
Le poulet et la couleuvre
Michel David
Le Devoir jeudi 7 octobre 2004
On a beaucoup évoqué le poulet - dans sa traduction anglaise - pour illustrer la partie de poker qui a commencé mardi à la Chambre des communes, le gouvernement minoritaire de Paul Martin faisant le pari que les partis d'opposition seront trop chicken pour le renverser et être tenus responsables du déclenchement de nouvelles élections.
Il y a cependant une autre image animalière qui semble tout aussi appropriée à la situation actuelle. C'est celle de la couleuvre, dont Gilles Duceppe n'apprécie manifestement pas la chair, surtout s'il faut l'avaler crue.
Le chef du Bloc québécois a bien voulu fermer les yeux sur la petite phrase du discours du Trône affirmant que tous les députés sont «résolus à faire l'unité du pays», mais de là à faire comme si le Québec n'existait pas, la bouchée est un peu grosse. Un homme qui aspire à diriger éventuellement le PQ peut difficilement appuyer un texte qui va très en deçà des attentes des fédéralistes québécois eux-mêmes.
Quoi qu'en dise la ministre fédérale des Affaires intergouvernementales, Lucienne Robillard, dans le contexte créé par la récente conférence sur la santé, une simple allusion au respect de la diversité canadienne n'équivaut pas à une affirmation claire et nette du principe de l'asymétrie. Chose certaine, son vis-à-vis québécois, Benoît Pelletier, ne l'entend pas de cette façon.
M. Pelletier commençait sincèrement à croire que l'arrivée de Paul Martin pouvait marquer un changement significatif dans la conception du fédéralisme dont le PLC a hérité de Pierre Elliott Trudeau. Manifestement, le discours du Trône a semé un doute dans son esprit. Si c'est là le résultat d'un gouvernement minoritaire, qu'est-ce que ce sera si les libéraux retrouvent leur majorité?
Tout le monde a bien compris que l'asymétrie, même limitée à des secteurs de compétence provinciale, est restée coincée dans la gorge des membres ontariens du cabinet. À voir l'insistance mise sur les obligations faites à «tous les gouvernements» en ce qui concerne autant les objectifs à atteindre que la reddition de comptes, c'est même à se demander si on ne s'apprête pas à détricoter l'entente «historique» conclue avec le Québec.
Cela rappelle la déclaration de l'ancienne ministre du Patrimoine, Hélène Scherrer, lorsque les députés du Québec avaient supplié Paul Martin de reporter la tenue d'un scrutin que leurs collègues ontariens réclamaient à grands cris. «M. Martin ne sacrifiera jamais le Québec», avait-elle assuré. Si le premier ministre ne l'avait pas accueillie à son bureau après le naufrage du 27 juin, elle serait aujourd'hui au chômage.
***
Les principes sont une chose, la réalité politique en est une autre. On ne va pas à la guerre sans soldats. En rédigeant le discours du Trône, les stratèges libéraux savaient très bien que le Bloc québécois n'était pas en mesure de se lancer dans une nouvelle campagne électorale.
Malgré les louables efforts du Bloc pour se donner une personnalité propre, il demeure fondamentalement la succursale fédérale du PQ. Or toute l'énergie des militants péquistes est actuellement accaparée par leurs affaires internes.
Au printemps dernier, ils s'étaient entendus de façon tacite pour reporter après les élections fédérales toute contestation ouverte du leadership de Bernard Landry. Maintenant que Pauline Marois a soulevé le couvercle de la marmite, une nouvelle trêve est impensable.
Si jamais le gouvernement Martin est renversé lors du vote sur le discours du Trône, à la fin du mois, la campagne débutera au moment où les membres du PQ seront occupés à élire leurs délégués en prévision du congrès de juin 2005.
Même en d'autres circonstances, il apparaît très improbable que le Bloc puisse répéter sa performance du 27 juin dernier. Gilles Duceppe fait erreur s'il s'imagine que les Québécois ont rejeté massivement le programme dont le discours du Trône est un reflet assez fidèle. Sans le scandale des commandites, il y a fort à parier que son propre leadership serait aujourd'hui contesté. Soit, la commission Gomery pourrait encore fournir quelques arguments au Bloc, mais il est douteux que les électeurs veuillent punir les libéraux une seconde fois pour la même faute.
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L'absence du mot «asymétrie» dans un discours ne serait pas un thème électoral très efficace. Hier déjà, Lucienne Robillard faisait ses choux gras de la nouvelle ardeur fédéraliste du Bloc. Les libéraux n'auraient aucun mal à opposer à une objection d'ordre sémantique une entente concrète qui permettra d'injecter des centaines de millions de dollars dans le système de santé.
Au cours de la dernière campagne, le Bloc a admirablement réussi à évacuer la question de la souveraineté. Le débat sur le processus d'accession à la souveraineté, qui fait rage au PQ, risque de lui compliquer singulièrement la vie. Les Jean Lapierre, Stéphane Dion et autres Pierre Pettigrew se feront certainement un plaisir de l'aider à tester auprès de la population la nouvelle méthode dite de l'«enclenchement», dont Jacques Parizeau s'est fait le promoteur.
Bernard Landry est sans doute le dernier à souhaiter qu'une nouvelle campagne fédérale vienne interférer avec la préparation du congrès de juin 2005. Pour assurer la confirmation de son leadership à ce congrès, il doit tenir le discours radical sur la souveraineté que souhaitent entendre les militants péquistes. Ce faisant, il saboterait à coup sûr la campagne du Bloc.
D'un point de vue souverainiste, il ne doit pas y avoir d'élections avant l'automne 2005 au plus tôt. Heureusement, le chef du Parti conservateur, Stephen Harper, ne semble pas plus pressé de renverser le gouvernement. Au bout du compte, les amendements au discours du Trône que le PC et le Bloc ont présentés presque conjointement hier après-midi pourraient même forcer les libéraux eux-mêmes à avaler un petit bout de couleuvre.
mdavid@ledevoir.com

Amende honorable et amendement fatal
Michel Vastel
Le Soleil jeudi 7 octobre 2004
Si le gouvernement de Paul Martin devait tomber dans la troisième semaine d'octobre - ce qui ne nous plongerait pas forcément dans une campagne électorale... - , cela tiendrait de l'accident provoqué par l'archaïsme de nos traditions parlementaires.
Les premiers ministres n'attachent plus guère d'importance à la pompe des discours du Trône. En fait, ils ne veulent pas laisser au représentant de la reine le soin d'annoncer les nouvelles importantes. Ils se réservent ce privilège pour le lendemain, à l'occasion de leur propre discours appelé "l'Adresse du premier ministre en réponse au discours du Trône". L'ennui est que les oppositions se prononcent, et votent, sur le premier discours.
Hier, l'allocution de Paul Martin était beaucoup plus précise, et surtout très différente dans le ton - à l'égard du Québec en particulier - que le texte lu par Adrienne Clarkson. Par exemple, à propos du récent Accord sur la santé signé par tous les chefs de gouvernement, le premier ministre fédéral a apporté les précisions dont tout le monde déplorait l'absence hier : "L'accord sur la santé prend source dans des objectifs communs, a dit Paul Martin, tout en reconnaissant les différents besoins et circonstances propres à chaque province. En reconnaissant ces particularités, l'approche asymétrique mise sur la force de notre diversité..."
Jean Charest - que le premier ministre fédéral a nommément félicité - pourrait vivre avec ça. Le Bloc aussi sans doute puisque M. Martin a encore ajouté : "En tant que gouvernement, nous ne souhaitons pas, et nous n'avons pas l'intention d'empiéter sur leurs champs de compétence."
De la même façon, l'absence de référence à un éventuel traité de défense antimissiles balistiques a été corrigée. Qui plus est, le chef du gouvernement fédéral a promis que "cette question sera débattue à la Chambre avant que le gouvernement ne prenne sa décision". Quant à la question du vote, sur laquelle les oppositions insistent, elle est purement symbolique puisque seul le Cabinet a le pouvoir de signer de tels Traités internationaux.
Paul Martin a donc fait amende honorable, en des termes assez précis, il faut le reconnaître. Mais encore une fois, ce n'est pas sur son discours que les oppositions vont voter, et les amendements proposés par le chef conservateur, Stephen Harper, et par le chef du Bloc, Gilles Duceppe, constituent une véritable bombe à retardement.
