Actualité







Un changement de stratégie au PQ?

Jacques Parizeau
TRIBUNE LIBRE lundi 16 août 2004
(texte publié dans La Presse lundi 16 août 2004 )

C’est l’élection qui donnerait au Parti Québécois le mandat de réaliser la souveraineté. Décision en juin 2005

À l’occasion de la campagne électorale fédérale, le Bloc Québécois, par la voix de son chef, Gilles Duceppe, est souvent revenu sur l’idée suivante : « Le Bloc Québécois est souverainiste. Les élus du Bloc seront des souverainistes. Mais la décision de faire la souveraineté du Québec, c’est au Québec qu’elle se prendra ».

Après la grande victoire du 28 juin, tout est en place pour qu’une voix puissante et efficace du Québec se fasse entendre à Ottawa. Une forte majorité des députés du Québec à la Chambre des Communes, n’ont pas d’autres intérêts que les intérêts québécois, ne sont responsables de leur travail qu’auprès des Québécois et aideront à la réalisation de la souveraineté avec leur expérience unique et leur connaissance de certains dossiers fondamentaux pour un pays souverain (tels affaires étrangères, défense nationale, organismes internationaux, transport aérien, maritime, ferroviaire, etc.).

Maintenant, on attend de ceux qui, au Québec, auront à réaliser la souveraineté du pays, qu’ils nous disent comment ils ont l’intention de s’y prendre. Pour plusieurs, c’est simple. On recommence le référendum de 1995, avec des ajustements : remplacer le partenariat par l’union confédérale, par exemple. Jamais deux sans trois. Je pense que c’est loin d’être aussi simple que cela.

Il est généralement admis dans les diverses mouvances souverainistes que le temps de la Loto politique (les conditions gagnantes), de la divination numérique (un référendum dans cinq cents jours, mille jours, deux mille jours), de la farce et attrape (« jamais moi, premier ministre, ne dépenserai un sou d’argent public pour réaliser l’objectif pour lequel vous m’avez élu »), ce temps-là, dis-je, est passé. La victoire du Bloc Québécois à la Chambre des Communes force les souverainistes de l’Assemblée nationale à se ressaisir.

Justement, le Parti Québécois a lancé au cours de l’hiver 2004, une opération de réflexion et de discussions. Sous le vocable de la Saison des Idées, trois « chantiers » ont été ouverts. Le premier cherche à examiner le mode de fonctionnement et les structures du Parti. Le second a trait au Programme. Depuis trente ans, le programme s’est épaissi et a vieilli. Une remise en cause s’impose. Et finalement, le troisième chantier porte sur le Pays. Comment l’atteindre? Comment le définir? Chez les militants, l’exercice a soulevé beaucoup d’intérêt. Loin des caméras, des discussions, jusque-là trop souvent reportées, marginalisées, ou occultées, sont venues enfin rappeler aux militants le sens de leur engagement.

Un troisième référendum?

Dans les milieux officiels, on prend pour acquis que le rêve de tout souverainiste c’est de recommencer le référendum de 1995. Est-on bien certain qu’il faille s’engager dans un troisième référendum sur la souveraineté? En tout cas, vouloir recommencer demande que l’on réponde clairement à la question suivante : en vertu des règles du jeu que l’on connaît maintenant, la partie est-elle encore jouable? Pour cela il faut revenir sur ce qui s’est passé en octobre 1995 et ce qui s’est produit depuis.

On se souvient que, en vertu des lois québécoises, les camps du OUI et du NON pouvaient dépenser environ 5 millions de dollars chacun pour la campagne référendaire de 1995. Le témoignage de M. Guité devant la Commission parlementaire procédant à l’enquête sur le scandale des commandites a éclairé bien des sceptiques : le gouvernement fédéral avait donc, pour la campagne référendaire, loué les panneaux routiers au Québec à un coût de 8 millions de dollars. Cette confirmation d’une partie des dépenses fédérales à l’occasion du référendum était une première. Sans doute avait-on évalué, avec les moyens du bord, que les montants dépensés pour la « Marche pour l’Unité » à Montréal, quelques jours avant le 30 octobre 1995, par les gouvernements (fédéral et deux provinces), les comités fédéraux (Unité canadienne), les sociétés sous juridiction fédérale (Air Canada, Bell) étaient au bas mot de 23 millions de dollars. Mais on n’a jamais pu faire confirmer le chiffre puisque le gouvernement fédéral et ses « complices » considérant que les lois du Québec ne s’appliquaient pas à eux, avaient refusé de répondre au Directeur général des élections. De là l’importance du témoignage de M. Guité. L’épisode, en tout cas, devrait nous convaincre que cette loi sur la consultation populaire dont nous sommes si fiers est l’expression d’une naïveté charmante et d’une vertu pusillanime.

La même vertu s’est manifestée à l’occasion de l’examen des conditions dans les lesquelles le scrutin du 30 octobre 1995 s’était déroulé. Peu après, des plaintes furent déposées chez le Directeur général des élections à l’effet que dans le comté de Chomedey, et secondairement dans ceux de Marguerite-Bourgeois et Laurier-Dorion, les scrutateurs avaient rejeté un nombre anormal de bulletin de vote. Dans ces comtés qui traditionnellement votent fédéralistes et libéraux, ce ne pouvait être qu’un coup des « séparatistes ». Le DGÉ n’avait pu procéder à une véritable enquête sur le financement de la « Marche de l’Unité » puisque les principaux participants avaient refusé de répondre. Dans ce cas-ci personne ne pourrait se défiler. On mobilisa de grandes figures du monde juridique (Allan B. Gold), des universitaires, des statisticiens, tout cela pour envoyer 31 scrutateurs devant les tribunaux (sur près de 23,000).

Il fallut bien, cependant, que le DGÉ reconnaisse dans son rapport que pour l’ensemble du Québec, le pourcentage de vote rejetés était inférieur à celui des trois élections générales précédentes. Qu’importe. Ce sera un « grand scandale ». Le Parti Québécois en est tellement persuadé qu’encore récemment, en mai 2004, à la suite des révélations Guité, quand il demande la création d’une Commission d’enquête sur le financement de la campagne référendaire, il suffira, pour le faire reculer, que les libéraux exigent qu’on ajoute au mandat de la Commission, l’affaire des bulletins rejetés.

Il s’en faut de beaucoup pour que l’on accorde la même attention à, disons, des « anomalies » qui ont fortement ébranlé la confiance dans le contrôle du scrutin. En voici quelques exemples.

