Actualité

Ottawa a profité du consensus pour mettre le Québec à genoux
NORMAN DELISLE
PC lundi 4 octobre 2004
QUEBEC (PC) - L'ancien président de la CSN, Gérald Larose, regrette un peu le consensus national auquel Lucien Bouchard avait réussi à amener la société québécoise en 1996.
Cette réorganisation de l'Etat, adoptée à l'unanimité des partenaires socio-économiques québécois, a permis au gouvernement fédéral "de mettre le Québec à genoux", a expliqué samedi M. Larose, à l'issue d'une réunion du Conseil de la souveraineté qu'il préside.
En 1996, "on a fait une lecture partielle de la réalité. En procédant à un rafraîchissement de l'Etat en 1996, on a fait un travail extraordinaire d'ajustement. Mais on n'a posé aucun geste pour avoir le contrôle sur la capacité de l'Etat québécois à assumer ses responsabilités. Le fédéral a eu tout ce qu'il faut pour mettre le Québec à genoux. On n'a pas eu une vision complète du problème qu'on avait à régler", a déclaré M. Larose.
"Si on avait à recommencer, il faudrait plutôt remettre la question nationale à l'ordre du jour, y compris un référendum. A la lumière de tout ce qu'on sait aujourd'hui, on n'a pas soupçonné que nos adversaires (fédéralistes) étaient des ennemis, des tricheurs, des voleurs et des gens qui tentaient de violer l'identité québécoise. Si on l'avait su, on aurait posé le problème d'une façon différente", a déclaré M. Larose.
En 1996, les centrales syndicales avaient, après bien des hésitations, accepté le plan Bouchard de réduction du déficit, ce qui a réduit les sommes que l'Etat québécois pouvait consacrer à ses missions essentielles comme la santé, ou l'éducation.
Aujourd'hui, le premier ministre Jean "Charest est pris avec un problème encore plus gros que celui qu'on a réglé en 1996. Mais il est d'un tel aveuglement et il dirige une armée de bras cassés" en refusant de remettre en question le fédéralisme et en acceptant un accord en santé qui ne constitue "qu'un show de boucane", a fait valoir M. Larose.
Le Conseil de la souveraineté pour sa part tentera d'amasser 1000 dons de 1000 $ chacun, a indiqué M. Larose. Ce million servira à faire la promotion de la souveraineté et à assurer la circulation des idées entre les différentes organisations souverainistes.
Quant au chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, il a invité le Parti libéral du Canada à mettre en fiducie les sommes qu'il aurait reçues dans le cadre du programme des commandites.
Il s'agit d'une somme de 1,5 million $, selon une analyse que le Parti libéral du Canada a fait faire par deux firmes comptables, la firme Price Waterhouse Coopers, et Samson Bélair Deloitte & Touche . "C'est une somme importante. Il serait sage de mettre cette somme en fiducie, au cas où il y aurait des développements... J'aimerais qu'ils soient solvables. Qu'ils le mettent de côté, au cas où il y aurait des choses illégales", a conclu le chef du Bloc québécois.

Un forum pour ouvrir le débat sur l'avenir
Lorraine Guay : Réseau de vigilance
Diane Lamoureux : Réseau de vigilance
Le Devoir lundi 4 octobre 2004
Libre opinion: Alors que le gouvernement libéral-conservateur de Jean Charest concocte un forum national dans le plus grand secret, qu'il n'invite qu'une fraction de la société et qu'il impose des discussions à huis clos, le Réseau de vigilance - qui regroupe plusieurs groupes communautaires, des ONG et des centrales syndicales - invite au grand jour l'ensemble des mouvements sociaux québécois à débattre lors d'un forum populaire alternatif qui aura lieu les 6 et 7 octobre prochains au Palais des Congrès de Montréal.
Le Réseau de vigilance a pris l'initiative d'organiser ce forum parce que nous estimons nécessaire d'ouvrir un débat public sur les grands enjeux auxquels la société québécoise est confrontée. Nous pensons qu'il est nécessaire d'inclure et d'écouter toutes les forces sociales et les points de vue, d'organiser les confrontations, sans devoir déboucher sur l'unanimisme et la pensée unique.
Nous ne pouvons accepter la pratique autoritaire et cachottière de ce gouvernement. L'année dernière, c'était l'utilisation de la procédure du bâillon pour empêcher tout débat à l'Assemblée nationale. Aujourd'hui, ce sont les retraites fermées. Plutôt que de favoriser le débat public sur les enjeux publics, ce gouvernement répand la culture organisationnelle du conseil d'administration qui se réunit derrière des portes closes. Ce qui n'est pas sans nous rappeler une certaine clôture qui avait défiguré la ville de Québec lors du Sommet des Amériques en avril 2001.
Contre le rétrécissement des horizons
Le document concocté par le gouvernement, pompeusement intitulé «Briller parmi les meilleurs», loin d'apporter des solutions novatrices aux problèmes de la société québécoise, nous invite à chercher du côté de nos voisins conservateurs des modèles dont on peut d'ores et déjà constater l'échec. Loin de nous proposer l'excellence et l'amélioration de nos institutions, il nous ramène au contraire au passé, à la mentalité du «on est nés pour un petit pain».
Sous prétexte d'une fiscalité abusive et d'un déclin démographique, on veut nous vendre les vêtements usés du «tout au marché» et du «moins d'État à tout prix». Ce gouvernement s'acharne à nous imposer un avenir misérable et le rétrécissement de nos horizons.
Contrairement à celui du gouvernement, notre forum sera public et pluriel. Nous prenons au sérieux notre responsabilité civique; nous pensons qu'il appartient aux citoyennes et aux citoyens de définir ensemble les termes du débat public et d'imaginer leur avenir. Celui-ci naîtra non seulement de nos luttes et de nos résistances par rapport à l'entreprise de démolition de nos instruments collectifs que propose le gouvernement, mais aussi de la confrontation des points de vue, du choc créatif de nos prises de position. [...]
Favoriser le débat public
Le Forum populaire alternatif veut regarder en face les problèmes de la société québécoise. Nous aussi, nous voulons discuter d'économie, de services publics et de développement du territoire. Nous avons également des principes qui nous guident dans ce travail. Au déficit démocratique, au cynisme, aux dérives populistes, nous pensons qu'il faut répondre par plus de démocratie, plus d'inclusion et plus de participation citoyenne.
Nous estimons que l'État de droit est un bien précieux à préserver et à enrichir et que le système des droits dans l'ensemble de ses dimensions (civile, politique, économique, sociale et culturelle) doit prévaloir sur l'intérêt privé. Nous pensons que l'État doit être le garant de la justice sociale, pas du privilège.
Quand nous discutons d'économie, il nous semble essentiel que le politique régule les marchés et non l'inverse. Lorsqu'on nous parle d'une fiscalité abusive, nous voulons aussi prendre en considération que les impôts servent à financer les garderies, les allocations familiales, l'assurance automobile, le développement régional et local, la culture, etc. Serions-nous vraiment plus riches si soudainement tous ces services étaient privatisés et coûtaient plus cher comme c'est le cas dans les autres provinces canadiennes ou chez nos voisins du sud?
Lorsque nous pensons travail, il nous semble important de prendre aussi en considération le travail de soins qui est encore principalement le lot des femmes et qui sert à humaniser notre monde et à produire une richesse qui se mesure en qualité de vie.
Lorsqu'on nous présente l'état des finances publiques, nous aspirons à plus de transparence. Nous voulons discuter de ce qui est à l'extérieur du périmètre comptable du gouvernement. Nous voulons aussi connaître ce qui advient des profits des sociétés d'État...
Services et régions
Des services publics de qualité et accessibles sont essentiels, non seulement pour la cohésion et la justice sociale, mais aussi pour notre développement économique. Une culture riche et diversifiée, une population scolarisée et en santé, de l'eau potable, de bonnes voies de communication, des transports publics, des infrastructures sociales, des ressources énergétiques fiables et renouvelables contribuent non seulement à la qualité de vie des générations actuelles et futures, mais constituent également des atouts à l'heure de la mondialisation économique et de la délocalisation des entreprises.
Vouloir s'en départir en créant des partenariats public-privé dans lesquels le public prend tous les risques et le privé empoche tous les profits, c'est vouloir transformer le Québec en une vaste société de sous-traitance.
Un territoire aménagé, ce n'est pas d'un côté une métropole où se concentre l'essentiel de l'activité économique et de la population, et le reste du territoire qui sert uniquement à des fins récréo-touristiques, de l'autre. Des activités structurantes, sur les plans économique et culturel, des institutions dynamiques, voilà qui peut contribuer au développement des régions.
Le déclin démographique n'est pas une fatalité. Trop de régions se sont vidées à la suite du départ de la seule entreprise, souvent étrangère, qui a d'abord pris soin d'épuiser une partie des ressources naturelles en bénéficiant de subventions gouvernementales généreuses. L'activité économique dans les régions risque d'être beaucoup plus durable si on fait appel à l'imagination des populations et qu'on leur donne les moyens pour favoriser leur développement. [...]
Nous savons que plusieurs diagnostics de la situation sont possibles et, par conséquent, plusieurs voies de solutions peuvent être explorées. Nous refusons de nous laisser piéger par la seule vision fataliste et catastrophiste que nous propose ce gouvernement pour mieux nous faire avaler les solutions qu'il envisage et qui ont pour noms «réingénierie» et privatisation.
Certes, nous ne sortirons pas du Forum populaire alternatif avec toutes les réponses, mais nous aurons au moins ouvert le débat. Nous espérons pouvoir le poursuivre avec l'ensemble de nos concitoyennes et aux citoyens et trouver d'autres occasions de susciter la réflexion civique.
Nous voulons également empêcher le gouvernement Charest de nous tirer vers le passé, même s'il prétend moderniser. Comment croire que les centrales thermiques, comme le projet du Suroît, représentent la solution énergétique de l'avenir? Comment penser que l'on éliminera la pauvreté en faisant la guerre aux pauvres? Comment développer les régions et y garder les jeunes si on les prive d'un nombre croissant de services publics? Comment assurer l'accès à l'éducation supérieure si on démantèle le réseau des cégeps? Voilà quelques-unes des questions que nous poserons au gouvernement et pour lesquelles nous voulons des réponses.

Une fausse lutte contre la pauvreté
Michel Venne
Le Devoir lundi 4 octobre 2004
Le 13 décembre 2002, l'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale. Symbole fort. La société se fixait un objectif clair: tendre vers un Québec sans pauvreté.
Personne ne s'est alors étonné publiquement de l'unanimité des trois partis politiques (PQ, PLQ et ADQ) sur une loi d'orientation clairement à gauche. Comment trois partis défendant des idéologies aussi différentes (la social-démocratie, le libéralisme et le néolibéralisme) pouvaient-ils s'entendre sur une politique publique de cette nature? C'est que l'essentiel se cachait dans les détails. Et les détails étaient eux-mêmes dissimulés dans le plan d'action. Ce plan d'action n'est venu qu'en avril 2004. Il portait la signature du gouvernement Charest.
