
Luck Mervil, néo-patriote
Guillaume Bourgault-Côté
Le Devoir mardi 9 novembre 2004
La SSJB rend hommage au chanteur engagé dans la société québécoise et haïtienne
La Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) a voulu hier refléter les «nouvelles facettes du nationalisme québécois, diversifié et ouvert sur le monde», en choisissant comme Patriote de l'année 2004-2005 le chanteur populaire Luck Mervil, né en Haïti, maniant le créole en chanson, engagé dans la protection des rivières québécoises et porte-parole actif du Centre canadien d'étude et de coopération internationale.
C'est la première fois qu'un Noir récolte l'honneur, et la troisième fois, depuis 1975, qu'une personne née à l'extérieur du Québec est primée par la SSJB (la Française Mia Riddez-Morisset l'avait emporté en 1988, la Chilienne Carmen Sabag-Olmedo en 1992). Luck Mervil, ancien membre de Rudeluck et de la première distribution de Notre-Dame de Paris, est arrivé au Québec à l'âge de quatre ans, où il a séjourné pendant huit ans avant d'aller vivre à New York, d'où il est revenu à 17 ans.
«Le Québec change à toutes sortes d'égards, note le président de la SSJB, Jean Dorion, pour expliquer un choix qui tranche un peu avec certaines nominations antérieures, faites dans la frange plus pure et dure du mouvement souverainiste. On découvre peu à peu une jeunesse donc les ancêtres n'ont pas cultivé de terres à l'île d'Orléans, mais qui se rallient au projet d'un Québec souverain. Luck Mervil est sûrement l'un des personnages les plus représentatifs de cette nouvelle tendance.»
Selon le président Dorion, le choix de Mervil comme Patriote émérite vise aussi à illustrer la «dimension internationaliste du mouvement nationaliste québécois. M. Mervil n'a jamais lâché Haïti, comme beaucoup de Québécois qui restent attachés à leurs racines étrangères. On ne veut pas perdre de vue le fait que le monde est de plus en plus interrelié».
Officiellement, la nomination d'un Patriote célèbre «la filiation entre le combat des Patriotes pour la démocratie, la liberté et la reconnaissance de l'identité nationale, et l'engagement des Québécois d'aujourd'hui» envers ces valeurs.
Pour sa part, le Patriote 2004-2005 s'est dit «surpris et touché» de la sélection. «Je ne suis pas né ici, mais on m'a quand même nommé porte-parole de la Fête nationale l'an dernier, puis là on me donne le titre de Patriote de l'année, alors que je viens de passer deux mois à ne parler que d'Haïti. Ça démontre l'extraordinaire ouverture d'esprit du Québec», estime-t-il.
Son récent séjour en Haïti, dans la foulée du passage de l'ouragan Jeanne, a été largement suivi par les médias. Luck Mervil est convaincu que cela a contribué à le faire remarquer des dirigeants de la SSJB. «Il faut rester lucide : je l'ai parce que je suis médiatisé. C'est un avantage, mais qui implique aussi une grande responsabilité. Les gestes que l'on fait et les mots que l'on dit peuvent avoir un impact. Il faut donc s'en servir à bon escient.»
C'est un peu la source de son engagement, d'ailleurs : Luck Mervil dit qu'il se sentirait «mal» d'avoir accès aux médias et de ne pas faire quelque chose pour témoigner de son devoir de citoyen. «J'essaie de prendre mes responsabilités, de parler de démocratie, d'inciter les gens à agir entre deux élections», explique-t-il.
Reste que si la SSJB l'a choisi, c'est d'abord et avant tout pour son penchant souverainiste. Là-dessus, Luck Mervil dit être un «Québécois fier», mais posé dans son militantisme. «Si le patriotisme indique une certaine foi aveugle, je n'y crois pas. Mais si être patriote veut dire croire qu'on a une nation, qu'on a une langue, qu'on est différent sur une foule de trucs et qu'on mérite ainsi notre souveraineté, là, j'adhère.»

Luck Mervil critique Landry et le PQ
Denis Lessard
Cyberpresse Le mardi 09 novembre 2004
Le chef péquiste Bernard Landry et son parti ne sont pas au diapason de la population, estime le chanteur Luck Mervil, désigné hier Patriote de l'année par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal.
Dans une entrevue à La Presse, comme dans son intervention lors de la cérémonie organisée par la SSJB-M, l'artiste d'origine haïtienne a, tout en se défendant de pousser pour une course à la direction du PQ, lancé une série de messages non équivoques au Parti québécois et à son chef.
«Je ne pense pas que M. Landry soit au diapason de ce qui se passe au Québec, je ne crois pas qu'il y ait une institution dirigée par qui que ce soit qui soit au diapason de ce qui se passe vraiment dans la population», a ajouté le chanteur. Jean Charest ne l'est pas davantage, insiste-t-il.
Et qui est le leader souverainiste au «diapason de la population ?» demandera La Presse. «André Boisclair», réplique sans hésiter l'artiste montréalais. «Même M. Landry serait d'accord avec moi, M. Boisclair est capable de parler avec sincérité. À l'Immigration comme à l'Environnement, il a fait un travail important. Il a toujours su comprendre ce qui se passait dans la population», a déclaré le chanteur.
Selon lui, l'ancien député de Gouin, parti étudier aux États-Unis, serait le prochain chef «naturel» au PQ, bien supérieur aux François Legault et Pauline Marois. «C'est ce que je crois personnellement, si on veut un vrai changement, que les jeunes perçoivent un changement réel. Mais cela va se faire en temps et lieu, c'est une question de temps», a soutenu M. Mervil.
«M. Landry est conscient de ce qui se passe, il sait qu'il y a des questionnements à son sujet, et je crois que le parti et lui-même vont être en mesure de prendre les bonnes décisions», a-t-il ajouté en entrevue.
«Si M. Landry et le PQ considèrent qu'il est apte à diriger le parti, d'assurer qu'on va gagner les prochaines élections et par la suite aller vers la souveraineté... Ainsi soit-il ! Si ce n'est pas le cas, je pense que M. Landry et le parti sont assez intelligents pour comprendre qu'il faudra aller vers un changement», d'indiquer l'artiste.
M. Landry, selon lui, «peut représenter le changement s'il descend vraiment dans la rue pour écouter les gens». Plus question de «langue de bois» d'un parti qui n'explique pas clairement son projet.
Bernard Landry «doit réaliser qu'on est dans une ère de changement, que le vent est en train de tourner, qu'il va falloir tranquillement, qu'on le veuille ou non, laisser la place à ce vent-là, laisser la place aux jeunes», avait soutenu M. Mervil en matinée.
«Ce vent de changement, il est partout au Québec, dans les rues, il est partout au sein du Parti québécois. C'est nécessaire que M. Landry l'entende, c'est une bonne chose qu'il soit là au moment où on se parle, cela force au requestionnement, à la remise en question des lignes du parti», a souligné M. Mervil.
Le temps «va faire son oeuvre»
Luc Melville s'est montré passablement clair quand, en matinée, on lui a demandé s'il suggérait à M. Landry de partir. «Je ne crois pas que c'est à moi de lui suggérer de quitter; je pense que le temps lui-même va faire son oeuvre. Si M. Landry a décidé de rester là jusqu'à aujourd'hui, c'est qu'il croit avoir un travail à faire, et peut être que ce travail sera bénéfique pour les jeunes qui vont arriver après lui», a dit M. Mervil.
Les jeunes ont à apprendre de ceux qui ont de l'expérience, mais ces derniers «vont devoir réaliser un jour ou l'autre qu'il y a une nouvelle garde et qu'elle est beaucoup plus apte à parler à la jeunesse québécoise», a-t-il ajouté.
Devrait-il diriger le PQ aux prochaines élections ? «Pour les prochaines élections, le temps va tranquillement nous faire un dessin. Je pense que l'expérience de M. Landry est nécessaire à ces jeunes qui entrent dans le parti, c'est une bonne chose qu'il soit là pour qu'il y ait de la confrontation, de la remise en question», a-t-il soutenu en entrevue.
«M. Landry est en train de réaliser que le Québec est en constant changement... le peuple évolue plus rapidement que ses institutions et il va falloir que les institutions suivent. M. Landry fait partie de ces institutions, il a été premier ministre du Québec et aujourd'hui est chef d'un parti qui est institutionnel.»
Pour M. Mervil, la tourmente qui paraît avoir frappé le PQ depuis que Pauline Marois a réclamé une course à la direction est un processus normal et sain. «Ce qui se passe au Parti québécois est une bonne chose. Il faut que cela bouge là-dedans, qu'on se pose des questions. Et M. Landry est au bon endroit, au bon moment, parce qu'il force les jeunes à gueuler et à prendre position. Quitte à faire en sorte qu'il parte plus vite», de conclure M. Mervil.
Au cabinet de M. Landry, on a refusé catégoriquement hier de commenter les déclarations de l'artiste. «Personne ne voudra commenter ça ici», a dit sans détour la porte-parole des députés péquistes.

