
Pelletier fait la promotion du fédéralisme souple
SRC jeudi 18 novembre 2004
Le ministre québécois des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, termine sa visite en Europe, où il a fait la promotion du fédéralisme « souple », inauguré au Canada avec l'accord sur la santé. Il croit que les Européens pourraient trouver dans cette formule une source d'inspiration.
« Je me permets de suggérer que l'expérience du Québec au sein du Canada constitue un cas d'espèce pour la réflexion qui a cours en Europe », a déclaré le ministre à Paris, faisant référence aux débats entourant l'adoption de la première Constitution européenne.
« À mon avis, il existe aujourd'hui au Canada, comme c'est le cas en Europe, une conjoncture favorable à une redéfinition de ce que doit être un vaste ensemble politique qui respecte la cohésion et l'unité de l'ensemble, d'une part, et les particularités et les aspirations légitimes de ses composantes, d'autre part. »
M. Pelletier, un juriste spécialisé en droit constitutionnel, dit avoir senti un « intérêt plus marqué qu'avant » pour le Québec lors de son arrivée en Europe. « Les Européens sont curieux de voir comment on parvient chez nous à concilier l'affirmation de l'identité du Québec avec une adhésion au fédéralisme. »
Arrivé en Europe en début de semaine, le ministre aura notamment pris la parole devant l'Institut France-Amériques et des spécialistes réunis à Rennes. Mercredi, il se trouvait à Barcelone, où il a été reçu par le premier ministre de la Catalogne, Joseph Bargallo Valls. Il y a prononcé un discours devant des parlementaires, toujours sur le thème de la « redéfinition » du Canada.
Benoît Pelletier assure que les Allemands et les Belges l'ont invité, eux aussi, à leur rendre visite au cours des prochains mois pour leur parler de « fédéralisme asymétrique ».
Le ministre doit rentrer au Québec vendredi.

Ottawa accentue les disparités fiscales
Robert Dutrisac
Le Devoir vendredi 19 novembre 2004
- «C'est à se demander si les vrais fédéralistes ne sont pas qu'à Québec», dit Séguin - «On ne peut pas toujours s'essuyer les pieds sur le tapis du fédéral», répond Lapierre
Québec -- En présentant la synthèse des opérations financières du gouvernement pour les six premiers mois de l'année, le ministre des Finances, Yves Séguin, a dénoncé «le traitement inéquitable» qu'Ottawa a réservé au Québec en matière de péréquation. Le gouvernement fédéral doit revoir sa position, «sinon, c'est à se demander si les vrais fédéralistes ne sont pas qu'à Québec».
Depuis que les libéraux de Jean Charest ont été portés au pouvoir, le gouvernement fédéral a causé «l'hémorragie» des versements de péréquation, une ponction de 2,4 milliards en deux ans, a déploré M. Séguin au cours d'une conférence de presse. «C'est que le gouvernement fédéral, à l'égard du Québec, a été particulièrement sévère à la baisse. Jamais, dans l'histoire du Québec, depuis la Deuxième Guerre mondiale, une baisse n'a été aussi forte sur deux années. Aucune province au Canada n'a eu une telle chute sur deux années de suite», a dit le ministre.
Or l'arrangement sur la péréquation imposé par Ottawa lors de la conférence fédérale-provinciale d'octobre n'a permis de récupérer que 280 millions en 2004-05 alors que Québec s'attendait à récolter environ 600 millions. Il faudra attendre jusqu'en 2008-09 avant que le Québec ne renoue avec des versements annuels de péréquation dépassant les cinq milliards, a signalé M. Séguin.
À cette conférence des premiers ministres sur la péréquation, le Québec a frappé «un mur», il a fait face à «un silence inflexible»; Ottawa a procédé «de façon unilatérale», s'est plaint M. Séguin.
La réplique d'Ottawa ne s'est pas fait attendre, et c'est le lieutenant du premier ministre Paul Martin au Québec, le ministre des Transports, Jean Lapierre, qui l'a formulée hier. «Je pensais que c'était le même M. Séguin qui voulait baisser les impôts de un milliard de dollars, non ?», a-t-il dit à Ottawa.
«Ça fait tellement de temps qu'il rêve d'être ministre des Finances», qu'il fasse son travail, a dit M. Lapierre. «Mais on ne peut pas toujours s'essuyer les pieds sur le tapis du fédéral.»
Qu'à cela ne tienne, Yves Séguin garde l'espoir de convaincre le gouvernement fédéral de revoir le régime de péréquation dans les prochains mois. «La formule de péréquation n'est pas encore fermée. Le projet de loi n'est pas encore sanctionné, a dit le ministre. On nous entendra beaucoup.»
M. Séguin a souligné que Paul Martin avait accepté de mettre sur pied un comité d'experts sur la péréquation, ce qu'il voit d'un bon oeil. Or le rapport de ce comité n'est attendu qu'en décembre 2005.
M. Séguin a dit croire à «un fédéralisme moderne», à l'instar du premier ministre Jean Charest. «Je me bats pour ça. Et tout ce que je souhaite, c'est qu'on traite le Québec équitablement.» Depuis 30 ans, le Québec bataille pour faire valoir son point de vue. «Ça exacerbe les opinions, bien sûr, et la patience», a-t-il reconnu.
Dans les documents sur les transferts fédéraux distribués hier par le ministère des Finances, on souligne que la dernière conférence sur la péréquation, en multipliant les arrangements particuliers avec les provinces, a accentué les disparités en matière de capacité fiscale. Le Québec figure en queue de peloton. En vertu de ces arrangements particuliers, Terre-Neuve-et-Labrador a obtenu 1,4 milliard, soit 2707 $ par habitant, ou 20 milliards transposés à l'échelle du Québec. La Nouvelle-Écosse, la Saskatchewan et la Colombie-Britannique ont aussi bénéficié de traitements de faveur. À l'échelle du Québec, on parle d'un total de 30 milliards, a calculé le ministère des Finances. De son côté, le Québec n'a réussi à arracher que l'étalement de sa dette de 2,4 milliards reliée à la péréquation versée en trop : il pourra rembourser en dix ans plutôt qu'en cinq ans.
Quoi qu'il en soit, c'est grâce à la hausse des transferts fédéraux que Québec atteindra le déficit zéro cette année. L'augmentation des transferts fédéraux pour la santé de 501 millions et de 279 millions au chapitre de la péréquation permet d'éponger une baisse des revenus autonomes de l'État québécois de 760 millions et une charge supplémentaire de 20 millions pour le service de la dette. Bien que la croissance économique au Québec, à 2,7 %, soit conforme aux prévisions, l'impôt sur le revenu a baissé de 225 millions. De plus, la vente d'actifs qui devait rapporter 880 millions à l'État ne procurera que 395 millions.
Pour l'an prochain, M. Séguin a indiqué que le gouvernement fera face à «une difficulté financière» de l'ordre de 2 à 2,5 milliards, mais cela comprend l'allégement fiscal de un milliard promis par les libéraux.
