Actualité







François Legault passe un mauvais quart d'heure

Denis Lessard
La Presse vendredi 29 octobre 2004

Pauline Marois réclame à nouveau une course à la direction au dernier caucus du Parti québécois

Québec - Un François Legault muet comme une carpe, une Pauline Marois frondeuse et une cohorte de députés pressés de prouver leur fidélité au chef Bernard Landry: bienvenue au dernier caucus du Parti québécois.

Le plus récent épisode des rencontres à huis clos des élus péquistes, mardi, fut l'occasion d'un procès en règle pour les deux principaux aspirants à la succession de Bernard Landry, François Legault et Pauline Marois, ont indiqué plusieurs sources à La Presse.

Une phalange de députés des régions semblait s'être passé le mot pour, dès le début de la réunion, attaquer les deux aspirants au poste de Bernard Landry, Pauline Marois et François Legault.

Même des députés carrément acquis à M. Legault jusqu'à tout récemment, Claude Boucher (Johnson), Serge Deslières (Beauharnois) et François Gendron (Abitibi-Ouest), ont joué les avocats de la défense pour M. Landry. Ces changements d'allégeance en ont surpris plus d'un au caucus. Normand Jutras, et surtout Rosaire Bertrand, se sont aussi portés à la défense de M. Landry.

À la fin de la longue et pénible rencontre, Mme Marois s'est levée pour prendre la parole pour soutenir, sans ambiguïté, que les événements récents la confortaient dans sa décision de réclamer une course à la direction du PQ, dès la fin août. Elle a affirmé qu'elle ne nuirait pas au vote de confiance auquel devra faire face M. Landry au congrès de juin 2005. Elle n'appuiera pas M. Landry toutefois, ce vote " c'est l'affaire de Bernard ", a-t-elle lancé à ses pairs. " Son intervention était limpide; elle ne cède pas un pouce ", résume-t-on.

Aussi, elle a soutenu clairement qu'elle continuerait à faire valoir ses idées: " Je vais continuer à amener des idées et personne ne dira que c'est pour faire une course en coulisses, c'est clair, je l'ai dit publiquement que je voulais une course ", a-t-elle lancé.

François Legault

La position de François Legault a été beaucoup plus équivoque. Bernard Landry a, avec une pointe d'ironie, relevé les déclarations du député de Rousseau à l'émission Tout le monde en parle . " J'ai regardé avec beaucoup d'intérêt le passage de François à l'émission. J'étais très heureux de voir que tu m'appuyais ", a lancé M. Landry à son député, qui s'est contenté d'opiner du bonnet, sans expliquer son point de vue. " Landry l'a enfoncé bien comme il faut et il n'a pas réagi ", a observé un témoin.

Bernard Landry, par ailleurs, a soutenu n'avoir jamais dit qu'il était favorable à un référendum dans la première moitié du mandat. " Il a affirmé que tout ce qu'il avait dit était parfaitement cohérent et que ce sont les titres des journaux qui étaient erronés ", a confié un témoin, ironique. En fait, M. Landry a recommandé aux députés de ne plus parler aux journalistes.

M. Landry avait dit dans son discours, au conseil national de Sherbrooke, qu'il était favorable à un référendum " le plus vite possible ", puis, dans un point de presse il s'était dit " d'accord " avec la proposition du comité exécutif du PQ (qu'il préside) pour un référendum " dans la première moitié du mandat ". Les députés péquistes n'étaient pas au bout de leurs surprises, mardi. Leur confrère de l'Assomption, Jean-Claude Saint-André, perçu comme un indépendantiste pur et dur, s'est dit d'avis que le programme du PQ ne devrait pas préciser d'échéance pour la tenue d'un référendum. " Il faut être plus réaliste ", a laissé tomber l'ancien conseiller de Jacques Parizeau.

Quant au député de Borduas, Jean Pierre Charbonneau, il y est allé d'une de ses sorties percutantes. Sur l'échéancier référendaire, une question importante, il est pour le moins étrange que le comité exécutif du Parti québécois arrive avec une position qui soit différente de celle du chef du parti, a relevé le député de Borduas.

Prochain épisode... mardi prochain.





PPP

Les syndicats réclament un vaste débat public sur les PPP

Tommy Chouinard
Le Devoir vendredi 29 octobre 2004

Québec - Le gouvernement Charest unit une fois de plus les syndicats contre lui. Quatre centrales syndicales ont réclamé hier le retrait du projet de loi 61 sur l'Agence des partenariats public-privé et exigé la tenue d'un vaste débat public sur la pertinence des PPP.

Aux prises avec la grogne syndicale, la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, dit envisager un amendement à son projet de loi qui viserait à limiter les PPP aux seuls «projets majeurs» de construction et d'entretien des infrastructures. Le recours aux PPP serait exclu pour la prestation de la plupart des services publics.

«J'aurais souhaité rassurer tout le monde, mais je pense sincèrement que les gens lisent plus que ce qu'il y a dans le projet de loi. J'ai écouté attentivement et, manifestement, nous allons apporter des amendements au projet de loi», a affirmé Mme Jérôme-Forget hier.

Amendé ou pas, le projet de loi restera toujours aussi inacceptable aux yeux des syndicats. «Même s'il y avait des amendements, nous, on n'en est pas là. On n'est pas ici pour brader les services publics et les conditions de travail», a lancé le président de la FTQ, Henri Massé, lors de son passage devant la commission parlementaire qui étudie le projet de loi 61.

La FTQ, la CSN, la CSQ et la CSD ont unanimement dénoncé la dichotomie entre le discours de Mme Jérôme-Forget, qui prétend que les PPP ne représentent pas une «panacée», et le libellé du projet de loi, qui crée une agence dont le mandat est de faire la promotion des PPP dans tous les domaines d'activité de l'État et auprès de tous les organismes publics. «L'agence n'est pas un outil à explorer, comme le prétend la ministre, mais un cheval de Troie qui va amener une épidémie de PPP car le projet de loi n'est pas balisé. On est scandalisés par les propos de la ministre», a lancé la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau.

Les centrales syndicales déplorent que tous les ministères et organismes publics seront contraints de faire appel à l'Agence des partenariats public-privé, qui sélectionnera les projets, choisira les partenaires et négociera les contrats. «Les pouvoirs de l'agence sont excessifs. L'agence évacue le politique», a souligné M. Massé. Pour Mme Carbonneau, «l'agence va déposséder l'ensemble des organismes publics de leur capacité de gérer stratégiquement leurs activités».

