme!»
Contrôle insuffisant, pièces justificatives ne fournissant pas suffisamment de détails, prévisions de coûts absentes ou peu détaillées viennent composer l'essentiel des lacunes soulevées par la vérificatrice générale, qui a jeté son regard inquisiteur sur 15 des 35 millions de dépenses liées à l'étude des projets engagées entre 1999 et 2003. Le gros des écarts observés porte sur des dépenses «qui ne sont pas adéquatement justifiées», sur des «contrôles insuffisants» ou encore sur des prévisions de coûts «absentes [...] pas toujours assez détaillées, voire rudimentaires».
Donc autant de «déficiences relatives à l'information livrée aux autorités décisionnelles» de la SGF, a renchéri la vérificatrice, qui prend cependant soin d'ajouter: «à l'exception d'une étude pour laquelle la Société a versé 550 000 $ en 2001, nous n'avons pas relevé d'études dont la qualité pourrait être mise en cause».
Cette étude pointée du doigt concerne le dossier de l'usine de semi-conducteurs Mosel Vitelic, un projet mort-né en 2001, dans la foulée de l'effondrement des valeurs technologiques en Bourse, qui avait préalablement nécessité de nouveaux efforts en démarchage et en vérification diligente après que le gouvernement fédéral eut retiré son appui. De plus, «la vérificatrice nous reproche d'avoir acheté le terrain prématurément [sur lequel l'usine devait être érigée, à Sainte-Anne-de-Bellevue] et d'avoir payé des taxes inutilement. Elle omet de faire mention du profit de six millions que la SGF a réalisé sur la revente du terrain», a commenté Claude Blanchet.
Autre point gris du rapport, «la procédure d'appel d'offres n'a pas été utilisée pour les deux tiers des contrats de services professionnels qui le nécessitaient. En outre, la moitié des mandats professionnels confiés à des consultants externes qu'elle a examinés ont été attribués sans qu'aucun contrat ne soit signé», poursuit le document d'une quarantaine de pages.
Mais les montants en jeu «sont peu significatifs compte tenu des investissements totaux de 2,3 milliards de la SGF, oscillant pour la plupart entre 20 000 $ et 100 000 $. Des contrats liés pour l'essentiel à des travaux de vérification diligente, octroyés dans le cadre d'un développement rapide de l'entreprise, et qui faisaient appel à l'expérience de l'équipe, qui avait une bonne idée des sommes engagées. Et l'on s'entendait sur des plafonds à ne pas dépasser. En rétrospective, je reconnais toutefois qu'on aurait pu appliquer plus de rigueur, tout en prenant soin de ne pas trop alourdir le processus décisionnel. Mais nous parlons, ici, de petites sommes, de dépenses qui ne sont ni extravagantes ni exagérées», a répété Claude Blanchet.
Dépenses somptuaires
Quant aux allégations de dépenses somptuaires ayant incité le gouvernement québécois à demander l'intervention de la vérificatrice générale, «dans l'ensemble, les frais de représentation et de déplacement engagés par la Société sont acceptables. Nous n'avons pas retracé de dépenses somptuaires», peut-on lire dans le rapport soumis hier à l'Assemblée nationale.
Sur la question de la rémunération de base, «les résultats de nos travaux indiquent que la Société offre à ses dirigeants une rémunération globale compétitive par rapport à notre marché de référence». La vérificatrice dénonce toutefois certains aspects de la politique de rémunération. «Par exemple, pour les années 2001 à 2003, alors que la Société a réalisé des pertes variant entre 88 et 511 millions, des dirigeants ont obtenu des bonis élevés pouvant atteindre en moyenne jusqu'à 50 % de leur rémunération de base, ce qui était inapproprié.»
La vérificatrice conteste également un boni total de 109 000 $ versé en 1999 sur une somme de 283 millions comptabilisée comme ayant été un investissement alors que la transaction prenait plutôt la forme d'un jeu de placement dans le portefeuille. Et elle déplore qu'«il n'existe aucun mécanisme de correction dans les cas où les projets seraient abandonnés avant l'investissement».
Dans son sens large, la SGF retenait une politique de bonification qui accordait une pondération de 30 % à l'objectif de rentabilité, et de 70 % à celui de l'investissement. Cette pondération est passée à 40-60 au cours de la période 2001-03. Elle a été inversée depuis sous la nouvelle direction, pour passer à 70-30 en 2004, alors que la vérificatrice suggère une répartition du type 50-50 dans son rapport.
Tout en précisant que «dans l'ensemble, le calcul des bonis est exact et il est en lien avec les évaluations des gestionnaires», la vérificatrice suggère que si sa pondération avait été retenue pour la période 2000-02, la SGF aurait versé 242 000 $ en moins, soit une économie de 8 % sur les trois millions versés en bon au cours de ces trois années.
«Encore ici, il faut revenir au mandat initial de la SGF, qui en était un de développement. Le modèle de bonification retenu s'insérait à l'intérieur de ce mandat, qui consistait à attirer des investissements au Québec», a résumé Claude Blanchet, qui rappelle qu'avant le changement de mission de la SGF, le Québec était déficitaire en matière d'investissements.

Malgré un déficit monstre, la SGF a gâté ses cadres
Couture, Pierre; Leduc, Gilbert
Le Soleil mercredi 9 juin 2004
La vérificatrice dresse un bilan accablant de l'ère Blanchet
Pendant que la Société générale de financement (SGF) accumulait un déficit monstre de 771 millions $ entre 2001 et 2003, sa quinzaine de hauts gestionnaires a encaissé de généreux bonis de "rendement" s'élevant à 2,8 millions $. Dans certains cas, les primes ont atteint jusqu'à 50 % de leur salaire annuel de base.
"C'est une politique de rémunération pour le moins inappropriée et très discutable", a soutenu hier la vérificatrice générale par intérim, Doris Paradis.
Cette dernière a déposé, hier, à l'Assemblée nationale, le tome 1 de son rapport 2003-2004 ainsi que ses rapports de vérification concernant la SGF et la gestion du projet de prolongation du métro de Laval dont les coûts sont passés de 179 à 809 millions $ depuis octobre 1998.
Incidemment, ces deux rapports de vérification avaient fait l'objet d'une fuite, lundi et hier, dans un quotidien montréalais.
On peut toutefois y apprendre qu'en 2001, par exemple, même si la SGF a déclaré une perte de 88 millions $, les salaires de base des 14 membres de la haute direction se sont chiffrés à 2,098 millions $ - soit en moyenne 150 000 $ chacun. C'est toutefois le montant des primes annuelles touchées qui étonne, s'élevant à 1,047 million $ - soit 75 000 $ par cadre.
L'année suivante, les pertes de la société d'État se chiffraient à 172 millions $. Qu'à cela ne tienne puisque les bonis versés à ses 16 dirigeants ont dépassé le cap du million de dollars.
En 2003, la perte de 511 millions $ de la SGF n'a pas empêché les 13 gestionnaires de la haute direction de percevoir 729 000 $ en primes de toutes sortes.
Joint à son domicile hier, le grand patron de l'époque à la SGF, Claude Blanchet, a vertement défendu son bilan. "Il n'y a pas eu de fraudes, ni de dépenses non justifiées. Tout a été fait selon les normes reconnues", a-t-il insisté.
Selon ce dernier, le mandat de la SGF n'était pas de faire de l'argent, mais de créer des emplois et de favoriser des projets d'investissement, notamment en régions.
