Actualité





Réplique à Michel Seymour - Des intellectuels québécois engagés

Jocelyn Létourneau
Titulaire, Chaire de recherche du Canada en histoire et en économie politique du Québec contemporain, Université Laval
Le Devoir mardi 20 juillet 2004

Dans un texte où il dénonce avec acidité le système de subvention de la recherche orchestré par le gouvernement fédéral et ses agences ( Le Devoir, 9 juillet 2004), Michel Seymour y va d'affirmations à l'emporte-pièce sur l'écrasement putatif des intellectuels québécois devant la machine d'Ottawa. Il s'en prend notamment au programme des Chaires de recherche du Canada et à ses titulaires.

Ce programme, écrit-il, vise «à acheter la loyauté des intellectuels québécois. Les détenteurs de telles chaires ne voudront pas mordre la main qui les nourrit. [En recevant une chaire,] les intellectuels québécois qui étaient naguère à l'avant-garde du mouvement nationaliste québécois sont plus ou moins invités à s'associer au nation-building canadien. Et ils sont nombreux à accepter l'invitation.»

Mettons les assertions lancées par M. Seymour, qui suintent de partout l'agacement politique, sur le compte d'une pensée en short qui prend ses aises -- l'été le permet ! -- avec l'étiquette de la rigueur analytique et celle de la nuance interprétative. Rien n'empêche : les propos du collègue sont outranciers, déplaisants et injustes pour ceux qui, identifiés comme les catins d'un système qui dévore leur indépendance intellectuelle, n'ont d'autre choix que de recevoir les admonestations comme une volée d'injures bien basses.

Les Chaires du Canada ne visent pas à récompenser les amis du régime, ni à susciter des vocations fédéralistes. Attribuées par des pairs à la suite d'une procédure d'évaluation anonyme des candidats au titre, ces chaires octroient, à des chercheurs au parcours reluisant ou prometteur, les moyens d'aller plus loin. Elles offrent aux universités, et à des chercheurs qui inscrivent leurs travaux dans les axes de recherche prioritaires des établissements concernées, la possibilité de jouer un rôle senti dans le développement de certains domaines de recherche à rayonnement international.

Pour les individus honorés, il s'agit d'une responsabilité énorme qui se traduit par une pression continue pour générer de nouvelles idées et alimenter les débats. On verra d'ici quelques années si le programme des chaires a atteint ses objectifs et si les titulaires de ces chaires ont été à la hauteur des attentes placées en eux.

Mais ce n'est pas cet aspect des choses -- celui de la meilleure façon pour la recherche canadienne et québécoise de se rendre visible, novatrice et concurrentielle dans le monde académique contemporain -- qui intéresse M. Seymour. Celui-ci n'en a que pour le soubassement politique réputé de l'entreprise. Il voit dans ces chaires un moyen sournois, mis au point par les machiavels fédéraux, de museler la pensée québécoise et la réorienter vers de tristes destins canadianistes. Encore un peu et les titulaires québécois de Chaires du Canada étaient présentés sous la figure honnie du traître à la patrie...

Contrairement à M. Seymour, je n'examine pas la carrière des titulaires de Chaires de recherche du Canada en censeur idéologique et n'entends pas le faire non plus. Mais il ne fait aucun doute dans mon esprit que des collègues à la pensée libre et forte comme Jane Jenson, Rodolphe de Koninck ou Daniel Weinstock -- je prend ces exemples car il s'agit de personnes oeuvrant au sein de l'établissement de M. Seymour : l'Université de Montréal -- n'ont pas, depuis leur nomination comme titulaires d'une Chaire de recherche du Canada, inféodé leur pensée aux convoitises supposées de l'État canadien.

Dans le cas des Gérard Bouchard, Alain G. Gagnon ou Jules Duchastel, autres titulaires de Chaires de recherche du Canada, le diagnostic posé par M. Seymour apparaît tout simplement intenable. Pour rassurer le collègue sur mon propre compte, je l'informe du fait que j'ai publié, depuis l'obtention de ma chaire, au moins trois articles fort critiques à l'endroit de la pratique actuelle du fédéralisme canadien.

Évidemment, cela ne m'a pas empêché de continuer à cerner ce que j'estime être les défaillances de la pensée nationaliste québécoise. C'est ainsi que je vis ma condition d'intellectuel : en maintenant mes travaux dans l'espace de la lucidité critique et de la liberté académique, et non pas, comme le suggère le collègue qui tient des propos non fondés sur ceux qu'il coule, en me livrant à des exercices de génuflexion politique, d'obligation patriotique ou d'allégeance idéologique.

Intellectuels engagés

«Les intellectuels universitaires québécois, dit Michel Seymour, ne doivent pas hésiter à dénoncer l'entreprise de construction nationale canadienne qui se fait sur le dos du Québec.» En fait, les universitaires québécois n'ont pas à dénoncer le nationalisme canadien ou à engoncer le nationalisme québécois. Leur rôle n'est pas davantage celui de se faire les gardiens de ces projets. Rien n'est plus consternant qu'un intellectuel qui devient polisseur des balustres d'une nation.

L'intellectuel n'a pas à spolier sa liberté de pensée et d'action pour quelque cause, à moins que des droits humains fondamentaux soient bafoués, y compris des droits collectifs. Or la question du Québec au Canada ne relève pas d'une situation d'aliénation collective qui nécessite la mobilisation inconditionnelle et extraordinaire des intellectuels québécois aux fins d'un sauvetage vital.

À lire M. Seymour, on a pourtant l'impression du contraire. Il semble qu'un engagement sans merci soit en cours entre Québec et Ottawa, qu'il faille choisir son camp exclusif et que l'on ne puisse éviter la conscription, surtout si l'on est un intellectuel. Au dire du philosophe, l'objection de conscience nationale n'est plus possible, elle est même devenue intolérable chez ceux qui l'exercent. Devant l'assaut de l'ennemi qui «n'en rate pas une», il faut désormais, puisqu'on est en guerre, travailler pour sa nation (la québécoise), à défaut de quoi on oeuvre nécessairement, comme «collabo», pour la nation de l'autre (la canadienne).

À la dissidence prétendument interdite par le clan adverse, on doit répondre par une unanimité de vue de ce côté-ci du champ de bataille, au risque, comme les titulaires de Chaires de recherche du Canada l'ont appris à leurs dépens (à moins que l'achat de leur loyauté n'ait été rendu possible par leur propension à brader leur éthique professionnelle contre quelques subventions !), d'être aspirés par le pouvoir d'attraction des canado-dollars.

Si je comprends bien l'argumentation de mon collègue, qui affirme que les titulaires de Chaires de recherche du Canada ont désormais l'étiquette canadian inscrite sur leur sarrau, on ne peut plus être un intellectuel au Québec sans également porter un uniforme national, celui du Québec en l'occurrence.

On me permettra d'être en désaccord complet avec pareille proposition. La responsabilité de l'intellectuel est de rester libre, ce qui ne veut pas dire se lover dans les hors-lieux pour éviter les questions délicates. Cette responsabilité consiste également à relever les misères qui marquent les sociétés et à en comprendre les ressorts, qui sont toujours nombreux et complexes.

Être au service d'une cause, et se faire ainsi intellectuel organique d'un pouvoir, est une opération risquée pour le penseur, qui finit toujours par être embrigadé dans la mouvance de ce qu'il voulait protéger ou appuyer.

Or, rien n'est plus contraire à la vocation d'intellectuel que le fait d'être pris dans les mailles d'une entreprise partisane qui le réduit à la fonction de soldat d'une idéologie.

Mon sentiment appuyé est que, depuis leur nomination comme titulaires d'une Chaire de recherche du Canada, les chercheurs québécois honorés de ce titre ont poursuivi leur quête savante dans le sens de leurs intuitions jugées originales, fidèles à une pensée personnelle qu'ils espèrent être stimulante pour les étudiants, prometteuse pour l'activité scientifique et enrichissante pour la société en général.

Ces chercheurs auraient d'ailleurs agi de la même façon si l'intitulé générique de leur chaire avait été «Québec». On comprend pourquoi. Les titulaires de chaire de recherche ne sont pas des mercenaires à la solde des nations, ni les missionnaires d'une cause. Ils ont pour mandat implicite de pénétrer au coeur de la complexité des sociétés et d'ouvrir, pour le bénéfice de leurs concitoyens, des voies de passage vers l'avenir que le débat public sanctionnera, c'est selon, par une attention ou une réserve, un intérêt ou une froideur.