Luck Mervil nommé Patriote de l'année 2004-2005
Cyberpresse lundi 08 novembre 2004
Le chanteur Luck Mervil a été nommé ce matin Patriote de l'année 2004-2005 par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Jean Dorion, président de l'organisme, en a fait l'annonce en conférence de presse en précisant que les membres du conseil avaient voté à l'unanimité pour Luck Mervil.
En le nommant Patriote de l'année 2004-2005, la Société Saint-Jean-Baptiste reconnaît l'engagement exceptionnel de Luck Mervil à l'égard de la communauté haïtienne. «C'est l'artiste engagé par excellence au Québec», a reconnu M. Dorion.
«Il y a plein de gens qui le méritent plus que moi, a humblement fait remarquer Luck Mervil. Ça vient montrer l'ouverture d'esprit qu'il y a au Québec. Les événements tels qu'Haïti démontrent que les Québécois comprennent très bien que les Québécois d'aujourd'hui sont des Québécois de partout.»
Né en 1967, à Port-au-Prince en Haïti, Luck Mervil a suivi sa famille à Montréal dès l'âge de quatre ans, puis à New York, à l'âge de douze ans. À 17 ans, il est de retour au Québec qu'il considère comme son vrai pays.
Le chanteur s'est rapidement imposé sur la scène musicale québécoise. Après sa victoire au concours l'Empire des futures stars en compagnie de Rudy Toussaint avec qui il formait le duo Rude Luck, il a connu la gloire à Paris grâce au rôle de chef des sans-papiers dans la comédie musicale Notre-Dame-de-Paris.
Depuis 1975, la SSJB décerne ce titre au cours du mois de novembre, mois des Patriotes, afin de commémorer la victoire remportée le 23 novembre 1837 à Saint-Denis-sur-Richelieu par les Patriotes contre les troupes anglaises. Marcel Chaput, premier fondateur du mouvement indépendantiste au Québec, a été le premier à recevoir cet honneur. Jean Duceppe, Serge Turgeon et Camille Laurin, tous décédés aujourd'hui, ont également reçu cette récompense dans le passé.
C'est la troisième fois que le titre de Patriote de l'année est décerné à une personne née hors du Québec. En 1990 et 1992, deux femmes, Mia Riddez (née en France) et Carmen Sabbag Olmedo (née au Chili) ont précédé Luck Mervil.

Le chiffon rouge
Michel David
Le Devoir mardi 9 novembre 2004
Ce n'est pas d'hier que la distribution de drapeaux canadiens pose un problème au Bloc québécois. Il y a cinq ans, une petite enquête menée par La Presse avait révélé que seulement dix-huit députés bloquistes acceptaient d'en fournir aux citoyens qui en faisaient la demande, alors que vingt-cinq refusaient de le faire, y compris Gilles Duceppe lui-même.
Il faut dire que, à l'époque, Sheila Copps avait entrepris de tapisser le pays d'unifoliés avec une frénésie qui frisait la démence. Bernard Landry disait en voir tellement par la fenêtre de son appartement du Vieux-Québec, en prenant son café du matin, que cela le mettait hors de lui.
De toute évidence, le député de Richmond-Arthabaska, André Bellavance, n'a pas pris acte de ce que la conjoncture politique avait changé. Soit, il n'a ni piétiné ni insulté le drapeau canadien, mais refuser d'en procurer aux membres de la Légion canadienne de Richmond était non seulement irrespectueux pour les anciens combattants, mais aussi profondément maladroit.
Sa performance durant la dernière campagne électorale, notamment lors des débats télévisés, a conféré à Gilles Duceppe une certaine respectabilité au Canada anglais. À la veille d'une importante allocution devant les membres de l'Economic Club de Toronto, qui marquera le coup d'envoi d'une grande tournée pancanadienne, le chef du Bloc n'avait pas besoin de ce genre de provocation. Il n'a certainement pas fini d'en entendre parler.
Dans ce climat de campagne préélectorale permanente, Paul Martin n'allait pas manquer une si belle occasion. Dans un geste un peu théâtral, le premier ministre a fait livrer à la Légion de Richmond le drapeau qui flottait sur la Tour de la Paix du parlement canadien, puis a invité trois de ses membres à participer à la cérémonie du jour du Souvenir, jeudi, à Ottawa.
De son côté, le chef du Parti conservateur, Stephen Harper, a profité de son passage à Montréal pour faire un détour du côté de Richmond et livrer en personne les drapeaux si ardemment désirés.
***
Gilles Duceppe a tenté d'expliquer le geste de son député en parlant d'un «malentendu». Pourtant, les propos de M. Bellavance étaient d'une clarté telle qu'on pouvait difficilement s'y tromper.
«C'est un choix que j'ai fait et je n'entends pas déroger à cette politique interne que nous avons établie. J'ai été élu sous la bannière du Bloc québécois. Je suis souverainiste et non distributeur de drapeaux ou d'épinglettes. Si les gens veulent des articles du genre, notre bureau leur donne un numéro sans frais pour les obtenir auprès de Patrimoine Canada», a-t-il expliqué.
S'il y a malentendu, comme le prétend M. Duceppe, c'est plutôt dans la façon dont M. Bellavance conçoit son rôle à Ottawa. Il est tout à l'honneur de la démocratie canadienne de permettre à un parti politique de promouvoir en toute légitimité un projet sécessionniste. Les électeurs fédéralistes représentés par des députés bloquistes n'en ont pas moins droit aux mêmes égards que n'importe où ailleurs dans le pays.
Les propos de M. Bellavance traduisent l'état d'esprit de bon nombre de nationalistes québécois allergiques au «chiffon rouge», qui contredit le discours officiel des partis souverainistes. Aussi bien Gilles Duceppe que Bernard Landry répètent continuellement que le projet souverainiste n'est aucunement un geste d'hostilité envers le Canada, mais simplement l'expression du désir des Québécois de se donner un pays qui leur ressemble.
Tous les sondages montrent également que le maintien de relations amicales avec le Canada est essentiel pour convaincre une majorité d'opter pour la souveraineté. De toute évidence, l'attitude de M. Bellavance n'est pas de nature à les favoriser.
Bien entendu, s'il s'agit d'une stratégie de provocation destinée à saboter les tentatives de convertir le Canada anglais au fédéralisme asymétrique et à favoriser ainsi la souveraineté, c'est une autre affaire. À en juger par les réactions au geste de M. Bellavance, cette stratégie pourrait même être très efficace. Ce n'est cependant pas ce qu'on croyait avoir compris des intentions de M. Duceppe. À moins qu'il ne s'agisse précisément là du malentendu dont il parlait.
***
Il est significatif que cet incident s'inscrive dans le contexte du jour du Souvenir. Pendant très longtemps, le nationalisme québécois a eu beaucoup de mal à se réconcilier avec le passé militaire «canadien-français». Déjà, à la fin du XIXe siècle, Henri Bourassa était catégoriquement opposé à la participation à la guerre des Boers. Au XXe siècle, la position politically correct pour tout bon patriote était de d'opposer à la conscription.
Il faut savoir gré à Guy Bouthillier, que personne ne peut soupçonner de crypto-fédéralisme, d'avoir entrepris de réhabiliter la contribution québécoise aux deux guerres mondiales, à l'époque où il était président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal.
«Refuser notre participation ou même simplement rester indifférents à cette communion de la mémoire, pour le motif que nous fut imposée deux fois la conscription, serait ajouter l'injustice du coeur à l'injustice de la politique, une injustice plus grande encore, car elle transformerait les victimes de la guerre en victimes de l'oubli», avait-t-il déclaré en novembre 2001.
Dans son esprit, il était d'autant plus important pour les souverainistes de souligner le jour du Souvenir qu'ils devaient la pérennité de leur «espoir collectif» au sacrifice des soldats alliés. «L'idée de l'indépendance du Québec supposait, pour avoir quelque chance de croître, que le Canada ne perdît pas la sienne», soulignait M. Bouthillier.
mdavid@ledevoir.com