"C'est drôle, personne ne parle des 56 000 emplois créés et des 10,6 milliards $ d'investissements que nous avons générés avec nos 221 partenaires durant cette période. Ça, c'est le vrai bilan de la SGF."
Selon la vérificatrice, l'une des principales raisons de ce pompeux régime de bonifications résidait dans sa structure. Le critère d'investissement pouvait ainsi "peser" jusqu'à 70 % dans la balance comparativement à 30 % pour celui de la rentabilité.
Aujourd'hui, cette pondération a été modifiée - voire inversée à 30 %-70 % - pour mieux tenir compte de la rentabilité de la SGF. Le nouveau programme de bonification permet le versement de primes seulement s'il y a un bénéfice net consolidé.
D'après Mme Paradis, des critères plus réalistes entre 2000 et 2002 auraient fait épargner, seulement en primes, 420 000 $ de fonds publics.
Pour le chef du Parti québécois (PQ), Bernard Landry, "aucune illégalité, aucune dépense somptuaire, aucune malversation" n'ont été évoquées par la vérificatrice.
"Et on ne remet pas en cause le bien-fondé de la SGF, a-t-il ajouté. Je pense que tous ces mots-là sont importants, au nom de la vérité et au nom du jugement juste dont les gens doivent être l'objet."
Reste que pour le chef de l'Action démocratique du Québec (ADQ), Mario Dumont, "tout coïncide avec le bras politique du PQ qui était extrêmement puissant. Et pendant que l'on demandait aux contribuables de se serrer la ceinture pour atteindre le déficit zéro, nous avons assisté à un feu d'artifice de promesses et d'annonces contournant les règles".
Lacunes et laxisme
Outre la politique des primes, Doris Paradis a également relevé d'importantes lacunes au sein de la SGF sous le régime Blanchet, notamment du côté de l'étude des projets d'investissement, du suivi des dossiers et dans l'attribution de contrats.
Un certain laxisme a notamment été observé dans l'évaluation des bénéfices de retraite. Conséquence : huit hauts dirigeants ont obtenu 3,8 années de participation au régime de retraite auxquelles ils n'avaient pas droit.
La vérificatrice a aussi noté un certain relâchement du côté des indemnités de départ. Entre 1998 et 2002, aucune balise n'avait été établie au sein de la société d'État. La SGF a ainsi offert 150 000 $ - soit un an de salaire - à un cadre qui a quitté son emploi après seulement 20 mois de service. Un autre cas relevé fait état d'une indemnité de départ de 125 000 $ versée à un gestionnaire après seulement 29 mois de service.
La vérificatrice rapporte aussi qu'en 2002 et 2003, la procédure d'appel d'offres en vigueur à la SGF n'a pas été observée pour les deux tiers des contrats de services professionnels octroyés, d'une valeur totale de 2,6 millions $.
Dans plusieurs dossiers, dont ceux de l'usine Gaspésia et du Technodôme, la société d'État n'a d'ailleurs pas suivi les règles d'une saine gestion financière. Cinq millions de dollars ont été injectés dans le Technodôme sans que son conseil d'administration ait toute l'information requise pour juger de la pertinence de cette décision.
Chemin faisant, avant de décider d'investir 35 millions $ dans l'usine Gaspésia, en 2001, le c.a. de la SGF ne se doutait pas que le risque financier pris par Tembec dans la relance de l'usine était moins important que prévu en raison d'une annulation de pénalité de 35 millions $ par Investissement Québec.
Rappelons que le mandat intérimaire de Doris Paradis au poste de vérificatrice générale tire à sa fin. L'Assemblée nationale devrait nommer d'ici quelques jours Renaud Lachance pour remplacer Guy Breton dont le mandat s'était terminé en décembre 2001.

Un gouvernement devrait donner le goût de l'avenir
Daniel Jacques
Professeur de philosophie au collège François-Xavier-Garneau et directeur de la revue Argument
Le Devoir mercredi 9 juin 2004
AGORA - Tout comme plusieurs de mes collègues, j'appréhende les changements qui s'annoncent dans le monde de l'éducation. Je m'interroge surtout sur le manque d'enthousiasme, pour ne pas dire l'immense morosité, que suscitent les projets actuels de notre prétendu gouvernement.
Je dis «prétendu» car un gouvernement authentique - à tout le moins selon l'idée que je m'en fais quand je parviens à me déprendre du cynisme ambiant - a pour devoir premier d'offrir un horizon de travail commun qui nourrisse l'espérance des citoyens. Un gouvernement véritable devrait, pour reprendre les mots utilisés par Jean-Claude Guillebaud dans un livre récent, susciter «le goût de l'avenir».
Si on se fie à l'humeur qui règne présentement dans nos maisons d'enseignement tout comme dans la société en général, il faut bien convenir que ceux qui nous gouvernent ne montrent pas un grand talent à cet égard. Toutes leurs énergies vives semblent consacrées à détruire les institutions nées des rêves de leurs prédécesseurs, parmi lesquelles il faut compter de grands libéraux. Il m'arrive même d'évoquer, avec un brin de nostalgie, l'époque des Ryan et des Bourassa, moi qui suis, encore et toujours, un indépendantiste convaincu.
Un reste de culture française
J'ai pourtant pris soin, comme chacun de nous, d'examiner les argumentaires proposés par les divers participants au débat sur l'avenir de l'enseignement collégial. On comprendra sans difficulté que certains universitaires - qui n'ont pas toujours apprécié et soutenu l'enseignement collégial - se tournent, à l'heure de toutes les mondialisations, vers les États-Unis, voire l'Ontario. J'avoue que je m'étonne de ce sursaut d'admiration à l'égard des institutions de la province voisine, qui, à ma connaissance, n'ont jamais été citées en exemple par qui que ce soit, hormis peut-être notre ministre actuel.
Quoi qu'il en soit, cette volonté d'américanisation, sous couvert d'ouverture à la société québécoise - comme si celle-ci ne savait plus trop que faire désormais de son «caractère distinct» -, conduit nos recteurs et leurs alliés ministériels à évider nos institutions de ce qu'il reste en elles de filiation à la culture française. Je pense bien sûr d'abord à la philosophie, qui a joui jusqu'à ce jour dans le monde francophone d'un statut particulier qu'on ne lui a jamais reconnu chez nos compatriotes anglophones. Au moment où on cherche ainsi à nous aligner sur nos voisins américains en prenant pour modèle leurs institutions, il est donc parfaitement cohérent que l'on songe aussi à réduire l'enseignement de la philosophie, notre plus vieil héritage européen, à la part congrue.
De toute façon, il n'est pas besoin d'être devin au ministère de l'Éducation ou encore d'être l'une de ces nouvelles pythies fraîchement sorties des HEC pour entrevoir la disparition progressive de cette discipline dans nos maisons d'enseignement.
On comprendra avec encore moins de difficulté que les dirigeants de nos écoles secondaires aient pu entrevoir quelque profit à s'approprier à l'avance une partie du cadavre collégial encore chaud. On saisit moins bien pourquoi certains acteurs de ce niveau d'enseignement - je ne pense pas ici aux enseignants mais aux pédagogues et aux fonctionnaires qui les ordonnent - cherchent à s'approprier de nouvelles tâches alors qu'il n'est pas clairement établi qu'ils parviennent à remplir celles qui leur sont déjà assignées.