Pour l'opposition officielle, le nouvel arrangement sur la péréquation est «un échec lamentable» pour «le gouvernement le plus fédéraliste du Québec contemporain», un échec qui trahit les tares du régime fédéral canadien. Le chef de l'opposition officielle, Bernard Landry, a soutenu que le Québec était victime d'un traitement «discriminatoire» par le jeu de la démocratie. «Un gouvernement démocratique, il a tendance à pencher pour la majorité», a dit M. Landry. Le gouvernement libéral, ayant perdu le Québec aux mains du Bloc québécois depuis une décennie, cherche à se faire du capital politique parmi la majorité canadienne-anglaise, a avancé le chef péquiste.
De son côté, le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, estime que la synthèse des opérations confirme l'échec de la politique fiscale du gouvernement : les diverses hausses de tarifs (garderies, électricité, etc.) n'ont pas produit plus de revenus pour le gouvernement. Elle confirme également «l'échec lamentable» de la politique des relations fédérales-provinciales telle que conçue par le gouvernement Charest, a dit M. Dumont.

D'où vient le déséquilibre ?
Jean-Robert Sansfaçon
Le Devoir vendredi 19 novembre 2004
C'était au tour du ministre des Finances du Québec, Yves Séguin, de présenter la synthèse des opérations budgétaires de son gouvernement, hier matin. Comme on pouvait s'y attendre, la situation reste corsée et nous amène à nous demander comment il se fait que Québec n'ait pas la même marge de manoeuvre qu'Ottawa malgré des sources de revenus similaires.
Le premier réflexe qui nous vient à la lecture des deux mises à jour présentées cette semaine, c'est de nous dire qu'Ottawa doit sûrement profiter de revenus plus généreux que le Québec pour remplir ses coffres à un tel rythme.
Erreur ! Un calcul rapide indique que les recettes totales du fédéral se sont accrues moins vite que celles du Québec depuis 2000-01 (Ottawa : 8,6 %; Québec : 10,2 %).
Alors, si ce ne sont pas les revenus, sont-ce les dépenses de programmes qui ont crû moins rapidement là-bas qu'ici ?
Non plus ! Ottawa a laissé croître ses dépenses de programmes de 28 % en quatre ans, comparativement à 15,7 % pour le Québec.
Qu'y a-t-il d'autre ? Une seule chose : le service de la dette. Parce que la dette fédérale était devenue excessivement lourde au milieu des années 90, le remboursement annuel des intérêts, aussi appelé service de la dette, accaparait 36 % des recettes totales du budget fédéral en 1995-96, contre 15,7 % pour le Québec. Ottawa s'est donc lancé dans une vaste opération qui l'a conduit à l'équilibre grâce à d'importantes réformes dans les transferts et à l'assurance-chômage.
À partir de ce jour, le remboursement annuel d'intérêts a rapidement diminué grâce à l'effet combiné du gel de la dette et de la baisse des taux d'intérêt. À cela s'est bientôt ajouté le remboursement annuel d'une partie de la dette, de sorte qu'en proportion des recettes totales qui continuaient de croître, les intérêts qui accaparaient 36 % des impôts en 1995 ont diminué à 24 % en 2000 et à 17,9 % aujourd'hui. La conséquence a été spectaculaire : si Ottawa consacrait au remboursement d'intérêts cette année le même pourcentage de ses revenus qu'en 1995, il dépenserait 70 milliards au lieu de 35 milliards à l'heure actuelle. Une économie de 35 milliards ! Par rapport à il y a seulement quatre ans, Ottawa dispose cette année de 11 milliards de plus parce qu'il n'a plus à rembourser autant d'intérêts en proportion de ses recettes.
C'est cette différence qui lui a permis de réduire les impôts une première fois et d'augmenter sensiblement ses dépenses de programmes tout en engrangeant quand même d'importants excédents.
Paradoxalement, si Québec n'a pas la même veine, c'est que le remboursement d'intérêts n'a jamais occupé une portion aussi importance de ses recettes et que sa dette a continué de grimper même après l'atteinte du déficit nul. À 12,7 % des recettes aujourd'hui, au lieu de 15,7 % il y a dix ans, Québec ne dispose en théorie que de 1,6 milliard de plus par année malgré des taux d'intérêt plus bas et une progression constante de ses revenus totaux entre-temps.
Constater cela ne règle rien mais permet de poser quelques questions : le Québec n'aurait-il pas pu limiter davantage la croissance de ses dépenses et de sa dette depuis l'atteinte du déficit nul ?
Avec une croissance de ses revenus de seulement 2 % par année, peut-on se permettre de réduire les impôts et de laisser croître la dette alors que les taux d'intérêt reprennent leur tendance à la hausse ?
Quant à Ottawa, comment peut-il refuser de reconnaître que ses excédents annuels sont planifiés dans le seul but de rembourser rapidement la dette ? Finalement, à quel niveau d'endettement jugera-t-il que le temps est enfin venu de libérer une partie du champ fiscal au profit des provinces et des contribuables ?

Harper veut aider les gens de Mirabel à retrouver leurs terres
Rollande Parent
Presse Canadienne vendredi 19 novembre 2004
Le chef conservateur, Stephen Harper, considère que la position du gouvernement libéral quant aux expropriés de Mirabel est tout simplement intenable. Il est confiant d'établir une alliance avec le Bloc québécois pour forcer le gouvernement libéral à en revendre une bonne partie aux occupants actuels.
De passage à Mirabel en matinée, M. Harper y a rencontré la vingtaine d'agriculteurs regroupés par l'Union des producteurs agricoles de la région pendant une vingtaine de minutes.
«Je pense que c'est possible. Je dois discuter avec les autres partis. Le fardeau de la preuve repose sur le gouvernement et non sur les agriculteurs d'ici. C'est évident qu'il n'y a pas de plan maintenant pour utiliser ces terres pour une expansion de l'aéroport», a déclaré le chef conservateur, à l'issue de sa rencontre tenue hors la présence des journalistes.
«Le ministre Jean Lapierre est dans le champ. S'i in'y a pas de plan pour une expansion, on doit revendre ces terres aux agriculteurs ou à ceux qui ont été expropriés», a-t-il poursuivi.
M. Harper estime que la principale difficulté des agriculteurs locataires tient à la précarité de leur situation. Comme ils sont locataires, il leur est difficile de convaincre les institutions financières de leur prêter de l'argent pour investir dans leurs installations. Ils hésitent en outre à entreprendre des travaux coûteux susceptibles d'améliorer leurs terres puisqu'ils ignorent combien de temps ils les exploiteront.
«On doit régler ce problème», a-t-il fait valoir.
M. Harper croit pouvoir compter sur le support du Bloc québécois «qui a une position similaire à la nôtre», bien qu'il ne soit pas certain de celle du NPD.
Au-delà de ces alliances stratégiques, le chef politique y voit «une question de sens commun. Les deux tiers des terres de la région de Mirabel ne sont toujours pas utilisées et sont gardées sous le contrôle du gouvernement fédéral», a-t-il dénoncé.
«Avec un gouvernement minoritaire, il me semble que c'est un bon moment pour s'occuper de ce problème», a-t-il lancé.