Quant à l'amendement du Bloc, il a été rédigé avec un tel soin que tous les groupes parlementaires - y compris le libéral ! - pourraient aussi bien l'appuyer. Il demande en effet que "les compétences des provinces soient intégralement respectées et que les pressions financières qu'elles subissent en raison du déséquilibre fiscal soient allégées". Gilles Duceppe a pris soin d'utiliser une expression - "pressions financières" - que Paul Martin utilise lui-même, et il n'exige pas d'éliminer le déséquilibre fiscal mais "d'alléger" les pressions financières. C'est un sous-amendement que non seulement les conservateurs, mais également les néo-démocrates, devraient appuyer. Et les libéraux seraient bien avisés de l'adopter eux aussi s'ils ne veulent pas perdre la face ce soir. Ils éviteraient aussi deux semaines d'agitation politique créée par le fait qu'ils seront défaits sur un sous-amendement. Car c'est l'amendement principal concocté par Stephen Harper - manifestement après des consultations sérieuses avec le Bloc et le NPD - qui pose un réel problème. Il réclame en effet cinq précisions qui, incidemment, n'obligeraient pas les libéraux "à gober le programme conservateur !"
Créer une véritable Commission de l'assurance-emploi qui veillerait à ce que les cotisations des employeurs et des salariés ne servent qu'à verser des indemnités aux chômeurs constitue un véritable clin d'oeil au Bloc. Patrons et leaders syndicaux demandent exactement la même chose depuis longtemps. Mais l'assurance-emploi est la vache à lait du gouvernement. Les excédents véritablement indécents lui ont permis d'éliminer son déficit et de rembourser sa dette : le gouvernement est vraiment en minorité là-dessus.
Deuxièmement, réclamer "une réduction des impôts pour les familles à revenu faible et moyen", c'est la vertu !
Le troisième amendement, qui réclame "des mesures garantissant la tenue à la Chambre des communes d'un vote sur tout projet de traité antimissiles continental", constitue un autre clin d'oeil, au NPD cette fois.
Reste "l'établissement d'une assemblée de citoyens non partisane et indépendante" pour étudier la réforme électorale, incluant la représentation proportionnelle. Cela plaira sans doute au NPD puisque son chef, Jack Layton, réclame exactement la même chose et dans les mêmes mots. Mais cela ne plaira sûrement pas au Bloc, dont la représentation aux Communes - 54 sièges sur 75, ou 72 % - dépasse démesurément l'importance des suffrages obtenus - 49 %.
Enfin, la création d'un "service parlementaire indépendant du budget" - sur le modèle du Budget Office du Congrès américain - est franchement de trop. Il faudrait rappeler à l'économiste Stephen Harper que le Conseil économique du Canada, dont c'était un peu le rôle, a été aboli par... un gouvernement conservateur !
Il ne fait pas de doute que si le sous-amendement du Bloc est appuyé par le groupe conservateur, les députés de Gilles Duceppe voteront pour l'amendement de Stephen Harper : 153 voix assurées sur les 155 nécessaires !
Mais que fera le NPD ? Jack Layton est resté plutôt évasif là-dessus, encore qu'il continue à penser que le pays n'est pas prêt à replonger dans une campagne électorale. Le conservateur Stephen Harper pourrait évidemment être appelé à former le gouvernement - ce qui est une perspective encore plus catastrophique pour le NPD. Les anciens se souviendront que le même NPD a voté avec les libéraux pour renverser le gouvernement conservateur de Joe Clark parce qu'il jugeait justement que celui-ci était dangereux, et ne faisait pas le poids face au gouvernement du Parti québécois qui préparait un référendum sur la souveraineté...
"Il y a le contenu. Et il y a les conséquences du contenu", me disait hier un conseiller de Jack Layton. Nous en sommes donc toujours à un match nul entre le gouvernement et les oppositions. Mais un accident peut toujours arriver : un accident stupide puisqu'il serait provoqué par un texte insignifiant lu par la représentante de la reine Elisabeth !

Le PC et le Bloc exigent des amendements substantiels au discours du Trône
Joël-Denis Bellavance
La Presse jeudi 7 octobre 2004
Ottawa - Moins de 72 heures après la reprise des travaux parlementaires, le Parti conservateur et le Bloc québécois ont acculé le gouvernement minoritaire de Paul Martin au mur hier en proposant une série d'amendements substantiels au discours du Trône qui pourrait mettre sa survie en cause.
M. Martin et quelques-uns de ses soldats les plus influents, dont le ministre des Transports, Jean Lapierre, et le leader du gouvernement en Chambre, le ministre Tony Valeri, se sont réunis au bureau du premier ministre en soirée afin de déterminer si le gouvernement libéral acceptera ou non les amendements proposés et s'il fera du vote sur ces changements un vote de confiance.
" Nous devons étudier ces amendements afin de déterminer s'ils risquent de modifier les intentions du gouvernement. Nous ne pourrons pas accepter quoi que ce soit qui pourrait chambouler notre programme ou les valeurs de notre parti ", a affirmé le ministre Valeri, qui a vertement critiqué le Parti conservateur et le Bloc québécois de ne pas l'avoir informé de leurs propositions au préalable.
Un premier vote doit avoir lieu aujourd'hui et portera sur la proposition soumise par le chef bloquiste Gilles Duceppe qui demande au gouvernement Martin " de prévoir que, dans toutes les mesures visant à mettre en oeuvre le discours du Trône (...) les compétences des provinces soient intégralement respectées et que les pressions financières qu'elles subissent en raison du déséquilibre fiscal soient allégées, tel que réclamé par le premier ministre du Québec (Jean Charest) ".
Le chef du Parti conservateur, Stephen Harper, a proposé un amendement en cinq volets, qui sera voté la semaine du 18 octobre:
créer une commission autonome de l'assurance emploi pour s'assurer que les cotisations de ce programme servent uniquement à financer les prestations versées aux chômeurs;
réduire le fardeau fiscal des familles à revenu faible et moyen;
mettre sur pied un bureau budgétaire parlementaire indépendant chargé de faire des prévisions financières régulières à l'intention du gouvernement;
former une assemblée constituante pour étudier des changements au système électoral, notamment la représentation proportionnelle;
permettre à la Chambre des communes de voter sur la participation canadienne au bouclier antimissile américain.
" Ces amendements que nous proposons sont raisonnables et reflètent les points de vue d'une majorité de Canadiens. Ils ne vont pas à l'encontre du discours du Trône et n'obligent pas le gouvernement à avaler le programme politique du Parti conservateur ", a expliqué M. Harper.
Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a soutenu que les changements proposés ne sont pas de nature à chambouler le discours du Trône. " Quand le premier ministre nous dit vouloir travailler en consensus, si cela signifie pour lui de penser comme lui, ce n'est pas un consensus. Quand il nous dit qu'on doit travailler de façon non partisane, si le fait d'être non partisan signifie pour lui être libéral, cela ne fonctionne pas. Il faut en arriver à travailler ensemble. Nous sommes prêts à faire cela. Nous sommes prêts à assumer nos responsabilités, mais pas à n'importe quel prix ", a-t-il déclaré.
Ensemble, le Parti conservateur, qui détient 99 sièges, et le Bloc québécois, qui compte 54 sièges, ont suffisamment de sièges pour faire adopter ces amendements s'ils obtiennent également l'appui du député indépendant de la Colombie-Britannique, Chuck Cadman.
Le chef du NPD, Jack Layton, a participé aux négociations avec M. Duceppe et M. Harper qui ont débouché sur ces amendements. Mais son parti refuse maintenant de les appuyer, même s'ils tiennent compte des revendications traditionnelles du NPD, notamment en ce qui a trait au mode de scrutin, car cela pourrait entraîner la chute du gouvernement Martin et permettre à Stephen Harper de prendre le pouvoir en obtenant l'appui tacite du Bloc québécois.
" Si les conséquences d'un vote pour ces amendements produisent une élection ou, pire encore, permettent à Stephen Harper de devenir premier ministre du Canada, c'est non. On rit, mais M. Duceppe m'a dit que si les amendements sont adoptés et que cela se traduit par un manque de confiance envers le gouvernement, on peut avoir un autre chef de parti comme premier ministre. C'est la raison pour laquelle je dis que c'est un grand jeu politique qu'on voit ici ", a tonné M. Layton, manifestement en colère.
Si le gouvernement Martin perdait ce vote de confiance, la gouverneure générale ne serait pas obligée de déclencher de nouvelles élections et il existe un précédent à ce sujet. En effet, en 1926, le gouverneur Lord Byng avait refusé la demande du premier ministre de l'époque, Mackenzie King, de dissoudre la Chambre des communes pour tenir de nouvelles élections. Le gouvernement King étant minoritaire et au début de son mandat, le gouverneur avait préféré demander à son adversaire conservateur Arthur Meighen de former un gouvernement. Ce dernier avait toutefois été défait après trois mois de pouvoir seulement, ayant perdu un vote de confiance par une seule voix.