Ainsi, je m'étonne toujours que plusieurs de mes élèves - car je ne suis pas certain que le terme «étudiant» soit approprié dans les circonstances - confondent tout et rien, de sorte qu'il m'arrive de lire dans certaines copies d'examen qui me sont présentées qu'il est bien triste que «Moïse soit mort sur la croix» et qu'il est aussi fort regrettable que «les personnes riches se placent sur des pieds à stale» en remplacement du bon vieux «piédestal». Mais il est vrai que nos dirigeants sont les premiers à enseigner à nos enfants que le changement est une chose bonne en elle-même.
Vers l'humanité
On m'aura fort mal compris si on conclut de ces critiques que mon intention est de justifier dans toute sa splendeur le statu quo actuel. Je ne suis pas de ceux qui proclament à tout vent les vertus du collégial, signalant ainsi qu'il contribue à l'éveil de l'esprit civique et au maintien de la tradition humaniste dans une société, il faut bien l'avouer, qui semble parfois ne plus savoir qu'en faire. À cet égard, le bilan des collèges reste aussi discutable que peut l'être celui de nos écoles secondaires et bien davantage de nos universités.
J'estime qu'une transformation de nos institutions est nécessaire, non pas pour répondre à quelque mythique demande de la société - au fait, qui est l'interprète patenté des volontés insaisissables de cet objet tout aussi insaisissable: la société? - mais bien pour nous assurer de ne pas être happés par l'avenir dans la plus totale inconscience.
Autrement dit, ce qu'il nous faudrait, ce sont des maisons d'enseignement - écoles, collèges et universités réunis - qui nous permettent de nous élever au-dessus de l'emprise harassante des affaires quotidiennes et d'accéder au meilleur de nous-mêmes. Je serais le premier à défendre une réforme - quels qu'en soient le coût professionnel et les conséquences sur l'organisation du travail - qui viserait non pas à adapter notre enseignement à un marché devenu délirant, où tout semble destiné à n'être qu'objet de consommation, mais à un accroissement d'humanité dans nos rapports sociaux.
Il m'arrive fréquemment ces jours-ci de penser à ce cri du coeur publié par une jeune fille il y a quelques années sous le titre Le Québec me tue. Sincèrement, je ne sais pas si le Québec nous tue, bien qu'il m'arrive de songer à quitter ce pays qui se refuse à en être un, mais je suis convaincu que la myopie intellectuelle de nos dirigeants et leurs incapacités à susciter le rêve et l'enthousiasme pourraient contribuer à notre affaissement commun.
Il semble que ces gens au pouvoir n'aient pour tout avenir à nous proposer que la reproduction indéfinie et satisfaite du présent - un genre de présent devenu obèse à force de réussites économiques accumulées, à l'égal de celui de nos impérieux voisins. J'ajouterai que je ne crois pas que ce manque d'idéal soit l'exact reflet de notre société. Je pense tout au contraire que l'insatisfaction ressentie, que ce soit dans le monde collégial ou ailleurs dans la société, face aux réformes proposées témoigne en vérité d'une singulière inaptitude à gouverner.
Enfin, pour ce qui concerne l'avenir de l'enseignement collégial, ce qu'il nous faudrait, c'est bien une vaste et profonde réforme qui mobilise les esprits et les coeurs, non pas, encore une fois, sur la base de ces discours insipides dont on se régale dans les officines du pouvoir mais bien au nom d'une vision de ce qu'est une éducation véritable.
Sur ce sujet pourtant crucial, notre ministre et ses sbires, technocrates et pédagogues confondus, restent bien silencieux, trop occupés qu'ils sont peut-être à escalader la montagne d'études comptables et d'analyses statistiques des taux de réussite qui s'accumulent devant eux en prévision du Forum sur les collèges.

L'élection fédérale : Le persistant mirage bloquiste
Marc Tremblay
Ingénieur et avocat en droit commercial
Le Devoir mercredi 9 juin 2004
La présence du Bloc a un effet paralysant sur le débat politique
La présence d'un parti souverainiste sur la scène fédérale est un événement inusité en soi. Au moment de Meech, on croyait à un phénomène transitoire et donc nécessairement éphémère, bien que singulier et hautement contestable, visant à préparer une transition sur la scène fédérale à la suite d'un référendum gagnant. Or, 14 ans après sa création, près de neuf ans après la défaite référendaire de 1995 et un an après celle d'un gouvernement souverainiste au Québec, le Bloc persiste et signe. Sa raison d'être depuis 1995 serait sa prétendue capacité, unique à ce «parti propre au Québec», à «défendre les intérêts du Québec».
Cette «idée» -- au demeurant habile -- que nous martèle le Bloc depuis des années doit selon nous être combattue et dénoncée pour ce qu'elle est : un slogan creux qui rend stérile à la fois le débat sur l'organisation de l'État et les autres enjeux politiques fondamentaux tout en ramenant les Québécois à une politique du «nous» contre «eux».
S'il est un aspect de la présence du Bloc aux élections fédérales qui nous semble peu abordé, c'est bien l'effet paralysant de celle-ci sur le débat politique. En effet, plutôt que d'être appelés à débattre des questions liées au rôle du gouvernement dans l'économie et dans le développement industriel et social, les Québécois sont essentiellement conviés à se prononcer -- encore une fois -- sur la question nationale.
Ce phénomène semble en voie -- si ce n'est déjà fait -- de recréer sur la scène fédérale le malaise existant au niveau provincial, soit l'absence de débat politique important hors de la question nationale, nous privant ainsi de nécessaires et sains débats entre la gauche et la droite, modérées ou non.
La création récente d'un mouvement politique de gauche au Québec ainsi que la relative popularité de l'Action démocratique depuis quelques années (en matière de nombre de voix exprimées) témoignent toutes deux de ce malaise québécois sur la scène provinciale. Tant à gauche qu'à droite, des signes d'impatience commencent à se faire jour envers ceux qui nous proposent de remettre ces débats à plus tard, une fois la question réglée. Maintenant, le même bâillon se retrouve au fédéral. Serrez les rangs en attendant...
Un Québec indifférent dans un Canada sourd et uni
Défendre les intérêts du Québec, certainement. Personne n'est contre la vertu. Mais quels intérêts, au juste ? Comment élaborer et mettre en oeuvre les meilleures politiques économiques et sociales pour faire avancer le Québec et pour mieux servir la population ? Voilà le vrai débat qui doit avoir lieu. La défense des intérêts du Québec grâce à un «parti propre au Québec», c'est l'illusion de la voie toute tracée, de débats déjà tranchés, de beaux consensus québécois sur les grandes questions économiques et sociales, et ce, au moment même où la planète entière est plus divisée que jamais sur ces questions. Bref, c'est l'illusion -- peut-être confortable pour une certaine partie de l'électorat nationaliste -- du bon vieux «nous» face à «eux», de ces Québécois francophones sans pouvoirs mais pleins d'idées face à ces «Anglais» contrôlant Ottawa et notre destinée mais sans idéaux.
L'économie de véritables débats politiques au profit d'une vision manichéenne du «nous» contre «eux» est certainement habile d'un point de vue électoral, mais elle est déplorable si on pense à l'intérêt collectif. Le Québec, même s'il fait toujours partie du Canada, ne participe plus aux grands débats canadiens. Nous ne discutons plus, nous ne nous impliquons plus et, évidemment, plus personne ne nous écoute.
