Actualité







Parti Québécois - coalition sous haute tension

Deux PQ dans un

Michel David
Le Devoir mardi 2 novembre 2004

Chaque parti politique a sa dynamique propre, mais il leur arrive de se retrouver dans des situations étrangement similaires. Ainsi, à bien des égards, le PQ d'aujourd'hui rappelle le PLQ de l'époque du rapport Allaire.

À l'automne 1990, parallèlement aux audiences de la commission Bélanger-Campeau, Robert Bourassa avait mandaté un comité chargé de consulter les militants libéraux sur la voie constitutionnelle qu'il convenait d'emprunter à la suite de l'échec de l'accord du lac Meech.

Cette version libérale de la «Saison des idées» avait accouché d'un rapport qui proposait une solution beaucoup trop contraignante et hasardeuse pour un homme aussi fuyant et prudent que M. Bourassa, dont le principe stratégique de base était toujours de garder toutes les portes ouvertes le plus longtemps possible.

En partie à cause de sa maladie, mais surtout en raison de la conjoncture de l'après-Meech, peu propice à ses compromissions habituelles, M. Bourassa avait été incapable d'empêcher le comité présidé par Jean Allaire d'engager le PLQ dans une direction qu'il savait lui être inacceptable.

C'est un peu ce qui s'est produit au PQ. Depuis les élections du 14 avril 2003, Bernard Landry a assisté avec une sorte d'impuissance à la radicalisation de son parti, qui a culminé dans cet engagement de tenir un référendum dans la première moitié d'un prochain mandat péquiste.

Peut-être M. Landry croyait-il faire oeuvre de compromis en se ralliant à une position qu'il avait toujours combattue. À voir l'accueil enthousiaste que le dernier conseil national a réservé au directeur de l'Action nationale, Robert Laplante, venu présenter sa stratégie fondée sur des «gestes de rupture», cela pouvait sembler un moindre mal.

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Au congrès de mars 1991, M. Bourassa n'a pas osé s'opposer non plus à un courant qu'il sentait irrésistible, laissant Claude Ryan se faire humilier par les jeunes libéraux menés par Michel Bissonnette et Mario Dumont. C'est seulement à l'issue du congrès qu'il a entrepris de faire marche arrière.

M. Bourassa savait très bien qu'entre les velléités souverainistes de la Commission jeunesse et les convictions fédéralistes de la majorité silencieuse libérale, il y avait un monde de différence. Quand il a finalement décidé d'expédier le rapport Allaire aux boules à mites, au profit de l'entente de Charlottetown, il ne restait plus qu'une petite poignée de militants pour emboîter le pas à Jean Allaire et Mario Dumont.

Le PQ et le PLQ sont sans doute des partis bien différents, mais il y a aussi un décalage important entre le noyau dur des militants péquistes, qui peuplent les diverses instances du parti, et la masse des membres.

Depuis la fondation du PQ, les militants de la région de Montréal ont toujours adopté des positions plus radicales, en bonne partie à cause de la question linguistique. Dans les régions, sauf peut-être l'Outaouais, où l'omniprésence du gouvernement fédéral crée un contexte particulier, le ton est plus modéré, non seulement sur les modalités d'accession à la souveraineté, mais aussi sur les questions sociales, le rôle de l'État, etc.

Pour protéger son flanc gauche, le PQ a cru bon de faire une plus large place au monde syndical, déjà bien représenté, en créant une nouvelle structure pour accueillir le SPQ libre, mais les ex-président(e)s de centrales comme Monique Richard ou Marc Laviolette peuvent aussi être très efficaces comme épouvantails.

Ce n'est pas le fruit du hasard si l'ADQ menace sérieusement les acquis péquistes dans des régions comme Québec, Beauce-Appalaches ou encore le Bas-Saint-Laurent. L'opposition entre radicaux et modérés se double d'un clivage entre Montréal et la région qui commence à en inquiéter plusieurs. De plus en plus, il semble y avoir deux PQ dans un.