Henri Massé est revenu un à un sur les arguments invoqués par Monique Jérôme-Forget pour justifier le recours au PPP, arguments qui lui «retroussent le poil des bras». Selon lui, le coût de financement d'un projet ne sera pas plus faible mais plus élevé car «aucune entreprise privée ne peut emprunter au même taux que le gouvernement». Qui plus est, les dépassements de coûts seront nombreux, a-t-il affirmé en citant une liste de PPP réalisés en Grande-Bretagne qui ont tourné à la catastrophe. «La somme des échecs des PPP est plus grande que la somme des succès», a-t-il affirmé. Henri Massé croit que le préjugé favorable du gouvernement à l'égard des PPP fait passer les employés de l'État pour des «totons».

Les conflits d'intérêts qui pourraient survenir avec la création de l'Agence des PPP inquiète la CSQ. Son président, Réjean Parent, craint un retour au «patronage» et au «népotisme». Monique Jérôme-Forget a assuré que des règles éthiques et déontologiques seront déposées sous peu. Au lieu de créer une agence des PPP, a ajouté Réjean Parent, Québec devrait plutôt mettre sur pied un secrétariat du bien commun, dont le mandat serait d'analyser tout projet de renouvellement des infrastructures publiques ou d'amélioration de la qualité des services et de protéger les «biens sociaux essentiels» de la «privatisation».

Le président de la CSD, François Vaudreuil, s'est dit en faveur d'un recours «occasionnel» et non «systématique» aux PPP, comme le propose le projet de loi. L'adoption du projet de loi 61 entraînera selon lui une «fracture sociale» puisque les PPP n'ont pas fait l'objet d'un véritable débat et que les groupes de la société civile n'ont pas été associés à la démarche gouvernementale. «Il faut plus qu'une simple commission parlementaire. Il faut lancer le débat différemment et trouver une idée adaptée au Québec au lieu de copier un modèle qui ne correspond pas à nos valeurs», a-t-il dit.

Les quatre centrales syndicales ont d'ailleurs invité la ministre à tenir un débat public sur la pertinence des PPP. «Il y a déjà eu des PPP au Québec. On n'est pas nécessairement montés aux barricades. Le problème, c'est que le gouvernement érige les PPP en vertu. Mais le débat de fond n'a pas été fait», a dit Henri Massé.





PPP

PPP: peurs et passions

Alain Dubuc
La Presse vendredi 29 octobre 2004

Dans un monde normal, le projet du gouvernement Charest d'implanter des partenariats public-privé devrait susciter des discussions, mais jamais un débat de société, intense et émotif, comme celui que nous connaissons.

Mais le Québec, dans ses débats publics sur l'État, a cessé de faire partie du monde normal. La sacralisation d'un modèle a mené à l'idée que le fonctionnement de l'État, ses responsabilités, ses pratiques devaient à toutes fins pratiques être immuables et mène à voir les changements à l'ordre établi comme des démissions ou des trahisons.

Un concept nouveau ici, mais largement adopté ailleurs, comme les PPP, a donc déclenché un mouvement d'opposition où s'expriment de puissantes forces de conservatisme et de statu quo. Elles viennent, ce n'est pas étonnant, de ceux qui profitent le plus du maintien de l'État dans sa forme actuelle, l'alliance entre le monde syndical et l'opposition péquiste.

L'idée que le secteur privé soit le partenaire de l'État dans certains projets ne constitue en effet pas une grande révolution. Les liens public-privé sont nombreux, notamment par le biais de la sous-traitance. Les PPP vont cependant plus loin, puisque le secteur privé peut devenir partenaire de projets qui auraient autrement été publics, et participe à la conception, au financement, parfois à la gestion, mais aussi aux risques.

Le projet du gouvernement libéral, qui fait l'objet depuis cette semaine d'une commission parlementaire, piloté par la présidente du Conseil du trésor, Mme Monique Jérôme-Forget, a proposé une liste précise de projets qui pourraient faire l'objet d'un PPP, essentiellement de grands travaux d'infrastructure: le parachèvement de l'autoroute 30, la maison de l'OSM à Montréal, une prison à sécurité minimum en Montérégie, des ententes entres hôpitaux et cliniques privées, la construction et la rénovation de centres de longue durée.

Il est vrai que ce concept introduit une nouveauté, et c'est le fait que l'État, tout en restant maître d'oeuvre des projets, partage ses responsabilités dans des secteurs qui étaient auparavant un monopole public. Mais avant de s'indigner, il faut souligner que cette pratique s'est généralisée en Europe, et qu'elle se développe ailleurs au Canada.

Le Québec ne réinvente pas la roue, il ne se lance pas à tête baissée dans une destructrice aventure néo-libérale, il ne fait qu'explorer, avec retard, des pistes qui ont été largement empruntées ailleurs, beaucoup dans l'Europe nouvelle, d'abord en Grande-Bretagne, mais aussi en Suède pour les transports en commun, en France, presque partout au Canada, notamment en Colombie-Britannique. Ces nombreuses expériences permettront d'ailleurs au Québec d'éviter les écueils rencontrés ailleurs.

Mais pourquoi le gouvernement Charest s'est-il lancé là-dedans? Comme les autres, parce qu'on n'a pas d'argent et qu'on veut compter sur le privé pour financer une partie de ses projets et prendre une partie des risques, et des bénéfices. Ensuite parce que dans certains secteurs, le privé a un know-how technique que l'État n'a pas, ou encore peut atteindre une efficacité supérieure. En outre, il est parfois possible, dans la recherche de partenaires, de faire jouer la concurrence. Enfin sans doute, et c'est la dimension idéologique, pour développer des façons de faire différentes, moins rigides et moins monolithiques.

Est-ce que cela vaut la peine? On ne le sait pas dans l'absolu. Tout dépend des projets. Cela exige donc une approche de cas par cas, pour ne retenir que les projets avantageux, c'est-à-dire qui permettent au gouvernement d'économiser de l'argent, qui procurent de meilleurs services aux citoyens, qui respectent aussi les principes qui guident l'action de l'État, par exemple le maintien des conditions de travail des employés affectés ou la gratuité et l'universalité dans les projets liés à la santé.

Le vrai test de l'approche, si elle est bien faite, ce sera donc la capacité du gouvernement de dire non et de rejeter les projets qui ne sont pas avantageux. Cela exige des mécanismes pour évaluer les dossiers, faire le montage financier, rédiger les contrats, d'où la création d'une Agence des partenariats public-privé, qui fait l'objet de la présente commission parlementaire.