PPP
Les PPP: un investissement douteux
Sébastien Paquin-Charbonneau,
Montréal
Le Devoir mardi 9 novembre 2004
En santé et en éducation, le partenariat public-privé existe déjà...
Il y a bien longtemps que les partenariats public-privé (PPP) existent au Québec. Le magazine L'Actualité nous amène ce mois-ci à réfléchir sur le réel succès de ces partenariats. Il est clair que la réalisation de nouveaux PPP est dans les plans de notre gouvernement, mais ne serait-il pas nécessaire d'évaluer d'une manière sociale et empirique ceux qui existent déjà? Le magazine L'Actualité nous présente chaque année une démarche d'évaluation des institutions privées et publiques régissant le domaine scolaire. Au-delà de la critique sur la méthode statistique, n'avons-nous pas là un des meilleurs exemples pour nous questionner socialement sur la viabilité de futurs PPP?
Le coût d'un élève sur les bancs d'école est en moyenne de 5735 $ au public, assumé à un peu plus de 80 % par des subventions ministérielles. Au privé, le coût d'un élève est en moyenne de 5601 $, assumé à près de 50 % par le ministère encore une fois. Premier constat : le coût est sensiblement équivalent. C'est donc dire que le privé est incapable de faire mieux dans notre exemple quand il s'agit de prestations de services.
Deuxième constat : il y a économie pour le gouvernement lorsque des élèves prennent la voie du privé. Nous pourrions facilement dire que le gouvernement a tout intérêt à ce qu'un plus grand nombre d'élèves prennent le chemin du privé puisque 30 % des coûts sont assumés par le parent de l'utilisateur. Ainsi le désengagement de l'État est clair, car la prestation de service et le financement de celui-ci n'est plus sa responsabilité.
Les écoles privées vendent du rêve, une sécurité et un encadrement. Le parent en veut pour son argent, et c'est normal. Le classement des écoles est l'outil pour leur montrer qu'ils en auront. Combien dans les dix premières écoles (dont neuf sont privées), n'ont pas de test de sélection ? Combien accueillent des nouveaux arrivants en classe d'intégration en français ? Combien comptent au moins un enfant à trouble de comportement par classe ?
Une fois cette réflexion faite, nous comprenons que la véritable vie en société n'est pas ce que l'on retrouve dans ces écoles classées au premier rang. Nous pouvons conclure tout simplement qu'un parent vise ce qu'il croit être le mieux pour son enfant, quitte à l'isoler pendant quelques années des différentes couches de la société.
Loin de moi l'idée de juger les gens, mais seulement de dire les vraies choses et cesser de faire croire que c'est équivalent à l'école publique, que c'est un choix, un défi différent, un désir réel de l'enfant, etc. Gardons en tête la prémisse qu'on accepte le choix d'un parent de vouloir ce qu'il croit être le mieux pour son enfant.
Application en santé
Imaginons un instant un scénario de fiction, la création de cliniques de santé et d'hôpitaux privés subventionnés par le gouvernement. Disons ensuite que le magazine L'actualité de 2014 sortirait son palmarès annuel des cliniques médicales et hôpitaux privés et publics. Bien sûr, l'Hôpital QuébeCorps de Westmount serait en première place pour une 8e année consécutive avec ses 70 chambres toutes privées, à la fine pointe de la technologie et ne recevant que des patients exempts de tout corps pathogène contagieux, possédant un taux de récupération après chirurgie de deux jours et un taux de décès sur admission de 0,0001 %.
D'un autre côté, nous aurions l'hôpital public du grand Montréal placé en dernière position avec ses chambres semi-privées, ses patients de toutes les couches de la société, un taux de récupération après chirurgie de huit jours et un taux de décès sur admission de 0,09 %.
Encore une fois, les spécialistes se tirailleraient sur la place publique, réfutant les critères d'analyse de l'Institut économique de Montréal en alléguant que les clientèles et les milieux sont diamétralement opposés.
Entre vous et moi, si votre enfant était malade, où iriez-vous ? N'est-ce pas là tout l'esprit malsain de ce classement qui vend du rêve à des parents qui ne veulent que ce qu'il y a de mieux pour leur enfant dans un monde de compétitivité ? Les soins seraient aussi bons aux deux endroits, ce n'est que la clientèle qui ferait varier les statistiques, comme les écoles.
Une saine concurrence
Le questionnement sur les PPP est simple : la compétitivité entre la prestation de service par le privé par rapport au public est-elle saine ? Est-il rentable pour le privé d'aller dans un giron de clientèle trouble nécessitant plusieurs spécialistes ? Serait-il rentable pour le privé, dans la veine de notre fiction, d'aller dans un quartier défavorisé ? La nature du privé est là : offrir à un marché rentable, un produit qui semble le meilleur.
Cessons de faire croire à des familles qui n'en ont peut-être pas les moyens, et il y en a, que leurs 1000 ou 2000 $ sont savamment investis dans un avenir promis pour leur enfant. Faisons le choix d'une société qui croit en l'éducation publique en réduisant les subventions gouvernementales pour réinvestir dans l'école publique qui en a grandement besoin. Peut-être récupérerons-nous quelques meilleurs élèves qui ont fui au privé et qui pourront pousser au dépassement une classe moins motivée ? Gardons des écoles privées réelles à 6000 ou 7000 $ pour ceux qui ont vraiment les moyens de croire qu'elles sont meilleures et qui font le choix d'isoler leur enfant des autres couches de la société.

Selon Charest - Le déséquilibre fiscal bloque la modernisation du fédéralisme
Presse Canadienne lundi 08 novembre 2004
Charlottetown - Jean Charest estime que le déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces est un des obstacles majeurs à la modernisation du fédéralisme canadien.
Lundi, à la première d'une série de conférences sur l'avenir du Canada qui se tiendront tous les ans à Charlottetown, berceau de la confédération canadienne, le premier ministre du Québec a vigoureusement dénoncé les surplus budgétaires croissants du fédéral.
M. Charest a fait valoir que les surplus fédéraux atteindront 166 milliards $ au cours des 10 prochaines années, un gonflement qui draine l'argent des provinces.
Selon lui, Ottawa est actuellement dans une position où il peut promettre de l'argent pour certains programmes, tel celui des garderies, de façon à s'ingérer dans les champs de compétences provinciales.
«Avec le déséquilibre fiscal, les dépenses du fédéral sont devenues un pouvoir d'intrusion dans les juridictions provinciales», a dit M. Charest dans son discours prononcé au Centre des arts de la Confédération.
Il a indiqué qu'une correction du déséquilibre fiscal est possible et qu'elle mènerait à une correction du déséquilibre politique.
M. Charest a livré un plaidoyer en faveur d'une fédération canadienne qui résisterait aux tentations centralisatrices et qui permettrait des arrangements flexibles respectant les besoins de chaque province et gouvernement.
«De par sa nature, une fédération est un système politique diversifié et asymétrique. Chaque gouvernement doit être libre d'agir à l'intérieur de sa juridiction de façon à s'acquitter de ses propres responsabilités.»
M. Charest a affirmé que le Conseil de la fédération, qui rassemble les premiers ministres provinciaux et territoriaux, va bientôt annoncer la création d'un comité pour examiner la question des paiements de transfert et de péréquation.
«Le Canada devrait s'efforcer de moderniser sa structure fédérale de gouvernement sur la base du respect des juridictions, de la flexibilité, de la reconnaissance des déséquilibres existants, et ce, avec davantage de coopération.»
M. Charest était accompagné à la première des Causeries Symons (du nom du professeur Thomas Symons, président fondateur de l'Université Trent) des premiers ministres de l'Île-du-Prince-Édouard et du Yukon, Pat Binns et Dennis Fentie.