L'organisateur de la rencontre, M. Marcel Denis, président de l'UPA de la région et du comité de rétrocession des 11 000 acres de terre est prêt à écouter tous les partis politiques qui partagent son objectif. Jusqu'ici il n'a pas réussi à établir un contact avec le ministre des Transports, Jean Lapierre.
«On a besoin d'alliés. On a envoyé une lettre au ministre Jean Lapierre et on n'a même pas eu un accusé de réception. Il a déclaré dans les journaux que les terres n'étaient pas à revendre mais bien à louer. On va tenter à nouveau de le rencontrer. Il faut qu'il change de disque. Ça n'a aucun sens», a soutenu M. Denis.
«Il est temps que les gens en attente depuis 35 ans (depuis l'expropriation de 1969) soient libérés. Il y a à peine cinq pour cent des terres expropriées qui ont été utilisées. C'est un scandale», a-t-il ajouté.
M. Denis a personnellement racheté ses terres, au milieu des années 80, quand des 97 000 acres de terres expropriées, 80 000 acres ont été revendues. Des 17 000 restantes, 11 000 se trouvent à l'extérieur de la zone opérationnelle de l'aéroport de Mirabel. Ce sont ces terres-là qui les agriculteurs veulent acheter du fédéral. On y trouve quelque 200 propriétés.
«Les 6000 acres qui se trouvent à l'intérieur des clôtures des terrains de l'aéroport, la zone opérationnelle, représentent deux fois la grandeur de Dorval», a signalé M. Denis.

L'Ontario veut réformer son mode de scrutin
Manon Cornellier
Le Devoir vendredi 19 novembre 2004
Ottawa -- L'Ontario est la dernière province à prendre le train de la réforme du mode de scrutin. Le premier ministre Dalton McGuinty a annoncé hier que son gouvernement allait suivre l'exemple de la Colombie-Britannique et confier à une assemblée de citoyens plutôt qu'aux élus le soin d'examiner le système électoral actuel et de proposer d'éventuels changements.
«Je crois que les Ontariens devraient avoir la possibilité de réexaminer le régime électoral dont nous avons hérité et de déterminer s'ils en sont satisfaits ou s'ils veulent le changer pour un autre», a déclaré M. McGuinty lors de la conférence «Dialogue sur la démocratie», à Toronto.
L'assemblée de citoyens examinera le système uninominal à un tour actuellement en vigueur et diverses solutions de rechange, comme la représentation proportionnelle et des systèmes mixtes combinant ces deux méthodes. Si l'assemblée conclut à la nécessité d'une réforme, le système proposé sera soumis à la population ontarienne par voie de référendum, et ce, d'ici la fin du mandat actuel du gouvernement ou le jour des élections, a dit M. McGuinty en guise d'engagement.
Selon le temps qu'exigera la consultation et le moment du référendum, le nouveau système pourrait même être mis en place à temps pour le prochain scrutin, a-t-il affirmé sans toutefois avoir trop l'air d'y croire compte tenu de la complexité du processus. Un projet de loi sur la tenue d'élections à date fixe est actuellement à l'étude à Queen's Park. S'il est adopté, les prochaines élections auront lieu le 4 octobre 2007.
M. McGuinty n'a offert que les grands paramètres de son projet. Il a précisé que l'assemblée serait créée cet hiver et composée de citoyens choisis au hasard à travers la province. Mais il n'a pas précisé combien de citoyens y siégeraient, qui les choisirait, quelle serait la durée de leurs travaux ou encore de quel budget ils disposeraient.
Dalton McGuinty n'a pas dit non plus s'il imiterait son homologue de la Colombie-Britannique, Gordon Campbell, qui s'est lié par voie législative non seulement à soumettre à la population tout nouveau système de scrutin proposé par son assemblée citoyenne mais à le mettre en oeuvre si la population l'approuve. Le référendum de la Colombie-Britannique aura lieu en mai 2005, en même temps que les élections générales.
D'autres provinces étudient aussi le mode de scrutin, soit l'Île-du-Prince-Édouard, le Nouveau-Brunswick et le Québec. Le Québec est une des premières provinces à avoir procédé à une consultation sur le sujet. La commission présidée par Claude Béland a remis son rapport en mars 2003. Celui-ci portait sur une série de réformes visant à améliorer la vie démocratique, dont la refonte du mode de scrutin.
Le gouvernement Charest a repris à son compte uniquement le projet de réforme du système électoral. Il a toutefois choisi un modèle différent de celui proposé par la commission. On en sait peu de chose pour l'instant car on attend toujours le dépôt d'un avant-projet de loi qui en tracerait les contours précis. Ce dépôt avait été promis pour le printemps dernier, puis pour cet automne, mais n'a pas encore eu lieu.
Au niveau fédéral, rien n'a encore transpiré au sujet des intentions du gouvernement Martin. Lié par un engagement inscrit dans le discours du Trône sous les pressions des partis d'opposition, il doit lancer un processus de consultation sur le mode de scrutin. On ne sais pas encore comment il entend procéder ni jusqu'où il est prêt à aller.

Un délateur associe Gagliano au clan Bonanno
Alec Castonguay
Le Devoir vendredi 19 novembre 2004
Martin expulse Carolyn Parrish du caucus libéral
Ottawa -- Commotion sur la colline parlementaire: deux chocs successifs ont ébranlé le gouvernement Martin hier alors que des documents du FBI cités par un journal new-yorkais font état de liens étroits entre l'ex-ministre libéral Alfonso Gagliano et la puissante mafia du clan Bonanno et que, simultanément, le premier ministre Paul Martin expulsait de son caucus la controversée députée Carolyn Parrish, réduisant du même coup sa marge de manoeuvre à la Chambre des communes.
Le réveil a été brutal pour Paul Martin et le Parti libéral hier. La première tuile, tombée très tôt, a été lâchée par le tabloïd américain New York Daily News. Dans son édition d'hier, sous le titre «Délateur : un politicien canadien dans la mafia», le quotidien cite des documents du FBI qui font état de l'appartenance directe d'Alfonso Gagliano au clan Bonanno, la puissante mafia new-yorkaise.
L'ex-ministre libéral, devenu ambassadeur par la suite, est identifié comme étant un «soldat» du clan familial. Un ancien membre du clan devenu délateur, un certain Frank Lino, a en effet témoigné de liens entre M. Gagliano et la mafia. Le nom de l'ex-ministre sous Jean Chrétien a fait surface lorsque Frank Lino a décrit les opérations du clan à Montréal dans les années 90, alors que M. Gagliano était dans les hautes sphères du gouvernement fédéral.
Lors d'un voyage dans la métropole québécoise, les dirigeants new-yorkais de la mafia seraient venus présenter à leur «filiale du nord» leur nouveau patron, nommé Joseph Massino. Toujours selon le journal new-yorkais, qui cite des documents du FBI, c'est pendant cette rencontre qu'un membre du clan, Joseph Lopresti, aurait présenté au délateur Frank Lino le ministre Gagliano comme faisant «partie de la famille». Frank Lino n'aurait aucun doute à ce sujet puisque cette rencontre était ouverte seulement aux membres rapprochés du clan Bonanno et non pas aux «associés».