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En 1982, René Lévesque avait fait appel à sa majorité silencieuse pour renverser les décisions du congrès de décembre 1981, qui avait adopté le principe de l'élection référendaire.

Dans l'hypothèse où il réussirait à traverser l'étape du congrès de juin prochain, on voit cependant mal comment Bernard Landry pourrait demander à qui que ce soit de renverser les décisions de délégués qui viendraient de lui renouveler leur confiance.

S'il choisit plutôt de démissionner avant le congrès et que celui-ci est annulé, son successeur pourra se réclamer du suffrage universel des membres qui l'auront élu chef pour imposer son programme.

Le pire scénario serait que le congrès renverse M. Landry, après avoir adopté un programme qui lierait en quelque sorte son successeur. Avec le PQ, on ne sait jamais. De tous les prétendants à sa succession, François Legault est sans doute le seul à vouloir un référendum à tout prix. Ni Pauline Marois ni Gilles Duceppe ne voudraient s'engager ainsi à l'aveuglette.

Sans le crier sur les toits, des péquistes éminents se demandent sérieusement si le PQ constitue toujours le véhicule approprié pour conduire le Québec à la souveraineté. À vrai dire, ce n'est pas nouveau. Même s'il en était le chef, Lucien Bouchard se posait déjà la question.

Le schisme n'est pas encore consommé, mais les ingrédients d'une sérieuse crise sont réunis. Certes, il y a toujours eu deux grandes tendances au PQ, mais il y a une limite à faire coexister deux partis dans un, comme l'avait compris Robert Bourassa. Sur le coup, le départ des allairistes a fait mal au PLQ. Au bout du compte, la création de l'ADQ n'a pourtant pas été une si mauvaise affaire pour les libéraux. Avec un peu de chance, elle pourrait même leur valoir un autre mandat.

mdavid@ledevoir.com





PARTENARIAT PUBLIC-PRIVÉ

Les chambres de commerce craignent une trop grande bureaucratisation

Laurier Cloutier
La Presse mardi 2 novembre 2004

La Fédération des chambres de commerce du Québec critique la gestion du dossier des partenariats public-privé (PPP) par le gouvernement Charest jusqu'ici. Toutefois, l'organisme se dit " ouvert aux PPP, lorsque c'est approprié ", en raison des énormes besoins à combler, des investissements à faire et des ressources limitées de l'État.

C'est ce qu'a souligné à La Presse Affaires Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des 170 chambres de commerce, après un déjeuner-causerie, hier, au colloque sur les PPP organisé par InSight Information et auquel participait 14 conférenciers.

Depuis l'élection du gouvernement Charest, en avril 2003, des entreprises lui reprochent d'avoir beaucoup parlé des PPP, mais de les avoir mal expliqués à la population et de n'en avoir concrétisé que très peu. Françoise Bertrand n'est pas en désaccord. Les cas concrets de PPP au Québec se limitent encore à " quelques parcs " de la Société des établissements de plein air du Québec. " Il n'y a pas beaucoup de PPP et rien d'éclatant ".

Dans ce contexte, la CSN vient de déclarer la guerre aux privatisations. Au cours de l'assemblée annuelle du Fonds FTQ, samedi dernier, le président du syndicat SCFP, Mario Gervais, a invité Henri Massé, président de la FTQ, à la prudence, craignant qu'avec le gouvernement Charest, le Québec passe de " Maîtres chez nous à locataires chez nous ". Aussi président du conseil du Fonds FTQ, M. Massé, a assuré " qu'il n'est pas question de faire des affaires sur le dos des travailleurs ". Françoise Bertrand garde beaucoup de réserves sur la nouvelle politique cadre des PPP et sur la future l'Agence des PPP, et ne se gênera pas, a-t-elle assuré, pour faire de nombreuses recommandations, vendredi prochain, à la commission parlementaire.