Selon M. Layton, la balle est maintenant dans le camp de Paul Martin s'il veut éviter une défaite de son gouvernement à la Chambre des communes.
" Si on connaît bien les règles constitutionnelles du Canada et les traditions, l'option A, c'est M. Harper comme premier ministre. L'option B, ce sont des élections. Nous assistons à un jeu politique entre le Parti libéral et le Parti conservateur et le Bloc québécois qui travaillent ensemble pour créer une crise ", a-t-il affirmé.
Gilles Duceppe a soutenu que M. Layton votera contre ses propres principes s'il se range du côté des libéraux pour rejeter les amendements.

Martin connaissait l'existence du fonds spécial, selon un sous-ministre
PC
Le Devoir jeudi 7 octobre 2004
Ottawa -- Alors qu'il était ministre des Finances, Paul Martin connaissait l'existence d'un fonds spécial destiné à financer le programme fédéral de commandites, a soutenu hier le sous-ministre des Finances à la commission Gomery. Mais selon Kevin Lynch, il est peu probable que M. Martin ait été impliqué dans le détail des décisions sur la distribution de l'argent des commandites.
Au coeur de la question figure ce qu'on appelle la réserve pour l'unité nationale, un fonds occulte utilisé pour démarrer le programme de commandites, dans la foulée du référendum de 1995 sur l'avenir du Québec.
Comme d'autres témoins avant lui, M. Lynch a souligné que seul le premier ministre -- qui était alors Jean Chrétien -- pouvait autoriser des dépenses à même ce fonds. «Mais le ministre des Finances connaissait-il l'existence de la réserve pour l'unité nationale ?», a demandé Neil Finkelstein, un des conseillers juridiques de l'enquête dirigée par le juge John Gomery pour faire la lumière sur le scandale des commandites.
«Oui, a répliqué M. Lynch. Dans la mesure où la réserve était reconstituée dans le budget [annuel], alors cela relevait de la responsabilité conjointe de déterminer les prévisions de dépenses.»
À la recherche de munitions pour attaquer le gouvernement au cours de la première période de questions du nouveau Parlement, hier, les députés d'opposition ont sauté sur les témoignages entendus par la commission Gomery.
Le chef conservateur Stephen Harper a souligné que certains des documents déposés devant la commission d'enquête n'ont pas été remis au comité parlementaire qui s'est penché sur le scandale des commandites, le printemps dernier. «Il y a clairement eu une décision de taire de l'information au Parlement», a dénoncé M. Harper.
M. Martin a nié que cela ait été sa stratégie, mais il a refusé de s'étendre plus longuement sur les raisons pour lesquelles certains documents n'ont été rendus publics qu'une fois les élections du 28 juin terminées.
Scott Brison, le nouveau ministre des Travaux publics, a esquivé d'autres questions au sujet des 1,5 million de dollars en dons versés au Parti libéral par des agences de publicité ayant décroché des contrats de commandites.
La réserve pour l'unité nationale est au centre des efforts du juge Gomery pour identifier les responsabilités politiques concernant le programme de commandites.
La convention veut que le ministre des Finances et le premier ministre soient conjointement responsables du cadre fiscal -- c'est-à-dire l'ensemble des priorités du gouvernement en matière de dépenses. Le Fonds pour l'unité canadienne en faisait partie.
M. Martin l'a aboli dans le budget fédéral du printemps dernier -- son premier après son accession au siège de premier ministre. Mais il y a controverse sur la question de savoir ce que M. Martin savait au juste, au cours des années où cet argent était distribué.
Au moment du dépôt du budget, en mars, un adjoint de Paul Martin avait dit que ce dernier l'avait aboli dès qu'il en avait appris l'existence. Une affirmation qui avait par la suite été contestée par Eddie Goldenberg, l'ancien bras droit de Jean Chrétien, selon lequel M. Martin avait été informé du fonds chaque année, au moment du budget, alors qu'il était ministre des Finances.
M. Martin s'était par la suite ravisé et avait reconnu que «tout le monde était au courant de son existence», mais il avait maintenu qu'il n'était pas impliqué dans le détail des décisions sur les dépenses concernant des projets spécifiques.
M. Lynch a admis que M. Martin n'avait vraisemblablement qu'une connaissance d'ordre général de l'existence du Fonds pour l'unité.

Le bouclier antimissile - Le Canada n'a-t-il vraiment pas le choix?
Jean Bériault
Chroniqueur de politique étrangère, Radio-Canada International
Le Devoir jeudi 7 octobre 2004
Ces derniers jours, le ministre de la Défense, Bill Graham, a multiplié les entrevues desquelles une donnée centrale se dégage: la décision sur la participation canadienne au projet américain de bouclier antimissile se prendra davantage en fonction de considérations d'ordre politique qu'en vertu de considérations stratégiques. [...]
Cela rejoint l'argumentation de Stéphane Roussel, dans Le Devoir du 25 septembre, lorsqu'il évoque le risque de voir les Américains faire cavalier seul en matière de défense continentale : le refus canadien entraînerait la «remise en question» du NORAD, l'organisme canado-américain qui pourrait servir de modèle à des institutions bilatérales de même type pour la défense terrestre et maritime.
Bref, il existerait un lien essentiel entre la participation canadienne au projet particulier du bouclier antimissile et la participation du Canada à l'ensemble de la défense continentale, qu'elle soit terrestre, maritime ou aérienne. Cette théorie des dominos semble aujourd'hui à la source de la décision prochaine du Canada dans le dossier du bouclier antimissile.
L'insistance du ministre Graham à souligner le lien entre le système américain de défense antimissile et l'ensemble de la défense nord-américaine laisse croire que les messages de Washington ont été très clairs. Il y aura des «conséquences» à une non-participation du Canada, a prévenu le ministre. Le Canada, a-t-il dit, a intérêt à se montrer «accommodant» avec les États-Unis.
Pourtant, le lien entre toutes les composantes de la défense continentale n'est peut-être pas aussi absolu qu'on voudrait le faire croire. Fort nuancé, Stéphane Roussel écrit lui-même que «la disparition du NORAD, quoique plausible, n'est pas inéluctable, même si le Canada refusait de participer au bouclier».
Un bouclier antimissile dans quel but ?
Il est généralement admis que le projet de bouclier antimissile est essentiellement de nature défensive, et cela justifie, aux yeux de ses promoteurs, son inclusion dans l'ensemble du dispositif de défense des États-Unis. Mais ce postulat n'est pas accepté par tous. Sommes-nous ici en présence d'un outil défensif ? S'agit-il plutôt, comme certains l'affirment, d'un instrument qui vise à consolider la puissance politique et militaire américaine en «donnant une liberté d'action aux États-Unis et à l'OTAN» ?
Ce point de vue n'est pas seulement le fait de la gauche «anti-impéraliste» en Europe et ailleurs. Il a été exprimé de cette manière en 2000 par de hauts responsables canadiens de la politique de défense, comme cela a été révélé par des documents internes obtenus par le National Post en vertu de la Loi d'accès à l'information. On y rejette carrément la thèse de la défense contre les «États parias».
Le spécialiste américain Charles Pena, du Cato Institute, qui a été grandement impliqué dans la défense antimissile depuis les années Reagan, a exprimé ce même point de vue au colloque sur le bouclier antimissile qui a eu lieu à Montréal le 26 mars dernier. Dans un article publié en 2002, il avait déjà souligné que «la raison véritable pour laquelle l'administration souhaite poursuivre la défense antimissile n'est pas tant de protéger l'Amérique que de protéger les forces américaines pour qu'elles puissent intervenir militairement à travers le monde».
Si cette hypothèse se révélait conforme à la réalité, où se situerait alors le Canada ? Cela transformerait à coup sûr la problématique. Si le système antimissile n'est pas purement défensif, Ottawa peut-il accepter que son adhésion à ce dernier soit considérée comme une condition sine qua non pour participer à la défense continentale ?
Caution morale
L'enjeu représenté par le bouclier antimissile est majeur et la décision qui sera prise aura des conséquences sur l'ensemble de la politique étrangère du Canada. Une éventuelle adhésion canadienne à ce projet américain ne pourrait pas être considérée comme un fait isolé sans effets sur l'ensemble de la doctrine canadienne en matière de désarmement et de contrôle des armements.