Après plus de 40 ans de débats sur la question nationale, peut-être sommes-nous parvenus à créer un nouveau modèle de relations Québec-Canada, soit «un Québec indifférent dans un Canada sourd et uni»...
La politique de la terre brûlée
En admettant qu'il est probablement difficile de faire abstraction de la question nationale à l'échelon provincial -- lieu où on décidera de la tenue d'un référendum et donc forum légitime de débats sur cette question --, il en va tout autrement sur la scène fédérale. On ne doute pas de la sincérité du chef du Bloc quand il affirme rejeter la politique du pire et qu'il entend agir dans le sens des intérêts du Québec, mais là n'est pas le problème. Par sa seule présence, le Bloc constitue l'un des obstacles les plus importants au développement d'ailes «nationalistes» au sein de partis fédéralistes. L'influence des nationalistes modérés au sein de ces partis ne peut pas se faire sentir à l'heure actuelle en raison du peu de gains électoraux possibles pour eux sur ce front.
On pourrait croire, comme le discours officiel du Bloc le laisse entendre, que la perte d'influence des nationalistes québécois auprès des autres partis, engendrée par l'«amputation» de plus de la moitié des comtés du Québec par le Bloc, est compensée par l'influence véritable du Bloc sur les politiques du gouvernement fédéral. Or cette influence est, on le sait tous, marginale et équivalente à celle d'un groupe de pression. À cet égard, la supposée force que pourrait avoir le Bloc en détenant la balance du pouvoir dans l'éventualité d'un gouvernement minoritaire est fort limitée et ne saurait être que passagère, en plus d'exclure probablement tout élu québécois du gouvernement fédéral.
En effet, contrairement à ce que le Bloc s'évertue à promouvoir pour justifier sa pertinence, un parti au pouvoir ne craint pas l'opposition pour le tapage que celle-ci peut faire -- les médias sont à cet égard beaucoup plus redoutables -- mais plutôt pour sa capacité à lui faire perdre le pouvoir. Dans un régime parlementaire de type britannique comme le système canadien, un parti n'aspirant pas à former le gouvernement ou à conclure des alliances pour en former un de coalition est généralement réduit à l'état de simple groupe de pression. Il peut faire beaucoup de bruit mais peu de dégâts.
Ce n'est pas le Bloc qui est à l'origine du désarroi du Parti libéral mais bien la montée des conservateurs en Ontario, seul parti pouvant lui faire perdre le pouvoir. La possibilité d'un gouvernement minoritaire, renforcée par les derniers sondages, change peu cette réalité.
On nous répétera certainement sans cesse au cours des prochaines semaines toute la force que pourrait tirer le Bloc de cette situation. Or, s'il est vrai que le Bloc serait probablement consulté sur quelques votes clés en Chambre, un gouvernement conservateur minoritaire pourrait gouverner sans le soutien du Bloc sur un grand nombre de questions en ne soumettant pas ses projets de loi à un vote de confiance envers le gouvernement, n'entraînant donc pas la chute du gouvernement en cas de défaite. De toute façon, une telle situation ne saurait guère durer avant que d'autres élections ne soient déclenchées car le reste du Canada ne tolérera pas longtemps qu'un parti souverainiste influence de manière quelconque l'ordre du jour du gouvernement canadien.
Finalement, il ne faut pas oublier une conséquence extrêmement importante d'un tel événement : un gouvernement conservateur (majoritaire ou minoritaire) ne serait vraisemblablement composé, selon les sondages actuels, d'aucun député québécois.
Voilà donc quelle serait la «grande» réalisation du Bloc (et, espérons-le, son ultime et dernière réalisation avant sa chute) : toutes couleurs confondues, afin de renforcer ensuite son discours sur l'aliénation du Québec et sur le fait que les politiques fédérales sont insensibles aux réalités québécoises. La solution pour les prochaines élections : un parti propre au Québec pour défendre ses intérêts... La boucle sera bouclée, 75 députés québécois dans l'opposition (et n'aspirant pas au pouvoir !) contre plus de 200 députés du reste du Canada. «Nous» contre «eux»...
Cette stratégie est certainement habile en prévision du prochain débat référendaire, mais elle est en contradiction avec le discours du Bloc dans la campagne électorale actuelle. Ce qui prime pour le Bloc, du seul fait de son existence, ce n'est pas l'organisation et la gestion de l'appareil gouvernemental canadien au cours des prochaines années, malgré toutes les meilleures intentions du monde, mais plutôt son positionnement stratégique en vue du prochain référendum. Coupons l'apport des Québécois aux institutions fédérales pour mieux attaquer ces dernières le temps venu du référendum.
On ne peut donc que souhaiter que d'autres nationalistes se lèvent pour dénoncer cette cynique politique de la terre brûlée pratiquée par le Bloc québécois. Une institution n'est pas une machine. Elle a besoin d'être humains pour fonctionner et accomplir sa mission, de gens talentueux, imaginatifs, dévoués et convaincus de la capacité de cette institution à servir le bien collectif. Les institutions fédérales n'échappent pas à ce principe, et c'est pourquoi elles ont besoin des Québécois. De Québécois qui croient en elles. Afin qu'entre deux référendums, le Québec ne cesse pas d'exister sur la scène canadienne.

Le métro à Laval: un scandale!
Robert Dutrisac
Le Devoir mercredi 9 juin 2004
Le coût des travaux du prolongement est passé de 179 millions à 809 millions
Yvon Marcoux écarte l'AMT et demande à un comité d'experts de lui donner l'heure juste
Québec - Le ministre des Transports, Yvon Marcoux, ne se fie plus à l'Agence métropolitaine de transport (AMT) pour évaluer les coûts du métro à Laval, un projet dont la planification est «un scandale», selon la vérificatrice générale par intérim, Doris Paradis.
Au cours d'une conférence de presse, M. Marcoux a annoncé, hier, qu'il mandatait un comité d'experts «pour réévaluer les coûts estimés par l'AMT, de revoir les modalités contractuelles, de revoir les échéanciers, d'examiner les moyens de réduire les coûts et de réexaminer le mode de gestion des contrats pour arrêter cette spirale». Le ministère s'assurera de «jouer un rôle plus déterminant dans la gestion des grands projets confiés à d'autres instances» dont l'AMT, a dit le ministre.
À l'Assemblée nationale hier, la vérificatrice générale a déposé un rapport accablant sur la gestion du projet de prolongement du métro à Laval en même temps que le tome 1 de son rapport pour l'année 2003-04 et un rapport de vérification sur la Société générale de financement (SGF). À l'entrée de la réunion du caucus des députés libéraux, le premier ministre Jean Charest a dit estimer que le jugement de Mme Paradis est «très sévère, avec raison, quand un gouvernement [le gouvernement précédent] se permet un laxisme comme elle le décrit, à la fois pour la SGF et le métro».
Lors de l'annonce de la décision du gouvernement Bouchard d'aller de l'avant avec le prolongement du métro à Laval, à la veille des élections générales de 1998, le coût du projet avait été évalué à 179 millions, rappelle la vérificatrice. Cette décision ne s'appuyait sur aucun document pour justifier ce prolongement, a-t-elle noté.
En 2000, un projet modifié est évalué par l'AMT à 345 millions malgré un rapport d'experts qui en évalue le coût à 530 millions. Puis, au début de 2002, le consortium chargé du projet révise l'évaluation pour la porter à 554 millions, à quelques mois de la date du début des travaux décrétée par le ministre des Transports d'alors, Guy Chevrette.