Cela exigera aussi une vigilance collective. Dans le cas du Québec, où la chose est nouvelle, il faut préciser les contours de l'approche, apprendre à maîtriser un mode de gestion publique différente. Il est donc souhaitable que les PPP fassent l'objet d'un débat, que les projets soient soumis à la discussion publique.

Mais on peut le faire sans dogmatisme, en discutant de la politique que Mme Jérôme-Forget a rendue publique, un projet clair et modéré, et en évitant les procès d'intention sur un quelconque agenda caché du gouvernement Charest. Les PPP ne sont ni une révolution, ni une panacée, mais plus modestement un outil de plus dans l'arsenal de l'État, un outil qui a fait ses preuves ailleurs.

adubuc@lapresse.ca





Programme des commandites

Alfonso Gagliano donne sa version des faits

Alfonso Gagliano
L'auteur a été ministre des Travaux publics et ambassadeur au Danemark.
Le Soleil vendredi 29 octobre 2004

"Si c'était à recommencer, ma conduite ne serait en rien différente..."

D'entrée de jeu, mes propos se veulent clairs et sans ambiguïté. Je n'ai aucune intention de commenter ou de poser des jugements de valeur sur les travaux de la Commission Gomery. C'est plutôt avec enthousiasme que nous témoignerons à la Commission indépendante du juge Gomery et répondrons à toutes les questions au mieux de notre connaissance.

Par ailleurs, il est de mon devoir de mettre en perspective l'origine des actions gouvernementales pour donner du relief à l'actualité canadienne. De prime abord, il faut rappeler que depuis 1996, il y a eu trois rapports de vérification interne, deux rapports de la vérificatrice générale, plusieurs comités de révision, une enquête parlementaire et la Commission Gomery en cours d'activités. Les résultats de toutes ces actions gouvernementales ont mis en exergue (dans le passé et encore aujourd'hui) le processus détaillé du dossier des commandites. C'est dans cette optique que nous voulons aborder ce sujet d'intérêt et les raisons de l'existence de la stratégie des commandites au Canada.

En mettant en perspective la stratégie de l'unité canadienne mise en place par le gouvernement après le référendum de 1995, il importe de comprendre l'évolution à cette époque du mouvement séparatiste au Québec. Soulignons ici que le principal argument utilisé par ceux et celles qui veulent briser le pays réside dans le fait que les impôts et redevances du Québec au fédéral ne sont pas de nature à favoriser pleinement l'épanouissement des Québécois dans la fédération canadienne. Selon cette même thèse, le Québec serait mieux servi en percevant lui-même ses impôts et taxes (ce qu'il fait déjà depuis de nombreuses années) et en devenant indépendant (à cause de la mondialisation notamment aucun État aujourd'hui ne peut prétendre être totalement indépendant !).

Référendum de 1995

Ainsi, depuis la Révolution tranquille, tous les gouvernements à Québec ont demandé à tour de rôle du fédéral davantage de décentralisation politique impliquant par le fait même l'autonomie financière. C'est de cette volonté incessante de rapatrier tous les pouvoirs dans la capitale provinciale qu'est né le Parti québécois. La création de cette formation a permis depuis quelques décennies déjà la canalisation du sentiment nationaliste de Québécois et a propagé l'idée que le fédéral n'est pas un interlocuteur valable pour les citoyens du Québec. Or, en examinant l'évolution des fédérations modernes dans le monde on ne peut que constater que le Canada est sans doute le modèle d'État le plus décentralisé sur le plan politique, toute chose étant égale par ailleurs. De nombreuses études scientifiques témoignent de cette réalité.

Dans le même ordre d'idées, le résultat des élections fédérales de 1993 allait cependant changer le paysage politique au Canada. Ainsi, le seul parti national traditionnel ayant récolté une pluralité de sièges à la Chambre des communes fut le Parti libéral du Canada, tandis que les conservateurs du gouvernement sortant n'ont pu que faire élire deux députés seulement et les néo-démocrates ont obtenu lors de ce scrutin moins de 12 sièges forçant même cette formation à ne plus être reconnue comme parti officiel à la Chambre des communes. Deux nouveaux partis firent cependant leur entrée dans l'enceinte du Parlement : le Parti réformiste (Reform Party) avec de nouvelles assises dans l'ouest du pays et le Bloc québécois avec une unique concentration au Québec (54 députés sur 75) forment dorénavant l'opposition officielle à Ottawa.

Dans la foulée de ces résultats, le nouveau premier ministre du pays Jean Chrétien a conclu que les Canadiens étaient fatigués des débats constitutionnels après la mort du lac Meech et de Charlottetown et qu'ils souhaitaient davantage un bon gouvernement qui allait s'occuper des affaires économiques et sociales du pays.

Le nouveau gouvernement Chrétien s'est donc mis à la tâche en commençant par la revue de tous les programmes du gouvernement ainsi qu'une consultation des Canadiens pour s'attaquer avec vigueur au déficit record de 42 milliards $ au moment où le nouveau gouvernement est assermenté. À l'époque, nous avions aussi fait une promesse électorale pour rendre la politique d'achat des produits et services de communication plus compétitive et plus transparente. À l'été 1994, le gouvernement a mis en place une nouvelle politique de communication tel que promis en campagne électorale.

Pendant que le programme du gouvernement faisait des progrès importants, des élections provinciales se profilaient au Québec. Les sondages indiquaient déjà une victoire assez nette du Parti Québécois avec un engagement ferme de tenir un référendum sur la souveraineté du Québec dans la première année de leur mandat. En septembre 1994, les Québécois ont élu un gouvernement péquiste et la course référendaire était lancée par la force des choses. À partir de cette période, les directives devenaient claires. Tout geste du gouvernement du Canada qui aurait une incidence au Québec devait passer le test du référendum.

Devant cet état de fait, les bureaucrates d'Ottawa mirent en place leur comité de travail et les discussions pour la création du Comité du Non au référendum se sont entamées entre le Bureau du premier ministre et le Bureau du chef de l'opposition à l'Assemblée nationale (fonctionnaires fédéraux et politiciens fédéralistes). Nous étions alors tous motivés car l'avenir du Canada était en jeu.

Les acteurs fédéraux étaient donc présents au sein du Comité du Non, mais les décisions finales étaient prises par les libéraux provinciaux. Ainsi, notre participation publique n'était pas la bienvenue. Ils ont répété à de nombreuses reprises que le référendum était une affaire provinciale et qu'ils pouvaient le gagner sans la participation du fédéral. Souvenons-nous qu'au début de la période référendaire, les sondages indiquaient que le Non récolterait 60 % des intentions des Québécois alors que le Oui obtenait 40 % des suffrages. Mais après quelques jours de campagne, les forces du Non ont commencé à perdre du terrain et 10 jours avant la tenue du référendum le Non perdait par 7 % des intentions de vote (53,5 % pour le Oui contre 46,5 % pour le Non !).

