
Sur le plan économique, le Québec pourrait devenir indépendant, affirment deux chercheurs de Harvard
Raymond Giroux
Le Soleil samedi 13 novembre 2004
Ottawa - Grâce au libre-échange, l'argument économique contre le souveraineté du Québec ne ferait pas le poids dans un nouveau référendum, soutient le directeur du département d'économie de l'Université Harvard, Alberto Alesina.
"Le fait de participer à une vaste zone de libre-échange permet aux pays de prospérer, à la condition évidente de demeurer très ouverts aux autres économies, dit-il en entrevue au SOLEIL. Ce contexte enlève de la pression au Québec, dans le cadre de l'ALENA."
"Sur un plan strictement économique, soutient M. Alesina, il ne serait pas tellement difficile pour le Québec de devenir indépendant. Cela peut se faire à un coût très bas pour tout le monde et je ne vois pas pourquoi il ne réussirait pas.
"La décision est strictement politique et si le Québec veut se séparer pour des raisons linguistiques, par exemple, l'économie ne sera pas un facteur dans la décision, dit-il.
"Des petits pays comme le Danemark, l'Islande ou Singapour sont prospères parce qu'ils ont une économie ouverte, ajoute le professeur. Il n'y a aucune raison pour qu'un petit pays ne réussisse pas."
Coauteur d'un ouvrage intitulé The Size of Nations, M. Alesina dit s'être intéressé à la question de la taille des pays dans le contexte du démantèlement de l'Union soviétique et du développement croissant des régionalismes dans l'Union européenne, le tout dans le cadre de la mondialisation de l'économie.
Équations savantes à l'appui, M. Alesina et son collègue Enrico Spolaore ont développé des modèles économiques (tout aussi complexes que la formule de péréquation) qui leur permettent de conclure que des petits pays peuvent se révéler en théorie plus efficaces que de grands États hétérogènes.
"Il y aura certainement un moment où le Québec et le Canada devront décider s'ils veulent demeurer ensemble une fois dépassé le sommet de la courbe de rentabilité de la vie commune", dit-il.
Les deux économistes écrivent d'ailleurs qu'il "faut s'attendre à ce que la possibilité de l'accession du Québec à l'indépendance s'accroisse" à la suite de son intégration économique au reste du continent.
Même s'il y a toujours des coûts assortis à la création de nouveaux pays et à l'ajout de frontières, comme il l'écrit, M. Alesina n'y voit rien d'insurmontable dans le cas du Québec, à la condition qu'il demeure membre de l'ALENA.
La seul inconnue dans ses équations, admet-il, est le poids de ce que les économistes appellent "l'effet frontière", le résultat étant la prééminence au Canada du commerce interprovincial sur le commerce international malgré les distances, alors que la géographie devrait normalement imposer le contraire, soit un axe nord-sud.
Déjà cet "effet frontière" a nettement diminué depuis la signature du traité de libre-échange avec les États-Unis, mais l'économiste n'a aucun moyen de prévoir l'impact de la souveraineté sur ce volet du dossier, sinon pour le qualifier de peu important. "Ce serait là le seul coût réel de l'indépendance du Québec", dit-il.
Le reste du Canada, par ailleurs, ne souffrirait pas plus que le Québec d'une rupture, au plan économique, si elle se fait dans la paix et la coopération.
Le départ du Québec causerait cependant un "vide" entre l'Ontario et les provinces atlantiques dont il ne peut juger les conséquences. Cette situation, affirme-t-il, a donné un poids supplémentaire au Québec au fil des ans. Si le Québec se trouvait géographiquement à une extrémité du pays, il serait possiblement déjà souverain.
Si la question du déséquilibre fiscal entraîne par ailleurs des effets pervers, croit l'économiste, il estime qu'il n'y a pas de solution parfaite à ce problème.
Idéalement, chaque niveau de gouvernement devrait percevoir les impôts nécessaires pour tenir ses responsabilités, mais une telle solution ne permettrait plus de soutenir les provinces les plus pauvres par la péréquation, dit-il.
Alberto Alesina et Enrico Spolaore, The Size of Nations, publié au Massachusetts Institute of Technology Press. 262 pages.
RGiroux@lesoleil.com

Oui, mais...
Michel David
Le Devoir mardi 16 novembre 2004
À une époque où la politique n'est censée provoquer que cynisme et désabusement dans la population, la naissance d'un nouveau parti est en principe une bonne nouvelle, dans la mesure où cela signifie que des gens croient encore possible d'utiliser le système pour changer les choses.
Encore faut-il savoir ce qu'on veut changer exactement. Courir deux lièvres à la fois a toujours produit le même résultat. L'incapacité d'Option citoyenne d'en arriver à un consensus sur la question nationale illustre parfaitement le dilemme -- et le drame -- de la gauche québécoise depuis des décennies.
En octobre 1991, Germain Gauvin, le dernier président du Mouvement socialiste fondé dix ans plus tôt par le syndicaliste Marcel Pépin, avait expliqué de la façon suivante la raison de son sabordage : «Tant que la question nationale ne sera pas réglée, il sera extrêmement difficile de mettre sur pied une organisation axée sur des intérêts sociaux, parce que la souveraineté finit toujours, encore aujourd'hui, par monopoliser les débats.»
Si besoin était, ce qui est survenu en fin de semaine au premier congrès d'orientation d'Option citoyenne a permis de vérifier à nouveau la justesse de ce constat. Avant même de devenir officiellement un parti, le mouvement fondé par Françoise David est contaminé par le virus du «oui, mais...»
À l'issue du congrès, Mme David a semblé se réjouir du fait que les deux tiers des membres en soient sortis «de bonne humeur». S'il y a un déjà tiers de mécontents, on lui souhaite bonne chance. Elle en aura bien besoin dans son projet d'unir toute la gauche.
***
On peut facilement concevoir que des gens trouvent la social-démocratie péquiste trop molle. Mme David elle-même n'a jamais caché à quel point elle avait été déçue du peu de suite que le gouvernement Bouchard avait donné à la marche du «pain et des roses», il y aura bientôt dix ans. La présence de Bernard Landry, que de nombreux progressistes voyaient comme le mauvais génie de M. Bouchard, n'est pas nécessairement de nature à faciliter un rapprochement.
La perspective d'une réforme du mode de scrutin pour introduire un élément de proportionnelle permet maintenant à un parti de gauche d'entretenir raisonnablement l'espoir d'être représenté à l'Assemblée nationale. Le nouveau système ne sera pas en vigueur avant les élections de 2011, mais le développement d'un parti est une affaire de longue haleine. Parlez-en à Mario Dumont !
Nul ne peut prévoir exactement quel effet un mode de scrutin même modérément proportionnel aura sur la paysage politique québécois, mais on peut penser qu'il deviendra plus difficile de former un gouvernement majoritaire.
C'est précisément la raison qui a amené le PQ à la conclusion qu'il était préférable d'attendre que le Québec soit devenu un État souverain avant de changer les règles du jeu. Autrement, il risque d'être incapable de tenir un autre référendum. Vues sous cet angle, les prochaines élections prennent donc des allures de dernière chance.
À moins d'un accident de parcours, on voit mal comment Option citoyenne pourrait faire élire un seul député dans le cadre d'un scrutin uninominal à un tour. Françoise David n'en demeure pas moins la figure la plus charismatique qu'un parti de gauche aura réussi à présenter au Québec. Dans plusieurs circonscriptions, elle pourrait certainement contribuer à la défaite d'un candidate péquiste.
Quand un collègue lui demandé si elle se voyait bien dans le rôle d'un Ralph Nader québécois, qui assurera la réélection des libéraux, elle a répondu : «Nous sommes tous des gens intelligents et stratégiques. À l'approche des élections, on verra ce qu'on aura à dire au PQ.» On brûle de l'entendre.
***
Pour le PQ, il y a encore plus grave que les votes qu'il risque de perdre au profit des amis de Mme David. S'il est forcé de protéger son flanc gauche, il sera surtout incapable de recentrer son discours pour empêcher l'ADQ de continuer son travail de sape dans des régions comme Québec, Beauce-Appalaches ou le Bas-Saint-Laurent.
Même si le Québec tout entier souhaitait la victoire de John Kerry, cela ne signifie pas qu'il soit balayé par un vent de gauche. S'ils s'opposent au démantèlement de l'État issu de la Révolution tranquille, la majorité des Québécois souhaitent aussi voir son poids diminuer. Quand Jean Charest accusait les syndicats de défendre leurs intérêts corporatistes au détriment de l'intérêt public, il disait tout haut ce que pense une bonne partie de la population.
Bernard Landry le sait parfaitement, même s'il doit davantage peser ses mots. M. Charest aurait pu faire siens les propos qu'il a tenus récemment devant la Chambre de commerce de l'Est de Montréal, au sujet de la responsabilité sociale des syndicats dans le nécessaire assouplissement des règles qui régissent le marché du travail.
Si M. Landry s'efforce de freiner les ardeurs sociales-démocrates de François Legault, qui voudrait les voir s'incarner dans son «programme de pays», c'est précisément pour faire en sorte que le PQ conserve son caractère de coalition, qui demeure indispensable à la réussite du projet souverainiste, mais la présence d'une option sérieuse à gauche risque de compliquer encore les choses.
Sur l'inspiration de son ancien collègue Joseph Facal, Pauline Marois plaide elle aussi pour un recentrage du discours péquiste, mais l'image que projette le PQ depuis son retour dans l'opposition demeure celle d'un parti qui cherche à préserver plutôt qu'à moderniser.
Il a cru bien faire en intégrant le SPQ Libre à ses structures, mais Françoise David est certainement une figure plus inspirante pour les progressistes québécois que l'ancienne présidente de la CSQ, Monique Richard. La dernière chose à faire pour le PQ est de donner l'impression d'être le parti de l'establishment syndical. Pire encore que les «oui, mais...», il y a les non.
mdavid@ledevoir.com

