Actualité





Martin donnera son feu vert au bouclier antimissiles

PC
Le Devoir lundi 12 juillet 2004

La souveraineté du Canada demeurerait intacte

Ottawa -- Quelques jours seulement après les récentes élections, Paul Martin a informé les autorités américaines que le Canada annoncera sous peu s'il participera ou non au controversé projet de bouclier antimissiles. Et tout indique que la réponse sera positive.

Alors que le site Web du ministère des Affaires étrangères a déjà étalé les avantages d'un bouclier antimissiles, des sources bien informées des deux côtés de la frontière ont souligné que la participation du Canada est «presque certaine».

Un conseiller de Paul Martin a toutefois indiqué que le premier ministre n'a encore rien révélé à Paul Cellucci, l'ambassadeur américain au Canada. La semaine dernière, les deux hommes ont discuté au téléphone et Paul Martin lui aurait affirmé qu'avec l'automne qui approchait, le Canada se préparait à annoncer sa décision sur le projet.

Scott Reid, conseiller du premier ministre, a précisé que Paul Martin a appelé Paul Cellucci pour échanger sur plusieurs sujets et pour remercier les États-Unis des félicitations reçues à la suite de sa victoire aux élections du 28 juin.

À plusieurs reprises pendant la campagne électorale, Paul Martin a réfuté les allégations des néo-démocrates qui affirmaient qu'un bouclier antimissiles allait mener à la militarisation de l'espace.

Étape à franchir

La première étape à franchir pour assurer la participation canadienne au projet consiste à relier le système de commandement de la Défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (Norad), situé au Colorado, aux installations de contrôle du bouclier qui ont récemment été construites.

Le Canada devrait rendre sa décision au plus tard à la fin du mois de septembre. Un haut fonctionnaire fédéral a souligné que Paul Martin est d'accord avec les modifications à apporter au Norad, qui amèneraient des militaires canadiens à appuyer les Américains dans l'administration du bouclier antimissiles.

Un refus de collaborer avec les Américains pourrait mettre en péril Norad, qui constitue en quelque sorte la base de la politique de défense du Canada depuis de nombreuses années.

Par ailleurs, dans son site Internet, le ministère des Affaires étrangères défend le projet de bouclier antimissiles.

Il y a quelques mois, un document affiché dans le site concluait que «le gouvernement est déterminé à assurer... la sécurité du Canada et des Canadiens».

Le document soulignait aussi que le fait d'étudier une éventuelle participation du Canada au projet de bouclier antimissiles faisait partie des mesures que le gouvernement entend prendre pour assurer la sécurité du pays.

De nombreuses inquiétudes ont été soulevées face au projet, mais le gouvernement a déjà préparé des répliques précises.

Rodney Moore, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, affirme que la souveraineté du Canada demeurera intacte, qu'aucune arme ne sera envoyée dans l'espace et que seule une station radar en sol canadien est jusqu'ici prévue dans le projet. M. Moore ajoute qu'il ne faut pas craindre une prolifération du nucléaire avec ce projet car «tout ce dont on a besoin pour contrer l'attaque d'un missile est un impact à haute vitesse». Selon certaines sources, les Américains souhaitent avant tout un appui politique de façon à légitimer le projet aux yeux de la communauté internationale. Néanmoins, alors que les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont pu être réalisés avec de simples lames d'exacto, plusieurs personnes se demandent encore pourquoi il faudrait verser des milliards pour la construction d'un bouclier antimissiles.



Martin should defend missile defence

The National Post (Editorials) 14.7.2004

The Prime Minister has reportedly told American officials it won't be long before he decides whether Canada will participate in the U.S. missile shield currently in development. Most observers assume that Canada will eventually sign on. Indeed, the Canadian Foreign Affairs Department is already singing the shield's praises on its Web site.

Yet Paul Martin has appeared reluctant to be pinned down on the matter. During the election campaign especially, he seemed to be scared that speaking out on this matter would make him seem like a U.S. lackey. This left the field open to Jack Layton, who depicted the missile shield as a nefarious "Star Wars" scheme -- the NDP leader used the term over and over during the televised election debates -- that would dangerously destabilize world security.

We cannot understand Mr. Martin's reticence: There are a variety of good reasons for Canada to participate in the missile shield. Most obviously, the shield will protect Vancouver and Toronto no less than Los Angeles and New York from the very real possibility of nuclear missile attacks launched by rogue states. North Korea's paranoid government, most notably, continues to develop nuclear weapons and the long range missiles that could carry them to North America. Meanwhile, Iran is building up its own nuclear program, which could lead to any number of other rogue states or Islamist terrorist groups getting their hands on them as well.

Since 9/11, there has been little doubt that the United States government would proceed with the missile shield. Lax security allowed terrorists to take 3,000 American lives three years ago. A nuclear missile could kill 100 times that number, and Washington would be foolish to pass up any technology that might defend against it. The only question is whether we will share the benefits of that umbrella, and help the Americans create it -- or else spite our ally out of a dogmatic rejection of certain kinds of weapon systems.

In other words, when it comes to participating in the U.S.-led missile shield, Mr. Martin has nothing to be ashamed of. To the contrary, any defence system that could save untold number of lives deserves support. It's about time Mr. Martin said as much.



Le bouclier de George, le dilemme de Paul

Vincent Marissal
La Presse jeudi 15 juillet 2004

À en juger par les réactions épidermiques de nombreux lecteurs au cours des derniers jours à la simple possibilité de voir Ottawa embarquer dans le système de défense antimissile de George Bush, il semble que Paul Martin aura lui aussi besoin d'un bouclier pour se protéger cet automne.

Les dépêches du début de semaine selon lesquelles le gouvernement Martin s'apprête à dire oui à Washington ressemblent d'ailleurs à des frappes préventives du bureau du premier ministre visant à préparer l'opinion publique à cette impopulaire annonce.

Les experts des questions militaires et les scientifiques débattront âprement au cours des prochains mois de la pertinence de sauter dans le projet avec les États-Unis, mais sur le plan politique, la chose est entendue: le Canada, que l'on aime ça ou non, n'a pas le choix de participer au projet américain, malgré les énormes risques politiques que cela comporte pour le gouvernement minoritaire de Paul Martin. En fait, ne dramatisons pas, le Canada ne peut faire autrement, pour le moment, que de s'asseoir à la table du bouclier.

La question n'est donc pas de savoir si Paul Martin dira oui au président Bush, mais bien plutôt de savoir comment il manoeuvrera auprès de l'opinion publique et de l'opposition pour survivre au pouvoir. Cette décision sera pour lui l'un des premiers tests cruciaux de son gouvernement minoritaire. Un test qui exigera instinct et stratégie politique, deux domaines où le premier ministre Martin et son entourage n'ont pas particulièrement brillé au cours des derniers mois.

Le Canada n'a pas le choix, d'abord pour des questions de bon voisinage avec cet encombrant géant que sont les États-Unis. M. Martin a fait lui-même du réchauffement de l'amitié Canada-États-Unis l'un des thèmes majeurs de son programme politique depuis qu'il est devenu premier ministre. Il serait aujourd'hui parfaitement incohérent de sa part de tourner le dos à Washington. D'autant que M. Martin connaissait très bien les plans du président Bush. C'est une chose de dire non à la guerre en Irak (de toute façon, le rôle du Canada aurait été parfaitement marginal parce que le gros de l'effectif des forces armées était déjà déployé et à bout de souffle ailleurs sur le globe, notamment en Afghanistan), c'en est une autre de s'exclure des plans de défense continental des prochaines décennies.

Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit ici: un changement profond dans les structures de défense de l'Amérique du Nord. Le Canada a toujours basé sa propre politique sur NORAD, le système de commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord, ce qui a permis au petit d'avoir un mot à dire à la table du géant. Le Canada participe pleinement à NORAD, il y occupe même des postes dans la chaîne de commandement, mais les États-Unis, c'est évident, pèsent plus lourd dans la balance. Ce n'est pas une question de faiblesse, mais bien de realpolitik. Au moment où NORAD se transforme lentement mais sûrement en un nouveau système de défense plus sophistiqué (à terme, le fameux bouclier antimissile), le Canada se retrouve devant un choix: refuser d'être à la table et perdre voix au chapitre ou s'assurer une place (modeste) à la table. Dans tous les scénarios, notez une chose, un fait inéluctable: les États-Unis iront de l'avant, avec ou sans le Canada. En cette année électorale aux États-Unis, Paul Martin aurait pu espérer gagner du temps et miser sur l'élection du démocrate John Kerry, mais celui-ci a viré sa veste et appuie maintenant lui aussi le projet de bouclier antimissile, quoique plus timidement que le président Bush.

Si John Kerry l'emporte en novembre, les choses iront plus lentement. Bonne raison pour être à la table. Si George Bush garde le pouvoir, il sera plus pressé (les présidents américains, à cause de la limite de deux mandats, perdent à peu près tout pouvoir au cours des deux dernières années de leur second mandat). La défense de la souveraineté canadienne est mieux servie en ayant voix au chapitre, même modestement, qu'en se faisant imposer les décisions unilatéralement.

C'est la conclusion à laquelle était arrivé Jean Chrétien à la fin de son long règne. Le même Jean Chrétien, qui a gagné ses épaulettes (surtout au Québec) en refusant d'engager le Canada en Irak, savait que le Canada n'avait pas le choix. Contrairement à Paul Martin, il a seulement eu le luxe de repousser sa décision.

Jean Chrétien, l'un des politiciens les plus pragmatiques que le Canada ait connus, avait aussi compris que le bouclier couvrirait nécessairement le Canada. Si un missile devait être lancé vers les États-Unis et qu'il passait par-dessus Windsor, en Ontario, a déjà résumé M. Chrétien, pensez-vous que les États-Unis attendraient qu'il soit rendu de l'autre côté de la rivière, au-dessus de Detroit, pour intervenir?

Cela dit, Jean Chrétien, qui aurait pu apprendre un ou deux trucs politiques à Paul Martin si les deux hommes avaient été moins orgueilleux, a toujours pris soin de garder un argument de secours dans sa manche en ce qui concerne le bouclier antimissile: la technologie.

Le président Bush peut rêver du système le plus sophistiqué jamais inventé pour protéger l'hémisphère Nord du continent américain, reste qu'à ce jour, son bouclier est un flop technologique magistral. Voilà une belle porte de sortie. Être à la table donne aussi le droit de se retirer ou d'exiger des preuves plus convaincantes avant d'aller plus loin.

Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois que le Canada refuse de s'embarquer dans une aventure trop incertaine. Le dernier premier ministre à l'avoir fait est nul autre que Brian Mulroney, le plus pro-américain des chefs de gouvernement canadiens, qui avait dit non à la guerre des étoiles de Ronald Reagan.

Vincent.marissal@lapresse.ca



Clinton ne croit pas au bouclier antimissile

PC
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juillet 2004

Paris -- Bill Clinton ne croit pas que le bouclier antimissile américain, sous lequel le Canada envisage de se mettre à l'abri, soit la meilleure façon de dépenser les fonds publics.

Venu faire à Paris la promotion de ses mémoires en français, l'ex-président américain s'est montré plutôt sceptique lorsqu'on lui a demandé hier de commenter la décision (apparemment acquise) du premier ministre Paul Martin de s'associer au projet de George W. Bush. «Si ça marche, il vaut mieux qu'un grand nombre de pays en soit, a d'abord reconnu l'ex-président, entre deux gorgées de Coca-Cola. Ça ne pourra fonctionner de façon efficace, selon moi, que si cette technologie est mise à la disposition du plus grand nombre de pays possible.»

M. Clinton n'y croit guère toutefois et s'empresse d'ajouter que c'est une «hypothèse audacieuse» que de penser que ce dispositif de 100 milliards de dollars fonctionnera.

«Je ne suis pas sûr du tout que cela soit la meilleure façon de dépenser les deniers publics», a-t-il dit au cours d'une rencontre avec un petit groupe de journalistes dans un chic hôtel parisien.

Capable de stopper une douzaine de missiles, ce bouclier ne modifiera pas l'équilibre stratégique entre les États-Unis, la Russie et l'Europe, a noté M. Clinton. Il risque cependant, selon lui, d'amener la Chine, puis l'Inde et ensuite le Pakistan «à augmenter de façon substantielle leur arsenal nucléaire».

«Est-ce que le monde sera vraiment un endroit plus sûr si on a un bouclier antimissile, alors que des pays ont assez d'armes nucléaires pour le traverser ? s'est interrogé l'ancien président. Et même si ça marche, est-ce que ça fonctionnera contre le terrorisme et les États voyous ? Est-ce que ça justifie le risque de voir la Chine, l'Inde et le Pakistan s'armer davantage ?»

Jean Chrétien

Dans Ma vie, un pavé de près de 1000 pages, l'ex-président ne consacre que quelques lignes au Canada, le temps de rendre hommage à Jean Chrétien, qu'il décrit comme «un de ses meilleurs amis», un «allié solide» et un «confident».

Interrogé par la Presse canadienne, M. Clinton a estimé que la position de son «partenaire de golf» au moment du déclenchement de la guerre en Irak était justifiée. «Je pense que Jean Chrétien était tout à fait en droit de prendre une telle position», a estimé M. Clinton, hier à Paris, en évoquant la décision de l'ex-premier ministre de ne pas engager les troupes canadiennes dans l'offensive américaine contre Bagdad.

Selon l'ancien locataire de la Maison-Blanche, M. Chrétien «a fait ce qu'il estimait être juste». «Il pensait sûrement que c'était la bonne position à prendre pour le Canada et je ne crois pas que cela ait porté préjudice aux relations entre les États-Unis et le Canada», a-t-il ajouté.

Irak

L'ex-président a d'ailleurs souligné que sa position sur la guerre en Irak était très «proche» de celle de M. Chrétien. «Sa position était que le Canada pourrait soutenir les États-Unis mais qu'il ne souhaitait pas attaquer l'Irak sans l'autorisation des Nations unies», a rappelé M. Clinton, qui tenait lui aussi à laisser le chef des inspecteurs Hans Blix aller au bout de sa mission.

Déjà vendues à plus d'un million d'exemplaires aux États-Unis, les mémoires de Bill Clinton sont publiées en français par la maison d'édition Odile Jacob.

Au Québec, le livre est sorti la semaine dernière. Dimédia, le diffuseur d'Odile Jacob, miserait, dit-on, sur des ventes de 25 000 exemplaires dans la province.

En France, la parution de l'ouvrage (l'éditeur parle d'une mise en place de 160 000 exemplaires) a été accompagnée d'un important battage promotionnel.



La bombe à retardement des commandites

Vincent Marissal
La Presse samedi 10 juillet 2004

Devant l'ampleur des dégâts électoraux au Québec, plusieurs libéraux fédéraux, à commencer par leur chef, Paul Martin, ont conclu que le scandale des commandites seul expliquait la dégelée et que les choses, maintenant, ne pouvaient que s'améliorer puisqu'ils ont été durement punis par l'électorat.

Ils se trompent doublement. D'abord, il n'y a pas que le scandale des commandites. Au-delà des commandites, il y a d'abord eu 11 ans d'arrogance au pouvoir. Une profonde arrogance qui a fait croire aux libéraux qu'ils achèteraient l'est du Québec avec des changements cosmétiques de dernière minute au régime d'assurance-emploi, qu'ils mettraient le gouvernement du Québec dans leur poche avec une vague entente de principe sur les congés parentaux et qu'ils convaincraient les électeurs de leur bonnes intentions sans même être capables de prononcer les mots " déséquilibre fiscal ".

Une arrogance, comme l'a dit Stéphane Dion à la mi-campagne, qui a aussi laissé croire aux libéraux qu'ils pouvaient même se payer le luxe d'une guerre interne sanglante sans conséquence dans l'électorat. Les députés libéraux (battus, élus ou réélus) croisés depuis le 28 juin admettent que leurs propres électeurs, dégoûtés par le spectacle, ne se sont pas donné la peine d'aller voter. Tout cela a fait au moins aussi mal que les commandites, quoi qu'en pensent Paul Martin et sa garde rapprochée.

L'autre erreur est de croire que la bombe à retardement des commandites a été complètement désamorcée le soir des élections. S'il est vrai que les libéraux ont payé chèrement pour les commandites, rien ne dit que le scandale s'est évaporé pour toujours le 28 juin, loin s'en faut. En fait, l'enquête publique de la commission Gomery, qui commencera ses travaux en septembre, et la kyrielle de poursuites contre le gouvernement sont autant de détonateurs pouvant provoquer une réaction en chaîne dévastatrice pour le gouvernement minoritaire de Paul Martin. Pour survivre, les libéraux auront besoin des partis de l'opposition, mais ceux-ci ne pourront soutenir un gouvernement entaché par de nouvelles révélations. Les libéraux ne doivent pas oublier que, s'ils sont toujours au pouvoir, ce n'est pas tant parce que les Canadiens les ont réélus que parce que les Ontariens, à la toute dernière minute, ont hésité à élire les conservateurs de Stephen Harper. Faites le calcul: la survie des libéraux ne tient qu'à 18 circonscriptions. Si les conservateurs font bien leur boulot, si leur chef reprend son aplomb et si les libéraux s'enlisent de nouveau dans le sable mouvant des commandites, M. Harper pourrait devenir le prochain occupant du 24, Sussex.

" On est exactement là où on ne voulait pas être le printemps dernier, résumait cette semaine un député libéral du Québec. On ne voulait pas avoir l'enquête publique sur le scandale des commandites pendant la campagne électorale, mais comme nous sommes minoritaires, nous sommes virtuellement toujours en campagne électorale et nous subirons les impacts de la commission Gomery au jour le jour. "

La commission Gomery effraie les libéraux, ce pourquoi plusieurs ministres et gradés du clan Martin étaient contre cette idée l'hiver dernier. On peut s'attendre en effet à ce que la commission aille beaucoup plus loin que le comité des comptes publics et fasse donc ce que personne n'a su ou voulu faire à ce jour: mettre des noms sur la fameuse direction politique à la base du programme des commandites. " Une commission d'enquête publique, a déjà dit feu le maire Jean Drapeau, c'est comme inviter vos voisins le dimanche à venir essuyer leurs bottes pleines de boue sur le beau tapis blanc de votre salon. "

Et encore, s'il n'y avait que la commission Gomery. En faisant la liste des poursuites contre le gouvernement Martin, on constate vite qu'il y aura autant d'action au palais de justice qu'au Parlement à l'automne. Pas étonnant que de nombreux ministres du gouvernement Martin se soient opposés, le printemps dernier, à la stratégie dite du peloton d'exécution, soit le congédiement expéditif des présidents de société d'État mentionnés dans le rapport de la vérificatrice générale. Voici où nous en sommes:

Marc Lefrançois, ancien PDG de Via Rail, congédié pour son rôle dans le programme des commandites, poursuit Ottawa pour 2,7 millions pour congédiement illégal et atteinte à sa réputation. Dans sa poursuite, M. Lefrançois allègue que " la suspension et la destitution ont été faites de façon irrationnelle, inéquitable, illégale, pour des raisons d'opportunisme politique et sans motif valable ". Inutile de dire que M. Lefrançois en a gros sur le coeur.

Jean Pelletier, ancien chef de cabinet de Jean Chrétien, a déposé deux poursuites totalisant quelque 3,6 millions de dollars contre le gouvernement fédéral et son ancien employeur pour congédiement illégal de son poste de président du conseil d'administration de VIA Rail.

Le même Jean Pelletier a aussi intenté une poursuite de 700 000 $ contre Stephen Owen, ministre des Travaux publics dans le précédent gouvernement de Paul Martin, qui a affirmé au Globe and Mail que messieurs " Gagliano et Pelletier étaient identifiés " dans la direction politique du scandale des commandites et qu'il y avait eu un " stratagème bien planifié, comportant un aspect criminel et des entourloupettes politiques ". Cette fois, c'est personnel.

L'ex-ministre et ex-ambassadeur Alfonso Gagliano réclame quant à lui plus de 4,5 millions de dollars au gouvernement de Paul Martin, qu'il accuse de l'avoir utilisé comme " bouc émissaire " dans le but d'en tirer un " bénéfice personnel ". Dans sa poursuite, on lit: " Martin a joué un rôle dominant dans le congédiement de M. Gagliano, cherchant à lui faire porter la responsabilité politique de ce qu'il décrit comme un scandale, le tout sans attendre que la moindre lumière soit faite sur toute cette affaire. "

Michel Vennat, congédié de la Banque de développement du Canada dans la foulée de l'affaire de l'Auberge Grand-Mère, a lui aussi intenté une poursuite de 4,6 millions pour congédiement illégal.

Et pour compléter le tableau: Charles Guité, ancien responsable du programme des commandites, et Jean Brault, président de Groupaction, tous deux accusés de fraude et de complot pour une somme de près de 2 millions, devraient revenir en cour en septembre.

Les libéraux qui pensent que le scandale des commandites est derrière eux sont bien naïfs. En politique, contrairement à notre système de justice, il n'existe pas de principe voulant qu'un accusé ne puisse être condamné qu'une fois pour le même crime.



La déroute libérale

Lysiane Gagnon
La Presse samedi 10 juillet 2004

" Nous sommes au premier jour de la reconstruction du parti au Québec ", lançait hier le ministre Pierre Pettigrew.

C'est bien le moins qu'il puisse dire: dans la province qui fut si longtemps son imprenable forteresse, le glorieux PLC n'est plus que l'ombre de lui-même.

Non seulement a-t-il perdu 16 sièges, mais exception faite de Denis Paradis (Brome-Missisquoi) et de Claude Drouin (Beauce), qui de toute façon ne joueront pas de rôle prédominant dans le gouvernement Martin, les survivants doivent tous leur élection au fait que leur comté contient un bon nombre de non-francophones.

Le PLC a été à toutes fins utiles éjecté du Québec francophone, lequel s'est rangé massivement derrière le Bloc.

L'effondrement des libéraux aura des conséquences sur la question nationale, car pour la première fois dans l'histoire, les élus fédéraux... fédéralistes se trouvent isolés de la majorité francophone, ce qui diminuera singulièrement le nombre et la qualité des figures de proue fédéralistes.

Mathématiquement, la déroute libérale n'est pas pire que celle qui avait laissé, en 1984, le PLC avec seulement 17 sièges- quatre de moins qu'aujourd'hui. Mais en 1984, le parti gagnant (le PC de Brian Mulroney) était résolument fédéraliste. Aujourd'hui, l'équilibre des forces a complètement basculé, et l'impopularité du gouvernement Charest n'arrange rien.

Durant les prochains mois sinon les prochaines années, ce sont les souverainistes qui domineront le débat public.

Les libéraux ont une côte aride à remonter. Ils se heurteront d'abord au mur du Bloc, que le scrutin a extraordinairement renforcé, et qui, face à une députation libérale un peu usée, alignera de nouveaux ténors en Chambre (entre autres les nouveaux députés Maka Kotto et Serge Ménard, qui sont tous deux de fameux orateurs).

Le Bloc aura donc encore plus de chances de déployer sa stratégie habituelle, qui l'amène à jouer sur les deux tableaux et le fait gagner à tout coup. Si le gouvernement fédéral cède à une demande du Québec, le Bloc a tôt fait de clamer que c'est grâce à lui. Si le fédéral refuse quelque chose au Québec, le Bloc change illico son fusil d'épaule et affirme que cela montre bien l'échec du régime fédéral.

En somme, Paul Martin aura beau s'entendre avec Jean Charest, le crédit ne lui en reviendra pas nécessairement. Le Bloc prétendra toujours que seules sa vigoureuse présence et sa force de pression permettent au Québec de tirer les marrons du feu. Les choses vont bien? C'est grâce au Bloc! Les choses vont mal? C'est la faute au fédéralisme!

On retrouvera probablement les mêmes visages québécois au Conseil des ministres dont M. Martin annoncera bientôt la formation. La principale interrogation porte sur le rôle qui sera réservé à Jean Lapierre et à Stéphane Dion. Le premier a réussi en peu de temps à se faire nombre d'ennemis au sein du parti, mais c'est un protégé de Paul Martin. Le second est honni par les nationalistes québécois, mais M. Martin devra le ménager s'il veut refaire un semblant de paix avec le clan Chrétien.

Coïncidence qui n'en est certainement pas une, la débandade libérale au Québec survient au moment où, pour la première fois dans l'histoire contemporaine du Parti libéral, l'entourage du chef est presque exclusivement formé d'anglophones unilingues.

Pierre Trudeau avait de solides conseillers québécois, et pour la plus grande partie de son règne, Jean Chrétien s'est appuyé sur un directeur de cabinet francophone (Jean Pelletier), son alter ego étant le tout-puissant Eddie Goldenberg, un Québécois bilingue.

Exception faite de Francis Fox, qui est là un peu en dilettante, la garde rapprochée de Paul Martin est au contraire formée d'anglophones unilingues qui ne connaissent rien au Québec. C'est cette petite bande qui l'a propulsé là où il est, en menant pendant 10 ans une bataille de tous les instants contre le clan Chrétien.

Les David Herle, Terrie O'Leary et compagnie, qui sont à peu près tous dans l'industrie du lobbying ou de la " consultation " et qui ne jurent que par la technique éminemment faillible des focus groups, avaient jeté leur dévolu sur Paul Martin après que leur premier choix, John Turner, eut failli à la tâche de leur donner la victoire.

Ce sont eux, maintenant, qui ont l'oreille du premier ministre, et qui influencent toutes ses décisions. Cela leur est d'autant plus facile que M. Martin, qui n'a décidément pas un tempérament de leader, s'est jusqu'à présent contenté de jouer avec les grandes idées, en laissant la stratégie à ses conseillers... avec le résultat qu'on a vu. Or, à l'heure où le gouvernement Martin devra faire des prodiges de diplomatie pour se réconcilier le Québec, l'absence de sensibilités québécoises au sein de sa garde rapprochée sera un handicap considérable.



Le défi québécois de Paul Martin

Alain Dubuc
La Presse samedi 10 juillet 2004

S'il veut bien gouverner dans les mois qui viennent et s'il veut une prochaine fois former un gouvernement majoritaire, le premier ministre Paul Martin devra comprendre les raisons de sa débâcle au Québec et développer une stratégie pour reconquérir les francophones.

Déjà, les stratèges libéraux savent que l'effondrement de l'appui populaire au Québec ne peut pas seulement s'expliquer par le scandale des commandites. Ailleurs au Canada, les libéraux ont réussi à surmonter la crise, mais pas au Québec. Pourquoi? Bien sûr, les Québécois étaient plus en colère, parce qu'ils étaient les dindons de la farce des commandites. Mais cela ne peut pas tout expliquer.

Paul Martin n'a pas été capable de remonter la côte au Québec parce qu'il a déçu les Québécois. Appelons cela un malentendu. Parce que M. Martin était porteur de changement, parce qu'il n'a jamais été associé au plan B, parce qu'il incarnait une rupture avec Jean Chrétien, bien des Québécois en ont spontanément déduit que ce vent de changement porterait entre autres sur la vision du Canada et de la place du Québec, notamment la fin du fédéralisme centralisateur associé à Jean Chrétien.

À certains égards, le changement est réel. On ne sent pas chez M. Martin l'arrogance envers les provinces que manifestait son prédécesseur. Au contraire, le nouveau premier ministre a fait preuve de respect envers ses homologues provinciaux et d'un esprit de dialogue et de concertation. On est loin de la culture d'affrontement. Et plus encore, depuis qu'il est en politique active, Paul Martin n'a jamais manifesté d'hostilité envers le nationalisme québécois. Encore là, un important contraste avec l'agressivité viscérale que maîtrisait mal M. Chrétien.

Voilà pour la manière. Mais sur le fond, la grande vision du Canada de M. Martin s'inscrit dans la continuité libérale de la dernière décennie, un effort de définir de grandes valeurs s'articulant à travers des interventions du gouvernement central et parfois sa présence croissante, comme en santé.

Ce fut, pour les Québécois, une grande déception. Ce qui symbolise le mieux le nationalisme des Québécois, toutes couleurs politiques confondues, c'est un sentiment autonomiste qui les amène à privilégier, sur la scène fédérale, les partis qui proposent une décentralisation de la fédération laissant plus de ressources et de marge de manoeuvre à leur gouvernement provincial. Ce sentiment autonomiste s'est bien exprimé, depuis deux ans, dans l'appui très fort que les Québécois ont donné à la bataille sur le déséquilibre fiscal qui n'est rien d'autre qu'une bataille pour un déplacement de ressources d'Ottawa vers Québec.