Les spécialistes des politiques sociales ont été une nouvelle fois étonnés. «Surprenant», écrit le politologue Alain Noël. Le plan d'action annonçait la fin des pénalités imposées aux prestataires qui refusent de participer à un programme de formation, des primes à l'emploi pour les travailleurs à faible revenu, une réforme de l'aide aux familles, la hausse du salaire minimum. Ce plan, écrit-il, va «contribuer à améliorer la situation de plusieurs ménages à faible revenu». Même le Collectif pour un Québec sans pauvreté y a vu «un effort louable».
Voilà qu'on déchante.
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Le 21 septembre (au lendemain des élections partielles, lorsque toute l'attention était tournée vers les résultats de ces élections), le ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille dévoile un nouveau règlement qui réduit de 100 $ par mois la prestation d'un jeune assisté social qui habite chez ses parents. Par derrière, le ministre rétablit la pénalité pour partage de logement abolie par le gouvernement précédent.
De même, il bafoue le principe du «barème plancher», un principe défendu par le PLQ en campagne électorale et qui lui a même valu d'être décrit, dans une manchette du Devoir, comme étant plus à gauche que le PQ.
Le plan d'action présenté par M. Béchard en avril reconnaissait pourtant que les pénalités et les sanctions étaient inefficaces et nuisibles. Elles ne favorisent pas, comme le prétend désormais le ministre, le retour au travail.
On annonce également que le gouvernement resserrera, à compter du 1er décembre, les contrôles sur la possession d'avoir liquide par les assistés sociaux. Le plan d'action prévoyait pourtant revoir les règles de comptabilisation des épargnes et des actifs non pas pour les resserrer, mais au contraire pour favoriser l'autonomie des personnes et permettre à celles-ci de bâtir des projets à long terme. Encore un déni.
Le plan d'action trouve en partie son application dans le projet de réforme de la Loi sur l'aide sociale qui porte le nom de Loi sur l'aide aux personnes et aux familles (projet de loi n° 57).
Le Collectif pour un Québec sans pauvreté ne se peut plus. Le jour approche où la porte-parole du Collectif, l'increvable Vivian Labrie, ira traiter le ministre Béchard de menteur. Le titre du mémoire présenté par le Collectif à la commission parlementaire chargée d'étudier ce projet de loi en dit long: «Back to the future!»
Les «assistés sociaux sans contrainte à l'emploi» (autrefois on disait: aptes au travail) sortiront perdants de cette réforme, affirme le Collectif: prestations non pleinement indexées, incitations au retour au travail par la sanction; arbitraire et régimes particuliers. Mme Labrie soutient que ce projet de loi ramène le Québec aux années 1960 dans ce domaine.
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Le spécialiste Alain Noël fait ressortir que le plan d'action est tout entier centré sur deux choses: l'incitation au travail (making work pay) et le soutien au revenu des jeunes familles. Mais le gouvernement laisse de côté d'autres aspects essentiels de la lutte contre la pauvreté. Si on veut inciter à retourner au travail, on ne prévoit aucune ressource supplémentaire, écrit-il, à cet égard. Il y a pourtant pénurie au Québec de mesures d'insertion, selon l'expert. Le plan ne compense nullement le coût grandissant de l'assurance-médicaments. Il ne comble que très partiellement les besoins en logement. Il ne s'encombre pas non plus de créer, comme le prévoyait la Loi visant à lutter contre la pauvreté, un comité consultatif ou un observatoire de la pauvreté qui nous permettrait de savoir si le Québec progresse ou régresse à cet égard.
Le gouvernement s'en tient, globalement à des réaménagements budgétaires qui lui permettent d'équilibrer ses comptes cette année. La philosophie innovatrice qui sous-tendait la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale est littéralement balayée sous la langue de bois et les préjugés. Plus ça change, plus c'est pareil. Aucune volonté d'adaptation aux réalités nouvelles.
Plusieurs facteurs rendent pourtant nécessaire un nouvel agencement du filet social. Le soutien au revenu devra prendre de nouvelles formes tout au long de la vie et tenir compte d'allers-retours sur et hors du marché du travail, pour un congé parental, pour un perfectionnement au cégep, pour une période de chômage.
Camil Bouchard, avant d'être député, avait suggéré de remplacer l'assurance-emploi (de compétence fédérale) et l'aide sociale par une formule d'assurance citoyenneté unique. Une politique visionnaire reconnaîtrait également l'importance de mobiliser les réseaux sociaux, les organisations communautaires, les entreprises, les écoles en vue de favoriser la responsabilisation des individus. Elle éviterait les pénalités et les sanctions et, au contraire, favoriserait l'accumulation d'actifs (le contraire de ce que fait le ministre), d'un patrimoine qui permette à un exclu de former des projets.
On en est loin. En fait, on tourne en rond... et à reculons. Déprimant.
michel.venne@inm.qc.ca

Le syndrome de la mort subite
Chantal Hébert
Le Devoir lundi 4 octobre 2004
Il y aura beaucoup moins de dignitaires que d'habitude pour l'inauguration en grande pompe de la première session du nouveau Parlement fédéral demain. Pour son second discours du Trône en moins d'un an, le premier ministre Paul Martin a réduit la liste des invités au minimum.
L'événement ne fournira donc pas l'occasion d'un grand rassemblement de la famille libérale pour célébrer l'aube d'un quatrième mandat plus nuageux, mais néanmoins consécutif. Quand on sait que les clans Martin et Chrétien sont plus susceptibles de se croiser devant les tribunaux que dans les salons ces temps-ci, on peut penser que la décision a inspiré du soulagement à bien des libéraux.
De toute façon, la personne la plus importante dans l'auditoire n'aurait pas été un ou une libérale de grand renom, mais plutôt le chef souverainiste de la troisième formation en nombre à la Chambre des communes. Demain, Gilles Duceppe devra à tout prix trouver son compte entre les lignes du discours du Trône libéral, faute de quoi le nouveau Parlement pourrait se retrouver sur un poumon artificiel avant même d'avoir respiré l'air de sa première période des questions. Tout indique que le chef bloquiste va avoir besoin de très bonnes lunettes.
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Depuis les élections du 28 juin, l'idée que le Bloc québécois a désormais le pouvoir de vie ou de mort sur le gouvernement a souvent semblé n'être qu'une vue de l'esprit pour Paul Martin. En juillet, le premier ministre dépêchait même au front des Communes un général aussi ignorant du terrain québécois que de la langue française. On saura bien assez vite si la traduction simultanée suffit au leader parlementaire Tony Valeri pour saisir les subtilités bloquistes dont dépend la survie au quotidien du gouvernement.
En attendant, il ne manque pas d'autres signes indiquant que les libéraux ne sont pas pressés de prendre acte de ce que le verdict partagé du 28 juin signifie qu'ils vont devoir mettre beaucoup d'eau dans leur vin, en particulier à l'égard du Bloc. À les entendre jusqu'à présent, l'avènement d'un gouvernement minoritaire semble plutôt vouloir dire que les trois partis d'opposition ont désormais le devoir de mettre en oeuvre le programme électoral libéral dans ses moindres virgules.
Selon eux, la vocation souverainiste du Bloc devrait même justifier l'abandon par l'opposition officielle de son rôle normal de chien de garde attitré du pouvoir pour celui de chien de poche parlementaire d'un gouvernement fédéraliste.
C'est ainsi qu'un avertissement la semaine dernière du chef conservateur Stephen Harper voulant qu'il ne faille pas compter sur sa formation pour faire passer le discours du Trône aux Communes a suscité des hauts cris dans les officines libérales.
Pourtant, il ne se trouve pas, dans les annales canadiennes, d'exemple d'opposition officielle qui aurait souscrit au discours du Trône d'un gouvernement aussi minoritaire soit-il. C'est une chose d'appuyer ponctuellement un projet de loi et une autre d'avaliser l'ensemble d'un programme gouvernemental. Par définition, l'opposition officielle existe pour faire contre-pied au parti au pouvoir. Son devoir consiste à présenter des thèses de rechange à celles du gouvernement.
Tout la mécanique du débat sur le discours du Trône est axée sur l'existence des pôles opposés du pouvoir et de l'opposition officielle.
Pour négocier les virages en épingle qui se présentent sur sa route parlementaire, un gouvernement minoritaire a donc l'habitude de se tourner vers les tiers partis. Sauf que, dans ce cas-ci, le NPD n'a pas suffisamment de députés pour faire la différence entre la vie ou la mort du gouvernement. Quant au Bloc, le fait est qu'il n'est pas naturellement configuré pour avaliser un programme dont l'épine dorsale consiste en une série d'initiatives destinées à installer le gouvernement d'Ottawa dans les plates-bandes des provinces.
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Demain, c'est d'abord dans le flou artistique du langage libéral que M. Duceppe ira vraisemblablement chercher son compte. Mais le chef bloquiste devra également trouver dans le texte des signaux clairs de ce que la formule asymétrique de la récente entente sur la santé servira de patron aux négociations à venir pour pouvoir fermer les yeux sur des initiatives que même le gouvernement fédéraliste en place à Québec perçoit comme des intrusions.
Faute de quoi, le chef bloquiste pourrait à terme devoir choisir entre des élections dont il ne veut pas ou une certaine soumission à la vision libérale. À première vue, le statut de candidat pressenti à la succession de Bernard Landry de Gilles Duceppe le rend encore plus incompatible avec le second scénario.
Cela dit, entre le noir et le blanc d'une bataille parlementaire sans merci, il y a une certaine zone de gris. Poussés au pied du mur, les libéraux pourraient encore préférer l'humiliation d'amender leur propre discours du Trône dans le sens de l'opposition à une défaite hâtive.
Même si le gouvernement décidait plutôt de persister et signer, la somme des votes bloquistes et conservateurs combinée à celle du seul député indépendant aux Communes est à peine supérieure à celles des libéraux et des néo-démocrates. Il suffirait de quelques absents bloquistes ou conservateurs pour que le gouvernement, avec l'aide du NPD, se tire d'une première épreuve de force avec ces deux formations.
On saura un peu mieux demain s'il faudra vraiment un début d'épidémie de grippe diplomatique dans les rangs de l'opposition pour éviter que le nouveau Parlement ne succombe rapidement au syndrome de la mort subite qui semble inscrit dans ses gènes.
chebert@thestar.com
Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

Nouvelle demande de hausse tarifaire d’Hydro-Québec : « On est bien loin des baisses d'impôts promises! » – Rita Dionne-Marsolais
site du PQ lundi 4 octobre 2004
Québec, le jeudi 30 septembre 2004 – La députée de Rosemont et porte-parole de l’opposition officielle en matière d’énergie, Mme Rita Dionne-Marsolais, dénonce la nouvelle demande de hausse tarifaire déposée aujourd’hui par Hydro-Québec Distribution à la Régie de l’énergie. « Si la tendance se maintient et que la Régie répond favorablement à cette nouvelle demande d’Hydro-Québec, les Québécois auront subi trois augmentations de tarifs d’électricité en à peine un an. On est bien loin des baisses d’impôts promises! », a déclaré Mme Dionne-Marsolais.