Partie remise
Josée Boileau
Le Devoir mardi 16 novembre 2004
Ce qui est bien d'un jeune-parti-qui-n'est-pas-encore-un-parti, c'est que, faute de tradition, on peut en tirer tous les enseignements que l'on veut. Encore faut-il ne pas confondre tergiversations sur la question nationale et renouveau du langage politique!
À l'issue du congrès d'Option citoyenne qui s'est déroulé en fin de semaine, Françoise David s'est réjouie de la «maturité politique» de ses membres, qui ont préféré remettre à l'an prochain le difficile débat sur l'appui ou non à la souveraineté du Québec.
Les délégués, pourtant, ne risquaient pas grand-chose. Option citoyenne s'affiche d'abord et avant tout comme un mouvement «de gauche, féministe, écologiste et altermondialiste». Nul ne s'y trompera : c'est, pour emprunter une référence connue, l'article 1 du programme !
Le compléter par une référence à la souveraineté, alors que la plupart des membres d'Option citoyenne privilégient cette option même si elle n'est pas la cause de leur vie, aurait dû couler de source. Cela règle l'affaire et permet de passer à toutes ces choses dont personne ne parle : l'économie domestique, par exemple, l'occupation du territoire ou la biodiversité.
Ce ne fut pas le cas, preuve par l'absurde que, à Option citoyenne comme dans le reste de la société, il suffit de vouloir évacuer l'avenir du Québec pour que celui-ci revienne par la porte de côté. Pourtant, le débat est familier aux progressistes eux-mêmes et ils lui apportent déjà une réponse : les fédéralistes sont au NPD, les souverainistes à l'UFP. Quant aux autres -- ceux qui n'ont pour appartenance que le monde et leur coin de rue --, vont-ils même voter ?
Or, puisque Option citoyenne a déjà décidé que c'est avec l'UFP, parti de gauche souverainiste, qu'elle entend fusionner -- les pourparlers étant officiellement enclenchés cette semaine --, le sort de la souveraineté est pour ainsi dire réglé.
À moins que l'UFP ne renonce à son option (impensable !), à moins que l'UFP et l'Option citoyenne réunies ne présentent deux plates-formes constitutionnelles (impraticable !), les militants d'Option citoyenne, dans un an, devront donc opter pour le «oui». Entre-temps, on se sera égarés dans des chicanes de virgule, dignes de la gauche traditionnelle... et du Parti québécois. De quoi lasser bien des électeurs.
La création d'Option citoyenne a pourtant été motivée par le désir de rompre, à gauche, avec les ennuyeuses arguties qui détournent de l'essentiel. Verra-t-on l'Option citoyenne se perdre dans les méandres du «pourquoi la souveraineté», à l'image du Parti québécois qui s'égare, lui, dans le «comment» ? C'est le Parti vert qui doit bien sourire, lui qui a renoncé le mois dernier à s'allier au mouvement de madame David, satisfait de la cohérence de son propre programme.
La direction d'Option citoyenne, Françoise David en tête, dit ne pas avoir voulu imposer son point de vue, favorable à la souveraineté. Elle a pourtant trouvé moyen d'affirmer le caractère féministe du mouvement, à l'issue d'un débat qui a duré une heure et demie samedi et qui divisait aussi les membres. Mme David croyant avec ferveur à la nécessité du féminisme, le mot a finalement été accepté. Peut-être la ferveur lui manquait-elle sur la question nationale pour qu'on puisse aussi sceller son sort.
Ce n'est que partie remise ? Fort bien. Mais ce n'est pas de maturité qu'il faut alors parler. Cela s'appelle plutôt du «zigonnage».
jboileau@ledevoir.ca

Sovereignty debate claims new casualty
DON MACPHERSON
The Montréal Gazette November 16, 2004 Tuesday
Recent polls put support for sovereignty at just under 50 per cent. They have sovereignist parties leading in popularity at both the federal and provincial levels. Half of the province's elected representatives in Ottawa and Quebec City combined are sovereignists.
So it's clear the death notices for the sovereignty movement that appeared in English Canada after the election of a federalist government in Quebec last year were premature. And nine years after the last referendum, the sovereignty question is still a divisive and paralyzing force in Quebec politics.
The opposition Parti Quebecois is well on the way to polarizing the next provincial election on the question, at the expense of health, education, the environment, taxes, public finances and the role of government. It will do this by making sovereignty the main, if not the only plank in its platform, whether the electorate is ready or not.
And on the weekend, the sovereignty question almost destroyed a new left-wing movement at its founding meeting.
Option citoyenne is one of several small groups seeking to fill what they perceive to be a void on the left end of the spectrum created by the rightward shift of the two main parties in recent years.
Most of their supporters formerly supported the PQ and are nationalists. But they tend to see sovereignty not as the PQ does, as an end in itself, but rather as a means to the full achievement of their goals. And they emphasize social issues over the constitutional one.
Option citoyenne survived the weekend only by postponing taking a position on the sovereignty question for a year, though it is not clear what its members expect to learn during that period that they don't already know. Some impatient sovereignists immediately walked out.
The movement's co-ordinating committee, led by prominent feminist Francoise David, had proposed that Option citoyenne endorse sovereignty as being necessary to achieve its social project. But it soon realized many of the 300 members at the meeting in Quebec City didn't see it that way.
Some thought the sovereignist label would obscure the movement's social program and alienate potential sympathizers who are not sovereignists, especially nonfrancophones.
David said a movement such as Option citoyenne that wants to become a party has no choice but to take a position on sovereignty. But the committee realized it did not have the support of a consensus and retreated, withdrawing its proposal in favour of having members spend the next year discussing it.
David gave an indication of how divided the members were when she said, "It would have been a lot worse if we had forced a vote and ended up adopting it with 52-per-cent support."
The uncertainty could jeopardize Option citoyenne's proposed merger with an existing left-wing party, the Union des forces progressistes, which is already on record as favouring sovereignty. A third left-wing party, the environmentalist Green Party, is remaining independent but says it is open to co-operate with the others.
If the left remains divided, then the PQ will be pleased. Since it lost a 2001 by-election partly because it lost votes to a left-wing candidate, the PQ has been worried about a threat from the left. It has tried to keep left-wing voters in line by warning them that splitting the progressive vote helps elect a right-of-centre government.
In last year's election, PQ defeats in four close races could be attributed to the progressive vote - that is, the PQ candidates lost by fewer votes than went to the candidates for the left-wing parties.
But those parties are still a long way from winning seats of their own and having more impact than occasionally playing a spoiler's role in a riding where the numbers break just right.
Neither the UFP nor the Green Party was able to field a full slate of candidates in the last election, and those they did run received an average of only a little more than 500 votes.
And while the Charest government is considering reforming the electoral system for the election after next, the kind of changes it is considering would not have given the left-wing parties any seats in the last one.

Quebec groups plan to form left-wing party
RhéAl SéGuin
The Globe and Mail Tuesday, November 16, 2004
Quebec PQ - Quebec will witness the emergence of a new left-wing political party late next year that will champion women's rights, the environment, the fight against poverty and perhaps even Quebec sovereignty.
Talks have begun between the fledgling Union des forces progressistes, a loose coalition of marginal political entities, and the Option citoyenne, founded last spring by outspoken feminist and social activist Françoise David, who is expected to become the new party's first leader.
The two groups are expected to merge by late 2005, when the new party will decide whether Quebec can best become a more just and caring society within Canada or as a sovereign country.
"Quebec is a nation with the right to self-determination," Ms. David said in an interview yesterday. "The question is: What do we do with the right to self-determination? Do we remain a part of Canada or do we want to become a sovereign country?"
Ms. David said she could not accept the status quo in a highly centralized federal state where Quebec remains a province like the others. "We would need a radically renewed type of federalism, one that is asymmetrical and decentralized," she said.
During Option citoyenne's first policy convention last weekend, delegates decided to take the next year to examine the two options. Ms. David said that she supports sovereignty but that it wasn't her first choice. She said she would have preferred to find a solution within Canada. But because no political party in the rest of the country defends both social-democratic principles and a major revamping of federalism that would recognize Quebec as a nation within Canada, sovereignty appeared as the only solution.
"I am a sovereigntist who carries with her a sort of regret, and that is the regret that there is no pan-Canadian political party that can truly defend a radical renewal of federalism, one founded on a relationship between nations, more specifically Quebec, the rest of Canada and the native nations," Ms. David said.
She denies she has opted for sovereignty by default, as the only means to obtain all the powers and money Quebec would require to enforce the social-democratic values her group embraces.
And if Quebec does achieve sovereignty, Ms. David argued that it would need to establish social, cultural, economic and perhaps even political ties with Canada "during nation-to-nation negotiations."
If Ms. David's views become part of the new party platform, the support of the Parti Québécois could be undermined during the next provincial election expected in 2007, because two sovereigntist parties saying they are social democratic would be vying for the same pool of voters.