À leur arrivée au pouvoir, les libéraux fixent la note à 548 millions en promettant de s'en tenir à ce dernier chiffre. Aujourd'hui, l'AMT évalue le projet à 809 millions, dont 76 millions portent sur des honoraires qui font l'objet d'un litige entre l'agence et le consortium.
«La planification [du projet] était un scandale», juge Mme Paradis. Toutefois, il ne s'agit pas d'un dépassement de coûts imputable à des dépenses injustifiées, à un manque de contrôle des travaux ou à du gaspillage. Aucune fraude ou malversation n'a été décelée. C'est plutôt que le budget «n'était pas réaliste», a constaté Mme Paradis. Elle a donné l'exemple du prolongement du métro de Toronto, évalué à 145 millions le kilomètre, alors que l'AMT évaluait celui du métro montréalais à 73 millions. À 809 millions, le coût du métro à Laval s'élève maintenant à 156 millions le kilomètre.
À plusieurs reprises, «les lumières rouges» auraient dû s'allumer à la direction de l'AMT - Mme Paradis critique «le manque de transparence» et «la négation de la réalité» dont a fait preuve l'ex-p.-d.g., Florence Junca-Adenot -, au conseil d'administration de l'AMT, au ministère des Transports et au gouvernement.
Entouré de Sylvain Simard, ex-président du Conseil du trésor, et du porte-parole pour les transports, Normand Jutras, le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, a tenté de minimiser la responsabilité passée de son gouvernement au cours d'une conférence de presse. «C'est une grosse erreur de prévision», a soutenu M. Landry. «Celui [le contribuable] qui va payer en a pour son argent», a-t-il toutefois affirmé. «Un métro, c'est ça que ça coûte», a-t-il poursuivi. «Il n'y a pas eu de gaspillage, vous allez avoir un métro, il va coûter la même chose qu'à Toronto. L'erreur, ç'a été que deux gouvernements, le nôtre et celui de Jean Charest, se sont trompés dans l'estimation des coûts.»
Le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, ne voit pas les choses du même oeil. «À la veille des élections, en dérogation de ses propres règles, on est prêt à annoncer des investissements absolument considérables sans document, sans fondement», a-t-il déploré. «On joue au Monopoly avec l'argent des contribuables pour essayer d'acheter des votes à droite et à gauche.» Pour M. Dumont, le Parti québécois a démontré qu'il a très «mal vieilli».
Les rapports de la vérificatrice sur le métro à Laval et sur la SGF ont été coulés par La Presse avant leur dépôt à l'Assemblée nationale. Le leader de l'opposition officielle, André Boisclair, a demandé, hier, au président de l'Assemblée, Michel Bissonnet, de faire enquête pour déterminer l'origine de la fuite.

Un nouvel antisémitisme ?
Annette Paquot
L'auteure est professeure à l'Université Laval
Le Soleil mercredi 9 juin 2004
Commentaire - Après l'explosion d'une bombe devant la synagogue de Québec, l'incendie de la bibliothèque de l'école Talmud Torah à Montréal, les multiples incidents antijuifs qui ont déshonoré l'Ontario, la profanation du cimetière juif de Québec semble confirmer que le Québec n'échappe pas à la vague d'antisémitisme qui envahit insidieusement le monde occidental.
Un colloque, tenu en mars à Montréal, a mis l'accent sur les dimensions mondiales des nouvelles formes d'antisémitisme. Cet antisémitisme peut ne pas paraître bien nouveau, mais il l'est en ce qu'il n'est plus le fait de la seule extrême droite et aussi parce qu'il ne se réclame plus, en général, de l'idéologie raciste au sens strict du terme. Il est nouveau, enfin, parce que sa cible réelle, les juifs en tant que juifs, est masquée par ce qui lui sert de prétexte, la lutte contre l'État d'Israël.
En effet, au contraire de l'antijudaïsme chrétien traditionnel et de l'antisémitisme qui a dominé la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècles, l'antisémitisme actuel est souvent le fait de divers mouvements d'ultra-gauche, parés des atours de la lutte - pas si nouvelle ! - contre le capitalisme mondialiste. Il n'invoque plus une abjecte et dépassée théorie de la race, mais fait un double (et contradictoire) reproche aux juifs.
Diabolisation
D'une part, il leur reproche les modalités, jugées trop communautaristes ou trop particularistes, de leur insertion dans le reste de la société et leur soutien à Israël, jugé trop nationaliste. D'autre part, il en fait les suppôts de la mondialisation néolibérale et de l'internationalisme exploiteur et niveleur. Cet antisémitisme nouveau s'appuie aussi sur la diabolisation du sionisme et sur la nazification, honteuse, de l'État d'Israël.
Car on n'hésite plus, dans certains milieux, à utiliser ce qualificatif contre cet État, pourtant seule démocratie du Proche-Orient qui, dans sa lutte pour se défendre contre un terrorisme épouvantable, essaie réellement d'épargner les civils au risque même de mettre en danger ses propres soldats. Cette diabolisation mensongère est non seulement scandaleuse et répugnante, mais elle est aussi très dangereuse parce qu'elle autorise et justifie une lutte à mort contre ce pays et contre ses amis, au premier rang desquels, les communautés juives.
Mise en garde
Le Congrès juif canadien a exprimé son inquiétude devant la profanation du cimetière de Québec. Lors de l'incendie de la bibliothèque de l'école montréalaise, son président de l'époque pour le Québec, M. J. Gabay, avait mis en garde contre l'importation ici du conflit du Proche-Orient.
Cette mise en garde est plus que jamais d'actualité. Elle a été entendue, on veut le croire. En effet, - et cela aussi le distingue de l'antisémitisme ancien - l'antisémitisme actuel fait l'objet de la condamnation unanime des politiciens et des leaders d'opinion. On l'a vu, après l'incendie de la bibliothèque de Montréal : fédéralistes et nationalistes, de gauche ou de droite, ils ont tous manifesté clairement leur soutien à la communauté juive.
Mais cela ne suffit pas : il faut que cette condamnation trouve plus qu'un écho, qu'elle trouve sa source et son inspiration dans l'ensemble de la population et que nos compatriotes juifs sentent que nous sommes tous solidaires avec eux et nous entendent dire d'une seule voix, avec eux, que l'antisémitisme ne passera pas.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
Plainte contre RDI et la télévision de Radio-Canada - Le réseau a été utilisé comme instrument politique
Érick Frappier, Montréal
TRIBUNE LIBRE 9 juin 2004
Montréal, le mercredi 09 juin 2004,
Érick Frappier,
Montréal, Québec
Monsieur,
Le 28 mai dernier, vous avez écrit à M. l’ombudsman Renaud
Gilbert de la Société Radio-Canada pour vous plaindre de ce que vous considérez
être un traitement injuste de l’information télévisée vis-à-vis le problème des
salles d’urgence dans les hôpitaux du Québec. Permettez-nous de citer votre
courriel pour fin de distribution :
« J'aimerais loger une plainte
contre RDI et la télévision de Radio-Canada
Le réseau a été utilisé comme
instrument politique contre le parti
québécois par la diffusion de
rapports quotidiens, style météo, sur les
temps d'attentes dans les hôpitaux
en 2001, 2002 et 2003. Est-ce le rôle de
Radio-Canada d'agir politiquement?