« Le gouvernement Charest a renié ses engagements envers la population du Québec. En réclamant d’Hydro-Québec des revenus considérablement plus élevés, il a déjà contraint la société d’État à demander deux hausses tarifaires l’an dernier. Il est maintenant clair que cette année encore, sous la gouverne libérale, ce sont tous les Québécois qui vont payer davantage pour les services publics en raison d’un cadre financier qui ne tient pas la route », a déploré la porte-parole.
Mme Dionne-Marsolais rappelle que le dégel prématuré des tarifs d’électricité en 2003 a causé un choc brutal à l’ensemble des consommateurs. « Après deux augmentations consécutives de 3 % et de 1,4 % cette année, voilà qu’Hydro-Québec revient à la charge avec une demande d’augmentation de 2,7 %, et la prochaine demande de hausse tarifaire de la division TransÉnergie provoquera vraisemblablement une autre augmentation des coûts de l’électricité en 2005-2006. De toute évidence, pour le gouvernement Charest, l’époque de la stabilité tarifaire en électricité est bel et bien révolue. Dans un tel contexte, bien des entreprises québécoises ne pourront pas envisager de prendre de l’expansion et c’est toute la compétitivité du secteur industriel québécois qui en souffrira », a affirmé Mme Dionne-Marsolais.
Pour sa part, le député de Vachon et porte-parole en matière d’emploi et de solidarité sociale, M. Camil Bouchard, demande au ministre de l’Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, M. Claude Béchard, de faire son travail. « En plus d’être incapable d’empêcher des coupures de 44 M$ dans les prestations d’aide sociale, le ministre est absent quand il s’agit de prendre des mesures pour protéger les familles les plus vulnérables contre de nouvelles hausses de tarifs », a dénoncé le député.
« Il est tristement ironique de voir ce gouvernement prendre d’une main ce qu’il prétend donner de l’autre. Depuis qu’il a mis fin au gel des tarifs d’électricité, ce sont 623 M$ de plus que le ministre des Finances est allé chercher directement dans les poches des abonnés d’Hydro-Québec, et ce, sans compter les effets négatifs de sa nouvelle Taxe sur les services publics qui affligera davantage les clients de la société d’État. Le gouvernement libéral trompe les Québécoises et les Québécois lorsqu’il affirme avoir diminué leur fardeau fiscal. Au contraire, il l’a augmenté de plus de un milliard de dollars », a conclu Mme Dionne Marsolais.

Le nationalisme dans un monde globalisé: toujours vivace
Alain Dieckhoff
Le Devoir lundi 4 octobre 2004
Un paradoxe qui s'explique - Le nationalisme dans un monde globalisé: toujours vivace
Résumé d'une présentation livrée jeudi dernier dans le cadre de conférences sur les nationalismes majoritaires contemporains organisées par le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales et la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes, de l'Université du Québec à Montréal.
Ouzbékistan, Érythrée, Moldavie, Slovaquie, Timor-Leste, autant de noms d'États indépendants qui figurent désormais sur nos atlas, mais ils ne sont pas les seuls. Au cours des années 90, ce ne sont pas moins d'une vingtaine d'États qui ont vu le jour, la plupart sur les décombres de l'empire soviétique, d'autres dans le cadre de décolonisations qui avaient été interrompues par des voisins expansionnistes comme l'Éthiopie ou l'Indonésie.
Et encore, cette comptabilité qui ne prend en compte que le critère de la reconnaissance internationale ne donne-t-elle qu'une image parcellaire et imparfaite d'un mouvement de revendication nationaliste beaucoup plus profonde. Du Pays basque au Kosovo, de la Flandre au Québec, les aspirations à l'indépendance politique continuent de s'exprimer avec force.
Trop souvent, cette effervescence est présentée comme un phénomène régressif et anachronique. Régressif parce qu'en valorisant des identifications particulières (culturelles, régionales...), ce nationalisme mettrait à mal la citoyenneté politique comme allégeance suprême transcendant les ancrages spécifiques. Anachronique parce que l'expression de ces nationalismes semble aller à l'encontre d'une dynamique de modernisation qui devrait, selon le sens commun, s'accompagner de l'arasement des différences.
Bien qu'appartenant à des familles politiques opposées, néo-marxistes reconvertis dans l'altermondialisme et néo-libéraux favorables à la globalisation économique se retrouvent sur un point: ils croient qu'un monde sans frontières est possible et que l'émergence d'un espace mondialisé rendra le nationalisme obsolète.
Ce diagnostic ne résiste pourtant pas à l'analyse car il repose sur un présupposé erroné: la multiplication des échanges économiques, la constitution de réseaux de communication mondiaux, la diffusion d'une culture de masse standardisée ne conduisent pas, mécaniquement, au reflux des identifications nationales. Et ce pour une raison très importante: le processus de modernisation dont la globalisation actuelle est l'ultime avatar a souvent des effets contrastés. S'il accélère le rapprochement entre les modes de vie et les représentations d'individus relevant d'univers sociaux et culturels très dissemblables, il réactive parallèlement les démarcations identitaires.
Application au Québec
Le cas québécois vérifie pleinement cette dualité. Depuis la Révolution tranquille, la convergence entre anglophones et francophones n'a fait que croître. Alors que ces derniers constituaient les gros bataillons de la classe ouvrière au début du 20e siècle, ils ont connu une remarquable ascension sociale tant en termes de revenus que d'occupations professionnelles. Le taux d'urbanisation, les pratiques de consommation sont désormais quasiment identiques.
Même constatation sur le plan des comportements: le Québec s'est aligné sur le reste du Canada avec la baisse drastique de la pratique religieuse et de la natalité et l'augmentation considérable des divorces. Quant aux attitudes sur la question des libertés publiques, de l'éthique..., elles sont désormais similaires.
Pourtant, c'est au moment précis où les francophones se rapprochaient des anglophones que les premiers créaient le Parti québécois, porté au pouvoir en 1976, qui tentera à deux reprises de faire du Québec un pays souverain. Des francophones qui, alors qu'ils étaient 34 % à se définir comme Canadiens et 21 % comme Québécois en 1970, étaient respectivement 9 % et 59 % vingt ans plus tard.
Que les Québécois francophones baignent dans la même culture de consommation, qu'ils soient animés des mêmes idéaux de liberté individuelle et d'égalité que leurs voisins anglophones, n'empêche donc nullement une majorité d'entre eux de vouloir être reconnue comme «société distincte».
Penser qu'une similitude croissante - sur le plan des comportements, des valeurs - suffit à gommer toute tendance à la différenciation repose sur une confusion entre proximité sociale et convergence identitaire. Or la première peut exister sans que la seconde ne se réalise. Ce «décrochage» est d'autant plus aisé si l'on a affaire, comme au Québec, en Catalogne ou en Flandre, à des «sociétés globales» dotées d'un structure sociale complète, d'institutions propres, d'un territoire spécifique et d'une culture particulière qui bénéficie pour sa perpétuation et sa diffusion de canaux relativement nombreux et structurés (écoles, médias, institutions, associations...).
L'atout de la mondialisation
Ajoutons également que la mondialisation, loin d'avoir un effet uniformément niveleur, constitue aujourd'hui fréquemment un atout pour les «nationalismes régionalistes»: le marché mondial offre en effet à chacun le plus grand marché possible et donne aux Québécois, Catalans et autres Flamands la possibilité d'être directement insérés dans l'économie globalisée et donc de limiter leur dépendance par rapport aux marchés nationaux.
Cette valorisation de l'échelon subétatique répond d'ailleurs aux attentes des grands groupes internationaux qui ciblent de plus en plus leurs stratégies d'investissement et d'implantation non sur les États, mais sur des espaces plus circonscrits. Cette mutation a été parfaitement saisie par certaines élites nationalistes qui ont compris tout le parti qu'elles pouvaient en tirer dans leur stratégie d'affirmation politique.
La Flandre a ainsi systématiquement mis en avant une panoplie d'atouts (infrastructures modernes, main d'oeuvre qualifiée, ethos du travail...) pour attirer une kyrielle d'entreprises étrangères au nord de la Belgique, renforçant ainsi sa capacité économique par rapport au sud wallon. Dans le même ordre d'idée, l'intégration réussie d'une région à l'économie mondiale constitue un facteur positif dans la perspective d'une déconnexion politique à venir. Ainsi, au Québec, les exportations vers les autres provinces canadiennes ont baissé de 20 % en l'espace de 20 ans tandis que la part du commerce international n'a fait que croître.
Cette ouverture vers l'extérieur a été facilitée par la conclusion de l'accord de libre-échange nord-américain qui a transformé les États-Unis en premier partenaire du Québec. Cette autonomisation économique croissante constitue à l'évidence pour les nationalistes québécois un atout dans la mesure où elle réduit les coûts objectifs d'une éventuelle sécession.
Par quelque bout que l'on prenne le problème, une conclusion s'impose: la fin du nationalisme demeure une illusion. Certes, la mondialisation constitue un défi pour l'État-nation parce qu'elle réduit sa capacité de régulation, mais le nationalisme ne s'estompe pas pour autant. Parce que le processus de globalisation est dialectique, il donne aussi de nouvelles ressources aux acteurs nationalistes. En dépit de sa mort sans cesse annoncé, le nationalisme est pareil au Phénix de l'Antiquité: il renaît toujours de ses cendres.
Alain Dieckhoff : Directeur de recherches au Centre d'études et de recherches internationales, Paris, et auteur de La nation dans tous ses États. Les identités nationales en mouvement (Flammarion, collection Champs, 2002)

Quand l'Amérique était française
Reportage : Envoyé spécial Jean-Michel Demetz
L'Express lundi 4 octobre 2004
Les premiers colons qui s'installèrent en Amérique du Nord le firent au nom d'Henri IV. Le Canada - mais pas la France! - commémore le quatrième centenaire de cette épopée
Ce n'est, après tout, qu'une réunion de famille. Mais, comme les Nord-Américains donnent dans la démesure, ces retrouvailles entre cousins, à l'échelle d'un continent, font figure d'événement. Le mois dernier, à l'appel du Congrès mondial acadien, ils étaient près de 50 000, issus d'une centaine de lignées, à se retrouver, autour de la baie Sainte-Marie, dans l'est de la Nouvelle-Ecosse, une des Provinces atlantiques du Canada. Venus des petits ports de la baie des Chaleurs, de la moiteur des bayous de Louisiane ou des banlieues de Montréal et de Boston, beaucoup étaient là pour célébrer, au son des violons et des accordéons, un anniversaire largement ignoré à Paris, celui de la fondation, il y a tout juste quatre siècles, du premier établissement permanent français en Amérique du Nord.