Les pleutres
Michel David
Le Devoir samedi 13 novembre 2004
Personne n'aime la fourberie. Le tour de passe-passe du ministre de l'Éducation, Pierre Reid, qui a diminué de 100 millions de dollars les bourses accordées aux étudiants et augmenté les prêts d'autant, ne pouvait que provoquer la colère des associations étudiantes.
Il ne faut toutefois se faire aucune illusion: tout alourdissement du fardeau financier imposé aux étudiants, que ce soit par la porte d'en arrière ou celle d'en avant, sera aussi mal accueilli. Dès lors, aussi bien jouer franc jeu.
Ce serait faire injure à M. Reid de croire qu'il s'est sincèrement converti à l'idée d'un gel des droits de scolarité, qu'il jugeait «irresponsable» à l'époque où il présidait aux destinées de l'Université de Sherbrooke.
À la décharge du ministre de l'Éducation, il faut dire que la promesse libérale de maintenir le gel décrété en 1994 pour toute la durée d'un premier mandat de gouvernement était antérieure à son entrée en politique.
Ayons l'indulgence, pour ne pas dire la candeur, de supposer que M. Reid n'avait pas bien lu le programme de son parti avant d'accepter d'en défendre les couleurs. On voit cependant mal comment, durant un deuxième mandat, il pourrait cautionner l'irresponsabilité qu'il dénonçait jadis.
Certains se demandent plutôt comment le PLQ en général et le premier ministre Jean Charest en particulier pourraient bien souhaiter qu'il sollicite un deuxième mandat, mais c'est là une autre question.
***
Il serait injuste de blâmer les étudiants de défendre le maintien du gel comme s'il s'agissait d'un droit fondamental. Tous les groupes de la société présentent les avantages dont ils bénéficient comme un facteur de progrès. Il arrive même qu'ils le croient vraiment.
Les associations étudiantes ont généralement des leaders éloquents qui font l'envie des partis politiques. Dans un débat avec l'actuel président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Pier-André Bouchard, je ne parierais pas sur M. Reid.
Il appartient cependant aux gouvernements de faire les arbitrages qui s'imposent. Au Forum des générations, le président de la Caisse de dépôt, Henri-Paul Rousseau, a dit tout haut ce que presque tout le monde pense en dehors du monde étudiant: dans le contexte canadien et nord-américain, le bas niveau des droits de scolarité au Québec devient franchement «ridicule».
Même la présidente de la Commission jeunesse du PLQ, Stéphanie Trudeau, l'a reconnu l'an dernier, lors de sa comparution devant la commission parlementaire chargée d'examiner le financement des universités: «Il faut faire preuve de réalisme et demander aux étudiants de payer leur part du coût de leurs études [...]. Il faut enlever nos lunettes roses et faire preuve de lucidité.»
Que le gel soit reconduit année après année depuis dix ans témoigne sans doute de l'efficacité du lobby étudiant mais surtout de la pleutrerie des partis politiques qui cèdent à ses pressions. Personne ne nie que l'éducation soit un bon investissement pour une société et qu'elle doit être une priorité au Québec, mais il serait ridicule de croire qu'on y accorde moins d'importance dans le reste du pays, où il en coûte au moins deux fois plus cher pour fréquenter l'université.
M. Reid a peut-être joué un tour pendable aux étudiants qui doivent compter sur l'aide de l'État, mais il faut s'attendre à d'autres entourloupettes de ce genre tant que les droits de scolarité n'augmenteront pas. Les collègues du ministre de l'Éducation n'accepteront pas de voir leurs propres budgets amputés pour compenser les effets d'un gel qu'il juge lui-même irresponsable.
Entre-temps, les 60 % d'étudiants qui n'ont pas à contracter de prêts continueront de voir leur fardeau financier s'alléger, dans la mesure où le gel équivaut à une diminution en termes réels.
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Il suffirait que les trois partis politiques représentés à l'Assemblée nationale fassent front commun pour que cesse l'espèce de chantage auxquels ils sont soumis à la veille de chaque élection générale.
À l'heure actuelle, seule l'ADQ propose ouvertement le dégel des droits de scolarité et leur indexation au coût de la vie. Au train où vont les choses, elle risque encore une fois de faire cavalier seul.
Le document de réflexion que la commission politique du PLQ a préparé à l'intention des délégués au congrès des 19, 20 et 21 novembre prochains pose très clairement le problème: «Après plus d'une décennie de gel des frais de scolarité, les universités, dont les coûts de fonctionnement augmentent sans cesse, crient à l'étouffement.»
On laisse cependant aux militants le soin de tirer la conclusion qui semble s'imposer en leur renvoyant courageusement la question: «Quelles sont les pistes de solutions pour mieux soutenir le financement des universités?» Ils pourraient répondre: «Vous le savez parfaitement.»
La direction du PLQ le sait tellement que Jean Charest prônait lui-même l'indexation avant les élections de 1998, que les libéraux ont perdues, avant de se convertir au gel à la veille des élections de 2003... qu'ils ont gagnées.
Il ne faut surtout pas compter sur le PQ pour prendre le taureau par les cornes. En 2003, sa plate-forme électorale prévoyait aussi le maintien du gel. Le nouveau projet de programme présenté par l'exécutif du parti se complaît dans les lieux communs. On y propose «d'accorder une priorité d'investissement de l'État dans l'éducation» et «d'améliorer et d'inciter l'accès aux études supérieures».
Les seules propositions soumises par les instances qu'on retrouve dans le cahier d'amendements présenté aux associations de circonscription portent sur le maintien du gel. Remarquez, ce ne serait que temporaire: dans un Québec souverain, on propose que les droits de scolarité soient carrément abolis. Le PQ a bien droit à son eldorado, lui aussi!
mdavid@ledevoir.com

In Quebec universities, you get what you pay for
DON MACPHERSON
The Montréal Gazette November 13, 2004 Saturday
The thousands of university and CEGEP students who hit the streets in Montreal and Quebec City this week know they've got it good, and they want to keep it that way.
They were protesting the Charest government's transfer of $103 million in financial aid for needy students from bursaries for their tuition, which they don't have to pay back, to loans, which they do.
The government says the aid program is still the most generous in North America. But the university students' federation, FEUQ, says the change will make Quebec graduates the most heavily indebted in Canada, even after paying the country's lowest tuition fees.
FEUQ says that before the change, the average student benefitting from aid received an annual loan of $2,400 and a bursary of $2,600. Now, that bursary has been slashed to $300, and the loan increased to $4,700.
A study made public this week by the federal Canada Millennium Scholarship Foundation says that until now, graduates in this province have been the country's least indebted.
Quebec university graduates in 2000 who were in debt owed an average of $12,300, the lowest in the country and well below the national average of $18,900. Only 2.4 per cent of this province's graduates owed more than $25,000, compared with 13.4 per cent across the country. Among CEGEP graduates the pattern was similar.
This is due not only to the former relative generosity of the aid program in providing more money in bursaries than in loans, but also to this province's low tuition fees.
The Millennium study says the average university undergraduate tuition in Quebec of $1,862 last year was the lowest in the country, less than half the national average of $4,025. Tuition fees in this province, frozen for a decade, have increased by 59.1 per cent since 1990-91, while in the rest of Canada they have risen by 112.4 per cent.
But you get what you pay for. And while the Quebec government was holding fees below those in the rest of the country, it was also spending less on post-secondary education. From 1990 to 2002, provincial spending on post-secondary education increased by 2.7 per cent across the country, but it declined by 5.7 per cent in Quebec.
By 2002-03, even the education department conceded, in a joint study with the universities, that the latter were underfunded by $375 million in comparison with those in the rest of Canada.
Inevitably, the quality of a university education in this province must suffer by comparison - and so must the value of the degree that Quebec students are getting at what they think are bargain rates.
But, says this province's powerful student lobby, at least the combination of low fees and generous student aid pays off for Quebec society by producing more university graduates earning higher incomes. The Millennium study, however, suggests that's not necessarily so.
This province's university participation rate among 19-to-22-year-olds is 20.7 per cent, only the fifth-highest among the provinces for corresponding age groups (students here start university at 19, a year older than in most other provinces). And Nova Scotia, whose university tuition fees are the highest in the country and three times those in Quebec, also has the highest participation rate - 36.4 per cent among 18-to-21-year olds.
Also, university enrolment in Quebec actually showed a slight decrease of 0.2 per cent since 1990-91, while it increased by 13.3 per cent across the country.
The study says young people from high-income families are twice as likely to attend university as those from low-income families. But the problem is not simply a lack of funds. "Young people from lower-income families are also affected by poorer secondary-school performance and poor information about the costs and benefits of post-secondary education," the study says.
Another study published this week by another federal agency, Human Resources and Skills Development Canada, suggests that young French-speaking Quebecers are less likely to aspire to university education and prefer to leave school after CEGEP.
And, it says, parents' attitudes toward education are as important as their financial resources in determining whether their children will attend university.