Comme le Canada est reconnu comme un vigoureux défenseur du désarmement dans les forums internationaux, il n'est pas étonnant que les États-Unis accordent une valeur à la «caution morale» que peut accorder le Canada au projet américain, pour reprendre les termes de Bill Graham. Mais ce capital de «caution morale» n'est pas infini, et ce qui sera gagné en «accommodement» avec les États-Unis risque fort d'être perdu dans les institutions multilatérales au moment même où le premier ministre Paul Martin aspire à redonner un statut plus important au Canada sur la scène internationale.
Le gouvernment procède actuellement à une révision de sa politique étrangère et de sa politique de défense. Les principes qui devront guider les grandes orientations de la politique étrangère n'auront donc probablement pas été définitivement arrêtés lorsque la décision sur la défense antimissile, lourde de conséquences, devra être prise. En ce moment, à en juger par les propos tenus au Devoir par le ministre de la Défense, il semble que dans la vision géostratégique du Canada, la défense antimissile n'apparaisse nulle part ailleurs qu'au chapitre de la bonne entente avec les États-Unis.
Une coopération canado-américaine paradoxale ?
Le Canada semble prêt à «accommoder» les États-Unis sur la défense antimissile afin de demeurer un interlocuteur privilégié de Washington dans les questions de défense, idéalement dans des institutions binationales de type NORAD. Mais à quoi bon un tel statut si le Canada ne peut faire valoir le bon sens et la retenue au moment où cela compte vraiment ?
Le cas de la défense antimissile est un bel exemple. Tant Bill Graham que l'un de ses prédécesseurs à la Défense, John McCallum, ont clairement indiqué que le choix de la défense antimissile n'aurait pas été celui du Canada. Étrangement, Bill Graham n'évoque pas ici une «diminution significative» de la souveraineté canadienne pour qualifier cet alignement de la politique étrangère du Canada sur celle des États-Unis alors qu'il le fait pour parler des conséquences d'un éventuel refus canadien du projet américain.
Il est certain que le Canada ne convaincra pas Washington de renoncer à ses projets, mais doit-il pour autant collaborer à un système de défense auquel il ne croit pas ? S'associer au projet à contre-coeur et sans y croire vraiment contrevient par ailleurs directement à un autre des principes censés guider les relations entre les deux pays, tel qu'énoncé par Bill Graham aux États-Unis l'an dernier : «Lorsqu'il y a des divergences entre nos gouvernements et parmi nos citoyens sur la façon de poursuivre nos objectifs communs, nos relations sont suffisamment solides pour permettre une discussion franche. Les vrais amis se parlent en effet avec franchise, et un échange de vues sincère sur les meilleurs moyens d'atteindre nos objectifs communs s'avère avantageux pour nos deux pays.»
La logique en marche à Ottawa dans le dossier du bouclier antimissile va plutôt dans le sens du «on n'a pas le choix», ce qui ne constitue généralement pas la meilleure base de succès pour une entreprise. Les grandes réalisations de la coopération canado-américaine, qu'il s'agisse du NORAD, de la Commission mixte internationale sur les Grands Lacs ou de l'ALENA, ont des assises autrement plus solides.

SIQ : une privatisation à l'encontre de l'intérêt public
Michel Parenteau,
responsable du dossier de la privatisation, Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-FTQ)
Le Droit jeudi 7 octobre 2004
Forum - Vite enclins à féliciter la présidente du Conseil du Trésor, qui venait de déclarer son intention d'avancer avec prudence et circonspection dans la "réingénierie" de l'État, rares sont les éditorialistes et les chroniqueurs à avoir relevé que le gouvernement Charest s'apprête à brader le patrimoine immobilier du Québec.
Il y avait déjà lieu de s'interroger sur la sagesse de la décision de vendre des propriétés publiques pour payer les dépenses courantes, comme l'avait annoncé le ministre des Finances, Yves Séguin quelques semaines plus tôt. Voilà que "pour briller parmi les meilleurs", il nous faut maintenant privatiser l'entière gestion de notre patrimoine immobilier.
Exit la Société immobilière du Québec (SIQ) créée il y a tout juste 20 ans pour rationaliser et moderniser la gestion du parc immobilier de l'État québécois. Pour quels motifs ? Cela ne compte pas parmi les missions essentielles de l'État, s'est contenté de proclamer la présidente du conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget. ...
Avec ses quelque 650 employés permanents dont 165 professionnels (ingénieurs, architectes), une centaine d'ouvriers qualifiés (électriciens, plombiers), et un personnel administratif et technique composé d'à peine 330 personnes, la SIQ a pour mandat de répondre aux besoins immobiliers et mobiliers de tous les ministères et d'un certain nombre d'organismes gouvernementaux. À cette fin, la SIQ a le pouvoir d'acquérir, construire ou louer des immeubles et doit pourvoir à l'aménagement, à l'entretien et à la conservation des espaces qu'elle met à la disposition des ministères.
La SIQ - dont le gouvernement du Québec est l'unique actionnaire - gère ainsi un parc immobilier de près de 3 millions de mètres carrés dont 60 % lui appartiennent en propre, le reste étant loué de l'entreprise privée.
Si la SIQ est propriétaire de 60 % du parc immobilier dont elle a la gestion, cette proportion tombe à seulement 36 % lorsqu'on isole la catégorie la plus importante : celle des immeubles à bureaux. C'est donc dire que le secteur privé occupe déjà la plus grande place dans la fourniture des espaces à bureaux.
Le partenariat d'affaires public-privé (PPP), si cher au gouvernement Charest, est donc depuis longtemps pratiqué par la SIQ. Quels constats peut-on en tirer ?
Premier constat : le loyer moyen des immeubles dont la SIQ est propriétaire est inférieur de 2,50 $ par mètre carré à celui payé la SIQ au secteur privé.
Deuxième constat : le coût de revient unitaire par mètre carré des immeubles de la SIQ (159,80 $, tous frais inclus) est très significativement inférieur à celui des immeubles dont elle n'est que locataire (175,20 $).
Troisième constat : la gestion efficiente du parc immobilier gouvernemental par la SIQ lui a permis de réaliser un bénéfice net de l'ordre de 16 millions $ au profit de Québec.
Quatrième constat : la SIQ détient un pouvoir de négociation prédominant avec le secteur privé. Cette situation permet au gouvernement d'épargner des sommes importantes au chapitre des loyers. La possibilité pour la SIQ d'être propriétaire d'une partie du parc immobilier et de pouvoir continuer à acquérir ou construire les immeubles dont elle a besoin comme solution de rechange à la location lui confère une position extrêmement avantageuse lorsque vient le moment de renégocier les baux. Les taux négociés par la SIQ varient de 152 $ à 164 $ le mètre carré, alors que le prix du marché était de 176 $ à 247 $ pour des immeubles de même catégorie.
Cinquième constat : le taux de vacance de ses immeubles est un autre indice nous permettant de mesurer l'efficacité de la SIQ comme gestionnaire. Ce taux est d'à peine 1 %, et près de 14 % dans les immeubles privés à Montréal en 2003.
La vente d'immeubles dont la SIQ est propriétaire pour boucler le budget du gouvernement relève d'un calcul à courte vue. Selon le budget de mars dernier, le ministre Séguin, espère réaliser un bénéfice de 330 millions $ en 2004-2005 comme produit d'une telle vente. En vendant plusieurs de ses immeubles, la SIQ se retrouverait avec un actif significativement moindre et une dette globale inchangée - et soudainement injustifiée - par rapport à la valeur des actifs encore en sa possession !
Plus encore. La vente d'immeubles ne fera qu'accroître dramatiquement la dépendance et la vulnérabilité du gouvernement du Québec à l'égard des sociétés immobilières privées.
Enfin, la SIQ se retrouvera nettement désavantagée face au secteur privé lorsque viendra le moment de renégocier de nouveaux baux. Inévitablement, les frais de logement, près de 500 millions $ par année, seront appelés à constituer un fardeau de plus en plus lourd pour les finances publiques.
La Société immobilière s'est avérée une excellente décision qui profite réellement à l'État et aux contribuables. Restreindre son champ d'action, notamment en lui ordonnant de se retirer des grands projets d'investissements et de passer de plus en plus du statut de propriétaire à celui de locataire, ne peut que conduire à terme à une détérioration de son efficience.