Le Devoir a tenté hier de joindre l'avocat de M. Gagliano, Me Fournier, qui n'a pas rappelé. Par contre, sur les ondes de RDI, M. Gagliano a nié ces allégations, soulignant que ce n'était «pas vrai du tout». «Je n'en croyais pas mes yeux en lisant cet article», a-t-il dit.
Pourrait-il avoir rencontré ces messieurs de la mafia sans le savoir ? «Vous savez, dans la vie d'un député, on est invité à participer à toutes sortes d'activités, a-t-il répondu. Dans ma carrière, j'ai rencontré des milliers de gens.» Alfonso Gagliano a affirmé qu'il examinera aujourd'hui ce qu'il est possible de faire pour éclaircir ce dossier. «Je voudrais voir les documents du FBI sur lesquels se base le journaliste», a-t-il dit.
Cet épisode n'est pas sans rappeler les signaux d'alarme lancés par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) au gouvernement Chrétien en 1993. À l'heure de former son premier conseil des ministres, Jean Chrétien avait été prévenu par la police, qui mène des enquêtes de routine sur les futurs membres du cabinet, que M. Gagliano entretenait des liens douteux avec des membres bien connus de la mafia sicilienne montréalaise.
Même si aucun crime ne lui était reproché, M. Gagliano avait été comptable pour deux entreprises appartenant à Agostino Cuntrera. Ce dernier avait été impliqué dans le meurtre du parrain de la mafia Paolo Violi en janvier 1978. M. Gagliano s'est toujours défendu d'avoir été au courant des activités de son client.
Même l'ex-premier ministre Jean Chrétien a tenu à préciser hier que M. Gagliano n'avait rien à se reprocher à l'époque, sinon il «ne l'aurai[t] pas nommé au cabinet», a-t-il dit.
M. Gagliano a occupé plusieurs fonctions importantes au sein du gouvernement au cours des années 90, notamment comme ministre des Travaux publics, soit le ministère qui accorde les contrats du gouvernement. Il a aussi été le lieutenant politique de Jean Chrétien au Québec. Mêlé à des allégations de patronage, puis au scandale des commandites, il a été nommé ambassadeur au Danemark en 2002 par M. Chrétien avant d'être démis de ses fonctions en février dernier par Paul Martin dans la foulée du rapport dévastateur de la vérificatrice générale sur le scandale des commandites.
Réactions de surprise
Confronté à ces révélations lors de la période de questions à la Chambre des communes, le premier ministre Paul Martin n'a pas voulu prendre position avant d'avoir vérifié les faits. «Je n'ai pas vu le rapport [du FBI], a répondu M. Martin à une question des conservateurs. Ceci étant dit, il faut dire que ce sont des allégations très sérieuses. Je pense qu'on ne doit pas répéter ou accepter des allégations d'une telle nature de façon prématurée. On devrait attendre d'avoir les faits.»
Il n'en a pas dit davantage. Plus tôt dans la journée, ses ministres se disaient «surpris» de la nouvelle et demandaient d'attendre les vérifications que la GRC doit mener avant de tirer des conclusions. «Tout type de renseignement comme ça doit être vérifié par nos propres organismes de sécurité, a affirmé Lucienne Robillard, ministre des Affaires intergouvernementales. Sûrement que nos organismes de sécurité vont suivre ça de près.»
Liza Frulla, ministre du Patrimoine et originaire d'Italie, a souligné que des rumeurs couraient régulièrement sur les liens qu'entretiennent les Italiens avec la mafia. «Ceci dit, je ne commente pas les rumeurs, surtout pas celles provenant d'un tabloïd», a-t-elle déclaré.
Carolyn Parrish exclue du PLC
Le premier ministre a dû éteindre un deuxième feu plus tard dans la journée hier. Un feu qui brûlait depuis la veille, celui-là. Paul Martin a finalement décidé, après plusieurs controverses, d'exclure la députée libérale Carolyn Parrish.
Ce n'est toutefois pas tant son attitude antiaméricaine qui a valu sa sanction à Mme Parrish que ses tirs contre Paul Martin. C'est qu'en plus d'avoir exprimé une nouvelle fois son antipathie envers le président américain George W. Bush dans une émission humoristique de la CBC, et ce, à quelques jours de la venue du président, la députée a également fait une sortie en règle contre le premier ministre, son entourage et ses collègues du caucus.
Dans une entrevue accordée à la Presse canadienne tard mercredi soir, Carolyn Parrish a soutenu que Paul Martin et son équipe pouvaient bien «aller au diable» s'ils voulaient qu'elle se taise. «Et s'il veut savoir pourquoi il ne peut pas me contrôler, c'est que je n'ai absolument aucune loyauté envers son équipe. Aucune», a-t-elle lancé en parlant du premier ministre. La députée en a remis, soulignant que si le Parti libéral perdait les prochaines élections et que Paul Martin devait démissionner, elle n'allait pas «verser une seule larme pour ça».
Le vase a donc débordé. «Je lui ai dit que, bien que je respecte son droit d'exprimer franchement son point de vue, je ne peux, à titre de chef de notre parti et du caucus libéral, tolérer un comportement qui consiste à rabaisser et à mépriser les autres, a déclaré Paul Martin en milieu de journée. C'est tout simplement inacceptable. Il existe de meilleures façons, plus polies et plus efficaces, de présenter des arguments que celles qu'elle a choisies.»
Tous les ministres et députés libéraux appuyaient sans équivoque la décision de leur chef hier, jugeant que Carolyn Parrish avait dépassé les bornes et manqué de loyauté envers ses collègues. Mme Parrish n'a pas rappelé Le Devoir pour commenter son renvoi.
Avec Carolyn Parrish comme députée indépendante, l'écart au Parlement se resserre entre le Parti libéral et les conservateurs. Le PLC compte désormais 134 députés, desquels il faut enlever le président de la Chambre des communes, M. Milliken, qui ne peut voter qu'en cas d'égalité. Les conservateurs sont toujours à 99 élus, le Bloc à 54 et le NPD à 19, en plus de deux indépendants, Chuck Cadman et Carolyn Parrish.

Dans la foulée de l'élection
- Où sont passées les valeurs américaines ?
Pierre Saint-Arnaud
Professeur de sociologie à la faculté des sciences sociales de l'Université Laval
Le Devoir vendredi 19 novembre 2004
Désarroi, consternation, amertume. Telle a été la réaction de beaucoup de citoyens américains se disant progressistes devant le résultat de la récente élection présidentielle.
Ils avaient rêvé d'un nouveau cabinet prêt à troquer le militarisme agressif contre une véritable volonté de travailler à réduire les grandes inégalités parmi les couches sociales défavorisées du pays, prêt également à faire preuve d'ouverture et de tolérance envers les minorités religieuses, ethniques ou sexuelles se côtoyant dans la population. En lieu et place, ils se retrouvent pour quatre années encore avec le même cocher d'une diligence impérialiste et ploutocratique, un cocher, qui plus est, qui a réussi à remporter son élection au moyen d'un fondamentalisme religieux d'extrême droite, ce qui n'est guère rassurant.