Il a fallu bien des pressions de la part de militants de l’Estrie pour que le DGÉ poursuive et fasse condamner 54 étudiants de l’Université Bishop qui avaient voté illégalement. On ne sait toujours pas comment le nombre de noms sur la liste électorale de Westmount a pu augmenter de 16% entre septembre 1994 (élection générale) et octobre 1995 (référendum). Et enfin, on ne sait toujours pas comment il se fait que 54,000 personnes qui ont voté en 1995 n’avaient pas de carte d’assurance-maladie.

On ne refait pas l’histoire. Ce qui est fait est fait. Encore faut-il en tirer les leçons. Le gouvernement fédéral, lui, a bien compris et s’est préparé activement à faire face à un troisième référendum. Pour ce qui a trait à l’argent, les sommes dépensées à l’occasion du référendum de 1995, sont peu de choses à côté du montant affecté par la suite aux programmes de commandites destinés, on le sait, aux seuls Québécois. Jean Chrétien reconnaissait, lors d’une assemblée à Winnipeg, que quelques millions avaient peut-être été volés mais que cela était peu à côté des économies que l’unité canadienne avait rapportées. Cela promet pour le prochain référendum. Et puis il y a eu la « loi sur la clarté ». Elle risque d’avoir un effet maléfique. Non pas en raison des contraintes juridiques véritables qu’elle comporte; l’avis de la Cour Suprême a ouvert toutes les portes nécessaires. Mais à cause de la confusion que cela va entraîner dans les esprits. Le spectacle de deux gouvernements se chamaillant sur la légitimité, la constitutionalité et la signification d’une loi alors que s’amorce une campagne référendaire n’a rien de réjouissant.

L’élection référendaire?

Si le gouvernement fédéral s’est préparé à un troisième référendum sur la souveraineté, il s’en faut de beaucoup que le gouvernement du Québec ait, dans les années qui ont suivi 1995, agi avec la même lucidité.

Aucune tentative n’a été faite de restreindre les interventions des non-québécois dans le financement; même pas de tentative de faire enquête. Ce n’est que récemment et sous la pression que l’on accepte enfin que pour ce qui a trait à l’impôt les Québécois qui voudraient faire des dons à des organismes de promotion de la souveraineté aient droit aux déductions auxquelles ont droit les Québécois qui font des dons à des organismes de promotion du fédéralisme. Et quant à l’émission d’une carte d’électeur pour contrôler la fraude électorale, il n’y a jamais eu moyen d’aboutir.

Il ne faut pas s’étonner que la conclusion de beaucoup de souverainistes c’est que, dans les conditions actuelles, la partie n’est pas jouable et qu’il faut chercher une autre voie. C’est ainsi que dans plusieurs des mouvements de jeunes du Parti Québécois et du Bloc Québécois est apparue l’idée d’une élection référendaire. C’est par l’élection que serait acquise la légitimité de réaliser l’indépendance du Québec. Le Québec était entré dans la Confédération canadienne sur un vote de ses députés, en dépit des demandes de référendum. Il en sortirait de la même façon.

On ne peut, cependant, aujourd’hui s’abstraire complètement d’un cadre ou d’un esprit référendaire. Après tout, cela fait trente ans que la stratégie du Parti Québécois s’articule autour d’un référendum. Le projet d’une élection référendaire toute simple, est donc rapidement amendé : il faudrait pour qu’il soit légitime de réaliser la souveraineté, que le parti souverainiste ait obtenu au moins 50% des suffrages exprimés à l’occasion de l’élection. On se rend compte, rapidement, qu’on place la barre trop haute. Dans une lutte à trois partis, cinquante pour cent des suffrages c’est à peu près impossible à réaliser. On examine aussi la solution de disposer de deux droits de vote pour le même scrutin : un pour élire un député, l’autre pour appuyer ou non la souveraineté : une élection et un référendum en même temps. Mais cette formule ne pourrait évidemment pas être appliquée à la prochaine élection. Il faudrait que les souverainistes prennent d’abord le pouvoir, amende la loi sur la consultation populaire, puis à l’élection suivante, ajouter le deuxième bulletin. C’est encore une façon de perdre du temps.

Revoir le cadre stratégique

En tout cas, ces jeunes qui ont appuyé Sasha Gauthier dans cette exploration des modalités d’une élection référendaire, ont eu l’immense mérite de chercher une alternative à une démarche qui leur semblait aller tout droit dans un mur. C’est cependant vraiment Robert Laplante qui va lancer pour de bon le débat sur l’alternative au troisième référendum. Le texte intitulé Revoir le cadre stratégique a été publié dans L’Action nationale de janvier 2004. À l’occasion de la Saison des Idées, le texte a pénétré partout chez les souverainistes et est abondamment discuté. On ne peut résumer en quelques paragraphes la démonstration de Robert Laplante mais on peut en souligner les principales charnières.

« Faire l’indépendance, c’est mettre à mort la gestion provinciale et non pas s’en accommoder. Le cadre stratégique étapiste confond l’accès à la direction de l’État avec la gestion provinciale ». […]

« Sur le plan de l’action militante cette confusion a eu des effets catastrophiques. Elle a substitué l’approche de séduction par le marketing politique à la mobilisation citoyenne en faisant du taux de satisfaction à l’égard de la politique provinciale un indicateur de progression de la cause. Cela n’a jamais manqué de conforter l’ambivalence puisque les succès provinciaux venaient dire aux sceptiques et aux craintifs que le système était réformable et que le Canada pouvait bien nous servir. Mais cela avait surtout pour effet de faire paraître les militants comme des radicaux, des empêcheurs de séduire en douce. » […] « Il faut cesser de considérer le référendum comme un moment inaugural. C’est l’élection qui donne la légitimité d’agir. Un parti souverainiste à qui les citoyens confient la gouvernance de l’État québécois doit être un parti qui a le mandat de faire des gestes de rupture qui prépareront l’indépendance. Cela ne veut pas dire que le recours au référendum soit écarté. Il doit changer de nature et de signification. » […]

« Loin d’être le point de départ, le référendum est un point d’arrivée, un aboutissement. » […]

« L’élection d’un parti souverainiste est un moment inaugural. Le parti souverainiste élu a le mandat de mettre en place l’appareil législatif et administratif pour réaliser la souveraineté. » […]

« Référendum de ratification de la Constitution… S’il est ratifié, le référendum devient exécutoire, le Québec devient indépendant ipso facto.

En somme, le Parti Québécois se présenterait aux prochaines élections en demandant le mandat de réaliser la souveraineté. S’il gagne, il commence à la préparer en promulguant une Constitution provisoire en vertu de laquelle, entre autres dispositions, une citoyenneté québécoise est instituée et une Cour constitutionnelle est créée. Le gouvernement met en place l’appareil législatif et administratif pour réaliser la souveraineté. Un projet de Constitution permanente est soumis à un référendum qui devient en quelque sorte l’acte de naissance du nouveau pays.