C'est aux Etats-Unis qu'il faut aujourd'hui se rendre pour avoir une idée de ce que fut le berceau de la francophonie américaine. A la frontière entre le Maine et le Nouveau-Brunswick, dans la baie de Fundy, les archéologues ont identifié l'îlot Sainte-Croix, où aborda, le 26 juin 1604, le protestant Pierre Du Gua de Monts, porteur d'une commission royale reçue d'Henri IV qui le nommait lieutenant-général pour «le Nouveau Monde» et surtout lui accordait le monopole sur la traite des fourrures. C'est sur ce caillou désolé, aujourd'hui territoire américain, privé d'eau, à 800 mètres des rives, qu'a commencé l'aventure d'où sont largement issus les 7 millions de francophones canadiens et les 8,3 millions d'Américains de souche française. Trois ans avant l'établissement des premiers colons anglais à Jamestown (Virginie), seize années avant l'arrivée, en 1620, des pèlerins du Mayflower à Plymouth, ce sont des Français qui, à défaut de la découvrir, ont créé l'Amérique. Le début fut désastreux. Les colons ne s'étaient pas préparés à affronter l'hiver, particulièrement rigoureux. Au point que les vents glacés font geler l'alcool. Les réserves de nourriture s'épuisent. Le scorbut cause une hécatombe. Sur les 80 occupants de Sainte-Croix, 36 ne survivent pas à l'hiver. Leur identité n'est pas connue, mais des échantillons d'ADN recueillis sur les ossements découverts pourraient indiquer l'origine géographique de ces premiers Franco-Américains. La relève, arrivée en juin 1605, sous la forme d'un navire transportant une quarantaine d'hommes, permet de reprendre l'exploration vers le sud, jusqu'à l'actuel cap Cod (Etats-Unis) avant que Du Gua et les siens (parmi lesquels le cartographe Samuel de Champlain) rebroussent chemin vers Sainte-Croix, abandonnée, à la fin de l'été, pour un autre site, en face, dans l'actuelle Nouvelle-Ecosse, baptisé Port-Royal, qui sera le véritable point de départ de la colonisation.
Sainte-Croix fut élue pour son caractère défensif, contre une éventuelle attaque des Indiens de la région. Ce qui n'empêche pas, quatre siècles plus tard, dans le Canada multiculturel d'aujourd'hui, d'élargir la manifestation. «Initialement, on parlait de «célébration», indique Nathalie Gagnon, directrice de projet à l'agence Parcs Canada, dont les yeux ronds et les cheveux noirs et lisses évoquent une lointaine ascendance autochtone. Mais, désormais, nous préférons envisager cet anniversaire comme une «commémoration» à laquelle d'ailleurs les Indiens sont associés. C'est le moins qu'on puisse faire. Car il ne faut pas oublier que le mode de vie des Indiens a été bousculé...» Une cérémonie de purification a donc eu lieu, en l'honneur des mânes des ancêtres des 20 000 Indiens Micmac. Pour dissimuler les malentendus, on a brûlé de la sauge et du tabac. Il est vrai que la dernière étymologie à la mode recourt à la langue indigène: Acadie, au lieu d'être une déformation de la mythique Arcadie, serait une déformation d'eggadi, «l'endroit d'ici» en micmac...
Commémorer les grands événements de l'Histoire dans un pays neuf comme le Canada n'est pas chose aisée. Célèbre-t-on d'ailleurs la même chose avec ce 400e anniversaire? S'agit-il de fêter «les premiers jalons de la présence française en Amérique», comme l'a indiqué, le 26 juin, lors d'une cérémonie à Bayside, le Premier ministre canadien, Paul Martin? Mais, si c'est le cas, pourquoi une telle discrétion de la part des autorités françaises, représentées sur place par le seul ministre délégué à la Francophonie, Xavier Darcos? Et comment comprendre, en outre, le faible écho rencontré au Québec, seule juridiction canadienne à majorité francophone? Et les Indiens, devraient-ils porter le deuil?
1604-2004: l'anniversaire donne lieu, en réalité, à une véritable bataille des mémoires où les enjeux politiques viennent bousculer le calendrier historique. Pour la minorité acadienne d'aujourd'hui, ces francophones installés sur la façade atlantique du Canada et longtemps écrasés par la majorité anglophone, c'est l'occasion d'affirmer son renouveau. Car le destin de ces descendants de paysans des Charentes et de la Saintonge, envoyés, à l'initiative de Richelieu, coloniser le Nouveau Monde se résuma, pendant des générations, à un chant douloureux de défaites et d'abandons. En cent cinquante ans à peine, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ces «défricheurs d'eau» avaient pourtant réussi à mettre en valeur les terres alluviales en profitant des très fortes marées de la baie de Fundy (alors Baie française). Mais le choc des guerres franco-anglaises en Europe les frappe à leur tour. Alors qu'ils sont passés sous le contrôle de la Couronne britannique après le traité d'Utrecht, en 1713 (avec la baie d'Hudson et Terre-Neuve), et malgré leur neutralité proclamée, les 13 000 Acadiens de la Nouvelle-Ecosse sont finalement déportés le 28 juillet 1755 et dispersés dans toute l'Amérique, et même au-delà, jusqu'en France. Leurs maisons sont brûlées pour décourager tout retour. C'est le Grand Dérangement. Certains reviendront dans les années suivantes, tous garderont le souvenir douloureux de cet arrachement au «vieux pays», au pays perdu. «Nous sommes probablement le seul peuple au monde capable de célébrer une déportation, rappelle l'écrivain Antonine Maillet. Il a fallu apporter la démonstration que nous étions bien vivants.» Aujourd'hui, on estime à environ 40 000 les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse et de l'île du Prince-Edouard (soit 4% de la population). «Notre projet de société, explique Jean Léger, directeur général de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Ecosse, c'est de ne pas disparaître au sein du melting-pot canadien et américain. On est le petit village gaulois, mais sans potion magique.»
A la différence du Nouveau-Brunswick voisin, où les Acadiens, forts de leur poids démographique (plus d'un tiers de la population, soit 250 000 habitants) ont obtenu, pour le français, un statut de langue officielle auprès du gouvernement provincial, les francophones de Nouvelle-Ecosse et de la province de l'Ile-du-Prince-Edouard peinent à faire valoir leurs droits auprès des instances locales. Sans parler de la menace d'assimilation: entre les recensements de 1996 et de 2001, par le jeu des mariages mixtes ou des départs, la communauté acadienne a perdu 1 000 de ses membres.
Majoritaires, les Canadiens anglais des Provinces maritimes n'ont pas la même perspective. A en croire la presse anglophone, 2004 ne serait rien d'autre que la commémoration de «la visite de Samuel de Champlain» (The Nova Scotian Sunday Herald du 2 mai 2004), le voyage d'un aimable explorateur émerveillé par les nouvelles espèces d'oiseaux, ravi par le fumet d'un nez d'orignal bouilli ou d'une queue de castor braisée... «Il y a encore six ans, l'université de Halifax ne dispensait pas l'enseignement de l'histoire avant 1749 [date de la création de la ville], rappelle Jean Léger. J'y vois plutôt l'expression d'une méconnaissance qu'une volonté délibérée d'occulter notre passé.» Va donc pour l'indifférence! «Tout ce qu'ils retiennent de notre culture, c'est notre amour de la musique, de la bonne chère, de la fête», soupire Vaughan Madden, directrice générale du Congrès mondial des Acadiens 2004. L'humeur des Acadiens des Maritimes n'est pourtant pas au ressentiment. Il est significatif que l'action intentée contre la reine Elisabeth pour demander une repentance à propos de la déportation de 1755 ait été le fait d'un avocat américain, natif de Lafayette, en Louisiane, Warren Perrin.
Après une longue négociation, le gouvernement d'Ottawa a fini par relayer officiellement cette requête à Londres. Et, le 9 décembre 2003, Elisabeth, «reine du Canada», a adressé une «proclamation» à ses «féaux sujets». «Reconnaiss[ant] les épreuves et souffrances subies par les Acadiens lors du Grand Dérangement» et «souhait[ant] que les Acadiens puissent tourner la page sur cette période sombre de leur histoire», la reine, «sur et avec l'avis de Notre conseil privé pour le Canada», a désigné le 28 juillet comme «Journée de commémoration du Grand Dérangement». Prudente, Elisabeth a pris soin, néanmoins, d'écarter explicitement toute «reconnaissance de responsabilité juridique ou financière». Parce que le texte paraît être rédigé par la reine, mais qu'il est signé par le gouverneur général Adrienne Clarkson, la Société nationale de l'Acadie a déjà demandé que, l'an prochain, pour le 250e anniversaire de la déportation, Elisabeth lise cette proclamation en public. A suivre...
Ce premier geste de la Couronne représente, toutefois, une petite victoire pour le pouvoir fédéral, qui a, au moins, un triple intérêt à soigner ces francophones de l'Atlantique, comme l'atteste son soutien financier aux fêtes acadiennes, lequel tranche avec la pingrerie des autorités provinciales. D'abord, pour souligner le caractère bilingue du pays. Parce que Pierre Elliott Trudeau a fait du Canada un Etat multiculturel et que les nouveaux Canadiens (plus de 200 000 immigrants arrivent chaque année) ignorent cette histoire, il est nécessaire de rappeler le compromis passé au XIXe siècle qui veut que la création du Canada moderne repose sur «deux peuples fondateurs», les Français et les Anglais. Ensuite, parce que l'occasion est belle de signifier au grand voisin états-unien, dont les Canadiens craignent à juste titre l'emprise, cette singularité. Nombre de Canadiens anglais de l'Ontario restent attachés à ce particularisme parce qu'ils y voient justement le meilleur rempart contre le risque d'annexion rampante qu'implique le formidable pouvoir d'attraction de l'hyperpuissance. «La résistance de la culture acadienne est source de fierté nationale et de reconnaissance internationale», a ainsi déclaré le Premier ministre Paul Martin. Comme, en somme, une reproduction, à un échelon local, de cette même aspiration canadienne à continuer à exister à côté des Etats-Unis. Le troisième objectif des autorités fédérales, à Ottawa, enfin, est de convaincre les nationalistes québécois qu'ils ne détiennent pas le monopole de l'aventure française au Canada, mais que celle-ci s'identifie à l'ensemble du pays.
Car, dans la Belle Province, quand on parle du «400e», c'est pour évoquer... 2008. L'anniversaire de la fondation de la ville de Québec par Champlain. Le vrai point de départ, aux yeux des Québécois. «Les commémorations ont toujours été l'objet de récupérations politiques, explique l'historien Jacques Lacoursière. En 1908, le 300e est placé sous le signe des retrouvailles. Une souscription est lancée pour acheter le champ de bataille des plaines d'Abraham (à la suite de laquelle les Anglais, vainqueurs, prennent Québec) et, dans le défilé avec costumes d'époque, les deux personnages qui représentent le général britannique Wolfe et le Français Montcalm avancent, bras dessus, bras dessous! En 1967, pour le centenaire de la Confédération, les indépendantistes dénoncent ''cent ans d'injustices''.»