Je trouve malheureux que Michel Seymour, qui est un intellectuel influent au Québec, mobilise, aux fins d'une argumentation portant sur le déséquilibre fiscal au pays et ses conséquences sur l'exercice du pouvoir régulateur des administrations publiques, des propos aussi extrêmes et inacceptables que ceux qu'il tient à l'égard du professionnalisme des titulaires de Chaires de recherche du Canada et du rôle des universitaires québécois.

Il insulte en effet les premiers et humilie les deuxièmes. Car ni les uns ni les autres ne veulent ni ne doivent, dans leurs pratiques et leurs prises de position, donner suite à ses appréhensions ou exaucer ses sollicitations.



Déséquilibre fiscal et recherche universitaire - La rhétorique de Jocelyn Létourneau

Michel Seymour
Professeur au département de philosophie, Université de Montréal
Le Devoir mercredi 28 juillet 2004

La réplique de Jocelyn Létourneau (Le Devoir, 20 juillet) à mon article du 9 juillet dernier sur le déséquilibre fiscal et la recherche universitaire au Québec est surprenante, déplacée et injuste.

Il s'attarde exclusivement à ce que je dis au sujet des chaires du Canada sans discuter du reste. Il m'attribue ensuite des propos que je n'ai pas tenus au sujet des détenteurs de telles chaires. Ainsi, il laisse entendre que mon article ne vise qu'une chose, la dénonciation des intellectuels qui capituleraient devant l'État canadien en acceptant de telles chaires, alors que mon propos vise, au contraire, à dépasser la dimension individuelle pour dénoncer l'envahissement des compétences québécoises, l'utilisation abusive d'un prétendu «pouvoir de dépenser» et le déséquilibre fiscal.

Dans mon article, j'écris d'ailleurs que «les collègues que je connais et qui ont obtenu de telles chaires se sont tous comportés de façon honorable dans les circonstances». Il y a parmi les détenteurs de chaires du Canada mentionnés par Jocelyn Létourneau plusieurs personnes que je connais, que je respecte et que j'admire, précisément parce que celles-ci ont le courage de ne pas se laisser influencer par l'argent fédéral. J'ajoute seulement ensuite : «[...] mais le programme demeure arrimé à l'entreprise de construction nationale canadienne.» Voilà ce que je dénonce.

Il y a un déséquilibre fiscal qui est criant dans le domaine de la recherche universitaire au Québec, qui n'a pas encore été dénoncé et qui est arrimé au nation building canadien. C'est ce que je me suis appliqué à démontrer, chiffres et textes à l'appui. Mais Létourneau préfère caricaturer mon propos dans l'espoir de me mettre à dos les détenteurs de chaires. Dans mon article, j'écrivais pourtant : «Je ne vois aucun problème dans le fait de détenir une chaire, mais il ne faut pas que le détenteur se sente obligé de se taire.»

Je détiens moi-même des subventions de recherche fédérales, et cela ne m'empêche pas de rompre le silence. On aurait d'ailleurs aimé voir Létourneau en faire autant en élevant enfin la voix contre le nation building canadien, au lieu de s'en prendre encore une fois à un intellectuel nationaliste québécois.



Lettre à Pierre Falardeau sur notre Gratton

Louis Cornellier
Professeur de français au cégep de Joliette et chroniqueur aux essais québécois au Devoir
Le Devoir mardi 20 juillet 2004

Libre opinion: Mon cher Pierre,

Tu sais à quel point ton premier Gratton m'avait conquis. Enfin, nous l'avions notre Portrait du colonisé à la québécoise. Non seulement j'en ris encore, un peu jaune comme il se doit, mais, surtout, je persiste à croire que ce film n'a rien perdu de sa charge pédagogique et désaliénante. Jamais auparavant, et pas plus depuis, n'avait-on montré avec autant d'efficacité les ravages de notre colonisation culturelle.

J'ai revu ce film des dizaines de fois, en classe, avec mes étudiants, et je peux témoigner du pouvoir décapant de ton gros épais première mouture. Oui, oui, nous en voulions un deuxième pour actualiser un message dont les fondements n'avaient rien perdu de leur pertinence.

Cette suite, malheureusement, m'a plutôt consterné. Il ne restait, à mon grand désarroi, que les farces plates. J'ai, bien sûr, ri un peu parce que j'aime bien, parfois, cet humour de pelure de banane. Pour la réflexion, toutefois, c'était raté. Ton colonisé, devenu «big», n'était plus qu'un minable colon parvenu duquel on pouvait rire en toute bonne conscience, puisque celui-là n'incarnait plus, comme le premier, notre propre bêtise.

Je partage, à cet égard, l'explication de ma collègue Odile Tremblay : «Le mononcle garagiste, en montant en grade, s'éloignait du Québécois moyen et perdait de sa force emblématique. Du coup, la satire se diluait au profit de la farce grasse.» (Le Devoir, 25 juin 2004)

Je sais que tu assumes celui-là aussi, mais tes arguments, je crois, y sont pour moins dans cette défense que ta fierté d'artiste. Cela ne te déshonore pas, mais reste, somme toute, peu convaincant quant à la valeur de l'oeuvre en question. Il fallait, oui, un nouvel essai et je me suis réjoui d'apprendre que nous n'en avions pas fini avec notre Elvis, un monument incontournable de notre culture nationale.

Dès le début d'Elvis Gratton XXX, j'ai senti que tu renouais avec la veine forte. Notre Bob, en propriétaire de Télé-Égout, une PME spécialisée dans le pompage de merde, était d'emblée plus crédible que sa contrefaçon version rock star.

La scène de camping qui suit, dans laquelle notre homme doit se servir de sa connaissance du «bilingue» pour lire les instructions nécessaires au montage de sa tente, est une belle réussite. Du vrai bon Gratton : drôle, politique et presque «substil», pour reprendre le mot du héros. Cela allait-il durer ? Oui et non.

Nécessaire Gratton

J'attendais la charge et elle est venue. Devenu propriétaire de «Radio-Cadenas» et de l'empire médiatique Power Corporation grâce aux bons soins de son ami Jean Chrétien, qui place son monde avant de partir, ce qui est bien normal selon son homme de main, Gratton incarnera, une fois de plus, la bêtise fédéralo-capitaliste sûre de son bon droit et prête à tout pour écraser les «séparatisses».

Et là, mon Pierre, tu fais mouche quand tu dénonces la «substile» convergence commercialo-politique entre «Radio-Cadenas» et Power Corporation, qui gave les classes moyennes d'une bouillie fédéraliste en se drapant dans le manteau d'une information objective qui n'est, en fait, qu'une «formation» propagandiste version chic.

Tu fais mouche, aussi, quand tu tombes à bras raccourcis sur le culte du métissage culturel entretenu par une certaine élite médiatique, qui fait passer pour du progressisme la confusion identitaire de son multiculturalisme décervelant. La vengeance d'Elvis Wong, ce film dans le film que tu intègres à ton Gratton XXX et que tu fais réaliser par «l'auteuse Wim Wonders» que tu incarnes toi-même, illustre avec force ton irritation devant ces insignifiances artistiques désincarnées qu'on nous impose comme de la création quintessenciée, une attitude que tu dénonçais déjà dans Cinq intellectuels sur la place publique en 1995 : «À la cause de la liberté de leur pays, de leur peuple, ils préfèrent monter du théâtre en allemand ou en serbo-croate dans l'eau, dans la terre ou sur les rails. Et les critiques mouillent leurs canneçons de plaisir. "C'est tellement original." [...] Et on leur construira des théâtres, car la bourgeoisie aime bien s'exciter le poil des jambes de temps à autre, histoire d'oublier la grisaille du quotidien qu'elle nous fabrique. Plus c'est d'avant-garde, plus ça l'excite. D'avant-garde, mais inoffensif, surtout inoffensif.»

Ton Gratton, lui, n'est pas d'avant-garde, mais quand il frappe dans ces directions, il n'est pas non plus inoffensif.

Les «tabarnaks» de Julien Poulin, dans cette scène où il les multiplie pour exprimer sa satisfaction devant les niaiseries sans queue ni tête qu'on lui suggère en guise de scénario, sont, contrairement cette fois à ce qu'écrit Odile Tremblay, de véritables paroles d'anthologie.

Ce Gratton-là, cher Pierre, celui qui charge les faiseurs d'opinion chromés qui déploient leur machine de guerre propagandiste pour tuer toutes les vraies audaces politiques et artistiques, non seulement déride, mais il déniaise et, ben oui, émeut.