Ce changement complet de stratégie se devait d’avoir un succès immédiat chez beaucoup de militants que l’on fait passer depuis des années par la moulinette du bon gouvernement provincial, du déficit zéro, des fusions municipales, et par le mur des lamentations du déséquilibre fiscal.

Mais cela étant dit, il y a encore beaucoup de réflexion à apporter à la stratégie proposée par Robert Laplante. C’est ainsi que si l’on veut faire porter la prochaine campagne électorale sur la réalisation de la souveraineté, il faut être en mesure de présenter à l’opinion publique un schéma du genre de société que l’on veut construire, des valeurs que l’on veut défendre, répondre, en somme, à la question posée il y a bien des années par Yvon Deschamps : « La souveraineté qu’ossa-donne? » Certains hésitent devant le défi. S’engager à l’égard de l’avenir, cela risque de ne pas être rassembleur. C’est vrai, mais le vague n’est rassembleur que parce qu’il est fade. On ne s’engage pas vraiment dans l’avenir en assurant qu’il sera fade, ou bien encore en convainquant l’électeur de : « votez maintenant, on vous dira plus tard où on ira. » Attendre qu’un consensus apparaisse, c’est attendre Godot.

En finir avec le bon gouvernement

Faut-il aussi préparer une sorte de programme de « bon gouvernement » en attendant que Godot arrive? On l’a cru longtemps au Parti Québécois. Entre l’arrivée au pouvoir et la réalisation de l’indépendance, on a toujours voulu convaincre l’opinion publique que l’on assurerait « un bon gouvernement provincial » et qu’il fallait une trentaine de mesures, une centaine de pages, des flots de discours pour montrer à quel point avant d’être indépendant, on serait sérieux. Peut-être est-il temps d’arrêter cela. Nous avons été au pouvoir dix-huit ans au cours des vingt-huit dernières années. Nous ne devrions plus avoir à convaincre qui que ce soit de notre capacité à gouverner. Que l’on puisse activement préparer l’indépendance du Québec tout en gérant correctement l’économie; l’année 1995 en témoigne. En pleine campagne référendaire, réduire le déficit budgétaire de 2 milliards de dollars, renouveler toutes les conventions collectives du secteur public pour trois ans, à un coût total de cinq pour cent, sans crise, sans grève et en profiter, en passant, pour relancer les investissements et réorganiser la formation professionnelle qui s’effondrait, cela devrait faire comprendre que la « Province de Québec », on sait comment la gérer, et que les efforts doivent être appliqués à la préparation de l’organisation, de la gestion et des objectifs d’un pays indépendant.

Cela veut dire, cependant, qu’entre la date de l’élection et celle du référendum sur la Constitution, il ne faut pas que trop de temps s’écoule; autrement, comme d’habitude, les questions que posent la gestion de la « province » vont se mettre à envahir les préoccupations, à mobiliser les esprits, et à distraire les enthousiasmes.

Référendum sur la Constitution

Élaborer la Constitution du Québec risque de prendre bien du temps. Certaines questions fondamentales n’ont jamais été vraiment discutées; par exemple, veut-on poursuivre un régime parlementaire de type britannique, établir un système présidentiel à l’américaine ou à la française? Y aura-t-il une Chambre du Parlement, ou deux? La seconde Chambre sera-t-elle élue? Sera-t-elle une Chambre des Régions ou une sorte de Sénat? Quels pouvoirs donnera-t-on aux municipalités, aux régions? Jusqu’où poussera-t-on la consultation de la société civile? Doit-on constitutionaliser les droits des minorités ou faire en sorte que la Charte des droits et libertés ait une application universelle? Beaux débats en perspective!

C’est pour cette raison que tout en acceptant le parcours suggéré par Robert Laplante, on peut préférer que le référendum porte sur la constitution provisoire d’un Québec indépendant qui prévoirait, entre autres dispositions, l’établissement d’une Assemblée Constituante qui prendra le temps nécessaire pour préparer un projet de Constitution qui pourra être approuvé par consultation populaire après que le Québec soit devenu souverain. C’est le sens de la proposition de Constitution provisoire que fait actuellement circuler Daniel Turp, député de Mercier à l’Assemblée Nationale et coordonnateur des trois chantiers de la Saison des Idées.

Quoiqu’il en soit, la stratégie proposée a l’immense avantage de sortir le Québec du corridor où Ottawa voulait le parquer. La Loi sur la clarté devient sans objet. C’est l’élection qui accorde le mandat. Accélérer la naturalisation des immigrants? Mobiliser les Ontariens qui ont de la famille à Montréal? Faire voter les étudiants qui ne sont pas résidents? Organiser des manifestations d’amour subventionné, Place du Canada? Cela augmentera sans doute les majorités libérales dans une quinzaine de comtés mais ne changera pas grand chose dans Matapédia ou Abitibi-Est.

Laisser les militants discuter

En juin 2005, le Parti Québécois tiendra un congrès régulier, son premier depuis cinq ans. Il aura lieu trente et un ans après qu’à un autre congrès, il ait été décidé de ne procéder à la souveraineté que par la voie d’un référendum. Les débats avaient été longs et sérieux. Les tenants du référendum, envisagé comme condition première du cheminement vers la souveraineté, l’avaient emporté par deux voix contre une sur ceux qui préféraient que ce soit par le truchement d’une élection que le Québec décide de son avenir. La plupart de ceux qui aujourd’hui veulent discuter de l’accès du Québec à sa souveraineté n’étaient pas nés à cette époque ou en tout cas étaient bien jeunes. Ceux qui ont participé il y a plus de trente ans à ces discussions ne peuvent tout de même pas, aujourd’hui, dirent aux plus jeunes « la question a été tranchée en 1974, taisez-vous! »

Ceux qui ont trouvé dans les idées de Robert Laplante, dans les débats des chantiers de la Saison des Idées, dans les résolutions des jeunes de Sasha Gauthier, matière à réflexion ont encore bien du chemin à faire pour accéder à des propositions qui soient opérationnelles c’est-à-dire que l’on puisse appliquer avec suffisamment d’assurance. Ceux qui veulent procéder à un troisième référendum sur la souveraineté doivent convaincre que les règles du jeux peuvent être modifiées et le seront.