Redécouvrir l'esprit fédéral
"Le Canada doit se détourner de ses tentations centralisatrices"
La Presse mardi 9 novembre 2004
Nous publions un extrait du discours prononcé hier à Charlottetown par le premier ministre du Québec, Jean Charest.
L'élection de mon gouvernement, en avril 2003, a été accueillie par nombre de Canadiens comme un défi lancé à ceux qui voulaient séparer le Québec du Canada. Mais ce qui n'était peut-être pas aussi manifeste, c'est que l'élection de mon gouvernement constitue également un défi pour ceux qui tentent de maintenir le statu quo au sein de la fédération. L'élection de mon gouvernement est en fait un défi pour ces deux groupes et pour tous ceux qui ont choisi d'ignorer notre histoire commune.
Le Canada est un pays jeune, toujours en construction, toujours à l'état de potentiel.
Nous allons continuer la construction du Canada à la condition de tenir compte des fondations de l'édifice et en respectant ce qui touche les fondements mêmes du Canada.
(...)
Mais qu'est-ce donc qu'une fédération? Allons à la définition. Une fédération, c'est une association de deux ordres de gouvernement qui sont chacun souverains dans leurs champs de compétence. Et les champs de compétences de ces deux ordres de gouvernement sont définis par la Constitution.
Par ailleurs, ce partage des responsabilités étatiques n'est pas le fruit du hasard; il obéit à une logique qui peut être parfois la promotion de la diversité, parfois l'introduction de poids et contrepoids pour améliorer la qualité de la démocratie et parfois l'idée de la subsidiarité: quel ordre de gouvernement est le mieux placé pour livrer tel ou tel service?
Une fédération n'est donc pas hiérarchisée par opposition à un État unitaire comme la France, par exemple. Au Canada, le gouvernement fédéral n'est pas le patron des provinces. Chacun dans leurs domaines de compétences, les deux ordres de gouvernement rendent compte de leurs actions à leurs électorats.
J'ai des comptes à rendre aux Québécois dans les domaines qui relèvent des compétences du Québec. Je n'ai pas de comptes à rendre au gouvernement fédéral. Le gouvernement fédéral a des comptes à rendre aux Canadiens dans les domaines de ses compétences. Il n'a pas de comptes à rendre au gouvernement du Québec.
C'est ça une fédération. Une fédération, par essence, est donc un système politique pluriel et asymétrique. Chaque gouvernement doit pouvoir faire les choses comme il l'entend pour assumer ses responsabilités.
Faire partie d'un État fédéral, ce n'est pas être enrégimenté dans un moule unique. C'est faire partie d'une communauté qui partage un territoire et des valeurs communes dans le respect de la différence de chacun de ses partenaires.
Je suis venu vous dire aujourd'hui qu'il est nécessaire que le Canada renoue avec l'esprit du fédéralisme et se détourne de ses tentations centralisatrices Je suis venu vous dire que l'avenir de la fédération canadienne, c'est... le fédéralisme!
Disons-le autrement. Ce qui nuit à la fédération, ce n'est pas que le Québec veuille faire les choses à sa manière. Ce qui nuit à la fédération, c'est quand on veut que les provinces et les territoires soient tous identiques.
Les cinq principes de l'esprit fédéral
Je vois cinq principes qui devraient habiter l'esprit fédéral au Canada.
Ces principes sont d'ailleurs porteurs de leçon non pas seulement pour la gouverne au sein d'une fédération, mais également, plus globalement, pour la gouverne au 21e siècle.
Dans un premier temps, je vais vous énoncer les cinq principes:
Le respect
La flexibilité
La règle de droit
L'équilibre
La coopération
Le premier principe qui doit être mis de l'avant pour raviver le fédéralisme canadien est donc le respect.
Il n'y a pas de saine coopération sans un profond respect de chacun des partenaires. Respect des compétences de chacun, respect des choix de chacun, respect de l'intelligence de chacun.
Le gouvernement du Québec comme celui des autres provinces ne constitue pas un sous-ordre de gouvernement. Et le gouvernement fédéral n'est pas à lui seul le gardien suprême du bien commun. Dans une fédération, chaque partenaire est gardien du bien commun dans ses domaines de compétences.
Sur cette question, le jugement n'appartient pas au gouvernement fédéral, il appartient aux citoyens.
Le deuxième principe du renouveau du fédéralisme, c'est la flexibilité.
L'uniformité est l'utopie du 20e siècle. La voie du 21e siècle est la flexibilité, le respect des différences et l'asymétrie.
C'est vrai dans le monde. C'est vrai au Canada. Si le Canada est né fédéral, c'est précisément pour organiser l'asymétrie, la différence et le respect des particularités des partenaires de cet immense pays. D'ailleurs, chaque province qui s'est joint au Canada a été traité différemment.
Le troisième principe, c'est le principe du droit.
Flexibilité ne veut pas dire absence de règles. Nous vivons dans une société de droit et cela doit demeurer. Au Canada, nous devons réconcilier nos pratiques avec le droit, et le droit avec nos pratiques. Cela implique la possibilité de recourir aux tribunaux lorsqu'il y a un désaccord sur les principes applicables.
C'est normal et légitime. Un débat juridique serein et sobre est parfois préférable à une dispute politique stérile qui s'éternise. Une décision d'un tribunal peut débloquer des dossiers, comme le renvoi sur les congés parentaux.
Le gouvernement du Québec ne se privera de ce recours au besoin.
Un État de droit, c'est un État au sein duquel, il est possible de demander aux tribunaux de nous éclairer.
Par ailleurs, la nécessité de réconcilier le droit et la pratique peut aussi impliquer de modifier nos règles si elles ne correspondent plus à ce qui est désiré.
Le quatrième principe: l'équilibre, l'équilibre fiscal et l'équilibre politique.
Il ne peut pas y avoir de fédération équilibrée à long terme si un ordre de gouvernement se trouve dans une situation qui dénature le rapport entre ordres de gouvernement.
Au Canada, il y a un déséquilibre fiscal. Ce déséquilibre n'est pas une invention, mais une réalité admise par tous les partenaires au sein du Conseil de la fédération. Un réalité admise par trois partis politiques fédéraux et par une majorité de députés à la Chambre des communes.
Et quand le gouvernement fédéral dit aux provinces: " Vous n'avez qu'à augmenter vos impôts ", il fait abstraction à la fois de la réalité et de l'histoire de ce pays. La réalité, c'est que le contribuable est le même pour les deux ordres de gouvernement et que sa capacité de payer n'est pas sans fin. L'histoire, c'est que si le gouvernement fédéral s'est enrichi, c'est en s'accaparant de façon unilatérale une plus grande part de l'impôt des Québécois et des Canadiens.
(...)
Le dernier principe, c'est la coopération.
Notre époque est caractérisée par une très grande mobilité des biens et des personnes. Elle est aussi caractérisée par l'émergence de problèmes suprarégionaux et souvent transnationaux comme l'environnement, la sécurité ou certaines questions relatives à la santé publique.
Gouverner n'est plus une activité qui s'accomplit en vase clos comme à l'époque où le concurrent était de l'autre côté de la rue. L'interdépendance est devenue une réalité incontournable. Gouverner aujourd'hui, c'est coopérer. Et coopérer, dans un contexte fédéral, ça veut dire travailler ensemble sur des enjeux communs en reconnaissant que chacun peut aussi avoir des intérêts particuliers.
Au Québec, par exemple, nous insistons sur l'importance de la participation des provinces au niveau international et dans les négociations de traités internationaux qui touchent nos compétences. D'autres provinces partagent cette revendication, aussi fondée que censée. Personne ne devrait contester le fait que le Canada est plus fort lorsque les provinces et les territoires peuvent s'exprimer.
Rappelons-nous que même si Ottawa aimerait signer à son gré tous les traités, il ne peut les mettre en oeuvre s'ils relèvent de la compétence des provinces. La coopération s'impose. Par ailleurs, nous croyons que lorsque le gouvernement du Québec est le seul gouvernement compétent pour appliquer un engagement international, il est normal qu'il soit celui qui prenne cet engagement. En somme, il revient au Québec d'assumer, sur le plan international, le prolongement de ses compétences internes: ce qui est de compétence québécoise chez nous est de compétence québécoise partout. Ceci dit, les divers gouvernements ont toujours pris soin d'exercer leurs compétences à cet égard dans le respect de la politique étrangère canadienne. C'est ça la coopération!
(...)
Ces cinq principes, respect, flexibilité, respect de la règle de droit, équilibre, et coopération, doivent être mis en oeuvre afin de dynamiser le fédéralisme dans son essence.
Réviser l'esprit du fédéralisme exige un modèle qui corresponde au développement de chaque société au sein de la fédération.
L'intérêt des Québécois dans la fédération canadienne sous-entend que cette fédération réussisse à respecter la différence du Québec.
Le Canada doit respecter l'esprit du fédéralisme pour le bien-être de ses citoyens. Cet esprit de coopération et d'ouverture envers les différences est ce dont nous avons besoin pour relever les défis avec succès.
J'accepte avec conviction et confiance le défi de défendre les intérêts des Québécois.
Je crois au Québec et je crois au Canada.