" Il faut améliorer l'Agence des PPP ", selon la PDG, qui " craint un processus extrêmement bureaucratique, basé sur des appels d'offres, mais sans assurer la confidentialité des propositions du privé. Il faut préciser le rôle de la Commission d'accès à l'information et ne pas aller jusqu'à dévoiler au public les secrets industriels ".

" Jusqu'ici, le manque de reconnaissance des efforts investis par le privé dans les PPP a contribué au nombre peu élevé de propositions, a déclaré Françoise Bertrand aux participants du colloque. Le gouvernement devrait même revoir sa politique d'accueil des propositions, pour les encourager. Dans sa politique cadre, Québec devrait introduire le concept de récompense financière pour inciter les partenaires publics et privés à atteindre et dépasser leurs objectifs. Pour l'Agence des PPP, Québec devrait favoriser l'adhésion des ministères et organismes, afin de stimuler la réalisation de tels partenariats. "

Françoise Bertrand a rappelé à La Presse Affaires que le gouvernement Charest a promis de baisser les impôts d'un milliard de dollars par année, pendant cinq ans, et qu'il n'a plus les moyens, dans plusieurs cas, d'assumer seul la prestation de services.

La présidente a dénoncé " le spectre quasi apocalyptique brandi par les opposants des PPP. Loin d'être le démon annoncé par les syndicats, notamment ", les PPP permettent à l'État de partager les responsabilités et les risques avec le privé, tout en maintenant la propriété par le public.

Dans certains pays de l'OCDE, des PPP sont en place " depuis plus d'un siècle " et dans d'autres, " depuis plus de 10 ans ", a souligné la PDG.

Elle a noté que Québec devrait investir plus d'un milliard par année dans les infrastructures, soit 17,9 milliards en 15 ans, selon le Conference Board. Dans les routes, des réalisations ailleurs au Canada et à l'étranger ont démontré que Transports Québec pourrait faire des économies et accélérer les travaux.

" Il est temps de ranger les épouvantails et de créer de la richesse collective, en misant sur la synergie du public et du privé ", a conclu Françoise Bertrand.





Innovatech

Québec a fait son choix

Gérard Bérubé
Le Devoir mardi 2 novembre 2004

Le gouvernement québécois a fait son choix. Engagée dans un processus de privatisation, Innovatech du Grand Montréal devrait passer entre les mains de Coller Capital. L'offre du spécialiste londonien en capital de risque aurait été retenue parmi trois propositions finalistes, qui impliquaient chacune la présence d'un partenaire étranger.

L'information, obtenue de sources sûres, n'a pu être commentée ni confirmée officiellement hier. Elle implique la vente du portefeuille d'Innovatech du Grand Montréal à Coller Capital pour une contrepartie estimée à 150 millions. Au 31 mars dernier, la juste valeur marchande du portefeuille d'Innovatech était de 145 millions, répartie entre 129 entreprises. Spécialiste en capital de risque ayant pignon sur rue à Londres mais fortement impliqué au Québec, Coller Capital, fondée en 1990, coiffe un capital sous gestion de 1,5 milliard $US.

Sa proposition aurait été préférée à la ligne d'arrivée à deux autres offres, partielle ou à prix inférieur. L'une venait d'un fonds bostonien et l'autre, du Fonds de solidarité des travailleurs du Québec qui, disait-on hier, s'était associé pour l'occasion à un fonds américains.

Envisagée dès 2000 par le gouvernement québécois, la privatisation d'Innovatech du Grand Montréal était devenue évidente au lendemain du budget 2004-05 du ministre des Finances, Yves Séguin. L'un des points forts de ce budget venait de l'inscription, en 2004-05, d'une somme de 880 millions attendue des sociétés d'État, sous la forme de vente d'éléments d'actif. On pouvait, ici, penser à la vente de la participation d'Hydro-Québec dans Gaz Métropolitain - cédée en juillet dernier à la Caisse de dépôt pour un montant brut de 900 millions, et un gain net évalué à 275 millions - à la réduction du portefeuille de la SGF et à la mise en vente d'Innovatech du Grand Montréal.