En conclusion, on aura compris qu’un changement de stratégie présente, à mon sens, un grand intérêt. Je comprends, aussi, qu’ayant perdu un référendum sur la souveraineté, je ne suis pas le meilleur des juges. Une chose en tout cas est claire. Il faut dans l’année qui vient laisser toute la place nécessaire au débat, ne pas se servir des procédures et des règles qui vont régir le cheminement qui précédera le Congrès pour l’évacuer on le marginaliser. En juin 2005, la question sera tranchée, et on pourra, enfin, s’engager dans la préparation de ce qu’on présentera aux Québécois comme pays.

Jacques Parizeau
11 août 2004







PAS BESOIN D'UN AUTRE RÉFÉRENDUM :
Parizeau cautionne l'idée d'élections référendaires

Denis Lessard
La Presse lundi 16 août 2004

Québec - Le Parti québécois doit refaire le débat qui, il y a 30 ans, l'avait amené à mettre de côté des élections référendaires au profit d'une démarche " étapiste " où il s'engageait à tenir un référendum avant de réaliser la souveraineté du Québec, estime l'ancien premier ministre Jacques Parizeau.

Dans un texte publié aujourd'hui dans les pages Forum de La Presse, l'ancien premier ministre jette un énorme pavé dans la mare du PQ. Le chef péquiste, Bernard Landry, devra maintenant établir sa position au regard d'un texte qui galvanisera l'aile radicale de son parti.

Déjà en 1974, Jacques Parizeau ne s'était rallié qu'à contrecoeur à la démarche " étapiste " mise de l'avant par Claude Morin et adoptée alors par les deux tiers du congrès.

Après l'échec des référendums de 1980 et 1995, M. Parizeau juge fort pertinente la réflexion de plusieurs militants souverainistes, qui croient que les prochaines élections québécoises devraient être référendaires: l'élection du PQ lui donnerait le mandat d'enclencher le processus menant à la souveraineté du Québec.

Bien des militants péquistes estiment que, comme le Québec a adhéré à la Confédération par un vote de ses députés, " il en sortirait de la même façon ", constate-t-il.

M. Parizeau se fait incisif à l'endroit de l'actuel chef du PQ en soulignant que le temps est passé de la " divination numérique (un référendum dans 500 jours, 1000 jours, 2000 jours) ", une des formules fétiches de Bernard Landry depuis son arrivée à la barre du parti. Lucien Bouchard n'est pas en reste; sa formule des " conditions gagnantes " est assimilée à " de la Loto politique ".

Sans y adhérer totalement, M. Parizeau est clairement sympathique à la démarche proposée par un militant souverainiste, Robert Laplante, dans un texte publié au début de l'année dans L'Action nationale, revue dont il est le directeur.

Prestement, M. Parizeau synthétise cette démarche: " En somme le Parti québécois se présenterait aux prochaines élections en demandant le mandat de réaliser la souveraineté. S'il gagne, il commence à la préparer en promulguant une Constitution provisoire en vertu de laquelle, entre autres dispositions, une citoyenneté québécoise est instituée et une Cour constitutionnelle est créée. " Le gouvernement, poursuit-il, " met en place l'appareil législatif et administratif pour réaliser la souveraineté ".

La démarche conserve un mécanisme référendaire, mais il n'interviendra que plus tard, pour permettre à la population de se prononcer sur " un projet de Constitution permanente " qui deviendrait " l'acte de naissance du nouveau pays ". Cette démarche offre " l'immense avantage de sortir le Québec du corridor où Ottawa voulait le parquer ". Sans référendum, la Loi sur la clarté devient " sans objet ". Dans un contexte électoral plutôt que référendaire, naturaliser davantage d'immigrants ou organiser " des manifestations d'amour subventionné " permettra à Ottawa d'augmenter des majorités dans certaines circonscriptions acquises, mais " cela ne changera pas grand-chose dans Matapédia ou Abitibi-Est ", observe l'ancien chef.

M. Parizeau constate que cette stratégie " se devait d'avoir un succès immédiat chez beaucoup de militants que l'on fait passer depuis des années par la moulinette du bon gouvernement provincial, du déficit zéro, des fusions municipales et par le mur des lamentations du déséquilibre fiscal ", un autre trait décoché à ses successeurs, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

À l'élection référendaire, certains veulent ajouter la nécessité que le PQ obtienne 50 % des suffrages exprimés, ce qui est quasi impossible quand trois partis sont en lice, observe M. Parizeau. D'autres ont proposé un bulletin à deux votes, où l'on se prononcerait sur le gouvernement et sur la question nationale, un scénario qui supposerait que le PQ soit élu au préalable pour amender la loi référendaire, déplore l'ancien chef.

Pendant la " Saison des idées "- les quelques mois de discussions sur les changements à apporter au programme péquiste au congrès de juin 2005-, le plan de M. Laplante " a pénétré partout chez les souverainistes et est abondamment discuté ". Les jeunes du PQ réfléchissent aussi sur les élections référendaires. " Ils ont eu l'immense mérite de chercher une alternative à une démarche qui leur semblait aller tout droit dans un mur ", souligne M. Parizeau.

La nette victoire du Bloc aux récentes élections " force les souverainistes de l'Assemblée nationale à se ressaisir ", prévient l'ancien chef. En préparant son prochain programme, le PQ n'a pas à prouver qu'il peut être un " bon gouvernement ". Au cours des 28 dernières années, le PQ a occupé le pouvoir pendant 18 ans. " Nous ne devrions plus avoir à convaincre qui que ce soit de notre capacité à gouverner ", tranche-t-il.

Pour Jacques Parizeau, le mouvement souverainiste ne doit pas miser sur un troisième référendum tenu selon les mêmes règles que ceux de 1980 et 1995. " La partie est-elle encore jouable? " s'interroge ouvertement M. Parizeau, qui relève le témoignage de l'ex-fonctionnaire fédéral Charles Guité dans le scandale des commandites. Pendant que les comités du Oui et du Non voyaient leurs dépenses limitées à 5 millions de dollars chacun, Ottawa avait injecté 8 millions pour réquisitionner tous les panneaux publicitaires bordant les routes du Québec. Sans parler de la " Marche pour l'unité ", une opération qui à elle seule a dû coûter 23 millions, soutient M. Parizeau.

Ces dépenses, qui ne tombent pas sous le coup de la loi québécoise sur les consultations populaires, devraient " nous convaincre que cette loi (...) dont nous sommes si fiers est l'expression d'une naïveté charmante et d'une vertu pusillanime ", tranche-t-il.