Mission tiroir-Caisse
François Pouliot
Le Soleil mardi 16 novembre 2004
Le projet de loi est déposé. La Caisse de dépôt aura bientôt une nouvelle mission. Faire fructifier le tiroir-caisse, tout en contribuant au développement économique du Québec. Nouvelle mission, vraiment ?
Le ministre des Finances, Yves Séguin, indiquait la semaine dernière que le projet de loi du gouvernement reconduisait pour l'essentiel les souhaits exprimés par le président de la Caisse de dépôt, Henri-Paul Rousseau. Rien de plus vrai. Le projet est porteur de plusieurs améliorations, notamment au chapitre du contrôle du risque et de l'augmentation de la compétence financière au sein du conseil d'administration.
Assez curieusement, on ne semble cependant pas se rejoindre sur ce que doit être la mission de l'institution.
Voici ce qu'indique le site Internet de la Caisse, et ce qu'elle avait soumis comme recommandation au gouvernement, au sujet de son mandat:
" La mission de la Caisse est de gérer les avoirs collectifs de ses déposants, en recherchant le rendement de leur capital dans le respect de leur politique de placement. Poursuivant cet objectif, la Caisse contribue au développement économique du Québec. "
Voici maintenant ce que dit l'article 3 du projet de loi du gouvernement:
" La Caisse a pour mission de recevoir des sommes en dépôt conformément à la loi et de les gérer en recherchant le rendement optimal du capital des déposants dans le respect de leur politique de placement tout en contribuant au développement économique du Québec. "
On a beau relire, il n'apparaît pas que les deux énoncés veulent dire la même chose. On comprend que la Caisse aurait aimé gérer ses portefeuilles en ne se préoccupant que du rendement. Le troc de l'expression " Poursuivant cet objectif " pour celle " tout en contribuant au développement économique ", marque une importante dichotomie. Gouvernementalement dit: la Caisse doit aussi contribuer au développement économique du Québec, et pas uniquement sur une base du rendement des portefeuilles.
Pourquoi Québec hésite-t-il à se rallier à la vision suggérée par la Caisse ?
Avec respect pour la direction de l'institution, sans doute parce que sa vision s'appuie sur un sophisme. " La Caisse n'a jamais à choisir entre l'objectif de rendement et celui du développement du Québec. Loin de s'opposer, rendement et développement sont en corrélation étroite et positive ", avait soutenu M. Rousseau, en décembre, lors d'une conférence devant la Chambre de commerce de Québec.
Ce n'est malheureusement pas toujours vrai. Et c'est pourquoi il faudrait s'assurer, en commission parlementaire, que la Caisse le comprend bien et que ses grilles d'analyse en tiennent compte.
Voici quelques situations, en face desquelles il serait intéressant de savoir comment elle entend se comporter. La faire se compromettre évitera qu'elle ne soit tentée de faire abstraction de son double mandat et que le gouvernement ne soit gêné d'intervenir devant le spectre d'accusations d'interférence.
1- La question Métro, ou toute situation apparentée. La Caisse détient un certain nombre d'actions dans l'épicier québécois. Que ferait-elle si une OPA survenait ? L'institution avait dû faire face à une critique assez soutenue après avoir vendu Provigo à Loblaw. Plusieurs fournisseurs et producteurs québécois s'étaient plaints d'avoir perdu un important accès pour leurs produits. Les critères d'évaluation de l'OPA seraient-ils exclusivement rattachés à la notion rendement, ou y aurait-il une considération sociale ?
2- La sous-traitance internationale. Elle est une autre illustration d'une situation ou rendement et développement ne convergent pas nécessairement. Comment la Caisse perçoit-elle la montée de la sous-traitance internationale et quel discours tiendra-t-elle aux entreprises dans lesquelles elle investit ? Les pressions ne manqueront pas de s'accentuer dans l'avenir pour transférer les productions à l'étranger et gagner en rendement.
3- Dans la même veine, puisque la mission parle de " la recherche optimale de rendement ", il serait intéressant que la Caisse soit plus explicite sur ses critères d'investissement éthique. À titre d'exemple, et sans dire qu'elle est dans l'erreur, la Caisse avait toujours une position de près de 70 millions $ dans Vêtements de Sports Gildan à la fin du dernier exercice. Le Fonds de solidarité a, lui, annoncé qu'il allait liquider la sienne parce qu'il considère que la compagnie ne se comporte pas bien au plan syndical.
4- Une dernière question sur la mission, qui risque d'être plus émotive, mais à laquelle on aurait peut-être avantage à répondre tout de suite.
S'il devait un jour y avoir un autre référendum, et que les pourcentages s'inversent, la Caisse, qui peut pratiquement être qualifiée de banque centrale de l'État québécois, interviendrait-elle sur le marché pour soutenir les titres de la province ?
Il y avait un plan en 1995. Elle l'a fait dans les mois et années qui ont suivi l'élection de Daniel Johnson père, en 1966. Le fameux slogan " Égalité et indépendance " avait fait peur aux marchés financiers. Les obligations de la province étaient sous pression. La biographie de Pierre Duchesne sur Jacques Parizeau ne va pas dans le détail, mais on y apprend que l'opération avait coûté du rendement à la Caisse. Elle y avait cependant renoncé pour permettre à l'État de continuer à se financer à un coût raisonnable.
Pour conclure. Il ne faudrait pas croire que nous sommes contre le modèle d'affaires recherché par M. Rousseau et la direction de la Caisse. Le Québec d'aujourd'hui, n'est plus celui d'hier. Les sources de capitaux s'y sont multipliées et il compte des entreprises beaucoup plus solides. Québec inc. est en fait en place. Au même moment, la province voit se profiler un choc démographique qui sera exigeant pour ses fonds de retraite. Il est effectivement sage de préférer mettre toutes ses énergies créatrices côté tiroir-caisse que côté planification de développement.
Mais il n'est pas saugrenu de s'assurer que tous comprennent bien où s'en va la Caisse. Pour cela, il faut savoir si elle interprète sa mission restrictivement ou largement. Pour cela, il faut aussi lui demander.

Une Caisse plus autonome
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir samedi 13 novembre 2004
Il n'aura finalement pas fallu attendre trop longtemps avant que Québec n'apporte des changements à la gouvernance de la Caisse de dépôt et placement. Le projet de loi no 78 présenté cette semaine par le ministre Yves Séguin fournit la marge d'autonomie nécessaire pour gérer efficacement l'épargne des Québécois tout en créant des mécanismes de contrôle conformes aux principes modernes d'une bonne gouvernance.
Depuis sa création, dans les années 60, la Caisse de dépôt a régulièrement été l'objet de pressions politiques de la part des ministres des Finances et des chefs de gouvernement. La loi accordait pourtant une bonne marge de manoeuvre à son président, nommé pour dix ans. Mais comme la mission de l'organisation n'était pas inscrite dans la loi et que, par surcroît, le gouvernement s'est toujours réservé le privilège de nommer son président sans consultation, il a fallu attendre la contre-performance désastreuse du début de la décennie pour qu'on songe sérieusement à des changements.
Le projet de loi sur la table est intéressant à plusieurs égards. D'abord, il sépare enfin la fonction de président du conseil de celle de président et chef de la direction. Celui-ci sera désormais nommé par le conseil et non par le gouvernement, avec l'accord de ce dernier. De plus, le projet de loi limite à cinq ans au lieu de dix le mandat (renouvelable) des deux présidents. Voilà qui devrait avoir pour conséquence de ralentir les élans interventionnistes des élus dans la gestion de l'institution.
Dans la même veine, le projet de loi 78 fait écho à ceux qui attribuaient plusieurs des mauvaises décisions du passé à l'absence d'administrateurs indépendants au sein du conseil. Désormais, deux tiers des administrateurs, dont le président du conseil, devront être indépendants du gouvernement et des sociétés d'État. Évidemment, encore faudra-t-il que les gouvernements acceptent de se conformer à l'esprit de la loi, pas seulement au texte...
Pour éviter que les dirigeants de la Caisse ne succombent aux modes du moment, la loi crée de nouvelles balises. Ainsi, la Caisse devra adopter une politique d'investissement détaillée pour chaque portefeuille spécialisé en précisant les objectifs, les indices de référence, les limites de risque et les titres admissibles pour chacun. Elle devra aussi mettre sur pied des comités du conseil dédiés aux règles de gouvernance et d'éthique, de vérification et de ressources humaines, tous composés exclusivement d'administrateurs indépendants. Et pour couronner le tout, la Caisse et ses filiales en propriété exclusive devront enfin ouvrir leurs livres au regard critique du Vérificateur général.
Finalement, pour la première fois depuis sa création par Jean Lesage, en 1965, la Caisse de dépôt verra sa mission inscrite en toutes lettres dans la loi. À ce chapitre, le gouvernement n'a pas voulu suivre la recommandation du conseil de l'institution qui souhaitait que le mandat de «développement économique» soit considéré comme étant tout au plus le résultat d'une bonne gestion axée exclusivement sur le rendement. Il a préféré confier à la Caisse le mandat de «rechercher le rendement optimal [...] tout en contribuant au développement économique du Québec».
On n'évacue donc pas ce rôle traditionnel d'agent de développement économique, souvent critiqué, il est vrai: on en fait plutôt un objectif concomitant. Le gouvernement maintient l'obligation pour la Caisse de prendre en compte le développement du Québec au moment d'établir sa stratégie d'investissements, et c'est tant mieux! Après tout, si le Québec a cru bon de se doter d'une institution de cette importance au lieu de confier ses épargnes aux grandes banques, n'était-ce pas aussi afin que cet argent serve en priorité au développement de ce pays?
j-rsansfacon@ledevoir.ca

Le carcan du fédéralisme uniformisateur
Alain Dubuc
La Presse samedi 13 novembre 2004
Le premier ministre Jean Charest a pris son bâton de pèlerin pour aller expliquer le Canada aux Canadiens. Dans un discours à Charlottetown, au début de la semaine, il a proposé à son auditoire un véritable cours de Confédération 101 sur l'esprit du fédéralisme, le rôle de chaque ordre de gouvernement, etc.
Ce qui distingue Jean Charest de ses prédécesseurs, c'est sa capacité d'intégrer la défense des intérêts du Québec dans une vision du Canada. C'est certainement souhaitable pour le Québec, qui peut ainsi participer aux débats canadiens dont il s'était trop longtemps exclu.
Mais ce sera aussi très utile pour les Canadiens des autres provinces qui ont besoin de cet apport du Québec pour évoluer. Le Canada, pays souvent peu lucide sur lui-même, peut profiter du recul qu'aura toujours le Québec face à la réalité canadienne pour mieux se comprendre.
Cette difficulté à comprendre le Canada tel qu'il est transparaît dans le débat un peu absurde sur l'asymétrie, depuis que ce concept a été intégré au vocabulaire officiel de l'entente des premiers ministres sur la santé. Les émois que ce terme a pu susciter étonnent parce que le Canada, depuis toujours, est asymétrique. Les provinces sont différentes, elles occupent leurs champs de compétence de façons très diverses, le rôle du gouvernement central varie selon les provinces et ses programmes sont souvent peu uniformes. La fédération, dans son fonctionnement, n'a rien d'ordonné. C'est plutôt un joyeux bordel.
Encore faut-il distinguer deux débats sur l'asymétrie. Le premier, c'est une grogne contre cette " concession " du gouvernement Martin qui masque mal un sentiment anti-québécois primaire. On dénonce le principe essentiellement parce qu'on l'assimile à un cadeau au Québec. Un peu plus de lucidité devrait amener le Canada à voir ces courants pour ce qu'ils sont, l'expression d'un nationalisme canadien étroit et intolérant, un véritable poison, qui doit être combattu.
Mais il existe aussi une opposition légitime à l'asymétrie qui repose sur l'inquiétude que le renforcement des différences régionales affaiblisse le Canada et lui fasse perdre son identité. C'est cette culture, très forte chez les libéraux fédéraux et dans l'appareil fédéral, qui mène le gouvernement central à vouloir s'ériger en gardien des valeurs canadiennes.
M. Charest, comme bien des Québécois, dénonce ce fédéralisme centralisateur. Le terme n'est pas adéquat, car ce n'est pas à une centralisation des pouvoirs et des actions à laquelle on assiste, mais plutôt à la tentation d'imposer des valeurs et des normes nationales aux provinces. Il serait plus précis de parler de fédéralisme uniformisateur.
Cette inquiétude aussi noble soit-elle repose toutefois sur un postulat qui ne se vérifie pas. C'est que l'identité canadienne est fragile et doit être protégée. Des exemples récents montrent plutôt que l'identité canadienne résiste bien à ce qui est sa principale menace, la tentation américaine. On l'a vu dans le refus net des Canadiens de voir leur système de santé, qui les définit plus que toute autre chose, évoluer vers un modèle américain. On l'a vu à la façon dont les Canadiens ne se reconnaissent absolument pas dans les valeurs qu'une majorité d'Américains a exprimées lors des élections présidentielles. Ces valeurs canadiennes, solides, constituent un bien meilleur rempart que les lois et les politiques que voudront multiplier les gardiens de l'orthodoxie canadienne.
Cela amène aussi à rappeler que le Canada s'est justement bâti sur le genre de différences que l'on voudrait gommer. Pensons à l'intérêt soudain du gouvernement canadien pour le réseau québécois de garderies, que l'on présente comme un modèle. Ce réseau n'aurait pas vu le jour sans la culture politique et sociale du gouvernement péquiste. C'est également vrai de la culture albertaine, conspuée par les idéologues canadiens, mais qui a produit un système de santé mieux géré et plus performant qui devra tôt ou tard servir d'inspiration aux autres provinces.
On pourrait aller plus loin et rappeler que cette asymétrie dont on parle encore timidement est certainement la voie de l'avenir. Pas seulement pour accommoder les pulsions autonomistes du Québec, mais aussi pour permettre au Canada de mieux se développer. La force du Canada ne vient pas du volontarisme de sa capitale, mais de la diversité et de la richesse de ses régions. Cultiver les différences, ce n'est pas affaiblir le Canada, mais, au contraire, le renforcer en permettant les tensions créatrices.
Il suffit de regarder comment les pays industrialisés se transforment, comment la nouvelle Europe donne une place croissante aux régions, pour voir que le sens de l'histoire ne mène pas vers l'uniformité, mais vers la recherche d'une nouvelle architecture pour le Canada qui favoriserait la diversité, la souplesse et la capacité d'adaptation si nécessaires dans le monde plus dur où nous vivons.
Adubuc@lapresse.ca