Crise importante des valeurs chez nos voisins du Sud ? Assurément.
Les mythes fondateurs
Nul mystère pour ce qui est de l'identité des valeurs qui ont défini la nation états-unienne en soi, aussi appelées ses mythes fondateurs : l'égalité, la liberté, l'indépendance politique, un destin historique exemplaire sous l'oeil de la Providence, l'instauration d'une démocratie exceptionnelle, la promesse d'une grande société homogène et unie, et j'en passe.
Ces core values, pour employer un anglicisme convenu, sont officiellement proclamées à la fin du régime colonial. Elles marquent à leur façon la naissance des États-Unis d'Amérique comme entité politique autonome. Elle tracent ensemble un idéal de civilisation si ambitieux qu'il confine à l'utopie et, pour cette raison, peut se prêter à plusieurs versions différentes.
Que dire de ce noble idéal à partir des pratiques politiques courantes en 2004 ? Admettons vite que George W. Bush et consorts, reconduits au pouvoir pour un deuxième mandat, le malmènent de manière bien gênante. On pourrait presque parler d'un détournement du sens inscrit dans les valeurs démocratiques originelles lorsqu'on observe la culture politique républicaine si rongée par le corporatisme, l'élitisme frondeur, l'impérialisme guerrier, le mépris de facto pour les plus démunis dans la société.
Traditionnellement tournés vers le progressisme et le réformisme social, les démocrates font un peu meilleure figure. Mais quant ils occupent le pouvoir, sont-ils si différents des républicains ? Par exemple, au cours des deux récents mandats du cabinet Clinton, entre Bush père et Bush fils, s'est-on battu pour une Amérique moins interventionniste sur le plan militaire, davantage appliquée à diminuer les inacceptables écarts d'accès à la santé, à l'éducation, à l'emploi, etc., qui séparent les classes supérieures et moyennes des couches sociales défavorisées ? Bien difficile de répondre par l'affirmative...
L'idéal démocratique forgé par les pères fondateurs en a pris un sacré coup depuis 200 ans, soit depuis la formation de la république jusqu'à aujourd'hui. Dans la pratique et à travers les soubresauts de l'histoire, dans le jeu brutal des rapports de force au sein de la société, l'idéal s'est peu à peu dégradé à mesure qu'une Amérique de conquête et de puissance prenait son essor et se construisait comme hégémonie.
Les ennemis
Cette power America s'est mise en branle au XIXe siècle lors de la course à la frontière géographique, ce qui a d'ailleurs engendré la célèbre et tenace mythologie du cow-boy justicier. La frontière géographique fut vite remplacée au XXe siècle par la planète au complet et l'Amérique s'est «naturellement» érigée en arbitre des affaires du monde tout en épinglant des «ennemis extérieurs» à combattre pour prétendument mieux protéger son humanisme démocratique. On se souviendra ici du communisme sitôt la Seconde Guerre mondiale terminée.
Maintenant, c'est le terrorisme islamique qui tient lieu d'ennemi extérieur à abattre pour que domine non pas bien sûr la démocratie mais l'effrayant Béhémoth économique et politique que semblent être devenus les États-Unis contemporains.
Or jamais les fondateurs de la république n'ont imaginé le Nouveau Monde comme une pareille machine guerrière et impérialiste. Au contraire, ils ont fondamentalement souhaité que la nouvelle nation se déploie dans l'histoire comme un modèle de société juste, égalitaire, pacifiste et démocratique pour tous.
Malgré leurs égarements, je ne désespère pas que les États-Unis arrivent à retrouver le sens profond de leurs valeurs fondatrices et surtout les reformulent -- démarche plus que jamais nécessaire -- dans le contexte des réalités actuelles pénétrant la société et la transformant de l'intérieur. [...]
Il a été estimé que d'ici moins de 50 ans, la population blanche depuis toujours majoritaire ne dépassera plus les 50 %, ce qui signifie une mutation sociologique décisive à survenir au cours des prochaines décennies. C'est dans le vif de ces changements que doit être entreprise l'urgente revitalisation du credo démocratique à la source des États-Unis modernes. Cette revitalisation viendra des éléments les plus progressistes de la nation [...], susceptibles d'influer sur l'opinion publique et de faire un jour élire des leaders compétents et dotés d'une conscience civique aiguë.
Sait-on qu'il existe aussi aux États-Unis une riche tradition de réflexion critique sur la démocratie ? [...] Elle inspire aujourd'hui les écrits et discours d'une Toni Morrison ou encore d'un Cornel West. Ces penseurs ont en commun la profondeur d'idées (une «vision»), l'intégrité morale, la générosité et la compassion rappelant les meilleures valeurs chrétiennes (ce qui fait paraître bien petit le piétisme hypocrite de tous les George W. Bush du pays). Il y a beaucoup à tirer de cette veine intellectuelle radicale pour revitaliser l'héritage démocratique et amener la société états-unienne à retrouver par elle-même le chemin de la grandeur et de la dignité.

La politique étrangère de George W. Bush
- Une présidence idéologique
Charles-Philippe David
Titulaire de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et directeur de l'Observatoire sur les États-Unis à l'Université du Québec à Montréal
Le Devoir vendredi 19 novembre 2004
La lutte contre le terrorisme a permis à l'idéologie néoconservatrice de promouvoir une vision qui a séduit Bush
La présidence de George W. Bush est l'une des plus idéologiques depuis 1945. Cela tient au rôle central des principaux conseillers du président et à la place déterminante de la pensée néoconservatrice dans les rouages décisionnels. Les attentats du 11 septembre 2001 ont indéniablement soudé l'équipe des principaux conseillers qui, jusqu'alors, subissait les à-coups des habituelles rivalités entre les secrétaires d'État et à la Défense.
La lutte contre le terrorisme a permis à l'idéologie néoconservatrice de promouvoir une vision du monde qui a séduit Bush et les décideurs du Conseil de la sécurité nationale. La principale conclusion de James Mann, dans son étude sur l'équipe des conseillers de Bush (Rise of the Vulcans - The History of Bush's War Cabinet), est que «tous les leaders américains n'auraient pas réagi de la même manière [que cette équipe] et mené, avec encore plus de détermination, l'invasion de l'Irak». La composition de cette équipe et la vision qui l'anime ont donc été déterminantes pour la compréhension de la présidence Bush.
Les Vulcains, hommes de l'ombre
Durant la campagne électorale de 2000, Condoleezza Rice surnomme l'équipe d'experts conseillant le candidat Bush les Vulcains. Outre Rice, on compte parmi eux sept noms connus des cercles de la prise de décision en politique étrangère : Paul Wolfowitz, Richard Armitage, Richard Perle, Robert Zoellick, Stephen Hadley, Dov Zakheim et Robert Blackwill, tous vétérans des administrations Reagan et George H. Bush et pour la plupart associés au mouvement de pensée néoconservateur. [...]