M. Parizeau s'interroge aussi sur l'importance donnée à l'affaire des bulletins rejetés dans quelques circonscriptions de l'Ouest-de-l'Île. Il déplore que le PQ, qui exigeait une commission d'enquête sur les révélations de M. Guité, ait reculé quand le gouvernement Charest a exigé, pour donner son feu vert, que cette enquête porte aussi sur ces bulletins rejetés. Pendant ce temps, personne ne se demande pourquoi il a fallu tant de pressions pour convaincre le directeur général des élections de poursuivre 54 étudiants de l'Université Bishop qui avaient voté illégalement en 1995. On ne trouve pas davantage d'explication à l'augmentation subite de 16 % des électeurs inscrits dans Westmount entre les élections de septembre 1994 et le référendum un an plus tard. De plus, personne ne sait comment 54 000 personnes qui ont voté en 1995 n'avaient pas de carte d'assurance maladie du Québec, relève l'ancien premier ministre.





Sur l’origine de l’étapisme de Claude Morin

L'aut'courriel n° 77, 16 août 2004

Extrait de Pierre Dubuc, L’AUTRE HISTOIRE DE L’INDÉPENDANCE, La gauche de Pierre Vallières à Charles Gagnon, La droite de Claude Morin à Paul Desmarais. Éditions Trois-Pistoles (2003)

La grande idée de Claude Morin, c’est l’étapisme, c’est-à-dire la nécessité après la prise du pouvoir d’un référendum pour accéder à l’indépendance. Au début des années 1970, le programme du Parti québécois prévoit que l’indépendance pourra être déclarée avec l’accession au pouvoir, sans qu’il soit nécessaire de consulter la population par référendum.

Le Québec était entré dans la confédération sans référendum, il pouvait en sortir sans référendum. C’était la règle du parlementarisme britannique. Cette perspective plonge Ottawa dans une grande frayeur. Une victoire électorale du Parti québécois était synonyme de la fin du Canada et, possiblement, d’une crise révolutionnaire. Il fallait, à tout prix, aux yeux d’Ottawa modifier ce scénario apocalyptique.

Dans son livre Mes premiers ministres, Claude Morin explique la genèse de l’idée d’un référendum. «L’idée du référendum, écrit-il, me fut involontairement suggérée en 1969 par trois personnalités renommées de l’establishment politico-technocratique anglophone fédéral (&) : Gordon Robertson, secrétaire du cabinet fédéral et, à ce titre, premier fonctionnaire d’Ottawa, Robert Bryce, ancien sous-ministre fédéral des Finances et éminent mandarin d’Ottawa et Al Johnson, sous ministre de la Santé nationale et du Bien-être social».

«Ils me firent chacun, poursuit Morin, l’un après l’autre et même une fois les trois ensemble, des commentaires forts instructifs. Ces échanges se situent parmi les plus démystifiant de toute ma carrière. Je n’étais pas prêt de les oublier.(&) Voilà comment le référendum s’insinua dans nos conversations. (&) Bien que pratiquement jamais utilisée en régime parlementaire britannique, seule une consultation de ce genre serait susceptible, me dirent-ils, d’inciter Ottawa et les provinces à consentir à un nouveau partage des pouvoirs plus avantageux pour le Québec. Pourvu, cependant, que les Québécois s’y fussent montrés très majoritairement favorables et qu’on eût permis l’expression du point de vue fédéral. »

«Que dire alors d’un référendum portant sur la souveraineté plutôt que sur un réaménagement du fédéralisme? », demanda Morin à ses interlocuteurs. Robertson, Bryce et Johnson lui répondirent qu’ils «étaient convaincus qu’une telle consultation prouverait le rejet, par les Québécois, du « séparatisme », mais ils n’hésitèrent pas à reconnaître (aveu peu compromettant, en 1969!) que, mis devant un référendum favorable à l’indépendance, eh bien, Ottawa et les autres provinces devraient s’incliner. »

Le plus extraordinaire dans cette confession est l’aveu que l’idée du référendum vient de fonctionnaires fédéraux. Et, pas de n’importe quels fonctionnaires ! Gordon Robertson - nous l’avons vu précédemment - était en 1969 co-responsable avec Marc Lalonde des services de renseignements parallèles mis sur pied par le Cabinet Trudeau pour lutter contre le séparatisme ! La stratégie de Morin lui a été dictée par les fédéralistes !

Il est évident que, devant l’éminence inévitable d’une victoire péquiste et de la déclaration unilatérale d’indépendance que cela impliquait, les fédéralistes n’avaient qu’une stratégie : gagner du temps! C’est exactement l’implication de la stratégie référendaire, de l’étapisme. À noter également que la question du référendum est d’abord discutée entre Morin et ses interlocuteurs fédéralistes en fonction - non pas de l’accession du Québec à l’indépendance - mais d’un nouveau partage des pouvoirs dans le cadre de la confédération canadienne.





400 ans plus tard dans les Maritimes

Benoît Aubin
L'Actualité, n° Vol: 29 No: 13 1 septembre 2004

Les acadiens profitent des célébrations du 400e anniversaire de leur présence en Amérique pour exorciser les démons du passé. Mais l'avenir de ce peuple de résistants est-il assuré pour autant?

C'est magique: les gros chiffres ronds exercent une espèce de fascination, qui leur confère parfois des pouvoirs concrets. Et il y a plusieurs gros chiffres ronds dans le ciel des Acadiens en ce moment.

Les Québécois, occupés à préparer les célébrations du 400e anniversaire de Québec, en 2008, n'aiment pas trop se le faire rappeler, mais cet été-ci marque le véritable 400e anniversaire de la colonisation française en Amérique. Les premiers colons français sont arrivés d'abord à l'île Sainte-Croix, puis à Port-Royal, en Nouvelle-Écosse, en 1604, avec Samuel de Champlain. Les Acadiens sont toujours là aujourd'hui, et plus forts que jamais, surtout au Nouveau-Brunswick. Il y a à cela des conséquences politiques importantes, qui commencent à se dégager maintenant.

Ce 400 n'est pas le seul gros chiffre rond par ici. En Acadie, on pense surtout à 250, comme dans: la déportation s'est produite il y aura 250 ans l'an prochain. La tragique déportation des Acadiens, de 1755 à 1763, fut ignorée pendant près d'un siècle, avant d'être ravivée en 1848 par Évangéline, l'ode romantique du poète américain Henry Wadsworth Longfellow. Cette déportation de 10 000 Acadiens, mélange de génocide, de guerre sainte et de piraterie, a éparpillé 3,5 millions de leurs descendants tout le long du littoral atlantique - dont plus d'un million et demi d'Arsenault, Leblanc, Landry, Soucy, Girouard, Léger, Cormier, Hachey, Doucet vivant au Québec. Les Acadiens, champions du sous-entendu, l'appellent "le Grand Dérangement".