Aux PPP des libéraux, le Réseau Vigilance oppose les PPPP : Un parti pris pour les pauvres
Kathleen Lévesque
Le Devoir jeudi 7 octobre 2004
Le Réseau Vigilance a donné hier le coup d'envoi à sa grand-messe alternative, une réponse au Forum national du gouvernement Charest, qui se déroulera la semaine prochaine derrière des portes closes. Du coup, cette coalition populaire et syndicale s'est lancée dans une vaste opération visant à déprogrammer les idées de droite et la vision catastrophiste sur lesquelles s'appuierait le gouvernement Charest pour instaurer ses politiques.
«Nos cerveaux sont devenus comme des territoires occupés par les idées de droite. [...] On ne nie pas les problèmes dans la société, mais on veut y faire face d'une autre façon», a affirmé la porte-parole du Réseau Vigilance, Lorraine Guay, en guise d'ouverture de ce forum qui avait des allures d'exercice de mobilisation.
D'ailleurs, les quelque 500 participants à ce forum populaire ont été invités à manifester leur mécontentement à l'ouverture du Forum national. De même, ils ont promis «un festival total de résistance» lors du congrès du Parti libéral, le mois prochain.
Sur le thème de l'économie, les conférenciers invités ont vertement critiqué la conception économique du gouvernement Charest, qui entraîne un diagnostic et des politiques à caractère néolibéral. «Dans la vision Charest, toute intervention de l'État engendre le désordre, de là l'importance d'éliminer les entraves. L'idée défendue, c'est: moins on intervient, mieux l'économie se porte», a dénoncé l'économiste Sylvie Morel, de l'Université Laval.
Mme Morel se désole que la population soit conditionnée par un seul modèle de performance. Le déficit de cohésion sociale doit pourtant être pris en considération, selon elle.
En atelier, les quelque 500 participants à ce forum populaire ont adhéré à ce point de vue. Ils sont mécontents de la réforme de l'aide sociale, de l'intention de diminuer les impôts, de la hausse des tarifs d'hydroélectricité et des frais de garde ainsi que de l'accroissement de l'endettement des étudiants. «Mais attention, le Parti québécois était dans la même veine même s'il n'allait pas aussi vite. D'ailleurs, il est bien silencieux», a fait remarquer un participant à un atelier. Et d'ajouter une participante: «Il ne faut pas démoniser le Parti libéral parce que le PQ était dans un dérapage.» Dans un autre atelier, on a fait la même analyse. «PLQ, ADQ, PQ, lequel de ces partis est le moins dommageable?», a demandé une femme sans offrir de réponse.
Après avoir fait une analyse critique des actions du gouvernement, les participants ont établi des priorités d'action qu'on a par la suite exposées en assemblée plénière. La grande majorité des interventions commençaient par «si j'étais premier ministre... ». La création d'un nouveau parti politique est ressortie à plusieurs reprises, tout comme la nécessité d'une réforme du mode de scrutin, la lutte contre la pauvreté par les PPPP («parti pris pour les pauvres»), l'augmentation des impôts des riches et des entreprises ainsi que l'investissement en éducation. «Si j'étais premier ministre, j'organiserais un véritable forum national où je donnerais un droit de parole de 27 minutes à tous les citoyens et de 27 secondes aux sous-traitants, aux "pedleurs" et aux "faiseux"», a lancé un participant.
«On cherche des points de convergence pour avoir une plus grande force de proposition. L'année dernière, notre action a surtout été marquée par l'affrontement qui a réussi à ralentir la machine gouvernementale. Maintenant, on veut plutôt influencer. [...] L'espoir, c'est d'empêcher le gouvernement Charest de faire des dégâts», a expliqué Lorraine Guay.
Le forum populaire se poursuit aujourd'hui.

Les PPP ou l'urgence de respirer par le nez
Joseph Facal
Professeur à HEC Montréal et ancien président du Conseil du trésor du Québec
Les Affaires samedi 9 octobre 2004
Nos élus débuteront prochainement l'étude du projet de loi qui fera naître l'Agence des partenariats public-privé (PPP), qui est au coeur de la réingénierie promise par le gouvernement Charest. Partisans et adversaires des PPP fourbissent déjà leurs armes. La CSN, qui les associe à des privatisations déguisées, a annoncé une "guerre sans merci". Essayons d'y voir plus clair.
Un PPP n'est d'aucune façon assimilable à une privatisation. Quand l'État privatise, il vend un actif et perd toute responsabilité légale, sauf s'il choisit de demeurer un actionnaire minoritaire. Dans le cas d'un PPP, l'État se garde le rôle et les responsabilités qu'il aura négociés avec son partenaire, et qui peuvent être extraordinairement variées selon les cas.
La seule chose qu'ont en commun les divers types de PPP, c'est l'existence d'un contrat de longue durée, librement négocié entre les parties, qui précise qui est responsable de quoi.
On trouve des cas où le partenaire privé bâtit, par exemple, un hôpital et le loue à l'État, qui l'exploite en payant un loyer. D'autres fois, des infrastructures de transport en commun, comme des traversiers, pourront appartenir à l'État, qui en confiera l'exploitation à une entreprise privée qui tarifera l'usager. On peut aussi penser à une entreprise qui construit une autoroute, l'exploite, se paie avec des péages, et la cède à l'État après quelques années.
Bref, les combinaisons sont infinies. L'essentiel est que les responsabilités respectives des partenaires soient parfaitement claires et toutes les éventualités, prévues.
Au-delà de nos frontières, les PPP se comptent par centaines dans des pays pionniers comme la Grande-Bretagne. Ils se multiplient partout en Europe, aux États-Unis et ailleurs au Canada. Même les pays en voie de développement emboîtent le pas. Des gouvernements tant de gauche que de droite y ont recours. Aucun secteur n'y échappe : routes, hôpitaux, écoles, prisons, collecte des ordures, et bien d'autres. Le transport en commun à Stockholm, à Copenhague, à Londres est géré en PPP. C'est le monopole étatique du financement et de la gestion des services publics, tel qu'il se pratique au Québec, qui est en voie de devenir l'exception.
Il ne s'agit pas de s'y mettre parce que d'autres le font, mais plutôt de voir quels avantages ils y ont trouvé, et en tirer des enseignements. On observe souvent que la mise en concurrence des fournisseurs privés par appel d'offres fait baisser les coûts. La négociation du contrat oblige à définir des critères précis de mesure de la performance qui font souvent défaut dans le secteur public. Par association, l'État a aussi accès à une expertise technique qu'il n'a pas toujours dans ses rangs. Enfin, il n'est plus seul à assumer les risques.
D'un autre côté, il n'existe souvent qu'un ou deux fournisseurs privés pouvant livrer le service, et la concurrence ne joue pas toujours. Les contrats sont parfois d'une complexité inouïe. L'argument syndical de l'imputabilité démocratique amoindrie des gouvernements dans les PPP n'est pas à rejeter du revers de la main, sans compter qu'en cas de dérapage, c'est en dernière instance l'État qui sera responsable devant la population des pots cassés et du renflouage. Bien des services publics sont aussi assurés très convenablement par l'État à des coûts qu'aucune entreprise privée ne peut égaler puisqu'elle n'y trouve aucun profit.
Prudence, refus du dogmatisme et évaluation au cas par cas devraient ici nous guider.
lesaffaires.redaction@transcontinental.ca

La violence chez les autochtones: une question culturelle, croit Chagnon
Tommy Chouinard
Le Devoir jeudi 7 octobre 2004
Québec - Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, tient une fois de plus des propos controversés sur les autochtones. C'est une «différence culturelle» qui, selon lui, explique que la violence faite aux femmes est davantage présente dans les communautés autochtones.
Questionné au sujet d'un rapport d'Amnistie internationale qui conclut que les femmes autochtones courent un risque deux fois plus élevé que les autres d'être victimes de violence, Jacques Chagnon a déclaré qu'il s'agit d'un problème «basé sur l'éducation et, aussi, sur une différence culturelle». Le ministre a souligné qu'il «travaille avec les communautés autochtones pour protéger les femmes» et pour «éduquer les gens, spécialement les hommes». Cette problématique ne peut cependant se régler «en deux jours», a-t-il ajouté.
La violence contre les femmes est-elle inhérente à la culture autochtone? Le ministre délégué aux Affaires autochtones, Benoît Pelletier, n'y croit pas et dément son collègue. «J'estime que ce n'est pas propre à la culture autochtone. La violence contre les femmes est partout dans la société. Il n'y a rien là qui est particulier aux autochtones, bien que cette violence les affecte», a-t-il affirmé.