Or, Paul Martin, en axant sa campagne sur le thème de la santé, est très exactement allé dans le sens contraire. Chacune de ses interventions, encore davantage quand elles étaient enflammées, l'éloignait encore un peu plus de l'électorat québécois. Et ce, pour deux raisons.

Tout d'abord, même si les valeurs des Québécois en ce qui a trait à la santé sont similaires à celles des autres Canadiens, la santé ne revêt pas, au Québec, de signification identitaire. C'est un sujet majeur, mais qui ne fait vibrer aucune corde émotive. Et donc tous les appels à des idéaux, à un grand projet commun, laissent les Québécois parfaitement froids.

Ensuite, même si les citoyens ne sont pas obsédés par les champs de compétence, ils ont certainement le sentiment qu'Ottawa, quand il parle de listes d'attente, ou qu'il parle d'application de normes nationales, ne se mêle pas de ses affaires. L'idée d'objectifs nationaux sera perçue comme un effort du grand frère fédéral pour imposer ses vues aux provinces. Dans le fond, le message des Québécois à Ottawa serait: " S'il vous plaît, envoyez-nous le chèque et laissez-nous nous débrouiller. " En fait, la solution qui satisferait le Québec, encore une fois, c'est l'opting out.

En somme, en ciblant la santé, Paul Martin a axé sa campagne sur un thème conçu pour le Canada anglais, et il en a payé le prix au Québec.

Ce déséquilibre n'a pas non plus été compensé par un message qui aurait permis aux Québécois de voir que Paul Martin était conscient de leur situation particulière et de l'existence d'un problème toujours non résolu entre le Québec et le Canada. La nomination de Jean Lapierre comme lieutenant québécois n'a certainement pas suffi. Ce n'est pas le lieutenant qui compte, mais la vision et les politiques du chef.

Paul Martin aura un premier test, dès cet été, quand il rencontrera les provinces sur la santé. Mais à plus long terme, le premier ministre devra composer avec le fait que le Québec, mais aussi l'autre grande région où les libéraux sont absents, les provinces de l'Ouest, ne seront à l'aise que lorsqu'on leur proposera une vision sensiblement différente de ce que pourrait être le projet canadien.

La chronique d'Alain Dubuc fait relâche pour les vacances. Elle reprendra à la mi-août.



La conquête du centre

Bernard Descôteaux
Le Devoir samedi 10 juillet 2004

ÉDITORIAL - Tout comme leurs adversaires libéraux, les conservateurs ont entrepris cette semaine de jouer au jeu-questionnaire «À qui la faute?» La seule réponse acceptable devrait leur apparaître clairement. En se cantonnant à droite, ils ont eux-mêmes libéré l'espace dont Paul Martin avait besoin pour se maintenir au pouvoir. Pour espérer gagner la prochaine fois, ils doivent se déplacer vers le centre.

Certains, au sein du Parti conservateur, pourraient être tentés de juger sévèrement la performance de leur chef, Stephen Harper, pour avoir échappé le ballon alors qu'il s'approchait des buts. La frustration que ressentent ces militants aujourd'hui ne devrait pas leur faire oublier que leur leader leur a néanmoins fait parcourir un chemin immense. Voilà à peine six mois, le Parti conservateur n'existait tout simplement pas et la droite, divisée, semblait condamnée à l'opposition.

Qu'une victoire conservatrice ait pu apparaître possible en cours de campagne est déjà un exploit considérable et Stephen Harper peut s'attribuer une large part du mérite. Rapidement, il s'est révélé un leader intelligent et sensible, bon stratège également, même si par ailleurs ne se trouve chez lui une seule once de charisme. Les électeurs se sont un temps montrés agréablement surpris par ce nouveau parti et ce nouveau chef... avant de découvrir l'autre côté de la médaille.

Nombreux sont les conservateurs qui ont le sentiment que la campagne de publicité négative menée dans la semaine précédant le scrutin les a spoliés d'une victoire qui était à portée de main. Si les Canadiens sont généralement peu influencés par ce type de publicité, ils l'ont été cette fois, car les mises en garde libérales semblaient confirmées par les conservateurs qui ont eux-même fournis aux libéraux les munitions pour les attaquer.

N'eût été des déclarations de candidats conservateurs sur le bilinguisme, l'avortement et le mariage entre conjoints de même sexe, cette campagne de publicité négative aurait eu peu d'impact. Ces déclarations, M. Harper a bien tenté de les rattraper, mais ce fut avec d'autant moins de succès que lui-même ajoutait parfois à l'ambiguïté. Tout cela a conforté l'impression d'un parti immature.

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Pour espérer convaincre les électeurs de lui faire confiance, le Parti conservateur a besoin à tout le moins de dominer ses vieux démons qui, à la première occasion, chercheront à nouveau à montrer la tête. Cela ne pourra être fait que par l'adoption d'un programme politique qui aurait comme ligne de force le conservatisme fiscal plutôt que le conservatisme social que prône l'aile ultraconservatrice composée de fondamentalistes religieux issus du Reform Party.

Stephen Harper, qui n'est pas lui-même un partisan du conservatisme social, devrait s'inspirer à cet égard de l'ancien premier ministre ontarien Mike Harris. Pour que les questions religieuses ne viennent pas perturber la mise en oeuvre de sa «révolution du bon sens», il avait en quelque sorte «laïcisé» le Parti conservateur de l'Ontario. La bonne nouvelle est que les 24 députés conservateurs qui ont été élus dans cette province le 28 juin sont peu ou pas du tout attirés par le conservatisme social. Ils sont généralement issus de la machine conservatrice provinciale.

Situer le Parti conservateur au centre-droite, plutôt qu'à l'extrême droite, est le défi du Parti conservateur qui, autrement, ne pourra poursuivre sa percée en Ontario ni espérer prendre pied au Québec et dans les Maritimes. C'est toutefois une opération que M. Harper ne pourra réussir seul. Il aura besoin d'appuis. À cet égard, il devra donner un signal clair que les «progressistes» sont les bienvenus au Parti conservateur. La formation de son cabinet fantôme sera l'occasion de manifester son ouverture à toutes les tendances idéologiques et à toutes les régions du pays. Il en sera de même avec son équipe de conseillers qui devra être davantage diversifiée qu'elle ne l'a été durant la campagne électorale.

Le congrès qui sera appelé à voter le programme du parti ces prochains mois sera un moment de vérité important. Si M. Harper ne voit pas d'ici là à modifier les équilibres internes de sa formation, il est connu d'avance que les choses ne changeront pas vraiment. Il sera facile dès lors de prédire quel sera le résultat des prochaines élections.



Une chance unique de remanier le Canada

Pierre Harvey, Président Harvey International Inc.
Sherbrooke
La Tribune mardi 13 juillet 2004

Tribune libre - Deux semaines se sont écoulées depuis les élections du 28 juin. Depuis cette date, une impression de déjà vu semble prendre le dessus sur cet important événement. Le silence est revenu hanter ce pays qui jusque-là croyait que tout allait basculer. En fait, les Canadiens ont toujours été pareils. Ils s'excitent au moment des sondages, des discours et des grands enjeux, ils votent, suivent la soirée des élections avec assiduité, se couche l'un heureux d'avoir vu son équipe prendre une nouvelle place dans l'échiquier, l'autre maudissant les Ontariens et les Maritimes qui ont fait penché la balance.

Le lendemain, ils se lèvent, oublient les élections, oublient même le résultat, reviennent à leurs préoccupations personnelles, c'est le quotidien qui prend le dessus. Toujours pareils les Canadiens, toujours pareils les Québécois. Prêts à tout jeter par-dessus bord, mais jamais capables de prendre le taureau par les cornes.

Il a quelques jours, c'était le 4 juillet, la fête des Américains. Ceux que l'on se plaît aussi à détester à cause de leurs gros sabots, mais que tous se pressent d'aller embrasser le jour des vacances venu. Paradoxal les Canadiens, ambiguës les Québécois. Néanmoins, les Américains ont pris leur taureau par les cornes, l'on secoué et se sont faits la première puissance mondiale. Comment l'ont-il réussi, cet exploit, que même les Russes leur envient? Unité sous le drapeau, décentralisation sur le terrain. Un message peut-être? Allô, la terre appelle la lune

Jamais dans l'histoire canadienne a-t-on vu un résultat aussi porteur d'espoir que celui du 21 juin 2004. La première vraie victoire des régions passe présentement pratiquement inaperçue. La possibilité de décentraliser les pouvoirs fédéraux est plus près que jamais de devenir réalité. Imaginons, l'instant d'un plaisir, le plus beau scénario pour le Canada.

Cinq provinces toutes puissantes

En fait, il faudra bien le réaliser un jour, le Canada coûte cher et se plaît à continuer de coûter cher. Il y a quatre parlements dans les Maritimes, quatre premiers ministres, quatre paquets de députés, quatre paquets de ministères pour une poignée de citoyens. Quatre provinces qui passent leur année à calculer leur retour d'impôts et qui attendent leur chèque de fin d'année de la part d'Ottawa. Combien de milliards nous épargnerions? Même chose dans l'Ouest.

On se plairait à voir une seule province dans les Maritimes, le Québec, l'Ontario, l'Ouest (la Saskatchewan et le Manitoba supportés par la riche Alberta) et la Colombie-Britannique. Pourquoi pas?

Complètement impossible cette option? Pas nécessairement.

Le Canada comme entité légale et porteur d'un message social-démocrate est une nécessité pour le monde. Il l'est ne serait-ce que pour contre-balancer la puissance des États-unis. Le problème : les autres pays, voire les autres entités économiques, ne nous voient pas de cette façon et ne profitent pas de notre position privilégiée. En fait, nous ne nous sommes jamais mis en marché de cette manière.

Ottawa ne devrait gérer que le territoire national, l'armée (entendons-nous, une armée de paix, uniquement au service du maintien de la paix et qui facture les autres pays pour ses services), les relations internationales pour attirer chez nous les grands projets mondiaux, leadership dans les dossiers d'environnement, de pauvreté, de droit international, de coopération internationale, de commerce mondial, la monnaie, négociations des litiges auprès des Américains et les causes sociales auxquelles la grande majorité des Canadiens tiennent.

Le gouvernement fédéral ne ferait que voir à ce que les cinq provinces restantes s'entendent entre elles, gèrent et partagent bien leurs richesses naturelles communes, parlent dans le monde comme un seul interlocuteur, bref, s'assure de les motiver à s'impliquer dans ses champs de pouvoirs, sans imposer des projets contre-nature et artificiellement tenus en vie.

Pas d'impôt fédéral, seulement un retour des provinces pour les services internationaux rendus. Pas de santé, de garderies, d'environnement, de transport, de patrimoine, de développement économique régional, d'éducation, de culture, de bilinguisme (si le Québec demeure unilingue, il se coulera bien assez vite lui-même, il apprend déjà lui-même de ses erreurs à ce niveau). Rien qui touche le fondement d'une province.

Aux provinces la balance des pouvoirs

Comme le résultat des élections, il importera de poser des gestes qui vont permettre aux provinces de prendre la maîtrise de leur avenir et surtout, pour la première fois, éviter la concurrence Est-Ouest pour se concentrer sur des efforts Nord-Sud.

Les régionalismes ont parlé aux dernières élections. En fait, ils n'ont pas parlé, ils ont balbutié quelques mots de base. Les alliances entre les parties de l'opposition pourraient faire bouger les choses dans le bon sens. Au Bloc québécois le devoir de supporter les régionalismes canadiens qui se sont exprimés. Au Bloc de revoir son unique objectif souverainiste pour le transformer en ultra-nationalisme au service de tous les régionalismes du pays. Enfin un projet qui pourrait motiver les Québécois, enfin quelque chose qui ferait que le nationalisme serait utile et non pas toujours vu comme une menace pour le pays. Il est fini ce temps; les jeunes n'en veulent plus parce qu'ils sont instruits. Ils savent que leur avenir ne passe pas uniquement par ce projet de baby-boomers nostalgiques de "leur pas dans ma cour". Supporter les régionalismes canadiens dans leur quête d'autonomie à l'intérieur d'un Canada unifié uniquement pour faire face au monde.

Le développement économique est une affaire de province, l'éducation est une affaire de province, la santé, les garderies, les transports, les impôts, la culture sont des affaires de provinces. C'est d'une évidence qui saute aux yeux. Les relations internationales sont une affaire de pays, la diplomatie, l'intelligence, la sécurité nationale, la coopération internationale sont des affaires nationales. Dès lors que l'on touche un besoin local, c'est provincial. Dès que l'enjeu dépasse les frontières provinciales, c'est national. C'est simple et précis. Les États-Unis (le seul mot composé est assez évident) l'ont compris depuis longtemps, l'Europe commence à peine à s'en rendre compte... Jamais de dédoublement. C'est inefficace, inutile et archi coûteux. Faire un chèque au fédéral pour voir 1000 fonctionnaires nous le retourner, c'est inefficace. Il est grand temps de parler des vrais enjeux. Il est dommage qu'aucun politicien, aucun chef de parti n'ait osé proposer ce type de changement. Il ne faudrait surtout pas que ces idées tombent dans l'oubli, que nous retournions à nos préoccupations quotidiennes après avoir vécu des élections coûteuses, des résultats aussi percutants et remplis de vérités à demie soufflées.

Il faut proposer de revoir l'ensemble de notre projet commun, pas dans le but de le détruire, mais plutôt dans l'optique d'optimiser nos ressources et assurer notre avenir.

Si aucun parti ne le propose, alors il faudra peut-être créer un parti des régions pan-canadien...



L'homme invisible

J. - Jacques Samson
Le Soleil mardi 13 juillet 2004

Chronique politique - Le phénomène a été maintes fois vérifié : le taux de satisfaction à l'endroit d'un gouvernement remonte lorsque celui-ci est invisible. Le dernier sondage CROP de la saison politique, publié mercredi dernier, a confirmé cette constante enseignée dans les cours de politique 101. Les travaux de l'Assemblée nationale ont été ajournés le 17 juin, trois jours avant la tenue des référendums sur les défusions. Les membres du gouvernement Charest voulaient s'éclipser avant ces votes et éviter ainsi d'être mêlés à des débats acerbes sur leurs conséquences. Or, l'enquête de CROP a été menée du 17 au 28 juin et elle montre que le gouvernement libéral a regagné cinq points par rapport au sommet d'insatisfaction mesuré en mai dernier, grimpant de 25 à 30 % de personnes qui se contentent maintenant de ce que leur sert l'équipe de Jean Charest.

Il est vrai que le jeune gouvernement libéral ne pouvait descendre plus bas. Il a déjà fracassé des records pour la première année d'un premier mandat. Il est aussi vrai que l'attention était centrée au cours de ces journées d'auscultation de l'opinion publique sur les élections fédérales et leurs suites.

Après la fin de session désastreuse de décembre 2003, les stratèges libéraux avaient déjà décidé de jouer la carte de la discrétion au cours de la première moitié de 2004. Ils n'avaient toutefois pas réussi jusqu'en mai à redresser l'appareil qui piquait du nez dans les sondages. Mais un mot d'ordre a de toute évidence été donné il y a deux mois de se faire si possible encore plus évanescents jusqu'à l'automne. Le premier ministre s'est lui-même presque totalement éclipsé. Contrairement aux techniques développées depuis quelques années, aucun ministre n'a par ailleurs la mission d'occuper les belles colonnes disponibles dans les journaux et le temps d'antenne libre à la télévision. L'ex-ministre péquiste André Boisclair a par exemple déjà réussi des performances remarquables dans ce rôle.

M. Charest est à l'extérieur du Québec du 7 au 22 juillet. Sa seule activité publique significative au Québec au cours de tout l'été sera sa participation au congrès de la Commission jeunesse du PLQ, à Trois-Rivières, les 6, 7 et 8 août. Le premier ministre n'a rien d'autre à l'agenda en juillet que l'accueil du gouverneur de la Floride, Jeb Bush, le 27, et une réunion du Conseil de la Fédération, à Niagara-on-the-Lake, les 28, 29 et 30 juillet. En août, outre le congrès annuel des jeunes libéraux, M. Charest se rendra les 22 et 23 août à la Conférence des gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre.

Le premier ministre aurait pu profiter de ces semaines moins agitées pour faire une tournée du Québec, renouer en toute simplicité avec les citoyens, à Montréal, à Québec et dans ces régions qu'il a courtisées avec tant d'assiduité avant les élections d'avril 2003, partager avec eux durant leurs festivals, leurs expositions et leurs foires de toutes sortes. Un chef de gouvernement devrait jeûner avec ses concitoyens lorsque les temps sont durs et festoyer avec eux lorsqu'ils ont le coeur à la fête, comme c'est le cas partout au Québec chaque été.

La stratégie de l'invisibilité peut certes permettre de regagner quelques points sur la courbe du taux de satisfaction. Le gouvernement cesse alors d'irriter ou pire, d'agresser les citoyens par ses gestes ou ses déclarations. Au mieux, il ne réussira cependant de la sorte qu'à obtenir l'indifférence de la population à son endroit.

Pour s'attirer l'appréciation d'une large tranche de celle-ci et à un degré plus élevé son estime, le chef doit cependant susciter un phénomène d'identification de l'électeur dans son dirigeant. Le citoyen doit sentir que ce dernier vit au même rythme que lui, qu'il trouve du plaisir dans les mêmes activités que celles qui lui sont accessibles, récréatives, culturelles ou sportives, et qu'il ne rate aucune occasion de se fondre dans le peuple qu'il gouverne.

Jean Charest devrait provoquer un tel effet miroir pour reconquérir le coeur des électeurs présentement déçus. Au lieu de cela, ses ministres et lui projetteront cet été l'image de politiciens déconnectés de leurs concitoyens.

Par ailleurs, l'organisation de tous les grands événements internationaux (festivals de jazz, de l'humour ou d'été de Québec) et de ces innombrables fêtes régionales est soutenue financièrement avec des fonds publics dans un double objectif : attirer au Québec des touristes et garder ici les dollars dépensés par les Québécois pendant leurs vacances d'été. Un autre sondage publié hier montrait que cela réussit. De tous les Canadiens, les Québécois sont, à 61 %, ceux qui désertent le moins leur province en été.

Jean Charest et sa famille ne sont certes pas condamnés à la sédentarité mais quels messages envoient un chef de gouvernement et ses collègues qui s'envolent systématiquement pour d'autres cieux dès leur toute première journée de vacances et ne manifestent aucun intérêt pour la programmation de tous ces événements populaires où nous ne les voyons jamais ? Non seulement, " ils ne sont pas des nôtres ", pour reprendre les mots de la célèbre chanson à boire, mais ils snobent les jeux donnés au peuple par l'empereur.

Tous nos premiers ministres " permanents " des trois dernières décennies, Bourassa, Lévesque, Bouchard et maintenant Charest, ont toujours fui le Québec et ses réalités sociales comme climatiques, le feu aux fesses, pour leurs vacances. Ils ont évidemment souvent été imités en cela par un grand nombre de collègues. Ce réflexe dissimule un inconfort à côtoyer leurs commettants, autrement que protégés par une cravate dans une relation artificielle de gouvernant à gouverner. (sic)

JJSamson@lesoleil.com



Dossier Alcoa :
Les investissements se feront ailleurs. Quel désastre!

Roger Bertrand : Député de Portneuf (1993-2003), président de l'Assemblée nationale du Québec (1994-96), ministre du gouvernement du Québec (1996-1998, 2002-2003)
Le Devoir mercredi 14 juillet 2004

IDÉES - Paul-Arthur Huot, p.-d.g. des Manufacturiers et exportateurs du Québec, rappelait à juste titre récemment (Le Devoir, 12 juillet 2004) que, si certains se réjouissent du fait que Québec ait refusé de céder à ce qu'ils appellent le «chantage des multinationales», d'autres sont consternés par l'échec de la négociation entre Alcoa et Québec. Pour M. Huot, lorsqu'un projet industriel de cette importance ne voit pas le jour, tout le monde y perd car l'industrie manufacturière constitue le véritable poumon économique en région.

«Songeons à tous ceux qui emploient des milliers de gens, incluant les entrepreneurs en construction, les firmes de génie, les ateliers d'usinage et de réparation, les compagnies de transport, voire les installations portuaires. Songeons aussi aux villes concernées et aux gouvernements provincial et fédéral qui verront leurs revenus d'impôts et de taxes diminuer considérablement. À Deschambault, 80 % des revenus de la Ville viennent de l'aluminerie locale. À Baie-Comeau, l'usine d'Alcoa injecte à elle seule chaque année 450 millions de dollars dans l'économie du Québec et en taxes et impôts. En tenant compte de ces revenus récurrents, l'aide gouvernementale prend une toute nouvelle dimension», écrivait Paul-Arthur Huot.

Voici quelqu'un qui y voit un peu plus clair dans cette désolante saga, héritage libéral, qui a mené récemment à l'avortement de deux projets majeurs pour nos régions et l'économie du Québec. L'intervention du p.-d.g. des Manufacturiers et exportateurs du Québec est d'autant plus à point, au moment même où Le Soleil faisait état, samedi dernier, d'une perte de 15 000 emplois en juin et d'une hausse du chômage au Québec, les deux tiers de ces pertes d'emplois étant attribuables aux mises à pied ou aux fermetures d'entreprises survenues ces derniers mois dans le secteur de la fabrication, et dont l'effet se fait sentir maintenant, une véritable débâcle dans le secteur de la fabrication.

Dans Le Courrier de Portneuf, édition du 11 juillet 2004, le directeur général de l'usine d'Alcoa-Deschambault confirme que l'agrandissement prévu n'est plus dans les projets de la multinationale pour l'instant et qu'on ne peut se prononcer quant à une période propice à de futurs investissements d'importance de sa part au Québec. De plus, parmi les conséquences de l'incertitude de la dernière année, il mentionne que Deschambault a perdu au profit de la Norvège le projet de construction d'une usine d'anodes de plus de 100 millions pour fournir les alumineries d'Alcoa.

Pendant ce temps, le député libéral de Portneuf à l'Assemblée nationale se contente d'exprimer le vague espoir qu'Alcoa ne laissera pas tomber une usine profitable et performante jusqu'en 2015. À l'en croire, on aurait jusqu'en 2013 pour s'entendre. Quant au gouvernement, il continue d'afficher surprise et déception, estimant avoir offert à Alcoa des conditions comparables à celles de ses concurrents au Québec.

On peut se demander sérieusement pourquoi avoir remis en question l'entente conclue entre le précédent gouvernement et Alcoa (équivalant à celle conclue avec Alcan à Sept-Îles), si aujourd'hui le gouvernement offre à Alcoa, quoique trop tard, des conditions comparables à celles de ses concurrents au Québec? On tourne en rond...

Notez bien, en passant, que l'entente avec Alcoa intervenue à la fin du mandat du gouvernement Landry n'était pas une génération spontanée ou le résultat d'une initiative de dernière minute, comme beaucoup l'ont prétendu, mais bien l'aboutissement de plusieurs années d'efforts conjoints, la dernière année de négociation avant l'entente ayant été particulièrement intense. Je parle en toute connaissance de cause, j'en étais l'un des acteurs.

La dénonciation de cette entente par Jean Charest ne serait-elle en fin de compte qu'une manoeuvre électorale? Un opportunisme qui nous fait perdre aujourd'hui des milliers d'emplois! N'oublions pas qu'un emploi direct dans ce domaine génère de quatre à sept emplois indirects. Ce sont de 6000 à 8000 emplois indirects dont il est question en fin de compte.

Considérant l'assurance d'un agrandissement à court terme que procurait l'entente entre le gouvernement précédent et Alcoa à Deschambault, que faire du vague espoir que le député libéral de Portneuf nous présente comme prix de consolation? Quand défendra-t-il enfin la région de Portneuf avant son gouvernement? Quand le préfet de Portneuf et maire de Deschambault défendra-t-il sa région et sa municipalité, plutôt que la «famille» libérale? La communauté économique régionale, majoritairement libérale, se lèvera-t-elle enfin? S'il n'est pas trop tard.

Enfin, ce qu'on doit comprendre dans toute cette affaire, c'est que la vallée du Saint-Laurent dans son ensemble, qui avait été ciblée et priorisée par Alcoa pour ses développements futurs dans le nord-est américain, voire l'Amérique du Nord, a disparu de ses écrans radars. Le créneau qu'Alcoa s'était donné pour le Québec est maintenant derrière.

Les investissements se feront ailleurs. Nous pourrons désormais, en toute quiétude, exporter notre électricité et les emplois qui l'accompagnent. Il ne nous restera qu'à racheter à fort prix les produits que d'autres auront transformés à notre place. Quel désastre...!



Le retour du politique

J.-Bernard Faucher
L'Actualité, n° Vol: 29 No: 12, 1 août 2004

Bloc-notes - Le printemps a été chaud, politiquement, et il annonce un automne qui le sera tout autant. Au point de laisser de moins en moins de citoyens indifférents au débat public.

Un gouvernement minoritaire à Ottawa, un autre mal-aimé qui entre en négociation avec ses employés à Québec, et des villes pleines de trous un peu partout après les défusions... Si vous aimez la politique, vous serez servi cet automne!

Avec l'appui du NPD, Paul Martin voudra donner suite à ses promesses et investir massivement dans la santé. Il risque cependant de se heurter aux provinces, qui ont besoin d'argent, mais qui n'accepteront pas qu'Ottawa leur impose trop de conditions dans un domaine relevant de leurs compétences. L'engagement du premier ministre de conduire ces négociations devant les caméras se retournera-t-il contre lui si les provinces se rebiffent?

Paul Martin souhaitera également s'attaquer au dossier des municipalités, en panne d'argent elles aussi. Il pourra alors compter sur Jack Layton, ancien président de la Fédération canadienne des municipalités. Mais les provinces pourraient, là encore, ne pas apprécier cette intrusion dans une de leurs compétences.

Les libéraux minoritaires risquent par ailleurs de se retrouver sur un terrain glissant qu'ils ont cherché à éviter tout au long de la campagne électorale: celui du déséquilibre fiscal. Conservateurs, néo-démocrates et bloquistes pourraient s'unir pour faire adopter par le Parlement une résolution qui reconnaîtrait ce déséquilibre. Ce qui aurait l'heur d'enquiquiner Paul Martin, mais contribuerait à rétablir un climat plus sain entre Ottawa et les provinces.

L'automne sera chaud aussi pour les libéraux de Jean Charest - qui auraient préféré l'élection, à Ottawa, d'un gouvernement conservateur, prêt à régler le fameux déséquilibre fiscal. Lorsqu'il a été porté au pouvoir, l'an dernier, Jean Charest promettait de réinventer le Québec. Son slogan, "Nous sommes prêts", ne se vérifiant pas toujours dans la réalité, il s'est finalement attiré les foudres de l'électorat. Résultat: son gouvernement marine dans ses projets et hésite à passer à l'action. Les syndicats ont eu amplement le temps de se préparer à un affrontement, qui apparaît inévitable, avec l'État.

Puis, les nouvelles grandes villes québécoises - Montréal en particulier - devront composer avec les dissidents qui ont décidé, lors des référendums de juin, de faire "ville à part". Même si elles conserveront l'essentiel de leurs pouvoirs, les grandes agglomérations ne seront pas en mesure d'assurer leur avenir de façon sereine et harmonieuse: certains défusionnistes promettent de se rendre jusqu'en Cour suprême pour contester la loi 9. Ces divisions pourraient nuire aux municipalités dans leurs négociations, avec Ottawa comme avec Québec.

Mais surtout, les défusionnistes vainqueurs de l'ouest de l'île de Montréal se sont fait entendre d'une façon qui risque de porter bien au-delà de la question municipale. Comme certains l'ont dit, "les séparatistes ont changé de camp!" Beaucoup d'anglophones refusent d'être mis en minorité dans le grand Montréal, majoritairement francophone. Dans la perspective très hypothétique d'une négociation sur la souveraineté du Québec, les villes défusionnées du West Island seraient-elles tentées de revendiquer un "statut particulier" - peut-être celui d'une province anglophone dans un Québec souverain?

Reconnaissons au moins une vertu aux débats sur les défusions: ils ont amené des milliers de citoyens à se mobiliser pour une cause politique. Tout comme la course serrée aux élections fédérales a suscité un regain d'intérêt parmi la population - même si cet enthousiasme ne s'est pas traduit par un fort taux de participation au scrutin.