Nationalistes et souverainistes, ces conseillers représentent largement l'aile radicale du Parti républicain et leur influence est comparable à celle des sages de l'administration Truman (wise men) ou encore à celle des surdoués de l'administration Kennedy (best and brightest). Pendant plus de deux décennies, les Vulcains ont souvent occupé des postes clés de la prise de décision. Leur perception des rapports internationaux est marquée par les années de guerre froide et plus encore par le sentiment que cette période s'est achevée par le triomphe des États-Unis grâce aux positions tranchées de Ronald Reagan.
Leur vision du monde est guidée par une série de postulats : l'utilité marginale des accords internationaux pour les intérêts américains, la persistance des menaces des États voyous et la réalité d'un monde unipolaire qui permet d'exploiter l'hégémonie américaine pour assurer la stabilité internationale et donc la sécurité des États-Unis. [...]
La puissante idéologie néoconservatrice
Les décideurs de l'équipe Bush sont proches des Vulcains puisqu'ils partagent cette même vision de la politique étrangère américaine. Le président, qui n'est affilié du fait de son inexpérience à aucune école de pensée en matière internationale, est d'autant plus perméable à ces idées longuement mûries.
Les hommes sur qui repose la prise de décision dans l'administration Bush sont, en ordre d'importance, le vice-président Richard Cheney, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, le secrétaire d'État Colin Powell, le secrétaire adjoint à la Défense Paul Wolfowitz et le secrétaire adjoint du département d'État Richard Armitage, ainsi que la conseillère pour la sécurité nationale, Condoleezza Rice. D'autres conseillers, d'inspiration néoconservatrice et associés aux Vulcains, sont influents [...].
Ces décideurs et les Vulcains ont en commun une histoire qui commence sous Ford et se poursuit sous Reagan et George H. Bush : elle est fondée sur leur opposition à la détente promue par Nixon, Ford et Kissinger et leur adhésion aux références reaganiennes. Ils font le pont entre la guerre froide et l'après-guerre froide en exploitant la guerre du Golfe de 1991 pour faire oublier l'échec du Vietnam. [...]
Le courant de pensée néoconservateur regroupe à l'origine des démocrates conservateurs désabusés, marqués par le cauchemar du Vietnam et inquiets pour l'avenir de la puissance américaine. Il émerge durant la présidence Ford et se construit sur les échecs de la détente. Sous Carter, il s'organise autour de la contestation des fondements de la relation entre les États-Unis et l'Union soviétique. Sous Reagan, les néoconservateurs ont leur premier moment de gloire : Jeane Kirkpatrick et Richard Perle peuvent, au coeur de l'administration, influencer le cours de la politique étrangère.
Les années de George H. Bush et de Clinton constituent par contre un véritable recul du mouvement tandis que la fin de la guerre froide lui fait perdre sa raison d'être. Sous Clinton, toutefois, la pensée néoconservatrice se réinvente, notamment avec Wolfowitz et Perle. Elle critique sévèrement la politique américaine, jugée inefficace et complaisante, notamment à l'égard de l'Irak.
En 1998, les néoconservateurs font de l'Irak leur principal cheval de bataille en proclamant publiquement l'objectif du «changement de régime». Ils se regroupent autour de puissants think tanks ultraconservateurs [...]. Avec George W. Bush, plusieurs de leurs porte-parole s'installent à des postes clés. Lorsque surviennent les attentats du 11 septembre 2001, leur idéologie a un effet fortement fédérateur : les néoconservateurs ont peu de mal à convaincre les décideurs de la pertinence de leur lecture internationale et du bien-fondé de leurs recommandations.
Roosevelt plutôt qu'Eisenhower
Depuis les années 70, les néoconservateurs souhaitent convertir les républicains à un programme de politique étrangère plus radical en se référant à Theodore Roosevelt et Ronald Reagan plutôt qu'à Dwight Eisenhower ou George H. Bush. Les néoconservateurs sont pourtant des «néowilsoniens» dans la mesure où ils veulent exporter le modèle démocratique. Attachés à l'exceptionnalisme américain, ils croient que les États-Unis jouissent d'une prééminence morale et politique, qu'ils sont une force de changement positif pour le monde. L'idéologie néoconservatrice pourrait se résumer à une forme d'«impérialisme démocratique» fondé sur une politique étrangère engagée et un interventionnisme efficace.
En septembre 2000, formulant des propositions radicales pour restaurer le prestige de la puissance américaine (rappelant celles du NSC-68 sous Truman), une publication néoconservatrice avançait qu'une «telle transformation ne sera pas possible à moins que ne survienne un événement catalyseur et catastrophique -- tel un nouveau Pearl Harbor». C'est précisément le rôle qu'a joué le 11 septembre, qui débouchera, avec la doctrine de la guerre préventive (preemption war) de septembre 2002, sur la formalisation la plus percutante de la pensée néoconservatrice.
Cette profonde mutation n'aurait pas été possible sans le 11 septembre : les principaux décideurs de l'équipe Bush ne sont pas affiliés aux néoconservateurs. Cheney ou Rumsfeld représentent plutôt l'aile des conservateurs républicains. Powell, pas plus que Rice, n'a pas de lien avec la pensée néoconservatrice. Le mariage est donc de convenance entre les leaders néoconservateurs (Wolfowitz, Libby) et les principaux décideurs faucons (Cheney, Rumsfeld), mariage qui a probablement contré l'influence des plus modérés comme Powell et Rice. Rice ou Cheney ont cependant affiché dans leurs prises de position une adhésion de plus en plus marquée aux thèses néoconservatrices. La logique idéologique a érodé les divergences pour agréger autour d'elle les décideurs de l'administration.
Le départ de Powell confirme le fait que son influence était réduite à peu de chose. Il ne s'est jamais inscrit dans la philosophie des Vulcains. «Pas à sa place !», titrait l'hebdomadaire Time juste avant les événements du 11 septembre 2001. «Jamais à sa place !», pourrait-on dire aujourd'hui.
Par loyauté pour le président, cependant, Powell aura constamment appuyé publiquement les décisions de l'administration. Cela ne l'a pas empêché, en privé, d'exprimer des réserves et, à l'occasion, de s'opposer à certaines stratégies de l'équipe Bush, notamment celles du duo Cheney-Rumsfeld. Il est sans doute juste d'observer que Powell n'a pas établi une relation de confiance avec le président équivalente à celle qu'ont instaurée Condoleezza Rice et Stephen Hadley.
Les nouvelles nominations
L'idéologie néoconservatrice continuera sans doute d'influencer la politique étrangère américaine au cours des quatre prochaines années. Cependant, ni la nouvelle secrétaire d'État (nommée mais pas encore confirmée par le Sénat) Rice ni le nouveau conseiller pour la sécurité nationale Hadley -- pas plus que Cheney, d'ailleurs -- ne sont fondamentalement des néoconservateurs. L'avenir de cette idéologie et de ce mouvement au sein de la seconde administration Bush dépend de ce qui adviendra au Pentagone (Wolfowitz, «Monsieur Irak», restera-t-il ?) et au bureau du vice-président (Libby demeurera-t-il secrétaire général de Cheney ?). Le sort de la prise de décision reposera également en partie sur le rôle que joueront Rice et Hadley.