Le chef régional de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, se dit outré par la déclaration de Jacques Chagnon. «Une telle analyse est étroite. N'importe qui avec une responsabilité publique n'a pas le droit d'émettre un commentaire comme ça», a-t-il lancé.
Ghislain Picard déplore que le ministre de la Sécurité publique colporte et alimente des «préjugés». «Je pense qu'il faut une analyse un peu plus poussée que de dire simplement que c'est basé sur la culture autochtone. Ça n'a aucun lien. Le lien qu'il y a à faire, c'est qu'on a des communautés moins bien nanties, ce qui fait en sorte que des phénomènes à caractère social font surface», a-t-il ajouté.
Selon lui, Jacques Chagnon aurait tout intérêt à se familiariser avec les affaires autochtones avant de discourir sur les sources de la violence contre les femmes dans les communautés. «Il faut connaître les fondements historiques, l'histoire des peuples autochtones, et savoir pourquoi on est rendu en 2004 avec une violence aussi accrue contre les femmes autochtones, pourquoi on est rendu avec des taux de suicide très élevés. On a trop souvent sous-estimé les impacts qu'ont eus, entre autres, la Loi sur les Indiens et toutes sortes de situations qui ont mené à la dépossession des terres des autochtones et qui ont fait qu'on se retrouve à l'échelle du pays avec moins de 1 % de la superficie. Et on connaît aussi des niveaux de pauvreté élevés. Je pense que tout ça a un lien», a-t-il expliqué.
Ce n'est pas la première fois que Jacques Chagnon tient des propos controversés sur les autochtones. En mai dernier, le ministre avait affirmé que Kanesatake est «une communauté beaucoup plus violente que le restant de la société». «Il passe une corneille, t'es pas content, tu sors ton 12, tu tires la corneille. On ne voit pas ça ailleurs», avait-il ajouté. Plus tard, M. Chagnon avait avancé que les communautés autochtones connaissent des taux de criminalité plus élevés parce que leur population est composée principalement de jeunes âgés de moins de 25 ans. «On a devant nous des gens qui sont, évidemment, plus portés à avoir des attitudes moins civiles», avait-il dit.
«S'exprimer comme le ministre Chagnon l'a fait au cours de la dernière année, je pense que ça reflète mal la volonté politique qu'exprime M. Charest et qui vise à établir un dialogue avec la communauté autochtone», a laissé tomber Ghislain Picard.
Anne Sainte-Marie, de la section canadienne francophone d'Amnistie internationale, invite le ministre Chagnon à lire attentivement le rapport de son organisation sur la violence contre les femmes autochtones, qui a été rendu public lundi. Ironiquement, le rapport dénonce les préjugés qui sont souvent cultivés par les autorités. Selon elle, ces préjugés mènent souvent les gouvernements à baisser les bras et à refuser de proposer des mesures suffisamment efficaces pour régler la situation. «C'est une déclaration inacceptable de la part d'un ministre qui est responsable de la sécurité publique de tous les citoyens du Québec», a-t-elle dit.
Des tables rondes réunissant Québec, Ottawa et les communautés autochtones auront lieu dans les prochains mois et porteront notamment sur la violence dans les communautés autochtones, a noté Benoît Pelletier. Qui plus est, une conférence fédérale-provinciale-territoriale sur les affaires autochtones se tiendra d'ici un an. «On va avoir l'occasion de bien parler de la violence contre les femmes autochtones et de convenir d'un plan d'action. Il faut passer à l'action et pas seulement en parler», a affirmé le ministre.

La guerre au bilinguisme :
des organismes franco-ontariens à la rescousse
Matthieu Boivin
Le Droit jeudi 7 octobre 2004
Le regroupement Canadians for Language Fairness (CLF) ferait mieux d'être préparé devant la Cour supérieure de l'Ontario pour faire abolir la politique sur les services en français de la Ville d'Ottawa. Les Franco-Ontariens et organismes qui les défendent ont l'intention d'être aux premières loges pour faire valoir les droits de la minorité linguistique du Canada devant les tribunaux.
Déjà, l'Assemblée des communautés franco-ontariennes (ACFO) d'Ottawa et l'Association des juristes d'expression française de l'Ontario (AJEFO) étudient la possibilité de porter main-forte à la Ville d'Ottawa, dans la défense de sa politique sur les services en français. Les CLF ont déposé une requête, avant-hier, pour invalider cette politique, car selon eux, elle empêchera les anglophones unilingues d'obtenir des emplois de direction intéressants dans la fonction publique municipale. À Ottawa, 48 postes sont présentement désignés bilingues et 600 le sont officieusement.
"Moi et mon conseil d'administration allons voir ce soir (hier), si nous appuierons la Ville d'Ottawa dans sa démarche juridique, a indiqué le président de l'ACFO locale, Brian Beauchamp. Nous aimerions obtenir le statut d'intervenant, pour faire valoir notre point de vue et celui de la communauté franco-ontarienne devant le juge. [...] Malgré tout, je ne suis pas inquiet que les tribunaux leur donneront raison."
M. Beauchamp n'en revenait pas de l'argumentation présentée par CLF et leur avocat, Me Arthur Cogan, qui pilote cette poursuite. "Je ne pense pas que des gens partent d'Ottawa parce qu'ils ne pourront pas obtenir d'emploi dans la fonction publique municipale. Il y a seulement quelques postes désignés bilingues à Ottawa. Heureusement, CLF est un petit groupe qui ne représente pas la majorité."
Tour le monde à égalité
Le président de l'ACFO provinciale, Jean Poirier, n'a pas mâché ses mots pour décrire ce qu'il ressent devant cette autre bagarre qui se dessine. "C'est complètement ridicule et farfelu. Plusieurs de leurs allégations sont erronées. Si les unilingues anglais décident de ne pas apprendre le français, c'est leur droit, mais qu'ils renoncent à ces emplois. Les francophones qui veulent ces postes doivent aussi parler les deux langues. Personne n'est favorisé là-dedans."
Le recours de CLF a même eu des échos à Queen's Park, alors que le premier ministre Dalton McGuinty a confirmé que son gouvernement reconnaîtra le statut bilingue de la ville, comme les francophones le demandent depuis plusieurs lunes. "Ce qui existe maintenant à Ottawa marche très bien. Cette politique protège les droits des anglophones et des francophones. C'est quelque chose qui est appuyé par le conseil municipal d'Ottawa et par, je crois, une majorité de la population qui habite la capitale nationale."
Même l'Association régionale des West Quebecers, qui défend les intérêts des anglophones de l'Outaouais, a démontré son désaccord devant la poursuite de CLF. Le directeur général de l'Association régionale, Richard Henderson, a qualifié cette initiative de "stupide et farfelue".
Le Regroupement des gens d'affaires a ressenti le besoin de mettre son grain de sel dans le débat, en émettant un communiqué sur la question. "La politique sur les services en français de la Ville d'Ottawa est bénéfique pour les deux communautés, a signalé le président du RGA, Daniel Laliberté. Nous sommes confiants que la requête judiciaire entreprise par CLF aura pour effet de confirmer une fois pour toutes le statut bilingue d'Ottawa. Le RGA croit qu'il est enfin temps de regarder en avant et faire de la capitale nationale canadienne une ville bilingue, à l'image du Canada."
mboivin@ledroit.com

Le besoin d'Europe du Québec
Michel Deprost
Le Progrès - Lyon, jeudi 7 octobre 2004
Le pays veut faire entendre sa voix dans une Amérique anglophone
«Les Entretiens Jacques Cartier ? » Julie, Rachid et André, étudiants et chercheurs en biologie à l'Université de Québec à Montréal n'en n'ont pas entendu parler alors qu'à deux pas, les responsables d'établissements supérieurs de Rhône-Alpes rencontrent leurs homologues québecois.
Les Entretiens ne touchent pas le Montréalais de la rue. Mais leur succès répond aux attentes d'une société à la recherche d'identité dans une Amérique anglophone parfois écrasée par le « modèle » des Etats-Unis. Sur l'Irak, sur les rapports avec les pays plus pauvres, sur l'environnement, le Canada veut faire entendre sa voix et le Québec veut contribuer à cette personnalité canadienne.
« Les Québécois ont un immense besoin de relations avec la France», explique le Consul général de France à Québec. Bien au delà de la nostalgie des racines, ils veulent construire des liens avec la France sans ambiguïté. Ils ne sont pas des Français en Amérique et revendiquent une histoire, une culture bien à eux. Cette culture explique l'importance de l'intervention publique, la coupure instituée dans l'enseignement, avec la religion, encore présente dans les écoles du Canada anglophone. De l'Amérique, le Québec sait reprendre l'esprit d'innovation, l'investissement dans la recherche qui manquent en Europe, et attire ici des cerveaux européens et africains en masse.