Maintenant que le parti Libéral de
Jean Charest est en selle, plus aucun
rapport de ce type n'a été diffusé.
Ceci n'est pas une coincidence, c'est
une situation très grave et
antidémocratique. »
Nous vous remercions de votre écoute et
d’avoir pris le temps de nous écrire pour faire valoir votre point de vue.
Nous vous présentons nos excuses pour ne pas
avoir répondu à votre plainte plus rapidement. Les campagnes électorales
constituent des moments exceptionnels qui nous occasionnent un surplus de travail.
À l’évidence, les téléspectateurs se permettent de nous faire part plus
rapidement et plus fréquemment de leurs points de vue pendant ces périodes, à
juste titre.
Revenons à l’essentiel de votre plainte. Il
est vrai qu’à une certaine époque, l’émission Montréal ce Soir affichait
régulièrement des tableaux qui contenaient des statistiques sur l’achalandage
des urgences dans certains hôpitaux du Québec. Suite à votre plainte, nous
avons rappelé cette pratique à l’actuel rédacteur en chef des émissions
régionales à Montréal, M. André de Sève. Voici ce qu’il nous a
écrit :
« Pour ces tableaux, j'en
faisais la recherche à l'époque du Mtl ce Soir. Honnêtement, le tableau
ne servait pas de paravent politique. À cette époque (je ne pourrais pas te
confirmer les dates exactes) les urgences débordaient de manière honteuses. Les
conditions de vie dans les hôpitaux étaient terribles. »
Pouvons-nous nous rappeler qu’il y a quelques
années, la situation dans les urgences des hôpitaux du Québec faisait la manchette
d’un très grand nombre de médias écrits et parlés, à Montréal comme à Québec. À
notre souvenance, les médias n’attribuaient pas cette
situation à une direction d’hôpital, à un responsable d’une Régie régionale de
la santé, ou à un ministre de la Santé et des Services sociaux. La mauvaise
situation dans les urgences était le résultat de compressions globales dans le
financement des soins de santé, de l’avis général.
Pouvons-nous également nous rappeler qu’en
début de 2003 (donc, sous la gouverne du Parti québécois à Québec), le
gouvernement fédéral a débloqué de nouvelles sommes d’argent qui ont été
octroyées aux provinces justement pour améliorer les soins d’urgence dans les
hôpitaux, situation mauvaise un peu partout au Canada. Le gouvernement Landry
était à l’époque fier de cette victoire. Ces sommes d’argent ont été
immédiatement transmises aux hôpitaux du Québec qui en ont fait bon usage.
Citons des extraits d’un article du journaliste Alexandre Sirois publié dans le
quotidien La Presse le 19 février 2003 :
« Le
budget fédéral n'innove pas par rapport à l'accord sur le renouvellement des
soins de santé, ratifié le 5 février par les provinces qui, mécontentes, ont
dit se contenter d'un "arrangement". Cet accord prévoit néanmoins
l'injection de 17,3 milliards en santé au cours des trois prochaines années.
Les
changements qui auront le plus d'impact seront annoncés par Québec au cours des
prochaines semaines. Ils se feront grâce aux quelque 800 millions d'argent
frais accordés par Ottawa. Cette somme servira notamment, selon les priorités
fédérales, à améliorer les soins à domicile et les soins de première ligne. Québec
en profitera aussi certainement pour tenter de réduire les listes d'attente
pour certains actes médicaux prioritaires. »
Donc, l’été dernier, la situation dans les urgences des
hôpitaux du Québec s’est améliorée un peu partout, heureusement. Plusieurs
journaux en ont fait mention à l’automne de 2003. Citons par exemple La
Presse du 26 juillet 2003, sous la plume de Nathaëlle Morissette :
« DEPUIS le début de la saison estivale, les
urgence des hôpitaux montréalais sont moins fréquentées qu'à pareille date l'an
dernier et éprouvent peu de problèmes de débordement. C'est ce qu'a affirmé
hier en entrevue Lise Chabot, conseillère en communications à la régie
régionale de la santé et des services sociaux de Montréal-Centre.
L'augmentation du nombre d'infirmières, la diminution
des lits fermés et une meilleure coordination entre les hôpitaux, les CLSC et
les médecins en cabinet sont autant de raisons qui expliqueraient la diminution
de fréquentation, croit Michel Desrosiers, directeur des affaires
professionnelles à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec. »
Par
contre, vous avez raison de ramener toute cette problématique à notre
attention, car la situation ne semble guère plus rose aujourd’hui qu’il y a
quelques années. Citons l’article de Jocelyne Richer dans le quotidien Le
Devoir du 26 mai dernier :
« Québec
- En campagne électorale, Jean Charest avait fait de l'attente dans les
corridors des urgences son ennemi numéro un. Un an plus tard, on constate que
l'ennemi, invaincu, semble plus menaçant que jamais.
Loin de
diminuer, le nombre de civières entassées dans les corridors des salles
d'urgences des hôpitaux québécois faute de lits disponibles a augmenté de 17
972 durant la première année du gouvernement libéral. De plus, le nombre de
personnes ayant séjourné plus de 48 heures à l'urgence est passé de 51 282,
l'an dernier, à 55 613, cette année.
Il n'en
fallait pas plus, hier, pour amener les partis d'opposition à accuser le
gouvernement Charest d'avoir échoué dans son engagement à éliminer l'attente
dans les salles d'urgence. »
Bref, les conditions de vie dans les urgences des hôpitaux
sont revenues plus ou moins à ce qu’elles étaient il y a quelques années.
Espérons que cette situation ne perdurera pas et que les nouvelles sommes
d’argent promises par les différents partis politiques fédéraux actuellement en
campagne électorale permettront d’apporter des solutions permanentes à ces
problèmes chroniques.
En conclusion, nous tenons à vous rassurer que
nous ne sommes à la solde d’aucun parti politique, ni d’aucun groupe de
pression. Notre rôle est de pratiquer un journaliste de qualité, dans le
respect de tous. Nous devons respecter notre code déontologique, en vigueur
depuis plus de 25 ans, intitulé Normes et pratiques journalistiques.
Nous devons en tout temps faire preuve d’intégrité. Nous ne décidons jamais
d’utiliser ou d’abandonner une pratique pour favoriser une formation politique
ou un groupement. Nous pratiquons un journalisme sérieux, honnête et équitable.
Nous n’avons aucunement l’intention de ménager l’actuel gouvernement québécois.
Nos nombreux reportages diffusés depuis l’entrée au pouvoir du gouvernement Charest
à Québec démontrent bien nos intentions.
Nous espérons que nous avons répondu
adéquatement à votre commentaire. Nous avons pris bonne note de votre
intervention. Les responsables des nouvelles quotidiennes ont reçu copie de
votre courriel. Nous vous donnons l’assurance que nous surveillons les faits et
gestes de tous les gouvernements, sans distinction. Nous espérons que vous
accepterez notre réponse. Si tel n’est pas le cas, vous pouvez en faire part à
nouveau à M. l’ombudsman Renaud Gilbert qui décidera de la marche à suivre. Un
rappel de son adresse électronique : ombudsman@radio-Canada.ca
Recevez, cher Monsieur, nos salutations les
plus sincères.