Il n'y a pas si longtemps, on disait les électeurs déçus et désabusés de la politique. Les jeux de pouvoir qui se préparent entre Ottawa, les provinces et les municipalités à l'automne devraient attirer leur attention. Il faut toutefois espérer que les citoyens ne se contenteront pas de s'opposer à une idée (comme celle des fusions forcées) ou à un parti politique (le PLC, qu'ils ont voulu punir). Voter avec ses pieds a des limites. Si, par exemple, les défusionnistes avaient consacré autant de temps et d'énergie à faire fonctionner les nouvelles villes qu'à les détruire, la vie municipale serait aujourd'hui beaucoup plus dynamique.

Comme citoyens, tentons de mieux cibler les objectifs et les moyens d'une mobilisation populaire dans les nombreux et délicats dossiers politiques des prochains mois. Nous y gagnerons tous.



Sociologue inc. ou la recherche en partenariat

Jean-Philippe Pleau : Sociologue et agent de recherche à l'Institut national de la recherche scientifique à Montréal
Le Devoir lundi 12 juillet 2004

Libre opinion - Les professeurs, les chercheurs et les titulaires de chaires sont devenus des gestionnaires de PME intellectuelles

Plusieurs l'ont déjà constaté, certains avec regret, d'autres avec joie, l'ère des grandes recherches théoriques en sociologie tire à sa fin. La tendance veut que le sociologue devienne un agent de solution, voire le technicien expert du problème social. C'est d'ailleurs en ce sens qu'on le mandate et qu'on lui propose des contrats d'une durée de plus en plus déterminée: il doit régler un problème. Et hop, au suivant. Comme dans la chanson de Brel. Or, le sociologue et la sociologie seraient-ils à la dérive? Large question.

Mais, diront certains, peut-être ne s'agit-il là qu'une simple évolution du métier de sociologue. Cela se peut. Néanmoins, il m'apparaît essentiel que l'on s'interroge sur la manière dont s'effectuent désormais les recherches auxquelles participent ces «nouveaux» sociologues, sans oublier le contexte global dans lequel elles s'inscrivent.

Partenariat?

Depuis quelques années, les recherches en sociologie s'effectuent presque exclusivement en partenariat, et ce pour diverses raisons et contraintes, dont plusieurs de nature financière. Ainsi, la solidarité sociale a beau être menacée dans nos communautés, disent plusieurs sociologues, celle qui existe entre chercheurs, gouvernements, compagnies privées et acteurs communautaires se porte plutôt bien. En fait, peut-être même un peu trop.

Il y a quelque temps, alors que j'étais étudiant au baccalauréat en sociologie, un professeur me raconta, scandalisé, avoir été contraint de biffer un chapitre ainsi qu'une partie de la conclusion d'une enquête, jugés trop critiques, sous la menace de voir son rapport final n'être jamais publié et son financement éventuel, lui, sérieusement compromis. L'étude avait été commandée et financée par une importante compagnie privée - autrement dit, par un partenaire - et elle était soutenue par le gouvernement du Québec.

Parallèlement, créatifs et débordants d'idées novatrices, de jeunes candidats au doctorat en psychologie de nos universités doivent régulièrement revoir de fond en comble leurs projets de thèse lorsque ceux-ci, souvent largement financés par des géants de l'industrie pharmaceutique, vont à l'encontre de l'idéologie de ces entreprises. Mais, diront certains, cela est bien connu. L'entreprise privée ne cherche qu'à survivre, voire qu'à croître. Alors, pourquoi s'en étonner?

Mais si l'État, les universités et les acteurs communautaires, pour ne nommer que ceux-là, jouaient la même partie, que dirions-nous? Crierions-nous davantage au scandale? Eh bien, sachez que c'est exactement ce qui se passe actuellement dans plusieurs recherches québécoises effectuées en partenariat entre chercheurs et bon nombre de ces acteurs. Non seulement certains thèmes, jugés trop critiques ou tabous, ne sont carrément pas financés, mais d'autres, jugés plus «tendance», le sont, mais assortis de conditions particulières et de lois non écrites.

La science par la fenêtre

Un exemple de ces conditions. Des chercheurs doivent constituer l'échantillon de leur enquête sur des organismes communautaires québécois. Les partenaires de la recherche, un regroupement institutionnel d'organismes communautaires - eux-mêmes objet de l'étude donc -, exigent, au nom du partenariat, de participer à la construction de l'échantillon. Or, n'y a-t-il pas là un danger de dérapage éthique, d'influence potentielle des résultats et de récupération de l'étude pour des fins de capital social et politique? La réponse est, et elle s'impose d'elle-même: tout à fait.

Un second exemple. Un assistant de recherche souhaite inclure, dans un rapport d'enquête sur la conciliation travail-famille, des recommandations critiques à l'égard de la politique familiale du gouvernement québécois. Toutefois, il est contraint par le chercheur principal de ne pas les intégrer puisque le ministère de l'Emploi, de la Solidarité et de la Famille est le partenaire officiel de l'étude en la finançant. Le professeur, dans ce cas-ci, est-il un sociologue ou un business man? La question est intéressante.

Un troisième exemple devrait suffire. Un professionnel d'un centre de recherche universitaire en sociologie travaille en partenariat avec un organisme communautaire qui se consacre aux problèmes de l'itinérance. Dans une étude, le chercheur constate que le nombre d'itinérants du quartier desservi par l'organisme diminue considérablement. Or, puisque les subventions de l'organisme dépendent de la présence d'itinérants sur son territoire, le professionnel de recherche doit donc, sous la pression de l'organisme, majorer virtuellement dans son rapport le nombre d'itinérants afin que l'organisme en question puisse continuer de toucher son financement, voire d'exister. Le constat est stupéfiant.

Et je n'invente rien, c'est pourtant bien ça le plus triste de l'histoire.

Néanmoins, plusieurs chercheurs et étudiants en sociologie de même qu'en sciences sociales connaissent l'existence de ce phénomène en pleine expansion. Mais devant la crainte de perdre un contrat de recherche ou encore d'être vilipendé par un collègue ou un professeur, c'est l'omertà. Résultat: on assiste, anesthésié par l'état de nos conditions précaires, à une production industrielle ainsi qu'à une mise en tablette d'études orientées, nettement subjectives et instrumentales, étant les uns et les autres davantage préoccupés par la prochaine demande de subvention à remplir, qui assurera d'éventuelles rentrées d'argent, que par la qualité des recherches produites. Ainsi, les professeurs, les chercheurs et les titulaires de chaires sont devenus des gestionnaires de PME intellectuelles. Les étudiants et les agents de recherche, eux, sont les employés de la shop. Et soucieux de trouver une légitimité à de pareilles circonstances, on se dit, tous en choeur et à la manière des saucisses Hygrade, que les études sont bonnes parce qu'il s'en publie beaucoup et qu'il s'en publie beaucoup parce qu'elles sont sans doute très bonnes.

Toutefois, un regard lucide sur la question mène au constat suivant: le sociologue et la sociologie voguent à la dérive. Cette bouteille à la mer lancée aujourd'hui trouvera-t-elle un quelconque appui auprès des communautés intellectuelle et estudiantine? Il me semble entendre Fernand Dumont le souhaiter du haut des cieux.

Léo Ferré disait que le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé. Le sociologue d'aujourd'hui aussi. Et hop, la science par la fenêtre.



Pour un nouveau groupe de presse

Michel Venne
Le Devoir lundi 12 juillet 2004

IDÉES - Nous avons appris, ces derniers jours, la mort probable du magazine indépendant Recto Verso et la transformation possible de la station de radio CKAC en une antenne spécialisée dans les domaines du sport et de la santé. Deux cas qui constituent un recul pour la diversité de l'information généraliste et, donc, pour la démocratie.

On peut bien sûr se consoler en évoquant la pléthore de petites revues qui vivotent, de sites Internet et de journaux gratuits offrant aux lecteurs intéressés des points de vue et des informations variées. De même, on sait que le CRTC a le pouvoir d'empêcher Corus Entertainment de transformer la plus ancienne radio généraliste de Montréal en chasse gardée pour les commanditaires associés au merveilleux monde du sport professionnel.

Mais le problème de fond n'est pas résolu pour autant. Des publications marginales ou spécialisées, fussent-elles nombreuses, ne pourront jamais faire contrepoids aux médias de masse dans le processus de formation de l'opinion publique.

Or, au Québec, le contrôle des médias de masse est entre les mains d'une oligarchie formée de groupes financiers, d'imprimeurs et d'entreprises de divertissement qui s'échangent les antennes, les licences et les titres de journaux entre eux depuis 20 ans.

Il ne semble pas y avoir de groupe intéressé par les médias et par une information de qualité qui puisse faire contrepoids à ceux qui dominent le marché actuel. Le problème est là.

***

Après avoir refusé au réseau TVA l'acquisition de CKAC, le CRTC doit se prononcer sur une transaction qui implique d'en donner le contrôle à Corus, un autre géant de l'univers médiatique déjà propriétaire, sur le marché montréalais, des stations Info 690, CKOI et 98,5 FM (où s'est retrouvé le populaire animateur Paul Arcand).

N'y a-t-il pas quelqu'un d'autre, mû par autre chose que l'esprit mercantile d'une famille qui a fait fortune dans le divertissement, pouvant s'en porter acquéreur?

La même question vaut pour Recto Verso. Personne ne semble désireux et capable de racheter ou de renflouer ce magazine et de le relancer de manière à en faire un concurrent crédible aux revues grand public existantes.

L'univers médiatique est désormais constitué de groupes capables d'absorber les pertes et de créer une force de frappe sur le marché publicitaire et au sein des réseaux de distribution. Ces groupes combinent généralement des activités de plusieurs natures. Elles tirent des revenus d'activités médiatiques diverses, incluant la presse écrite, la télévision, la radio, Internet, la distribution ou l'édition. Le capital de ces groupes provient d'investisseurs aux origines variées: groupes financiers, imprimeurs, marchés boursiers, qu'importe.

Les propriétaires y trouvent toujours leur compte: en retour sur l'investissement ou en influence sur l'esprit de l'époque.

Le bénéfice net des radios privées au Canada a atteint 157,9 millions en 2003. La rentabilité des radios a fait un bond de 33 % et les ventes de temps d'antenne ont augmenté de 9,8 % en 2003 sur la bande FM au Québec seulement. Les recettes publicitaires étaient évaluées à 532 millions en 2001 pour l'ensemble des réseaux de télévision au Québec, en hausse de 35 % depuis 1991. Les revenus publicitaires des quotidiens québécois ont atteint 420 millions en 2001 et sont en hausse depuis 1991 malgré une baisse relative du lectorat. C'est sans parler des divers soutiens financiers accordés à cette industrie par les deux gouvernements.

Les médias jouent par ailleurs un rôle crucial dans la formation de l'opinion publique. Conrad Black a toujours été conscient de l'effet d'un quotidien sur l'établissement des priorités de la nation. C'est pourquoi il a fondé un quotidien de droite à Toronto, le National Post.

Le secteur médiatique, bien qu'il comporte des risques, est lucratif. La propriété des médias est un instrument crucial d'influence sur l'évolution des mentalités. Pourquoi n'y a-t-il pas de groupes, mûs par des valeurs différentes de celles de Pierre-Karl Péladeau ou Paul Desmarais, capables de s'approprier une part substantielle de ce marché au Québec?

***

Recto Verso va probablement mourir étouffé par une dette d'à peine 200 000 $, une misère à côté des revenus mirobolants tirés de l'activité médiatique.

Malgré des revenus milliardaires, Corus Entertainment propose de jeter à la rue une vingtaine de journalistes expérimentés pour sauver quelques millions.

Recto Verso a été incapable de structurer son organisation comme une entreprise de presse viable et profitable. Son isolement explique en partie ses déboires. Le Devoir souffre d'ailleurs des mêmes difficultés.

La concentration de la propriété de la presse rend plus difficile l'apparition de concurrents aux groupes déjà constitués. Une multitude de rapports ont produit d'innombrables recommandations pour atténuer ce déséquilibre qu'aucun gouvernement n'a voulu appliquer. Il faut certes encore suggérer que l'État s'engage puisque c'est la démocratie qui est en cause.

Mais à terme, la solution passe par la formation d'un conglomérat capable de faire concurrence à ceux existants. Qui en prendra l'initiative?

Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde. Il s'exprime ici à titre personnel. michel.venne@inm.qc.ca



Un siècle fou
Si les Ricains n'étaient pas là

Jean-François Lisée
L'Actualité, n° Vol: 29 No: 12, 1 août 2004

Pas facile par les temps qui courent de chanter les louanges des États-Unis. Notre chroniqueur se dévoue.

Je dois avouer que je suis proaméricain. Pas pro-Bush. Non. Certains aiment la culture américaine, le jazz, Orson Welles, Susan Sontag, Elvis ou Mickey Mouse. La foule proaméricaine s'éclaircit cependant lorsqu'on aborde le terrain politique. D'accord pour s'associer à Franklin Roosevelt. Mais dire du bien, même modérément, de Ronald Reagan vous rend presque suspect.

Je n'ai pas cette timidité. Je pense que les États-Unis sont, globalement et malgré leurs travers, une influence politique positive sur la planète. Je le dis au moment où l'intervention en Irak est un fiasco de proportion historique, qui, loin de faire reculer les amis de Ben Laden, enfonce l'Occident plus avant dans la spirale de la terreur.

C'est dans ces moments de grande détresse qu'il faut reconnaître la valeur d'une nation. Dans une oubliable ritournelle, Michel Sardou s'adressait ainsi aux Français: "Si les Ricains n'étaient pas là / Vous seriez tous en Germanie / À parler de je ne sais quoi / À saluer je ne sais qui." Mais s'en tenir à la Deuxième Guerre est trop facile.

Récemment, l'universitaire de Washington Simon Serfaty, tout en admettant l'échec irakien, déclarait: "Je suis las de ce procès permanent qui se fait quant aux capacités des États-Unis de définir une politique globale qui mènerait à un succès. La performance de la diplomatie américaine durant la seconde moitié du 20e siècle a été exceptionnelle. Sa capacité non seulement de gagner les guerres en Europe mais aussi de contribuer à transformer l'Europe en un continent paisible, démocratique, prospère et en sécurité est remarquable."

Il faut en effet se demander ce qui se serait passé si les Ricains n'avaient pas été là pendant la guerre froide. Les archives du KGB, maintenant publiques, témoignent de l'effort, en personnel et en argent, investi par Moscou dans les années 1950 et 1960 pour soutenir les partis, médias et syndicats communistes en Europe de l'Ouest, contribuant à ce que la France et l'Italie frôlent le point de rupture avec la démocratie libérale. Ce sont les Ricains, par l'intermédiaire de la CIA, qui ont financé à coups de millions les partis, médias et syndicats sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates, égalisant ainsi les forces sur le terrain. Sans eux, qui l'aurait fait? Le Canada?

Sans les Ricains, c'est certain, des gouvernements progressistes auraient vu le jour ou auraient gardé le pouvoir dans plusieurs pays latino-américains (et quelques pays africains, et en Iran, et au Cambodge) dans les années 1950, 1960 et 1970. Mais en 1973, au Chili, sans les Ricains, Pinochet aurait pareillement sévi. Noriega serait toujours au pouvoir, comme les talibans en Afghanistan, les Serbes au Kosovo. Sans les Ricains, Pékin aurait depuis longtemps écrasé Taïwan.

On prête beaucoup de mauvaises intentions à Washington. J'étais convaincu que les troupes spéciales allaient délibérément cacher dans Bagdad de fausses "armes de destruction massives", que les G.I. - mieux, les troupes britanniques ou espagnoles - allaient ensuite "découvrir". Bush n'était pas à une falsification près. Il s'est retenu. De même, il y a deux ans, quand les sondages donnaient le syndicaliste Lula gagnant à la présidence brésilienne, beaucoup prévoyaient que les Ricains allaient empêcher la chose, ou déstabiliser Lula à brève échéance. Faux. Il y a donc progrès.

J'ai une autre raison d'être proaméricain: personne ne sait mieux critiquer les États-Unis que les Ricains eux-mêmes. Le cinéaste anti-Bush Michael Moore est aujourd'hui porté aux nues par le jury de Cannes, dominé par ses compatriotes. C'est un signe. En voici un autre: dans la série hollywoodienne Star Trek: La nouvelle génération, la "Fédération des planètes unies" est multiethnique. Le capitaine de son vaisseau amiral est un Français (!), que l'on voit parfois dans son vignoble. Il applique la "directive première", celle de respecter toute forme de vie. On se croirait à l'Unesco.

L'ennemi de la Fédération? Les lugubres et arrogants "Borgs", qui assimilent toutes les races sur leur passage, en absorbent les ressources, les technologies et les populations dans un melting-pot efficace mais sans saveur. Vous décodez la métaphore: la Fédération représente la diversité culturelle. Et les Borgs? Je parie que l'inconscient de Hollywood nous parle: méfiez-vous, dit-il, agissez avant qu'on vous avale tout rond. Ah, ils sont forts, les Ricains!

Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net.



Que reste-t-il du bien commun? - Entre la loi du marché et l'individualisme

Jacques Beauchemin
Directeur du département de sociologie, Université du Québec à Montréal
Le Devoir lundi 12 juillet 2004

Depuis l'an dernier, l'actualité politique -- forte de deux campagnes électorales au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales -- a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber) qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a décidé de reprendre des extraits de ces réflexions tous les lundis de cet été.

Les sociétés antérieures à la nôtre, traditionnelles ou protomodernes, se ralliaient plus facilement à une définition du bien commun. On se souviendra que Machiavel, grand philosophe politique, croit que le prince doit légiférer en adoptant les moyens qui s'imposent en vue du bien commun et afin de prévenir la décomposition de la Cité.

Nous savons que la démocratie qui s'installera plus tard en Europe dessaisira le prince du monopole de la définition du bien commun, mais elle ouvrira du même coup l'espace désormais impossible à refermer de la discussion politique portant sur lui. Ce que l'évolution de la démocratie a engendré depuis, c'est la participation de plus en plus grande au [domaine] politique de classes sociales qui en avaient été concrètement exclues à l'aube de la modernité, même si cette exclusion de fait allait à l'encontre de l'idéal démocratique lui-même.

L'histoire politique de la société moderne peut être lue comme cet incessant mouvement en vertu duquel a été mobilisé l'idéal démocratique au profit de ceux qui voulaient en voir se réaliser les promesses. La classe ouvrière a dénoncé tout au long du XIXe siècle le déni de reconnaissance dont elle était l'objet. C'est par des luttes qu'elle a gagné le droit d'association et de grève.

Au cours du XXe siècle, de nouvelles catégories sociales ont revendiqué des droits que leur conférait leur statut de citoyens, mais que leur refusait en même temps une société réticente à s'ouvrir à leurs demandes. Aux États-Unis, le mouvement en faveur des droits civiques et, plus tard à l'échelle de l'Occident, les revendications des femmes ont élargi le cercle de la citoyenneté en plus de redéfinir l'idéal démocratique désormais assimilé au projet de la reconnaissance de tous par tous.

Les sociétés contemporaines se sont ainsi ouvertes à l'hétérogénéité sociale qui les constitue davantage que toutes celles qui les ont précédées dans l'histoire. Nous avons l'habitude, à juste titre, de célébrer le pluralisme. C'est en effet dans l'ouverture à la différence que nous reconnaissons l'un des traits les plus marquants de notre temps. Sur le plan de l'éthique sociale, cette propension débouche sur les idéaux de tolérance et d'ouverture à l'altérité. C'est également dans ce contexte qu'a pu fleurir ce que nous appelons le pluralisme moral. Dans ces conditions, la définition du bien commun tend à s'assimiler à la capacité de la société à s'ouvrir au pluralisme.

L'atomisation du lien social

D'une certaine manière, la pleine assomption du pluralisme de la société a eu pour effet de favoriser l'exercice d'une citoyenneté renouvelée, plus attentive au sort des minorités et des groupes discriminés. En ce sens, la dynamique politique qui s'est imposée depuis le début des années 1980 au Québec et au Canada -- due pour partie à l'adoption de chartes de droits -- a bien servi l'accès à ces biens sociaux que j'associe à la participation à la communauté politique.

Il importe cependant de constater qu'elle a également engendré de nouvelles formes d'individualisme et de corporatisme. Si la société moderne offre aux individus la possibilité de s'autodéfinir sur le plan identitaire, elle leur procure aussi la possibilité de s'individuer et de se «tribaliser», c'est-à-dire de se couper de l'agir en commun, ce que révèle la fragmentation sociale et politique de nos sociétés tout autant que l'individualisme qui y domine.

La pluralité politique est, on l'a dit, redéfinie en termes de pluralité identitaire. Dès lors, la négociation dans laquelle s'engagent les acteurs sociaux au sein du politique ne porte plus que sur la différence identitaire. Paradoxalement, les conditions de la solidarité risquent de s'évanouir dans ce mouvement parce que les acteurs sociaux ne parviennent plus à se représenter clairement les biens sociaux qu'il conviendrait de défendre au nom de tous, hormis les droits fondamentaux associés à l'idéal de la reconnaissance de tous par tous.

Par ailleurs, le pluralisme moral se traduit souvent dans les faits en un relativisme moral à la faveur duquel nous nous enfermons dans nos propres conceptions du bien tout en accordant aux autres la même liberté. Or, la reconnaissance que nous sommes prêts à consentir à ceux qui la demandent s'accompagne trop souvent d'une certaine indifférence quant à leur sort véritable.

Paradoxalement encore, une société qui se donne comme horizon le respect de «l'égale dignité» des acteurs sociaux est aussi celle qui tend à isoler groupes et individus qui n'ont plus alors en commun que le fait de se tolérer les uns les autres. Cette disposition partagée ne porte pourtant pas de projet de solidarité sociale.

Plus exactement, la nature du lien social dans nos sociétés pluralistes a pour conséquence de politiser les rapports sociaux de manière à ne laisser subsister qu'un principe de communautarisation (la «reconnaissance») au détriment de la communauté elle-même au sens où celle-ci s'apercevrait dans une sorte d'unité a priori lui fournissant les raisons d'une mise en commun.

En d'autres termes, la tolérance, l'ouverture aux autres, l'acceptation de la singularité identitaire et la reconnaissance de droits qui l'accompagne contribuent peut-être à atomiser la société davantage qu'à lui procurer l'horizon de son être-ensemble.

Le bien commun comme intention

Le discrédit qui s'est progressivement abattu sur les grands référents éthiques de la modernité, alors que s'épuisait leur prétention à orienter la pratique sociale du haut de la «vérité» ou de «l'intérêt général», a entraîné une crise sociétale permanente qui tient à la fugacité des discours sur le bien et dont la contingence se révèle dans la lutte qui les oppose à tout instant.

Dans la société prémoderne, le discours sur le monde n'a pas de réalité pour lui-même et n'est pas repérable dans ce lieu propre que lui reconnaît la société moderne. La représentation sociale y est donc caractérisée par l'immanence du sens. Tout est discours pour une société qui retrouve en chaque chose la trace des origines et dans toutes les manifestations du monde sensible la confirmation de la parole originelle. Si cela implique aussi l'absence de liberté et d'autonomie, le sens de l'existence sociale est cependant préservé.

Dans la société moderne, la libre circulation des significations et la liberté qui est désormais celle de l'acteur de fixer pour lui-même le sens de son agir ont aussi pour effet de l'individuer, de le couper de l'agir en commun. [...] En conquérant ce pouvoir de fixer ses propres orientations normatives, pouvoir qui lui permet de travailler sur elle-même à partir d'un ancrage extérieur, la société s'engage dans une dynamique de rationalisation de l'existence sociale. C'est parce que le sens doit être produit, là où il était donné, que la définition des orientations collectives relève de la rationalisation : le monde est ainsi à expliquer plutôt qu'à accueillir. [...]

L'atomisation de la société que provoquent la marchandisation et l'individualisme contrecarre la poursuite du bien commun. Elle brise aussi le lien entre ces trois dimensions que Fernand Dumont a appelées mémoire, utopie et éthique, sans lesquelles il n'y a plus d'expérience sociale.

La mémoire est la mise en forme d'une expérience collective dans les profondeurs de laquelle se trouve un certain savoir du vivre ensemble. Comment une société donnée est-elle parvenue à résoudre les conflits qui l'ont traversée ? Quelles ont été les institutions et les idéologies sous lesquelles elle a pu ordonner les rapports sociaux ? Quel ethos collectif a lentement pris forme tout au long de cette histoire ? Plus important encore, comment la communauté se représente-t-elle elle-même ? Quels sont les «autres» qui forment son extérieur ? Ces questions, toutes essentielles, renvoient à celle, plus vaste, de l'appartenance au monde.

La société ne saurait cependant trouver dans son histoire le seul déterminant de son unité. En deuxième lieu, les utopies qu'elle se donne correspondent, selon Dumont, à la dimension projective du vivre ensemble. Elles consistent dans le prolongement de ce qui fut, mais aussi dans le désir d'échapper aux pesanteurs de l'histoire, de redresser des torts, de dépasser l'actuel.

Il faut enfin remarquer que le rapport à l'histoire, tout autant que l'élaboration des utopies collectives, recèle pour ainsi dire naturellement une éthique. C'est là la troisième dimension que Dumont croyait nécessaire à l'unité de la communauté. Placer l'agir en commun sous une éthique implique d'inscrire celui-ci dans des valeurs collectivement partagées.

Nous n'avons pas besoin de définir ces valeurs ni d'examiner la pertinence de tel ou tel rapport à l'histoire ou la vraisemblance des utopies pour comprendre que ces trois dimensions conjuguées font de la société ce que Hannah Arendt appelle un «monde commun». Un être humain n'est tel que dans cette activité perpétuelle qui l'amène à se révéler aux autres à travers la parole et l'action, tout en connaissant la communauté de nature qui le lie à ces derniers. Cette nécessité d'exister socialement implique la constitution d'un «domaine public distinct du domaine privé».

C'est en effet dans le domaine public qu'est expérimentée cette présence de l'autre. Mais c'est aussi en lui que l'homme cherche à survivre à lui-même en créant et en reproduisant un monde qui va à la fois l'abriter et le prolonger. Pour que ce monde trouve un sens, il doit donc s'inscrire dans la durée. C'est dire que le monde commun est la représentation à la fois d'où nous venons, de ce que nous sommes en ce temps présent et de ce que nous laisserons derrière nous. Seul sera ainsi arraché au naufrage du temps ce qui sera parvenu à se faire reconnaître dans le monde commun. Ce «paraître en public», ce désir de s'immortaliser, Arendt montre que, dans la modernité, c'est au sein du politique qu'il va chercher à s'incarner.

Le projet du politique réside donc dans la production et la protection de la société comme monde commun, un monde inscrit dans l'histoire et dans la durée. En retour, la société s'impose aux individus sous la figure d'une réalité tout à la fois contraignante, protectrice et aimée, ainsi que nous l'apprend Durkheim pour qui «une société est à ses membres ce qu'un dieu est à ses fidèles». Pour l'individu, c'est donc la représentation d'un univers de sens transcendant l'étroitesse de son destin individuel qui confère une signification éthique à ses gestes.

Dans la perspective d'Arendt et de Dumont, il faut par conséquent condamner toute réduction technicienne du politique qui ne peut que retirer à l'homme ce pouvoir qu'il détient de s'immortaliser et de faire survivre le monde comme civilisation et comme horizon normatif de sa pratique. [...]

Autrement dit, il ne faut pas seulement combattre l'appropriation privée des biens sociaux, il faut aussi défendre le projet de faire de la société un monde humain traversé d'une intention : celle d'un partage solidaire des ressources. [...] C'est uniquement dans le cadre d'un tel projet que la poursuite du bien commun trouve son sens.



Que reste-t-il du bien commun? - Le bien commun: pour l'égalité et la liberté

Françoise David
Militante féministe et politique et auteure de Bien commun recherché - Une option citoyenne (Éd. Écosociété, 2004)
Le Devoir lundi 19 juillet 2004

Opinion - Depuis l'an dernier, l'actualité politique -- forte de deux campagnes électorales au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales -- a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber) qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a décidé de reprendre des extraits de ces réflexions tous les lundis de cet été.

Définir le bien commun n'est pas chose facile. D'abord, qui peut, à propos du bien commun, s'ériger en détenteur de la vérité ? Ce concept ne doit-il pas relever d'une discussion publique, d'un débat où tous et toutes peuvent prendre la parole ?