Face à une société anglophone encline à marquer fortement l'identité des individus, la culture québécoise est faite de spontanéité. « Il y a une douceur de vivre», explique Jana, chercheuse slovène à Montréal. « Les Américains ont tendance à insister sur la puissance, sur la fierté, pas les Francophones», estime Michael, d'origine marocaine. « Ce qui est bien, c'est le mélange», explique John, d'origine grec, dont les parents ont opté pour le français. Ici, les gens viennent de tous les pays, beaucoup d'Europe, de Méditerranée, ils apprennent le français ». Au delà des liens avec la France, la langue française est un lien qui répond a un besoin d'Europe.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
Les fatigués d’Indicatif présent
Simon Girard
TRIBUNE LIBRE 7 octobre 2004
J'écoutais hier les débatteurs d’Indicatif présent parler de souveraineté dans le cadre du Vindicatif présent et, à les entendre, ils semblent fatigués fatigués fatigués du "débat constitutionnel". Ils ont hâte que la question nationale ne soit plus un thème important des campagnes électorales, ils veulent "passer à autre chose". Ce n’est pas nouveau, on l’entend souvent, celle-là, de la part d’autres fatigués. Qu'ils se rassurent, moi aussi j'aimerais bien que ça se termine un jour mais pas dans le même sens; eux voudraient qu'on s'en tienne au bon vieux statu quo post-référendaire alors que je souhaite l'avènement du pays du Québec.
C'est fatigant, parler de liberté et d'indépendance, pour ces spécialistes du placotage? Et parler de la façon dont on pourrait aménager l'inféodation du Québec dans le système fédéral canadien, c'est pas fatigant? Parler d'asymétrisme, cette nouvelle patente "pas constitutionnelle mais administrative" vouée à l'échec comme les autres, c'est pas fatigant? Parler d’autonomisme, la « trouvaille » de Dumont, le populiste ni indépendantiste ni fédéraliste, c’est pas fatigant ? Parler à tous les jours de mariages gays, de légalisation du pot, de santé, de nids-de-poule, ce qu'ils appellent "les vraies affaires", c’est pas fatigant? Comme si la subordination des Québécois à une pseudo-confédération issue de l'Union de 1840 elle-même née des rébellions de 1837-38 n'était pas un vrai problème.
Et que dire de ces discussions oiseuses qui sont fréquentes dans cette émission, dans le genre "décryptage de tendances", analyses d'images avec des spécialistes du "markeketing", ce concours « Nommez l’époque » ou encore ce jeu insignifiant "Action réaction". Tout à fait l’idéal pour ceux qu’entendre parler d’indépendance fatigue sérieusement.
Partout dans le monde, des hommes et des femmes sont fatigués de vivre dans l'oppression et la servitude. Avec les moyens qu'ils ont, ils se battent pour vivre en hommes et en femmes libres. Leur combat est le mien et celui de tous les Québécois qui, eux aussi, veulent vivre en hommes et en femmes libres, qui sont fatigués de tourner en rond dans ce méli-mélo folklorique d’inspiration british. J'ai de l'admiration pour tous ces gens qui n'ont pas la même fatigue que nos "penseurs", bien meilleurs à se faire aller le mâche-patates et à nous vanter les bienfaits de la dépendance. La "société distincte" et le "caractère unique" n'ont pas fonctionné, aujourd'hui, ils nous vendent l'asymétrisme comme nouvelle solution-miracle aux problèmes des Québécois.
Le problème du Québec n'a rien à voir avec une feuille de papier appelée Constitution ou les différentes formes de fédéralisme plus ou moins asymétrique: c'est un problème de subordination politique d'un peuple à un autre! Pas nécessaire d'être professeur à l'ÉNAP ou "columnist" dans les journaux pour comprendre ça! Si ces champions du verbe et du verbiage n'ont pas encore compris ce fait évident, alors je me pose des questions sur leur intelligence politique. À moins qu'ils ne veuillent pas voir les choses en face, ce qui est parfois sécurisant quand on ne veut pas déroger à ses idéaux.
Si les Chantal Hébert, Michel C. Auger et Christian Dufour de ce monde sont fatigués d'entendre parler d'indépendance, qu'ils aillent se reposer avec leur asymétrisme et autres bebelles, constitutionnelles ou pas. Qu'ils aillent faire un beau gros dodo peuplé d'innombrables rêves... en couleurs! Votre fatigue me fatigue et en fait autant chez tous ceux qui rêvent de liberté. Vous êtes fatigués et fatigants.

TRIBUNE LIBRE
Je sens se lever un vent mauvais sur le Québec
Charles Courtois
TRIBUNE LIBRE 7 octobre 2004
Je sens se lever un vent mauvais sur le Québec. Très insidieusement, nous sommes en train d'assister, passifs et naïfs, à une marée d'anglicisation qui risque de nous submerger au moment où nous l'apercevrons pour ce qu'elle est.
À l'époque de la Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, les francophones comptaient pour 33% de la population du Canada. Rappelons que lors de l'union des deux Canadas visant à les assimiler en 1840, ils représentaient 50% du total. Aujourd'hui, nous pouvons apprendre que leur proportion est tombée à ... 22%. Une chute désastreuse dont on n'entendra pas parler. De 33 à 22% ! A ce rythme-là, il n'y en aura pratiquement plus dans trente ans, disons-le bien, et tout le monde s'en tape.
On dira que si le Québec parvient à se consolider, ce n'est pas catastrophique que l'Ontario grandisse beaucoup plus vite, trop vite diront certains, et si les groupes fragiles de francophones à l'ouest du Québec s'assimilent. Du moment que le Québec consolide sa francophonie et fortifie son autonomie, ce serait vrai. La loi 101 a permis de sauver les meubles à Montréal.
Il était réjouissant, dans la foulée de l'élection de Maka Kotto, de voir à la dernière campagne fédérale le Bloc percer significativement chez les néo-Québécois. Mais serait-ce trop peu, trop tard ?
Lorsque la Charte de la langue française a été adoptée, la crainte des Québécois attachés à l'avenir de leur culture était de voir chuter, si rien n'était fait, chuter la part des francophones sur l'île de Montréal de 60% à 50%.
Eh bien, à quelle proportion se retrouvent-ils depuis le dernier recensement, au début des années 2000 ? 52%. Bien sûr, même en n'étant plus majorité absolue, ils demeureront le groupe majoritaire, même en dessous des 50% Bien sûr, il est aberrant de constituer Laval et Montréal en deux entités régionales distinctes, contrairement à la logique et à la réalité socio-économique. C'est fabuleux, à Montréal, nous avons un métro qui traverse trois régions distinctes du Québec !
Mais le véritable écueil dans la lutte pour faire de Montréal et donc du Québec une terre d'accueil en français, c'est le pouvoir de naturalisation que détient le Canada anglais. L'avenir démographique du Québec, comme celui du Canada, dépend de l'immigration. Seulement, contrairement au "reste du Canada", la moitié des immigrants établis à Montréal n'utilisent pas au travail la langue de la majorité comme langue d'usage.
Je renvoie ici à un article sur la louisianisation du Québec paru dans la livraison de septembre 2004 de l'Action nationale. Les chiffres qu'elle révèle sont désastreux. Le CEGEP en anglais ouvert à tous met en préril l'intégration professionnelle en français. Et soulignons que seuls 0,5% des allophones scolarisés en anglais choisissent un CEGEP en français, ce qui en dit long sur l'ouverture de nos commissions scolaires anglophones sur la réalité québécoise et l'estime qu'elles en transmettent : un chiffre reluisant.
D'ailleurs il faut faire attention à ne pas alagamer "les allophones" dont la diversité est si forte. Mais un vent d'anglicisation très sérieux s'est levé sur Montréal. Les seuls à blâmer vraiment sont les francophones. Peut-être à cause des échecs référendaires, ils n'ont pas assimilé qu'ils vivent dans un Québec dont la langue commune est le français, mais se pensent dans un Canada bilingue et c'est ce qui dicte leur conduite avec les nouveaux arrivants. Comment pourraient-ils apprendre le français si personne ne le parle avec eux ?