Nouvelle controverse au sujet du bouclier antimissile
Manon Cornellier
Le devoir mardi 16 novembre 2004
Ottawa -- Le premier ministre Paul Martin a ravivé la controverse autour de l'appui éventuel du Canada au bouclier antimissile américain. Il a mis le feu aux poudres en fin de semaine en laissant entendre que le Canada avait déjà fait le pas le plus important dans ce dossier.
En juillet, Ottawa a accepté de modifier l'accord de NORAD afin de permettre aux Américains d'utiliser, dans le cadre de leur bouclier, le système d'alerte rapide du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord. «C'était la décision cruciale pour le Canada», a soutenu M. Martin lors de son passage en Colombie-Britannique.
Son gouvernement prétendait le contraire l'été dernier. Ses ministres et lui répétaient que ce changement à l'accord de NORAD était de nature technique. Les conseillers de M. Martin avaient tenu le même langage quelques mois plus tôt quand cette modification avait été évoquée une première fois. Ils disaient qu'elle était nécessaire si le Canada voulait participer au bouclier, mais qu'elle ne créait aucune obligation pour Ottawa.
La nouvelle déclaration du premier ministre a fait bondir le chef néo-démocrate Jack Layton. Hier, aux Communes, il en a conclu que les libéraux avaient déjà décidé d'appuyer le bouclier sans attendre le vote promis aux Communes. «[Le premier ministre] a dit que la décision la plus importante a déjà été prise. La vérité, c'est que le premier ministre a décidé», a-t-il lancé.
À sa sortie des Communes, il a rappelé que M. Martin lui avait dit, l'été dernier, que la modification à l'accord de NORAD n'était «pas si importante que ça [Not a big deal]».
Les jeux ne sont pas faits, a rétorqué le ministre de la Défense, Bill Graham. «Nous avons conclu un accord cet été pour préserver NORAD. Il s'agissait seulement du rôle de NORAD. Reste la discussion autour de notre participation ou non au système antimissile des États-Unis. Nous examinons cela à la lumière des intérêts canadiens», a-t-il dit aux Communes. Il a ajouté qu'une décision serait prise à terme, mais qu'un vote aurait lieu «avant de faire cela».
Dans son entrevue à CanWest News Service, M. Martin s'appuie toutefois sur la décision de cet été pour justifier de ne pas faire du débat sur le bouclier antimissile une priorité de son gouvernement. «Mon attention maintenant est tournée vers la défense de l'Amérique du Nord, ce qui veut dire nos côtes, notre souveraineté dans l'Arctique, et c'est là que nous allons concentrer [notre attention]», a-t-il dit.
Le Canada n'a pas donné son appui officiel au bouclier. Aucune lettre d'entente n'a été signée pour définir les termes d'une participation canadienne et prendre en compte l'opposition du Canada à l'arsenalisation de l'espace. Les Américains ont déjà commencé le déploiement d'intercepteurs au sol en Alaska et en Californie, ce qui a longtemps laissé croire qu'une décision serait prise avant la fin de l'année par le Canada.
Le chef bloquiste Gilles Duceppe ne s'est pas formalisé de la déclaration de M. Martin. Selon lui, la modification à l'accord de NORAD était un premier pas en faveur du bouclier, mais le plus important reste, selon lui, la décision de participer ou non. Cette décision n'a pas été prise et il n'est pas question que le Bloc, qui s'oppose au projet, accepte qu'elle se prenne avant la tenue d'un vote aux Communes, a-t-il ajouté.

Canada Likely to Face Missile Defense Issue Head-On; Government Fears Political Consequences of Joining U.S. Plan
Doug Struck, Washington Post Foreign Service
The Washington Post November 14, 2004 Sunday
TORONTO - The reelection of President Bush is pushing the Canadian government toward a decision it had hoped to avoid: whether to join a new U.S. system designed to shoot down any missile headed for North America.
Off Canada's northwest shoulder, the United States already is lowering five-story interceptor missiles into silos in Alaska to start the experimental and controversial missile defense system that Bush has championed. His administration has made clear it would like Canada to be part of the project.
But a new opinion poll released this month showed 52 percent of people surveyed were opposed to the plan, and antipathy here to Bush was intensified by the contentious U.S. election. Opposition from Canada's splintered political parties has also given Prime Minister Paul Martin's government, already operating with a minority in the parliament, serious pause about promoting missile defense.
"I think this is one issue they would have liked to have skipped," Gordon O'Connor, a Conservative Party member of parliament, said of Martin's Liberal Party.
Sidestepping the issue will become harder given Bush's expected official visit to Ottawa before his second inauguration in January. Political observers said Bush is unlikely to press Martin for a decision, to avoid being seen as strong-arming Canada. But the missile defense issue has returned to the center of political debate, with supporters arguing that Canada needs to cooperate with Washington to help mend ties strained by the disagreement over the war in Iraq.
"There's an influential community that wants Canada to reassert itself as the United States' best friend, a position we lost to the United Kingdom," said Michael Byers, a security expert at the University of British Columbia in Vancouver. "There's a desire to make up, in effect, for the refusal to go along with the Iraq war."
Proponents of the missile defense plan point to Canada's long partnership with the United States in NORAD -- the North American Aerospace Defense Command. They say Canada must continue to be included in planning by the United States for defense of the continent. And they note that, so far, the Bush administration is asking only for political support, not land or money for the system.
"Do we want the Americans to go ahead with something to defend North America that we're not going to participate in?" Defense Minister Bill Graham, who once opposed the system, argued in a televised interview in September.
Opponents echo the complaints of critics in the United States, arguing that the missile defense system is unproven, technologically difficult, hugely expensive and based on an outdated assumption that an attack will come in the form of an airborne missile. In addition, critics here say the system undermines Canada's preference for multinational teamwork and agreements over weapons and defense machinery.
"There are places we should be cooperating with the United States, but this is way down on the list," said John Polanyi, a chemist and Nobel laureate at the University of Toronto who has joined a phalanx of academics and political figures opposed to the system. He asserted that the missile defense plan inevitably would lead to putting weapons in space, long anathema to Canada.
"I would think that with Canada squawking all the time against weaponization of space, that would make us an unlikely partner for this," Polanyi said. "To be a good ally, you don't pick the weakest ideas of your ally to support, you pick the strong ones. This isn't one."
Martin's government is trying to avoid a clash over the issue that could weaken its already wobbly hold on power. It opposed a demand by the New Democratic Party for a series of public hearings on the subject.
"The majority of Canadians have made it quite clear they do not support Bush's values," said Alexa McDonough, a New Democratic Party parliament member from Halifax, Nova Scotia. "If we really think this is how we are going to build a safer world, we'd have to accept that having nuclear bits flying around above our head is good."
The main opposition group, the Conservative Party, has generally supported joining the project. But in a maneuver employed to make life difficult for Martin, the Conservatives have declared themselves neutral and demanded a parliamentary vote on the issue. The ruling Liberal Party reluctantly agreed, but announced that the result would be "nonbinding," and has yet to schedule the vote.
"If the government doesn't bring it to a vote, the opposition will force it," said Graham, the Conservatives' point man on the issue. "The opposition parties will decide whether it is binding. The government has to be careful. They are a minority."
Some analysts argue the political jockeying is largely irrelevant because the United States could go ahead with the program with or without Canada's participation. Last summer, Canada quietly agreed that the joint U.S.-Canada NORAD operations center in Colorado Springs could share incoming missile information with NORTHCOM, the U.S. command that will control the 40 interceptor rockets planned for Alaska and California and at sea.
"From a technical perspective, Canada is already in," said Byers, the security expert. "It has made the decision to cooperate to the degree necessary to let it go forward."