Les Canadiens peuvent-ils avoir en commun une même histoire nationale? «J'ai participé à sept débats sur ce sujet!» sourit Jacques Lacoursière. En 1967, une tentative de rédiger un manuel scolaire commun, sous la houlette d'historiens francophones et anglophones, aboutit à un ouvrage. Canada, unity in diversity est le titre anglais. Canada, unité et diversité est le titre français, ce qui n'est pas du tout la même chose... Déterminer qui a découvert le Canada reste un débat ouvert: pour les francophones, c'est Jacques Cartier, bien sûr, le premier à explorer la côte orientale du continent. Mais pour la province de Terre-Neuve, qui a célébré, en 1997, le 500e anniversaire de son débarquement, c'est Giovanni Cabotto (Jean Cabot), un marin au service du roi d'Angleterre... Il reste possible que, avant eux, des marins de Bristol aient abordé la région. Et puis, bien avant, il y a les Vikings... L'histoire du Canada ne commence pas à la même date pour tout le monde. Selon son origine, selon la province où on réside, les repères changent.
L 'histoire de l'Ontario commence en 1791. Les Québécois ignorent celle des Prairies et de l'Alberta, plus récente encore. Et le Canada anglais sous-estime l'extraordinaire aventure des explorateurs canadiens français. Les implications politiques de ce brouillage sont évidentes. «Le Canada est-il une fédération de trois nations (canadienne anglaise, canadienne française [ou québécoise], amérindienne) ou une société multiculturelle avec deux langues officielles? interroge Jack Jedwab, directeur exécutif à l'Association des études canadiennes. C'est un pays aux histoires multiples qui s'accommode de cette cohabitation et se retrouve d'abord sur des valeurs.» Interrogés dans les sondages, les Canadiens répondent ainsi que «l'histoire du Canada est d'abord une histoire d'accroissement du multiculturalisme», puis celle de «l'établissement d'un filet de sécurité sociale». La moitié de la population compte, il est vrai, un parent ou un grand-parent né à l'étranger. Les Québécois, eux, sont divisés quand on leur demande de choisir «l'événement le plus important dans l'histoire du Canada»: pour les souverainistes, c'est la défaite des plaines d'Abraham; pour les fédéralistes, c'est l'établissement de la Charte des droits et libertés en 1982 et le droit de vote accordé aux femmes au niveau fédéral en 1918.
La mémoire collective française, elle, a choisi de se réfugier dans l'amnésie. «La France ne s'intéresse guère à la Nouvelle-France», constate Jean-Pierre Hardy, conservateur au musée des Civilisations d'Ottawa qui abrite, jusqu'en avril 2005, une vaste exposition sur l'Amérique du Nord sous le régime français et la naissance d'une société originale. Qui se souvient encore, chez nous, des épopées de Jean Talon, Louis Buade de Frontenac, Pierre Le Moyne d'Iberville, Antoine Laumet Lamothe Cadillac? Qui sait que Saint Louis, Baton Rouge, Detroit ont été fondés par des Français? «Cette histoire est quasi absente des programmes scolaires et très peu étudiée à l'université», notent dans un ouvrage passionnant, Histoire de l'Amérique française, Gilles Havard et Cécile Vidal (Flammarion) (1). Et pourtant... «La France possédait autrefois, dans l'Amérique septentrionale, un vaste empire qui s'étendait depuis le Labrador jusqu'aux Florides, et depuis les rivages de l'Atlantique jusqu'aux lacs les plus reculés du haut Canada», écrit Chateaubriand dans la préface d'Atala. Mais la monarchie a préféré, en 1763, les «îles à sucre» des Antilles à «ce pays couvert de glaces huit mois de l'année, habité par des barbares, des ours et des castors», selon la formule de Voltaire. Et le Premier consul, tout attaché à son rêve d'unité européenne, brade, dans l'indifférence, quarante ans plus tard, l'immense Louisiane à la jeune république américaine. Longtemps oubliée, la forteresse de Louisbourg (île du Cap-Breton), le Gibraltar de l'Amérique du Nord, fondée en 1713 par les Français et conquise par les Anglais en 1758, n'est restaurée, en 1928, qu'à l'initiative d'une riche Américaine de Boston. En 2004, la France bâtit à Brouage (Charente-Maritime), patrie de Champlain, un musée et un centre de documentation. La République a versé son écot pour la numérisation des archives de la Nouvelle-France. Et on tourne une coproduction franco-canadienne avec Gérard Depardieu et Vincent Perez. C'est tout. Les Français semblent ignorer qu'il est des défaites malgré tout glorieuses.
(1) A lire aussi: Champlain, la naissance de l'Amérique française, par Raymonde Litalien et Denis Vaugeois, chez Septentrion et Nouveau Monde éditions.

La vie avant l'an 1
Michel David
Le Devoir jeudi 2 octobre 2003
À l'été 1973, Jacques Parizeau était en vacances au Mexique quand un appel téléphonique de Louis Bernard l'informa que la direction du PQ travaillait à l'élaboration d'un budget de l'an 1. «J'étais en chr... », a-t-il confié à son biographe Pierre Duchesne.
Ce qui devait arriver arriva. Lors du débat télévisé l'opposant à Raymond Garneau, alors ministre des Finances dans le gouvernement Bourassa, M. Parizeau s'embourba dans une histoire de coefficient d'élasticité, et ce qui aurait dû être le procès de la gestion du gouvernement libéral devint celui du projet souverainiste.
Dans le texte qu'il a fait publier dans les journaux de mardi, François Legault attribue l'échec de 1973 à l'improvisation et propose de reprendre l'exercice à tête reposée. Il n'a pas à s'inquiéter : si cela peut permettre de détourner l'attention d'une «réingénierie» qui s'annonce pour le moins houleuse, les libéraux seront certainement disposés à lui laisser tout le temps nécessaire.
Coïncidence, un de ceux qui avaient aidé M. Garneau à préparer le débat de 1973 était un jeune sous-ministre nommé Michel Audet, aujourd'hui ministre du Développement économique et régional dans le gouvernement Charest.
Au delà de ces considérations stratégiques, la proposition de M. Legault pose encore une fois une question fondamentale, qui revient périodiquement : le PQ doit-il d'abord être le véhicule d'un «projet de société» résolument social-démocrate ou consacrer l'essentiel de ses énergies à la création d'un pays dont on définira les orientations quand la souveraineté sera chose faite ?
Selon M. Legault, un projet de budget permettrait de démontrer les «véritables priorités» d'un gouvernement de l'an 1. Bien sûr, on peut commencer à en débattre, mais est-il vraiment indispensable d'établir dès maintenant quelle proportion du budget serait consacrée à la lutte contre la pauvreté par rapport à la défense ?
Si elle y est sympathique, la gauche n'a pas le monopole de la souveraineté. Attirer les altermondialistes au PQ implique-t-il de s'aliéner les nationalistes de droite, que le «modèle péquiste» indispose presque autant que le fédéralisme ? Bref, faut-il prendre le risque de faire éclater la «coalition» souverainiste ? Au moment où le PLQ semble vouloir évacuer le centre, ne vaudrait-il pas mieux s'y installer ?
Quand M. Legault écrit que «certains militants» pourraient s'opposer à ce «qu'on clarifie les choix de société qui seront faits au lendemain de la souveraineté», il sait parfaitement que son chef est du nombre. Et qu'il est loin d'être le seul. D'ailleurs, en toute logique, comment peut-on clarifier aujourd'hui des choix qui seront faits seulement demain ?
Dans la perspective de la course à la succession de Bernard Landry, le candidat Legault a certainement avantage à miser à fond sur la social-démocratie, comme sur une souveraineté soulagée de l'encombrant partenariat. Il y aura cependant une vie entre le congrès au leadership et l'an 1. Et aussi des élections. Sans parler d'un référendum.
***
Dans les commentaires qu'il a émis mardi à l'occasion de la publication de la synthèse des opérations financières, le ministre des Finances, Yves Séguin, a pratiquement confirmé l'analyse de M. Legault, selon qui les «gains d'efficacité» résultant de la «réingénierie» ne permettront jamais de réaliser les économies de trois milliards qui seront nécessaires pour équilibrer le budget de l'année 2004-05 sans toucher à la Santé, l'Éducation, la Famille et la Solidarité sociale. À moins, évidemment, de couper de moitié les budgets de tous les autres ministères.
On verra au printemps prochain comment le gouvernement s'y prendra pour résoudre un problème que M. Séguin, dans son rapport de mars 2002, jugeait lui-même insoluble tant que l'équilibre fiscal entre le gouvernement fédéral et les provinces ne sera pas rétabli.
Pour M. Legault, on le sait, la solution ne peut venir que de la souveraineté, qui permettra au Québec de disposer de la totalité de ses impôts et d'établir seul ses priorités. Il y a cependant un corollaire implicite à cette proposition : pour respecter son engagement social-démocrate, un gouvernement péquiste élu dans le cadre constitutionnel actuel serait forcé d'augmenter massivement les impôts.
Remarquez, c'est précisément ce que M. Legault plaidait auprès de ses collègues du cabinet Landry l'an dernier. Sinon, il estimait impossible de remettre à flot le système de soins de santé. M. Legault proposait de faire le «pari de la vérité», mais le premier ministre Landry et sa ministre des Finances, Pauline Marois, jugeaient cette franchise suicidaire à la veille des élections. Rien n'indique encore qu'ils aient changé d'avis.
***
Le PQ est tellement absent de l'actualité ces jours-ci qu'il faut sans doute se réjouir de cette participation de M. Legault à la «saison des idées», mais il pourrait être plus explicite à propos de ses propositions si son rôle de porte-parole du PQ en matière de finances, qui lui assure une visibilité dont Mme Marois est désormais privée, ne lui imposait aussi certaines contraintes.
Quand il écrit aux journaux pour dénoncer les politiques budgétaires du gouvernement et proposer des voies alternatives, est-ce le candidat à la succession de M. Landry ou le critique de l'opposition officielle qui tient la plume ? Cette confusion, qui l'empêche de mettre toutes les cartes sur table, demeurera tant que M. Landry ne dira pas clairement s'il sera là ou non aux prochaines élections. Porte-parole en matière d'éducation, Mme Marois aurait le même problème si, par exemple, elle favorisait l'indexation des droits de scolarité.
Heureusement, la présence de Landry n'empêche pas le divertissant picossage auquel se livrent les candidats à sa succession. Le dernier paragraphe du texte de M. Legault, dans lequel il reproche à Mme Marois de faire des «compromis sur la souveraineté» en proposant d'hypothétiques référendums sectoriels, n'ajoutait rien à sa démonstration, mais la tentation était trop forte.
Si M. Legault avait vraiment voulu être méchant, il aurait souligné que Claude Morin a applaudi à la proposition de sa rivale, mais il y a des coups qui sont vraiment trop bas.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
Les « prédictions » du prophète Landry
Simon Girard
TRIBUNE LIBRE 4 octobre 2004
Bernard Landry est reparti sur sa marotte de fixer des échéanciers pour arriver à l’indépendance. En 2002, il nous la promettait dans 1000 jours et on sait ce qui est arrivé. Maintenant, il nous promet le pays dans 5 ans. Et si Patapouf est réélu (j’ose croire que mes compatriotes ne feront pas cette erreur…) ou si l’autonomiste-fédéraliste Dumont prend le pouvoir, le chef du PQ va-t-il reconnaître que sa stratégie était absurde ? À mon avis, c’est maintenant qu’il doit le faire, pendant qu’il est encore temps.