Fondée en 1992, Innovatech coiffait un portefeuille ayant atteint cette vitesse de croisière qui venait appuyer sa quête d'indépendance face aux capitaux publics. Sous Coller, elle peut élargir son expertise dans les activités de démarrage, de développement, d'expansion, d'acquisition par endettement et de redressement tout en accédant à un réseau couvrant les cinq continents, aurait-on également retenu.





Québec veut disposer à sa guise de l'argent fédéral des garderies

Manon Cornellier
Le Devoir mardi 2 novembre 2004

Ottawa - Le gouvernement du Québec veut sa part des fonds fédéraux pour les garderies, mais avec l'intention bien arrêtée de les investir à sa guise dans différents programmes pouvant améliorer «directement ou indirectement» la qualité de vie des familles, soutient le ministre québécois de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard.

Ottawa semble, de son côté, ouvert à conclure une entente particulière avec le Québec dans ce dossier. La ministre des Affaires intergouvernementales, Lucienne Robillard, a ouvert la porte hier à la Chambre des communes. «Le gouvernement libéral du Québec est capable de partager avec les autres provinces des objectifs communs, est capable d'avoir des indicateurs comparables, comme il l'a démontré dans le domaine de la santé, et, en même temps, avoir une entente spécifique qui représente exactement leurs priorités qu'ils ont au niveau du Québec. C'est ce que nous allons faire avec eux», a-t-elle déclaré aux Communes en réponse au Bloc québécois.

Le message de Québec va dans ce sens. «[On va] clairement indiquer au gouvernement fédéral que, nous, on a déjà notre programme, que c'est dans nos champs de juridiction et qu'on vient pour récupérer les sommes», a déclaré M. Béchard à son arrivée à Ottawa pour une rencontre avec ses homologues provinciaux hier après-midi. Cette dernière était le prélude d'une réunion fédérale-provinciale des ministres du développement social qui a lieu aujourd'hui et qui doit porter principalement sur le projet fédéral de programme canadien de garderies.

«On calcule qu'en terme de services de garde, on a déjà fait beaucoup comparativement aux autres juridictions canadiennes, et il y a peut-être d'autres besoins dans d'autres domaines qu'on veut couvrir», a noté le ministre.

Il a rappelé que Québec finançait actuellement le système à hauteur de 1,4 milliard par année et que cette somme atteindrait 1,7 milliard quand le réseau de 200 000 places sera parachevé en mars 2006. Selon lui, il faut regarder les autres besoins des familles, dont celles qui n'ont pas recours aux services de garde, celles qui ont besoin de services atypiques, d'aide aux devoirs, de services de prévention en matière de santé et ainsi de suite. «On utilisera cet argent-là pour l'ensemble de l'amélioration des services aux familles [...]. On va l'utiliser directement ou indirectement pour les familles», a-t-il insisté.

Double discours

Le Bloc québécois a pris le relais aux Communes, mais de façon plus cinglante, accusant le ministre du Développement social, Ken Dryden, de tenir un double discours, se montrant rassurant au Québec tout en parlant dans le reste du pays de normes et d'obligations pour les provinces. Selon le chef bloquiste Gilles Duceppe, cela contredit les promesses électorales des libéraux d'accorder au Québec un droit de retrait sans condition et avec pleine compensation financière.

Les libéraux promettent depuis 1993 de créer, avec les provinces, un programme canadien de garderies. Durant la dernière campagne, ils se sont engagés à investir cinq milliards sur cinq ans en collaboration avec les provinces pour autant que leurs programmes respectent quelques grands principes inspirés du modèle québécois, soit la qualité, l'universalité, l'accessibilité et l'attention donnée au développement de l'enfant.

M. Dryden pilote le dossier et rencontrera ses homologues pour la première fois aujourd'hui. Il a indiqué à sa sortie des Communes qu'il espérait faire des progrès rapides afin de pouvoir conclure un accord pour février, soit à temps pour le prochain budget. «L'argent pourrait ainsi commencer à être versé en avril», a-t-il noté.