Mexique : Un marché toujours intéressant
Mario Cloutier
La Presse mardi 16 novembre 2004
Mexico - Au moment où tous les regards se dirigent vers la Chine, une centaine de chefs de PME québécoises débarquent à Mexico à la recherche de nouveaux marchés.
Mauvaise orientation ou prévision? Tant les responsables mexicains que québécois pensent que non. Avec l'ALENA, le Mexique reste un partenaire privilégié du Québec. La perte de vitesse de l'économie mondiale a fait fléchir les échanges entre les deux pays, mais, depuis le début de l'année, les exportations québécoises vers le Mexique ont fait un bond de 12% en raison de ventes d'aluminium et de jouets.
Reste que, champion mondial du libre-échange, le Mexique a une peur bleue de la Chine, de son marché de 1,3 milliard de consommateurs et de sa main-d'oeuvre à bon marché. Seul pays au monde ayant des traités de libre-échange avec à la fois les États-Unis et l'Europe, le Mexique compte cependant encore beaucoup sur ses partenaires français et québécois.
«Nous faisons des choses que vous ne faites plus ou presque plus, par exemple dans le secteur manufacturier intermédiaire. Pour notre économie, au Mexique et en Amérique latine, c'est très important», d'affirmer à La Presse le sous-ministre aux relations commerciales internationales, Angel Villalobos.
Les rencontres d'affaires France-Québec-Mexique se déroulent jusqu'à vendredi à Mexico. Cette première permettra à 94 Québécois, 74 Français et 178 Mexicains de se rencontrer en présence de plusieurs élus des trois gouvernements, dont le premier ministre Jean Charest.
Lors de sa mission au Mexique en 1999, Lucien Bouchard avait alors déclaré vouloir inverser peu à peu la balance commerciale entre le Mexique et le Québec. Malgré tous les efforts, le Mexique a continué d'exporter sept fois plus chez nous que le Québec réussit à le faire au sud du Rio Grande.
Même si les exportations québécoises vers le Mexique ont doublé depuis 1999, pour s'élever à 321 millions de dollars en 2003, les exportations mexicaines grimpent à 2,4 milliards.
Le Québec était en 2001 le troisième client et le 24e fournisseur de biens du Mexique. Dans l'ensemble canadien, les Québécois pourraient toutefois faire mieux, la part québécoise des exportations au Mexique ne représentant que 15% des ventes canadiennes l'an dernier.
Joseph Molina, directeur du service économique à la Délégation du Québec de Mexico, explique qu'il faudrait exclure de ce portrait les secteurs forts du Mexique, comme le pétrole et les automobiles, qui continueront de peser lourd dans cette balance commerciale en faveur de notre partenaire du Sud.
Toutefois, il pense que les entreprises québécoises ont encore tout intérêt à débarquer au Mexique puisque c'est tout le marché latino-américain, voire même du sud des États-Unis qui est à leur portée à Mexico.
«Le Mexique a changé. Les Mexicains sont plus riches et plus éduqués», explique M. Molina.
Pour le Québec cela signifie deux choses: une main-d'oeuvre de plus en plus qualifiée pour nos entreprises de moyenne et haute technologie, et des consommateurs plus intéressés que jamais à certains produits haut de gamme.
«Tout ce secteur est prometteur», précise M. Molina avant d'ajouter que même les produits alimentaires de grande qualité peuvent trouver preneurs auprès de consommateurs mexicains de plus en plus difficiles.
À Mexico, on retrouvera donc les saumons fumés Atkins, les canards de Lac-Brome et les jambons de Cap-de-la-Madeleine.

Commerce France-Québec-Mexique
Une centaine de PME en mission au Mexique
On y brassera aussi des affaires... entre Québécois
Mylène Moisan
Le Soleil mardi 16 novembre 2004
Cette semaine, une centaine d'entrepreneurs québécois seront à Mexico pour brasser des affaires et faire du speed dating avec des PME françaises et mexicaines. Ironiquement, certains vont en profiter pour faire la cour à des compagnies d'ici, qu'elles n'auraient peut-être jamais croisées dans la Belle Province...
" C'est vrai, reconnaît James H. Atkins, qui fait dans le poisson fumé haut de gamme. J'ai regardé la liste des entreprises et j'ai sorti deux ou trois compagnies québécoises avec qui je pourrais faire affaires. C'est un drôle de ricochet mais, sans ce prétexte-là, je n'aurais même pas su qu'elles existaient et qu'elles offraient ces services-là. J'ai été étonné. "
Joint au téléphone dans sa Gaspésie, le président d'Instinct Multimédia, Thomas Soucy, ne compte pas non plus se limiter aux entreprises mexicaines et françaises. " Il ne faut pas sous-estimer les possibilités intra-Québec. En région, c'est difficile parfois de rencontrer des gens d'ailleurs dans la province. Ça revient presque moins cher de venir au Mexique que de se rendre à Montréal, à 850 kilomètres d'ici ", explique-t-il.
En plus, avec les différents programmes et crédits d'impôt pour les entreprises qui mettent le cap sur l'exportation, certaines d'entre elles peuvent obtenir un remboursement allant jusqu'à 80 % de la facture, 3000 $ tout compris, avion, hôtel et " entremettage ". C'est le cas de Thomas Soucy, pour qui cette mission sera une véritable aubaine. " C'est vraiment une formule formidable. Ça demande à peu près aucun investissement, on jase avec les gens et on voit tout de suite s'il y a des possibilités. "
Pour cette mission commerciale conjointe France-Québec, une première, les organisateurs ont opté pour une formule " rencontres rapides ", qui permettra aux entreprises de jaser 30 minutes ensemble, le temps de voir si elles ont des affinités d'affaires. Si oui, elles pourront se fixer un rendez-vous doux plus tard, et, éventuellement, sceller leur union.
20 coups de coeur
Il y a quelques semaines, les entreprises inscrites ont eu accès au catalogue colligeant l'ensemble des compagnies participant à la mission, 94 au Québec, 74 en France et 178 au Mexique. À l'aide des descriptions et des profils, les entrepreneurs ont indiqué leurs 20 coups de coeur. Ils en rencontreront 16 en deux jours, dans une immense salle d'un des hôtels les plus prestigieux de Mexico. Sans paravent. Cupidon au service de Crésus. Pour des PME, la formule retenue est évidemment beaucoup plus accessible que les traditionnelles foires, qui demandent d'importants investissements - pouvant atteindre 50 000 $ - pour avoir un kiosque en espérant que des clients potentiels s'y arrêtent. La dizaine d'entrepreneurs contactés par LE SOLEIL la semaine dernière étaient tous très emballés de cette invitation faite par le gouvernement du Québec.
Même si la plupart d'entre eux ne partent pas avec l'idée de revenir avec des liasses de contrats sous le bras, elles comptent toutes sonder le terrain pour une éventuelle percée du marché mexicain. " Y a-t-il un intérêt commercial pour nos produits ? Est-ce qu'on mange du saumon fumé à Cancun ? " demande M. Atkins. Décidé à " sortir du Québec ", la compagnie a déjà sondé le marché européen, pour se rendre compte qu'elle serait mieux de regarder ailleurs. D'où l'intérêt pour l'Amérique latine.
À Québec, Jo Lanoë, de CO2 Solutions, estime que la mission commerciale au Mexique est une belle trouvaille pour faire progresser les entreprises d'ici. " Le gouvernement utilise bien son argent en faisant ça. C'est vraiment une activité très efficace. Mettre 400 entreprises dans le même hôtel pendant presque quatre jours, ça ne peut pas faire autrement que de faire des contacts. C'est un très bel outil ".
MMoisan@lesoleil.comn

Commerce France-Québec-Mexique
Une balance commerciale ...débalancée :
Le Québec devra mettre les bouchées doubles
Mylène Moisan
Le Soleil mardi 16 novembre 2004
Québec met les bouchées doubles pour grignoter une part plus grande du marché mexicain, qui a dans son assiette les sept huitièmes du gâteau commercial. Et un appétit grandissant pour ces deux partenaires du nord.
Cette semaine, le premier ministre, Jean Charest, rencontrera le président mexicain, Vicente Fox, pour l'entretenir de l'importance de resserrer les liens avec les latins du nord. Pour montrer son sérieux, M. Charest sera accompagné de plus de 100 PME du Québec, désireuses de brasser des affaires au Mexique. Avec lui, le premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, et une délégation de quelque 75 compagnies.
Historiquement, le Canada et le Québec ont toujours vendu moins au Mexique que le contraire. Selon les chiffres officiels fournis par le gouvernement québécois, les exportations mexicaines sont sept fois plus importantes. En 2003, sur presque 2,5 milliards $ d'échanges de biens, le Québec a importé pour plus de 2,1 milliards $. Et, contrairement à la croyance populaire, elles ne sont pas faites que de babioles et de fruits, mais à 90 % de produits de moyenne et de haute technologie.
À l'heure actuelle, le Québec envoie au Mexique principalement de l'aluminium (28,5 % des exportations en 2003), des alkybenzènes (9,5 %) et des tissus de coton (8 %). Le total des exportations s'est chiffré l'an dernier à 321 millions $, pas tout à fait 15 % de tout ce qu'envoie le Canada au pays de Vicente Fox.
C'est dire combien il y a du pain sur la planche pour les entreprises d'ici, qui doivent sans cesse se battre contre des coûts inférieurs de main-d'oeuvre et de production. Fait intéressant, il y a cinq ans, le gouvernement de Lucien Bouchard avait organisé une mission économique au Mexique avec l'ambition d'inverser la balance commerciale. À cette époque, Bernard Landry, alors ministre des Finances, soupçonnait " les diplomates canadiens de ne pas faire tout l'effort qu'il faut pour représenter le Québec ".
Cette fois, le Québec privilégie d'éventuelles alliances entre PME, une formule prisée à la fois par le Québec et le Mexique. Le président Fox a d'ailleurs mis sur pied - avec l'aide de Desjardins - un programme pour faciliter la vie des micro, petits et moyens entrepreneurs qui veulent se lancer en affaires, en leur facilitant notamment l'accès au crédit.
Les entrepreneurs qui se rendent au Mexique cette semaine pourront donc prendre la mesure des possibilités qui s'offrent à eux et voir s'ils peuvent tirer leur épingle du jeu.
Vincent Poirier, 25 ans, directeur des Énergies solaires et éoliennes, n'a trouvé jusqu'à maintenant aucun concurrent qui oeuvre dans le même secteur que lui, l'installation de systèmes électriques alternatifs sur les résidences. Il a eu beau scruter la liste des quelque 350 PME qui participeront à la mission commerciale France-Québec à Mexico cette semaine, il n'a trouvé " personne dans le secteur des énergies renouvelables ". Le jeune homme d'affaires a établi quelques contacts en Algérie où son expertise pourrait être prisée, il espère faire de même au Mexique.
MMoisan@lesoleil.com