Il reste que, en nous appuyant sur des textes tels que la Déclaration universelle des droits de l'homme ou nos chartes des droits ainsi que sur des conventions internationales sur les droits des femmes ou sur l'environnement, par exemple, nous pouvons avancer quelques éléments de réponse à la question : «Qu'est-ce que le bien commun, ici et maintenant, au Québec et dans le monde ?»

Premièrement, il nous faut réaffirmer que «tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit et en dignité», ne serait-ce que pour contester immédiatement cette affirmation. Le bébé de la femme pauvre et seule ne naît pas égal aux autres. À la naissance, son poids est souvent inférieur à celui d'un enfant de classe moyenne. Son espérance de vie sera plus courte que celle de l'enfant dont les parents sont riches et en bonne santé.

On parle ici du Québec, mais que dire de tous ces enfants du tiers-monde à qui le droit à la vie même est entravé par la faim, le froid, l'absence de logis, la guerre, etc. Non, les êtres humains ne naissent pas véritablement égaux, et voilà pourquoi il est si important de combattre l'inégalité par des politiques appelant à l'égalité. C'est d'ailleurs le sens même du politique : nous donner une organisation sociale qui permette à tous les êtres humains de se développer avec un maximum d'égalité des droits et des chances et de participer à la vie collective.

Deuxièmement, l'idée du bien commun appelle au développement d'une vision à long terme de la vie en société. La planète Terre elle-même est un bien extrêmement précieux que tous les êtres humains ont en commun. Un bien extrêmement malmené au nom d'impératifs financiers et industriels portés par des gens qui n'ont que le profit immédiat comme objectif.

Nous sommes ici au coeur de la mondialisation néolibérale, un système de pensée philosophique, économique et politique qui permet à une minorité de personnes de s'approprier le corps, le coeur et l'esprit d'autres humains, et ce pour leur seul bénéfice personnel. Les biens, ici, sont propriétés individuelles et n'ont rien de commun. Pourtant, les enfants et les petits-enfants des spéculateurs voudront, comme les autres, vivre sur une planète où l'on peut respirer, se nourrir, se laver dans une eau propre. Mais il est vrai que ceux-là pourront peut-être trouver refuge dans des ghettos dorés alors que les autres mourront de pollution.

Troisièmement, les grandes conventions internationales appellent à un certain idéal de justice et de liberté. Elles s'inscrivent en faux contre la discrimination envers les femmes, les enfants, les autochtones, par exemple. Elles interdisent la production et la vente des mines antipersonnel. Elles appuient le droit d'association syndicale.

Mais comment faire respecter ces droits élémentaires quand, au même moment, la communauté des États souscrit généralement aux diktats néolibéraux, dont le premier est le respect total de la liberté d'entreprendre : pas de règles, pas de politiques contraignantes pour les entrepreneurs ou spéculateurs, limitations maximales des prérogatives de l'État. On est très loin de la recherche du bien commun par un État garant du respect des droits humains fondamentaux !

Le bien commun, me semble-t-il, en appelle à l'idée d'une communauté des êtres humains. À une vision qui nous entraîne à rechercher l'intérêt général, un partage de la richesse, des savoirs, des beautés de la nature, une reconnaissance de notre interdépendance et, donc, de notre besoin de solidarité. Sinon, comment vivre ? Certains y arriveront peut-être, s'ils sont hommes, blancs, riches et en bonne santé. Ils découvriront cependant, lorsque la maladie ou un autre malheur les atteindra, que l'on a besoin des autres.

Voilà pourquoi, à D'abord solidaires, nous n'avons cessé d'affirmer que la recherche du bien commun profite à tout le monde ! La recherche du bien commun constitue la meilleure garantie de l'épanouissement personnel.

La riposte citoyenne

Nombreux sont ceux et celles qui n'endossent pas le discours aux accents férocement individualistes que tiennent de nombreux dirigeants politiques et économiques. Refusant le faux pragmatisme qui cache une idéologie de droite, dénonçant l'appel au réalisme qui n'est rien d'autre qu'un appel à la soumission, nous devons réfléchir à des solutions de rechange.

Réfléchir, c'est un premier pas, indispensable, vers l'action sociale et politique. Oui, réfléchir, parce que la conjoncture québécoise et mondiale réclame que nous nous inventions un avenir centré sur la recherche du bien commun. Dans cette réflexion, nous ne pourrons nous soustraire au bilan des gouvernements dictatoriaux qui, voulant imposer leur vision du bien commun à gauche, ont sombré souvent dans la barbarie. Il nous faut donc construire un Québec et un monde moderne où l'individu trouve sa place et sa liberté en même temps qu'il reconnaît sa dépendance vis-à-vis d'autrui et son nécessaire devoir de solidarité sociale.

La recherche d'autres possibilités n'est pas seulement oeuvre intellectuelle. Elle nous demande de nous engager dès aujourd'hui, au quotidien, elle exige que nous nous sentions responsables des autres, de nos proches, de nos communautés, du monde. Cela veut dire demeurer critiques, en état d'alerte, refuser «le confort et l'indifférence» qui permettent aux dirigeants de nous endormir. Et nous donner le droit de rêver, d'imaginer, d'inventer. Le monde n'est pas fait que d'opérations comptables !

Dans cette quête du bien commun, des difficultés surgiront, surgissent déjà : la confrontation des intérêts particuliers, même au sein des mouvements sociaux, les divergences d'opinion et de stratégie, la résolution des conflits entre personnes provenant de milieux divers -- la ville et la campagne, par exemple --, le choc des cultures, etc.



Ce que Françoise David n’a pas compris

Pierre Dubuc
L'aut'courriel n° 73, 26 juillet 2004

Dans un texte qu’elle signe avec Alexa Conradi et François Saillant dans Le Devoir du 24 juillet, Françoise David parle du «grand tabou de la question nationale». Dans la tournée estivale d’Option citoyenne à travers le Québec, la remise en question de la question nationale - c’est-à-dire de la souveraineté - est «critiquée vertement par les uns» mais n’est louangée que «plus discrètement par les autres», nous apprend-elle. «Pourquoi ce dogmatisme sur la question nationale?», s’interroge-t-elle.

La réponse est simple. Les gens sentent que ce questionnement n’est pas innocent et ils y voient poindre une nouvelle diversion sous la forme d’un énième projet de réforme constitutionnelle, ce dont Françoise David se cache à peine. Dans une entrevue au journal Internet La tribu du verbe, elle se définit comme «une souverainiste par défaut. Ce que je veux dire par là c’est que si le Canada anglais me ferait une proposition de fédéralisme réellement asymétrique donnant au Québec les moyens politiques, fiscaux, économiques et culturels de ses choix, j'accepterais.»

Ce que Françoise David n’a pas compris, c’est que la question nationale n’est pas, dans son essence, une question constitutionnelle. L’indépendance nationale est l’aspiration démocratique la plus profonde du peuple québécois. Si cette idée a pu connaître un développement si fulgurant en seulement une quarantaine d’années, malgré la lutte acharnée et vicieuse que lui ont mené les milieux fédéralistes et les milieux d’affaires c’est parce qu’autour de cette idée se sont greffées les revendications sociales de tout un peuple et l’espoir d’un monde meilleur. Si l’idée a pu s’enraciner aussi profondément, malgré un environnement médiatique presque complètement hostile, c’est parce que des centaines de milliers de personnes ont fait du porte à porte, tenu des réunions de cuisines et ont passé des millions d’heures au téléphone à discuter avec leurs parents, leurs amis du bien-fondé du projet souverainiste.

Dans la plupart des pays du monde, une telle démarche collective est qualifiée et se qualifie elle-même de lutte de libération nationale. Mais au Québec, devant l’intensité du matraquage idéologique adverse, les gens préfèrent céder sur les mots, tout en en conservant le contenu. N’avons-nous pas remplacé le mot indépendance par souveraineté?

Des Européens à qui j’expliquais la nature de la question nationale québécoise, en en situant l’origine, comme il se doit, à la Conquête britannique où s’est installée l’oppression nationale, me demandaient si, après tant d’années, cela ne relevait pas de l’histoire ancienne. On pourrait le croire, leur répliquais-je, si cet événement fondateur n’avait pas été réactualisé constamment au cours de notre histoire, leur citant la défaite des Patriotes, l’Acte d’Union, la Confédération, la pendaison de Riel, les crises de la conscription, la Loi des mesures de guerre de 1970, le coup de force constitutionnel de 1982. Des structures d’oppression ne s’évanouissent jamais par enchantement.

De la Défaite des Patriotes à la Révolution tranquille, le peuple québécois s’est arc-bouté en posture défensive pour préserver l’essentiel. Mais, depuis 1960, sa démarche est devenue affirmative en s’inscrivant dans le grand mouvement de libération des peuples. On dit avec raison que le XXe siècle a été le siècle du mouvement de libération de la femme, mais il faut se rappeler qu’il a été également le siècle de la libération des peuples.

Une bonne partie de la gauche québécoise, dont plus particulièrement le mouvement marxiste-léniniste des années 1970 dont est issue Françoise David, n’a pas compris l’essence profondément populaire du mouvement nationaliste québécois. La gauche n’y voyait qu’une lutte entre différentes fractions de la bourgeoise, québécoise et canadienne ou, comme elle l’avait appris de ses professeurs de sociologie sur les bancs de l’UQAM, une lutte de «la petite-bourgeoisie technocratique pour se transformer en bourgeoisie nationale».

Cette lutte entre bourgeoisies existe bel et bien, mais c’est une erreur inqualifiable que d’enfermer le mouvement de libération économique, politique et culturel du peuple québécois dans ces paramètres.

La question nationale ne se réduit pas non plus à une question constitutionnelle et Françoise David a bien tort de mettre ses espoirs dans une «proposition de fédéralisme asymétrique» du Canada anglais. La proposition du Canada anglais, nous la connaissons, c’est la Loi sur la clarté à laquelle tous les partis politiques ont réaffirmé leur attachement lors de la dernière campagne électorale, du Parti conservateur qui, le premier, l’a proposée au Parti libéral de Paul Martin qui a ressuscité Stéphane Dion, de Jack Layton qui a capitulé devant l’establishment de son parti à l’obscur chef du Parti vert qui a senti l’obligation d’ajouter son grain de sel pour courtiser, à son tour, l’électorat chauvin du Canada anglais.

Bien sûr, il y a d’autres voix. Dans le journal Alternatives du mois de juillet/août encarté dans Le Devoir, la progressiste canadienne-anglaise Judy Rebick, signe un éditorial intitulé «Bloc, NPD, unissez-vous!» Devant la domination de la droite au Canada, l’incapacité du NPD de percer au Québec, elle propose une alliance entre le NPD et le Bloc& pour gouverner le Canada, sur la base d’une proposition de fédéralisme asymétrique qui devrait, selon elle, satisfaire le Québec. Françoise David trouve cette proposition irréaliste, étant donné la campagne qu’a mené le NPD et nous ajouterions qu’il ne faut pas comprendre le Québec pour croire un seul instant que le Bloc va renier sa raison d’être pour gouverner le Canada en partenariat avec le NPD!

Nous sommes tout à fait d’accord avec Françoise David sur l’importance de développer des liens avec les progressistes du Canada anglais et, peut-être encore plus, avec ceux des Etats-Unis. Nous sommes numériquement faibles et nous avons besoin d’appuis et d’alliés. Par exemple, il aurait été extraordinaire que les progressistes du Canada organisent une contre-manifestation d’importance à Toronto lors du fameux « love in » de Montréal en 1995. Encore mieux aurait été que le personnel syndiqué des grandes compagnies d’aviation se mette en grève pour empêcher de décoller les avions qui amenaient gratuitement des manifestants à Montréal.

S’ils veulent mériter le titre de progressistes, nos amis du Canada anglais doivent comprendre que le mouvement national québécois est, à l’heure actuelle, la seule force motrice capable de faire sauter les structures d’oppression sur lesquelles a été bâti ce pays et cela pour le plus grand bien du Québec, mais également du peuple travailleur du Canada anglais et des autres nationalités opprimées de ce pays, au premier rang desquels se trouvent les Autochtones.

Aussi, plutôt que de s’échiner sur de fumeux projets de «fédéralisme asymétrique», les progressistes du Canada anglais devraient plancher sur ce que devrait être le Canada dans l’éventualité d’un Québec indépendant - une question fort complexe - et sur les liens que devraient développer, entre elles, les deux nouvelles entités.

La création d’Option citoyenne est un événement politique extrêmement important. Elle marque un tournant majeur dans l’évolution du mouvement altermondialiste. Jusqu’ici, ce mouvement de rupture avec l’idéologie néolibérale était principalement un mouvement idéologique, avec ses rassemblements mondiaux à Porto Alegre au Brésil et en Inde et l’adoption de chartes sociales à portée mondiale. Le mouvement des femmes a emprunté une voie similaire avec la Marche mondiale des femmes et l’élaboration d’une charte mondiale.

Mais, s’il veut éviter le piétinement et l’étiolement, ce mouvement doit maintenant s’inscrire dans des cadres de luttes politiques nationales. C’est ce qu’a compris Françoise David. Reste maintenant à déterminer si ce mouvement va se diluer dans d’oiseuses et hypothétiques tentatives de réformes constitutionnelles canadiennes ou s’il va opérer sa jonction avec le mouvement d’émancipation nationale et sociale du peuple québécois.

La mondialisation et la libération des marchés provoquent partout à travers le monde un mouvement d’auto-défense identitaire, culturel et national des peuples. Mais, avec l’effondrement du socialisme et des modèles de société qu’il représentait, les mouvements de réaction à la mondialisation se cherchent de nouvelles avenues et ne trouvent souvent rien d’autre que le fondamentalisme religieux. Au Québec, se présente à nous l’occasion unique d’une fusion possible entre les composantes sociales, nationales, culturelles et identitaires de ce mouvement pour en faire une véritable force politique.

Dans les années 1970, la gauche a raté un rendez-vous similaire. Aujourd’hui, l’Histoire nous offre une nouvelle chance de construire un mouvement qui pourrait être un exemple et un modèle pour les classes et les nations opprimées du Canada et des Etats-Unis, de même que pour l’ensemble du mouvement altermondialiste. Ce mouvement a besoin de leaders de la trempe Françoise David, à la condition, cependant, qu’ils soient autre chose que des «souverainistes par défaut».

L’auteur est directeur de l’aut’journal et membre du conseil d’administration de Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre (SPQ Libre). Il a publié L’autre histoire de l’indépendance aux Éditions Trois-Pistoles en 2003.



Quand le social occulte la question nationale

Lucille Beaudry
Département de science politique, Université du Québec à Montréal
Robert Comeau Département d'histoire, Université du Québec à Montréal
Le Devoir mercredi 14 juillet 2004

Libre opinion: L'organisatrice communautaire Françoise David, ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec et ex-militante du groupe marxiste-léniniste En Lutte!, vient de mettre sur pied le groupe Option citoyenne, qui ambitionne de se fusionner avec l'Union des forces progressistes (UFP) en vue de combattre les partis politiques néolibéraux. Elle vient de publier Bien commun recherché (Montréal, Écosociété, 2004), qui explore des pistes de changement pour une société plus juste, plus égalitaire, plus écologique.

Sur toutes ces questions, Madame David a des réponses claires. Le lecteur un tant soit peu soucieux d'améliorer le vivre-ensemble collectif du Québec est interpellé par ce rappel des valeurs progressistes, féministes, écologistes et altermondialistes. Un autre Québec est possible. Mais il y a un absent de taille au tableau : la question nationale du Québec.

Le chapitre 5 de son livre, dont Le Devoir a présenté des extraits en mai, fait état de son questionnement à ce sujet. Madame David ne sait plus si le combat pour la souveraineté du Québec a encore sa légitimité, car plusieurs sont fatigués et cette question soulève beaucoup de passions, attitudes qu'elle trouve «compréhensibles».

Elle a voté pour le oui en 1995, mais elle s'interroge devant «le profond sentiment de lassitude» (p. 51) et ce qu'elle considère être «le plafonnement de l'option souverainiste», même si plus de 60 % des francophones ont voté pour le oui. Sur cette question fondamentale, notre leader dubitative a perdu toute combativité : «Nous ne voulons pas adopter une position tranchée et sans appel. Nous souhaitons plutôt, avec toutes les personnes qui nous rejoindront pendant les prochains mois, clarifier les enjeux et mieux définir la relation entre notre projet social et le statut constitutionnel du Québec» (p. 54).

Elle nous convie à poser de façon prioritaire la question sociale sous les divers angles en combattant les injustices, les inégalités et toutes les formes de discrimination, sans se positionner clairement quant à savoir dans quel cadre politique nous pouvons mettre en oeuvre de façon réaliste et avec succès les programmes sociaux les plus urgents.

Rappel de vieux débats

Ces tergiversations ne sont pas sans nous rappeler les vieux débats politiques au sein de la gauche : déjà dans les années 50, au sein de la section québécoise du CCF, le Parti social-démocrate dirigé par Thérèse Casgrain était critiqué par Jacques Perrault sur l'attitude à prendre face à la question du Québec, et au cours des années 60 entre les partisans du NPD et les partisans d'un parti socialiste québécois autour de Michel Chartrand, et il y a 30 ans entre la gauche marxiste-léniniste, qui n'était prête qu'à accorder un droit théorique à l'autodétermination du Québec pour contrer toute velléité séparatiste associée à une forme de nationalisme étroit..., et les autres militants sociaux-démocrates souverainistes.

Mais, aujourd'hui, faut-il reprendre encore le même débat ? Madame David veut recruter chez les progressistes non souverainistes. L'intention est louable; cependant, comment croire sérieusement en la possibilité de matérialiser une telle option citoyenne en restant une province comme les autres dans le régime fédéral actuel ? Voilà qui rappelle l'option canadienne des marxistes-léninistes d'En Lutte ! et du Parti communiste ouvrier (PCO) qui, tout en préconisant le droit à l'autodétermination du Québec, proposait l'union du prolétariat des deux nations pour édifier le socialisme au Canada.

Cette position de l'extrême-gauche n'a jamais été partagée en dehors de cercles restreints pendant toutes les années d'effervescence politique de la décennie 70. Certains se rappelleront les mots d'ordre d'abstention et d'annulation donnés par les groupes marxistes-léninistes lors du référendum de 1980 : cette position est bien inscrite dans la mémoire militante. Madame David n'a-t-elle pas tiré quelques leçons de son passé marxiste-léniniste ?

Progressiste et souverainiste

Aujourd'hui, dans l'ensemble canadien, n'est-ce pas au Québec que les programmes sociaux sont les plus avancés (garderies, assurance- médicaments, union reconnue pour les partenaires de même sexe, etc.) ? Il faut être aveugle pour ne pas voir qu'au Québec les courants progressistes se situent en majorité au sein du mouvement souverainiste. N'est-ce pas au Québec que l'Option citoyenne prend racine ? Comment expliquer pareille hésitation sur la question nationale chez une leader par ailleurs si combative ?

Depuis que des organisations politiques progressistes ont vu le jour au Québec, dans le contexte de la Révolution tranquille notamment, et qu'elles mobilisent des milliers de militants et militantes, jamais la réussite politique n'a été au rendez-vous, en raison notamment de la persistante division au sein des progressistes entre les tenants du fédéralisme et les souverainistes.

Devons-nous prendre acte de cet atavisme historique ou être condamnés à répéter cette éternelle division et à ne jamais parvenir à nos fins ? Comment concilier dans le cadre politique actuel la poursuite de politiques progressistes au Québec en considérant le centralisme avoué de la mouvance canadienne de gauche ? Faudra-t-il cesser de lutter pour la pleine reconnaissance de la souveraineté du Québec pour pouvoir se mettre à la remorque des politiques centralistes canadiennes du NPD ?

Par conséquent, tant l'ancrage du militantisme progressiste au Québec que le centralisme obligé de la gauche canadienne nous incitent à privilégier une option citoyenne dans l'optique d'un Québec souverain. Les militants de l'UFP aussi étaient arrivés à cette conclusion. Pourquoi ce recul ?



L'option citoyenne fait-elle si peur?

Richard Ryan
Montréal
Le Devoir jeudi 22 juillet 2004

Libre opinion : À lire les propos des deux professeurs de sciences humaines de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) rapportés dans l'édition du Devoir du 14 juillet, sous le titre «Quand le social occulte la question nationale», j'ai cru revenir à une époque (années 70 et 80) où il n'y avait point de salut en dehors de «la vérité». Où les étiquettes pleuvaient abondamment et où les militants des différents groupes politiques (nationalistes, gauchistes) pensaient détenir la vraie vérité...

Bien que je n'aie pas connu le coeur de cette époque, j'en ai connu assez (la deuxième moitié des années 80 à l'UQAM, en sciences humaines) pour avoir une idée de l'époque. Bien que je m'identifie aux aspects progressistes de notre société, je n'ai jamais milité dans un groupe de gauche ou nationaliste. On ne peut malheureusement me coller une étiquette à moi aussi.

Si je ne me suis jamais senti confortable dans la structure de partis ou de groupes, c'est en raison de la prétendue vérité que tout un chacun semblait détenir, qui n'était pas très invitante pour quelqu'un comme moi et pour plusieurs de ma génération. Eh non, madame, monsieur, ce n'est pas pour la simple raison d'apolitisme que nous nous sommes éloignés de ces groupes, comme aiment le penser les baby-boomers.

La fraîcheur dans la manière dont Mme Françoise David nous interpelle avec son Option citoyenne est justement à l'opposé des étiquettes que veulent lui coller M. Comeau et Mme Beaudry, de l'UQAM. Ça n'a rien à voir avec les marxistes-léninistes ou le Parti communiste ouvrier et leur dogmatique option. Au contraire, pour ma part, j'ai plutôt senti dans l'ouvrage Bien commun recherché, de Mme David, une ébauche de plateforme qui fait toute la place aux questionnements, aux remises en question, formule à laquelle plusieurs qui ne se sentent pas à l'aise dans les groupes dogmatiques peuvent adhérer.

L'essai de Mme David nous amène, sous forme de questions, à une base de discussion. Celle-ci ne prétend pas détenir la vérité, mais ses questions nous interpellent tous et toutes. Elle mentionne aussi que l'ensemble des aspects restent à être renchéris après des discussions lors de rencontres de groupe.

L'indépendance avec du contenu

Que la sacro-sainte question nationale ne soit pas mise pour une fois au-dessus des questions sociales ne veut pas dire qu'elle est oubliée pour autant, et cela n'a rien à voir avec une union canadienne de la classe ouvrière, comme l'évoquent Beaudry et Comeau. Mme David nous amène un vent de fraîcheur dans la manière de traiter et de mettre en relation les questions sociales et la question nationale.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les nationalistes veulent tant régler la question nationale ? On évoque même un troisième référendum, alors que les ténors du nationalisme ne se sont jamais trop questionnés sur le pourquoi des pertes du dernier référendum. Parizeau a mis le doigt dessus : le vote ethnique, mais il a oublié, ainsi que les Landry, Marois, Chevrette, Brassard et j'en passe, que le vote québécois des Canadiens français est aussi un vote ethnique et que les générations nées ou arrivées après les baby-boomers ne se reconnaissent pas dans ce discours.

Les nationalistes de cette génération veulent tellement l'indépendance qu'ils oublient que la souveraineté du Québec est un cadre qui peut amener le peuple québécois (et toutes ses composantes) à être plus épanoui. Mais une proposition de se donner un cadre sans contenu, c'est-à-dire sans proposition de projet de société, comme veut encore le faire Landry, ou Marois, ou Legault, je n'y suis pas et je comprends que ceux de ma génération, des plus jeunes ainsi que mes amis immigrants ou d'enfants d'immigrants n'y soient pas non plus.

L'indépendance du Québec n'est pas une fin en soi. C'est un projet de société et une proposition de Constitution avec les valeurs québécoises qui nous identifient comme société. C'est le désir de ce que l'on veut devenir qui doit être au coeur des prochaines luttes -- que ce soit une plus grande solidarité sociale, une société plus soucieuse de l'environnement et qui prône le vrai développement durable, une société qui comprend bien sa diversité et qui la valorise, etc.

M. Comeau et Mme Beaudry nous prouvent qu'ils appartiennent à une autre génération et qu'ils refusent cette nouvelle façon d'aborder des questions qui nous préoccupent. Des personnes comme Beaudry et Comeau sont sûrement encore précieuses pour contribuer aux débats qui existent présentement sur la place publique, mais ces débats ne sont pas seulement faits entre les quatre murs de l'édifice des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine. Ces débats sont aussi menés dans les centres de femmes, dans les groupes d'immigrants, chez les mal-logés, parmi ceux qui se préoccupent d'environnement et de développement durable.

Intégrés au Québec

C'est d'abord de cela qu'il est question dans le livre de Françoise David, et c'est d'abord de cela que devra traiter le contenu d'un projet de société. Et il ne faut pas en discuter entre les personnes qui composent le «nous» de Parizeau (celles qui appartiennent à l'ethnie canadienne-française), mais bien entre les personnes qui composent le «nous» de René Lévesque (tous et toutes qui forment le Québec d'aujourd'hui).

Les personnes issues de l'immigration ne doivent pas que servir à la Saint-Jean sur les chars allégoriques, on doit vraiment croire au fait qu'elles font partie intégrante de cette société québécoise, peu importe si la majorité vote à l'encontre de l'ethnie canadienne-française. L'indépendance du Québec ne doit pas seulement passer par le vote ethnique canadien-français, et si les autres composantes ne sont pas parties prenantes dans l'élaboration du projet de société, il est normal qu'elles ne se sentent pas incluses et n'y adhèrent pas non plus.

Exemple positif d'un changement potentiel : la dernière campagne du Bloc québécois, où on n'a pas seulement tendu la main avec les Maka Koto, Rebello, Mouari, mais aussi où on est allé une coche plus haut en faisant état, notamment via le chef Gilles Duceppe, d'une compréhension des problématiques vécues par les minorités. Résultat : une augmentation substantielle du vote des personnes issues de l'immigration pour un parti indépendantiste.

On sent encore beaucoup trop de réticence et de paranoïa chez les nationalistes canadiens-français envers les autres ethnies. Comme si les vieux nationalistes n'arrivaient pas à se débarrasser de la conception ethnique du nationalisme, de la lutte à mener avec les étrangers (d'abord les Anglais, puis les immigrants) pour sauvegarder la race (comme le disait Lionel Groulx) canadienne-française. Ce sont ces vieux démons qui hantent malheureusement encore la question nationale, selon moi.

Bien que nos racines, nos luttes ancestrales pour sauvegarder langue et culture, et même la religion catholique, soient d'une importance capitale pour notre mémoire collective et qu'elles aient façonné les valeurs, la langue et les institutions de notre société d'aujourd'hui, nous devons travailler sur un projet qui va rassembler les différentes composantes de cette société et qui va poser les jalons de ce que nous voulons devenir demain.



Les conditions gagnantes

J. -Jacques Samson
Le Soleil jeudi 15 juillet 2004

Éditorial - Près d'un Québécois sur deux choisit toujours la souveraineté du Québec, à travers vents et marées et malgré la présence d'un gouvernement fédéraliste à Québec depuis 15 mois. La retraite de la vie politique de Jean Chrétien, que l'on disait être le meilleur catalyseur de la fièvre souverainiste, et son remplacement par le conciliant Paul Martin n'ont pas eu d'effet significatif non plus.

Le plus récent sondage CROP, publié la semaine dernière, montrait que le Oui obtiendrait 47 % des appuis lors d'un éventuel référendum sur la souveraineté et le Non, 53 %. Le sondage a été réalisé entre le 17 et le 28 juin, dans les derniers jours de la campagne électorale fédérale. Lorsque les sondeurs isolent les réponses obtenues dans les seules journées qui précédaient immédiatement la fête nationale, les deux options recueillaient chacune 50 %. CROP a utilisé la question référendaire de 1995, laquelle portait sur la souveraineté assortie d'une offre de partenariat avec le reste du Canada.

En 1995, le Non l'avait remporté de justesse avec 50,6 % contre 49,4 % pour le Oui, une différence de seulement 53 498 voix.