Il y a un autre gros chiffre rond et, selon Jean Léger, leader de la communauté acadienne de Nouvelle-Écosse, il parle plus fort encore que les deux premiers: 180 millions de dollars. Ce sont les retombées économiques prévues du 3e Congrès mondial acadien, qui devait attirer pendant les deux premières semaines d'août plus de 100 000 "Cayens" - de France, de Nouvelle-Angleterre, du Québec, de Louisiane, des autres provinces de l'Atlantique - sur leur terre natale, l'Acadie originelle, les côtes de Nouvelle-Écosse.

"L'envergure du Congrès fait que soudain les Acadiens ont une présence, un poids, une légitimité ici, en Nouvelle-Écosse", dit Jean Léger - on prononce Légère. "Nous étions des parias, une minorité invisible et ignorée; soudainement, nous sommes devenus des partenaires à part entière." De nouveaux panneaux routiers indiquent maintenant la présence de communautés acadiennes, naguère honnies. De grandes banderoles "Celebrating l'Acadie" ornent le vieux port de Halifax. Le drapeau acadien flotte avec insolence en terre loyaliste, à Amherst, Truro. Près de Wolfville, une plate-bande de plus de 100 000 fleurs dessine un immense drapeau acadien sur une colline. D'autres fleurs composent des lettres hautes de 10 m, formant les mots "Bienvenue, Welcome".

Bien des Acadiens n'auraient jamais cru qu'un jour on les accueillerait en français, avec des fleurs, à Grand-Pré, village qui n'existe plus que dans leur mémoire. Il y a 249 ans cet été, à bord de navires puants et surchargés, appareillant pour ils ne savaient où, les Acadiens ont eu de Grand-Pré cette dernière vision: une épaisse colonne de fumée sombre s'élevant au-dessus du village incendié par les soldats anglais. Une vision qui les a marqués pendant les 10 générations suivantes. L'exil, Évangéline, le Canadien errant, la misère, la tristesse, l'assimilation, les complexes de minoritaires des Acadiens, tout cela vient de ce moment extrême, "une des pages les plus tragiques, les plus dramatiques, de l'histoire du Canada", selon Bernard Lord, premier ministre du Nouveau-Brunswick.

"La déportation fut le drame originel, le mythe fondateur de l'Acadie, l'an un de son histoire" - même si cette histoire avait déjà 150 ans à l'époque -, dit Herménégilde Chiasson, lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick.

Mais les Acadiens, des têtes de cochon, ont survécu. "Les Anglais ont voulu nous exterminer, dit Zachary Richard, le chanteur louisianais, mais ils ont plutôt créé une nuée de petites Acadies éparpillées partout en Amérique." Les pissenlits dans la pelouse.

Cet été, les Acadiens reviennent d'exil en grand nombre, pour reconquérir, symboliquement, leur patrie perdue. Le jour de leur fête nationale, l'Assomption, le 15 août, 10 000 Acadiens de la diaspora assisteront à une grand-messe, à Grand-Pré même, le sanctuaire de leur malheur. Ces descendants d'une nation virtuelle dont l'héroïne, Évangéline, est un personnage fictif chanteront Ave Maris Stella, l'hymne de leur nation éclatée, qui n'existe que dans les âmes et les coeurs de ceux qui y tiennent. Ce jour-là, les Acadiens auront bouclé la boucle. "Ce sera un moment très fort, l'émotion va être si intense, je ne sais pas comment je vais faire pour la supporter; je ne sais même pas si je serai capable d'y aller", dit Gérald Leblanc, poète, de Moncton.

On pourrait détester les Anglais, le Canada, l'humanité ou Dieu pour moins que cela. Pourtant, l'amertume, la soif de revanche ne semblent pas faire partie de l'attitude des Acadiens cet été.

"Les crimes des oppresseurs ne sont jamais revenus hanter leurs descendants ici, mais ils hantent toujours les fils des opprimés", dit Cécilia Cormier, 47 ans, traductrice longtemps exilée à Toronto, aujourd'hui revenue à Cocagne, son patelin natal, au Nouveau-Brunswick. Ce qu'ils veulent, cet été, les Acadiens, c'est tourner la page et en finir avec leur passé tragique.

"L'Acadie d'aujourd'hui, c'est beaucoup plus qu'un peuple conquis qui monte sur des bateaux la tête basse en chantant des cantiques, dit Herménégilde Chiasson. Ce qu'il nous faut, c'est un exorcisme à ce traumatisme collectif. Il n'y en a qu'un, et c'est de pardonner."

Bernard Lord va dans le même sens: "C'est important de connaître l'histoire, mais ça l'est également de ne pas être l'otage de l'histoire. Ce que les Acadiens ambitionnent de faire maintenant, c'est de prendre leur place, dans le Canada, le monde. Pas de passer leur vie à revivre le passé."

"Les Acadiens ne sont pas comme les Québécois, ils ne savent pas se choquer", remarque Patrice Joubert, 48 ans, Québécois d'origine vivant près de Moncton depuis six ans. "Les Acadiens n'ont pas le tour d'exprimer la colère ou de proférer des menaces."

"C'est parce qu'ils ont toujours été minoritaires, et ça, les Québécois ne peuvent pas le comprendre", dit Antonine Maillet, auteure de La Sagouine et de Pélagie-la-Charrette, qui a campé l'héritage folklorique et la tradition orale des Acadiens dans la littérature mondiale. "L'histoire a enseigné aux Acadiens que cela ne donne rien de frapper un mur de brique de ses poings. Ils ont appris à mettre le temps de leur bord; ils attendent que le mur devienne un rideau pour se faufiler." La survivance, les écoles françaises, le bilinguisme du Nouveau-Brunswick, l'émergence des Acadiens comme citoyens à part entière, "tous les gains que nous avons faits au cours des ans ont été obtenus de ruse et de finesse", dit-elle.

On recense près de 300 000 Acadiens dans les Maritimes, la majorité d'entre eux au Nouveau-Brunswick, où ils composent le tiers de la population. Les Acadiens se sont imposés comme une force culturelle et économique importante dans cette province, mais leur avenir demeure précaire dans les plus petites communautés - comme en Nouvelle-Écosse, où près de la moitié des 40 000 Acadiens disent parler l'anglais à la maison. "Mais il semble maintenant que nous ayons colmaté la brèche, dit Jean Léger. Entre les deux derniers recensements, le taux d'assimilation est resté à peu près stable."

Mais il n'y a pas que la langue qui fasse l'Acadien, selon Vaughne Madden, directrice générale du Congrès mondial. "Au Québec, les Acadiens ont conservé la langue, mais bon nombre ont perdu leur identité acadienne. En Louisiane, il y en a qui ne parlent qu'anglais, ne sont jamais venus ici, mais se sentent plus acadiens que moi!"