Le scénario imprévu : la quatrième guerre mondiale ?
Chronique de François Ewald*
Les Echos mardi 16 novembre 2004
La réélection de George W. Bush à la présidence des Etats-Unis invite à se demander, au moins à titre d'hypothèse, si nous ne sommes pas entrés dans une nouvelle phase de la vie politique. Jusqu'à la fin du XXe siècle, trois scénarios se disputaient l'actualité. Peut-être convient-il d'en intégrer un quatrième ?
Un premier scénario caractérise l'actualité politique comme l'âge de la démocratie. Par démocratie, on entend beaucoup plus qu'une Constitution ou l'élection des gouvernants par le suffrage universel. La démocratie se présente à la fois comme le règne de l'égalité, avec comme corollaire la notion de droits (de l'homme), et comme la réalisation d'une idée d'autonomie conquise par des hommes enfin capables de se gouverner eux-mêmes. Depuis deux siècles, nous serions pris dans un pli démocratique qui modifierait nos existences, et produirait cet individualisme qui est en même temps sa limite : plus la démocratie s'accomplit, plus l'individu se retire de la chose publique pour se consacrer à son bonheur privé. Le citoyen prend la figure d'un consommateur qui veut « jouir sans entraves », revendiquant toujours plus de droits sans devoirs. Selon ce scénario, l'actualité politique serait dominée par les contradictions de la démocratie, avec la nécessité pour les gouvernants de restaurer l'individu comme citoyen, de le responsabiliser. La démocratie ne pourrait se sauver que par un plus de démocratie.
Une deuxième vision de l'actualité est donnée par les références traditionnelles à l'économique et au social. On les croyait un peu désaffectées, elles ont trouvé à se ressourcer autour du thème de la mondialisation, présentée comme l'événement majeur par rapport auquel nous devrions nous situer. Selon ce scénario, la politique consiste à trouver le bon équilibre entre l'économique (la production des richesses) et le social (leur bonne répartition) et à organiser convenablement les institutions économiques (le marché) et sociales (l'Etat providence). Malgré le changement d'échelle, la vieille opposition du libéralisme et du socialisme resterait pertinente pour structurer la vie politique. On s'attache dès lors à la régulation, à la « domestication » d'un marché mondial qui, abandonné à lui-même, conduirait à la disparition des protections, dont ont particulièrement besoin les plus faibles et les plus exposés.
Selon ces deux scénarios, il n'y a rien de vraiment nouveau sous le soleil politique. Tout ce que nous avons pu vivre, et pourrons vivre à l'avenir, ne sont qu'autant de chapitres ajoutés à une histoire dont la trame est vieille de deux siècles : Révolution française d'un côté, révolution industrielle de l'autre.
Une autre hypothèse, plus récente, est celle de la « société du risque ». C'est le scénario de l'apocalypse, le scénario catastrophe. Le thème n'est plus idéologique ou social, mais technologique. L'actualité serait marquée par l'excès de pouvoir que nous avons désormais acquis, en raison du développement des sciences et des techniques, sur la nature et sur nous-mêmes. Elle s'ouvre quand s'opère le renversement ontologique qui fait que d'êtres dans la nature, soumis à ses lois, nous sommes devenus des êtres capables à la fois d'en modifier les équilibres (réchauffement climatique) et de la soumettre à nos volontés (biotechnologies). La politique devrait se faire éthique, dans la mesure où c'est en ces termes qu'il est désormais convenu d'organiser la marche des sciences et des techniques. Comme Zeus le fit avec Prométhée, il faudrait enchaîner le projet moderne. Il n'y aurait de bonne politique que de précaution. Les conséquences de ce scénario sont considérables. Il menace en effet les rapports de la vérité et du pouvoir qui fondent le projet moderne. Et voudrait substituer à la démocratie représentative une démocratie participative dont on peut craindre les dérives totalitaires.
Mais une quatrième hypothèse, très pessimiste, a récemment pris corps : elle consiste à dire que notre actualité est marquée par le retour de la guerre, des fanatismes et de l'intolérance. Le terrorisme de masse, les passions nihilistes, les fondamentalismes comme la volonté de toujours anticiper sur les menaces qu'ils peuvent fomenter nous ont fait entrer dans une sorte d'état de guerre. Quand nous pensions que la chute du mur de Berlin ouvrait une longue ère de paix, consacrée au développement économique et régulée par l'essor d'organisations multilatérales, il apparaîtrait plutôt que le monde est à nouveau divisé en deux parties hostiles qui se mènent une lutte à mort. C'est le scénario dans lequel s'inscrivent les Etats-Unis depuis le 11 Septembre et la déclaration d'une « quatrième guerre mondiale » contre le terrorisme, qui devrait durer aussi longtemps que la guerre froide, soit plus de quarante ans. Les citoyens américains, qui depuis lors se pensent en guerre, ont élu celui qu'ils considéraient comme le meilleur « commandant en chef », le mieux à même de défendre ses valeurs menacées.
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Pour nous, vieux Européens, qui sortons fatigués de trois guerres mondiales, qui avons construit le projet européen sur l'idée que toute paix vaut mieux que n'importe quelle guerre, qui pensons contre les extrêmes et rêvons médiation et transaction, ce scénario paraissait aussi faux que dangereux, irréel tant il nous rebute de le prendre en considération. La réélection du George W. Bush à la tête des Etats-Unis lui donne une nouvelle consistance. Le scénario qu'une quatrième guerre mondiale a commencé, pratiquement au lendemain de la chute du mur de Berlin, qui ne ressemble à aucune des précédentes et dont les cibles sont civiles modifie profondément l'actualité politique. L'échelle des risques est réévaluée, la politique redevient à dominante sinon militaire, du moins sécuritaire : protéger son territoire, et les populations sur son territoire. La priorité est de combattre les fanatismes et les fondamentalismes adverses, de mobiliser dans une bataille qui n'est plus seulement pour le bien-être, mais pour des valeurs dont il faut réapprécier la valeur.
* professeur au Conservatoire national des arts et métiers