Les Québécois ont voté massivement pour un parti souverainiste à Ottawa le 28 juin, sans pour autant voter pour la souveraineté, a convenu le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Ils ont néanmoins donné 16 sièges de plus au Bloc, au terme d'une campagne pendant laquelle les libéraux ont tenté de faire resurgir l'instabilité politique et économique qu'ils associent depuis toujours au courant souverainiste. Les efforts des ténors libéraux pour exploiter une déclaration de Bernard Landry qui disait, de son côté, voir dans la popularité du Bloc une poussée pour le mouvement souverainiste étaient aussi des coups d'épée dans l'eau. Le pourcentage des votes obtenus par le Bloc le 28 juin se compare au niveau où se maintient la souveraineté parmi l'ensemble des Québécois depuis mars dernier, alors que cette option flotte même juste sous la barre des 60 % chez les francophones.

Les dernières élections fédérales ont par ailleurs révélé une nette percée du parti souverainiste chez les communautés ethniques avec l'élection de Maka Kotto dans Saint-Lambert et la chaude lutte menée entre autres par François Rebello dans Outremont et par d'autres candidats souverainistes dans des circonscriptions à forte concentration de communautés ethniques. Ce phénomène inquiète au sein de la députation libérale, a constaté ces jours derniers Joël-Denis Bellavance, de La Presse. Les votes des membres des communautés ethnoculturelles ne peuvent plus être tenus pour acquis par le Parti libéral.

Un retour sur les sondages CROP dont les résultats ont été publiés depuis 1995 révèle que la souveraineté était descendue à un plancher de 38 et de 39 % en 1999 et en 2000, dans des enquêtes menées toutefois pour le Conseil de l'unité canadienne ou le ministre Stéphane Dion. En octobre 2003, le Oui était remonté à 44 %, et il a touché des pointes de 49 %, en décembre 2003 et en mars 2004, dans la fièvre du scandale des commandites, dont les conséquences dévastatrices pour l'unité canadienne apparaissent maintenant de façon criante.

Mais il est indéniable que le vote souverainiste tendait à se consolider depuis 18 mois, entre 45 et 50 %. Cette donnée figure à coup sûr au haut de la colonne des considérations dans la réflexion de Bernard Landry sur son avenir politique. Parallèlement à cette cimentation de l'option souverainiste, le Parti libéral du Québec et son chef, Jean Charest, défenseurs en première ligne du fédéralisme, sont en effet particulièrement vulnérables par rapport à l'opinion publique. En somme, pareilles conditions gagnantes d'un référendum n'ont pas été réunies depuis octobre 1995 et, à certains égards, les augures sont même meilleurs.

Pareil resserrement des appuis au Oui et au Non aura inévitablement des répercussions sur la gouverne à Québec et à Ottawa. Jean Charest aura un réflexe de retenue pour ne pas heurter par des réformes des pans de l'électorat qui, mécontents d'une décision sectorielle, seraient susceptibles de transposer leur colère dans leur choix d'option quant à l'avenir du Québec. Un tel effet paralysant a marqué profondément les deux règnes de Robert Bourassa. L'ancien premier ministre libéral était obsédé par cette menace constante.

Du côté d'Ottawa, Paul Martin ressentira une pression additionnelle quant au suivi à donner au scandale des commandites, en raison du lien direct entre cette affaire et la popularité de la souveraineté. Les Québécois ont été offensés qu'Ottawa ait tenté d'acheter leur fidélité au Canada par des manoeuvres semblables. M. Martin n'a d'autre choix par ailleurs que de miser sur la flexibilité devant les attentes fondamentales du Québec, par rapport au déséquilibre fiscal, au financement de la santé, de la politique familiale et une réforme de l'assurance-emploi.

Le style qu'adopteront ses principaux représentants au Québec sera aussi très important. Ils devraient miser sur un accompagnement serré des Québécois dans le cheminement de leurs dossiers mais avec beaucoup de modestie, dans le contexte présent. Le ton provocant souvent emprunté par les Robillard, Frulla, Coderre, Pettigrew même à l'occasion, n'a certainement plus sa place. Le lieutenant du Québec, Jean Lapierre, aux propos souvent incendiaires en campagne électorale et déjà placé sous haute surveillance, n'aura aucune marge d'erreur.

Il faudrait bien peu de chose pour que l'avenir du Québec bascule dans les toutes prochaines années.

JJSamson@lesoleil.com



Coupures injustifiées dans les garderies

Sylvain Lévesque, président
Le Quotidien mercredi 14 juillet 2004

Votre opinion - Depuis son arrivée au pouvoir il y a seulement 15 mois, le gouvernement Charest a entrepris des coupures aveugles dans le réseau des services de garde du Québec. Même si une garderie privée de 60 enfants touche encore aujourd'hui 100 000 $ de moins en subventions de l'Etat qu'un Centre de la petite enfance de même taille, le ministère de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille a sabré dans le budget des garderies privées et ainsi enrichi ses coffres de 20 millions $ par année.

Cette proportion augmente à plus de 150 millions si l'on tient compte des coupures également effectuées dans le réseau des Centres de la petite enfance.

Le gouvernement s'est donc, dans le réseau privé, désengagé de 2,75 $ par jour par enfant depuis son élection. En effet, si nous considérons la contribution supplémentaire imposée aux parents québécois depuis janvier 2004 qui a provoqué une hausse de 40 % de vos frais de garde, faisant passer ceux-ci à 7 $ par jour et les coupures de 12 000 $ à 16 000 $ par année pour une garderie de 40 à 80 enfants, l'État fait marche arrière et refuse de maintenir un programme social de garde éducatif dédié à 200 000 enfants dont les bienfaits font l'unanimité.

Ce désengagement social des libéraux ne s'arrêtera pas là... Puisque la compression budgétaire de 2,625 %, imposée de façon tout à fait inattendue aux services de garde en plein mois de juillet et qui ne devait être qu'une mesure temporaire l'an dernier, est reconduite cette année. A cela, s'ajouteront fort probablement d'autres coupures et augmentations de frais de garde aux parents puisqu'à ce jour, le gouvernement n'a jamais confirmé qu'aucune hausse additionnelle ne serait infligée aux parents.

Au moment où le Québec sert de modèle pour le Canada et les autres nations; au moment où l'étude "Grandir en Qualité" établit des corrélations entre la qualité éducative et le niveau de financement des garderies; au moment où le Canada s'engage à investir près de 5 milliards pour le développement d'un système de garde éducatif de qualité, dont 250 millions au Québec seulement, dès cette année, que notre association aura contribué à aller chercher suite à notre rencontre avec Paul Martin le vendredi 5 mars 2004; au moment où le gouvernement fédéral adopte son plan d'action intitulé "Un Canada digne des Enfants"; au moment où, en session extraordinaire dédiée aux enfants tenue aux Nations Unies faisant mention de l'importance capitale pour l'enfant dans son développement global d'avoir accès à une place de qualité en services de garde; au moment où les associations de garderies ont permis au Québec, grâce à leur mo-dèle de système de garde, de tenir à Montréal, en mai 2005, le Forum Mondial dédié à la petite enfance regroupant 80 nations du globe; au moment où la ministre déléguée, Mme Théberge, insiste sans relâche sur l'importance de dispenser à tous les enfants du Québec des services éducatifs de qualité en déclarant que: "la qualité est non négociable", son propre gouvernement vient couper outre mesure dans les subventions aux parents et aux services de garde et négocie à la baisse les services dédiés aux enfants de 0-5 ans.

Chers parents, cela doit cesser immédiatement puisque c'est vous, comme contribuables, de par vos impôts et la presque disparition de vos allocations familiales, qui financez les services de garde auxquels vous avez accès.

L'Association des garderies privées du Québec (l'AGPQ) ne passera pas sous silence les coupures abusives et demande votre soutien en effectuant des moyens de pression auprès de vos députés provinciaux et des médias.

L'Association établira un plan d'action dès le mois d'août avec tous ses membres puisque les garderies refusent de porter l'odieux des décisions gouvernementales et de se voir dans l'obligation de réduire à 10 heures par jour leurs services, d'augmenter la contribution parentale ou de revoir à la baisse les salaires pour combler ce manque à gagner.

Le gouvernement libéral ne peut s'entêter plus longtemps et ce, contre vents et marées, à maintenir les coupures imposées au réseau national des services de garde. Tout parent soucieux de se faire entendre et qui voudrait assister l'AGPQ dans ses revendications peut entrer en contact avec le gestionnaire de sa garderie pour lui laisser ses coordonnées. Une coalition de parents sera formée dans le but de soutenir des actions sur le terrain à la grandeur du Québec et chacune des garderies transmettra à l'AGPQ la liste des parents intéressés à faire partie du mouvement. Cette coalition s'étendra également aux mouvements de contestation prévus à l'automne par tout le réseau québécois des services de garde à l'enfance.



Alliés bernés

Josée Boileau
Le Devoir jeudi 15 juillet 2004

ÉDITORIAL - Non content d'avoir sur le dos tout le mouvement syndical et communautaire, le gouvernement Charest mécontente aussi ses alliés, comme l'Association des garderies privées du Québec. L'exaspération de l'organisme a valeur de symbole, puisqu'elle met au premier plan l'indifférence que les libéraux manifestent envers les services de garde, joyaux du «modèle québécois».

Le président de l'Association des garderies privées du Québec, Sylvain Lévesque, a l'habitude des déclarations-chocs, ce qui sied bien à la guerre larvée qui sévit entre les garderies publiques et les garderies privées au Québec. Mais sa dernière colère ne doit pas être prise à la légère: faute de soutien financier suffisant de la part du gouvernement, des garderies privées envisagent de renoncer aux places à sept dollars par jour pour facturer le plein tarif aux parents.

Ceux de la classe moyenne ou aisée pourraient y gagner au change, grâce aux déductions fiscales du gouvernement fédéral. Mais c'est tout un symbole qui est écorché: Québec appuie si mal son système de garde qu'il vaut mieux revenir en arrière, alors même que le fédéral, par la voix du nouveau premier ministre Paul Martin, dit vouloir s'inspirer du modèle québécois pour l'étendre au Canada tout entier.

Les centres de la petite enfance (CPE) le disent moins fort que M. Lévesque, mais ils ne sont pas heureux eux non plus du traitement que leur réserve Québec depuis un an. Dès l'élection des libéraux, les CPE ont en effet été dans la ligne de mire du gouvernement: augmentation des tarifs payés par les parents, en flagrante contradiction avec une promesse électorale; imposition de restrictions budgétaires à tous les services de garde, privés comme publics; récupération de surplus accumulés par les CPE; intention nette de gérer les absences des enfants comme s'il s'agissait de travailleurs d'usine, avec pénalités à la clé... Le tollé soulevé par cette mesure fera certes reculer le gouvernement, mais celle-ci témoignait déjà d'un climat.

Un an plus tard, ce climat n'a pas changé - comme si les libéraux restaient suprêmement agacés par cet emblème du gouvernement péquiste qu'a été la mise en place des garderies (alors) à cinq dollars. On les voit donc nier toute compression budgétaire dans les services de garde, alors que dans les faits c'est exactement ce qui vient d'être annoncé. Comme l'an dernier, le gouvernement impose une coupe de 2,6 % à l'ensemble du réseau. Si le budget, au final, augmente un peu, c'est strictement parce que les parents paient plus cher. Et l'augmentation ne couvre pas les coûts de système.

Le constat n'est pas banal, au moment où un imposant rapport de l'Institut de la statistique du Québec démontre, au terme d'une enquête menée auprès de 800 groupes d'enfants, que les services de garde n'atteignent, en moyenne, que la note «passable». Pas de quoi affoler les parents, mais il y a clairement place à amélioration, avec un personnel mieux formé, un aménagement des lieux plus adéquat et de meilleurs jouets pour les enfants.

On a beaucoup fait état, au moment de la divulgation de cette Enquête sur la qualité des services de garde éducatifs, d'un problème d'hygiène dans les services de garde, les éducatrices ne se lavant pas assez souvent les mains. Mais il y avait bien plus dans ce rapport, dont des constats qui impliquent des investissements. Est-ce pour cette raison que la ministre déléguée à la Famille, Carole Théberge, a tant tardé à le rendre public, amenant le Parti québécois à le déposer à sa place à l'Assemblée nationale? Les coupes à venir ne pouvaient guère s'accorder avec une enquête démontrant la nécessité de rehausser la qualité.

Mais on dira, comme l'a déjà fait la ministre, que «tout le monde veut plus d'argent», alors que l'État québécois, n'est-ce pas, en a si peu. Il reste toutefois que ce gouvernement a bien du mal à respecter ses engagements, même auprès d'alliés.

Les dernières à se faire joliment berner, ce sont les éducatrices de service de garde en milieu familial - du moins celles qui, en dépit de jugements qui étaient favorables à leur syndicalisation, n'en voulaient carrément pas. Elles se voyaient comme des travailleuses autonomes, et le gouvernement, par voie législative, leur a reconnu ce titre en excluant pour toutes la possibilité de se syndiquer.

Il devait découler des protections de ce nouveau statut. Ces éducatrices les attendent toujours - et les libéraux ne sont guère pressés de légiférer sur le travail autonome. De plus, voilà qu'elles apprennent que l'augmentation de leur rémunération sera liée à celle qui sera négociée pour les salariées! Bref, perdantes sur toute la ligne.

Et puis, à l'automne, il faudra voir combien d'enfants seront encore inscrits dans les services de garde des écoles à la suite de la hausse des tarifs à sept dollars par jour. Les responsables avaient mis en garde contre le retour des «enfants à la clé dans le cou», et certains avaient vu là de l'exagération. Or tout indique que, au contraire, bien des enfants déserteront ces services. Quelqu'un à Québec s'en préoccupera-t-il?

jboileau@ledevoir.ca



Selon la Cour fédérale
L'ex-conseiller fédéral en éthique était partial

PC
Le Devoir mercredi 14 juillet 2004

Ottawa - Howard Wilson, l'ex-conseiller fédéral en éthique, n'avait pas l'indépendance requise pour agir en arbitre impartial entre les ministres et les lobbyistes qui cherchaient à obtenir l'appui de ces derniers, a tranché un juge de la Cour fédérale.

Cette décision du juge Fred Gibson, rendue la semaine dernière mais divulguée mercredi, a pour effet de casser quatre décisions rendues par M. Wilson, décisions qui absolvaient des lobbyistes proches des libéraux.

Mais on ignore quel impact réel aura ce jugement, puisque M. Wilson, fréquemment décrit comme le «chien de poche» de l'ex-premier ministre Jean Chrétien, a été remplacé et ses responsabilités réparties entre deux fonctionnaires distincts.

Duff Conacher, de Démocratie sous surveillance, le groupe de défense de l'intérêt public qui a porté la cause en Cour fédérale, a estimé que le jugement vient au moins confirmer que M. Wilson n'était pas impartial, et que le système que les libéraux avaient instauré et qu'ils ont conservé pendant 11 ans était une imposture.

M. Wilson avait été nommé par M. Chrétien et n'avait de comptes à rendre qu'au premier ministre, et pas au Parlement.

En plus de superviser le code d'éthique des ministres, M. Wilson était responsable de l'application de la loi sur l'inscription des lobbyistes, et d'un code d'éthique séparé pour la profession de lobbyiste. Cela le mettait «dans un constant état de conflit d'intérêts potentiel», a écrit le juge Gibson.



Le nouveau look de Saddam Hussein

Philippe Bernier Arcand
L’auteur est consultant en affaires publiques.
La Presse lundi 12 juillet 2004

Un homme en complet à rayures, chemise blanche, la barbe grisonnante, le regard vif et l’index levé. Les dernières images de l’ancien Président Irakien ne devraient pas uniquement paraître dans les pages sur la politique internationale des quotidiens mais aussi dans les magazines de mode. En particulier les chroniques « métamorphose » où l’on voit les photos d’un mannequin « avant » et « après ».

Bien que Saddam Hussein ait bien peu de chose en commun avec les top models des défilés de Haute Couture qui se déroulent actuellement à Paris, son nouveau look mérite tout de même d’être étudié.

Rappelons-nous le 13 décembre 2003, on retrouve le dictateur irakien dans une cave, la tête hirsute, le visage mangé par une barbe broussailleuse et se faisant jouer dans la bouche par un médecin militaire avec des gants. C’était les dernières images du tyran de Bagdad, humilié par des militaires de l’armée américaine qui l’examinaient ; on aurait pu le confondre avec un clochard. Maintenant, nous revoyons durant son procès ce même ancien chef d’Etat complètement métamorphosé : un costume gris-charbon à fines rayures, chemise blanche ouverte et barbe poivre et sel bien taillé lui donnant des airs de professeur de littérature au cégep. Sur Internet, certains blogs américains le disent même sosie de l’humoriste Dennis Miller.

Un look étudié pour délivrer un message politique

Le Washington Post a dit du nouveau style de l’ancien chef du parti Baas irakien qu’il était « combatif mais courtois ». Sans analyser le nouveau visage de l’ex-président irakien à la manière des magazines Vanity Fair, W ou Vogue, nous pouvons tout de même décoder un message politique.

Le costume rayé qu’il porte est présidentiel, il signifie qu’il n’a pas abdiqué. Le juge d’instruction le questionnant sur son identité, ce n’est pas étonnant qu’il réponde: « Je suis Saddam Hussein le Glorieux, président de l’Irak. » Il porte une chemise blanche au col ouvert, sans cravate, accessoire trop occidental s’il veut démontrer son appartenance au monde arabe. Celui qui, il y a à peine quelques mois ressemblait à un vieillard, a coupé et probablement teint ses cheveux ce qui lui donne l’air jeune et dynamique, prêt à nouveau à mener le combat. Autre message politique important, ce célèbre moustachu porte maintenant la barbe, symbole religieux inattendu de ce représentant de l’Islam laïque, qui signifie à son peuple et à sa communauté : « je suis des vôtres. »

Le nouveau look de Saddam Hussein est beaucoup plus qu’une métamorphose lui donnant l’air plus jeune, plus branché, plus cool. C’est un message politique qu’il fait passer, un combat qu’il symbolise.



Festival Juste pour rire
B'nai Brith s'inquiète de l'humoriste français Dieudonné

Bernard Lamarche
Le Devoir mercredi 14 juillet 2004

L'organisme de défense des droits des juifs B'nai Brith s'interroge sur la réaction obtenue de la part des organisateurs du Festival Juste pour rire, concernant les inquiétudes de la communauté juive quant à la venue à Montréal de l'humoriste français Dieudonné. B'nai Brith aurait voulu que le festival obtienne de l'humoriste l'engagement qu'il ne tiendra aucun propos antisémite dans son spectacle. Le refus du festival est qualifié de «réponse irréfléchie». De son côté, le festival réserve ses précisions pour aujourd'hui.

L'actualité française a été frappée par l'enquête menée sur Dieudonné pour «diffamation raciale» à la suite d'un sketch diffusé le 1er décembre 2003 sur France 3. L'humoriste a été depuis relaxé par la justice française, mais B'nai Brith s'accroche à la condamnation, pour «propos racistes» et «injures raciales», à payer une amende de 5000 euros qu'a prononcée le tribunal correctionnel d'Avignon, pour une entrevue publiée dans le journal Le Monde du 7 janvier.

B'nai Brith, par la voix de son vice-président à la direction, M. Frank Dimant, juge «bizarre» l'approche du festival. Le festival aurait dit que l'humour de Dieudonné «fera avancer la cause du dialogue et de la compréhension entre les religions», ce qui n'a pu être vérifié hier. Le communiqué pose même la question suivante: «Avons-nous vraiment besoin d'importer l'antisémitisme français au Canada?» Le texte met en relation les «dangereuses expressions d'antisémitisme» survenues récemment en France et «l'attitude irréfléchie» des organisateurs du festival.

L'avocat-conseil de la Ligue des droits de la personne, Steven Slimovitch, soutient que Dieudonné «va outrepasser les limites de la liberté d'expression pour inciter à la haine». Bien que plusieurs spectacles de Dieudonné aient été annulés en France, l'organisme juif n'exige pas l'annulation du spectacle, «au nom de la liberté d'expression». Il demande toutefois que l'humoriste fasse attention à ce qu'il dit et cesse de colporter des propos jugés haineux.

M. Slimovitch soutient que «tout le monde a la liberté de critiquer Israël. C'est une position politique. Là où ça devient raciste, c'est lorsque vous ciblez une institution juive et que vous prétendez que tous les juifs sont responsables. Plus aucune personne d'origine juive ne peut se distinguer de cette pensée.» C'est précisément ce sentiment que Dieudonné susciterait, en ne faisant pas qu'émettre une position politique. Pour l'avocat, toutes les blagues sur tout groupe, qu'il soit juif, français ou anglais, sont inacceptables et insultantes. Mais «cibler un groupe de façon directe et claire» l'est davantage.

Les responsables du festival ont tenu hier un Lac-à-L'Épaule concernant cette question. Gilbert Rozon, le directeur du festival, et Dieudonné répondront aujourd'hui aux questions de la presse.



French comedian denies his show is anti-Semitic

JEFF HEINRICH
The Gazette July 15, 2004

Performs saturday at comedy fest. Dieudonne says he's an equal-opportunity gadfly of orthodoxy and sectarianism

A controversial French comic said yesterday he's misunderstood by Jewish interest groups who accuse him of anti-Semitism and want his act censored.

Defending himself as "a humanist and universalist" who doesn't believe in ethnic or religious distinctions, Dieudonne M'Bala M'Bala told reporters he's no racist.

"I'm a comic," the 38-year-old performer said at a news conference to plug his one-man show, Mes excuses, at the Just for Laughs Festival.

"I know my style can shock, but that's my right - the right to blaspheme," said Dieudonne, as he's known.

"My job is to make people laugh, yes, about sensitive subjects ... and sometimes that can touch sentiments in the community that have been exacerbated by difficult times.

"But I'm just doing my job as a comic."

In a letter to festival organizers last week, B'Nai Brith Canada asked they make sure nothing objectionable is left in Dieudonne's routine when he takes the stage Saturday night. The organizers responded that, on the contrary, his airing of ethnic and religious antagonisms is a good, thought-provoking thing.

Yesterday, Quebec representatives of the Canadian Jewish Congress and B'Nai Brith mingled with journalists and said they'll be in the audience Saturday, watching to see Dieudonne doesn't cross the line between comedy and anti-Semitism.

It's an accusation the half-Cameroonian, half-Breton comic - whose "biological metissage" he considers the source of his irreverence - has faced in France, where he's had to defend himself in court against charges of racial defamation.

He's won all but one of 17 cases brought against him. In May a lower court in Avignon fined him $8,500 for controversial statements he made in the French daily Le Monde about Jewish ownership of news media; Dieudonne is appealing that decision.

Most controversial was a live performance Dieudonne gave in December on France 3 TV. Posing as an Orthodox Jewish settler in Israel, the comic referred to the "American-Zionist axis of good," raised his arm in the Nazi salute and shouted "Isra-Heil!" Yesterday he called the gag "burlesque," not anti-Israeli.

In another sketch after the Sept. 11, 2001, attacks on the United States, he mocked Muslim extremists who promise suicide bombers sex with virgins in the afterlife. He has also castigated Roman Catholics.

Promoting his show Pardon Judas at the 2001 Juste pour rire festival, he told the alternative weekly Voir: "The church is a multinational that doesn't represent Jesus Christ." He added: "Jesus was a revolutionary of the extreme left who unfortunately inspired a church of the extreme right."

Yesterday, accompanied by festival founder Gilbert Rozon, Dieudonne - whose name means "God-given" in French - seemed perplexed by all the fuss over his appearance here. "I think there's been a misunderstanding," he said.

His current show - about the media controversy over his humour - was written this year and already performed to enthusiastic reviews in Paris and Brussels.

Fielding a barrage of questions for 45 minutes, the goateed comic portrayed himself as an equal-opportunity gadfly of orthodoxy and sectarianism - including that of Jews.



Pour un «fondamentalisme humaniste» - Après la polémique, la mise au point

Fabien Deglise
Le Devoir jeudi 15 juillet 2004

«L'humanisme et l'universalisme peuvent heurter ceux qui sont attachés de manière excessive aux traditions du passé», dit Dieudonné

Fustigé publiquement par le groupe de défensedes droits des juifs B'nai Brith en début de semaine pour cause d'antisémitisme -- selon l'organisme --, l'humoriste français Dieudonné n'a pas caché hier son étonnement face aux critiques qui accompagnent son passage à Montréal dans le cadre du Festival Juste pour rire. Une surprise partagée d'ailleurs par les organisateurs de l'événement, qui ont réitéré, lors d'une conférence de presse, leur soutien à l'artiste engagé qui visiblement dérange.

«Je ne regrette pas d’avoir fait mon travail d’humoriste, explique Dieudonné. Si un jour on me prouvait que j’ai fait preuve de racisme, alors je regretterais. Mais ce n’est pas encore arrivé.»

«Si Dieudonné est raciste, il cache bien son jeu, a lancé Gilbert Rozon, le créateur de ce festival de l'humour qui prend son envol aujourd'hui à Montréal. Je ne veux pas le défendre, mais les rumeurs [qui persistent depuis le début de la semaine] dépassent l'entendement. J'ai vu le spectacle. Dix de mes collaborateurs l'ont vu aussi. Et nous n'y avons pas vu de problème.

Je trouve même que [ce type d'humour] met sur la table un débat qui aide à lutter contre le racisme.»

L'artiste français, partiellement Camerounais par son comptable de père, acquiesce. Tout en déplorant au passage le fait que «les critiques émanent de personnes qui n'ont pas vu le spectacle», a-t-il expliqué. «Cette polémique repose sur une incompréhension. Dans mes spectacles, je m'attaque au communautarisme [comprendre : l'exacerbation de l'appartenance ethnique, religieuse ou géographique] et c'est très compliqué. La liberté de pensée peut heurter le sentiment communautaire. L'humanisme et l'universalisme peuvent heurter ceux qui sont attachés de manière excessive aux traditions du passé», a poursuivi celui qui se qualifie de «fondamentaliste humaniste» en «avance de quelques années dans son raisonnement».

N'empêche, le B'nai Brith ne le voit pas du même oeil. Dans une lettre adressée aux organisateurs de l'événement, l'organisme s'inquiète en effet des propos racistes et des injures raciales que Dieudonné pourrait proférer pendant ses spectacles au Québec. «Avons-nous vraiment besoin d'importer l'antisémitisme français au Canada ?», se demande l'organisme.

La formule est sans ambages. L'inquiétude, elle, repose sur les 17 procès avec lesquels l'humoriste a dû composer en France dans la dernière année, accusé par des groupes de pression versés dans la défense des droits de l'homme d'inciter à la haine raciale.

Ces passages devant la justice ont été engendrés par plusieurs déclarations publiées entre autres dans le magazine français Lyon Capital le 23 janvier 2002 ou faites dans le cadre de l'émission populaire On ne peut pas plaire à tout le monde (diffusée sur les ondes de France 3 en France et de TV5 au Québec) le 1er décembre 2003.

Morceaux choisis : «Juifs et musulmans, pour moi, ça n'existe pas. Donc antisémitisme n'existe pas, parce que juif n'existe pas. Ce sont deux notions aussi stupides l'une que l'autre, a-t-il expliqué au journaliste de Lyon Capital. Pour moi, les juifs, c'est une secte, une escroquerie. C'est une des plus graves parce que c'est la première.»

«J'encourage les jeunes gens qui nous regardent aujourd'hui dans les cités [zone à forte proportion d'immigrants d'origine arabe en France] pour [leur] dire : convertissez-vous comme moi, essayez de vous ressaisir, rejoignez l'axe du bien, l'axe américano-sioniste», a lancé lors d'une parodie l'humoriste, déguisé alors en semblant de juif orthodoxe sur les ondes de France 3.

À noter toutefois, Dieudonné n'a pas été reconnu coupable en dernière instance des crimes qui lui étaient reprochés, et ce, 16 fois sur 17. Une dernière cause est toujours en appel devant les tribunaux français «et c'est sûr que je vais encore gagné», a lancé l'humoriste hier devant une horde de journalistes.

L'homme est sûr de lui, même s'il est conscient que toutes «les communautés peuvent être heurtées par [son] travail», dit-il. La communauté musulmane a d'ailleurs goûté à la médecine Dieudonné l'an dernier lors du deuxième passage de l'artiste à Montréal. En effet, un de ses sketchs, dans le spectacle Le Divorce de Patrick, mettait en vedette, avec des propos crus, l'entraîneur des pilotes kamikazes impliqués dans les attentats du 11 septembre 2001. Le numéro a fait rire, tout comme ceux remettant en question les relations hommes-femmes, la religion catholique et le racisme sournois qui affecte les Noirs et les Arabes de France, sujet de prédilection de Dieudonné.