Quelle est l'influence de Condoleezza Rice ? Depuis cinq ans, elle est au moins le mentor de Bush en relations internationales. Elle est en réalité bien plus qu'une conseillère et entretient avec lui une relation osmotique. Rice personnifie le mieux la profonde évolution idéologique de la première à la seconde présidence Bush. La nouvelle secrétaire d'État s'est progressivement laissée gagner par les idées et par les choix politiques défendus par les conseillers faucons de l'équipe Bush. [...]
Si Condoleezza Rice est parvenue à aplanir les rivalités bureaucratiques pour qu'elles n'entravent pas la conduite de la politique étrangère après le 11 septembre 2001, elle n'a pas réussi, en revanche, à éviter les écueils de la pensée groupale qui justifiera la décision d'envahir l'Irak.
Pour autant, occupant son nouveau poste de secrétaire d'État, Rice demeurera étroitement associée au président. Elle hésitera encore moins à donner son point de vue. Ce faisant, il se pourrait bien, à terme, qu'elle puisse infléchir le cours de la diplomatie américaine là où Powell a échoué. Principale architecte de l'unification allemande, elle a déjà fait la preuve de son attachement à la diplomatie et au multilatéralisme [...].
Une arrivée problématique
L'arrivée de Stephen Hadley comme conseiller pour la sécurité nationale (dont la nomination n'est pas soumise à la confirmation sénatoriale) est plus problématique. En effet, au début de janvier 2003, l'adjoint de Rice a omis de transmettre au Bureau de la Maison-Blanche la recommandation de la CIA de ne pas utiliser -- en raison de doutes sur leur véracité -- certains renseignements britanniques relatifs au présumé commerce d'uranium entre le Niger et l'Irak. Hadley obéira donc aux directives de Cheney en trouvant le moyen d'inclure cette information dans le discours important de l'état de l'Union que Bush prononcera fin janvier.
Rice niera avoir eu connaissance de cette omission. Si cela est vrai et que Hadley ne lui a pas communiqué les doutes de la CIA sur un enjeu aussi crucial que celui des armes nucléaires et de l'Irak, le président a été bien mal servi. Cet épisode augure-t-il mal pour l'avenir ? Là aussi, tout dépendra de l'interaction entre Rice et Hadley. Elle pourrait bien ressembler à celle entre Baker et Scowcroft sous George Bush père, ce qui serait, là encore, une bonne nouvelle pour la politique étrangère américaine car elle sera moins idéologique.
Il reste toutefois à savoir si Rumsfeld quittera son poste -- ce que la plupart des observateurs prédisent -- et si Cheney continuera de jouer, au sein de cette administration, le rôle du cardinal Richelieu. C'est là, ultimement, que l'on trouvera les clés de l'avenir de la diplomatie américaine.
***
Extrait de l'ouvrage Au sein de la Maison-Blanche - La formulation de la politique étrangère des États-Unis (Presses de l'Université Laval, deuxième édition), lancé ce soir dans le cadre du Salon du livre de Montréal.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
Le Québec doit parler de sa propre voix
Simon Girard
TRIBUNE LIBRE 19 novembre 2004
Il paraît que le voyage de PPPatapouf au Mexique suscite des critiques dans le Rest Of Canada. J’espère que ça ne surprend personne ! Si c’était le petit McGuinty de l’Ontario ou le gros beu de l’Alberta qui se déplaceraient, personne ne dirait un mot mais là, c’est le premier ministre du Québec ! Et encore là, c’est un PM fédéraliste qui va à l’étranger mais si c’était Landry, oh là là ! Nos « amis et partenaires » canadian n’en dormiraient pas de la nuit, ameuteraient la communauté internationale, réclameraient des sanctions économiques contre le Québec, appelleraient l’armée US pour déloger le tyran « séparatisse » qui viole les droits de la minorité anglaise, ces pauvres riches...
Autre son de cloche, venant d’une vraie cloche cette fois, le petit Pratte de la grosse Presse à Gesca, pour qui faire entendre sa voix à travers le monde équivaut à se plaindre du fédéralisme canadian. Quel moron, un parfait exemple de colonisé servile et soumis, comme le colonialisme britannique en a sécrété depuis 1760 ! Ainsi, il faudrait que le Québec prenne son trou et laisse à Ottawa et aux Canadians le soin de parler en son nom dans les différentes instances internationales ? Les Québécois ne sont pas assez matures pour parler de leur propre voix ? Trop colonisés, peut-être, comme le porte-parole de Paul Desmarais et du Parti libéral.
Depuis toujours, c’est comme ça ; le Canada et ses vaillants serviteurs québécois ne tolèrent pas que le Québec sorte des rangs. Pour eux, le rôle du Québec est celui d’une province comme les autres, rien de plus. Et chaque fois qu’il veut faire sa marque sur la scène internationale, il y a Ottawa qui met des bâtons dans les roues. Comme lorsque Honoré Mercier a voulu emprunter de l’argent à Londres et que Charles Tupper, haut-commissaire canadian et futur premier ministre, a intrigué pour que Mercier échoue dans ses tentatives d’emprunt, s’en vantant même, comme on peut le lire dans le Livre noir du Canada anglais tome 1. Ou encore Jean Chrétien empêchant Lucien Bouchard de rencontrer le président du Mexique ou Bernard Landry de s’adresser aux participants du Sommet des Amériques en 2001. C’est bien connu, Ottawa sait mieux que Québec ce qui est bon pour nous !
Et si John Charest a eu le OK pour aller au Mexique avec son chum Raffarin et une cohorte d’hommes d’affaires fédéralistes, c’est parce qu’il est un bon Canadien-français qui se plie volontiers aux exigences de ses maîtres. Contrairement aux premiers ministres péquistes, il ne contestera pas la présence à ses côtés de l’ambassadeur canadian parce qu’il sait que ça fait partie du protocole dicté d’en haut auquel il accepte de se soumettre et qu’Ottawa ne veut pas que son homme de main parle de choses qu’il veut garder ici. Mais comme John est un bon Canadian, ses boss n’ont pas à s’en faire, il ne risque pas de parler d’indépendance dans un moment d’égarement…
Donc, une politique des deux poids deux mesures. Un premier ministre québécois peut aller à l’étranger à condition d’être fédéraliste et d’accepter les règles diplomatiques d’Ottawa. Les arguments déjà invoqués par les fédéraux à l’effet que ce n’est pas habituel qu’un PM s’entretienne avec d’autres chefs d’État n’étaient que foutaises. De 1994 à 2003, il s’agissait d’empêcher les méchants « séparatisses » de propager leurs idées dangereuses hors des frontières canadian, de faire reconnaître un Québec indépendant après un référendum gagnant. Maintenant que le danger est écarté, les fédéraux peuvent se permettre être plus permissifs envers leur province récalcitrante, même si ça déplaît à certains à Toronto ou Flin Flon, qui trouvent que le Québec est l’ « enfant gâté » de la fédération. Comme disait PET : « All I can say is : go on and bleed.”