C'est à ce tournant de la campagne référendaire que le premier ministre Chrétien a décidé de prendre les choses en main. Pour marquer le pas, un happening du Non a été organisé à l'auditorium de Verdun où Jean Chrétien a promis aux Québécois une motion sur la société distincte et un veto au Québec pour tout changement d'ordre constitutionnel. Il s'était aussi adressé à tous les Canadiens à la télévision et ils sont venus nombreux, des quatre coins du pays, manifester leur désir de voir les Québécois demeurer au sein de la fédération canadienne (manifestation monstre au centre-ville de Montréal à la veille du référendum où des dizaines de milliers de Canadiens sont descendus dans les rues de la métropole). Quelques jours après, les Québécois ont voté et le Non a remporté la bataille par 50 000 votes, moins de 1 % d'écart entre les deux camps !

Face à de tels résultats, bon nombre de Canadiens furent consternés et bouleversés de voir que le pays aurait pu connaître une césure importante pour les générations futures. Dans un tel climat, le gouvernement fédéral devait absolument poser des gestes. L'idée d'un bon gouvernement à Ottawa ne suffisait plus aux yeux des Québécois. C'est alors que le premier ministre a demandé à un groupe de ministres d'étudier et de faire rapport au Conseil des ministres dans le but d'élucider les circonstances d'un tel résultat et faire des recommandations appropriées pour qu'une telle situation ne se reproduise jamais.

Place du Québec

Dans l'intervalle, le premier ministre recrutait deux nouveaux ministres au Québec pour articuler une vision claire de l'avenir du Québec au sein de la fédération canadienne. Stéphane Dion, un professeur en sciences politiques de l'Université de Montréal, fut nommé ministre des Affaires gouvernementales et président du Conseil privé de la reine pour le Canada et Pierre S. Pettigrew, un consultant en affaires internationales, se voyait confier le poste de ministre de la Francophonie.

Au début du mois de février 1996, lors de la première retraite de l'année du cabinet, le groupe de ministres chargé d'étudier les résultats du référendum fit rapport de la situation cahoteuse de l'élection référendaire au Québec. Bien que nous, les ministres du Québec, connaissions les tenants et les aboutissants et les explications d'usage des résultats du référendum, il était devenu tout aussi important que l'ensemble du cabinet puisse prendre la mesure exacte, faire des commentaires et entamer une discussion sérieuse sur le sujet. La conclusion était claire : nous étions absents, Ottawa était loin des régions, nous étions peu sensibles aux différences des Québécois.

Tous les ministres ont appuyé alors la stratégie et le déploiement à suivre y compris les membres du cabinet actuel comme, Paul Martin, Anne McLellan, Ralph Goodale, Pierre S. Pettigrew, Stéphane Dion, Lucienne Robillard et d'autres. Nous devions alors communiquer mieux avec les Canadiens et surtout avec les Québécois. C'est à cette période de notre mandat que nous avons adopté une motion reconnaissant le caractère distinct du Québec, le veto régional et la Loi sur la clarté référendaire.

Par ailleurs, il est bon aussi de rappeler qu'à chaque fois que le Parti québécois prenait le pouvoir dans la capitale provinciale, il savait utiliser les services du gouvernement pour faire passer ses messages à la population du Québec. Sur le plan des communications, son action était presque toujours concertée et portait fruit dans bien des domaines. Il faut bien le souligner, le PQ avait, à cette époque, une brillante stratégie de communication en s'assurant que chaque service du gouvernement ou que chaque geste posé le soit avec le label Québec, renforçant par le fait même la dimension patriotique et le sentiment d'appartenance.

De plus, le système d'éducation du Québec n'enseignait pas la même histoire du Canada que dans le reste du pays. Il donnait aux étudiants québécois une perspective totalement différente en mettant l'accent sur le sentiment national et les racines locales. Le PQ a toujours su que, pour atteindre son objectif ultime (la souveraineté du Québec), il devait manier avec brio l'utilisation des communications, avec comme arrière-plan l'idée de renforcer le sentiment d'appartenance. Il réussissait également à montrer que le gouvernement fédéral n'était pas en mesure de répondre aux besoins des Québécois et que son action était trop centralisatrice. Souvenons-nous qu'à cette époque, le PQ était présent sur tous les fronts : avec les sociétés d'État - Hydro-Québec, SAQ, Loto-Québec, notamment - et dans tous les secteurs - organismes socio-communautaires, organismes sportifs et culturels, etc.

Stratégie

Ainsi, nos actions devaient aussi être concertées. À cet égard, la première liste d'événements à soutenir a été approuvée par le Conseil du Trésor en 1996. Il n'y avait pas de budget régulier pour un tel financement et les fonds sont venus de la réserve pour l'unité nationale mise en place par Brian Mulroney. Rappelons que les commandites n'étaient pas un programme, ni une politique, mais plutôt une stratégie de communications pour mieux faire passer nos messages auprès des Canadiens et surtout auprès des Québécois.

Au tout début, le gouvernement du Canada a apporté son support financier à la Formule 1 et aux Canadiens de Montréal, se donnant par le fait même une grande visibilité. Par la suite, après ma suggestion, le gouvernement a cherché à appuyer financièrement des événements de moins grande envergure dans les différentes communautés, et ce, dans toutes les régions du Québec, pour mieux rejoindre les organisations locales de bénévoles désirant mettre sur pied des événements de rayonnement.

Rappelons avec force ici que notre prétention n'était pas le patronage mais davantage la recherche de l'identité canadienne à travers des événements locaux. Notre objectif était de démontrer notre appartenance aux Québécois en célébrant avec eux leur réalité régionale. Nous devions travailler fort car, chaque fois que nous décidions d'apporter notre soutien à un événement, les organisateurs locaux recevaient très souvent des reproches du gouvernement du Québec et même le retrait de certaines initiatives financières du Québec : les Jeux du Québec à Drummondville constituent un bel exemple de la pression du gouvernement québécois à la suite de notre désir de leur offrir un soutien financier de 200 000 $ pour l'organisation des jeux. Les organisateurs furent avisés que s'ils acceptaient notre soutien, ils se verraient retirer la participation financière du Québec de l'ordre de plus d'un million de dollars. Nous devions combattre ces situations chaque jour.