«Nous n'avons reçu aucune lettre de plaintes de groupes de pression arabes, musulmans, juifs, chrétiens ou autres, fait remarquer Michèle Bazin, vice-présidente aux affaires publiques du Groupe Rozon, dans sa réplique adressée au B'nai Brith. Alors pourquoi, avant même [que Dieudonné] ait ouvert la bouche à Montréal, le condamne-t-on ?»

David P. Birnbaum, directeur général du Congrès juif Canada, a la réponse : «Il y a des antécédents qui nous poussent à être vigilants, a-t-il expliqué en marge de la conférence de presse organisée par le Festival Juste pour rire, à laquelle il avait jugé bon d'assister. Dans le domaine de l'humour, il y a des limites. Personne n'a le droit de cibler une minorité pour ridiculiser ou blesser profondément. On ne peut porter atteinte à quelqu'un qui porte le kippa. Il y a des limites.»

Le Congrès juif canadien tout comme le B'nai Brith ont assuré hier qu'ils allaient avoir l'artiste à l'oeil durant les spectacles qu'il s'apprête à livrer à compter du 17 juillet aux adeptes de l'humour dit «de contenu». «On va écouter son spectacle et s'il y a des choses qui dépassent les limites, on va voir ce qu'il y a à faire pour éviter que les propos racistes, s'il y en a, soient diffusés de nouveau», a dit à la Presse canadienne Yoni Petel, de B'nai Brith.

Dieudonné ne s'en formalise guère. Il ne regrette pas non plus les déclarations passées qui l'ont à plusieurs reprises placé sur la sellette en France. «Je ne regrette pas d'avoir fait mon travail d'humoriste, a-t-il simplement dit. Si un jour on me prouvait que j'ai fait preuve de racisme, alors je regretterais. Mais ce n'est pas encore arrivé.»

Mis malgré lui au coeur de l'actualité au Québec par le B'nai Brith, l'artiste assure que cela ne va pas l'empêcher de poursuivre sa mission : remettre en question le quotidien, car «je suis très préoccupé par l'avenir de l'espèce humaine sur cette planète», dit-il. Quant au Festival Juste pour rire, il devrait, lui, voir la demande de billets pour ses spectacles augmenter dans les prochains jours, a reconnu Gilbert Rozon. «C'est un peu paradoxal, a-t-il expliqué, c'est même absurde : les gens qui pensent que Dieudonné encourage le racisme sont en train de lui faire une publicité extraordinaire.»



Finalement, Dieudonné n'est «pas raciste», s'amende le B'nai Brith

Fabien Deglise
Le Devoir lundi 19 juillet 2004

Le calme après la tempête. Le spectacle de Dieudonné présenté dans le cadre du Festival Juste pour rire n'est finalement «pas raciste», a commenté hier l'organisme de défense des droits des juifs, B'nai Brith.

Finalement, Dieudonné n'est «pas raciste», s'amende le B'nai Brith
Mais l'accueil favorable que donne le public à l'humoriste français laisse un «goût amer» à l'organisation juive


Le calme après la tempête. Le spectacle de Dieudonné présenté dans le cadre du Festival Juste pour rire n'est finalement «pas raciste», a commenté hier l'organisme de défense des droits des juifs, B'nai Brith. Mais la réaction favorable du public aux blagues visant Israël et la communauté juive laisse toutefois un «goût amer» au groupe de pression, qui n'envisage pas d'intenter de poursuites contre l'artiste, préférant plutôt signer dans les prochains jours une lettre ouverte envoyée aux journaux pour dénoncer l'humoriste français, a-t-il expliqué.

Au lendemain de la première représentation à Montréal du spectacle Mes excuses, de Dieudonné, le B'nai Brith reconnaît à mots voilés avoir sans doute crié au loup un peu trop vite en début de semaine dernière. «Je ne pense pas qu'il y ait eu de la diffamation, a expliqué au Devoir le porte-parole du B'nai Brith, Steven Slimovitch, qui a assisté samedi soir à la première au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), mais j'ai trouvé le spectacle de mauvais goût. Finalement, il a insulté tout le monde. Et je ne crois pas que ce type d'humour devrait avoir d'espaces de diffusion au Canada.»

Fustigé par plusieurs groupes de défense des intérêts de la communauté juive, dont le B'nai Brith, à son arrivée à Montréal, Dieudonné a été placé sous surveillance par ces organismes, qui attendaient d'ailleurs la première des six représentations afin de vérifier si des propos racistes ou antisémites y étaient tenus. Le cas échéant, des poursuites auraient pu être intentées, avaient-ils prévenu une semaine avant l'entrée sur scène de l'humoriste franco-camerounais.

En marge, le B'nai Brith a également interpellé les organisateurs du Festival Juste pour rire pour leur faire part des «inquiétudes de la communauté juive concernant les représentations prévues». L'association juive se demandait alors si nous avions «vraiment besoin d'importer l'antisémitisme français au Canada».

Au coeur de ses craintes : une série de procès intentés contre l'artiste en France pour diffamation et incitation à la haine raciale, après la diffusion en décembre d'un sketch sur les ondes de France 3, le Radio-Canada des Français : 17 au total, qui tous, sauf un toujours en cours, se sont conclus en dernière instance en faveur de Dieudonné. Quant à la polémique soulevée par ce passage à la télévision, elle se retrouve désormais à la base du presque one-man-show de l'humoriste.

Un spectacle montréalais plus loin, les esprits et les attaques semblent donc s'être calmés. «Des moyens légaux ne sont pas envisagés aujourd'hui, a poursuivi M. Slimovitch. Mais je maintiens que ce n'est pas en riant des religions et des races que l'on va aider nos concitoyens à se rapprocher. Une chose me rend également mal à l'aise, c'est que les gens ont aimé ça.»

Vrai. Car si le B'nai Brith n'a guère de plaisir à s'exposer aux répliques cinglantes et au cynisme engagé ou dévastateur de Dieudonné, le public rassemblé au TNM samedi en a par contre visiblement eu beaucoup. Accueil chaleureux, applaudissements complices accompagnant les références à la polémique et à l'emportement ou à la frilosité de la communauté juive, l'homme a fait salle comble dans le calme et sans mesure de sécurité particulière... autre que celle enchâssée, pour rire, dans ce plaidoyer contre la censure et la pensée unique.

Invité à commenter la polémique mercredi dernier, lors d'une conférence de presse, Gilbert Rozon, le père du Festival Juste pour rire, avait simplement trouvé étrange que des personnes jugeant que Dieudonné est raciste lui fassent autant de publicité. Sans aucun doute, la campagne de promotion involontaire orchestrée par le B'nai Brith a été d'une efficacité tout aussi redoutable que les flèches que l'humoriste engagé a lancées à l'endroit de la communauté qui préférerait le voir se taire.



Festival Juste pour rire - Un petit faible pour l'irrévérencieux

Fabien Deglise
Le Devoir lundi 19 juillet 2004

Dieudonné et Laurent Gerra séduisent les foules par leur irrespect dévastateur, critique et hautement engagé

Pavé dans la marre de la complaisance. Mue par la polémique, l'irrévérence semble déplacer les foules lors de cette 22e édition du Festival Juste pour rire. Pour le plus grand bonheur des deux fiers ambassadeurs de la chose cette année: Dieudonné M'Bala M'Bala, l'homme accusé en début de semaine dernière d'antisémitisme par un organisme de défense des droits des juifs, et Laurent Gerra, l'imitateur franc-tireur qui s'attaque à la bêtise humaine et médiatique, que l'on ose rarement dénigrer.

Dans la rectitude ambiante, la recette, de toute évidence, séduit avec son petit côté rafraîchissant, comme l'a prouvé samedi soir dernier Dieudonné, l'humoriste français, partiellement camerounais, par qui le scandale est arrivé à Montréal avant même qu'il n'ouvre la bouche. Son spectacle, Mes Excuses, présenté au Théâtre du Nouveau Monde laissait présager le pire pour plusieurs. Et ils avaient visiblement raison de s'inquiéter.

Cloué au pilori en France par la frange bien-pensante de la société pour des propos jugés offensants à l'endroit des politiques nationales israéliennes et de la victimisation à outrance de la communauté juive, Dieudonné persiste et signe. Avec des excuses en forme, finalement, de deuxième salve visant ceux qui l'ont «lynché comme une crevure», faisant de l'humoriste «l'axe du mal à [lui] tout seul» et «la branche humoristique d'al-Qaïda», lance-t-il d'entrée de jeu.

L'«irresponsable professionnel» -- c'est lui qui le dit -- ne regrette donc rien. Et ses excuses formelles théâtralement présentées au peuple élu en ouverture posent finalement les jalons de deux heures de commentaires acerbes et cyniques pour mieux dénoncer le racisme, la censure et toutes ces vérités qui, au nom de la «pensée unique», ne peuvent être remises en question.

Dieudonné, lui, ne s'en prive pas, tapant ici sur Bernard-Henri Lévy, l'un de ses détracteurs qui a appelé au boycott de son spectacle en France -- «l'apôtre de la bêtise», dit-il --, sur Patrick Bruel et Bertrand Cantat, et repassant une deuxième couche là sur le côté «excessif du sionisme», sur le mur en cour de construction en Israël pour isoler les territoires palestiniens, sur la complaisance des médias à l'égard des politique d'Ariel Sharon et sur sa «diabolisation» par les tenants de l'axe «américano-sioniste».

Avec une panoplie de personnages au racisme crasse, tout aussi détestables les uns que les autres, et une poignée d'interactions avec son technicien, placé dans une cage sur scène pour des raisons de sécurité, la formule est d'une efficacité redoutable. Et une chose est sûre, il n'ira «pas en tournée en Israël» avec ce spectacle, assène Dieudonné, un sourire sournois affiché sur le visage.

Deux pieds dans la crétinerie

Son compatriote Laurent Gerra, lui, aurait plus de chance d'obtenir un visa pour la Terre Promise avec son one-man-show baptisé Laurent Gerra dans... Laurent Gerra et présenté cette semaine au Centre Pierre-Péladeau.

C'est que, contrairement à Dieudonné, le communautarisme n'est pas vraiment dans la ligne de mire de cet imitateur, «humoriste vulgaire», comme il se définit lui même en montant sur scène. Mais les frappes chirurgicales lancées sur le monde artistique n'en demeurent pas moins savoureuses.

L'homme connaît bien le Québec pour y avoir séjourné souvent et pour aussi y avoir rencontré l'amour, la chanteuse Lynda Lemay. Résultat : son spectacle très franco-français devient à Montréal un brin adapté à la couleur locale. Et Céline Dion, Robert Gillet, Lara Fabian, Roch Voisine et Guy Cloutier en prennent pour leur rhume. Tout comme d'ailleurs Jean Charest, Paul Martin, les jeunes chanteurs sans saveur de Star Académie et la fille par qui le malheur est arrivé au Québec, Julie Snyder. «Vous nous avez envoyé vos merdes, mais au moins elle est revenue ici avec les nôtres», dit-il en parlant de la productrice et du concept de l'émission vendue l'an dernier à TVA.



Le goy : coupable sur présomption ?

Laure Gardenelle
Le Devoir jeudi 22 juillet 2004

Lettres : Québec, 19 juillet 2004

Je tiens le racisme pour une forme de déficience intellectuelle. Sauf que...

À crier à l'antisémitisme pour un oui, un non ou un fruit qui tombe de l'arbre (quitte à présenter des excuses ensuite; mais le mal est toujours commis sans réserve au préalable, sinon avec contentement), je ne parviens plus à considérer les organismes tels que le B'nai Brith ou le Congrès juif du Canada (ainsi que leurs thuriféraires dont on lit constamment la prose dans les médias de tous horizons) comme des organismes intellectuellement ou politiquement crédibles.

Et si on ne fera jamais de moi une raciste (et, bien entre nous, cela dit en passant, je n'oserais jamais tenir ni même penser des propos que des relations juives personnelles tiennent, sans complexe ni mauvaise conscience aucuns, au sujet d'un bon nombre de «goys»*), les représentants les plus ostentatoires de la communauté juive sont décidément en bonne voie, à tout le moins, de me transformer en parfaite indifférente à leur sort.

Je suis consternée, jour après jour, année après année, de constater que l'un des plus grands ennemis de la communauté hébraïque -- peut-être même le plus féroce de tous -- réside au sein de ses plus tenaces «défenseurs».

Il me semble qu'un peu d'intelligence vous éviterait de vous tirer ainsi, et continuellement, dans le pied. Mais voilà, hélas, un appel à la réflexion qui manifestement ne rejoint pas des oreilles bien réceptives.

Ça commence à ressembler à de la delectatio morosa (ou jouissance de la victimisation), ne trouvez-vous pas... ?



L'entrevue - Qui a besoin d'un État israélien?

Guy Taillefer
Le Devoir lundi 19 juillet 2004

Entreprise audacieuse que celle de Yakov M. Rabkin, la critique du sionisme étant constamment menacée de passer pour antisémite. Cet historien des sciences, à l'Université de Montréal, a publié récemment un essai intitulé Au nom de la Torah: une histoire de l'opposition juive au sionisme.

L'entrevue - Qui a besoin d'un État israélien?
Le professeur Rabkin se penche sur l'opposition juive au sionisme et dénonce l'instrumentalisation de l'antisémitisme par le gouvernement d'Israël


Entreprise audacieuse que celle de Yakov M. Rabkin, la critique du sionisme étant constamment menacée de passer pour antisémite. Cet historien des sciences, à l'Université de Montréal, a publié récemment un essai intitulé Au nom de la Torah: une histoire de l'opposition juive au sionisme. L'ouvrage fait au moins deux choses: il s'attaque à des tabous entretenus par l'État d'Israël et il se présente comme un antidote à l'antisémitisme.

Scène étrange que celle qui se déroule tous les 15 mai dans le centre-ville de Montréal, à l'occasion de la fête de l'indépendance d'Israël. Des juifs ultra-orthodoxes, haredis en redingote et chapeau noir descendus de Sainte-Agathe et de Boisbriand, promènent des pancartes aux propos qu'on n'attend pas : «Arrêtez l'aventure sanguinaire du sionisme !», clament-elles. «Le sionisme est le contraire du judaïsme !» Pour ceux qui célèbrent, ils sont des traîtres. Des scènes semblables se produisent simultanément à Londres, New York et Jérusalem.

C'est à cette curieuse opposition -- «minoritaire mais non marginale» -- que s'intéresse l'historien Rabkin dans un livre dont la qualité a été saluée par le monde intellectuel. Une opposition peu connue du public, juif comme non juif, et que, du reste, dit-il, on cherche constamment à étouffer : celle de l'opposition à l'État israélien au nom de la tradition juive, de la Torah.

Pour autant, M. Rabkin relève en prologue de son ouvrage que l'antisionisme fondé sur des arguments judaïques n'est pas l'apanage des hassidims ou des mitnagdims. Il est aussi celui des «juifs libéraux et de ceux qu'on appelle 'orthodoxes modernes', Israéliens et juifs de la diaspora, voir juifs nationaux-religieux qui commencent à doute de leurs convictions sionistes».

M. Rabkin pose une question pour le moins délicate : pourquoi un État israélien ? Il s'attaque au «mythe» -- et ne cache pas son agacement -- selon lequel l'État israélien et son gouvernement parlent au nom de tous les juifs dans le monde. Au plan historique, il explique en long et en large en quoi le mouvement sioniste né en Europe au XIXe siècle avec la montée des nationalismes et, plus tard, la proclamation de l'État d'Israël ont représenté l'une des «plus grandes déchirures» dans l'histoire juive.

En quoi consiste cette rupture ? «Les juifs ont dans la tradition trois caractéristiques, dit-il : ils sont bienfaisants, timides et miséricordieux. Aucun État ne peut fonctionner comme ça, même le plus sympathique. Le conflit est fondamental entre ces valeurs et l'existence d'un État qui a sa raison d'État, sa police et son armée.»

«Or, les juifs ont existé 2000 ans sans État. Je dirais qu'ils ont beaucoup plus de difficulté à vivre avec qu'à vivre sans. Le rôle de ces rabbins-là, c'est de montrer que les juifs n'ont pas besoin d'un État, et encore moins d'un État qui opprime les autres.»

À sa remorque, cet antisionisme traîne du reste des valeurs très conservatrices qui rapprochent davantage ces ultra-orthodoxes «du Hamas que des juifs laïques», ironise un peu M. Rabkin. Face à l'actualité, leur lecture du politique est religieuse. À l'extrême, leur solution au conflit israélo-palestinien, qui les place en opposition totale avec la société laïque et le gouvernement israéliens, passe par un «comportement moral» et le respect des préceptes. «Si on se comporte de façon correcte face à la Torah, disent-ils, Dieu va arranger les choses.» Et si les choses vont mal, avancent-ils, c'est que le rapport «conditionnel» à la «terre promise» n'est pas respecté. «Certains de mes protagonistes antisionistes vont dire : vous avez les armes nucléaires et vous ne pouvez pas prendre un autobus. Vous faites confiance aux armes plutôt qu'à Dieu.» Vue de l'esprit ? M. Rabkin souligne que le conflit intra-israélien entre laïcité et judaïsme, plus ou moins relayé ici, est profond en Israël. «Si ce n'était de l'intifada, il serait dominant.»

M. Rabkin est interpellé par cet antisionisme religieux, mais il n'en est pas un tenant. «J'aime beaucoup la société israélienne, que je connais bien. Je parle couramment l'hébreu, tous mes enfants le parlent. Tous les matins, j'étudie la Torah avec mon fils. Je ne suis pas de ces rabbins antisionistes. Personnellement, ce n'est pas ma position du tout.»

N'empêche que, au lancement de son livre, il s'est fait dire : «Je ne vous savais pas antisioniste». N'empêche qu'il est très agacé par la tendance lourde des gouvernements israéliens successifs à s'afficher comme porte-parole de l'ensemble des juifs. «Le gouvernement actuel a beaucoup intérêt à créer la confusion», dit-il.

Mensongère et dangereuse

Prétention aussi mensongère que dangereuse, martèle-t-il. Mensongère parce que tous les juifs sont loin d'être d'accord avec les décisions prises par l'État israélien. Dangereuse parce que cette prétention à la représentation universelle fait porter un risque à la diaspora. «Je ne veux pas que les juifs deviennent les otages d'une décision de Sharon d'assassiner un leader palestinien, affirme-t-il. Je n'ai rien à voir avec cette décision. Qu'il le fasse au nom de son électorat, j'en conviens, mais moi je n'ai aucun input dans ce qu'il fait. Il ne me représente pas. Or, certains leaders de la communauté sioniste organisée vont justifier n'importe quel acte du gouvernement Sharon. Ils projettent ainsi une menace sur la diaspora... ce qui n'est peut-être pas si innocent.»

Car il y dans cette attitude une fâcheuse tendance, selon lui, à instrumentaliser l'antisémitisme -- dont il ne nie pas par ailleurs les inquiétants excès dans certains médias arabes -- aux fins de justifier l'existence de l'État d'Israël et de pousser des juifs de la diaspora à émigrer, pour de cruciales raisons démographiques. «Ce qu'on fait, c'est qu'on alimente la détresse.»

Plus profondément, cela recouvre, à son avis, un immense malaise identitaire. «Le sionisme n'est pas le judaïsme. Certains vont même jusqu'à dire que la nouvelle identité laïque israélienne est une identité entièrement différente où il n'est même plus question de se définir comme juif.»

Aussi, pour beaucoup de juifs de la diaspora, «le seul pôle qui les rattache à quelque chose de juif, c'est l'État israélien. Il n'y a plus de Torah, plus de préceptes. Qu'est-ce qui reste ? L'État d'Israël. Pour ces juifs, le sionisme est le centre de tout. Et l'image que ces gens-là se font d'Israël est parfaitement idéalisée. Souvent, ils ne parlent pas un mot d'hébreu ou n'ont mis le pied en Israël qu'en touristes assis à bord d'autocars climatisés.»

Sur un autre registre, il ajoute : «Le sionisme, fondé sur la négation du judaïsme, a substitué au bonheur [de savoir qui l'on est] une amertume, une hargne, toutes sortes d'émotions négatives que je n'ai pas retrouvées chez ces gens-là [les rabbins antisionistes] quand je les ai interviewés».

Cela aurait sans doute séduit M. Rabkin, un homme habité d'un humour et d'un calme qui tranchent pour ainsi dire radicalement avec l'attitude pure et dure de plusieurs de ceux qui défendent l'État d'Israël. «Ce serait une bonne chose pour les avocats d'Israël qui vivent ici de se détendre un peu, d'être plus ouverts. C'est paradoxal parce que, dans les journaux israéliens, il y a un débat de fond autour de l'État dit juif. Ici, on soulève la question et on va essayer tout de suite de vous faire taire.»

Au demeurant, les racines des intérêts de M. Rabkin en histoire juive touchent à son histoire personnelle. Originaire de Saint-Pétersbourg, en Russie, c'est à Montréal, où il débarque en 1973, qu'il apprend l'hébreu auprés de Jean Ouellette, professeur de langues sémitiques à l'UdeM. «J'ai grandi en URSS sans aucune connaissance du judaïsme, sans identité juive. C'est ici que je me suis posé la question : "qu'est-ce qu'être juif" ?»

Au-delà, si cela est possible, son essai interroge le rôle de l'État et sa nécessité dans la construction des identités collectives. «Je conçois aussi mon livre comme une occasion pour le lecteur de repenser le rôle de l'État dans la préservation de l'identité. Un débat tout à fait pertinent au Québec et au Canada.» Ce n'est pas par hasard, dit-il, si ce livre a été écrit en français à Montréal.

Au nom de la Torah : une histoire de l'opposition juive au sionisme



La gauche et la proportionnelle: une alliance discutable?

Yvan Saint-Pierre
Économiste de la santé au Centre universitaire de santé McGill et doctorant de philosophie à l'Université du Québec à Montréal
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juillet 2004

Libre opinion : Où diable la gauche canadienne et québécoise trouve-t-elle, dans la représentation proportionnelle, une amélioration de notre vie démocratique? Deux arguments doivent jeter de sérieux doutes sur une telle réforme, liés pour l'un à la conception de la solidarité sociale que met en jeu le processus démocratique, et pour l'autre à notre responsabilité collective face à la gouverne, surtout si l'État doit jouer un rôle important dans nos vies.

Bien sûr, le faible taux de participation, les tensions interrégionales, la représentation tronquée des femmes et des groupes marginalisés sont de vrais problèmes, que dénoncent avec raison les défenseurs de la proportionnelle, mais rien ici n'est lié de manière essentielle au processus électoral. Le discrédit de l'État est dans l'air du temps, les inégalités régionales comme la faiblesse des règles de candidature électorale vont de pair avec un tout-au-marché, au plus fort la poche, où les votes ne pèsent pas lourd indépendamment du mode de scrutin.

On ne peut ainsi espérer de guérison de la maladie par simple engineering procédurier, même si on peut en cacher quelques symptômes. Et c'est sans compter la dispersion d'énergie conséquente, dont le renouveau de la gauche pourrait décidément se passer.

Coût démocratique

Mais c'est au coût démocratique de la proportionnelle que je m'intéresse ici. On ne peut d'abord soutenir qu'un-e élu-e contre lequel votent deux tiers des électeurs est moins leur représentant légitime, à défaut pour ceux-ci d'avoir choisi autrement ensemble. Le tiers gagnant a trouvé, au contraire, les compromis nécessaires pour s'assurer le plus large consensus et ne doit rien à quiconque refuse de mettre assez d'eau dans son vin pour s'entendre avec autrui.

Or on voudrait cautionner le vide de responsabilité citoyenne d'une pseudo-majorité déçue en favorisant un atomisme politique encore plus déresponsabilisant, une démocratie à la carte où l'on n'est solidaires que de ceux qui pensent, voire qui sont, comme nous. Mais quelle solidarité peut s'autoriser d'un tel repli sur soi ? Si on s'inquiète de l'atomisation des projets politiques, peut-on du même souffle en réclamer la caution par le biais de la proportionnelle ?

Plus encore, allonger le menu politique pour satisfaire les plus difficiles joue encore le jeu des puissants : pourquoi diviser pour régner, une fois l'éclatement consommé au nom de la représentation identitaire ? Verra-t-on, pendant ce temps, la Grande Entreprise se diviser ? Nenni. Ce qu'exige la vraie démocratie, au contraire du repli sur le privé, c'est le travail difficile et complexe de la discussion et de l'argumentation publiques, que stimuleraient, bien avant le bricolage électoral, une taxation systématique du matraquage publicitaire, qui nous pollue l'esprit sans compensation, et le financement adéquat de médias véritablement publics.

Avec de vrais débats viendraient une participation, une représentation, une gouvernance enfin vraiment démocratiques. Rêvons, rêvons...

Viser l'efficacité

Mais qu'espérons-nous aussi, seconde difficulté, de ce que d'autres fassent les compromis nécessaires, quand l'élection sera terminée et qu'il faudra négocier une coalition ? Quelle valeur s'ajoute à mon vote si les compromissions des minorités éclairées équivalent tout à fait aux promesses non tenues des gouvernements élus au scrutin traditionnel ? Aucune, à ceci près, pour nos écorchés de la vie publique, que des «conséquences électorales imprévisibles» prendront maintenant le relais de l'incompétence ou de la malhonnêteté. C'est ce qu'on appelle le gouvernement plus consensuel des pays avec la proportionnelle : des chapelles sans trop de débats internes dont les élites s'entendent de manière toute oecuménique pour garder la critique au loin. Ne voilà-t-il pas qui justifie le cynisme politique, comme on dit en anglais, «with a vengeance» ?

Le problème de la gouverne va plus loin : une politique saine ne s'érige pas sur des raboudinages et des mesures à la pièce. L'efficacité est en cause ici sans doute, mais il s'agit d'abord et avant tout du droit, et bien sûr du devoir, de chaque citoyen et de chaque citoyenne de promouvoir et d'appuyer, au moyen des élections, des plates-formes cohérentes, réfléchies par eux et elles, sans crainte qu'on les charcute au nom d'une collection d'intérêts disparates, dont la somme aura fait pencher la balance après coup.

Une gouvernance cohérente est préférable pas seulement parce qu'elle est efficace, mais encore plus en démocratie parce qu'il est plus responsable de viser aussi l'efficacité et qu'il est bon de fonder la liberté sur la responsabilité politique. Le gaspillage, on le sait, ne sert personne, et jamais les plus démunis.

Mais alors, pourquoi la gauche appuie-t-elle la représentation proportionnelle, au prix d'une atomisation et d'un élitisme qui jurent avec ses valeurs fondamentales ? Qu'elle n'espère plus guère qu'une participation minoritaire à une coalition gouvernementale, histoire de jouer à la bonne conscience des grands, voilà qui serait déjà fort désolant.

Étant membre ou sympathisant de plusieurs organisations de gauche, je comprends l'impatience d'entendre au Parlement des idées trop longtemps laissées hors de portée du pouvoir. Mais l'intérêt électoral ne peut justifier ce qui relève, j'en ai bien peur, d'un populisme que la gauche doit rejeter au nom de ses convictions.

Devant un électorat encore globalement au centre et qui reste à convaincre, il faut bien l'admettre, du caractère illusoire des promesses néolibérales, est-il acceptable de se poser en défenseur des majorités perdantes, selon les règles actuelles, parce qu'incapables de s'entendre de manière responsable ? Il faut arrêter, au contraire, d'en appeler à des instincts déçus et qui méritent de l'être, impuissants qu'ils sont à générer de réels consensus.

La population est cynique ? Soit. Mais quand fait-elle son examen de conscience et qui l'y aidera ? Les médias à la solde d'intérêts qui n'épousent la démocratie qu'à la mesure de l'avantage qu'ils en tirent ? Les démagogues qui encouragent l'irresponsabilité politique et le cocooning intellectuel ? Si les progressistes veulent une société plus juste et collectivement responsable, ils ne peuvent faire de nous des victimes du système, électoral ou autrement.



Télévision sous surveillance :
Le CRTC autorise la chaîne al-Jazira à diffuser sous condition au Canada mais refuse l'italienne RAI

Malorie Beauchemin
Le Devoir vendredi 16 juillet 2004

Dans une décision controversée et sans appel, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) autorise la diffusion au Canada de la chaîne de télévision qatarie al-Jazira mais refuse ce privilège à la chaîne italienne RAI International. Alors que la communauté arabe se réjouit de cette décision, la grogne monte chez les Italo-Canadiens, qui avaient fait de RAI International un enjeu électoral soutenu par le Parti libéral du Canada.