L'autre Gratton

Mais il n'y a pas, dans ton film, que celui-là. Il y en a un autre, plus revanchard que libérateur, plus gratuit que franc-tireur et, trop souvent donc, contre-productif. Le Gratton qui se moque de Plume à la Fête du Canada et dénonce une certaine propagande radio-canadienne/La Presse est nécessaire. Celui qui dépeint tous les journalistes en clowns ou en chiens dociles et baveux est injuste (entre autres envers Radio-Canada, justement) et entretient le cynisme.

Le Gratton [...] qui fait l'impasse sur la convergence à la sauce Quebecor entretient la confusion. Tu sais aussi bien que moi, cher Pierre, que le soi-disant apolitisme de l'empire Péladeau, qui justifierait, selon toi, ta retenue à son égard, n'engendre, lui aussi, et pour parler comme toi, que de la merde et est tout aussi débilitant, à sa façon, que l'autre que tu dénonces à juste titre.

D'ailleurs, les bêtises télévisuelles que tu mets en scène dans ton film relèvent bien plus du genre TVA que du genre Radio-Canada et, à mon avis, tu erres en dénonçant du même souffle l'insignifiance de la télé-réalité et la forme téléromanesque, qui est loin, quoi que tu en penses, de ne véhiculer que du vide.

Le Gratton qui s'en prend au machiavélisme des élites médiatiques, principalement par l'entremise du personnage qui gère les contenus de «Radio-Cadenas», est nécessaire. Celui qui fait passer ces mêmes élites (Jacques Godbout et John Saul, par exemple, nommés dans le film) pour des imbéciles se trompe. Si ces gens étaient imbéciles, la lutte serait facile. Elle ne l'est pas.

La contradiction, d'ailleurs, est trop grosse pour ne pas sauter aux yeux.

Enfin, le Gratton qui ridiculise les intellos branchés qui ne «perlent» que pour mieux ne rien dire est nécessaire. Celui qui oublie toutes nuances et qui laisse sous-entendre que tout, dans le domaine de la pensée, peut être simple et limpide encourage le populisme et, je sais que ça te choque mais tant pis, l'anti-intellectualisme, malheureusement bien ancré au Québec, comme partout ailleurs d'ailleurs.

Ton courage politique, cher Pierre, la constance et l'intégrité de ta propre démarche d'intellectuel te donnent une crédibilité qui ne doit surtout pas servir à entretenir une attitude -- ce populisme du refus de la pensée complexe -- qui a déjà trop nui, tu devrais le savoir, à notre propre lutte de libération. Jean Chrétien et Gratton n'aiment pas, eux non plus, les intellectuels. Ne faisons pas de leur combat le nôtre. [...]



Quand la santé devient un otage politique

Simon Turcotte
Médecin-résident en chirurgie générale, Université de Montréal
Le Devoir mardi 20 juillet 2004

«Notre comité soumet bien modestement son rapport au débat public.» Voilà comment Claude Castonguay et Michel Clair concluent leur analyse des enjeux auxquels fait face notre système de santé, parue dans La Presse du samedi 29 mai. M. Castonguay comparait ce système, il y a quatre ans, dans les pages du Devoir, à «une vache sacrée que peu de gens osent toucher». L'analyse qu'il livre aujourd'hui ayant peu changé, on peut comprendre sa résignation.

Qui plus est, ces quatre années ont été marquées par la récupération politique, tant au provincial qu'au fédéral, de la crainte d'être malade de l'électorat vieillissant. Découragement pour les uns, anxiété pour les autres, honte et désabusement pour les médecins devant les huissiers à leur porte. Combien de fois faudra-t-il le répéter? La santé ici est otage politique.

Les hôpitaux montréalais essaient encore de se remettre du séisme des années du déficit zéro. Faut-il rappeler les fusions hospitalières qui, visant une économie de 350 millions de dollars, ont provoqué la suppression de 2800 lits, le double de ce qui était prévu, sans compter les mises à la retraite massives de médecins et d'infirmières d'expérience?

Pour que le syndicat contribue de sa caisse de retraite, Lucien Bouchard avait cédé à Gérald Larose la possibilité que ces plans de retraite anticipée soient «applicables à tous»... Bien triste scène que celle de l'épuisement professionnel qui en est résulté, dont les congés de maladie se chiffraient à 253 millions en 2001-2002. Aujourd'hui, le nombre croissant d'étudiant-e-s en médecine et en soins infirmiers qui s'entassent dans les hôpitaux est nécessaire, mais cela n'aide en rien à la performance attendue par le ministère, qui ne craint pas de menacer odieusement les établissements de pénalités financières!

Les commissions Castonguay et Clair visaient juste. Hélas, le pouvoir exécutif, contraint par un agenda politique et handicapé par sa lourde structure, n'a pas pu actualiser ces idées. Et le gouvernement Charest, bien qu'il se soit fait élire en transformant sa campagne en psychose collective autour du thème de la santé, ne saura faire mieux. Pourquoi? Parce que le modèle d'un système de santé commandé d'en haut, où l'État joue le quadruple rôle de financier, d'administrateur, d'assureur principal et d'employeur, est dépassé. Son financement est devenu impossible. Le temps n'est plus aux réformes à coups de décrets ministériels.

«Le privé» n'est pas la solution

Qu'on cesse de présenter «le privé», au sens large et libéral, comme la solution facile à ces problèmes structuraux complexes. Un système qui multiplie les gestionnaires et les assureurs-payeurs devient rapidement inflationniste et moins efficace; tout ceux qui s'y trouvent veulent en dégager des profits et personne ne paie la totalité de la facture. Ce modèle fait dépenser aux États-Unis deux fois plus d'argent par habitant, compte tenu du coût de la vie, en soins de santé que le Canada et 7 % de plus de son PIB. Une médecine dont les décisions thérapeutiques ne dépendent plus du diagnostic, mais bien de la couverture d'assurance à laquelle le patient souscrit ou de quotas imposés par des gestionnaires, est par essence corrompue. Un système où tout s'achète et aucun risque ne se partage transforme la relation thérapeutique - basée sur la confiance - en une relation marchande où le dialogue est vite remplacé par les poursuites judiciaires. Ce modèle qui condamne et récompense, plutôt que d'être motivé par un idéal de justice, est moralement inférieur. Et nous n'en voulons pas.

Si la solution ne réside pas dans un choix à faire entre un système entièrement public ou entièrement privatisé, elle passe par l'apport de ces deux façons de faire, ingérence du politique en moins. Mais qui alors pourrait parler de ce système avec autorité, en pleine connaissance de cause, ayant comme seul parti pris la santé de la communauté, et détenir un pouvoir décisionnel conséquent?

La création de sociétés d'État en santé, dont le projet de loi 28 en est l'ébauche, constitue une solution amplement débattue ailleurs depuis plusieurs années; elle est à la fois retenue comme conclusion de la commission Clair et soutenue par le Collège des médecins du Québec. Elle répond à ces exigences. Conformément à la Loi canadienne de la santé, l'État demeurerait l'assureur principal et l'administration resterait publique.

Il appartient à notre génération de créer ces institutions qui seraient aussi des caisses d'épargne collective, possiblement participative, avec des actions offertes aux intéressés. À nous de réunir autour d'une table les meilleurs gestionnaires, cette fois-ci dûment rémunérés, en compagnie des médecins et infirmières cliniciens qualifiés en administration de la santé.

À nous d'ouvrir la possibilité de financement par le secteur privé en créant, entre autres, un régime de crédit d'impôt pour l'investissement en santé et le mécénat. À nous de permettre aux Québécois qui veulent se l'offrir d'accéder à des options à la carte pour un confort supplémentaire dans les hôpitaux, dont chaque établissement pourrait gérer les profits, tout en garantissant de hautes normes de soins de base.

À nous de nous doter d'un hôpital universitaire avant-gardiste, d'un centre entièrement consacré à la recherche, au diagnostic et au traitement du cancer, qui sera bientôt la première cause de mortalité au pays. À nous de réunir sous un même toit les procédures ultraspécialisées, à nous encore de développer les technologies ambulatoires nécessaires au suivi à domicile des patients atteints de maladies chroniques. Et d'établir un réseau de transport et d'hébergement efficace pour les Québécois des régions éloignées.