Dans mon quartier, les francophones, comme clients, comme employés dans des cliniques de santé accueillant des immigrants, s'adressent toujours en anglais à ceux qu'ils ne reconnaissent pas du premier coup d'oeil comme des francophones. Non seulement parlent-ils souvent français, ils veulent l'apprendre et parfois le parlent mieux que l'anglais...
Voilà une réalité déprimante. Mais ce phénomène est bien plus vaste. Nos établissements universitaires s'anglicisent. L'UQO se propose d'offrir ses cours en anglais. L'UQAT va ouvrir un pavillon autochtone, mais en anglais, où les Algonquins francophones seront intégrés, mais pas en français, avec les Cris anglophones. Gageons que les diplômes délivrés ne comporteont pas même un cours de français qui serait pourtant utile aux étudiants Cris et au Québec. Mais cette anglicisation est plus vigoureuse sur la colline de l'Université de Montréal.
Le journal le Quartier libre vient de publier un article sur la question : plusieurs chercheurs et laboratoires imposent l'anglais comme langue de travail, pas seulement de publication.
Quel message envoie cette institution aux étudiants étrangers ? Je travaille souvent à la bibliothèque de l'Université de Montréal. Contrairement à ce qui se produit à l'UQAM, les étudiants étrangers, nombreux et généralement allophones que j'y croise, me demandent toujours des renseignements en anglais. Devant mon insistance, ils dévoilent une compétence en français qu'ils n'utilisent pas spontanément. Pourquoi ? Le Quartier libre affirme que le français n'est pas exigé des post-doctorants, qui doivent penser que l'Université est anglophone ou bilingue !
Les professeurs eux-mêmes véhiculent l'idéologie d'un Montréal qui dépasse l'identité québécoise pour être internationale par l'anglais. Je connais de cas de profs des institutions de l'UdM qui, bien que Français, ou de langue maternelle française, épousant des allophones de pays francophones comme le Vietnam ou la Roumanie, choisissent d'élever en anglais leurs enfants à Montréal. Il suffit aussi de se promener sur St-Laurent ou Ste-Catherine pour comprendre que les boîtes de nuit ne présentent qu'en anglais leurs soirées, même à côté de l'UQAM ! (Une des boîtes, anglophone, sur le campus UQAM, ne propose même que des rabais aux étudiants de McGill et Concordia : comme quoi, il faudrait parler anglais pour être branché...).
En me promenant sur Mont-Royal, je reçois maintenant des dépliants présentés en anglais pour des sorties, et ce au coin Mont-Royal / St-Denis, qui jusqu'alors était un bastion du français dans la métropole...
Ajoutons à cela les manifestants de CHOI-FM qui rédigent leurs panneaux en anglais pour s'adresser au fédéral : du jamais vu dans l'histoire récente du Québec. Pourtant à Québec il semble bien que la bourgeoisie garde un faible pour tout ce qui est british tandis que la Basse-Ville adéquiste s'enligne sur un modèle états-unien. La population de Québec était d'ailleurs une des seules où une majorité de francos, en dehors de Gatineau, vota NON en 95, malgré les avantages que Québec précisément aurait pu, mieux que n'importe quelle région, tirer d'un OUI.
Les Québécois de partout semblent s'embarquer de plein gré dans une louisianisation, mort lente et douce, mais mort toujours, plus fourbe qu'une fatalité violente qui susciterait une révolte. Il est vrai que l'Amérique du Nord ne valorise pas la culture, valeur qui aiderait le français. Maintenant que le Québec valorise surtout la réussite matérielle et l'entertainement étatsunien, le français, la culture francophone et l'identité québécoise semblent bien fragiles. Est-ce le chant du cygne du Québec ?
Si rien n'est fait pour développer les centres régionaux, ce sont d'ailleurs les régions les plus francophones et souverainistes dont la population va fondre au profit de Montréal, Gatineau et Sherbrooke. Le Québec devrait augmenter le nombre d'immigrants francophones pour qu'il dépasse 50%, augmenter les ressources de francisation - que coupe le PLQ au grand dam des immigrants mais pas des autres Québécois ! - et obtenir le pouvoir de naturalisation qui envoie un message cohérent aux immigrants qu'Ottawa encourage, en définitive, à s'intégrer en anglais au Canada plutôt qu'en français au Québec.
Bien sûr la souveraineté est l'élément clé qui permettra d'échapper à la structure d'assimilation dans laquelle nous sommes enfermés. En attendant, demandons-nous pourquoi les francophones sont eux-mêmes les tombereaux du français en agissant à Montréal comme si l'anglais était la langue commune. Rappelons-nous comment le parti du maire Tremblay s'est permis d'associer l'anglais avec la diversité à Montréal, comme si la diversité des origines ne s'y exprimait pas déjà en français aussi, et sans se soucier du rôle primordial et fatal de Montréal dans l'intégration québécoise des immigrants. Le chifffre qui compte au Québec ce n'est pas 80% de francophones dans la province du Dominion, mais 50% de francophones dans la ville qui accueille les nouveaux citoyens qui assurent son renouvellement démographique. Les Québécois se réveilleront-ils trop tard ?

TRIBUNE LIBRE
Il y a urgence d'agir
Jacques Bergeron
TRIBUNE LIBRE 7 octobre 2004
Faut-il se surprendre de la remontée de Jean Charest?
La question est rès pertinente puisque remontée il
semble y avoir; au détriment du Parti Québécois, mais
surtout au détriment de notre idéal.
Comment contrer cette remontée dans les sondages,
puisqu'actuellement ce ne sont que des sondages qui
démontrent cette tendance?
Lorsqu'on ne parle plus
d'indépendance, ni surtout des motifs de la faire,
comment peut-on croire que les gens nous feront
confiance en indiquant dans les sondages toujours,
qu'ils appuient un parti qui ne parle pas de leur
idéal. Qui plus est, lorsque ce parti et son chef,
refusent de parler de la principale raison, sinon de
la seule, soit de se donner un pays de langue
française par l'indépendance, ce parti se met sur le
même pied que ses adversaires et en même temps perd
toute crédibilité auprès de sa clientèle, disons-le
les Canadiens-français québécois, comme le dit si bien
notre ami Dino Fruchi dans «Je me souviens».
M. Landry
et les indépendantistes doivent comprendre que s'ils
veulent retrouver la confiance de leur clientèle, ils
se doivent d'arrêter de parler de chefferie et de
parler de notre idéal. Nos 100 députés
indépendantistes, ceux du Bloc et du PQ confondus, se
doivent de travailler à la promotion de l'indépendance
en dehors du champ restreint de la défense des
intérêts du Québec. Ils doivent aller au delà de cette
démarche. Ensemble, en dehors de leurs partis, ils se
doivent de consulter les Québécois sur le genre de
pays qu'ils veulent se donner. Dans ce sens, consulter
le peuple sur une constitution toute québécoise, comme
la section Ludger-Duvernay et l'Action indépendantiste
le lui ont proposée depuis plusieurs années,
permettrait au Parti Québécois de remonter dans les
sondages et de contrer les inepties du Parti libéral
et de l'ADQ, mais surtout lui permettrait de connaître
les désirs du peuple en dehors du champ restreint de
ses membres.
Tant et aussi longtemps que nous ne parlons que
d'économie, nous nous mettons sur le même pied que le
Parti Libéral de Jean Charest et nous en subissons les
conséquences. Il nous faut donc bien comprendre, M.
Landry et le Parti Québécois dans un premier temps,
qu'il est impératif de faire la promotion de
l'indépendance du Québec de langue française et de
consulter les Québécois sur le genre de pays qu'ils
veulent se donner. Lorsque ce peuple(le nôtre) aura
défini le genre de pays dans lequel il veut vivre, il
lui sera difficile de se dire non lors d'un référendum
ou d'une élection référendaire.
Il est donc impératif de le consulter.
Nous avons élu cent députés indépendantistes (ce
n'est pas rien) pour défendre et promouvoir les
intérêts du Québec et son indépendance, ces députés
doivent donc mettre toutes leurs énergies dans cette
démarche sans plus tarder. Contester la loi 57 ou le
discours du trône ne doivent qu'être des moyens
accessoires de défendre nos intérêts. La vraie méthode
devant promouvoir l'indépendance, c'est d'utiliser
toutes leurs énergies en fonction d'un seul objectif,
celui que nous chérissons tous, un pays, le Québec
indépendant de langue française dans lequel tous les
partis et toutes les tendances pourront s'exprimer.
Il y a urgence d'agir. Nos députés indépendantistes
doivent le comprendre et travailler en fonction d'un
seul objectif, l'indépendance du Québec qu'ils se sont
engagés à servir.