«Al-Jazira répondait à nos critères, elle n'est pas concurrentielle d'aucune chaîne canadienne», explique le président du CRTC, Charles Dalfen. Néanmoins, le Conseil a imposé une condition de taille à la diffusion de la chaîne du Qatar: les entreprises de distribution souhaitant offrir al-Jazira à leurs clients devront surveiller le contenu et conserver les enregistrements des émissions, voire censurer les propos inacceptables. Cette «atteinte minimale» à la liberté d'expression devrait permettre d'éviter la diffusion de propos offensants, conformément aux lois canadiennes sur la radiodiffusion, selon le CRTC. «C'est la première fois que ça arrive [de telles conditions] et c'est la première fois qu'on reçoit une telle quantité de commentaires avant de rendre une décision», raconte Charles Dalfen.

Le Conseil soutient avoir reçu environ 1200 commentaires en faveur de l'autorisation, venant principalement d'individus ou de regroupements de Canadiens d'origine arabe. Le CRTC aurait aussi reçu près de 500 lettres s'opposant à la demande qui avait été déposée à l'hiver 2003 par des distributeurs canadiens.

Diverses organisations juives ont, depuis longtemps, manifesté leur opposition à la diffusion de la chaîne surnommée «le CNN du monde arabe», affirmant qu'à plusieurs reprises des propos antisémites ont été diffusés sur les ondes d'al-Jazira.

«Bien sûr, on n'est pas contents de la décision, on aurait préféré que le permis ne soit pas octroyé, explique Steven Slimovitch, avocat conseiller pour l'association juive B'nai Brith. La seule chose qui nous rassure est que le CRTC a pris la peine de mettre en garde al-Jazira, avec des conditions de diffusion extraordinaires.»

Jeff Boro, président du Congrès juif canadien pour le Québec, abonde en ce sens. «Nous sommes allés témoigner devant le CRTC et ils ont respecté nos objections en partie, explique-t-il. La liberté d'expression a des limites et la loi reconnaît ces limites. Il y a un seuil de décence qu'on ne devrait jamais dépasser.»

Chez la communauté arabe du Canada, la décision a été bien accueillie, malgré certaines réserves. «Nous sommes, d'une part, très contents de la décision mais, d'autre part, nous trouvons regrettable d'imposer des conditions contraires aux règles canadiennes, qui prônent la liberté d'expression», souligne le directeur du Conseil national des relations canado-arabes (NCCAR), Mazen Chouaib.

Selon lui, le CRTC a plié sous la pression des lobbies juifs. «Les conditions sont tellement sévères. Ce sera difficile de fonctionner», déplore-t-il.

Selon le NCCAR, la population canadienne d'origine arabe se chiffrerait à 800 000 personnes. «Mais ce ne sont pas seulement les gens d'origine arabe qui la réclamait, soutient le directeur du NCCAR. Beaucoup de Canadiens demandaient qu'al-Jazira soit accessible, simplement pour le droit à l'information.»

La chaîne qatarie, qui tenait en début de semaine une conférence de réflexion sur les médias avec une centaine de professionnels de l'information, vient de mettre au point un code de déontologie, précisant les pratiques et les normes de l'entreprise, ce qui constitue, au dire de l'entreprise, une première dans le monde de la télévision arabe.

La décision du CRTC n'est toutefois pas imputable à ces changements au sein de la chaîne qatarie. «Nous avions déjà pris notre décision, mais cela nous apparaît encourageant», souligne le directeur, Charles Dalfen.

Les Italo-Canadiens consternés

Dans la même décision, rendue publique hier, le CRTC rejette la demande d'inclure la chaîne italienne RAI International dans la liste des services satellitaires disponibles pour distribution au Canada. La communauté italienne a aussitôt réagi en condamnant ce qui leur semble être une décision «inacceptable et incohérente».

«Tous les politiciens rencontrés pendant la campagne électorale [fédérale, en juin], nous avaient promis que ça ne serait pas un problème, affirme le président du Congrès national des Italo-Canadiens, Nino Colavecchio. Aujourd'hui, le CRTC tourne le dos à la communauté italienne, qui représente 1,2 million de personnes.»

La diffusion de RAI International était un enjeu de taille pour la communauté italienne qui, selon Nino Colavecchio, «souhaite s'intégrer au Canada tout en gardant un lien avec sa culture d'origine».

Le CRTC justifie ce refus en soulignant que RAI International entre en concurrence directe avec Télélatino (TLN), une chaîne torontoise. «De plus, bien que ce soit secondaire, nous avons un doute sur la volonté de RAI International de ne pas retenir de droits exclusifs sur la programmation en italien, condition de tout service de diffusion étranger au Canada», explique Charles Dalfen.

Le Congrès national des Italo-Canadiens est resté consterné par ces raisons, puisque TLN diffuse aussi pour la communauté espagnole et portugaise, alors que cinq chaînes en langue espagnole ou portugaise ont reçu l'autorisation de diffuser dans la décision d'hier du CRTC.

«Il y a certainement eu des pressions de Télélatino, qui veut gérer toute la programmation en italien au Canada, mais nous voulons une télévision authentique italienne», soutient Giovanni Rapanà, le conseiller général de la communauté italienne à l'étranger.

La communauté italienne promet de se faire entendre auprès des politiciens qui leur avaient fait des promesses. «On ne lâchera pas tant qu'on ne pourra pas syntoniser RAI International», affirme Nino Colavecchio.

Le CRTC a aussi annoncé qu'il entamait un processus pour revoir les procédures d'octroi de ce genre de permis. Charles Dalfen s'est dit ouvert aux propositions: «Compte tenu des changements démographiques, nous sommes en mesure de nous demander s'il ne faudrait pas changer les règles pour avoir davantage de services non canadiens disponibles.»



Incohérence

Josée Boileau
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juillet 2004

Le CRTC se sera fait remarquer cette semaine par un activisme inhabituel. Mais si la décision sur CHOI-FM s'imposait, celle qui autorise sous réserves la diffusion d'al-Jazira relève d'une approche byzantine qui ne crée que des incertitudes. On aurait pu trancher le dossier autrement.

On dit d'al-Jazira que c'est le CNN du monde arabe. C'est une figure de style : la chaîne a beau avoir marqué un tournant dans le journalisme arabe, elle ne répond pas encore aux critères occidentaux de traitement de l'information. Comme l'explique bien le spécialiste du Moyen-Orient Sami Aoun, de l'Université de Sherbrooke, al-Jazira est davantage une chaîne d'opinion que d'information et les reproches d'antisémitisme qui lui sont lancés ne sont pas surfaits.

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a bien compris la place de premier plan qu'occupe aujourd'hui la chaîne, tout en mesurant à quel point la réception ici de propos outranciers, même en tenant compte du contexte politique explosif du Moyen-Orient, n'a pas sa place dans une société qui assure à chacun un minimum de respect.

Néanmoins, en dépit de vives critiques, le CRTC a refusé, avec justesse, de démoniser al-Jazira. Comme le note l'organisme, les propos les plus choquants datent de quelques années. Depuis, la programmation et la liste des invités se sont diversifiées et de vrais efforts sont faits pour répondre aux normes journalistiques reconnues (dont l'adoption d'un code de déontologie cette semaine), ce que des prix importants ont souligné. Diffuser la chaîne ici est donc légitime, elle qui est actuellement cantonnée à la réception par satellite -- une pratique illégale au Canada.

«Toutefois, cette décision ne suffit pas à elle seule à décharger de ses responsabilités le Conseil», poursuit le CRTC... qui s'empresse de faire exactement le contraire. Pour surveiller cet al-Jazira si particulier, aux distributeurs de sévir ! Ceux-ci n'ont jamais eu un tel rôle dans le passé et le CRTC ne leur donne aucune balise, mais qu'importe.

Pire encore, «la façon dont les EDR [entreprise de distribution de radiodiffusion] assumeront leur responsabilité dépendra en premier lieu d'elles seules, souligne la décision. Le Conseil ne trouverait pas nécessairement déraisonnable de voir différentes titulaires d'EDR exercer cette responsabilité de différentes manières. Certaines pourraient être plus proactives que d'autres.» Bref, Vancouver ou Montréal, ce ne sera pas du tout le même combat !

Les distributeurs ont frémi devant un mandat aussi lourd que vague. On les comprend d'autant mieux que le CRTC n'est même pas conscient de l'ampleur de ce qu'il leur demande. «Le Conseil, dit encore la décision, estime que ce fardeau ne sera pas trop lourd bien qu'il soit difficile d'en évaluer la portée avant même que le service ne soit distribué.»

En entrevue, le président du CRTC, Charles Dalfen, proposait d'user d'un mécanisme de délais pour juger de la diffusion ou non de propos entendus sur la chaîne. Le premier obstacle, c'est évidemment la nécessité pour chaque distributeur d'avoir en poste un employé de langue arabe qui sera en mesure d'exercer un tel jugement.

Mais la vraie incohérence, c'est que ce mécanisme a été refusé dans le dossier de CHOI-FM, qui avait offert (en traînant les pieds... ) d'y avoir recours. Or le CRTC constatait que le délai de huit secondes proposé «ne servirait qu'à supprimer quelques mots considérés comme vulgaires ici et là. Cette solution ne saurait être efficace dans le cas de longs passages problématiques». Cette logique s'applique aussi aux distributeurs, qui, même en disposant de huit minutes ou de huit heures, ne pourront faire plus que du découpage arbitraire de propos. La démarche est odieuse et impossible à appliquer.

Curieusement, le CRTC aurait pu opter pour une formule bien connue en sol canadien : autoriser un seul réseau à diffuser certaines émissions d'al-Jazira, un peu sur le modèle de TV-5 qui donne accès à des émissions d'Antenne 2 ou de FR3, mais pas à toute leur programmation.

C'est d'ailleurs le fondement de la bataille autour de la RAI, cette chaîne italienne réclamée à hauts cris par la communauté italo-québécoise mais qui vient d'être rejetée par le CRTC. Pourquoi ? Parce qu'une large partie de la programmation de la célèbre chaîne italienne est accessible par l'entremise de Telelatino, un service qui offre, comme TV5, à la fois des émissions étrangères et d'autres conçues ici. C'est l'approche à privilégier, a martelé le CRTC, à bon droit, dans sa décision.

Or, dans le cas d'al-Jazira, le réseau arabo-canadien ATN s'est dit prêt à distribuer la chaîne. Il y aurait eu là un interlocuteur, avec des responsabilités précises, qui aurait été en mesure d'exercer un choix éclairé sur les émissions à présenter. Le CRTC a pris note de cette possibilité, sans en disposer.



La France à vif

Gil Courtemanche
Le Devoir samedi 17 et du dimanche 18 juillet 2004

Plouezec -- Dimanche dernier, au bourg de Plouezec, ce n'était pas de l'été absent et des touristes frileux qu'on parlait dans les cafés et chez la poissonnière. Au port de Paimpol, plaisanciers et cafetiers s'échangeaient Le Journal du Dimanche ou Le Télégramme. En ce dimanche gris et triste, la France entière était en état de choc. Une jeune femme avait été attaquée et molestée en pleine heure de pointe sans qu'aucun témoin n'intervienne. Probablement par des Arabes, puisqu'on l'avait traitée de sale juive et qu'on avait dessiné des croix gammées sur son corps. Il y avait donc ce sentiment de honte collective devant l'absence de réaction des témoins qui n'avaient pas levé le petit doigt. Et, bien sûr, un autre épisode dans la triste saga des incidents antisémites. Tous les politiques, tous les éditorialistes montèrent unanimement aux barricades. On sait aujourd'hui que toute l'affaire n'a été qu'une fabulation concoctée par une mythomane.

La rapidité avec laquelle tous les politiques ont réagi est compréhensible. L'antisémitisme s'accroît en France. En 2003, on a recensé 127 incidents. Durant les six premiers mois de 2004, on en dénombre 135. Sur ce sujet, la France a la peau à vif. Dans la population, le premier réflexe est souvent de soupçonner automatiquement les jeunes Arabes des banlieues. Pourtant, plusieurs incidents dans le Nord du pays furent le fait de jeunes néonazis. Mais, quand même, rien ne sert de nier : le sentiment antijuif fleurit dans les banlieues et les zones urbaines où se concentrent les communautés musulmanes.

Les causes sont multiples. On évoque souvent de manière plus générale un sentiment de désespoir généralisé qui cherche à identifier un coupable. Là, les vieux clichés sur la puissance politique et la richesse des juifs trouvent une terre fertile.

Il existe aussi des raisons circonstancielles. Depuis le 11 septembre, il n'est pas facile d'être Arabe en Occident et surtout d'afficher ses convictions religieuses. Les amalgames se font facilement. Parallèlement, la solidarité des jeunes Arabes avec la cause palestinienne prend des formes de plus en plus violentes, ne serait-ce que verbalement. Ici, c'est le silence de la communauté internationale sur le conflit israélo-palestinien et la politique criminelle d'Israël qui exacerbent des sensibilités déjà à vif. Et puis, il ne sert à rien de nier ça aussi, on note une montée lente et sourde de l'intégrisme musulman en France. Des imams tunisiens, marocains et algériens, souvent autodidactes, officient dans des mosquées anonymes et presque clandestines. Dépourvus de fierté, avec un avenir bouché, chômeurs à 50 %, soupçonnés de tous les troubles qui attisent les zones pauvres, les jeunes trouvent dans ces lieux religieux un sentiment identitaire, une sorte de raison de vivre dans une religion passéiste et simpliste qui désigne clairement les mécréants et le Paradis.

Comment réagi la France à cette crise ? Elle tente d'articuler, autant à gauche qu'à droite, un discours d'inclusion et d'égalité républicaine qui, en théorie, peut sembler absolument logique. L'antisémitisme, par exemple, n'est jamais considéré en soi, mais toujours associé à la lutte contre le racisme et la discrimination, lutte qui concerne essentiellement les Français d'origine arabe ou africaine. À la montée des réflexes identitaires religieux, qui n'est pas le fait des seuls musulmans, on a répondu par une solution qui englobe tous les signes religieux ostentatoires à l'école, mais qui, on le sait, veut surtout résoudre, en l'interdisant, le port du voile par les jeunes filles musulmanes.

Aux quelques voix qui commencent à s'inquiéter de l'effet d'exclusion que peut comporter cette loi pour les jeunes filles qui seront renvoyées dans leur ghetto religieux, on répond en gros qu'on ne peut faire d'omelette sans casser d'oeufs.



COMMUNIQUE DE PRESSE SUR L'AFFAIRE DU RER D

Vigie Media Palestine

Un communiqué commun des associations suivantes, Euro-Palestine, CAPJPO (Coordination des Appels pour une Paix Juste au proche-Orient), Vigie Media Palestine.

Notre émoi et notre indignation sont grandes face à la légereté et à l'irresponsabilité de nos gouvernants, de la quasi unanimitié des dirigeants politiques et des médias, qui se sont une fois de plus précipités sans attendre d'être en possession d'éléments déterminants, pour livrer en pâture à l'opinion publique "des jeunes Maghrébins et Africains", accusés d'un délit antisémite très grave, dont la réalité devait cependant être rapidement mise en doute. La jeune femme déclarant avoir été agressée sur la ligne du RER D, a désormais reconnu la totale affabulation.

Il nous semble que la plus grande prudence aurait dû être de mise dans ce genre d'affaires, notamment après la série de faux actes antisémites auxquels nous avons eu droit récemment et qui ont fait couler beaucoup d'encre quand il s'est agi de crier à l'antisémitisme, et bien peu quand il s'est avéré que l'information était erronée.

Faut-il rappeler que le rabbin Farhi a mensongèrement déclaré qu'il avait été poignardé par un individu criant "Allah Akbar", qu'Alexandre Moïse, président de la Fédération sioniste de France, a porté plainte contre les nombreuses menaces qu'il s'envoyait lui-même avant d'être confondu et condamné, que la police a démonté l'histoire de la jeune fille de Montpellier à laquelle on aurait dessiné une étoile juive sur le bras, qu' Elie Chouraqui a manipulé un reportage télévisuel sur le soi-disant antisémitisme d'élèves d'origine maghrébine de Montreuil, que l'incendie de l'école juive de Gagny a été présenté comme un acte antisémite alors qu'aucune preuve dans ce sens n'a été apportée, bien au contraire, et qu'en juin dernier nous avons eu droit à la fameuse affaire d'Epinay où un malade mental a poignardé plusieurs personnes de diverses origines (juive, haïtienne, algérienne et portugaise), ce qui n'a pas pas empêché les pouvoirs publics de ne s'intéresser qu'à la victime juive et à faire croire à un acte antisémite ?

Et chaque fois nos gouvernants, relayés par différents dirigeants politiques et journalistes, reproduisent le même schéma qui consiste à ne jamais dénoncer les nombreuses agressions racistes effectivement commises dans notre pays, mais à hurler avec les loups, à afficher leur compassion de manière sélective, en l'occurrence quand le mot "juif" est prononcé, et à se dispenser d'excuses quand il s'avère qu'ils nous ont alarmés pour rien.

En outre, nous avons régulièrempent droit au couplet qui consiste à prétendre que ce sont les critiques formulées à l'encontre de la politique israélienne qui "attisent la haine" et sont responsables des actes antisémites commis en France. Un climat odieux est créé de toutes pièces pour nous faire croire que la France entière est antisémite, sous l'influence de l'islam, bien entendu.

Il nous parait criminel non seulement de jouer de la sorte avec l'émotion, et d'afficher un tel mépris pour la vérité et pour les minorités régulièrement mise à l'index, mais aussi de banaliser peu à peu l'antisémitisme par la même occasion. Car quand un acte antisémite grave se produira vraiment, ce que l'on ne peut exclure, qui le prendra encore au sérieux à ce rythme ?

Et qui aura envie de s'indigner si l'indignation devient une denrée aussi sélective ? Nombreux sont les citoyens choqués par ce "deux poids, deux mesures" qui fait que nous n'entendons quasiment jamais parler des actes racistes anti-arabes ou anti-africains, pourtant fort nombreux, et avérés, dans notre pays.

Il nous semble urgent que les responsables politiques et médiatiques du dernier déchaînement aient au moins la décence de faire des excuses à ceux qu'ils viennent d'accuser injustement, stigmatisant par là même toute un partie de la population. Nous exigeons également que soient publiés tous les rapports concernant les enquêtes effectuées sur les affaires soi-disant antisémites qui ont fait grand bruit ces derniers mois avant d'être pudiquement enterrées.



C'est même pas vrai

Jean Dion
Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 juillet 2004

En quatrième de couverture d'un essai bien ficelé qu'on nous faisait lire sur les banquettes de science po, on retrouvait le leitmotiv de la collection dont faisait partie le bouquin: «Les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde; les problèmes de tout le monde sont des problèmes politiques.» C'est joli, même si ce n'est pas toujours vrai. Prenez par exemple le déséquilibre fiscal, la querelle du bois d'oeuvre ou la place de Jean Lapierre dans l'édification du Canada du XXIe siècle: voilà des problèmes politiques, mais je connais plein de gens qui s'en foutent et disent que ce ne sont pas leurs problèmes. Et il faut les comprendre: avec tous les festivals qui enfièvrent notre coin du monde, ils n'ont pas le temps. Être festif, se trouver constamment au coeur de la vraie action, ça occupe.

N'empêche, tout est politique de nos jours, jusques et y compris la sauce tomate. Sauce tomate étant entendu ici au sens de l'agrégat santé : concentré de tomates (eau et pâte de tomates) + sirop de maïs à haute teneur en fructose + sirop de maïs tout court + vinaigre + sel + oignons déshydratés + épices + saveurs naturelles.

Bref, du bon vieux ketchup.

Car, depuis trois semaines aux États-Unis, non messieurs-dames ce n'est pas une blague, l'on peut se procurer du ketchup républicain. «Vous ne soutenez pas les démocrates. Pourquoi votre ketchup, lui, le ferait-il ?», annonce d'entrée le site de la marque W, «America's Ketchup». Une allusion toute en subtilité, on l'aura compris même en se prélassant dans un hamac en faisant des efforts pour ne penser à rien un 17 juillet, à Teresa Heinz, héritière de l'empire aux 57 produits et légitime épouse de John Kerry, candidat démo à la présidence des USA. Et un calcul tout aussi subtil : une bouteille de ketchup Heinz achetée = du fric dans la poche de Kerry = moins de chances de gagner une élection même en tripotant du bulletin en Floride.

Le ketchup W satisfait aux normes casher et est entièrement fabriqué aux États avec des ingrédients entièrement ingrédiés aux États, y compris la bouteille de plastique et l'étiquette -- alors que Heinz exploiterait 57 usines ailleurs dans le monde, dont dans des secteurs où il n'y a pas de démocratie ni de liberté ni de justice ni de McDo qui sert de la bonne salade nutritive full déculpabilisante. Quant au W, on l'aura compris même en quittant son hamac pour aller se confectionner un Harvey Wallbanger en ne pensant toujours à rien, il signifie... Washington. Là ils vous ont bien eus, n'est-ce pas ? Vous pensiez que, n'est-ce pas ?

Selon mes sources qui s'en sont commandé une caisse par Internet -- seule façon de s'en procurer pour le moment --, le ketchup W se marie admirablement bien aux freedom fries. On peut aussi en garnir copieusement son hambourgeois, qui ne s'appelle plus hambourgeois depuis que l'Allemagne s'est également opposée à l'intervention pacificatrice en Irak et qui a été rebaptisé «Pittsburgher». Avec une tranche de fromage jaune orange mou en extra, c'est divin.

D'autant plus qu'il s'agit de la couleur et de la texture exactes de l'alerte au terrorisme actuelle : jaune orange mou mâtiné de rouge ketchup dégoulinant.

***

Bien entendu, il y a de fortes possibilités que vous ne croyiez pas à ce qui précède (pour vous détromper, visitez plutôt www.wketchup.com et constatez qu'on vous raconte bien plus de menteries dans des publications réputées réputées, comme Le Monde ou le New York Times, que dans cet espace modestement consacré au divertissement à risque zéro d'attraper des maladies). C'est d'ailleurs un peu pas mal votre problème : vous ne croyez pas à ce à quoi il faut croire, et vous croyez à ce à quoi il ne faut pas croire.

Pour cette raison, vous achetez encore des 6/49 en pensant que vous avez une chance réelle de gagner. Pourtant, il est établi hors de tout doute raisonnable qu'en achetant un billet quatre jours avant le tirage, la probabilité que vous mouriez avant le tirage est plus élevée que celle que vous gagniez le gros lot. Alors que si vous n'achetez pas de billet, le tirage devient totalement étranger à votre destin, un peu comme la querelle du bois d'oeuvre ou la place de Denis Coderre dans la construction d'une nation noble et fière au IIIe millénaire, et vous ne courez dès lors aucun risque de crever avant parce qu'il n'y a pas d'avant.

Ou alors, prenons cette ténébreuse histoire survenue en France, impossible que vous l'ayez raté même vissé dans votre hamac à vous administrer un cancer de l'UV en aimant mieux penser à autre chose, c'est-à-dire que ce Harvey W -- le petit frère du ketchup, sans doute -- manque cruellement de vodka. Une femme affirme avoir été victime d'une agression de nature antisémite de la part de six hommes faisant partie des votes ethniques, le tout dans un wagon du RER (ligne D), un matin, sous le regard regardant dans une autre direction (non-ingérence et indifférence, voilà qui fait entorse à la position française) des autres passagers. Ils lui auraient même dessiné une croix gammée sur le ventre.

Aussitôt, la classe politique s'emballe et ses meilleurs rédacteurs de déclarations préfabriquées fouillent dans leurs thésaurus : ignoble, effroi et tout le bataclan. Évidemment, personne en vue ne peut se pointer et dire euh, ben, mettons, on va procéder à de menues vérifications et on se rappelle et on déjeune. Si la nouvelle est apparue sur le fil, c'est qu'elle est vraie, et tout le monde y croit. Vite, vite, toujours plus vite, l'important n'est pas l'exactitude mais la rapidité. Jusque dans la réaction.

La presse prend le relais. Et que je me te vous ponde des éditoriaux et des analyses et des thèses. La question juive, l'immigration et les rapports interethniques dans l'Europe postmoderne : contraintes et perspectives.

Puis, à 48 ou 72 heures de distance, arrive la suite des choses : canular. La femme avoue avoir tout inventé. Tout le monde s'est fait avoir sur toute la ligne. Le plus drôle étant que, lorsqu'est survenue la nouvelle de la fausse nouvelle, tout le monde y a cru tout de suite. Sans vérifier davantage que la première fois. Sans même songer un instant que la révélation du canular pouvait elle-même être un canular.

On veut savoir vite, mais on n'apprend pas vite.


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

Language is only for communications, naught else!

Kenneth T. Tellis, Mississauga, Ontario
kenttellis@rogers.com
TRIBUNE LIBRE 17 juillet 2004

Hello Jonathan,

I read your letter to Helen Sikora with interest. You may not be aware of it, but the Emperor of France one Corsican named Napoleone Buonaparte sold Louisiana to the United States of America in 1803. President Thomas Jefferson borrowed the 15 million pounds from the Barings Bank of London, England to pay France. So there is no question of choice of language in Louisiana, because it was bought lock, stock and barrel from France. In 1812, Louisiana was the first state in the Union to declare English its Official Language.

In 1066, when Guillaume (William) (the Bastard) duc de Normandie conquered England, he outlawed the Anglish language totally and even sent archers to abbeys in England to kill Catholic Monks found using Anglish (Angleland) in chanting the Vespers. Of course Robin de Bois, as you must know him, had a Norman father and a Saxon mother. Being brought up by a Saxon mother he saw the cruel way the Normans treated the downtrodden Saxons. Thus he, who you call Robin de Bois, was really Sir Robert FitzHoude of Locksley, Baron of Nottingham and Earl of Sherwood who was to defeat the Norman mercenaries of King John. Mind you only 10% of England's population was Norman at that time.

Consider the following. In 1636 France conquered Brittany. the first act of the French in Brittany was to outlaw Breton (Gaelic) and declare French the only official language. That has been the case since that time. It is a criminal offence to speak read or write in Breton. When the Germans invaded France in 1940, the people of Brittany welcomed the Germans with open arms. Their leader Yan Goulet was instrumental in bringing back Breton to Brittany at that time. After the allies landed in France Yan Goulet fled to the Saorstat Eireann (Irish Free State), where he died many years later.

Now we come to Normandy. After Elizabeth became Queen of England in the 16th century, Normandy reverted to France as the terms of inheritance did not permit a female to inherit the Duchy. The first thing the French did in Normandy was to remove the use of Norman French and replace with French. Only the Channel Islands part of the former Duchy of Normandy have remained part of England, since that time.

Now, we come to New France (Quebec) when France ceded New France to Great Britain in 1763, by the Anglo-French Treaty of Paris, it also handed anyone living there as part of that treaty. Overnight, France's colonial citizens like the Habitant became British subjects, and were thus no longer French. The Royal Proclamation of 1763 also declared that New France under its new British name, the Province or Colony of Quebec was to use the English language. But at no point did the British ban the French language as used by the Habitant. Even Fleury Mesplet the founder and editor of The Gazette of Montreal /Le Gazette de Montreal, the first newspaper in the province of Quebec made it bilingual. He of course was a Frenchman and friend of Benjamin Franklin the First Deputy Postmaster of all British America and latterly a revolutionary. Under the conditions of the Anglo-French Treaty of Paris of 1763, there is no sound argument which any way or form accords any special rights to the people of New France that were ceded to Great Britain, or their ancestors.

You are not going to keep the French language alive by archaic laws, anymore than you can pass laws restricting commonsense. You have unwittingly exposed the weakness of French in North America, because you have attempted to put a dead person on a life support system hoping that the person will recover, and it is never going to happen. Either you have it or you don't. Language Laws which discriminate are inherently wrong, and to even attempt to claim such is justifiable, is a load of codswollop. Think back in time. Even though the Saxons were badly treated by the Normans, they did not ban the use of Norman-French, but incorporated it into the English language, and bought 10,000 new words with it. Now that is really commonsense, is it not?

I consider myself lucky to be able to understand many languages, because it gives me a lot of advantages in the world that I would never have, if I did not travel. The gist of my message is, look at the reality of life and try to understand it. Do not pass laws that defy commonsense, it makes one seem like a fool. Remember knowledge is more than money in the bank.