Le ministère de la Santé deviendrait l'instance de vérification de la performance de ces sociétés d'État en santé, doté de mécanismes d'évaluation des technologies, de la qualité de vie et de la santé des Québécois. La distance prise envers les fonctions plus exécutives que sont l'achat et la production de services de santé donnerait enfin de la crédibilité aux grandes lignes directrices que le ministère mettrait de l'avant. Cela permettrait enfin au gouvernement de faire des campagnes de prévention et d'information ciblées et d'investir dans l'éducation en matière de santé, seule garantie de notre bien-être collectif et d'économies réelles à long terme. [...]Simon Turcotte

Médecin-résident en chirurgie générale, Université de Montréal

otre comité soumet bien modestement son rapport au débat public.» Voilà comment Claude Castonguay et Michel Clair concluent leur analyse des enjeux auxquels fait face notre système de santé, parue dans La Presse du samedi 29 mai. M. Castonguay comparait ce système, il y a quatre ans, dans les pages du Devoir, à «une vache sacrée que peu de gens osent toucher». L'analyse qu'il livre aujourd'hui ayant peu changé, on peut comprendre sa résignation.

Qui plus est, ces quatre années ont été marquées par la récupération politique, tant au provincial qu'au fédéral, de la crainte d'être malade de l'électorat vieillissant. Découragement pour les uns, anxiété pour les autres, honte et désabusement pour les médecins devant les huissiers à leur porte. Combien de fois faudra-t-il le répéter? La santé ici est otage politique.

Les hôpitaux montréalais essaient encore de se remettre du séisme des années du déficit zéro. Faut-il rappeler les fusions hospitalières qui, visant une économie de 350 millions de dollars, ont provoqué la suppression de 2800 lits, le double de ce qui était prévu, sans compter les mises à la retraite massives de médecins et d'infirmières d'expérience?

Pour que le syndicat contribue de sa caisse de retraite, Lucien Bouchard avait cédé à Gérald Larose la possibilité que ces plans de retraite anticipée soient «applicables à tous»... Bien triste scène que celle de l'épuisement professionnel qui en est résulté, dont les congés de maladie se chiffraient à 253 millions en 2001-2002. Aujourd'hui, le nombre croissant d'étudiant-e-s en médecine et en soins infirmiers qui s'entassent dans les hôpitaux est nécessaire, mais cela n'aide en rien à la performance attendue par le ministère, qui ne craint pas de menacer odieusement les établissements de pénalités financières!

Les commissions Castonguay et Clair visaient juste. Hélas, le pouvoir exécutif, contraint par un agenda politique et handicapé par sa lourde structure, n'a pas pu actualiser ces idées. Et le gouvernement Charest, bien qu'il se soit fait élire en transformant sa campagne en psychose collective autour du thème de la santé, ne saura faire mieux. Pourquoi? Parce que le modèle d'un système de santé commandé d'en haut, où l'État joue le quadruple rôle de financier, d'administrateur, d'assureur principal et d'employeur, est dépassé. Son financement est devenu impossible. Le temps n'est plus aux réformes à coups de décrets ministériels.

«Le privé» n'est pas la solution

Qu'on cesse de présenter «le privé», au sens large et libéral, comme la solution facile à ces problèmes structuraux complexes. Un système qui multiplie les gestionnaires et les assureurs-payeurs devient rapidement inflationniste et moins efficace; tout ceux qui s'y trouvent veulent en dégager des profits et personne ne paie la totalité de la facture. Ce modèle fait dépenser aux États-Unis deux fois plus d'argent par habitant, compte tenu du coût de la vie, en soins de santé que le Canada et 7 % de plus de son PIB. Une médecine dont les décisions thérapeutiques ne dépendent plus du diagnostic, mais bien de la couverture d'assurance à laquelle le patient souscrit ou de quotas imposés par des gestionnaires, est par essence corrompue. Un système où tout s'achète et aucun risque ne se partage transforme la relation thérapeutique - basée sur la confiance - en une relation marchande où le dialogue est vite remplacé par les poursuites judiciaires. Ce modèle qui condamne et récompense, plutôt que d'être motivé par un idéal de justice, est moralement inférieur. Et nous n'en voulons pas.

Si la solution ne réside pas dans un choix à faire entre un système entièrement public ou entièrement privatisé, elle passe par l'apport de ces deux façons de faire, ingérence du politique en moins. Mais qui alors pourrait parler de ce système avec autorité, en pleine connaissance de cause, ayant comme seul parti pris la santé de la communauté, et détenir un pouvoir décisionnel conséquent?

La création de sociétés d'État en santé, dont le projet de loi 28 en est l'ébauche, constitue une solution amplement débattue ailleurs depuis plusieurs années; elle est à la fois retenue comme conclusion de la commission Clair et soutenue par le Collège des médecins du Québec. Elle répond à ces exigences. Conformément à la Loi canadienne de la santé, l'État demeurerait l'assureur principal et l'administration resterait publique.

Il appartient à notre génération de créer ces institutions qui seraient aussi des caisses d'épargne collective, possiblement participative, avec des actions offertes aux intéressés. À nous de réunir autour d'une table les meilleurs gestionnaires, cette fois-ci dûment rémunérés, en compagnie des médecins et infirmières cliniciens qualifiés en administration de la santé.

À nous d'ouvrir la possibilité de financement par le secteur privé en créant, entre autres, un régime de crédit d'impôt pour l'investissement en santé et le mécénat. À nous de permettre aux Québécois qui veulent se l'offrir d'accéder à des options à la carte pour un confort supplémentaire dans les hôpitaux, dont chaque établissement pourrait gérer les profits, tout en garantissant de hautes normes de soins de base.

À nous de nous doter d'un hôpital universitaire avant-gardiste, d'un centre entièrement consacré à la recherche, au diagnostic et au traitement du cancer, qui sera bientôt la première cause de mortalité au pays. À nous de réunir sous un même toit les procédures ultraspécialisées, à nous encore de développer les technologies ambulatoires nécessaires au suivi à domicile des patients atteints de maladies chroniques. Et d'établir un réseau de transport et d'hébergement efficace pour les Québécois des régions éloignées.

Le ministère de la Santé deviendrait l'instance de vérification de la performance de ces sociétés d'État en santé, doté de mécanismes d'évaluation des technologies, de la qualité de vie et de la santé des Québécois. La distance prise envers les fonctions plus exécutives que sont l'achat et la production de services de santé donnerait enfin de la crédibilité aux grandes lignes directrices que le ministère mettrait de l'avant. Cela permettrait enfin au gouvernement de faire des campagnes de prévention et d'information ciblées et d'investir dans l'éducation en matière de santé, seule garantie de notre bien-être collectif et d'économies réelles à long terme. [...]



Canada should work with U.S. missile shield

The Montréal Gazette (Editorial) 20.7.2004

One of the surest predictions we can make about the public-policy debate in the coming years is that the ballistic-missile defence system proposed by the United States - sometimes called Son of Star Wars - will be a subject of heated debate in Canada and overseas. Even commentators who are not reflexively anti-American might question the utility of a multibillion-dollar detection and interception program based mainly on the fear of incoming missiles from a nation as wretched and distant as North Korea.

Stateside, however, the National Missile Defence Act of 1999, simply declaring the idea to be government policy, was signed with some reservations by former President Bill Clinton and has been pursued in earnest by his successor, George W. Bush, since the Sept. 11 attacks.

John Kerry, Bush's opponent in the coming presidential elections, basically supports the program. By the fall of this year, there will be interceptors in Alaska and upgraded early-warning radar installations in Alaska and California. More radar will follow in Britain. Recent reports suggest that Poland is eager to install a site. Australia is now on side, as are South Korea, Japan, Britain and Israel.

Will Canada then withhold its support? To do so would be to abandon the co-operative defence system we have shared, and benefitted from, for decades. Whatever the current state of the technology involved in stopping incoming missiles, the command and control system for all this can reasonably be seen as an extension of NORAD, the agreement that has integrated U.S. and Canadian air defences since 1958.

Few Canadians know that the NORAD deputy commander in chief at the Colorado headquarters, by treaty agreement, is a Canadian. This is not tokenism: we do have a presence and a say in the design and administration of the defence of North America. We shall be no better off, and arguably worse off, if we relinquish our role just because continental defence is evolving as time goes by.

It is frequently argued that security in the 21st century is more a question of intercepting bomb-laden vans than incoming missiles. Those determined to cause destruction are more likely to choose primitive methods than to attempt to overcome the Son of Star Wars. And the history of arms races tells us defensive technology is inevitably superseded by newer offensive technology.

But Star Wars advocates can counter that deployment has been organized in two-year "blocks" precisely to accommodate advances in science. At any rate, expert voices in the United States and elsewhere have determined that the missile programs in North Korea and Iran do pose credible future threats. And they have convinced American lawmakers that missile defence is worth pursuing.