De plus, le gouvernement du Québec dépensait des sommes beaucoup plus considérables que nous, par ses sociétés d'État, pour mousser différentes activités provinciales. Ces dépenses étaient plus considérables que les nôtres à l'égard des sociétés de la Couronne. Enfin, nous avions mis sur pied des tournées des ministres du Québec pour promouvoir les programmes canadiens au Québec, mais, surtout, nous voulions être présents dans les différentes communautés, écouter les gens et répondre à leurs attentes.

Tout compte fait, je crois, jusqu'à preuve du contraire, que nos fonctionnaires ont travaillé très fort et ont donné le meilleur d'eux-mêmes parce que ils avaient à coeur l'unité de leur pays, le Canada. Pouvons-nous penser qu'ils auraient pu mieux gérer la stratégie des commandites ? La réponse est affirmative et plusieurs améliorations ont été apportées au fil des années. En "jetant le bébé avec l'eau du bain", le gouvernement Martin a fait une grande erreur. Je trouve injuste que l'on oublie aujourd'hui les circonstances qui nous amenés à mettre en place la stratégie des commandites ; pire, lorsque c'est le gouvernement Martin lui-même qui souffre de cette amnésie, il risque de replacer le pays dans l'état ou nous l'avions recueilli des mains du gouvernement Mulroney.

Si la fin ne justifie pas les moyens, lorsque l'existence même du pays est mise en cause, les élus, particulièrement les ministres qui ont reçu un mandat de la population, sont bien fondés à prendre des mesures extraordinaires. Je suis fier d'avoir participé à cet effort collectif du cabinet, je ne regrette en rien ma participation. Je n'excuse pas à l'avance les manquements que la Commission Gomery pourrait éventuellement attester ; je dis seulement que si c'était à recommencer, ma conduite ne serait en rien différente de celle que j'ai eu lors de toute cette période. C'est dans un esprit du devoir accompli envers le Canada que je demeure fier d'avoir eu le privilège de servir sous le gouvernement libéral de Jean Chrétien.





«La fédération continue d'évoluer», dit Charest

Robert Dutrisac
Le Devoir vendredi 29 octobre 2004

Le premier ministre dit vouloir regarder en avant en dépit des résultats de la conférence sur la péréquation et de l'attitude du Canada anglais à l'endroit du Québec

Québec - Le premier ministre Jean Charest préfère parler de l'avenir plutôt que du «Québec bashing» dont la délégation québécoise à la Conférence des premiers ministres sur la péréquation a fait les frais, comme l'a révélé, mercredi, le ministre des Finances, Yves Séguin.

«Il y a une réaction, évidemment, à toute cette question d'asymétrie, puis le voyage au Mexique, qui fait partie du contexte, mais je crois à la bonne foi de ceux qui participent à ces discussions», a dit Jean Charest au cours d'un point de presse. Le premier ministre faisait référence au principe d'asymétrie contenu dans l'entente sur le financement de la santé, conclue en septembre, et du voyage qu'il entreprendra au Mexique au côté du premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, et qui a fait râler dans le reste du Canada.

La suspicion dont fait l'objet le Québec, qui est perçu dans le reste du Canada comme un enfant gâté, le privilégié à qui on cède trop facilement, «c'est un sentiment qui va et vient avec le temps selon les circonstances et quand vous allez plus loin que la nouvelle du jour et que vous considérez ce qu'il y a derrière ces enjeux, [vous vous rendez compte que] la fédération continue d'évoluer», a dit M. Charest.

Mercredi, Yves Séguin a affirmé qu'Ottawa avait fait du «Québec bashing» lors de la Conférence des premiers ministres pour convaincre les autres provinces d'accepter l'arrangement sur la péréquation. «Martin a fait le macho» tandis qu'Ottawa voulait «notre sang comme Dracula», a dit le ministre des Finances, qui est sorti déçu, tout comme le premier ministre, de la conférence.

«Nous, c'est l'avenir qui compte», a dit M. Charest. À l'Assemblée nationale, le premier ministre a soutenu que le Québec avait fait des progrès dans le dossier de l'assurance parentale, dont on dit que les négociations se déroulent bien, et dans les services de garde, pour lesquels on attend une compensation du gouvernement fédéral. Le fait que le terme «asymétrie» soit couché dans un document signé par tous les premiers ministres est aussi un progrès puisque, «jamais dans l'histoire du Canada, avait-on réussi à faire inclure la reconnaissance de l'asymétrie pour le Québec», a-t-il réitéré.

Lors de la période des questions, le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, a accusé M. Charest de «minimiser l'échec de l'entente sur la péréquation»

. De son côté, le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, a réclamé que le premier ministre rappelle à l'ordre son ministre pour les propos qu'il a tenus. M. Charest n'a pas obtempéré. Le chef adéquiste a critiqué l'asymétrisme qui consiste, pour le gouvernement Charest, à accepter moins que son dû à titre de compensation pour la vache folle. Alors que l'aéronautique, une industrie très présente au Québec, ne bénéficie pas d'une aide particulière d'Ottawa, l'Ontario «ramasse le gâteau» pour son industrie automobile, a aussi relevé M. Dumont. À cela, M. Charest a répliqué qu'«on sait ce qu'il y a d'asymétrique pour le député de Rivière-du-Loup: les discours qu'il prononce à Toronto puis ce qu'il dit au Québec».

Hier, le ministère fédéral des Finances a rendu publiques les données sur les versements de péréquation pour chacune des provinces. Ainsi, le Québec recevrait 477 millions de plus cette année et 1,1 milliard l'an prochain. Mais à Québec, on souligne que ces chiffres sont gonflés. Au début de la semaine prochaine, M. Séguin doit faire le point sur cette question.





Péréquation

Paul Martin traité de "macho" : Séguin ne retire pas ses paroles

Michel Corbeil
Le Soleil vendredi 29 octobre 2004

Yves Séguin a refusé de le répéter en Chambre. Il s'est contenté de ne pas nier avoir traité le premier ministre Paul Martin de "macho" et accusé le fédéral de vouloir "notre sang comme Dracula".

Les propos tenus la veille par le ministre des Finances du Québec ont rebondi à l'Assemblée nationale, hier. Mercredi, à l'occasion d'un échange à bâtons rompus avec des journalistes, M. Séguin avait donné une appréciation amère du comportement du fédéral et des provinces, lors de la récente conférence sur la péréquation.