Je ne suis pas tellement d’accord avec cette façon de promouvoir l’indépendance qui consiste à dire : « Ce sera fait dans 1000 jours, 5 ans, la semaine prochaine. » Ce n’est pas comme ça qu’ont été menées les luttes de libération nationale à travers l’Histoire. Les grands libérateurs de peuples tels Gandhi ou Michael Collins n’ont pas conduit leurs compatriotes à la victoire en lançant des déclarations prophétiques mais en misant sur la patience, le militantisme, l’organisation, la résistance. Le chemin des Indiens, des Irlandais, des Algériens, des Vietnamiens et d’autres peuples vers la liberté a été long et difficile, jalonné de victoires et de défaites mais, en bout de ligne, ils ont gagné.
Et notre propre chemin vers la liberté n’est pas différent. Depuis 240 ans, nous avons progressé, régressé, connu des défaites et des victoires mais, malgré tout, nous continuons à résister. Et il serait dangereux pour nous de prendre ça relax, de négliger nos ennemis, de nous dire qu’il n’y aura pas de problèmes. L’exemple de nos frères de lutte ailleurs dans le monde est là pour nous rappeler que rien n’est facile, rien n’est gagné d’avance, que l’indépendance n’est pas quelque chose qui se commande mais qui s’acquiert de haute lutte.
Sachant cela, et après l’échec de la stratégie des 1000 jours, Landry devrait savoir qu’il ne faut pas faire de promesses sans avoir la certitude de les tenir. C’est bien de donner de l’espoir aux militants mais il ne faut pas non plus leur faire miroiter des objectifs si on n’est pas certain d’y arriver. Dans le combat politique, les choses n’arrivent pas toujours comme on veut ; il y a des événements qui peuvent tout changer.
Il faut aussi tenir compte de la réalité et du paysage politique qui sont propres au Québec. Depuis plus de 30 ans, les deux principaux partis sont restés au pouvoir pour 2 mandats. Si le PQ renverse cette tendance et fait un référendum gagnant durant son premier mandat, tant mieux, mais les Québécois pourraient choisir de le garder dans l’opposition un autre 4 ans ou, encore plus bête, donner une chance à l’ADQ. Dans ce contexte, il faut miser sur le travail de terrain, l’éducation politique et la conscientisation. Nous devons faire comprendre à nos compatriotes que le Québec mérite mieux que le statut de « société distincte » dans une fédération asymétrique, les convaincre de la nécessité de sortir le Canada du Québec. C’est long et difficile mais, comme dit Pierre Falardeau, « les bœufs sont lents mais la terre est patiente. »
Si Landry veut mener notre pays vers son indépendance, il doit s’atteler à cette tâche et non pas jouer au prophète, d’autant plus que ses « prédictions » vont donner des arguments à nos ennemis, qui vont en profiter pour brandir l’épouvantail référendaire lors de la prochaine élection, comme s’ils avaient besoin de notre aide en plus. On leur a assez facilité la tâche par notre laxisme depuis 1995, ça suffit comme ça ! En tant que chef du PQ, Landry doit prendre conscience de l’importance historique de son rôle de conducteur du peuple québécois vers le statut de nation reconnue par la communauté internationale. Il doit prendre conscience que son rôle ne lui confère pas le droit de tromper notre peuple ni de lui donner de faux espoirs. Il est responsable, non seulement devant les Québécois mais aussi devant l’Histoire.

TRIBUNE LIBRE
L’entreprise euraméricaine de démolition de la France et de la Francophonie
Albert Salon, Président du FFI-France
TRIBUNE LIBRE 4 octobre 2004
Paris, le28 septembre 2004
Une immense question est occultée par nos « élites » et nos médias : celle de la pérennité de la France, de sa langue, de la Communauté francophone.
La France est ouverture au monde, voix pour l’humanité. Il n’est donc pas question de la faire se replier sur elle-même, dans une attitude défensive derrière une ligne Maginot toujours illusoire. Mais, pour qu’elle reste elle-même, le peuple français doit voir clairement qu’est à l’œuvre une redoutable entreprise de démolition de ce que la France représente, dans le monde, en Europe et jusque chez elle. Pour la combattre et la vaincre.
Affaire de géopolitique nationale, certes, mais aussi européenne et mondiale, tant dans ses causes que dans ses effets.
Nationale, parce que des Français sont des acteurs de première ligne, comme toujours, dans cette entreprise néfaste.
Européenne, parce que l’Europe, non pas une Europe - que nous aimons et souhaitons - de Nations souveraines, mais une Europe fédérale ultralibérale dans son idéologie et dictatoriale, voire totalitaire, dans son fonctionnement, y participe, à la fois en elle-même et en sa qualité de relais de l’Empire anglo-saxon.
Plus largement mondiale, parce que la France est un obstacle principal à l’exercice plein de l’hégémonie de cet Empire qui cherche, dans sa logique implacable, à écarter cet obstacle.
Parlons d’abord des États-Unis, parce qu’ils sont partout à l’œuvre, notamment en Europe. Citons Philippe de Villiers : « Les États-Unis d’Europe, c’est les États-Unis en Europe ».
Pourquoi les États-Unis d’Amérique voient-ils en la France – et en la Francophonie - le premier obstacle à écarter sur leur route vers la domination mondiale, du moins dans leur volonté affichée d’y parvenir, dans leur « destinée manifeste »? Parce que la France représente et sécrète, plus que presque tous les autres pays en dehors de la Chine, des contrepoids et des contre-modèles dans de nombreux domaines :
- Elle représente d’abord la seule autre conception rivale de l’universalisme (partagée par la plupart des pays de la Communauté francophone). D’un côté, l’universalisme américain supérieur, de « peuple élu » manifestement béni par sa réussite matérielle et sa richesse évidentes, qui, sans vouloir connaître les autres et leurs différences, leur dit de l’imiter, s’ils veulent sortir de leur infériorité et de leur pauvreté. De l’autre, un universalisme plus catholique, plus ouvert aux autres, à leurs différences, au dialogue avec eux, pour faire, avec leurs apports, une synthèse d’une humanité tout entière élevée, que ce soit vers un « point oméga » à la Teilhard de Chardin, ou dans les avatars de fraternité et de laïcité du message révolutionnaire, sécularisation du premier. Non pas une pyramide, mais une tour. C’est, sans doute, le plus redoutable défi lancé à l’Amérique, le plus explosif.
- La France, avec la Francophonie, est, en dehors de l’Islam et de la Chine, le pôle de rejet de l’Empire le plus naturel pour nous, mais le plus inattendu pour les Américains, parce qu’ils le croyaient le plus proche d’eux et sont évidemment déçus. C’est pourtant une vieille tradition : François 1er, puis Richelieu, contre les Habsbourg ; la République contre le Reich ; de Gaulle et même Chirac dans la récente affaire d’Irak… Les États-Unis en veulent d’abord aux alliés et amis de ne pas être les premiers à s’aligner derrière leur vérité, leurs objectifs, et leurs intérêts.
- La France, avec la Francophonie, entraîne d’autres pays à refuser la conception huntingtonienne du « choc des civilisations » et prône activement le dialogue des cultures, notamment entre les Orients et les Occidents. Selon elle, l’Occident n’est pas unique et n’a pas, contrairement à ce qu’écrit Samuel Huntington, un seul État-phare, les États-Unis.
- La France du « Royaume contre l’Empire », de la « citoyenneté », de la « Cité » à l’opposé du « global village », est le parangon, l’archétype de l’État nation, républicain, laïque de surcroît, qui, au moins en théorie, rejette à la fois les groupes de pression qui aux États-Unis font l’État, les régionalismes et les communautarismes-apartheid prisés des Anglo-Saxons, et l’imprégnation par la religion de la vie publique et de la conduite de l’État (« In God we trust », « prayer breakfasts » lors de manifestations officielles, « destinée manifeste », prêches de Bush sur la lutte du Bien contre le Mal…). Parce que laïque, cette République ne peut entrer dans le camp d’une religion contre une autre. Ce témoin de l’existence d’une autre voie, vérité et vie, de la possibilité de faire échouer le totalitarisme, doit disparaître.
- La France est une empêcheuse de tournoyer, de guerroyer et d’écraser en rond, par son droit de veto au Conseil de Sécurité, par sa voix originale dans le monde, son capital de sympathies dans les pays arabes et musulmans, qui se manifeste encore dans l’affaire de nos otages en Irak, dans le « Tiers-Monde », en Amérique latine, jusqu’en Chine ; ou encore par sa force nucléaire indépendante, que les États-Unis avaient tenté en vain d’étouffer.
- La France, après les Romains, a diffusé dans bien des pays son droit écrit, seul vrai rival mondial – au moins pour le moment - du droit d’inspiration britannique, notamment dans les affaires et jusque dans les règles de la comptabilité.
- Des territoires français et des États partiellement francophones se trouvent sur les cinq continents. C’est le seul cas, en dehors des possessions anciennes et présentes de la Grande Bretagne et des États-Unis. De plus, souvent par Australie et Nouvelle-Zélande, voire Fidji et Tonga interposées, cherche-t-on à mettre fin à notre présence en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie, dans d’autres îles du Pacifique (au Vanuatu la lutte est féroce). On veut aussi la remplacer en Haïti. On appuie vigoureusement les efforts opiniâtres d’Ottawa pour assimiler les francophones du Canada et noyer l’État du Québec dans la Fédération imposée. On cherche à couper le Québec de la France. Rappelons encore que l’on essaie par tous les moyens d’éviter une réunion de la Wallonie à la France, une réunification française comme il y a eu une réunification allemande, que les Wallons pourraient choisir un jour…
- La langue française, bien que très affaiblie, reste aujourd’hui la seule autre langue à extension, vocation et prétention, vraiment mondiales. Au-delà de son expansion géographique, elle prétend, face à l’anglais ou l’allemand « langues naturelles », « langues de Nature », être la langue, construite, de Raison (Sieburg) et de « Culture ». Funeste prétention ! Obstacle à la « conquête des esprits » par l’Amérique.
- Lorsqu’on entre dans le domaine économique, plus directement sensible à l’Américain moyen, celui-ci retrouve toujours sur son chemin la France et d’autres pays francophones : la Belgique, le Québec et la Suisse en partie, par la conception commune des « services publics », obstacles aux multinationales à capitaux majoritairement anglo-saxons et par la protection des industries culturelles, notamment dans l’audiovisuel. Cette protection est une gêne en elle-même pour les majors américaines. Elles ont déjà réussi à réduire bien des cinématographies nationales florissantes, telles l’allemande, l’italienne, la japonaise, qui réussissent encore à produire quelques œuvres çà et là, grâce à des coproductions avec la France, le Canada, le Québec ou d’autres. Les majors s’irritent de ne pouvoir encore dominer les 20% du marché européen et peut-être mondial qui continuent à leur échapper, tant pour leurs intérêts matériels que pour la réussite complète de l’entreprise impériale de « conquête des esprits » selon Yves Eudes et Charles Durand. Et le modèle francophone est d’autant plus dangereux qu’il donne des idées à d’autres, qu’il tend à s’étendre et anime le débat, à l’UNESCO, à l’OMC et en dehors, sur l’exception ou la diversité culturelle.