ET SI L'AMÉRIQUE AVAIT ÉTÉ FRANÇAISE
Véronique Maurus
Le Monde lundi 15 novembre 2004
A l'automne 1604, il y a quatre cents ans, un petit groupe de Français crée la première colonie en Amérique du Nord, devançant de peu les Anglais. Mais l'aventure tourne mal. Récit d'une occasion perdue
VU de la rive nord, Sainte-Croix apparaît minuscule. Quelques mètres carrés de terre sableuse cerclés de rochers et de sapins noirs. Un îlot plus qu'une île, fiché à l'embouchure de la rivière du même nom, dans un paysage austère de forêts et de lacs glacés. Si petit, si désolé qu'on se prend à douter : comment diable des hommes ont-ils pu choisir cet endroit pour créer, il y a quatre cents ans, le premier établissement français en Amérique du Nord - et même le premier établissement tout court (si on excepte la Floride espagnole), puisque les Anglais ne s'installeront que trois ans plus tard ?
L'hiver dernier, raconte le guide, un photographe est venu ici en raquettes. Son appareil a gelé en deux minutes. Au XVIIe siècle, ajoute-t-il, les hivers étaient encore plus rudes : - 35 °C en moyenne, contre « seulement - 25 °C » aujourd'hui. Les climatologues parlent de « mini-ère glaciaire ». A l'époque, l'été indien ne durait que quelques jours.
En 1604, les premières neiges étaient tombées le 6 octobre. Et le 3 décembre, le piège s'était refermé : la rivière charriait des blocs de glace chahutés par les marées. Le passage vers les rives était désormais impossible. Finis la chasse, la pêche, le ramassage des coquillages, la cueillette. Perdus, aussi, les légumes plantés pendant l'été sur les berges, et l'eau potable, et le bois de chauffage. L'île refuge devenait prison. Les Français avaient cru y être à l'abri des indigènes, des Espagnols qui remontaient les côtes depuis la Floride, des ours, des loups. Ils allaient y mourir par dizaines. De froid, et surtout de scorbut, faute de vitamines. Des 79 hommes installés dans l'île à l'automne 1604, 34 seulement survivraient au printemps 1605 - dont une vingtaine fort mal en point.
Sainte-Croix est aujourd'hui un « lieu historique international ». Située à cheval sur la frontière des Etats-Unis et du Canada, à 400 kilomètres au nord de Boston, l'île est cogérée par le service des parcs des deux pays. On ne la visite plus, on la regarde, d'une rive ou de l'autre. Le côté américain est moins lugubre. On voit un arpent de prairie, une plage grande comme un ourlet, une petite colline et, bien entendu, une croix. L'espace d'un hiver, il y eut pourtant là un vrai village, avec son four à pain, sa forge, sa chapelle et, regardant l'Est, son cimetière. Pour un Français, c'est un lieu d'émotion. Sans tomber dans l'histoire fiction, difficile de ne pas y rêver d'une Amérique française au destin radicalement différent. Car tout s'est joué ici, il y a quatre cents ans, à un cheveu. Quelques kilomètres, quelques jours, quelques degrés de plus ou de moins et la Nouvelle-France aurait supplanté la Nouvelle-Angleterre.
Les Français étaient les premiers depuis longtemps, si l'on peut dire, et les mieux préparés à conquérir le continent. Avant même que François Ier envoie Verrazano reconnaître les côtes en 1524, et Cartier explorer le Saint-Laurent en 1534, les pêcheurs de Saint-Malo, de Honfleur, de La Rochelle ou les pilotes basques de Bayonne avaient découvert la route de la morue. Profitant des courants et des alizés, ils faisaient provision de sel en Saintonge au printemps, puis traversaient l'Atlantique par le sud pour remonter depuis la Floride jusqu'aux bancs de Terre-Neuve et de l'Acadie. A l'automne, ils repartaient en France.
D'année en année, ces pêcheurs avaient tissé des liens avec les indigènes de la côte. Le troc nourrissait un commerce dit « de pacotille », mené par les officiers pour leur propre compte, en sus des cargaisons officielles. En l'occurrence, il s'agissait de fourrures - lynx, loup, martre, loutre, castor, etc. Certaines tribus, comme les Micmacs ou les Algonquins, s'étaient ainsi posées en intermédiaires entre les étrangers et les tribus de l'intérieur, dont ils collectaient les peaux. Le trafic avait pris une telle ampleur que certains explorateurs, croyant débarquer en terre vierge au milieu du XVIe siècle, découvrirent avec stupéfaction des « sauvages » parlant le basque, vêtus à l'occidentale et parfaitement au fait des cours des peaux. Des dizaines de navires sillonnaient ainsi chaque année l'Atlantique, mais l'implantation française se limitait à quelques comptoirs saisonniers. L'Amérique du Nord n'était pas le Pérou : ni épices ni or, les « diamants du Canada » de Cartier n'étaient que du quartz. La pêche ne nécessitait guère de logistique à terre. Quant au fameux passage vers la Chine par l'ouest, il restait pour le moins hypothétique. Pour tout dire, le pays avait fort mauvaise réputation et le fou du roi Henri IV se moquait de ceux qui s'acharnaient à « tirer des épines du Canada ».
UNE mode absurde va tout changer. A la fin du XVIe siècle, les élégants du royaume s'entichent du chapeau de castor. Cet animal, alors assimilé à un poisson, est paré des vertus les plus étranges : on dit que sa morsure est féroce, qu'il se castre en cas de capture... Les qualités de son poil, rasé puis foulé pour en faire un feutre à la fois chaud et imperméable, sont connues, mais l'usage s'en est perdu en raison de l'épuisement de l'espèce en Europe. L'arrivée des fourrures canadiennes relance la vogue. Les prix s'envolent.
Le vieux commerce « de pacotille » devient un fructueux négoce international, la fourrure justifiant à elle seule l'armement de bateaux et la création de postes de traite. La colonisation peut désormais s'appuyer sur une base économique. Manque encore la volonté politique. Henri IV est tenté, mais le sage Sully s'oppose à toute aventure coloniale, arguant qu'elle n'est pas dans le génie français. De fait, les premiers essais sont marqués par une incroyable malchance, probablement « aidée » par les rivalités commerciales. Car les Français ne sont pas seuls. Anglais et Hollandais sont, eux aussi, de plus en plus intéressés par le Nouveau Monde. C'est ce qui décide Henri IV. En 1603, il se laisse convaincre par un de ses anciens compagnons d'armes, gentilhomme protestant originaire de Saintonge.
A 45 ans, Pierre Dugua, sieur de Mons, est un têtu aimable, courageux et un peu rêveur, un Cyrano de l'Atlantique. Enthousiasmé par un premier voyage de pure curiosité, en 1599, à Tadoussac, un comptoir situé sur le Saint-Laurent, il a vendu tous ses biens et engagé la dot de sa riche épouse pour se lancer dans l'aventure. Henri IV lui octroie un monopole de dix ans sur le commerce des fourrures canadiennes. En contrepartie, le nouveau « lieutenant général » s'engage à fonder à ses frais une colonie de peuplement en Acadie. Le système ne coûte rien à l'Etat mais il est soumis aux aléas du privé. Les rivaux exclus crient au scandale, de même que les chapeliers parisiens et les fourreurs, tous hostiles au monopole qu'ils n'auront de cesse de casser, quitte à s'allier aux Hollandais, concurrents naturels des Français puisque Anvers est la plaque tournante du négoce de fourrures.
Le Saintongeais, diplomate, parvient néanmoins à fédérer au sein d'une Compagnie les intérêts bretons, normands, charentais et basques. Le 10 avril 1604, deux navires quittent Honfleur chargés de 200 hommes. Dugua a recruté, outre quelques soldats et marins, une soixantaine d'artisans, charpentiers, tailleurs de pierre, cuisinier, etc. L'expédition compte aussi un prêtre catholique et un pasteur protestant (qui en viendront aux mains et seront enterrés ensemble, par dérision), un interprète noir (c'est l'usage), ainsi qu'un mineur croate - on n'a pas tout à fait abandonné l'espoir de découvrir de l'or, ni d'ailleurs de trouver la fameuse route pour la Chine. Elle est dirigée par une poignée d'aventuriers, amis du lieutenant général, comme Jean de Poutrincourt, qui assurera la défense de la future colonie, ou François Gravé du Pont, marchand et capitaine expérimenté. Embarque aussi un jeune géographe explorateur, Samuel Champlain, autre Saintongeais - mais catholique - qui deviendra, au Québec, beaucoup plus célèbre que Dugua le huguenot.
Ce dernier, jugeant la région de Tadoussac peu fertile et trop froide, a choisi l'Acadie, plus au sud, tenue par les pêcheurs pour un pays de cocagne. Le premier bateau aborde donc les côtes de l'actuelle Nouvelle-Ecosse le 13 mai. Là, plusieurs semaines précieuses sont perdues à guetter le second navire, puis les hommes partis à sa rencontre. Le prêtre s'égare, on ne le retrouve que trois semaines plus tard. En attendant, l'expédition cabote dans la baie de Fundy en quête d'un point de chute. Le 24 juin enfin, Dugua de Mons opte, faute de mieux, pour l'île de Sainte-Croix.
Le choix, on l'a vu, est malheureux mais les nouveaux colons ont des excuses. L'île est située à la même latitude que La Rochelle, ce qui laisse espérer un climat tempéré, les eaux sont fort poissonneuses, les rivages giboyeux et les autochtones rompus aux contacts avec les Européens. Mais début septembre, à peine les deux navires sont-ils repartis pour la France livrer les fourrures que l'air fraîchit brutalement. Des doutes effleurent Dugua de Mons, qui envoie le jeune Champlain à bord du dernier petit bateau resté au mouillage pour explorer les côtes du Maine et trouver un havre plus propice. Hélas, le temps presse désormais. Champlain, voyant l'hiver arriver, rebrousse chemin et rejoint Sainte-Croix bredouille. La suite est connue : le premier « hivernement », comme disent les Québécois, est meurtrier.
Au mois de juin 1605, lorsque Gravé du Pont et de Poutrincourt retrouvent les survivants, la colonie décide de déménager. A deux reprises, en 1605 puis encore en 1606, les Français descendront la côte en quête d'un « port convenable, en bonne température d'air ». Ils iront jusqu'à Cape Cod et camperont à Plymouth - quinze ans avant que les « Pilgrim Fathers » (les Pères pèlerins) - n'y fondent la Nouvelle-Angleterre. Les lieux sont effectivement propices, mais les indigènes locaux, hostiles. Compte tenu de l'hécatombe initiale, les Français ne sont plus assez nombreux pour les affronter - les renforts sont rares et chers. Faisant de nécessité vertu, les colons coopéreront dès lors avec les autochtones, qu'ils tenteront de convertir et épouseront même à l'occasion. Dans le futur Massachusetts, ils se heurtent à d'autres tribus, peu habituées aux Blancs. Une première escarmouche en 1605, puis une vraie bataille rangée, en 1606, les obligent à rebrousser chemin, sans pouvoir aller plus au sud.
Ils s'installent finalement à Port Royal (futur Annapolis Royal), un site magnifique accroché aux berges d'un vaste port naturel sur la côte ouest de la Nouvelle-Ecosse, qui deviendra le berceau de l'Acadie. Les colons ont tiré la leçon de l'expérience. Les habitations de Sainte-Croix sont rebâties, cette fois en rectangle, autour d'une cour et d'un puits, afin de couper le froid. On plante du blé et des pommiers, on se calfeutre et, surtout, on fait ripaille. Sur une idée de Champlain, ils créent l'« Ordre du bon temps », dont chaque membre, à tour de rôle, doit régaler et distraire ses compères. Ce sera le premier « club » nord-américain. Dans ces conditions, les second et troisième hivers sont moins tragiques que le premier, et la colonie s'est presque acclimatée lorsque les Hollandais arraisonnent deux navires chargés à ras bord de fourrures. Le coup est si dur que le monopole de Dugua de Mons tombe, victime d'obscures cabales. En septembre 1607, après quarante mois d'existence, le premier établissement français du Nouveau Monde doit fermer ses portes. Les colons regagnent la France. Ils reviendront, mais un peu tard. L'occasion est passée.
Ironie de l'histoire, cette même année 1607, tandis que les Français réembarquent la mort dans l'âme, les Anglais, eux, débarquent, plus au sud, à Jameston (Virginie), où ils fondent une très prospère colonie de tabac. L'Amérique anglophone est née.
Les Français feront souche, certes, en Acadie, et surtout, dès 1608, au Québec où Champlain fondera un nouveau pays, avec l'appui politique et financier du fidèle Dugua de Mons, resté à Paris défendre la Nouvelle-France et qui finira ruiné. Mais, jamais ils ne parviendront à reprendre le dessus. La colonie restera durablement sous-peuplée, mal en cour et mal défendue contre les Anglais, jusqu'à la cession, en 1755 de l'Acadie, puis en 1763 des provinces du Saint-Laurent, et enfin, en 1803 de la Louisiane.
Souvenir durable du premier « hivernement » ? Un siècle et demi plus tard, Voltaire décrira encore le Canada comme « un pays glacé huit mois par an, peuplé de barbares, d'ours et de castors ».
TRIBUNE LIBRE

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TRIBUNE LIBRE 16 novembre 2004