Selon lui, Ottawa avait fait du Québec bashing au grand plaisir de certaines provinces, en promettant de couper les paiements. Paul Martin s'était comporté en "macho" pour donner la réplique aux médias anglophones dénonçant sa mollesse face au gouvernement Charest. Ottawa voulait "notre sang comme Dracula", au point où, "la prochaine fois, j'arriverai avec ma valise remplie de gousses d'ail".

Le chef de l'opposition, Bernard Landry, a tenté en vain de faire admettre au premier ministre Jean Charest que la rencontre a été un échec pour Québec puisque son ministre des Finances a soutenu que le "fédéral veut notre sang". Jean Charest a esquivé. Il s'est amusé à traiter M. Landry de "député du comté de Transylvanie", terre natale du mythique Dracula.

Le chef de l'Action démocratique a exigé à deux reprises que le premier ministre rappelle à l'ordre M. Séguin. ""Macho", "Dracula", je comprends bien que l'approche de l'Halloween l'excite, mais il y a un niveau de langage" à respecter, a plaidé Mario Dumont. L'adéquiste a soutenu qu'Yves Séguin a eu une attitude curieuse, au cours de la semaine. "Mou avant (la conférence sur la péréquation), muet pendant, insultant après. Est-ce que le premier ministre approuve sa façon de s'exprimer (à M. Séguin) ou la désapprouve-t-il publiquement ?"

Jean Charest n'a jamais fait allusion au langage de son collègue. Il s'est limité à dire que "la bataille (pour une meilleure part de la péréquation) continue grâce à un gouvernement qui sait voir plus loin que la nouvelle du jour".

Yves Séguin n'a pas retiré les paroles prononcées la veille. "Le débat n'est pas une question de mots, c'est une question de réalité québécoise. Je vais me battre avec qui que ce soit, avec les mots que ce soit, mais je vais me battre pour le Québec."

Le député-ministre d'Outremont n'a pas caché que "le Québec était déçu" du résultat de la conférence. M. Séguin a réitéré qu'il ne peut se prononcer un jugement définitif. Ottawa ne lui a toujours pas confirmé les sommes que recevra Québec.

MCorbeil@lesoleil.com





Péréquation

L'Halloween de M. Séguin

Michel David
Le Devoir samedi 30 et dimanche 31 octobre 2004

Le vocabulaire politique québécois est riche en termes meurtriers lorsqu'il s'agit d'illustrer nos rapports financiers avec Ottawa.

Lucien Bouchard accusait jadis le gouvernement fédéral de vouloir «étrangler le Québec» par ses compressions dans les paiements destinés à la santé et à l'éducation. Robert Bourassa promettait de ne pas le laisser nous «étouffer» sous prétexte de réduire son déficit.

Sur l'échelle de la cruauté, il faut toutefois reconnaître qu'Yves Séguin a atteint un nouveau sommet cette semaine en déclarant que le gouvernement Martin avait «saigné» le Québec pour plaire au Canada anglais.

À la veille de l'Halloween, on pourrait voir là un simple trait d'humour de la part du coloré ministre des Finances, déçu du peu de bonbons qu'il a récoltés à la dernière conférence des premiers ministres sur la péréquation, s'il n'avait pas explicité sa pensée devant un groupe de journalistes en accusant Ottawa de s'être délibérément livré à du «Québec bashing» pour mieux faire accepter aux autres provinces sa proposition sur la péréquation.

Autrement dit, le gouvernement Martin aurait délibérément misé sur le sentiment anti-Québec qui prévaut au Canada anglais en faisant valoir que le Québec touche 40 % des paiements de péréquation.

Le premier ministre Jean Charest reconnaît volontiers que l'entente sur la santé et sa prochaine rencontre avec le président du Mexique dans le cadre d'une mission commerciale franco-québécoise ont pu provoquer un backlash au Canada anglais.

Là n'est cependant pas la question. Tout le monde sait que l'asymétrie est très mal acceptée dans le reste du pays. Soit, la stratégie adoptée par M. Charest était mauvaise au départ, mais la question est de savoir si, dans ses tractations avec les autres provinces, M. Martin a profité de ce ressentiment pour «saigner» le Québec, comme M. Séguin le soutient.

Si c'est le cas, comment se fait-il qu'il soit le seul à s'indigner ? S'il fabule, qu'attend le premier ministre pour le rappeler à l'ordre avant qu'il ne se discrédite définitivement comme porte-parole du Québec dans les négociations à venir ?

***

À Québec, on laisse plus ou moins subtilement entendre que le ministre des Finances a encore une fois sauté les plombs. Il y a longtemps que ses sorties à l'emporte-pièce, qui plongent régulièrement ses collègues dans l'embarras, font enrager l'entourage de M. Charest. Encore une fois, la question n'est pas de savoir si M. Séguin devrait apprendre à se taire mais s'il a raison de crier à l'injustice.

Jusqu'à présent, sa démonstration n'a malheureusement pas été très convaincante. Toute la semaine, il s'est dit incapable de dire combien le Québec recevra au juste. C'est bien beau de dire qu'Ottawa tripote les chiffres, mais quand M. Séguin présentera les siens, il y aura plus d'une semaine que la conférence sera passée. Il s'agira alors d'une vieille nouvelle à laquelle on n'accordera plus qu'une attention distraite.

À l'époque où Jacques Parizeau était ministre des Finances, les choses allaient plus rondement. Les conférences fédérales-provinciales sur la péréquation étaient à peine terminées que la délégation québécoise avait déjà calculé combien chaque province allait gagner et surtout perdre, au grand dam du gouvernement fédéral, dont les entourloupettes étaient aussitôt dénoncées.

En bout de piste, cela ne changeait pas grand-chose puisqu'Ottawa avait tout le loisir d'imposer ses vues, mais Québec gagnait au moins la bataille de l'opinion publique. Tout séparatiste qu'il était, M. Parizeau s'était également valu le respect de tous ses homologues provinciaux.

Ce qui a apparemment choqué M. Séguin, c'est de s'être fait annoncer de façon cavalière par des hauts fonctionnaires fédéraux que le Québec avait précédemment reçu 800 millions de trop au titre de la péréquation. Le pauvre homme n'est pas au bout de ses surprises. Les déconvenues de ce genre ont été le lot de ses prédécesseurs depuis plus d'un quart de siècle.

***

En réalité, le fiasco de mardi ressemble plutôt à la goutte qui a fait déborder le vase. Au fur et à mesure qu'il rencontre les ministres du gouvernement Martin, M. Séguin passe d'une déception à l'autre. Au lieu de l'ouverture promise par M. Martin, il retrouve chez ses interlocuteurs fédéraux l'attitude impériale qui caractérisait le gouvernement Chrétien.