Guy Filion,
Adjoint au Directeur général des programmes
(SRC-RDI),
Information – Télévision,
Société Radio-Canada
c.c.-ombudsman

TRIBUNE LIBRE
Universités: Les frais de scolarité et l'accessibilité
Analyse de quelques arguments (trop) médiatisés
Frédéric Lacroix (nacroix@hotmail.com)
et Patrick Sabourin (patrick.sabourin@elf.mcgill.ca)
TRIBUNE LIBRE 9 juin 2004
Deux des arguments des partisans de l'augmentation des frais de scolarité concernent le «taux d'accessibilité» ou «taux de fréquentation» soi-disant plus bas au Québec qu'ailleurs au Canada ainsi que l'affirmation voulant que des frais de scolarité trop bas constituent un «faux progressisme» et reviennent à faire subventionner l'éducation des riches (dont le taux de fréquentation est plus élevé) par la classe moyenne.
Les arguments proviennent d'une étude menée par Norma Kozhaya, une économiste de l'Institut Économique de Montréal (IEDM), think-tank 1 implanté à Montréal. L'IEDM, actif depuis 1999 et dont les sources de financement sont inconnues, milite entre autres pour la déréglementation des marchés (notons la déréglementation du secteur de la téléphonie et du prix des médicaments) ainsi que pour une plus grande participation du privé dans les services sociaux (particulièrement en santé)2 . La «note économique» qui nous intéresse ici, intitulée «La hausse des droits de scolarité réduirait-elle l'accessibilité aux études universitaires?», a été publiée en février 2004.
Certains des arguments contenus dans cette «note» sont constamment repris par les tenants d'une hausse des frais de scolarité et leur détail va comme suit :
1) « … avec les droits de scolarité les plus bas au Canada, le Québec a également le taux d'accessibilité le plus bas; la Nouvelle-Écosse, avec les droits de scolarité les plus élevés, a le taux d'accessibilité le plus élevé. La stratégie actuelle est un échec : nos étudiants ont plus de mal que les autres à avoir accès à des universités qui sont plus mal financées que les autres»3 .
2) «Non seulement des droits de scolarité très bas ne modifient pas substantiellement la composition de la clientèle universitaire, mais ils reviennent à faire subventionner l'éducation de jeunes venant surtout de milieux favorisés par des contribuables dont les enfants n'ont pas leurs avantages sociaux de départ. Est-ce que c'est cela le progressisme?» 4
Ces arguments chocs n'ont pas, à notre connaissance, été critiqués et méritent pourtant qu'on s'y attardent étant donné le spectaculaire de leurs affirmations. Une lecture attentive du document de l'IEDM 5 révèle l'immense précarité des deux affirmations plus haut: l'étude de l'IEDM qui se veut une «note économique» est en fait un pamphlet sans crédibilité, comme nous le verrons plus bas.
Citons quelques failles de la «note économique» de l'IEDM :
1) Le tout premier paragraphe commence avec une contradiction flagrante et illustre bien la rigueur de l'ensemble du document : «Les données disponibles pour les provinces canadiennes n'indiquent en effet pas de relation directe entre le niveau des droits de scolarité et l'accessibilité aux études universitaires. En d'autres mots, des droits de scolarité peu élevés ne sont pas associés avec des taux de fréquentation élevés. C'est même le contraire qui est vrai.» Comment peut-on affirmer que les données disponibles n'indiquent pas de lien dans une phrase et dire le contraire dans la phrase suivante?
2) «Le taux de participation» est défini comme «la proportion de jeunes de 20 à 21 ans inscrits à temps plein dans une université». Le «taux d'accessibilité» est donc un vulgaire taux d'inscription d'une très mince tranche de la population totale en âge d'aller à l'université. Selon les données de la Fondation Canadienne des Bourses du Millénaires (une des sources de l'IEDM), les étudiants âgés de 20 à 21 ans ne constituent que la minorité de la population universitaire totale.6 Les étudiants qui préparent un DEC technique, qui choisissent de partir en voyage et de voir le monde ou de travailler avant d'entrer à l'université sont exclus et font baisser le «taux d'accessibilité»!7 Le taux d'accessibilité mesure en fait le degré de conformisme dans le parcours scolaire d'une classe d'âge.
3) Le graphique clé de l'IEDM (graphique 1 dans leur document) superpose ce «taux de participation» aux «droits de scolarité» et effectue une régression linéaire (malgré la grande dispersion des données). Une simple corrélation assez lâche entre un taux de participation et des droits de scolarité se transforme en relation causale entre «l'accessibilité» et le niveau des droits de scolarité par la magie du graphique! De plus, un simple test statistique élémentaire suffit pour démontrer que la corrélation n'est pas statistiquement significative, c'est-à-dire que les points sont trop dispersés pour inférer une relation linéaire entre «droits de scolarité» et «taux d'accessibilité».8
4) L'IEDM a erré par omission en négligeant de prendre en compte les données qui contredisent leurs conclusions. De toute évidence, les conclusions précédaient les données pour parler en termes existentialistes. Ainsi, alors qu'ils utilisent certaines données de la Fondation Canadienne des Bourses du Millénaire pour indiquer une corrélation entre les frais de scolarité et le taux de fréquentation, ils omettent d'autres données disant, selon cette même source, que la relation ne tient pas pour les provinces dotées d'un important réseau collégial (soit le Québec, l'Alberta et la Colombie-Britannique).9 Le taux de fréquentation universitaire de ces provinces seraient plus bas parce que (1) plus d'étudiants optent pour le choix moins coûteux de poursuivre des études collégiales et (2) «l'existence d'importants programmes collégiaux a pour effet de limiter les ressources pouvant permettre d'accroître le nombre des places dans les universités pour répondre à une demande plus forte.»10 Ainsi, le taux de fréquentation moins élevé du Québec n'aurait rien d'un «échec», mais témoignerait plutôt d'une différence structurelle entre son système d'éducation post-secondaire et celui des autres provinces du Canada.
5) Ce taux d'inscription ne donne aucune idée du taux de diplomation, c'est-à-dire du pourcentage d'étudiants qui terminent leur études.
Qu'importe un taux d'inscription de 50% si la moitié des étudiants abandonnent leurs études par manque de ressources financières en cours de route?
Notons de plus que sur le graphique 1 de la «note», il n'y a que le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l'Ontario qui se démarquent. Il est donc inexact d'affirmer comme le fait M. Yalovsky de l'université McGill sur la base de l'étude de l'IEDM que «le Québec possède le taux d'accessibilité le plus faible au Canada»11 . Les données montrent plutôt que le Québec se situe dans la moyenne canadienne (la Colombie-Britannique, l'Alberta, le Manitoba, l'Île du Prince Édouard, ont des taux plus bas).
Le taux de diplomation
Voyons donc ce qu'il en est du taux de diplomation, c'est-à-dire le pourcentage de la population à avoir décroché un diplôme universitaire. Le taux de diplomation est en effet une variable répertoriée par Statistiques Canada et est le facteur qui semble important dans ce débat : le pourcentage de la population qui détient un diplôme universitaire est-il plus faible au Québec? Le système est-il moins accessible? Voici les chiffres de Statistiques Canada 12 :
Si on considère l'ensemble de la population âgée de 15 ans et plus, le Québec se retrouve légèrement derrière la Nouvelle-Écosse, mais est tout de même en cinquième place au pays pour le taux de diplomation. Cinq provinces se retrouvent donc derrière le Québec. Celui-ci semble avoir un profil assez normal en égard aux autres provinces.