During the federal election campaign, Prime Minister Paul Martin deflected questions with a missile defence of his own. Asked about the U.S. program, he asserted, irrelevantly, his opposition to the militarization of space. In fact, the Liberals quietly support the initiative, or rather the purely commonsensical policy of co-operating with the U.S. Canada really has no other choice.



D'où provient le déclin de la participation électorale?

Robert M. David
Maîtrise en administration publique, John F. Kennedy School of Government, université Harvard
Le Devoir mercredi 21 juillet 2004

IDÉES - Le déclin du taux de participation aux quatre dernières élections fédérales au Québec, qui est passé de 77 % à 60 % (y compris les bulletins rejetés le 28 juin dernier), a fait couler beaucoup d'encre. Des chercheurs et des observateurs en attribuent la raison tantôt à l'apathie des jeunes, tantôt à la désaffection des partisans. Qu'en est-il réellement?

Examinons d'abord les données de base sur lesquelles nous nous fions pour établir et comparer les taux de participation.

La première observation est que le nombre d'inscrits sur les listes électorales utilisées au Québec (ligne 11 dans le tableau) s'est accru à un rythme bien supérieur à la croissance démographique (ligne 12) survenue entre les élections fédérales du 25 octobre 1993 et celles du 28 juin 2004. Les listes se sont allongées de plus de 15 % au cours de cette période, tandis que la population n'a augmenté que de 5 %, y compris les nouveau-nés et les nouveaux arrivants n'ayant pas encore la citoyenneté canadienne ou l'âge requis et, ainsi, le droit de vote.

D'où viennent donc tous ces nouveaux électeurs? La question se pose, car si la liste électorale s'était accrue au même rythme que la population, comme il se doit à long terme, nous serions en train de célébrer une participation de plus de 70 %! Ces différents rythmes de croissance s'expliquent en partie par la présence des nombreux enfants des baby-boomers qui ont atteint 18 ans durant cette période, les efforts déployés pour inscrire les nouveaux Canadiens sur les listes électorales et l'ajout d'électeurs incarcérés, entre autres. Soulignons toutefois que le taux de participation de ces nouveaux électeurs est généralement inférieur à la moyenne, ce qui réduit le taux pour l'ensemble des électeurs.

Cependant, le fait que le directeur général des élections du Canada vient de retirer plus d'un million de noms en trop ayant figuré sur les listes utilisées dans tout le Canada pour les élections du 27 novembre 2000, ce qui a ainsi fait passer le taux de participation de 64 % à 67 % au Québec, nous laisse croire qu'il pourrait y avoir encore beaucoup de noms en trop sur la liste utilisée en 2004, ce qui fausserait le taux de participation.

Avec une population de plus en plus mobile et un processus d'inscription facilité pour encourager le vote, les dédoublements et les erreurs sont très susceptibles de se multiplier, et ce, malgré les efforts considérables déployés par Élections Canada depuis l'abandon du recensement effectué de porte à porte, en 1997. D'après cet organisme étatique, environ 20 % des renseignements sur les électeurs sont modifiés chaque année; 16 % concernent les seuls changements d'adresse dont Élections Canada est avisé.

Nous pouvons donc prévoir un taux supérieur au taux indiqué le soir des élections du 28 juin dernier, lorsque les listes auront été complètement épurées, si cela est possible...

Nouvelle tendance

Deuxièmement, certaines opinions exprimées laissent entendre que nous subissons une dégradation constante du taux de participation depuis des décennies, en faisant remarquer par exemple que le taux était de 77,4 % pour l'ensemble du Canada en 1900 ou encore que la dégradation observée depuis 1993 est un phénomène nouveau.

Or, depuis 1900, selon les données d'Élections Canada, le pays a connu 10 élections fédérales où le taux de participation a été inférieur à 70 % et quatre périodes de déclin couvrant au moins trois élections successives. Le plus haut taux enregistré avant 1993 n'a atteint que 79,4 %, en mars 1958, et le taux le plus faible du siècle dernier, 66,4 %, a été relevé en octobre 1925.

S'il y a une forte tendance à la baisse, celle-ci est plutôt récente car le taux de participation était de 75,3 % en 1988 (77,1 % en 1993, au Québec), soit un résultat proche du meilleur taux jamais obtenu.

Il faut donc souligner l'effet générationnel observé depuis le début du siècle dernier, en vertu duquel le taux de participation de chaque génération est inférieur à celui de la génération précédente au même âge.

Nous savons également que la prédisposition à voter s'accroît avec l'âge et le niveau de scolarité, pour chaque génération.

Mais on ne peut attribuer à ces seuls effets une chute aussi brutale en si peu de temps, soit de 17 points (ou 22 %) en 11 ans (si on présume que les listes électorales sont exactes). D'autres causes beaucoup plus conjoncturelles sont responsables des multiples variations de la participation électorale, dont l'importance des enjeux, la compétitivité de l'élection aux niveaux national et local, les clivages sociaux ou idéologiques entre les partis, les conditions météorologiques le jour du scrutin, le nombre de partis en lice et la popularité des partis.

Analyse par régressions

De tous ces effets, c'est ce dernier, lié à la satisfaction des électeurs envers les partis, qui a montré la plus forte corrélation avec le taux d'abstention. Plus forte même que l'importance de la souveraineté ou de la santé, du sens du devoir ou de la popularité des chefs des partis chez l'électorat.

L'analyse par régressions des données du plus récent sondage détaillé, intitulé Étude sur l'élection canadienne de 2000 (ÉÉC), que j'ai entreprise lors d'un projet de recherche cette année, révèle que plus les électeurs étaient insatisfaits des partis en lice, plus ils étaient portés à s'abstenir de voter.

Et les électeurs étaient plus portés à s'abstenir de voter, soit dans une proportion de deux fois et demie supérieure, s'ils aimaient peu l'un ou l'autre des deux principaux partis, le Parti libéral du Canada et le Bloc québécois, que s'ils aimaient peu le Parti progressiste-conservateur ou l'Alliance canadienne, au Québec.

Ces données concordent avec les résultats décrits au tableau ci-joint, où le Bloc n'a toujours pas récupéré toutes les voix qu'il a perdues en 1997, après l'échec du référendum de 1995, avec le départ de son chef, M. Lucien Bouchard, la lutte au déficit budgétaire du Parti québécois et la mise en veilleuse de la question nationale.

Elles concordent également avec la thèse selon laquelle un bon nombre d'électeurs ayant favorisé autrefois les libéraux se sont abstenus de voter le 28 juin dernier au lieu d'accorder leur vote à un autre parti très différent sur le plan idéologique. Ensemble, tous ces éléments devraient nous aider à prendre la pleine mesure de la chute observée dans la propension à voter des électeurs québécois ces dernières années et, ainsi, à dégager des pistes de solution appropriées.



Réformer le mode de scrutin

Rodrigue Tremblay
Professeur d'économie à l'Université de Montréal
Les Affaires samedi 24 juillet 2004

Point de vue - Une réforme du mode de scrutin équivaut à un changement constitutionnel. C'est pourquoi, même s'il est impossible de satisfaire tout le monde, une telle réforme doit susciter un large consensus avant d'être mise en oeuvre. Il faut aussi être prudent afin d'éviter que des effets pervers ne résultent du changement en profondeur du processus d'élection des députés, comme celui de donner la balance du pouvoir à des groupuscules politiques.

Toute réforme du mode de scrutin vise à rendre ce dernier plus représentatif des choix des électeurs tout en évitant d'introduire de l'instabilité politique dans la formation du gouvernement. Au Québec, où le système parlementaire est de tradition britannique, il existe un lien étroit entre le pouvoir exécutif (le gouvernement) et le pouvoir législatif (le parlement), puisque les ministres sont choisis parmi les députés. Un gouvernement majoritaire et son premier ministre doivent s'appuyer, en règle générale, sur un parti majoritaire à l'assemblée législative pour faire adopter les lois. On craint qu'un gouvernement minoritaire ne soit une source de paralysie et d'instabilité.

La question clé est la suivante : comment introduire un élément de proportionnalité dans un régime de type britannique sans risquer de créer une instabilité politique et sans diminuer le rôle représentatif des députés ?

Il faut féliciter le gouvernement Jean Charest de proposer un projet de réforme du mode de scrutin, ce qu'aucun autre gouvernement n'avait osé faire.