- La recherche scientifique française, pourtant bien diminuée et qui s’exprime largement en anglais, suivie, contrôlée, voire pillée (cf. le cas du virus du sida : Gallo-Montagnier), par Garfield et les comités de lecture des revues anglo-saxonnes, ose encore toucher à des secteurs de pointe et à des domaines qui gênent : l’atome, l’espace, les océans, la biologie, la génétique, les industries pharmaceutiques, aéronautiques, les techniques de communication, etc. Et elle a entraîné d’autres pays développés, surtout européens, dans ses grands programmes. Voir le projet Galiléo : les Américains font tout pour l’empêcher de briser le monopole du réseau anglo-saxon « Échelon » d’écoute et d’observation mondiales. De même, ils favorisent l’implantation au Japon, pays qu’ils jugent encore très proche d’eux, du projet expérimental international « ITER » de production d’énergie par fusion, dont l’implantation en France, à Cadarache, est jugée bien préférable et activement soutenue par les Européens et la Chine.
- Dans les industries de pointe qui découlent de cette recherche, la rivalité est patente. Par exemple, entre les compagnies de production et de traitement de l’eau, enjeu majeur des prochaines décennies. Ou entre Boeing et la société française puis européenne Airbus devenue très performante et rentable. Tous les coups sont permis. On a réussi à tuer Concorde. Les autorisations d’atterrir aux États-Unis n’ont été données, pour les quelques avions produits, qu’après l’arrêt des chaînes de fabrication. Symbole (seulement ! …) : c’est une pièce d’un avion américain sur une piste d’envol à Roissy qui a causé l’accident du Concorde mettant ainsi le point final à la belle aventure franco-britannique.
En somme, pour les États-Unis, il s’agit de faire taire ou de détruire tout cela, d’éliminer cette rivalité-là, afin d’avoir les mains libres et de se tourner vers des adversaires plus redoutables, telle la Chine, qu’ils commencent à encercler.
Des puissances européennes les aident. Elles restent nos rivales. Certaines veulent régler avec nous de vieux comptes. Ou elles acceptent leur propre vassalisation, en espèrent des dividendes et, ce faisant, ne supportent pas que nous fassions mine de refuser leur sort et de nous hausser du col au-dessus du lot. Ainsi aidés, les États-Unis cherchent donc à éliminer tout ce que la France et la Francophonie représentent encore.Ils le font directement et indirectement, par Europe fédérale interposée. Leur action directe commence à porter ses fruits, voyons un peu :
- Dans les attaques contre notre « grand large » : actions précitées à l’égard du Québec, de nos territoires du Pacifique, d’Haïti ; sape et élimination de l’influence française dans l’ancienne Indochine, comme auparavant de l’ancienne influence espagnole aux Philippines ; interventions de plus en plus massives en Afrique francophone, y compris au Maghreb, où des mouvements islamistes ont été, comme en Afghanistan contre les Russes, encouragés contre l’influence française ; présence de plus en plus forte, y compris par des conseillers et des formations militaires, dans des pays francophones d’Afrique noire, notamment producteurs de pétrole : au Tchad et en Côte d’Ivoire. Voyez le soutien contre la France à Gbagbo en 2003 et aux manifestations de rue manipulées à Abidjan qui ont bénéficié de nombreux drapeaux américains qui ne devaient pas être en réserve dans les ministères ni dans les foyers ivoiriens quelques semaines plus tôt ! Les conseils, assortis de pressions de moins en moins discrètes, d’abandonner notre langue – et d’imiter ainsi, il est vrai, nos propres élites françaises ! – pour passer à l’anglais sont prodigués aux responsables du Maghreb et d’Afrique noire francophone. Les programmes de bourses de formation aux États-Unis des élites africaines francophones se sont multipliés, certes avec des difficultés de visas après le 11 septembre…
- Ce qui précède va de pair avec l’appui que des institutions publiques et privées, des politiciens et des journaux anglo-saxons, imprégnés de leur conception communautariste d’apartheid, apportent à tous ceux qui, en France, soutiennent les revendications des islamistes qui lancent, dans la question du voile et dans d’autres, un défi à la République et veulent imposer chez nous leur mode de vie et leurs propres lois. Vous avez tous, comme moi, écouté et vu dans nos médias, les réactions des Anglais et des Américains au moment du vote de la loi sur les signes religieux ostentatoires : elles tenaient peu compte de ce qu’il s’agissait notamment de l’école publique et non d’interdire aux femmes de sortir voilées dans la rue…Vous venez de voir enfin, dans l’affaire de nos otages, les médias anglo-saxons nous dire, avec une joie mauvaise, que notre abstention dans la guerre impériale en Irak ne nous met pas à l’abri des assauts du « Mal ». Le Mal, en l’occurrence, était-il uniquement du côté des rebelles? Les déclarations du PM intérimaire avaient de quoi inquiéter, puis les attaques lancées contre les lieux où pouvaient se trouver les ravisseurs…
- Quant à l’exigence vitale de l’exception culturelle, d’origine québécoise, devenue très vite franco-québécoise, puis reprise par la Communauté francophone aux Sommets de 1993 à Maurice et d’octobre 2002 à Beyrouth, elle a toujours été et reste, vigoureusement combattue par les majors, les groupes de pression américains, et leur gouvernement. Elle a déjà été édulcorée en « diversité culturelle », malgré les efforts des francophones. Ceux-ci ont été soutenus par bien des artistes, cinéastes, associations, d’Europe et d’ailleurs, mais très peu par les gouvernements européens. On sait qu’il s’agit de soustraire à la compétence de l’OMC (Organisation mondiale du Commerce), ex-GATT proche des Américains, les échanges de biens et de services culturels, qui ne sauraient être traités tout à fait en marchandises comme les autres. L’UNESCO a été chargée d’élaborer un instrument spécifique, convention ou traité international sui generis. Or les États-Unis, qui avaient longtemps boudé l’UNESCO, ont fait savoir, dès leur récente rentrée, qu’ils s’opposeraient par tous les moyens à la naissance de ce nouvel instrument. Ils font en outre pression sur les États francophones qui ont signé la déclaration des Chefs d’État en 2002 à Beyrouth, pour conclure avec plusieurs d’entre eux des accords bilatéraux de libre échange qui incluent les biens et services culturels. Ils en ont déjà obtenu avec le Cambodge et le Maroc. Quand on sait que les échanges de biens et de services culturels sont souhaitables et nécessaires à la cohésion interne d’ensembles géoculturels tels l’Hispanophonie, la Lusophonie, la Francophonie, fondés en bonne partie sur une langue internationale en partage et d’indéniables affinités culturelles, on comprend l’importance de l’enjeu.
Il importe aussi de souligner que la stratégie des États-Unis pour parvenir à leurs fins inclut depuis longtemps une voie indirecte : la construction d’une Europe fédérale. Attention ! Soyons clairs : il ne s’agit certes pas, pour eux, de façonner un ensemble rival qui leur ferait contrepoids, une « Europe-puissance » telle que des Français, principalement, la rêvaient ou la présentent encore, alors qu’ils sont presque seuls à le faire parmi les Européens, mais une Europe vaste ensemble flou, étendue jusqu’à se couler dans les tentacules de l’OTAN par l’inclusion plus ou moins dictée de la Turquie et d’autres pays aujourd’hui proches des États-Unis. En même temps, toutefois : une Europe assez ligotée – fagotée –par des institutions garantes de son impuissance politique et de son ouverture économique à tous les vents dominants du grand marché mondial et du libéralisme, seuls idéologie et projet communs qui lui soient permis. Une Europe fagotée aussi et phagocytée par l’imprégnation de la culture américaine et le puissant médium de la langue anglo-américaine.
Comment l’Europe fédérale est-elle associée et utilisée à cette entreprise de démolition ?
Dans les domaines politique et surtout économique, l’opinion publique française commence à percevoir un peu mieux, depuis quelque temps, que « Bruxelles exagère ».
Les cas de nos fleurons industriels, tels Schneider-Legrand, Péchiney, Alstom, révèlent certains comportements curieux des commissaires européens « compétents ». Ils vont rarement dans le sens des intérêts français. Les pêcheurs, les agriculteurs (voyez la PAC), les producteurs de fromages, de vins, de fruits et légumes, l’ont appris à leurs dépens. Un monde de consommateurs homogénéisés et de produits standardisés de type « goudar » - fromage sans lait cru défendu, réunissant les qualités du gouda hollandais et du cheddar anglais - s’étend grâce à l’Europe, du Connemara jusqu’à Riga, peut-être un jour jusqu’au Kamtchatka.
L’opinion perçoit mieux aussi, mais encore trop confusément, que nos abandons successifs de souveraineté et le grignotage organisé et opiniâtre par les institutions européennes, nous obligent à aller demander l’autorisation de fonctionnaires irresponsables de Bruxelles pour nos actions (je ne dis plus « nos politiques ») industrielles, budgétaires, fiscales, sociales, etc.
L’opinion ne voit pas encore que l’idéologie bruxelloise de libre circulation et de libre concurrence encourage l’implantation chez nous d’entreprises européennes, ce qui est une bonne chose en principe, mais ne l’est plus lorsqu’il s’agit d’entreprises, surtout britanniques, qui n’y créent pas d’emplois pour des Français. En effet, un tour de passe-passe fait qu’elles peuvent importer, pour des périodes limitées, mais par rotation, des agents de leurs pays sur la base de leurs législations sociales beaucoup moins contraignantes. Des isolats se créent ainsi dans des stations touristiques, notamment de sports d’hiver et non des moindres, qui s’étendent en tuant la concurrence française locale, en attirant la clientèle anglophone, naturellement largement en anglais et dans la quasi-exclusion du français ! Cela mériterait d’être mieux connu…M. Barnier n’y voit pas malice dans sa Savoie.
Cela rejoint le nouvel assaut mené actuellement pour imposer l’AGCS (accord général sur le commerce des services ) tout à fait contraire à nos intérêts et qu’il faut rejeter.
Mais je voudrais insister sur les actions européennes tendant plus spécifiquement à démolir la langue française et la Communauté francophone.
Dans les institutions de l’Union, malgré les textes existants et malgré les proclamations de respect de la diversité linguistique et culturelle – essence même de l’Europe - c’est à une élimination des langues autres que l’anglais à laquelle on assiste. D’abord discrète, puis de plus en plus ouverte.