Think 15-20 years hence. When as demographics have proved the Quebecois population will drop to a third or a quarter of the overall population of Quebec, can you honestly believe that the non-Quebecois population which is now the majority will promote the French language of Quebec? You have got to be dreaming if you believe that. Between 1763 and 1803, it was not only the French Empire that died in North America, but like it or not the French language too.

Adieu!

Kenneth T. Tellis



TRIBUNE LIBRE

The building and location of the Shriners new hospital in Canada

Kenneth T. Tellis, Mississauga, Ontario
kenttellis@rogers.com
TRIBUNE LIBRE 10 juillet 2004

The very suggestion of the Shriners Hospital moving from Montreal to London, Ontario has caused quite a flurry in Québécois circles. With Montreal, Québec sending a large group of representatives to lobby, among whom was the city’s mayor, Quebec’s health minister and a former premier of Quebec to the Shriners staging convention making them a lot of offers, if they were to stay in the province of Québec.

Let us look at the whole issue logically. When the Shriners Hospital was opened in Montreal, Québec in 1925, there were no laws governing language. But all that changed since June 1974, with the passage of Québec’s first racist language law Bill 22. If that was not bad enough, along came the racist Camille Lauren language minister and his péquiste Bill 101 in August 1977, which now totally banned the use of English in public. It was this attempt by Québec premier Rene Levesque and his racist cohorts that brought the language issue to a head in Quebec. They had in fact, now, gone as far as voiding the United Nations Universal Declaration of Human Rights of December 10, 1948 with impunity.

Why is it that the Charest Québec government now requests the Shriners not to move their hospital from the province of Québec? After all Quebec’s racists outlawed the English language, did they not? English also happens to be the language of the United States of America, and the Shriners are based mainly in the USA. Is it the monetary angle that will affect Québec if the Shriners Hospital moves to the English-speaking province of Ontario that is the real issue? If Québec does not want the use of English, why request the Shriners an English-speaking American group to stay in Québec? Why does a US buck which is only printed in English mean so much to these Joual-speaking Québécois that hate the English language? You the Shriners are not really wanted in Quebec only your Yankee dollar is welcomed by the Québécois.

The Shriners should also think of how a hospital located in London, Ontario will save them money. For a fact using English only on their documents and operations will save thousands of much needed dollars which can be put to better use in the running of the hospital. All the money saved from useless, futile bilingualism will raise the standards in the hospital, which will mean higher quality healthcare for those in need. Which is as it should be and that’s where it counts.

Whenever the bad taste of racism creeps into an issue, we are all shocked by the narrow mindedness of insular people. In this it affects even the very lives of children who are in need of care without it being interrupted by bigotry.



TRIBUNE LIBRE

You have quietly left the reality of history out of the equation

Kenneth T. Tellis, Mississauga, Ontario
kenttellis@rogers.com
TRIBUNE LIBRE 1er août 2004

I not surprised by your statements. You Quebecois are not only French but a mixture of French, Native American Indian and other races, and certainly not French alone, that is why "la mere France" left you behind after the Anglo-French Peace Treaty of Versailles of February 10, 1763. You like the rest of the Quebecois are clinging to something that does not reflect your true heritage. You were not French in 1763, nor are you that now. You are not going to fool me a historian who has done his homework and researched the entirety of the Quebecois background. Please forget those Fairy Tales that you were told by your forefathers and get a dose of reality. It might work wonders for you, who knows?

Oh! Just in case I forgot, used to live in Pierrefonds, QC and watched the tantrums of ignorant Quebecois. Remember history is something that has been lived and experienced, that being so it cannot be changed. What you can change is to face up to reality and accept who you really are. That will be a time for healing. But you must be willing to accept the fact that you are only French, but Native American Indian too.

So, please put away your book of fables, and accept yourself for who you really. You the abandoned offspring of the French and Indians are the residue of what was the French and Indian Wars (Seven Years War) which began in 1756 and culminated in the ceding of Nouvelle France by la mere France to Great Britain in the Anglo-French Peace Treaty of Versailles on February 10,1763. Britain treated you the residue of France's North American Empire much better than France would have treated the British had the won the French and Indian Wars. How do we know that? From the rape and murder that took place at Fort William Henry in northern New York on August 9, 1758. And you the Canadien Milice were the men who committed those heinous acts of rape and murder against women and children while Louis-Joseph Marquis de Montcalm and his French army stood by and let the atrocities continue. You the Canadiens never paid for those War Crimes, not even after the surrender at Montreal, New France by Vaudreuil, the last Governor of New France on September 8, 1760.

When Montcalm's dying words were: " Spare my people" he was remembering the rape and murder of the innocent at Fort Ontario, Oswego, and Fort William Henry.

Thus the truths of history will be remembered for all time.

Kenneth T. Tellis
When I said, I knew history, I meant every word of it.



TRIBUNE LIBRE

Human Rights throughout the ages and what it really entails

Kenneth T. Tellis, Mississauga, Ontario
kenttellis@rogers.com
TRIBUNE LIBRE 1er août 2004

In the 1930’s the Nazis under Adolf Hitler came out with the theory of racial superiority. It began with the idea that everything German or Teutonic was far superior to that of any other race. It was this element that actually led to the downfall of Nazism, because it was intransigent to the point of fanaticism. But, it chose an odd route. By firstly wanting to rid Germany of the handicapped, followed by the Gypsies. If this did not go far enough, it then picked on the minority Jewish community, and after that others such as the Slavs etc. as scapegoats for its own failings. After all you have to blame someone else for what you have not achieved, because it is after all the easiest way out of your problems. Do not forget that over time this has happened in almost very part of the world.

Think back to the time of Catherine di Medici, who ruled as Queen Regent of France and how she plotted the St. Bartholomew’s Day (August 24, 1574) massacre of Huguenots (French Protestants) in which some 15,000 Huguenots were put to the sword by Catholics, the Huguenots population comprised one tenth of the population of France at the time. Her excuse for it was that it was for the good for France. But Henri IV (Henri of Navarre a Huguenot convert to Catholicism) brought out the “Edict of Nantes” on April 13, 1598, which gave rights to French Protestants. Not that it changed anything. Because in 1685, King Louis XIV (the Sun King) abrogated the Edict of Nantes to give him the right to continue to rob and kill Huguenots in France.

Now we come to the almost forgotten genocide of Abyssinia in Africa. One very fanatical “Il Duce”(Benito Mussolini) believed that the European race was by far superior to Africans. So he not only invaded Abyssinia, but also went on a campaign of genocide backed by the Vatican, something that he was responsible for creating in 1929, but also supported by many countries in Europe. It seemed that a lot of countries in the West did not think that genocide was such a bad thing, because it culled Africa’s population.

South Africa after the Sharpsville massacre was under Afrikaner domination and took on a new passion to promote the Taal (Afrikaans) language. If people thought that SOWETO was just one of those instances of racism in South Africa they misjudged the situation. The massacres at South West Township were actually a language war, not exactly a war about race. The Afrikaner controlled government in South Africa wanted to promote Taal language, but the black students and their families objected to this force-feeding being carried out in the name of education.

Finally, we come to Canada, where the people of Quebec believe that end justifies the means, and thus the force-feeding of Quebecois French on English-speaking Canadians and others is perfectly legal and thus treated as acceptable by provincial governments of Quebec, neither of which is true. Because they have voided the United Nations Universal Declaration of Human Rights of December 10, 1948, which Canada signed. What Quebec is trying to do in effect is not really different to Nazi Germany or South Africa, but being fanatics truly believe that they can unilaterally abrogate International Agreements with the stroke of a pen. Does that ring a bell? It should! Because that was exactly what the Nazis did in the 1930’s. The gist of the Quebecois racists is as old as the hills. That since the so-called French-Canadien population is a minority in North America, their language and culture is always under attack, thus they wrongly believe that out of necessity they have the right to pass laws which restrict the rights of those who are not French-Canadiens. It is not basically a false premise and not a very sound argument. Because if one person in a family has drawbacks, that in no way or form gives them the right to restrict the progress of others.

“Necessity is the plea for every infringement of human freedom. It is the argument of tyrants; it is the creed of slaves.”

William Pitt, MP on November 18, 1783, uttered these words. No truer words were ever spoken by anyone in history, since.

Kenneth T. Tellis



TRIBUNE LIBRE

Sommes-nous prêts ?

Simon Girard
TRIBUNE LIBRE 17 juillet 2004

« Connaissez vos ennemis, connaissez-vous vous-mêmes et vous ne serez jamais en difficulté. » (Sun Tzu)

En Irlande du Nord, les milices unionistes se sont livrées à une démonstration de force dans le cadre des marches provocatrices des orangistes dans les quartiers irlandais de l’Ulster. Elles lancent ainsi un message à ceux qu’elles appellent les « ennemis de l’Ulster » s’ils s’avisaient de vouloir libérer cette province historique de l’Irlande de la domination britannique : vous allez nous trouver sur votre chemin ! Malgré la trêve qu’elle observe depuis quelque temps, l’IRA devrait elle aussi faire montre de sa force, histoire de montrer aux loyalistes que les Irlandais ne se laisseront pas intimider.

Il y a longtemps que les orangistes se préparent à un affrontement avec les Irlandais qui veulent réunir l’Ulster à la mère-patrie. Dès avant la Première Guerre mondiale, et la guerre d’indépendance de l’Irlande qui s’en est suivie, les unionistes opposés au projet de Home Rule (l’autonomie politique de l’Irlande) mis de l’avant par le gouvernement britannique se sont constitués une milice, l’Ulster Volunteers Force. Il n’était pas dit que ces fidèles sujets WASP de Sa Majesté allaient tomber sous le joug des papistes irlandais sans broncher ! Pour répondre à l’attitude provocatrice et belliqueuse des loyalistes, des nationalistes irlandais mettent sur pied les Irish Volunteers, qui défendront le Home Rule. En 1916, ils participeront au soulèvement de Pâques (contre l’avis de leur commandant Eòin MacNeill) avec l’Irish Republican Brotherhood et en 1919, rejoindront les rangs de l’IRA commandée par Michael Collins. Après la partition de l’Irlande, l’IRA continuera la lutte contre la Grande-Bretagne, malgré plusieurs scissions internes et la répression anglaise (marquée, entre autres, par des grèves de la faim pour la reconnaissance du statut de prisonniers politiques). Depuis quelques années, elle observe une trêve mais ses membres ne doivent pas perdre de vue que l’ennemi se prépare et fait la démonstration de sa force.

Le cas de l’Irlande du Nord doit nous servir de leçon à nous aussi car nous avons nos orangistes-rhodésiens prêts à tout pour belfastiser Montréal et ulstériser le Québec afin d’empêcher l’indépendance de devenir réalité. Ils ont déjà fait usage de la force contre le mouvement indépendantiste et il faudrait être naïfs pour penser qu’ils n’en feront pas usage dans l’avenir parce que nous sommes pacifiques et démocrates. La naïveté est la pire attitude à adopter face à un ennemi décidé à utiliser tous les moyens pour nous vaincre.

Aux élections de 2003, les libéraux de John Charest se disaient prêts à gouverner. On voit la preuve du contraire aujourd’hui mais les indépendantistes, lorsqu’ils reprendront le pouvoir et feront un référendum, seront-ils prêts à la possibilité d’un affrontement avec les fédéralistes, affrontement qui pourrait prendre une tournure autre que pacifique ?

La première chose dont il faut se préoccuper est l’état des forces de l’ennemi et notre propre situation. Quel est l’état des forces armées canadiennes, des forces de police, leur capacité d’infiltrer les mouvements indépendantistes, les moyens de communication, etc. Une fois qu’on connaît ces données, il faut se pencher sur l’état de nos propres forces… et force est de constater que nous ne faisons pas le poids ! Même avec une armée qu’on dit en mauvaise santé, Ottawa pourrait refaire le coup d’Octobre 70 sans rencontrer de véritable résistance organisée. Et s’il y avait un référendum gagnant demain, des groupuscules loyalistes canadiens pourraient séparer unilatéralement le West-Island et des portions de l’Outaouais du reste du Québec, là encore sans aucune opposition musclée de notre part. Le territoire québécois est vulnérable à toute invasion armée, tant canadienne qu’américaine, et aux mouvements partitionnistes qui pourraient être tentés d’imiter les unionistes ulstériens et se doter de milices pour terroriser les Québécois. Nous sommes dépourvus de moyens de défense et de dissuasion. Nous sommes en train de rendre la vie facile aux adversaires de l’indépendance ! Réveillons-nous avant qu’il ne soit trop tard.

Il ne s’agit pas ici de faire de l’alarmisme mais il faut regarder ce qui s’est fait dans le passé et prévoir l’avenir. L’occupation du Québec lors de la crise d’Octobre s’est faite sans résistance armée de la part des Québécois, contrairement à l’occupation de l’Irak, qui pose de graves problèmes aux Américains. Ce devrait être une première leçon pour nous : ne plus laisser le territoire québécois être occupé militairement. Même chose en ce qui a trait à l’intégrité territoriale du Québec. Et aussi se rappeler du plan Neat Pitch, qui est même parvenu jusqu’à René Lévesque mais qui n’a pas réagi en conséquence. Pourtant, la possibilité de répétition d’un scénario semblable à Octobre 70, qui était contenue dans ledit plan, aurait dû provoquer des réactions au PQ, qui aurait dû constituer une force de défense pour le Québec. Protéger le territoire doit être une des priorités d’un parti qui prône l’indépendance et il incombe au PQ de veiller à ce que les menaces d’Ottawa et des groupes partitionnistes ne se concrétisent pas. C’est là la signification de l’adage latin si vis pacem, para bellum. Ces questions devraient obligatoirement faire l’objet de discussions lors des conseils nationaux du PQ et dans les hautes sphères du parti mais il semble que ce n’est pas dans leurs priorités. Ils préfèrent parler du référendum, comme si c’était le but à atteindre. On sait tous que l’indépendance se décidera par un référendum alors arrêtons de confondre la fin et les moyens !

Il faut dès maintenant préparer les lendemains d’une prise de pouvoir du PQ et d’un référendum gagnant. L’ennemi se prépare depuis longtemps alors faisons de même nous aussi. Si nous ne voulons pas être pris au dépourvu comme nos prédécesseurs, nous devons : primo, ne pas prendre les menaces de l’ennemi à la légère et connaître les plans qu’il prépare pour bloquer le processus démocratique d’accession à l’indépendance ; secundo, combler nos lacunes en matière de défense et de dissuasion en créant une force de défense nationale et en proclamant une loi sur l’indivisibilité territoriale du Québec ; tertio, faire une démonstration de force pour montrer à Ottawa et aux unionistes ce à quoi ils doivent s’attendre s’ils tentent de nous intimider. Si nous nous organisons en tenant compte de ces réalités, on ne risque plus de laisser l’avantage à l’ennemi au moment venu de notre libération. Ce sont les véritables « conditions gagnantes » qui nous mèneront à l’indépendance.

Le PQ doit profiter de ce qu’il est actuellement dans l’opposition pour voir à tout cela et montrer qu’il est sérieux dans sa volonté d’indépendance. Il doit reconnaître que l’indépendance ne se fera pas sans heurts et parer à toute éventualité. Ses militants doivent sortir des débats stériles sur les traits d’union ou les formes de partenariat et aborder les questions cruciales dont nous avons parlé car elles sont inévitables. S’ils ne veulent pas faire ce débat capital par manque de courage ou par excès d’angélisme, il reviendra aux militants sérieux et déterminés à défendre la liberté du peuple québécois jusqu’au bout. Orangistes, loyalistes, unionistes canadiens, prenez garde à vous, la riposte s’organise!



TRIBUNE LIBRE

Au sujet des décisions récentes de L'Ordre national du Québec,

Marie-Louise Lacroix
TRIBUNE LIBRE 17 juillet 2004


M. Bernard Lamarre
Président de L'Ordre national du Québec

Monsieur,

Au sujet des décisions récentes de L'Ordre national du Québec, je vous convie (si non déjà connu de vous) au «dossier» suivant: http://www.vigile.net/ds-actu/docs4a/7-10.html#tljd

Moi aussi, M. le président de l'ONQ, bien que simple citoyenne sans véritable voix, je m'inquiète vivement des «valeurs» qui semblent désormais prévaloir au sein de votre organisme. C'est dire d'emblée combien les lettres publiées chez Vigile (Mme Pisier ainsi que MM. Gouin et Dunois)* m'interpellent au premier chef.

Hormis leurs qualités personnelles, réelles, et que je ne saurais discuter, je m'interroge toutefois sur la pertinence de décerner des insignes de L'Ordre (notamment aux personnes déjà nommées dans ces doléances publiques) à des gens qui ont plutôt en bien des façons (et pour ainsi dire a contrario des motifs habituels à l'origine d'un telle reconnaissance publique), contribué à l'affadissement sinon plus ou moins activement à ce que je nommerais la sénescence du Québec comme entité propre.

Dans ces conditions, je ne vous le cache pas, M. Lamarre,  ma confiance est mise à rude épreuve. Et je m'interroge quant au «sens» même que je dois aujourd'hui accorder à cet Ordre, que je croyais au-dessus de tout soupçon.

Aussi puissiez-vous rapidement, et publiquement, faire la lumière sur les doutes qui à cet égard assaillent, cela est certain, de plus en plus de citoyens québécois.

Bien respectueusement,


Marie-Louise Lacroix

MarieLacroix@moncanoe.com
Cité de Québec, 10-07-04

* Plus spécifiquement, et vraisemblablement, par ordre chronologique : http://www.vigile.net/ds-actu/docs4/6-29.html#tljlg, http://www.vigile.net/ds-actu/docs4a/7-3.html#tljd, http://www.vigile.net/ds-actu/docs4a/7-10.html#tlhp et http://www.vigile.net/ds-actu/docs4a/7-10.html#tljd

     - qq cc




TRIBUNE LIBRE

LA DÉTRESSE DE MONSIEUR SÉGUIN

Patrice Boileau
TRIBUNE LIBRE 17 juillet 2004

Carignan, le 12 juillet - Sa dernière demande est à nouveau demeurée lettre morte. Après la requête de conserver les revenus de la TPS pour corriger le déséquilibre fiscal, l’idée du ministre des Finances du Québec de faire percevoir l’impôt fédéral par les fonctionnaires de l’Assemblée nationale et de refiler ensuite l’argent à Ottawa est passée pratiquement inaperçue. Même sa maladroite astuce de vouloir épargner aux Québécois la rédaction d’un second rapport d’impôt n’a eu aucun effet. Yves Séguin ne sait plus quoi faire pour attirer l’attention sur ses difficultés budgétaires. Il est clair que la vente d’actifs à hauteur de 860 millions de dollars cette année ne suffira pas à maintenir le déficit zéro.

Ce désarroi à Québec est également responsable de la victoire bloquiste du 28 juin dernier. Certes, la divulgation des scandales à Ottawa a soulevé l’indignation générale des Québécois et prouvé l’utilité du Bloc aux Communes. Reste que le dossier du déséquilibre fiscal est devenu, depuis l’élection à Québec des libéraux de Jean Charest, un litige dévastateur pour l’unité nationale. Ce n’est plus un gouvernement souverainiste à l’Assemblée nationale qui fait la démonstration que le Québec recule dans la fédération canadienne. Des souverainistes qui auraient d’ailleurs été rapidement accusés de se complaire dans cette impasse avec Ottawa pour mousser leur option fondamentale. La crise financière engendrée par le gouvernement libéral fédéral est bien réelle, à voir le visage catastrophé de Yves Séguin, au grand dam de son chef qui n’en finit plus d’essayer de le bâillonner. Le député d’Outremont ne peut que compter sur l’aide des élus souverainistes à Ottawa pour le sortir du pétrin. Cette alliance placera le premier ministre Jean Charest dans une situation intenable : qu’il soutienne l’offensive québécoise ou l’intransigeance Ottawa comme il le fait actuellement servira la cause souverainiste!

Lorsque ce sont des fédéralistes qui forment le gouvernement à l’Assemblée nationale, et qui prouvent que les Québécois pourraient faire mieux sans l’hypothèque fédéral, le consensus souverainiste est toujours plus facile à obtenir au Québec. Tout comme au début des années 1990 marqués par les échecs constitutionnels, l’aube des années 2000 s’avère riche en enseignement pour les Québécois hésitants face à la solution souverainiste. Les derniers sondages observent d’ailleurs une hausse de l’appui à la souveraineté, sans surprise.

Vrai que l’idée de l’indépendance du Québec ne se résume pas uniquement au rapatriement de quelques milliards de dollars. Sauf que la qualité des services en souffre beaucoup ! Ce manque à gagner dramatique touche donc concrètement les gens, au contraire des chicanes constitutionnelles. Voilà pourquoi le Bloc québécois a presque rallié 50% des Québécois, dont plusieurs fédéralistes choqués d’observer l’arrogance d’Ottawa et de Jean Charest face aux angoisses de monsieur Séguin.

Quiconque s’installera aux commandes à Québec subira le même cauchemar financier. Le Parti québécois doit prendre acte de ce traquenard d’Ottawa, lui qui a été battu à l’élection d’avril 2003 justement parce qu’incapable, malgré une période de croissance économique, d’assumer l’augmentation des coûts des différents services dont celui de la santé, tout en consentant aux gens des baisses d’impôt. Si les péquistes veulent réaliser la souveraineté, ils doivent donc éviter le piège provincial et offrir, depuis l’opposition, le changement souverainiste dès le prochain rendez-vous électoral, s’ils obtiennent la majorité absolue des suffrages exprimés. Si le PQ n’y parvient pas, rien ne l’empêche d’offrir la souveraineté aux Québécois à chaque scrutin, de façon récurrente. Plus besoin donc pour ce parti de gouverner en fonction d’un éventuel référendum, discours qui semble agacer les Québécois. Aux gens de trancher au scrutin de leur choix, comme semble le révéler le retard d’au moins cinq points qu’accuse le Parti québécois sur sa propre option fondamentale. Mais, surtout, le PQ doit prévenir clairement les Québécois que la gouverne provinciale efficace est impossible à cause du déséquilibre fiscal et que sans la souveraineté, comme les autres partis, il subira l’humiliation de ne pouvoir s’acquitter honorablement de ses responsabilités. N’est-ce pas, monsieur Séguin?



TRIBUNE LIBRE

Les craintes de la communauté juive

Jean-Luc Gouin
TRIBUNE LIBRE 17 juillet 2004

Autour des Dieudonné et autres Al-Jazira sur scènes ou écrans locaux
Succincte lettre ouverte au B'nai Brith, au Congrès juif et alii



Références des tout derniers jours (entre autres) : http://ledevoir.com/2004/07/15/59078.html,
http://ledevoir.com/2004/07/16/59188.html et
http://ledevoir.com/2004/07/17/59244.html


C'est d'abord et surtout, je crois, en vertu de cette extrême frilosité d'un bon nombre des membres influents de la communauté juive que de plus en plus de gens (n'éprouvant au départ aucun préjugé à l'égard des Juifs hormis... des «préjugés» le plus souvent rien moins que favorables) s'éloignent de multiples manières de vos organisations et prennent leur distance volontiers des déclarations qui émanent régulièrement de celles-ci.

Quelques illustrations récentes du phénomène : http://www.ledevoir.com/dossiers/304/53743.html?304

À force de «crier au loup» à la vue du moindre insecte, ces dénonciations finissent par banaliser puis discréditer vos mises en garde ainsi que, en ultime ressort, l'ensemble de vos prises de position publiques. Plus vous enfoncez le clou de l'indignation à propos de tout et de rien - et ce à coups de procès d'intention, de rumeurs plus ou moins avérées et de méfiance systématique -, moins la société sera susceptible de vous écouter d'une oreille attentive lorsque le jour viendra où vos objurgations, si ça se trouve, se révéleront effectivement pertinentes et appropriées aux réalités qui les auront suscitées.

En conséquence, j'incline à penser que les «porte-parole officiels» des communautés juives font de manière générale plus de tort à leur propre «famille nationale» que la plupart des actes - patents ou verbaux (réels, appréhendés, présumés ou soupçonnés) - qu'ils dénoncent (hélas! on le croirait parfois) «à plaisir».*

Quand on voit de l'antisémitisme partout, on finit par croire qu'il n'y en a nulle part. Là se loge le premier danger. Souvent l'unique.

Jean-Luc Gouin
LePeregrin@yahoo.ca
Québec, le 17 juillet 2004

* On lira avec profit L'industrie de l'Holocauste. Réflexions sur l'exploitation de la la souffrance des Juifs, par l'auteur de nationalité juive nommé Norman G. Finkelstein (La fabrique Éditions, 2001).





TRIBUNE LIBRE

"Le discours raciste sur l'antisémitisme sert à protéger le racisme israélien"

Jean-Luc Gouin
TRIBUNE LIBRE 17 juillet 2004


M. Edmond Silber,
esilber@sympatico.ca / edmondsilber@yahoo.com


En suite au texte initial : «Autour des Dieudonné M'bala et autres Al-Jazira sur scènes ou écrans locaux. Succincte lettre ouverte au B'nai Brith, au Congrès juif et alii», suivi de vos correspondances (?) sous forme de textes de Gérard Étienne et de Jacques Attali

Quelques références complémentaires : http://www.lequebecois.org/CourrierLecteurs.aspx?id=196&page=1, http://www.amitiesquebec-israel.org/mediasfr.htm et http://www.amitiesquebec-israel.org/textes/semaine.htm


Je serai bref.

1) On lira avec profit (chez La fabrique Éditions, 2001) L'industrie de l'Holocauste. Réflexions sur l'exploitation de la la souffrance des Juifs, par l'auteur de nationalité juive, Norman G. Finkelstein.

2) On consultera aussi, également juif, Israël Adam Shamir : «Le philosémitisme, c'est du racisme», in GéoStratégie, 29 avril 2003 (http://www.geostrategie.com/cogit_content/verbatim/Lephilosmitismecestduracis.shtml). Extrait: «Le discours raciste sur l'antisémitisme sert à protéger le racisme israélien. Il est désarmant de constater que certaines personnes continuent à y prêter attention, et que leurs larmes de crocodile s'écoulent à longueur de colonnes dans les journaux.»

3) Enfin, James' Journey to Jerusalem. Film de Ra'anan Alexandrowicz et Sami Duenias (juin 2004): http://www.ledevoir.com/2004/06/19/57215.html?245

Dommage, M. Silber, que vous sembliez ne pas vous rendre compte (mais peut-être plutôt fort bien après tout...) combien vous excitez l'agressivité de l'Autre sous le couvert même du respect et de la paix. Il y a en tout ceci en effet, et ce me devient de plus en plus clair, une forme de pathologie qui ressemble au plaisir chez l'enfant d'approcher l'allumette du baril de poudre. Aussi, permettez l'auto-citation: «Quand on voit de l'antisémitisme partout, on finit par croire qu'il n'y en a nulle part. Là se loge le premier danger. Souvent l'unique».

Mais vous avez sûrement vos raisons (lisons de bonne foi les Israël A. Shamir de votre propre communauté...). Et j'imagine que vous éprouverez un grand frisson de jouissance le jour où le sang sera effectivement versé... Ça justifiera rétrospectivement vos manières. Faute de comprendre combien vous y aurez sans doute personnellement, sinon largement, contribué.

Et ensuite, mine contrite, on parlera de la « paranoïa islamiste »...
(voir http://www.amitiesquebec-israel.org/accueilfr.htm)

Hélas ! la réflexion honnête reste fort rare chez les partisans aveuglés par leur «mission».

Bonne réflexion tout de même.

Jean-Luc Gouin
Québec, 17 juillet 04 (#2)
      Un individu qui a toujours éprouvé, et ce depuis l'adolescence, un préjugé favorable à l'égard du peuple d'Israël. Mais à constater ces chasses aux sorcières qui n'en finissent jamais, et où on invente celles-ci de toutes pièces pour mieux les démoniser, je suis de ceux qui, de plus en plus, haussent les épaules et ont envie de regarder dans une autre direction (vers la douleur des tout jeunes enfants de Palestine, par exemple). Vos manières ainsi que celles de vos pareils, fort nombreux, éloignent les véritables ami/es de votre Cause, légitime en son fond, M. Silber. Il y a quelque chose de tragique dans cette (sionissime?) logique exacerbée et manichéenne du pire. Ah! que se multiplient au plus tôt les Norman G. Finkelstein de ce monde. Avant l'irréparable.