M. Béchard doit aussi rencontrer aujourd'hui le ministre fédéral des Ressources humaines, Joe Volpe, afin de faire le point sur le dossier des congés parentaux qui, dit-il, avance bien. «Il n'y a rien, pour le moment, qui nous laisse croire que cet échéancier [d'une entente en février] ne sera pas respecté», a-t-il dit.





Le modèle américain

Michel Vastel
Le Soleil mardi 2 novembre 2004

À 3,6 milliards $, les élections américaines ne sont pas données ! Mais comme seulement le tiers de cette somme est investi dans l'élection présidentielle, il doit bien se passer autre chose d'important aux États-Unis en ce premier mardi de novembre.

La couverture électorale, des réseaux de télévision en particulier, crée l'illusion que l'avenir du monde se joue entre George Bush et John Kerry. Si cela pouvait être aussi simple, les bûcherons et les éleveurs du Canada n'auraient pas autant de maux de tête. En fait, il y a trois centres de pouvoir aux États-Unis et le président n'en contrôle que deux. En ce sens, le système américain de gouvernement est bien plus démocratique que le nôtre.

Contrairement à un premier ministre du Canada - lorsque celui-ci est majoritaire au Parlement, bien entendu - le président américain n'est pas tout-puissant. Son réel pouvoir réside dans son droit de veto, qui lui permet de bloquer des initiatives du Congrès, alors qu'ici, ce sont la discipline de parti et les votes de confiance qui permettent au premier ministre d'imposer sa volonté au Parlement.

On prétendra que le chef du gouvernement canadien est issu de la majorité du Parlement, mais c'est lui qui, pour l'essentiel, détermine cette majorité. La couverture des élections canadiennes est telle que la personnalité des chefs de parti influence grandement les résultats de l'élection. Le printemps dernier, la personnalité de Paul Martin l'a emporté sur le désir des Canadiens de changer de gouvernement.

C'est donc un faux régime présidentiel que nous avons ici alors qu'aux États-Unis - surtout dans un concours de personnalité aussi serré que celui de cette année - le président n'est pas du tout assuré d'obtenir une majorité au Congrès, en particulier au Sénat.

Il y a longtemps que les citoyens de l'Ouest réclament une réforme du Sénat qui nous rapproche de la formule américaine : le même nombre de sénateurs - deux - dans chaque État, quel que soit le poids démographique de celui-ci, une élection au suffrage universel, et un mandat de six ans. Ici, les sénateurs sont nommés par le premier ministre, la plupart du temps en récompense de leurs bons et loyaux services pour le parti, et jusqu'à l'âge de 75 ans. Notre Sénat est aussi archaïque que la Chambre des Lords en Grande-Bretagne !

Bien des problèmes des producteurs canadiens proviennent d'initiatives de sénateurs, très sensibles aux lobbies de leurs États. Et le président n'est pas toujours intéressé à leur opposer son droit de veto : les rapports entre la Maison-Blanche et le Congrès sont complexes et donnent lieu à de constants marchandages.

Si le président a besoin, par exemple, d'une bonne majorité du Congrès pour augmenter le budget de la défense, il n'est pas très porté à s'opposer à la volonté de quelques sénateurs ou de représentants pour résoudre les problèmes de son voisin du nord. C'est d'autant plus vrai que les différends commerciaux - sur le bois d'oeuvre ou le boeuf par exemple - portent sur des secteurs marginaux de l'économie américaine. Il y a, par contre, peu de chances que les Américains interdisent les importations de gaz naturel en provenance du Canada !

Ces différends commerciaux proviennent très souvent du troisième centre de pouvoir qui est celui de l'administration. Disons d'abord que la personnalité des 13 ministres (secrétaires d'État) n'est pas sans importance. En cas de victoire de John Kerry par exemple, le remplacement du secrétaire, Donald Rumsfeld, ne fera sûrement pleurer personne, en particulier en Europe.