La pédagogie du fédéralisme
André Pratte
La Presse mardi 9 novembre 2004
Éditorial - Le premier ministre du Québec, Jean Charest, a lancé hier un appel aux Canadiens afin qu'ils se détournent " des tentations centralisatrices " qui se manifestent au pays depuis un quart de siècle. Cette intervention, faite à Charlottetown, arrivait à propos. Depuis la conclusion de l'entente asymétrique sur la santé, en septembre, les politiciens partageant cette conception du fédéralisme étaient restés beaucoup trop discrets, laissant le terrain aux apôtres d'un Canada uniforme.
Le discours de M. Charest était solide, convaincant, fidèle aux voeux d'une majorité de Québécois: " Je suis venu vous dire qu'il est nécessaire que le Canada renoue avec l'esprit du fédéralisme et se détourne de ses tentations centralisatrices. Je suis venu vous dire que l'avenir de la fédération canadienne, c'est... le fédéralisme. Ce qui nuit à la fédération, ce n'est pas que le Québec veuille faire les choses à sa manière. Ce qui nuit à la fédération, c'est quand on veut que les provinces et les territoires soient tous identiques. "
Ce discours devrait faire réfléchir ceux qui, par réflexe, s'étaient empressés de dénoncer le fédéralisme asymétrique. Il faudra que d'autres Canadiens, qui partagent les vues de M. Charest et ne peuvent pas plus que lui être soupçonnés de sympathies souverainistes, fassent à leur tour la pédagogie du fédéralisme.
Les débats des 20 dernières années ont laissé des blessures qui sont loin d'être cicatrisées. Le dernier sondage du Centre de recherche et d'information sur le Canada (CRIC)est révélateur à cet égard. Par exemple, 57 % des Canadiens des autres provinces estiment que " presque rien ne peut satisfaire le Québec, il en voudra toujours plus ".
Pour leur part, 70 % des Québécois francophones sont convaincus que " les Canadiens anglais ont souvent tendance à considérer les Canadiens français comme inférieurs à eux "; c'est le plus fort pourcentage enregistré depuis 1980! Pas étonnant que 49 % des Québécois interrogés disent qu'à un référendum portant sur la même question que celui de 1995, ils voteraient OUI.
Il n'y a probablement pas lieu dedramatiser; les différents régionaux et linguistiques sont une constante de l'histoire du Canada. Le sondage révèle d'ailleurs que les Québécois restent attachés à la fédération: 63 % des personnes interrogées souhaitent que le Québec demeure une province du Canada. Chez les personnes qui voteraient OUI à un référendum sur la souveraineté, le tiers d'entre elles veulent que le Québec continue d'être une province canadienne!
Néanmoins, il existe au Canada des tensions inquiétantes, que les politiciens auraient tort de balayer sous le tapis. Aux yeux des fédéralistes québécois, le fédéralisme asymétrique permet de diminuer ces tensions tout en assurant au pays la cohésion nécessaire. " Si le Canada est né fédéral, c'est précisément pour organiser l'asymétrie, la différence et le respect des particularités des partenaires de cet immense pays ", a rappelé le premier ministre Charest hier. L'enquête réalisée pour le CRIC révèle que l'asymétrie obtient l'aval d'une majorité de Canadiens... en autant que le Québec ne soit pas le seul à en bénéficier.
C'est là que se trouve le passage menant à une réduction des tensions entre les régions les plus mécontentes de leur sort (en particulier le Québec, bien sûr) et le reste du Canada. Ce n'est pas le passage des grandes déclarations de principe, même s'il serait souhaitable de pouvoir en arriver là un jour. À court terme, il est éminemment préférable d'emprunter le chemin des ententes concrètes, visant à régler de manière adaptée les problèmes auxquels sont confrontées les différentes parties du pays.

Vive sortie de Charest contre Ottawa
Denis Lessard
La Presse mardi 9 novembre 2004
Québec - Le gouvernement fédéral n'est pas " le patron " du Canada et les provinces n'ont pas de comptes à rendre au gouvernement central, a soutenu hier le premier ministre Jean Charest dans une attaque percutante contre le gouvernement " centralisateur " de Paul Martin.
" Je n'ai pas de comptes à rendre au gouvernement fédéral ", a-t-il lancé hier, à Charlottetown, lors de la première d'une série de conférences annuelles sur le fédéralisme au Canada.
Un brin ironique, le premier ministre du Québec a rappelé, devant environ 1000 personnes, que les discussions sur le fédéralisme au Canada étaient " à la politique canadienne, ce que la Neuvième de Beethoven est à la musique: un classique éternel ".
C'est dans la ville qui fut le berceau de la Confédération que M. Charest a choisi d'y aller de ses critiques les plus vives depuis longtemps à l'endroit d'Ottawa. Charlottetown, c'est aussi, rappelons-le, le lieu d'origine de l'entente constitutionnelle du gouvernement Mulroney, répudiée partout lors du référendum de 1992.
Jean Charest, dont la cote de popularité avait remonté durant l'été, dans la foulée d'une série de salves bien senties dirigées vers le gouvernement Martin, a vu son étoile pâlir dans les plus récents sondages.
Sa sortie d'hier voulait, clairement, renouer avec une formule qui avait fait recette l'été dernier.
Il a d'abord fait preuve d'une indignation sans équivoque: " Si le gouvernement fédéral s'est enrichi, c'est en accaparant de façon unilatérale la plus grande part des impôts des Québécois et des Canadiens ", a-t-il laissé tomber. Les surplus fédéraux dans la prochaine décennie vont atteindre 166 milliards de dollars, une croissance énorme des recettes d'Ottawa qui draine les ressources des provinces.
Très bientôt, le Conseil de la fédération- la conférence des provinces- lancera le comité itinérant qui sillonnera le pays pour entendre les citoyens sur le déséquilibre fiscal. Des " Canadiens éminents ", plutôt que des " universitaires " en feront partie, a appris La Presse en coulisse.
Quant à Jean Charest, il prévient que, pour " contrer notre glissade vers un État unitaire et retrouver l'essence du fédéralisme ", Ottawa devra accepter de traiter les provinces avec " respect, flexibilité, équilibre, dans un esprit de collaboration ".
Le gouvernement Martin devra garder aussi à l'esprit que les provinces peuvent toujours en appeler devant les tribunaux de ses décisions.
Jean Charest a aussi exigé le respect: " Le Québec et les autres provinces ne constituent pas un sous-ordre de gouvernement ", pas plus que le fédéral " n'est le gardien suprême du bien commun ".
L'asymétrie, la différence, est inscrite dans le tissu même du pays; " chaque province qui s'est jointe au Canada a été traitée différemment ".
Selon M. Charest, c'est désormais le Conseil de la fédération, et non plus le Sénat canadien, qui représente les aspirations des provinces et des régions. M. Charest était resté muet depuis trois ans sur l'avenir de la Chambre haute. Un comité du Conseil de la fédération, dirigé par l'Alberta et le Nouveau-Brunswick doit y aller de ses recommandations. Pour l'heure, la position du PLQ est que les provinces devraient pouvoir choisir les sénateurs, sans mettre au rancart pour autant l'idée d'un Sénat élu.
En cour s'il le faut
Aussi, le Québec n'hésitera pas à recourir aux tribunaux pour trancher des disputes avec Ottawa. " Un débat juridique serein et sobre est parfois préférable à une dispute politique stérile ", prévient M. Charest. Québec ferraille encore en cour sur la question des congés parentaux- Ottawa a interjeté appel d'une première décision favorable au Québec. Mais surtout, explique-t-on en coulisse, le litige sur la péréquation, programme inscrit dans la Constitution canadienne, pourrait aussi faire l'objet d'une action juridique. " Dans un État de droit, il est possible de demander aux tribunaux de nous éclairer ", note, sibyllin, Jean Charest.
" Je vais assurer que le Canada respecte l'esprit du fédéralisme. Je travaillerai à ce que le Canada résiste à la tentation de la centralisation ", a soutenu hier M. Charest, avant de citer longuement des pères de la Confédération, George Brown et John Macdonald, qui avaient servi de canevas à sa position.
Une fédération " est une association de deux ordres de gouvernement qui sont chacun souverains dans leurs champs de compétences " a-t-il insisté. " Le gouvernement fédéral n'est pas le patron des provinces. Chacun dans leurs domaines de compétences, ils rendent compte de leur action à leurs électorats ", a-t-il ajouté.
Surtout, " il est nécessaire que le Canada renoue avec l'esprit du fédéralisme et se détourne de ses tentations, centralisatrices. Je suis venu dire que l'avenir de la fédération canadienne est le fédéralisme! " a-t-il soutenu.
Rappelant de plus l'entente sur le financement de la santé qui avait reconnu une forme d'asymétrie au pays, M. Charest a souligné que " ce qui nuit à la fédération, c'est quand on veut que les provinces et les territoires soient tous identiques ".

À quand le vrai débat sur les commandites?
Paul-Émile Roy
Le Devoir mardi 9 novembre 2004
Lettres: Lorraine, le 3 novembre 2004 - Je crains fort que le débat sur les commandites ne se fasse jamais. Ce que l'on voit actuellement, c'est le spectacle de la grogne et de la convoitise des filous qui n'arrivent pas à s'entendre sur le partage du butin, et qui ont été pris la main dans le sac. Ces millions de dollars [...] devaient être affectés à une opération antidémocratique visant à étouffer les aspirations les plus légitimes du Québec, en violation de ce que devrait être l'esprit même de la Confédération.
Au lieu d'accueillir les revendications du Québec, et d'essayer de les satisfaire, on a mis en place une campagne de propagande, une vaste opération de persuasion clandestine. Le Canada ne se soucie pas de respecter les réclamations du Québec, il tente plutôt de les étouffer. Pour lui, tous les moyens sont bons. Hier, c'était le rapatriement unilatéral de la Constitution, aujourd'hui ce sont les commandites...
Que quelques coquins se graissent la patte en passant, ce n'est pas ce qui est le plus grave. Les vrais coupables, ce sont les responsables de toute l'opération, et je parie qu'ils s'en tireront indemnes. Le procès actuel constitue pour eux une heureuse diversion.