Se sentir acadien? "Il y a deux Acadies, celle de la diaspora et celle des gens qui vivent ici", dit Chiasson. Beaucoup des descendants des déportés ont conservé un lien nostalgique très vivant avec leur ancienne mère patrie. Ceux qui vivent dans les Maritimes sont plutôt occupés à bâtir une Acadie contemporaine. Et chacun de ceux-là, peu importe son âge, peut dire que la situation a déjà été pire. Écolière à Bouctouche dans les années 1930, Antonine Maillet a appris la grammaire française dans des manuels anglais - il n'y avait rien d'autre -, ce qui ne l'a pas empêchée de gagner le prix Goncourt, à Paris, en 1979. Après ses études, Cécilia Cormier a dû quitter Cocagne, près des plages de Shediac, pour trouver un emploi. "C'était très dur, très rock'n'roll ici dans les années 1970. Alcool, drogue, violence, tout était moche, et l'avenir semblait bouché. La moitié des jeunes avec qui j'ai grandi sont morts." Mais ceux qui ont survécu ont réussi, poursuit-elle. "Mon père a traîné la déportation comme un boulet toute sa vie, comme si ça lui était arrivé à lui personnellement. Je fais partie de la première génération d'Acadiens qui ne s'est jamais sentie minoritaire au Nouveau-Brunswick."

Et les plus jeunes? Toutes ces discussions sur le passé et l'avenir, sur l'identité les énervent un peu. "Nous ne sentons pas le besoin de nous proclamer acadiens sur nos affiches ou sur les pochettes de nos disques, dit Jean Surette, membre du groupe rock fusion Les Païens. L'Acadie, si elle veut se développer, doit être plus que du folklore."

La plus haute construction à Moncton a longtemps été le clocher de la cathédrale de l'Assomption. Depuis 1975, c'est la tour d'Assomption Vie, le plus gros business acadien. Au sommet trône Denis Losier, PDG de cette mutuelle d'assurances, qui gère des actifs de 2,5 milliards. Ministre du gouvernement libéral de Frank McKenna au début des années 1990, il a créé une stratégie pour attirer les Québécois sur les plages de Shediac - "400 000 nous visitent chaque année; ça crée des liens entre francophones". Le Congrès mondial "aura des répercussions politiques importantes parce qu'il aidera à modifier les perceptions", dit-il. Les Acadiens ont le vent dans les voiles; le Congrès est la démonstration spectaculaire et payante de leur contribution au dynamisme culturel et économique de la région. En retour, les Acadiens gagnent un statut, une visibilité rehaussés. "Les événements de l'été auront le mérite de démontrer que lord Durham s'est trompé, qu'il fut impossible de nous assimiler et qu'il faut maintenant composer avec nous", ajoute Denis Losier.

Si lord Durham s'est trompé, alors René Lévesque aussi.

La coalition de notables, d'évêques et de politiciens qui tenaient le Canada français ensemble a éclaté au milieu des années 1960, quand la jeune génération du Québec d'alors conclut qu'il n'y avait pas d'avenir pour le français en dehors du Québec. Les francophones décidèrent de se replier sur le seul territoire où ils étaient majoritaires - et de se définir comme québécois, mot nouveau à l'époque. Cette scission ("une erreur tragique aux conséquences incalculables", selon Antonine Maillet), les Acadiens l'ont encore en travers de la gorge 40 ans plus tard. Dans la perspective acadienne, la séparation politique du Québec aurait entraîné la disparition à court terme des communautés francophones hors Québec. "Nous sommes protégés parce que le Québec est là et qu'il a un gros bâton", dit Zachary Richard.

Pesant bien ses mots, Bernard Lord dit: "C'est toujours délicat pour nous de dire quoi faire aux Québécois. Mais nous croyons qu'il est plus facile de résoudre les problèmes en tendant la main qu'en faisant des menaces ou en élevant des barrières."

Le conflit politique entre le Québec et Ottawa a souvent mené les francophones à se battre entre eux, remarque Antonine Maillet. "Le Québec devrait plutôt être le chef de file de la francophonie canadienne, et même nord-américaine. Il en sortirait renforcé et grandi."

Il faut croire que le gouvernement de Jean Charest l'a entendue. Cet été, Québec est en train de réviser sa doctrine et parle de prendre "un rôle de leadership" au Canada français. "La scission des années 1960 est révolue, c'est une chose du passé", dit Benoît Pelletier, ministre québécois des Affaires intergouvernementales. Ce printemps, Québec a convoqué plus d'une centaine de leaders francophones non québécois, et Pelletier leur a dit: "Le Québec est de retour parmi vous, voyons ce que nous pouvons faire ensemble."

"Nous voulons revenir à une dimension fondamentale du Canada, un pays qui comprend une francophonie dynamique et unifiée", a dit le ministre à L'actualité.

L'isolationnisme des Québécois battu en brèche? La renaissance du Canada français, résultat de l'obstination des Acadiens à survivre, à être stratèges pour mieux s'imposer? Les Acadiens, minoritaires, voyaient dans "l'unité nationale" - terme jugé hostile par de nombreux Québécois - leur meilleure chance de survie à eux. Mais ils sont trop... acadiens pour s'en péter les bretelles aujourd'hui. Les Acadiens savent très bien, cependant, que ces développements politiques récents, soulignés par le fait qu'ils peuvent maintenant se célébrer eux-mêmes chez eux, sont uniquement dus à leur détermination à croître dans l'adversité.

Non, les Acadiens ne lâchent pas la patate.





Québec doit sabrer 500 millions

Denis Lessard
La Presse lundi 16 août 2004

Québec - Les finances publiques du Québec sont étranglées par le service de la dette. Le gouvernement Charest vient d'apprendre qu'il devra se débattre avec des dépassements de dépenses de plus de 500 millions pour l'année en cours.

Et, si l'on considère que, pour l'année 2005-2006, le ministre des Finances, Yves Séguin, prévoyait déjà un déficit de 1,6 milliard, on croit dans les officines gouvernementales qu'il sera carrément impossible pour le gouvernement Charest de respecter son engagement à baisser les impôts de un milliard dans le prochain budget.

Selon ce que La Presse a appris, les ministres responsables des Finances, Yves Séguin, et du Conseil du Trésor, Monique Jérôme-Forget, ont tous deux tiré la sonnette d'alarme au dernier Conseil des ministres, mardi.

Tous deux ont décrit en termes " dramatiques " la situation des finances publiques, frappées par un " problème structurel ", un déficit chronique. On a colmaté la brèche bien temporairement dans le dernier budget en mettant à l'encan environ 800 millions d'actifs gouvernementaux, mais Québec ne pourra utiliser de nouveau cette porte de sortie l'an prochain. Aussi y aura-t-il des choix difficiles à faire à la réunion extraordinaire des ministres, convoquée pour les 25 et 26 août à Magog.