Si le Québec veut être reconnu, il doit parler de sa propre voix et non pas laisser la diplomatie canadian et son ministre Pettigrou parler à notre place. Le Canada ne comprend pas et ne comprendra jamais la différence québécoise alors raison de plus de ne pas le laisser parler en notre nom. Que Paul Martin ou Pettigrou soient la voix du Canada ailleurs, pas de problème, mais je refuse que des étrangers parlent aux autres à ma place. Je refuse que le chef du gouvernement de mon pays, peu importe l’allégeance, soit soumis aux exigences protocolaires et diplomatiques du gouvernement d’un pays étranger.
Au lendemain de son élection, un gouvernement péquiste devrait renforcer la présence québécoise dans le monde, créer un ministère des Affaires étrangères et transformer les délégations québécoises en véritables ambassades, tout cela afin de se libérer graduellement de la lourde tutelle canadian. Aux éventuelles protestations des « frogs » de service style Lapierre, Robillard ou Dion, nous répondrons qu’un peuple constitué en État et disposant d’un territoire national n’a pas de permission à demander quand il s’agit de relations internationales. Le droit à l’autodétermination, ça veut dire aussi le droit de parler en son nom et la nation québécoise doit avoir le même droit de parler en son nom que la nation canadian et les autres nations souveraines.
Contrairement à ce qu’affirme le Pratte-à-penser de Gesca et autres pense-petits du même acabit, plus le peuple québécois fait entendre sa voix dans le monde, plus il affirme son existence comme nation différente de la majorité anglaise du Canada et son désir d’inclusion dans la famille des peuples. Si nous nous reconnaissons comme un peuple, il est de notre devoir de parler de notre propre voix sur la scène internationale. Le temps où c’étaient les autres qui parlaient à notre place doit être aboli au plus vite.

TRIBUNE LIBRE
TRIBUNE LIBRE 19 novembre 2004

TRIBUNE LIBRE
Réponse à Michel David
Est-il vraiment nécessaire de hausser les frais de scolarité?
Gaston Laurion, Montréal
TRIBUNE LIBRE 20 novembre 2004
Ce n’est pas sans un malaise certain que j’ai terminé la lecture de la dernière chronique
de Michel David intitulé Les pleutres (Le Devoir, 13 et 14 nov. 2004, p. B3). Après y
avoir dénoncé, avec raison, la « fourberie » du ministre de l’Éducation « qui a diminué
de 100 millions de dollars les bourses accordées aux étudiants et augmenté les prêts
d’autant », l’auteur change de sujet et procède à la dénonciation du gel des frais de
scolarité. Ce qui est particulièrement gênant, c’est qu’il le fait s’appuyant sur des propos
du président de la Caisse de dépôt, qui aurait dit que « dans le contexte canadien et
nord américain, le bas niveau des droits de scolarité au Québec devient franchement
ridicule». Il poursuit en accusant de « pleutrerie » les partis politiques qui, cédant aux
« pressions » des étudiants, reconduisent le gel, « année après année », alors que
« dans le reste du pays [sic] [...], il en coûte au moins deux fois plus cher pour
fréquenter l’université».
D’abord cette comparaison avec l’Amérique du Nord et le Canada me gêne au plus
haut point. Il s’agit en effet de savoir si nous voulons établir chez nous une société
aussi injuste que celle qu’implante le néolibéralisme de nos voisins canadiens et
américains ou si nous préférons, soucieux de notre chère distinction, travailler à
l’édification d’une société juste, au sein de laquelle tous les citoyens ont la même
chance de s’instruire.
Par ailleurs, Michel David semble adopter le point de vue plutôt simpliste des recteurs,
qui, se plaignant du sous-financement de leur établissement, voient dans le dégel et
l’indexation des frais de scolarité la solution à leur déficit. Or il y a pourtant d’autres
voies pour celui-ci, plus respectueuses de nos idéaux sociaux. Passons sur la pléthore
de vice-recteurs et de vice-doyens qui encombrent nos universités et dont le salaire,
apprenons-nous, a augmenté de 35%, ces dernières années, et attardons-nous au surfinancement
des universités de langue anglaise, au Québec, qui fait l’objet d’un article
très bien documenté de Frédéric Lacroix et Patrick Sabourin dans L’Action Nationale
(vol. XCIV, numéro 8, oct. 2004, pp. 86-105).
Il y est démontré que les universités de langue anglaise sont financées « à un niveau
qui dépasse de loin la proportion d’anglophones au Québec ».(p. 91) Or ce surfinancement
provient en grande partie du fait que ces universités accueillent un nombre
important « d’étudiants canadiens non-résidents », à savoir 35% à Bishop’s, plus de
25% à McGill et au moins 10% à Concordia. « On peut conclure, écrivent les auteurs,
qu’en l’absence des étudiants canadiens non-résidents, la taille et donc le coût des
universités anglophones seraient bien moindres. L’argent ainsi économisé pourrait être
utilement mis en oeuvre pour combler le sous-financement des universités et éviter une
augmentation de frais de scolarité [...]. » (pp.92-93)
Car, « sans cette présence d’étudiants non-résidents, la part des universités
anglophones descendrait à 18,6 % du financement total (au lieu de 23,2 %) [...] ». Ce
qui équivaut à « environ 82 millions de dollars par année en termes de fonds de
fonctionnement généraux ». (p. 98)
Notons, en outre, que le sur-financement des universités de langue anglaise, pour ce
qui est des étudiants non-résidents, en plus de grever indûment le budget de l’État,
s’effectue souvent en pure perte puisque les bénéficiaires de ces largesses quittent le
Québec, aussitôt leur diplôme obtenu, pour en faire bénéficier leur province d’origine.
Si nous prenons la médecine comme exemple, nous constatons que McGill bénéficie
de 25% des places, mais que ses gradués « représentent 57% des départs de
médecins du Québec et seulement 10% des médecins qui pratiquent au Québec ».(p..
100) Or « l’université de Montréal reçoit le même montant que McGill bien qu’elle forme
quatre fois plus de médecins pratiquant au Québec.
On pourrait ajouter de nombreux autres exemples prouvant que les universités de
langue anglaise sont sur-financées par rapport à la population anglophone du Québec.
Sans doute faudrait-il également étudier la question des étudiants étrangers provenant
d’autres pays que le Canada, celle des conséquences culturelles de notre laxisme à
l’égard de ces établissements (anglicisation de nos immigrants). On pourrait enfin se
demander comment telle université dont les immeubles neufs envahissent le centreville
de Montréal, peut se prétendre sous-financée. Qu’attendons-nous pour nous
pencher sur toutes ces questions au lieu de réclamer aveuglément à nos étudiants des
frais de scolarité qu’ils auraient toujours des difficultés à payer, le salaire moyen du
Québec (si l’on peut se permettre une comparaison, pertinente celle-là), n’ayant
aucune mesure avec celui de l’Ontario, de l’Alberta ou de nos voisins du Sud.