Il y a minorité et minoritaire
Michel Vastel
Le Soleil mardi 9 novembre 2004
Il y a deux minorités de langues officielles au Canada : l'anglaise au Québec et la française dans le reste du pays. L'une est entretenue dans son sentiment minoritaire, l'autre le vit tous les jours. S'il fallait que les pouvoirs publics accordent autant d'attention aux minorités française et acadienne qu'à l'anglaise, un grand bout de chemin serait parcouru vers l'égalité.
On peut s'étonner que le Commissariat aux langues officielles finance des études - comme celle de Jack Jedwab publiée vendredi dernier - qui enfoncent des portes ouvertes.
Les anglophones sont moins nombreux mais de combien ? On grossit artificiellement, de plus de 300 000, le nombre des " anglophones " du Québec en retenant le critère de la " première langue officielle " plutôt que celui de la " langue maternelle ". Pour dramatiser la situation, Jedwab prétend que le nombre des anglophones a diminué de 29 000 entre 1996 et 2001. Mais si on tient compte de la migration des anglophones selon le critère de la " première langue officielle ", celui qu'il préfère, le nombre d'anglophones n'a diminué que de 7 000, moins de 1 300 par année ! Ce n'est pas l'exode tout de même !
En fait, légèrement moins nombreux, les anglophones sont bien servis par le système de santé publique, et leurs écoles survivent grâce à l'apport de jeunes francophones. Telle est la réalité d'une minorité traitée de façon exemplaire par tous les gouvernements du Québec, quelle que soit leur allégeance.
La commissaire aux langues officielles, Dyane Adam, a fait remarquer vendredi que " lorsque vous êtes petit en taille et dans un bassin plus francophone, c'est certain que cette communauté-là va sentir davantage son statut minoritaire... " Évidemment, dans certaines régions du Québec, les anglophones ne représentent que 2,4% de la population. Encore là, ils jouissent de services satisfaisants. Dans le reste du Canada, lorsque les francophones ne représentent que 2,4 % de la population, leur nombre ne justifie aucun service. Ils ne se sentent pas menacés, ils risquent l'assimilation.
L'autre vendredi, j'ai passé 24 heures à Winnipeg avec les membres des conseils scolaires francophones du reste du pays. Une soirée à Saint-Boniface pour fêter les 10 ans du rétablissement du droit à la gestion scolaire au Manitoba m'a permis de constater à quel point ces francophones ne passent pas leur temps à geindre ni à commander des sondages sur leur moral. " On n'a pas froid aux yeux ni la langue dans la poche ", chantait un groupe d'artistes résumant assez bien l'état d'esprit des minorités française et acadienne. En fait, la situation scolaire dans le reste du Canada, quoique considérablement inférieure à ce qui est offert aux anglophones du Québec, a progressé à pas de géant depuis que la Cour suprême a reconnu, à la minorité, le droit de gérer ses propres écoles.
Où faut-il aller maintenant ? L'école est en passe de représenter le noyau dur de toute une vie en français qui dépasse l'éducation et s'étend à la culture, aux sports, à toute la vie communautaire. Le conseil scolaire constitue la seule forme de gouvernement élu qui représente la minorité française. Voici ce que les gouvernements devraient accorder pour faire avancer un peu plus les francophones vers cette égalité dont jouissent les anglophones du Québec...
Le ministre responsable de la politique des langues officielles, Mauril Bélanger, m'assure qu'un " volet francophone " sera inscrit dans le futur programme national de garderies. Il s'agit en effet d'une activité " préscolaire " qui devrait être offerte dans les écoles elles-mêmes. La promesse du ministre révèle-t-elle une sorte de nouveau réflexe du gouvernement fédéral selon lequel tous les " programmes nationaux " - il y en a de plus en plus ! - incluraient des fonds destinés aux besoins spécifiques de la minorité francophone ?
Si tel était le cas, on pourrait répondre à la principale préoccupation des conseils scolaires francophones : des écoles au moins aussi bien équipées et confortables que celles de la majorité anglaise. Bien souvent, ils doivent se contenter de vieilles écoles abandonnées par les School boards, quand ce ne sont pas des classes mobiles. Or, les écoles sont des " infrastructures " : pourquoi le futur programme national d'infrastructures n'aurait-il pas lui aussi son " volet francophone ", exigeant des provinces qu'elles consacrent une partie des fonds à la construction de nouvelles écoles ?
Enfin, Jack Jedwab souligne dans son étude que " l'immigration freine le déclin démographique de la communauté anglophone du Québec ". Au Canada anglais, ce serait plutôt le contraire ! Seulement 4 % des immigrants sont d'origine francophone, et 79 % anglophones. En fait, les agents d'Immigration Canada ne se soucient pas du tout de recruter des francophones. C'est plutôt le travail du Québec qui, grâce à une entente administrative, sélectionne ses propres immigrants. Récemment, le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, affirmait la volonté de son gouvernement de jouer un rôle beaucoup plus actif au sein de la francophonie canadienne. Voilà une belle occasion de mettre ce bel objectif en pratique : les agents d'Immigration Québec à l'étranger pourraient organiser des campagnes de recrutement et sélectionner des immigrants qui voudraient s'installer ailleurs au Canada ? L'idée est lancée...
Des infrastructures scolaires et des établissements de santé propres à la minorité et aussi bien équipés que ceux de la majorité, une immigration qui compense le déclin démographique, autant de bénéfices qui vont sans dire pour la minorité anglaise du Québec. Voilà pourquoi Jack Jedwab et le commissariat aux langues officielles doivent triturer les chiffres et financer des sondages bidon pour créer l'illusion d'une minorité anglaise au Québec. Si les minorités française et acadienne pouvaient faire l'objet des mêmes préjugés !
Le comble de la bêtise
Sur la façade du futur Musée de la guerre à Ottawa, une ingénieuse combinaison des fenêtres et du code morse fait apparaître un message : Lest we forget, qui a été traduit en français : " N'oublie jamais " ! Merci à Ed Broadbent, député néo-démocrate d'Ottawa, de l'avoir remarqué. Mais combien d'imbéciles au ministère des Travaux publics, à celui des Anciens combattants et à celui du Patrimoine dont relèvent les musées, n'ont pas vu passer cette grossièreté ?
Mvastel@lesoleil.Com

Cost going up in two tongues
Greg Weston -- Sun Ottawa Bureau
Ottawa Sun Tue, November 9, 2004
Today's tour of the la-le-land of federal bilingualism follies takes us into the golden years of more than 50,000 lucky former bureaucrats being paid a government bonus to grow old in both official languages.
For reasons that probably make sense with the right medication, Canadian taxpayers are shelling out about $25 million a year in bilingualism bonuses for retired public servants.
The controversial $800 annual bonus for government workers with skills in both languages was first introduced in the 1970s, mainly as a cheap attempt to bribe English-speaking public servants not to stage an open revolt over official bilingualism.
That anyone would be moved to learn a second language for an $800 cheque is surely an idea that could only come from government.
No matter, over the years, the bilingualism bonus apparently found its way into the government's collective bargaining process, and no amount of logic was going to get it axed over the terminal squealing from the public service unions.
Today, the bilingualism bonus is costing taxpayers about $48 million a year for roughly 60,000 government workers entitled to it. But at least those ones are still at work, in theory able to serve the public in either official language.
Why it is being payed to retirees cashing pension cheques is anyone's guess.
From what we can gather, somewhere along the way to this little corner of taxpayer hell, the government decided in its infinite generosity to consider the bilingualism bonus as just more income for the purpose of calculating pensions.
As a result, retired public servants getting a pension equal to 70% of salary are also getting 70% of the bilingualism bonus until their last breath in either language. Of course, no one in government seems to know how many retirees are collecting the bonus, nor at what exact cost.
But by all accounts, a safe guess would seem to be something over 50,000 former bureaucrats pocketing something around $500 a year.
Ka-ching, alors ...
Our weekend story about government executives being sent on French-language training within a couple of years of retirement -- sometimes within months -- drew an avalanche of mostly unprintable responses from our readers.
One of them passed along a copy of a job rejection letter sent to a Toronto-area engineering graduate who had applied for a job with one of the federal scientific agencies.
Among the top five students in his school program, he stupidly thought he might be of some interest to a Canadian government agency.
Alas, he seemed to have two fatal strikes against him -- he was not from Quebec, and he speaks an official language apparently not familiar to the hiring department.
Here is the answer he got from a government human resources official: "Dear Sir: The department will considered people from province of Quebec. If they don't find nobody, they will cancel the request. Sorry for the inconvenience."
Finally, the folks running the Federal Centre government office building in Edmonton are awfully proud of their latest innovation in bringing bilingualism to the West.
According to a government website: "Elevator passengers hear 'Going up/Nous montons' between floors."
The Department of Public Works, which manages the building, says it "would like to do more and is currently looking at the possibility of creating an electronic bulletin ... to respond in both official languages to questions from the public."
Here's one: What must life in Edmonton have been like before bilingualism, never knowing if the elevator was going up or down? "