On remarque aussi que le Québec a gagné deux places depuis 1986.
Rappelons un fait historique élémentaire. Le rapport de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme publié en 1965 avait révélé que les francophones arrivaient au 12e rang sur 14 dans l'échelle des revenus selon l'origine ethnique, avant les Italiens et les Amérindiens. Très peu de francophones avaient accès à une éducation post-secondaire à l'époque. Cette cohorte plus âgée continue d'infléchir le taux de diplomation à la baisse. La situation change drôlement quand on découpe les chiffres sur le taux de diplomation en fonction des tranches d'âge pour observer l'évolution qu'il y a eu dans les dernières décennies. On constate que plus on monte dans les groupes d'âge, moins le nombre de détenteurs de diplômes universitaires est élevé.
On voit clairement que le taux de diplomation est passé de 6.2% pour les 65 ans et plus à 24.1% pour les 25-34 ans, soit une multiplication par presque quatre en l'espace de trois décennies.
Voyons maintenant ou le Québec se situe par rapport au reste du Canada.
En examinant le taux de diplomation des 25-34 ans, le Québec se retrouve en troisième place, tout juste derrière la Colombie-Britannique mais devant la Nouvelle-Écosse.
Le taux de diplomation du Québec est supérieur à 7 provinces sur 10. Seule l'Ontario se démarque nettement du lot et tire à la hausse la moyenne canadienne.
Le Québec arrive en deuxième place pour ce qui est de l'écart entre le taux de diplomation des 25-34 ans et des 55+ ans.
Le progrès accompli par le Québec en trois décennies est supérieur à 8 provinces sur 10 et se situe au-dessus de la moyenne canadienne.
Rien ne justifie de qualifier la situation du Québec «d'échec lamentable».13 Au contraire, la situation du Québec est enviable. Pourquoi modifier un système qui fonctionne bien?
Le «faux» progressisme.
L'étude de l'IEDM affirme également : «En subventionnant davantage l'éducation supérieure de façon généralisée, les contribuables moyens se trouvent en pratique à financer de nombreux jeunes de familles aisées et les hauts salariés de demain».
Il faut faire remarquer qu'un mécanisme permettant de faire payer les riches existe déjà : il s'appelle l'impôt progressif sur le revenu!
Les familles plus aisées paient déjà beaucoup plus d'impôts pour financer les services publics, dont l'éducation de leurs rejetons, que les familles moins aisées. Notons qu'au Québec, les 12.6% des particuliers de 15 ans et plus qui gagnent plus de 50 000$ par année supportent à eux seuls 60% du fardeau fiscal.
Conclusion
À la lumière de cette analyse, l'étude de l'IEDM nous apparaît comme dénuée de toute crédibilité.
Frédéric Lacroix
Patrick Sabourin
________________________________________
1 Les travaux de l'IEDM sont cautionnés par: «[L'IEDM] est vraiment une force intellectuelle montante au Québec et au Canada.» (Mike Harris) «La présence et la création de l'Institut est absolument essentielle pour avoir un vrai débat politique au Québec et pouvoir s'inspirer de nouvelles idées.» (Jean Charest)
2 Voir http://www.iedm.org/publications_fr.html, publications 36,43 et 44.
3 M. Yalovsky, «Universités : des engagements à respecter», Le Devoir du 22 avril 2004
4 J. Facal «Quand le corporatisme se déguise en progressisme», Les Affaires du 12 février 2004
5 Voir http://www.iedm.org/etudes/etude28_fr.html
6 Voir http://www.boursesmillenaire.ca/fr/recherche/pok/POK2Fr.pdf, figure 2.III.1.
7 Notons pour donner un exemple concret de l'absurdité de cette mesure que Louis Taillefer, professeur à l'université de Sherbrooke et éminent physicien, a travaillé dans une ferme en Estrie à l'issue de ses études collégiales. Selon l'IEDM, il contribue donc à baisser le taux d'accessibilité malgré son doctorat en physique!
http://www.prixduquebec.gouv.qc.ca/recherche/desclaureat.asp?noLaureat=285
8 r=0.6266, p>0.05.
9 Voir http://www.boursesmillenaire.ca/fr/recherche/pok/POK1Fr.pdf, figure 1.IV.5.
10 Voir http://www.boursesmillenaire.ca/fr/recherche/pok/POK1Fr.pdf, p. 17.
11 Voir M. Yalovsky
12 Statistique Canada, document 97F0017XCB01006. Pourcentages calculés par l'auteur.
13 M. Yalovsky, Le Devoir du 22 avril 2004.

TRIBUNE LIBRE
L’Ontario séparatiste… l’épine au pied de Paul Martin
Jasmin Sauvé, Montréal
TRIBUNE LIBRE 9 juin 2004
Le Premier Ministre du Canada Paul Martin a une belle épine dans le pied. Il nous demande, à nous Québécois, de la lui enlever. L’Ontario, qui permettait au pouvoir centralisateur et arbitraire d’Ottawa de se maintenir, en échange du maintien de la National Policy, n’est plus.
Avec la National Policy, Ottawa établissait en sa faveur le rapport de force qui guida l’ensemble de la politique canadienne durant la majeure partie du 20e siècle. La politique se résumait ainsi : «what is good for Ontario is good for Canada ». Sous la National Policy, Ottawa favorisait l’économie de l’Ontario en échange d’un appui inconditionnel à ses programmes sociaux pan-canadiens. La fameuse péréquation. L’argent, ainsi distribué, retournait dans l’économie ontarienne par l’achat de biens et de commodités, dont l’Ontario était le grand fournisseur, dans un marché protégé par de fortes barrières tarifaires.
Le libre-échange signe la mort de la National Policy.
L’Ontario déstabilisée par les nouvelles règles du jeu libre-échangiste avait tout avantage, pour un temps du moins, à préserver la stabilité de la structure politique d’Ottawa. A mon avis, ce contexte explique en partie les trois mandats du parti libéral du Canada. Durant cette période de profondes mutations, l’Ontario s’est restructurée et a forgé les assises d’un État.
Aujourd’hui, l’Ontario tient hardiment les commandes de sa destinée.
Pour la nouvelle Ontario, il est de plus en plus intolérable que l’argent versé en taxes et en impôts à Ottawa soit éparpillé dans un marché mondial et ne retourne plus dans son économie. Si le gouvernement d’Ottawa ne sert plus les intérêts de l’Ontario, alors l’Ontario se passera du gouvernement d’Ottawa. Paul Martin et ses vizirs refusent de reconnaître cette réalité. Les stratèges libéraux croient que la politique est statique alors qu’elle est dynamique. Les Ontariens le savent et vont voter pour qui reconnaîtra leur nouvelle réalité.
Dans ce contexte, pour gagner les élections, Paul Martin doit courtiser, à coups de promesses, le vote québécois et miser sur le préjugé que nous ignorons les jeux de pouvoir qui se jouent hors Québec.
Messieurs les stratèges, nous envoyons le Bloc Québécois à Ottawa parce que nous en sommes conscients. Le rôle du Bloc est de défendre nos intérêts dans une arène politique en plein effritement.
Au Canada les rapports de forces sont en pleine mutation. Les partis politiques qui en prendront conscience et agiront en conséquences passeront à l’histoire.
Les autres sombreront dans l’oubli.
COMMUNIQUÉS

COMMUNIQUÉS
26 mai 2004