Mais avec un changement de présidence, arrive automatiquement un renouvellement complet de tous les cadres de l'administration. On estime à 3000 au moins le nombre de mandarins qui, avec le départ du président, remettent automatiquement leur démission. Ce n'est donc pas seulement un changement de style à la Maison-Blanche qui est en jeu à chaque élection présidentielle, mais la culture même de tout le gouvernement américain qui peut changer du jour au lendemain. L'arrivée d'un nouveau secrétaire d'État au Commerce et de quelques sous-secrétaires d'État peut revêtir plus d'importance pour le Canada qu'un changement de président.

Au Canada, les mandarins du pouvoir fédéral s'arrangent toujours pour convaincre leurs maîtres politiques que ce ne serait pas sain d'imiter le modèle américain. La quasi-permanence des sous-ministres et des principaux cadres du Conseil privé assurerait, selon eux, la stabilité. Comme si le Canada ne pouvait se permettre une petite révolution de temps en temps !

En fait, la stabilité de la bureaucratie fédérale paralyse les nouvelles administrations. Par exemple, lorsque Jean Chrétien est arrivé au pouvoir en 1993, il a retrouvé une bureaucratie qui n'avait pas vraiment changé depuis Pierre Elliott Trudeau, malgré le passage des conservateurs de Brian Mulroney au pouvoir pendant neuf ans. Aujourd'hui, après deux remaniements ministériels, Paul Martin n'a pas vraiment changé le mandarinat qu'il a hérité de Jean Chrétien.

Il ne faut donc pas s'étonner que, dans les grandes orientations politiques du gouvernement fédéral - sur la gestion de la santé par exemple, ou le développement de la main-d'oeuvre, les Affaires étrangères, la Défense, le Commerce international, etc. - un changement de premier ministre, voire de parti au pouvoir à Ottawa, ne modifie pas substantiellement la gouvernance au Canada... Demandez-le aux chefs des gouvernements provinciaux !

Enfin, il existe une autre bonne source d'inspiration dans ce modèle américain : les élections ont lieu à date fixe - le premier mardi de novembre. Quelle que soit la date choisie ici, cela nous épargnerait les longs mois de spéculation... ou les surprises, les uns et les autres n'étant conditionnés que par des sondages d'opinion publique.

Ce soir, il sera aussi important de se demander qui sont les 34 nouveaux sénateurs - le tiers de l'institution actuellement contrôlée par les républicains - , et les 435 représentants. C'est évidemment un peu plus compliqué que de savoir qui, de Bush ou Kerry, l'a emporté.

Mais quelle que soit l'opinion qu'on a de l'un ou de l'autre, il faut se souvenir que la réélection de Bush ne sonnerait pas la fin du monde, pas plus que l'élection de Kerry ne signalerait le début d'un temps nouveau...

Mvastel@lesoleil.Com





Ben Laden, politicien?

Lysiane Gagnon
La Presse mardi 2 novembre 2004

Selon Hassan Ibrahim, un producteur de la chaîne Al-Jazira, Oussama ben Laden tenterait maintenant de projeter l'image d'un politicien. C'est en effet par la parole plutôt que par la terreur qu'il a essayé d'influencer le vote américain.

En mars dernier, signale M. Ibrahim à l'appui de sa thèse, ben Laden a offert une trêve aux Européens: la paix en échange du refus de collaborer avec les forces américaines en Irak et en Afghanistan. Son petit laïus de vendredi dernier est de la même eau: les Américains vivront en sécurité, dit-il, s'ils se retirent complètement des terres musulmanes.

On ne sait pas si ce virage n'est qu'un leurre, une pause en attendant pire, ou s'il s'agit d'un signe de faiblesse de la part d'Al-Qaeda. Le fait est qu'à part Madrid, il ne s'est produit aucun attentat en Occident depuis le 11 septembre 2001.

En tout cas, ben Laden a bien des croûtes à manger s'il veut se recycler en communicateur pour jouer un rôle politique sur la scène internationale! Son apparition surréaliste de vendredi dernier n'aurait eu aucun impact en Occident si son nom n'était associé aux massacres du 9-11.