Religion et collusion...
Gilles Derome
Le Devoir mardi 9 novembre 2004
Lettres: Laval, le 2 novembre 2004 - L'article de Robert Verreault, «Quand la religion fait peur» publié dans Le Devoir du 2 novembre 2004, m'étonne. M'étonne et me désole. Il aurait été écrit il y a 50 ans, passe encore. Ce qui fait peur, ce n'est pas la religion. Et ce n'est pas la science. Seulement chez ceux qui mêlent les choses.
Ce qui fait peur, c'est la collusion. Religion et politique fait peur. Religion et justice, religion et armée, religion et banque... toutes ces collusions sont dangereuses. En soi et séparées, ces institutions ne le sont pas. Toutes les périodes tragiques de toutes les histoires de tous les peuples sont des périodes où des mélanges détonnants ont été concoctés.
Le cumul des pouvoirs donné à une même faction est à l'origine de toutes les guerres. Il faut se dire, c'est un réflexe à développer, que lorsque seulement deux choix nous sont offerts, il y a danger. Les logiques binaires mènent nécessairement à des excès. Religion et science fait peur. Bleu ou rouge n'est pas un choix, Bush ou Kerry n'est pas un choix, c'est une fatalité. Religion sans science fait aussi très peur; lorsque les religieux décident, au Vatican, à la place des scientifiques ou lorsque les scientifiques se prennent pour des religieux, en Russie. L'homme religieux exploite le rêve; il aime croire à l'immuabilité. Le scientifique qui cède à une croyance semblable, renonce à sa pratique. Les deux tendances n'exploitent pas les mêmes concepts, et c'est lorsqu'elles le font que la guerre nous menace. Deux mondes séparés qu'il est très risqué de joindre; les explosifs sont faits de matières innocentes, mêlées, elles tuent.
En période trouble, il est bon de relire ses classiques, un texte de Roger Caillois de 1950, Description du Marxisme est plus actuel que le dernier éditorial de tous les journaux d'hier. Il ne faut pas que les marxistes ou les capitalistes deviennent des caricatures de religions. Et le contraire. Les 3000 morts, du 9 du 11, ont été vengés par 100 000 en Irak seulement. C'est assez pour une nation chrétienne. Religion et politique égaient, partout, depuis toujours, injustice et vengeance, j'en ai bien peur.
Les collusions sont, par définition, des ententes secrètes ou préjudice d'un tiers. Des politiques primaires mêlées à des notions de religions primaires, des espèces d'animistes de la peur, n'hésitent pas à transgresser toutes les lois. La justice est caricaturée à Guantanamo et l'armée ridiculisée par l'emploi de milliers de mercenaires. La politique du sans nom. Nos politiques des commandites canadiennes sont de la petite bière comparées aux politiques de commandites très chrétiennes de nos alliés du Sud. Au Canada, le tiers a été méprisé par des politiciens lâches; aux États-Unis il est légal de faire disparaître le tiers, ce qui est plus lâche encore.

La différence canadienne
Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 6 novembre 2004
ÉDITORIAL - Une majorité de Canadiens, y compris le premier ministre Paul Martin, espéraient que les Américains choisissent John Kerry comme président le 2 novembre. La déception est grande car la réélection de George W. Bush rendra les relations du Canada avec son voisin plus ardues au cours des quatre prochaines années. Des choix difficiles s'annoncent pour le gouvernement canadien.
Différent des États-Unis, le Canada l'apparaît plus que jamais au lendemain de cette élection à l'occasion de laquelle les Américains ont donné un mandat à George W. Bush de poursuivre et même d'accentuer la mise en place de politiques conservatrices. Plus que jamais, les États-Unis seront le pays où les valeurs morales tirées de la Bible inspireront les politiques qui seront adoptées, alors qu'au Canada, ce sont les droits et les libertés qui priment.
Ces différences, qui s'affirment de plus en plus comme des traits de caractère, auront été on ne peut mieux illustrées par les résultats des référendums sur le mariage tenus dans 11 États à l'occasion de cette élection. La proposition visant à consacrer le mariage comme une union entre un homme et une femme a été adoptée sans coup férir. L'amendement à la Constitution que le président Bush recherche en ce sens devient maintenant possible. Le contraste est évident avec le Canada, qui se prépare à reconnaître par une loi le mariage entre conjoints de même sexe, ce qui se pratique déjà dans sept provinces.
Au cours des prochaines années, ces différences ne pourront que s'accentuer alors que chaque pays adoptera des réformes importantes de ses programmes sociaux. Au Canada, on voudra les accentuer. Pensons aux promesses du gouvernement Martin de créer un réseau national de garderies et un régime d'assurance-médicaments. Aux États-Unis, l'intention est contraire de les diluer, le président Bush étant fermement engagé à revoir les programmes d'aide sociale et les programmes de pension de vieillesse.
Les politiques pratiquées aux États-Unis ne manqueront pas d'avoir une influence de ce côté-ci de la frontière et alimenteront certains courants de droite. En matière de politiques sociales, il y a peu à craindre de cette influence. Devant ce qui se passe aux États-Unis, la réaction canadienne pourrait bien être de vouloir plutôt accentuer cette différence, sachant que, dans d'autres domaines, les choses se passeront bien différemment. Pour le président Bush, l'important ne sera d'ailleurs pas ce que fera le Canada à l'égard du mariage entre conjoints de même sexe mais plutôt l'appui qu'il donnera à ses politiques de sécurité et de lutte contre le terrorisme.
Sur ces questions, le gouvernement Martin aura des choix difficiles à faire. Le président Bush, cela est clair, n'entend pas déroger à ses politiques ni faire de compromis à ceux qui, parmi les gouvernements étrangers, ont contesté ses politiques. Il estime avoir eu le mandat de poursuivre dans la voie qu'il a adoptée au lendemain des attaques du 11 septembre 2001. «Je vais tendre la main à quiconque partage nos objectifs», a-t-il dit mercredi. S'il sait bien lire, le premier ministre Martin aura compris qu'il lui reviendra de changer s'il veut pouvoir serrer cette main. En clair, il faut comprendre que le pouvoir d'influence du Canada sur les orientations de la politique étrangère américaine sera nul à moins de répondre favorablement aux prochaines demandes de Washington.
Des choix difficiles seront à faire. Il y aura tout d'abord celui portant sur le bouclier spatial que le gouvernement canadien ne cesse de remettre à demain, sachant qu'une majorité de Canadiens, et tout particulièrement les Québécois, risquent de le désavouer s'il se joint à cette aventure militaire. Encore plus vive serait la réaction des électeurs si le Canada, après avoir rejeté une première fois une participation à la guerre en Irak, devait accepter d'aider les Américains à se sortir du bourbier dans lequel cette guerre les a enlisés. Les appels à l'aide viendront bientôt. Ils seront pressants pour que le Canada s'implique plus directement qu'il ne l'a fait jusqu'ici en se limitant à un soutien financier à la reconstruction de l'Irak.
La relation canado-américaine, marquée par plus de bas que de hauts ces dernières années, pourrait se dégrader davantage. Partageant le même continent, les deux pays n'ont toutefois pas le luxe de s'ignorer au point de devenir «deux solitudes», pour reprendre l'expression employée pour décrire les relations entre la minorité francophone et la majorité anglophone au Canada. Les deux ont trop de choses en commun, surtout sur le plan économique, pour se le permettre. Comme il se doit, ce sera au plus petit des deux de faire des compromis. Cela ne simplifiera en rien la vie du gouvernement Martin. Dans le contexte minoritaire où il se trouve, sa marge de manoeuvre est d'autant plus réduite qu'il sait que les électeurs attendent de lui qu'il exprime la différence canadienne.