Sa rencontre avec le ministre d'État responsable des Infrastructures et des Collectivités, John Godfrey, fin septembre, lui a laissé un goût particulièrement amer. M. Godfrey, qui entend traiter directement avec les municipalités sans égard aux compétences des provinces, lui a semblé être l'incarnation parfaite du paternalisme dont on continue de faire preuve à Ottawa depuis que M. Martin est devenu premier ministre. Ses rapports avec les ministres québécois du cabinet fédéral ne lui ont pas davantage donné l'impression que quelque chose avait changé.

Qui plus est, M. Séguin n'est jamais très appuyé par son patron dans ses diverses initiatives. Ses velléités de rapatrier la TPS ont été rapidement étouffées, tout comme ses réflexions à voix haute sur les avantages d'un rapport d'impôt unique.

Au sein du conseil des ministres, il est sans doute le seul à avoir ouvertement flirté avec la souveraineté et à s'être longuement laissé courtiser par le PQ. Certes, il n'a jamais franchi la ligne, mais la perspective de la souveraineté ne lui donne pas de boutons alors que ses collègues semblent craindre par-dessus tout de faire le jeu des séparatistes, même si la conférence de mardi a clairement démontré les limites de l'approche interprovincialiste.

Remarquez, tant que M. Séguin se contente de crier au vampire, on peut le laisser faire. Après tout, c'est l'Halloween !

mdavid@ledevoir.com





Foi et élections américaines

L'esprit de Jefferson est mort et enterré

John R. MacArthur
Président et éditeur du magazine Harper's
Le Devoir vendredi 29 octobre 2004

Le vote du 2 novembre pourrait basculer sur la seule perception de la foi ou du manque de foi de l'un ou l'autre candidat

L'Amérique ne ressemble plus à la république constitutionnelle conçue par nos grands hommes des Lumières, Thomas Jefferson et James Madison. L'avantage de George W. Bush sur un adversaire quasiment séculier renvoie à un très ancien débat du XVIIIe siècle sur la séparation de l'Église et de l'État.

À vrai dire, l'Amérique est le produit de deux groupes de pères fondateurs : les puritains du Massachusetts, inspirés pour la plupart par Calvin, et ces remarquables avatars des Lumières américaines, Jefferson, Madison, Franklin et Paine. De leur «cité sur une colline», les ministres de Salem et Boston prêchaient un protestantisme orthodoxe et intolérant. À tel point que le dissident religieux Roger Williams fut obligé d'établir une nouvelle colonie, Rhode Island, afin d'échapper aux persécutions de ce peuple élu de Dieu pour faire du nouveau continent une terre sainte.

Face à la proposition tout à fait radicale de Jefferson et Madison -- interdire une preuve de religion pour tout serviteur de la nation --, les mollahs du Massachusetts avaient hurlé leur condamnation. Lors du congrès pour la ratification de la nouvelle Constitution fédérale, dans le Massachusetts, l'un des orateurs avait déclaré que si le chef d'État n'était pas obligé de prêter un serment religieux, «un Turc, un juif, un catholique ou, pire, un universaliste pourrait être président des États-Unis».

L'absence explicite de référence à Dieu dans la Constitution originale avait même suscité des commentaires encore plus extrêmes de John M. Mason, pasteur de New York, qui l'avait dénoncée comme «une omission qu'aucun prétexte ne pourrait excuser», une insulte qui risquerait de provoquer la colère du créateur dont l'indignation «nous réduirait en miettes».

À cette férocité presbytérienne (en réalité une simplification grossière de la véritable pensée de Calvin sur la relation entre l'État et la religion) s'opposait la raison et le bon sens de Jefferson : «Cela ne me dérange pas si mon voisin me dit qu'il existe vingt dieux ou aucun, ça me fait une belle jambe.» Derrière ce bon mot, il y avait la main de fer intellectuelle de l'auteur de la déclaration d'Indépendance.

Plus tard, au cours de sa présidence, à propos de certains pasteurs qui cherchaient toujours à subvertir le premier amendement de la Constitution et à établir la chrétienté comme religion officielle, il avait écrit cette phrase célèbre : «J'ai prêté serment sur l'autel de Dieu d'une hostilité éternelle contre toute forme de tyrannie sur l'esprit de l'homme.»

Il n'y a plus de Jefferson

À l'opposé du «choc des civilisations» de George W. Bush, il suffit d'examiner le traité de Tripoli de 1796, signé par le président George Washington, pour comprendre à quel point l'élite politique chérissait les principes séculiers. Le texte constatait que le gouvernement américain «n'est en aucune mesure fondé sur la religion chrétienne» et qu'aucun désaccord religieux ne «pourrait servir de prétexte» à un conflit entre la Libye islamique et l'Amérique. Est-ce que cela ne vous fait pas penser à Oussama ben Laden ?

Avec l'élection contestée de Bush en l'an 2000, la lutte entre les chrétiens orthodoxes et le parti pour ainsi dire laïque, devenue plus intense depuis la légalisation de l'avortement, en 1973, a pris de l'ampleur. Sauf que maintenant, il n'y a pas de Jefferson pour brandir l'étendard des Lumières.

En tant que chrétien «sauvé» (de l'alcool, des drogues, de la faillite financière et de l'échec politique), le président ne manque jamais une occasion de professer sa foi en Jésus-Christ. Dans l'ultime débat entre les deux candidats, Bush a de nouveau affirmé sa conviction que «Dieu veut que tout le monde soit libre» et que «cela fait partie de ma politique étrangère; en Afghanistan, je crois que la liberté est un cadeau du Seigneur tout-puissant».

John Kerry, le catholique, menacé par les évêques hostiles à sa position sur la légalité de l'avortement, a même tenté d'en faire plus que Bush, le protestant fondamentaliste. Au lieu de se contenter de réaffirmer la tradition du premier amendement, il a déclaré qu'il «partageait» la foi du président en allant plus loin que lui : «Tout est un cadeau du Seigneur tout-puissant.» Une qualification religieuse pour les serviteurs de la nation, interdite dans la Constitution et ardemment souhaitée par les puritains anciens et modernes, est ainsi rétablie.

Aussi effrayant que cela puisse paraître, le vote du 2 novembre pourrait basculer sur la seule perception de la foi ou du manque de foi de l'un ou l'autre candidat. Bush, ironiquement, n'est pas au-dessus de tout soupçon : il continue d'être poursuivi par les démons de son passé, les plus récemment dévoilés dans le livre scandaleux de Kitty Kelley. John Kerry reste a priori vulnérable en tant que catholique pro-choix et démocrate.