Filmé devant ce qui semble être un carton ou un rideau brunâtre (servant à dissimuler un rocher ou un mur lézardé?), ben Laden a l'air d'une vieille marionnette à l'air hagard. Auparavant, ses messages étaient englués dans une rhétorique religieuse farcie de mythes et de références obscures. Le message était un peu impressionnant, à cause de cette aura de mystère.

Cette fois, dans cette dernière vidéo destinée aux Américains, ben Laden opte pour un langage plus " moderne ". Au lieu d'évoquer les croisades et le combat sacré contre les infidèles, il fait référence au documentaire bien actuel de Michael Moore, à la bonne petite Suède et au Patriot Act. Mais on ne lui donnera pas un prix de rédaction.

J'ignore comment il " sonne " en arabe, mais dans la traduction française ou anglaise, le texte est d'une lourdeur inouïe, farci de naïvetés et de contradictions. Pour peu qu'on l'écoute, le message est trop plat, et ses prétentions trop outrancières, pour terroriser l'auditeur. (Même Moore, qui n'en est pas à une exagération près, n'a pas été assez fou pour accuser Bush d'avoir aidé les terroristes en s'attardant quelques minutes auprès des enfants après le premier attentat.)

Autre virage intéressant, ben Laden, qui voulait autrefois semer la mort en Occident, se contente aujourd'hui d'offrir à ses ennemis un marché basé sur le séparatisme: laissez les pays musulmans tranquilles, et nous vous laisserons tranquilles. À moins que cela ne soit une tactique visant à endormir la méfiance, c'est une retraite caractérisée par rapport à ses déclarations antérieures. Pour faire peur, ben Laden en est aujourd'hui réduit à revendiquer la paternité du 9-11, tel un guerrier retraité ressassant ses exploits passés.

De toute façon, quel que soit le résultat du scrutin d'aujourd'hui, il sera difficile de savoir si cette sortie de ben Laden a eu un résultat déterminant.

La donne américaine n'a rien à voir avec la situation en Espagne au moment de l'attentat de Madrid. Là-bas, les deux partis en lice avaient sur l'Irak des positions très tranchées: les conservateurs d'Aznar, en avance avant l'attentat, voulaient y maintenir leurs troupes, les socialistes de Zapatero voulaient les rappeler. Rien de tel aux États-Unis, où les deux candidats à la présidence ont à peu près la même position concernant la suite des choses en Irak et en Afghanistan. Pris à la lettre, le petit discours de ben Laden ne favorise ni Bush ni Kerry même s'il attaque le premier.

On tient généralement pour acquis qu'en se montrant la face à la veille de l'élection, le chef d'Al-Qaeda voulait favoriser la réélection de Bush. Mais ben Laden est-il assez sophistiqué pour faire ce genre de calcul? Cet illuminé qui voit le monde en noir et blanc est-il capable d'échafauder des stratégies de manipulation complexes? Peut-être souhaite-t-il sincèrement la défaite de Bush, on n'en sait rien.

Et les électeurs? Les indécis, en revoyant à travers ben Laden le spectre du terrorisme, resserreront-ils les rangs autour du " Commandant en chef "? À moins que cette apparition leur rappelle l'erreur majeure de Bush, qui a " sous-contracté ", comme dit Kerry, la capture de ben Laden aux Pakistanais, avec le résultat que le chef d'Al-Qaeda, toujours libre, vient aujourd'hui les narguer?

Si l'issue du scrutin est aussi serrée que l'indiquaient les sondages de la semaine dernière, on ne pourra aucunement en conclure que ben Laden a eu un effet sur le vote. C'est seulement si Bush devait l'emporter par une très forte marge qu'on pourra spéculer sur l'effet ben Laden.



TRIBUNE LIBRE






TRIBUNE LIBRE


TRIBUNE LIBRE 2 novembre 2004