Second regard
Lysiane Gagnon
La Presse mardi 9 novembre 2004
C'est un peu vite que bien des observateurs (moi comme d'autres) ont sauté à la conclusion que Bush avait gagné son élection grâce au thème des " valeurs morales "- autrement dit, grâce au vote de la droite religieuse.
En fait, les mêmes sondages (réalisés à la sortie des bureaux de scrutin) montraient que 55 % des électeurs étaient en faveur du libre choix pour l'avortement, 25 % en faveur du mariage gai et 35 % en faveur de l'union civile pour les homosexuels. Ce n'est pas exactement ce que l'on appelle une montée en force de l'intégrisme!
Les spécialistes estiment que l'inclusion, dans la liste de thèmes suggérés à l'électeur, d'un concept aussi vague que celui de " valeurs morales " était de nature à produire un résultat trompeur. Les démocrates, encore sonnés par la défaite, de même que bien des commentateurs, ont eu tôt fait d'associer le concept à la droite, mais l'expression " valeurs morales " peut tout aussi bien désigner le patriotisme ou le respect de l'éthique, voire la force de caractère qu'on attend d'un président.
Réflexion faite, c'est effectivement sur le leadership que semble s'être jouée l'élection: leadership face au terrorisme et leadership tout court. John Kerry a tenu des positions trop vacillantes au cours de sa carrière, ce qui lui a finalement donné l'air d'un leader indécis et peu fiable. C'était son point faible, que le camp adverse a habilement exploité.
Les démocrates devront cesser de chercher des faux-fuyants. Leur défaite ne tient pas qu'à une métamorphose socio-psychologique due au 9/11. Elle est également attribuable à des facteurs classiques.
Les républicains avaient un " meilleur " candidat- il projetait en tout cas l'image d'un leader plus ferme, plus constant et plus sympathique. Et comme Bill Clinton l'a lui-même reconnu, ils avaient un message plus clair et ont mené une campagne plus efficace.
Loin de mobiliser exclusivement du côté de la droite religieuse, le président Bush a élargi son emprise sur des électorats qui ne lui étaient pas acquis au départ. Le tiers de ses votes viennent de non-républicains. Il a augmenté ses appuis chez les femmes et d'autres groupes traditionnellement démocrates, comme les catholiques, les cols bleus, les juifs et les Noirs.
Les démocrates auront tout un examen de conscience à faire avant de se remettre en route pour le combat de 2008. Comment expliquer, par exemple, leurs failles organisationnelles dans le centre et le sud des États-Unis? On ne compte plus les cas où c'étaient des étudiants de Manhattan ou de San Francisco qui s'occupaient à temps partiel, par téléphone, ou pendant les weekends, de faire sortir le vote dans les États de l'Amérique profonde. Les républicains, eux, avaient leurs organisateurs sur place: des gens bien implantés dans leur communauté et bien au fait des réalités locales.
En tout cas, oubliez Hillary Clinton, la seule femme à qui l'on prêtait non seulement l'intention, mais des chances relativement sérieuses de devenir la première présidente de l'histoire des États-Unis. Mme Clinton n'avait pas que des amis, même chez les démocrates. Sa personnalité un peu trop abrasive lui en avait aliéné plus d'un. Mais cette fois, son sort est scellé: le parti choisira ses candidats à la présidentielle partout ailleurs que dans les États du Nord-Est. Une sénatrice de New York, née à Chicago? Pas question.
La tendance était déjà manifeste, comme l'indique le fait que les cinq derniers présidents américains, à l'exception de Bush père, venaient tous du Sud ou de l'Ouest. C'est d'ailleurs pourquoi John Kerry avait choisi comme colistier John Edwards, un " sudiste " à l'accent chantant, même s'il n'était certainement pas le meilleur candidat imaginable (lors de son débat avec Cheney, Edwards avait l'air d'un poids plume).
Les sudistes ont perdu la guerre civile, mais ils ont pris leur revanche depuis que le centre de gravité économique s'est déplacé vers la côte Ouest et le Sud.
Il est intéressant de voir à quel point le Canada a échappé à la même tendance. Ici aussi, c'est l'Ouest (la riche Alberta, la prometteuse Colombie-Britannique) qui est la région qui croît le plus. L'Alberta s'est donné de formidables universités et le meilleur système de santé au Canada. C'est vers l'Ouest qu'affluent de plus en plus les immigrants les plus productifs.
Pourtant, le centre de gravité politique reste profondément ancré au centre, dans les vieilles provinces de l'Ontario et du Québec. L'Ouest, malgré son dynamisme et sa prospérité, fait toujours figure de parent pauvre au Parlement. Il y a là une question de démographie, évidemment (le Canada central abrite encore plus de la moitié de la population), mais cela changera probablement, auquel cas il s'en suivra un déplacement du pouvoir politique.

L'asymétrisme canadien inspire l'Espagne
Robert Dutrisac
Le Devoir samedi 6 novembre 2004
Québec - Aussi imparfait et rigide soit-il, le système fédéral canadien est source d'inspiration. L'Espagne s'intéresse de près à l'asymétrisme fédératif au Canada, au modèle des Conférences des premiers ministres et au Conseil de la fédération.
Une délégation du gouvernement espagnol, dirigée par le secrétaire d'État à la Coopération territoriale, José Luis Méndez Romeu, était de passage à Québec cette semaine après un arrêt à Ottawa. La délégation s'est rendue, hier, à Queen's Park pour y rencontrer des représentants du gouvernement ontarien avant de retourner dans son pays. À Québec, M. Romeu a notamment rencontré le ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, et la ministre des Relations internationales, Monique Gagnon-Tremblay. La délégation a également eu droit à une séance de travail avec les juristes Henri Brun et Eugénie Brouillet, tous deux professeurs à l'Université Laval, et le politologue Guy Laforest, un des principaux concepteurs de la plate-forme constitutionnelle autonomiste de l'Action démocratique du Québec.
Un virage
La présence de ces représentants espagnols s'inscrit dans le virage amorcé par l'actuel gouvernement espagnol du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), dont la volonté est de briser le climat d'affrontement qui affecte les relations entre l'État central et les 17 communautés autonomes d'Espagne. L'ancien gouvernement conservateur de José Maria Aznar avait des visées nettement centralisatrices, adoptant une attitude rigide face aux revendications des communautés autonomes comme la Catalogne et le Pays basque. Après sa victoire-surprise en mars 2004, le nouveau gouvernement de José Zapatero parle désormais de coopération et promet une réforme du Sénat en faveur des régions pour 2008. Le gouvernement socialiste est donc ouvert à certains changements constitutionnels, dans la mesure où le partage des compétences reste le même ente l'État central et les communautés.
«Nous avons la conviction que le dernier gouvernement conservateur a fait de la question territoriale une cause d'affrontement très fort», a indiqué M. Romeu lors d'une entrevue accordée au Devoir. «Le gouvernement de l'État en est venu à n'avoir presque plus de relations avec les communautés.» Pendant un certain temps, cette idée d'une Espagne unitaire a favorisé le Parti populaire (PP) de M. Aznar. «Mais avec le temps, cette position a été suicidaire», estime le secrétaire.
Communautés autonomes
L'Espagne recoupe 17 communautés autonomes qui assument des responsabilités qui, pour la plupart, sont partagées avec Madrid. C'est le cas de la santé et de l'éducation. Dans six de ces communautés, l'espagnol castillan coexiste avec une langue régionale à l'instar du catalan en Catalogne. «L'Espagne est un pays très diversifié», a rappelé M. Romeu. La riche Catalogne, dans le peloton de tête des régions en Europe sur le plan économique, côtoie des communautés autonomes peu développées dont le revenu par habitant est plus de la moitié moindre.
«C'est très important pour nous, l'asymétrie», a signalé M. Romeu. Son gouvernement a entamé le dialogue avec les communautés autonomes pour revoir leurs statuts. On pourra recourir à l'asymétrie, qui est déjà très présente à l'heure actuelle. «C'est une question politique controversée parce que l'asymétrisme n'est pas accepté par tout le monde. Mais nous croyons que c'est un débat politique auquel on ne peut échapper», a-t-il dit, ajoutant que le processus d'autonomie, par définition, «c'est un défi».
Le gouvernement espagnol s'intéresse aussi à la formule des conférences fédérales-provinciales à la sauce canadienne. Le 28 octobre dernier, le président Zapatero a tenu une conférence avec les présidents des communautés autonomes, une première. À cet égard, le professeur Laforest a mis en garde la délégation espagnole contre le modèle «impérial» d'Ottawa: c'est au gouvernement central qu'il revient de convoquer les conférences et d'en fixer l'ordre du jour.
Le mode de nomination des sénateurs et des juges de la Cour suprême, prérogative du premier ministre, a surpris les visiteurs espagnols. «Le modèle allemand ne nous convient pas, celui du Sénat du Canada non plus», a dit M. Romeu en riant.
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TRIBUNE LIBRE 9 novembre 2004