Le mode de scrutin proportionnel mixte envisagé par le ministre Jacques Dupuis scinderait la députation en deux : 60 % des 125 députés seraient élus au suffrage direct dans 75 circonscriptions; les 50 autres (40 %) seraient choisis dans une dizaine d'entités électorales régionales parmi les candidats défaits ayant obtenu au moins 5 % des votes et en fonction du total des voix obtenues par chaque parti.

La population est-elle prête à accepter qu'autant de députés (50 sur 125) soient des représentants désignés, mais non choisis par le suffrage des électeurs d'une circonscription ? Ce serait la conséquence de l'élection de députés selon le vote proportionnel obtenu par les partis. Y-a-t-il un risque que la population considère ces députés repêchés comme de seconde classe ? Est-ce que ces députés pourraient aussi devenir ministres, voire premier ministre ?

L'ajout d'un double vote, un pour le candidat et un autre pour le parti, et l'instauration d'une correction proportionnelle uniquement pour l'ensemble du Québec ne solutionneraient point le problème des deux classes de députés. En fait, la désignation par un parti d'apparatchiks parachutés comme députés de compensation rebuterait encore davantage la population.

Pour respecter le lien étroit qu'a la population avec ses représentants et réduire le risque d'effets pervers, les partis pourraient décider de réserver 100 circonscriptions (80%) pour l'élection traditionnelle et garder 25 sièges pour une représentation proportionnelle régionale.

Il serait pertinent que la population puisse se prononcer par voie de référendum sur une telle réforme, à l'occasion du prochain scrutin par exemple, car celle-ci doit demeurer l'arbitre ultime en ce domaine.

lesaffaires.redaction@transcontinental.ca



Une choquante récupération politique de l'affaire Maka Kotto

Nébardoum Derlemari
L'auteur est politologue. Il doit publier sous peu un ouvrage consacré à la problématique de l'immigration et du racisme au Québec et au Canada.
La Presse jeudi 22 juillet 2004

Nous voici encore une fois, " nous autres " des dites " communautés culturelles ", au coeur du scandale politique. Je ne discuterai pas ici de la pertinence de cette " appellation réductrice " d'honnêtes citoyens qui se sentent aussi québécois, canadiens, que ceux qui les excluent déjà par le langage. Je m'en tiendrai à l'ironie de l'histoire, qui n'en finit de redonner la parole aux opprimés.

Cette fois, c'est par la " bourde " de l'attaché politique Jean-Paul Carrier, que le scandale arrive, lui qui a commis l'irréparable en traitant l'honorable Maka Kotto, député élu du Bloc québécois, de " nègre ", et ce, le soir même de l'élection de ce dernier. Évidemment, les médias à qui ces propos avaient été directement adressés n'ont pas hésité à se saisir de l'affaire et à la marteler à qui mieux mieux. Il n'a fallu que deux jours, pour que le malfaisant présente ses excuses, que la Ligue des Noirs qui avait donné son appui en bloc au Bloc québécois, avise de poursuivre devant la Commission des droits de la personne, et que sais-je encore?

Ouf! C'est assez! Qu'il me soit d'abord permis de préciser ceci: mon propos ne vise nullement à disculper le fameux attaché, qui pour le moins, a fait preuve d'une " incompétence circonstancielle " flagrante, quand on connaît l'histoire tragique de l'humanité, qui sur l'autel de la différence, a sacrifié sans pitié des millions d'êtres humains, les considérant comme des " sous-hommes ", des " sous-femmes ", des " sous-enfants ", à cause de la " maudite différence ": une ignominie indicible, qui pour ainsi dire, ne mériterait plus d'être nommée! Même l'histoire politique récente du Québec (" Affaire Parizeau ", " Affaire Michaud ", etc.) nous renseigne avec éloquence sur la portée réprobatrice des discours comme ceux tenus par l'attaché. Mon intention n'est pas non plus d'apporter un quelconque soutien inconsidéré à quelque parti politique ou organisation que ce soit, dans cette " vile affaire ": en tant que Nègre et fier de l'être, je voudrais centrer le débat sur les véritables enjeux.

Le Québec est une société comme les autres, remplie de racistes et de non racistes, n'en déplaise à l'honorable député élu du Bloc, qui semble enfin tomber des nues, en affirmant tout de go que " cela n'avait rien de la société qu'il s'imaginait ". Tous ceux et celles qui comme moi, connaissent ce pays dans ses gloires et dans ses revers, savent de quoi je parle. Pour les autres, il suffit de rappeler que les Canadiens d'origine africaine par exemple, dont est issu l'honorable député, affichent le taux de scolarisation le plus élevé des Canadiens nés à l'étranger, avec un des taux de chômage les plus élevés; et la preuve de leur exclusion patente dans les différentes sphères de la société n'est plus à faire, comme l'a si bien montré le journaliste Stéphane Alarie (Journal de Montréal, vol XL/no.111-114), qui suivant en cela les traces de son prédécesseur l'Américain John Howard Griffin, s'était " outrageusement " mis Dans la peau d'un Noir...

Cette situation inacceptable d'exclusion des Canadiens Noirs s'explique entre autres, par le " racisme insidieux ", c'est-à-dire celui qui ne dit pas son nom, et qui semble être plus le lot du Québec que celui des États-Unis ou de l'Europe, pourtant réputés en la matière, où rien de moins que la xénophobie est ouvertement exprimée et connue de tous!

En fait, le racisme insidieux peut faire plus de ravages que le racisme déclaré, car dans le premier cas, celui qui en est victime, comme ce pourrait être le cas de notre député, ne l'aura peut-être pas toujours soupçonné à ses justes dimensions, risquant ainsi d'être d'autant plus désarmé, devant une situation qui ne lui a pas été clairement notifiée, mais qui n'en est pas moins efficiente dans la perversité...

Quant à moi, ce qui me préoccupe davantage, c'est le vrai problème de racisme quotidien que vivent mes semblables dans l'anonymat total, et qui freine leur pleine intégration, privant ainsi la société entière d'une contribution inestimable, plutôt que les invectives rétrogrades de quelques bagarreurs déchus ou de mauvais perdants, dans des circonstances particulières.

Si les paroles injurieuses de l'attaché me choquent, à juste titre, comme il en est le cas pour de nombreuses autres personnes, ce qui me choque le plus est la récupération politique, qui à mon avis, est en train d'en être faite. C'est-à-dire que ma crainte est que les politiciens de tous acabits, de tous les partis politiques, de tous les paliers de gouvernement et de toutes les organisations, s'en saisissent de manière opportuniste, comme ils savent si bien le faire, pour accroître leur capital politique au détriment des électeurs, sans poser aucun geste concret, susceptible d'apporter une solution réelle aux véritables défis des Canadiens nés à l'étranger, que j'ai cités plus haut.

Lorsque pour la première fois, l'ex-premier ministre du Québec, Monsieur Jacques Parizeau avait fait sa sortie sur le " vote ethnique ", la désolation générale s'était fait entendre, et j'étais de ceux qui avaient publiquement dénoncé la bévue (Le Devoir, 12 mars 1997; 27 mars 1997). Idem pour sa seconde bavure appelée l'" affaire Parizeau ", dont le rappel par le chef du Parti libéral du Québec, monsieur Jean Charest, au débat des chefs du 31 mars 2003, avait grandement concouru à positionner le chef libéral et son parti sur l'échiquier politique, comme étant les moins réfractaires à l'immigration et aux immigrants, contrairement à leurs adversaires péquistes qui portaient mélancoliquement le " boulet ignoble " de leur patriarche: tous les observateurs s'entendent pour reconnaître que " l'affaire Parizeau " avait permis à Jean Charest d'infliger littéralement un K.O. au chef péquiste Bernard Landry, et ainsi, lui faire gagner les élections!

La seule vraie question

Si l'actuel premier ministre du Québec s'était tant soit peu appuyé sur la question immigrante pour accéder au pouvoir, qu'a-t-il fait de tangible depuis son élection, pour résorber le chômage chronique des " communautés concernées ", comme celles des Canadiens Africains, et pour faciliter leur insertion méritée aux différents espaces publics et parapublics? Là est la seule et vraie question, qui mérite d'être posée.

Pour ce qui est du Bloc québécois, comme de tous les autres partis et de tous les intervenants, au-delà de l'aspect spectaculaire de l'" affaire Carrier ", et de l'élection de Maka Kotto- que je salue comme étant le premier Canadien Africain à être élu au Parlement fédéral-, quelles politiques systématiques vont-ils adopter pour favoriser une meilleure intégration des Canadiens nés à l'étranger en général, et des Canadiens d'origine africaine en particulier?