On le perçoit du reste de plus en plus clairement. Il faut savoir que sur ce plan, les efforts vers le « tout-à-l’anglais » des « Français » Pascal Lamy et autres Jean-Claude Trichet (lauréats de notre prix « de la carpette anglaise » à titre étranger), ne le cèdent en rien à ceux des Romano Prodi, Leon Brittan, et Neil Kinnock. À partir du 1er novembre 2004, ce dernier est nommé à la tête du British Council : personne n’a dénoncé cet évident « conflit d’intérêt »…
Il faut savoir aussi que cette politique se traduit en outre, depuis au moins deux ans, par une discrimination linguistique, ethnique, quasi-raciale, de plus en plus violente, en faveur de l’anglo-américain, puisque non pas les institutions de l’UE directement, mais des entreprises et institutions qui travaillent pour elles, réservent des emplois de plus en plus nombreux à des candidats « de langue maternelle anglaise » ( native speakers) ! Nous sommes en présence d’une véritable colonisation anglo-saxonne.
Pis : Bruxelles étend le tout-à-l’anglais aux États membres eux-mêmes :
Au nom de son unique idéologie, la libre circulation des biens et services et le grand marché, elle s’acharne à faire écarter ou à vider de leur contenu les législations de protection linguistique des États membres. Là encore, la France est la première visée, avec son article constitutionnel « la langue de la République est le français » et ses lois successives, Bas-Lauriol en 1975 et Toubon en 1994.
Ainsi, un gouvernement français faible a-t-il dû, en 2001, prendre la fameuse « circulaire Tasca » du 20 septembre pour permettre que des produits de l’UE pussent circuler en France avec des modes d’emplois en anglais, dont les traductions en français, pour les pithécanthropes que nous sommes, pouvaient être avantageusement remplacées par des pictogrammes !. Notre association « Avenir de la langue française » a heureusement obtenu que le Conseil d’État, en juillet 2003, annule cette circulaire. De même, dans l’été 2002, Bruxelles récidivait, cette fois pour l’étiquetage de produits alimentaires, au mépris, non seulement de la loi Toubon, mais encore du « principe de précaution » ! Le Ministre Dutreil y mit bon ordre par un décret du 2 août 2002. Mais sachez que Bruxelles, en ce moment même, renouvelle ses pressions avec une extraordinaire insistance. La France va-t-elle se soumettre ?
On cache aux Français que nos administrations nationales, comme celles de nos voisins européens, sont obligées de travailler presque constamment en anglais sur les affaires européennes, parce que Bruxelles, au mépris total de la réglementation linguistique de l’Union et sans plus invoquer de prétextes pour se justifier, leur envoie les documents de travail uniquement en anglais. Or, les affaires européennes touchent maintenant environ 80% de l’activité de nos administrations centrales…
Depuis trois ans, nos associations (ALF surtout) ont demandé à cor et à cri au Premier Ministre, M. Jospin, puis M. Raffarin, qu’il donne l’instruction ferme à ses administrations de renvoyer systématiquement à Bruxelles tous documents de travail qui leur parvient uniquement en anglais. En vain. Les éternels eurobéats s’en indignent, évoquant avec colère le précédent intolérable de la politique de la « chaise vide » en criant qu’on n’est plus aux temps du Général et que la France est liée à l’Union. Ils ne sauraient mieux décrire notre vassalisation. Pourtant, si le PM agissait en ce sens, il ferait passer en France, dans la Francophonie et chez ceux de nos partenaires européens qui souffrent d’être soumis, un frisson d’espoir, un grand souffle de liberté. Le fera-t-il ?
Imaginons un instant que la Constitution européenne soit ratifiée. Ses articles 6 et 10 font de l’Union une personnalité juridique et un super-État dont le droit prime celui des États membres (y compris leurs constitutions nationales). Notre article 2 et notre loi Toubon ne tiendraient pas longtemps face à une décision de l’Union, prise à la majorité, du genre de celle-ci : « La seule langue commune des institutions de l’Union est l’anglais. Les États membres traitent avec elles dans cette langue ».
La décision pourrait même être prise à l’unanimité : la France fournirait bien de nouveau une Isabeau de Bavière et un évêque Lamy-Cauchon pour brûler nos plus importants symboles.
Quant à la Francophonie, Communauté francophone internationale de 56 membres, elle fait, elle aussi, l’objet de virulentes attaques de la part des européistes fédéralistes, français comme étrangers. Il ne saurait être question pour eux de tolérer que des États membres de l’Union, en dehors sans doute de la Grande-Bretagne avec son Commonwealth, entretiennent des liens privilégiés, des préférences communautaires avec le « grand large » et de quelconques ensembles géolinguistiques et géoculturels.
- Nous avons déjà traité de l’exception ou « diversité » culturelle. On sait que le gouvernement français, pourtant bien timide, a dû sermonner le commissaire européen Pascal Lamy, d’origine française, lors des récentes négociations à l’OMC : il allait dans le sens américain !
- Dans les relations de l’Union européenne avec les pays africains en développement qui font partie de la Francophonie, le FED (Fonds européen de développement) dont les crédits sont fournis au quart par la France, ne peut encore, décemment, imposer à ceux d’entre eux qui sont francophones de traiter avec lui en anglais. Mais il exerce sur eux des pressions constantes et croissantes en ce sens.
- Des Instituts créés, dans les pays de l’ancienne Indochine membres de la Communauté francophone, par la coopération multilatérale francophone et grâce à des financements principalement français, qui forment des cadres supérieurs à la fois dans leurs langues nationales et en français, reçoivent des correspondances uniquement en anglais des Délégations de l’UE établies sur place. Notre diplomatie n’y a pas vu malice.
- En ce qui concerne les PECO (pays d’Europe centrale et orientale), Bruxelles n’y est pas allée par quatre chemins. A l’initiative d’un commissaire allemand, dès les débuts de leur candidature à l’UE, il leur a été à tous, y compris à ceux qui avaient adhéré à la Francophonie, enjoint impérativement de traiter exclusivement en anglais avec Bruxelles. S’il y a eu des protestations de nos gouvernements, elles n’ont eu aucun effet.
- Enfin, vous connaissez l’action anti-États-Nations et résolument régionaliste, de Bruxelles et de son Comité des régions. Vous connaissez les pressions de Bruxelles sur la France, pressions relayées par tout ce que notre pays compte de régionalistes, de la Bretagne à la Flandre, de la Savoie à l’Alsace, pour que notre pays signe puis ratifie, jusque dans ses dispositions les plus désintégrantes, la charte des langues régionales et minoritaires. Ces pressions s’accompagnent des mesures en faveur des coopérations transfrontalières qui, curieusement, bénéficient beaucoup plus à nos voisins qu’à nous, notamment à l’Est. Il faut savoir enfin – relisez à cet égard les ouvrages alarmants de nos amis Yvonne Bollmann et Pierre Hillard – que des associations et des institutions privées – et même publiques – d’Allemagne et d’Autriche conçoivent et financent des opérations régionalistes : en Italie dans le Haut-Adige, en Moselle et en Alsace. Alsace qui a, du reste, obtenu de traiter directement avec Bruxelles l’attribution de ses fonds européens structurels, sans passer par Paris.
En résumé, nous ne devons certes pas donner dans l’anti-américanisme primaire. Les Américains sont un grand peuple, à reconnaître comme tel et avec lequel nous devons entretenir des liens de coopération et d’amitié. C’est seulement de leurs intolérables arrogance et de leur volonté d’hégémonie dont nous devons faire prendre conscience pour les dénoncer sous toutes leurs formes et les rejeter de toutes nos forces.
De même, nous sommes des Français européens. Nous souhaitons établir en Europe des relations de paix et d’intense coopération entre États-Nations souverains. Mais c’est parce que l’Europe fédérale actuelle va contre notre être et notre avoir, contre notre identité, nos valeurs, nos intérêts et qu’elle est un moyen, non de puissance, mais au contraire d’asservissement en anglais à l’Empire anglo-saxon, que nous devons la rejeter, elle aussi, de toutes nos forces.
Il ne s’agit pas ici de nationalisme sulfureux, il s’agit de défense du territoire, de défense de la Patrie en danger, de notre âme ! Pour prendre une référence britannique, chez Swift, nous devons, tel son Gulliver, nous réveiller, nous lever, arracher d’un seul coup tous ces piquets auxquels on a, par la méthode Jean Monnet, petit à petit, pendant notre sommeil, attaché tant de nos cheveux ! Cela fera forcément un peu mal. Mais nous serons libres. Il n’y a d’avenir que dans la liberté !
Lors des cérémonies commémoratives du soixantième anniversaire de la Libération de Paris, le Président de la République a vanté en août dernier le courage de ceux qui ont su alors dire « non » et se soulever. Il a rendu hommage à « l’esprit de Résistance ». Mais il approuve aujourd’hui la dérive fédéraliste de l’Europe et le projet de « Constitution » qui met fin à la France ! Soyons de ceux dont, dans 60 ans, un Président d’une République encore française vantera le courage ! La campagne du référendum de 2005 nous en donne l’occasion. Saisissons-la, à fond, pour gagner ! Et nous proposerons en même temps, comme il se doit, toute une politique pour une France souveraine.
Que notre « Delenda est Carthago » soit dorénavant : d’abord le « non » à la « Constitution européenne » ! Affinons nos arguments, adaptons-les aux divers domaines et catégories de personnes touchées. Rendons-les simples, concrets, percutants, à la portée de tout le monde. Diffusons-les largement. Et mettons-nous tout de suite au travail pour, dans le grand conflit mondial maintenant ouvert entre « souveraineté démocratique » et « gouvernance globale », proposer une autre politique :
- de souveraineté recouvrée, par la dénonciation des traités qui ont conduit à l’Union, à l’exception de celui de Rome en 1957 ;
- de coopération renforcée, à la carte, avec des États européens souverains ;
- de vrai dialogue des cultures à l’échelle mondiale ;
- et de construction sérieuse, exemplaire, salutaire, de la Communauté francophone.
Pour le renouveau de la France et de ce qu’elle représente dans le monde, vive la nouvelle Libération !

TRIBUNE LIBRE
Un capitaine Sky aphone
Sylvio Le Blanc, Montréal
TRIBUNE LIBRE 4 octobre 2004
J’ai été voir le film «Capitaine Sky et le monde de demain» hier, dans sa version française doublée au Québec. Bien que mon ouïe soit normale, j’ai perdu environ le cinquième des dialogues, noyés qu’ils étaient dans le maelström sonore ambiant, ou tout simplement parce que pas clairs. L’acoustique de la salle no 2 du cinéma Versailles n’était pas en cause, pas plus que le volume sonore (assez fort pour réveiller un mort). Non, la maison de doublage est seule responsable de ce raté.
Cela ne vaudrait pas la peine d’en parler si le cas était exceptionnel, mais depuis quelque temps il me semble que les voix aphones se font de plus en plus entendre dans les doublages québécois. Bientôt, il faudra savoir lire sur les lèvres (en anglais) pour les comprendre intégralement.
Les distributeurs doivent voir à leur affaire et exiger un produit de qualité, par respect pour les Québécois, que j’invite à la vigilance. Dans le cas du «Capitaine Sky…», je demande à la Paramount de faire venir en remplacement la version doublée en France, lorsque disponible. Et pour la version à retenir au moment de la sortie des supports VHS et DVD, je suppose qu’elle prendra la décision qui s’impose.

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