Les enjeux de la prochaine élection présidentielle sont clairs sur le plan politique. Sur le plan de la relation entre l'État et la religion, même si Kerry gagne, je crains que l'Amérique n'ait peut-être déjà perdu l'esprit de l'un de ses plus précieux bijoux constitutionnels.



TRIBUNE LIBRE






TRIBUNE LIBRE

Ça va mal, donc ça va bien

René Marcel Sauvé. géographe et auteur de Géopolitique et avenir du Québec.
TRIBUNE LIBRE 29 octobre 2004

Dans une période de transition comme celle que nous traversons, c'est lorsque les choses vont mal que ça va le mieux pour nous.

Que Martin s'évertue à s'accrocher au pouvoir et à nous imposer le pouvoir centralisateur, unitaire et arbitraire d'Ottawa prouve que ce pouvoir est menacé et plus gravement que n'en suggèrent les apparances. Que les média à la solde exclusive de l'Establishment se fendent en quatre pour faire croire à tout le monde qu'il n'y a pas de problème réel de pouvoirs et de compétences au Canada, voilà qui prouve le contraire.

Qu'une fofolle comme Brigitte Pellerin s'évertue à attaquer le Québec sans pouvoir dépasser l'anecdotal prouve que ce n'est pas le Québec mais Ottawa qui est menacé. Les rodomontades de la Pellerin ne tromperont personne et je doute même qu'elle convaincra ses lecteurs anglos, qui commencent à se douter que quelque chose ne tourne pas rond dans le sytème.

Que Jean Charest soit obligé d'admettre avec ses ministres que les choses vont plus que mal avec le pouvoir central d'Ottawa, encore qu'il ne l'admet qu'à demi, voilà qui témoigne amplement du désarroi dans lequel se trouvent libéraux d'Ottawa et du Québec.

Benoît Pelletier peut chercher à mettre la pédale douce tant qu'il voudra avec les propos insignifiants de Serge Joyal, il prouve encore jusqu'à quel point les libéraux se cherchent des portes de sorties par le moyen d'expédients commodes.

Aucune stratégie d'État chez les libéraux, ceux du "fédéral" et ceux du "provincial", qui appliquent la politique du pompier et cherchent à étendre les "feux" qui surgissent, sans se rendre compte que la maison est en train de crouler à partir de ses fondations.

Tout ce qui a été fondé sur de faux principes n'a pas besoin d'ennemis, puisqu'il porte en lui-même le principe de sa destruction. Il ne nous restera bientôt qu'a pousser sur le mur pour qu'il s'écroule, comme le peuple allemand qui a fait tomber le mur de Berlin. Le mur qui nous concerne est un pouvoir que nous devons défaire et balayer hors de notre territoire. Nous réglerons nos comptes ensuite.

Quant au scandale des commandites, il ne peut tomber plus à point. Il contribue à discréditer Ottawa et le parti libéral sans avoir à débourser un sou. Dans sa pièce célèbre, La Mandragore, Machiavel enseigne qu'il est toujours préférable que ce soit l'ennemi qui fasse notre jeu. Ici, nous n'avons pas même à intervenir.

Le scandale des armes à feu est un autre épisode juteux à ajouter pour cuisiner les libéraux dans leur propre jus. Que voulons-nous de plus?

Ajoutons le salacieux épisode des sous-marins. Il y en a pour des années de jouissances pour nous, qui devons exploiter à fond toutes ces instances, non seulement pour discréditer les libéraux, mais ce qui est encore plus important: pour convaincre Québécois et Canadians non convaincus que personne n'a besoin d'un gouvernement centralisateur et unitaire à Ottawa.

Donc, passons aux actes et frappons le fer pendant qu'il est chaud. Notre but: éliminer Ottawa, comme les Belges ont éliminé Bruxelles, qui a perdu son rôle de capitale nationale ou est en train de perdre ce qui lui en reste. Stephen Harper a raison de mentionner la Belgique sauf qu'elle n'est pas ce qu'il pense.

Mettons-nous clairement dans la tête que, tant qu'Ottawa ne sera pas tombé par terre, nous n'aurons que des embêtements. Lorsqu'Ottawa sera tombé et que nous devrons agir rapidement pour nous prendre en charge et nous faire reconnaître comme État national, nous aurons bien sûr d'autres problèmes à régler et d'autres embêtements, mais au moins, ce sera sur un autre registre.

Déjà, l'armée et la GRC ont créé une caisse de dépôts pour emmagasiner leurs fonds de pensions hors du contrôle du gouvernement d'Ottawa, qui pourrait supprimer ces pensions parce qu'elles ne sont pas statutaires.

Le temps est venu pour nous de nous préparer à tout prendre en charge au Québec, tant sur le plan intérieur que diplomatique, stratégique et militaire.

Non, nous n'aurons besoin ni de sous-marins ni de l'équipement désuet des Forces Armées Canadiennes. Nous n'aurons pas même besoin des camps et installations militaires du Québec et nous pourrons constituer un programme de défense qui prendra 40 années d'avance par rapport aux événements. J'ai préparé un plan de contingentement qui nous permettra de poursuivre notre démarche vers l'État pleinement reconnu sans craindre le recours aux armes contre nous.

Puisque l'ennemi fait notre jeu et qu'il le fait bien, préparons-nous en conséquence. Pour le moment, il faut continuer à cuisiner Paul Martin et ses libéraux, à petit feu, sans pitié, sans lui donner la possibilité de déclencher de nouvelles élections, qui lui permettraient de fuir hors du réel et aller se réfugier dans le virtuel.

Cette possibilité est réalisable, compte tenu du fait que son parti est minoritaire à la Chambre des Communes et en conséquence, on peut obliger Paul Martin à rester au pouvoir et prendre ses responsabilités, peu importe la coupe d'eau de mara, ou de noir léthé qu'on lui fera boire. Lui et les siens devront la boire jusqu'à la lie et même en lécher le fond. C'est maintenant à notre tour de jouir et d'être mufles jusqu'au bout.

Mettons-nous tous à étudier et bien comprendre La Mandragore de Machiavel, qui nous montre sommairement avec quelle astuce, détermination et lucidité il faut pousser l'adversaire à faire notre jeu. Si le mur du "fédéralisme canadian" se fissure, alors n'allons pas donner à personne le loisir de le réparer. Il faut le faire tomber.