Car, si tous devaient se contenter de décrier les élucubrations de Jean-Paul Carrier, ils risqueraient malheureusement de lui donner raison, lorsqu'il leur répondra un jour, qu'en traitant Maka Kotto de " nègre élu ", au soir du 28 juin 2004, il entendait précisément: le " nègre (de service) élu "...



Esdras Minville, un intellectuel d'hier

Louis Cornellier
Le Devoir samedi 24 et dimanche 25 juillet 2004

Titre VO : Esdras Minville: nationalisme économique et catholicisme social au Québec durant l'entre-deux-guerres

Les intellectuels canadiens-français d'avant 1960 sont rarement considérés comme des références essentielles par les penseurs québécois d'aujourd'hui. Cette rupture de tradition, qu'on peut déplorer, s'explique. En effet, quoi qu'en disent certains esprits révisionnistes qui tentent de le nier, la Révolution tranquille marque véritablement une rupture dans l'histoire du Québec et, partant, dans la façon de penser la société québécoise.

La modernité, qui était peut-être en gestation depuis longtemps dans la Belle Province mais qui demeurait néanmoins latente, voire empêchée, s'impose alors dans un mouvement sans retour. Le catholicisme ne disparaît pas, mais il ne constitue plus le coeur de la vie sociale. L'État, paternaliste, devient providence. Le Québec rural perd sa puissance de mythe. Les choses, en gros, et cela a été mille fois raconté, ne sont plus ce qu'elles étaient.

Aussi, cette rupture sociale, économique, politique et culturelle ne pouvait qu'entraîner le déclassement des intellectuels d'hier qui appliquaient leur pensée à des réalités maintenant dépassées. Leur parole conserve une valeur et une nécessité historiques, ce qui n'est pas rien, et plus encore peut-être dans le cas des penseurs de la question nationale, un domaine dans lequel la tradition demeure un relais obligé. Pour le reste, cependant, la révolution, même tranquille, a fait son oeuvre et les nouvelles réalités modernes exigent de nouvelles pensées. La pensée d'Esdras Minville, qui fut un des plus brillants intellectuels clérico-nationalistes de la première moitié du XXe siècle québécois, n'a donc pas survécu au printemps de notre modernité.

Dans une belle étude d'histoire intellectuelle intitulée Esdras Minville : nationalisme économique et catholicisme social au Québec durant l'entre-deux-guerres, le jeune historien Dominique Foisy-Geoffroy, cofondateur et codirecteur de la revue Mens, présente la pensée de cet économiste et sociologue qui a tenté avec acharnement de sortir le Québec du marasme des années 1930.

Minville, qui fut entre autres le premier directeur d'origine québécoise des HEC, constatait alors l'échec du libéralisme, l'infériorité économique des Canadiens français et le dépérissement du monde rural, et entendait remédier à ces problèmes par un programme systématique de remplacement. Ses solutions : décentralisation, corporatisme, coopératisme, État chef d'orchestre mais limité et responsabilité individuelle.

Profondément catholique et convaincu que le politique, le social et l'économique, tous interdépendants, devaient ultimement se mettre au service de «la fin spirituelle de l'homme», Minville adhérait à la doctrine sociale de l'Église tout en cultivant un «souci du réel». Selon lui, un programme de restauration ne pouvait avoir de sens que s'il prenait en compte les particularités de la nation ou de la société à laquelle il s'appliquait. Aux grands principes fondamentaux qui guidaient l'action devait s'ajouter une connaissance approfondie du terrain d'expérimentation. Le traditionalisme, chez Minville, excluait donc l'idéalisme et l'apriorisme que Trudeau attribuait, dans La Grève de l'amiante paru en 1956, à la pensée sociale canadienne-française de la première moitié du XXe siècle.

Fidèle en cela à la pensée clérico-nationaliste de l'époque, l'économiste identifie d'abord l'«insuffisance de pensée ou de caractère» et le «manque d'esprit collectif et national» comme causes des problèmes qui affectent le Canada français. Sa pensée, toutefois, rapidement, évoluera, se raffinera, et ce sont les contraintes structurelles qui remplaceront les causes psychologiques dans l'explication du désarroi canadien-français. La Conquête et l'industrialisation seraient donc les sources des problèmes : complexe d'infériorité, marginalisation économique et manque d'esprit collectif. L'industrialisation, plus particulièrement, aurait «provoqué une rupture de l'équilibre entre les grandes villes (surtout Montréal) et les régions», entraînant des conséquences désastreuses : chômage, pauvreté, dépendance à l'égard des bailleurs de fonds étrangers, aliénation culturelle et atteinte à la «source des forces vives de la nation», c'est-à-dire à la campagne.

Minville, qui fut cosignataire du Programme de restauration sociale de l'Action libérale nationale au milieu des années 1930, proposera donc un plan de redressement ambitieux basé sur les principes déjà énumérés et qui fait la part belle à la colonisation des territoires inoccupés du Québec, mais dans une logique modernisatrice qui n'a que peu à voir avec l'idéalisme d'un Félix-Antoine Savard, par exemple. Ce plan, appliqué à titre expérimental dans la région gaspésienne où était né l'économiste, ne convaincra jamais vraiment les politiciens en place avant de devenir caduc.

«Que peut tirer notre époque de la vie et de l'oeuvre de Minville ?», demande, en conclusion, Dominique Foisy-Geoffroy. Compte tenu de ce qui précède, on aurait envie de répondre : pas grand-chose. L'historien retient toutefois trois éléments d'héritage encore valables : «l'exemple inspirant d'un intellectuel intègre [...] enraciné dans son milieu», une leçon de développement économique selon laquelle celui-ci «doit avant tout être le fait de la société civile, de la population elle-même, et non d'un État qui entretient une prospérité quelque peu factice et artificielle à coup d'importantes subventions» et une conception du passé faite de respect et de déférence critique envers l'héritage des ancêtres.

Va, quant à moi, pour le premier et le dernier élément de cette courte liste, mais le second, qui reprend un thème récemment revenu à la mode, me semble beaucoup plus douteux. C'est surtout, finalement, la conception minvillienne d'une économie et d'une politique au service de la dignité et de l'épanouissement humains qui mérite notre déférence et qui peut encore nous inspirer.

Dominique Foisy-Geoffroy a eu raison de rappeler Minville à notre mémoire et il l'a fait de fort belle façon. L'homme, dévoué à son peuple, est une figure importante de notre tradition intellectuelle. L'évolution de nos luttes, toutefois, le relègue au musée.


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

Madame la ministre Frulla n'a-t-elle qu'une parole ?

Jean-Luc Gouin
TRIBUNE LIBRE 1er août 2004


La Plénitude des pouvoirs pour le Québec en matières de Culture et de Communication
Madame la ministre Frulla n'a-t-elle qu'une parole ?

(Lettre ouverte)


Mme Liza Frulla,
Ministre de Patrimoine Canada
frulll@parl.gc.ca


Madame la ministre, je désire bien modestement vous informer être tout à fait en accord avec MM. Guy Bouthillier et Michel Venne, signataires respectifs des commentaires à votre attention parus, d'abord, pour le premier, dans le Cyberpresse du 21 courant et titré «Mme Frulla et la Culture» (www.cyberpresse.ca/opinions/tcl_opinions.php?idd=NzQwNzQ1), ainsi que, pour le second, dans Le Devoir du 26 et titré «Un défi à Liza Frulla» (www.ledevoir.com/2004/07/26/59853.html?333). J'ajouterais également, parmi le nombre surmultiplié sur moult tribunes, l'interpellation expresse et bien sentie de Mme Laure Gardenelle dans les pages du site Impératif français (http://www.imperatif-francais.org/dossiers/dossiers.php?id_dossier=3100).

Ou bien alors, en effet, vous disiez n'importe quoi (peut-être pour vous donner bonne conscience, ou contenance, sinon par pure complaisance ou que sais-je encore), auquel cas vous n'êtes pas digne d'occuper vos fonctions, ou bien vous étiez (et êtes toujours) réellement honnête, et vous allez par conséquent donner chair à votre pensée et transmuter votre verbe en action. Ce qui le cas échéant, et comme par surcroît (et outre le sentiment du devoir accompli, qui constitue déjà en soi un plaisir non négligeable), vous méritera le respect véritable et la reconnaissance pérenne de la nation québécoise tout entière.

Liza Frulla n'est plus aujourd'hui face à quelque Stéphane Dion, Jean Pelletier, Denis Coderre, ou face à quelque autre émissaire de l'ex-premier ministre du Canada; et pour lesquels un État québécois non subalterne, inféodé ou vassalisé représente rien moins qu'un État dangereux. Tout Québécois qu'ils fussent tous, par ailleurs, dans leur identité propre.

Aussi la ministre fédérale de Patrimoine Canada doit désormais, et ce sans détour ou faux-fuyants, répondre aux requêtes légitimes et fermes de la ministre québécoise de la Culture et de la Communication qu'elle fut - non du reste sans compétence, je vous l'accorde sans réserve - il y a quelques années à peine.

Madame, le citoyen commettant et contribuable que je suis attend de vous honnêteté, cohérence, crédibilité, respect de vous-même et, enfin, respect politique authentique de la personnalité nationale du Québec.

Autant de termes, et de qualités de l'âme correspondantes, qui se condensent, ou se ramifient, en un seul vocable - Congruence. La barre est à la hauteur où - et avec raison - vous l'avez très exactement située vous-même.

Aussi je veux croire, madame la ministre, qu'une seule et unique tête existât, et qu'elle est digne de confiance, sous vos multiples galurins.

Mes salutations, concitoyenne Frulla !


Jean-Luc Gouin
Capitale nationale, ce 29 juillet 2004


cc : Mme Line Beauchamp, ministre de la Culture et de la Communication du Québec (Line.Beauchamp@mcc.gouv.Qc.ca)




TRIBUNE LIBRE

Le Pithiatisme judéen

Laure Gardenelle
TRIBUNE LIBRE 1er août 2004

Le Pithiatisme judéen

L'art de se créer des ennemis de toute pièce


Version enrichie d'un texte acheminé concurremment à La Presse (Montréal) et au Soleil (Québec)




« Le discours raciste sur l¹antisémitisme sert à protéger le racisme israélien.
Il est désarmant de constater que certaines personnes continuent à y prêter attention,
et que leurs larmes de crocodile s¹écoulent à longueur de colonnes dans les journaux.
»
Israël Adam Shamir (auteur juif),
« Le philosémitisme, c¹est du racisme », in GéoStratégie, 29 avril 2003





=> Commentaire formulé en réaction au texte de Steven Slimovitch, paru dans La Presse du 26 juillet 2004, et intitulé: «Le racisme sous le couvert de l'humour n'a pas sa place au Canada»




Je tiens le racisme pour une forme de déficience intellectuelle.

Sauf que.

À crier à l'antisémitisme pour un oui, un non ou bien un fruit qui tombe de l'arbre (quitte à présenter des excuses ensuite: mais le mal est toujours commis sans réserve au préalable, sinon avec contentement), je ne parviens plus à considérer les organismes tels que le B'nai Brith ou le Congrès juif of Canada (ainsi que leurs thuriféraires dont on lit constamment la prose dans les médias de tous horizons, dont bien sûr celle de M. Slimovitch [1]) comme étant des organismes intellectuellement ou politiquement crédibles.

Et si on ne fera jamais de moi une raciste, et pas même une chauvine (et bien entre nous, cela dit au passage, je n'oserais jamais tenir ni même penser, nonobstant en l'occurrence la collectivité saisie dans le collimateur, des propos que des ami-es juifs personnels tiennent, sans complexe ou mauvaise conscience aucuns, au sujet d'un bon nombre de «goyim» [2]), les représentants les plus visibles de la communauté juive sont décidément en bonne voie, à tout le moins, de me transformer en parfaite indifférente à leur sort.

Et je le déplore, croyez-m'en, avec une tristesse non dissimulée.

Je suis consternée, jour après jour, semaine après semaine, année après année - Ouf ! - de constater que l'un des plus grands ennemis de la communauté hébraïque - peut-être même le plus féroce de tous - réside au sein des plus tenaces «défenseurs» de celle-ci. Ainsi, non seulement par cette attitude vous alimentez vos adversaires véritables, le cas échéant, mais vous parvenez à merveille à rebuter définitivement vos camarades, vos amis, vos alliés, vos frères enfin. Dont je suis.

Dont je fus...?

Contre la souffrance, et notamment celle des vôtres en propre dans le passé (mais pas seulement: nul n'a le monopole de l'affliction, même si Yves Michaud n'a pas le droit de l'affirmer...), la communauté juive ne semble plus savoir opposer autre chose que la conviction intime du: «J'ai la raison absolue pour moi!» (ce qui au demeurant est plus près de la Sainte Inquisition que de Hegel). Autre chose hormis... l'armada hypersophistiquée d'Israël, bien sûr, mais que je ne discuterai pas ici (autre pan de l'histoire au reste qui ne saurait se voir traité du revers de la main par reconduction simpliste de la phraséologie habituelle de propagande. C'est trop sérieux, trop douloureux).

Bref, l'ennemi premier des ténors d'Israël et de la diaspora, le plus funeste de tous à vrai dire (parce qu'il les triture de l'intérieur dans leur conscience même), c'est la mauvaise foi. Flanquée en outre d'un prodigieux déficit d'humilité. Autant de nourritures fort riches en protéines pour tous les conflits réels ou possibles entre les hommes de toutes les nations.[3]

C'est de la sorte, de monologues de sourds en spirale de la violence, qu'on ne va plus nulle part. Sinon à la mort - violente, déchirante, déchiqueteuse. Arabes et Juifs confondus comme frères et soeurs - car enfin, tous sont sémites (ou descendants de Sem, l'aîné des trois fils de Noé selon la légende) - dans la même fosse commune de l'Histoire.

Il me semble qu'un peu d'intelligence vous éviterait de vous tirer ainsi, et continuellement, dans le pied à coup de battage et de bourrage - «Nous sommes le bien, l'Autre est le mal» (encore du mauvais Hegel...?) - qui ne convainc ni ne trompe plus personne. Mais voilà hélas! un appel à la réflexion qui manifestement ne rejoint pas à ce jour une oreille bien réceptive. Sauf que ça commence sérieusement, dangereusement aussi, à ressembler à de la delectatio morosa - ou jouissance de la victimisation.

Ne trouvez-vous pas...?


Laure Gardenelle,
Une goya québécoise,
28 juillet 2004


[1] Encore récemment, dans Le Soleil du 15 juillet, et avant même (présomption de culpabilité...) les prestations publiques de l'intéressé: «Les juifs de Montréal auront Dieudonné à l'oeil». Ou sinon, il y a quelques heures à peine, dans Le Devoir du 27 courant (http://www.ledevoir.com/2004/07/27/59924.html), alors qu'un membre de la communauté fait de la Kabbale la chasse gardée de sa confrérie - laquelle serait à son «sens» seule habilitée à décoder la «Bedeutung» des mondes... Pas touche à ma spécialité, quoi. Hé! on rit pas, là... Plus largement, et à titre d'illustrations strictement «locales»: http://www.bnaibrith.ca/press/press2004.html et http://www.amitiesquebec-israel.org/mediasfr.htm

[2] Le Goy : le « non-juif » (en yiddish) ! Non mais... imagine-t-on un instant le tapage à travers le Canada si les Québécois, par exemple, «divisaient» le monde (que dis-je: l'univers!)  entre «eux» et les «non»-Québécois... Un peuple de racistes, et d'antisémites au premier chef, voire de fascistes, assurément, que ces «Français d'Amérique». On s'en doutait bien un peu, hein... (ce qui explique peut-être pour une part [...?] l'unilinguisme anglais du site canadian du B'nai Brith: http://www.bnaibrith.ca/nfindex.htm). Jusqu'où ira donc le ridicule, je vous le demande???

[3] Exemple tout chaud et pénible jusqu'à la bêtise chez Anthony Housefather, et ce dans notre propre maison nationale: http://www.ledevoir.com/dossiers/304/53743.html?304 . Hélas! il faut bien le dire, les David Levine et les Salomon Cohen font figures de justes solitaires dans tout ce fatras, où la raison et le dialogue ne font plus le poids face à la croisade idéologique. Je terminerai par une suggestion: la lecture de deux ouvrages récents publiés par des auteurs juifs à l'intelligence autrement raffinée et, oserais-je dire, moins xénophobe. Il s'agit de Norman G. Finkelstein, L'industrie de l'Holocauste (La Fabrique Éditions, 2001) et le Québécois Yakov M. Rabkin (que l'inénarrable et doctrinaire Julia Coriat ira jusqu'à stigmatiser pour son opposition au sionisme: http://www.amitiesquebec-israel.org/mediasfr.htm#karim), Au nom de la Torah: Une histoire de l'opposition juive au sionisme (PULaval, 2004).