Quelques jours auparavant, faisant une présentation similaire au forum des sous-ministres, le sous-ministre des Finances, Gilles Godbout, y était allé du même constat: les finances publiques " sont à la croisée des chemins ". La formule a fait sourire bien des vétérans dans la salle, habitués à ce que, année après année, on sonne le tocsin à l'automne pour s'assurer de respecter les budgets.

Or, il en irait tout autrement cette année. Politiquement, le premier ministre Charest aura tôt fait de faire porter le bonnet d'âne à Paul Martin en imputant aux coupes dans les transferts fédéraux la responsabilité de tous les maux du Québec. Mais, a observé le Conseil des ministres derrière des portes closes, ces coupes n'expliquent qu'en partie les problèmes de Québec.

Lourdes immobilisations

Une autre réalité est tout aussi préoccupante. Depuis 1998, le gouvernement du Québec a décidé de pelleter au service de la dette toutes ses dépenses d'immobilisations. Des édifices ou des travaux routiers qu'on payait en deux ou trois ans jusqu'alors se retrouvent sur la carte de crédit, avec 20 ans pour payer. Les travaux nouveaux s'accumulent chaque année depuis, tandis que continuent d'arriver les factures " d'hypothèques ". Les finances publiques se retrouvent davantage écrasées par ces dépenses " incompressibles ".

Au seul ministère des Transports, c'est un demi-milliard qui sert chaque année à payer des travaux déjà réalisés. Il y a quelques semaines, Line Beauchamp a signalé le même problème dans son budget à la Culture. Près du quart des sommes allouées dans ce secteur sont avalées par le service de la dette, soit plus de 30 millions par année. Au surplus, il faudra dénicher 16 millions supplémentaires pour l'équipement de la Grande Bibliothèque, qui a contribué à grossir le service de la dette, a-t-on appris au dernier Conseil des ministres.

Déjà, au dernier budget, le gouvernement savait qu'il devait éliminer 150 millions de crédits dans les dépenses annoncées fin mars. Or, depuis, " dans la plupart des ministères " les dépenses sont plus élevées que prévu. Aussi, bien que jusqu'ici les recettes soient grosso modo conformes aux prévisions, le ministre Séguin a dû faire des mises en garde dans sa présentation; la forte hausse du prix de l'essence coupe les jambes de la croissance économique et risque d'avoir un effet négatif sur les rentrées fiscales.

" C'est dramatique, il est de plus en plus clair que le problème des finances publiques est structurel ", a confié un membre du gouvernement à La Presse la semaine dernière. Québec ne pourra se contenter de comprimer les dépenses à gauche et à droite; on devra reconsidérer carrément des missions gouvernementales, explique-t-on- en se gardant bien toutefois de désigner des cibles.

Ces coûts du service de la dette sont incompressibles et, année après année, ils grugeront davantage des dépenses de programmes, les activités des ministères qui, elles, peuvent être sabrées.

Les présentations parallèles d'Yves Séguin et de Monique Jérôme-Forget (qui ont refusé de faire une présentation commune) ont été une douche froide pour les autres ministres, qui ont rapidement compris qu'on leur demanderait à nouveau d'appliquer fermement les freins sur les dépenses pour le reste de l'année.





Langue de bois

François Roberge
Grandes gueules - Voir 12 août 2004

Stephen Harper ne se soucie guère du français chez Air Canada? Tiens donc! Se rapproche-t-il soudainement de l'équipe Martin?

De son vivant, Pierre Elliott Trudeau disait du Canada qu'il était un pays où chaque citoyenne et citoyen pouvait s'épanouir en français et en anglais, langues officielles selon la Constitution. Vision noble, certes. Néanmoins, très vite les francophones ont frappé un mur.

Que des Canadiens et des Québécois soient unilingues chacun de leur côté, somme toute cela ne me scandalise pas. Au XXIe siècle, tout le monde devrait être bilingue, et même trilingue, mais tout un chacun dans son éducation se donne des priorités - l'apprentissage des langues devrait selon moi en être une, mais bon, c'est discutable! Par contre, j'ai été scandalisé le 20 juillet lors de l'assermentation de Paul Martin et de son équipe. Hormis Bill Graham, nouveau ministre de la Défense (notez que le précédent titulaire de ce poste, David Pratt, était unilingue anglophone) et quelques autres, les plus importants ministres hors Québec sont unilingues anglophones, ou du moins ne peuvent répondre en français aux questions du public. En tête: le Grand Banquier, Ralph Goodale. L'auteur du prochain budget du gouvernement fédéral ne peut même pas expliquer dans la deuxième plus importante langue canadienne ce qu'il compte faire des deniers publics, et pourquoi. Ni nous dire s'il nous en reste encore et, surtout, ce qu'il prévoit faire pour récupérer - s'il y tient, mais j'en doute! - "l'argent souillé" du scandale des commandites. Que ferions-nous, francophones ou anglophones, si notre banquier ne pouvait préciser clairement dans notre langue comment il compte administrer notre argent?...

Ottawa exige de ses fonctionnaires qu'ils soient bilingues. Certains doivent passer des tests d'aptitude pour prouver le fait. Exigence normale: le public a le droit d'être informé, dans les deux langues officielles, des différentes politiques ministérielles. Mais qui les lui transmet plus souvent qu'à son tour? Les membres du cabinet. Or, le bilinguisme n'est pas, force est de l'admettre, une condition sine qua non de leur "embauche". Allez y comprendre quelque chose! Imaginez le bâtonnier du Québec ignorant ce qu'est le Code civil...

M. Goodale n'est pas le seul membre unilingue anglophone du Saint des Saints canadien. Reg Alcock, président du Conseil du Trésor, l'est également. Son site Internet personnel, www.reg-alcock.ca, tout comme celui de M. Goodale, www.ralphgoodale.ca, n'a pas de version française. D'autres ministres d'importance n'échappent pas à cette "négligence": Anne McLellan (www.annemclellan.com), vice-première ministre; Toni Valeri (www.tonyvaleri.ca), leader parlementaire appelé à négocier avec le Bloc québécois; Scott Brison (www.brison.ca), nouveau ministre des Travaux publics, sommé pour sa part de prouver au Québec que "l'argent sale" n'est pas dans les coffres de son parti; enfin, Ujjal Dosanjh (www.ujjaldosangh.ca), ministre de la Santé. Apparaissent par contre sur la page d'accueil de celui-ci des liens "Chinese" et "Penjabi". Rien cependant pour ses compatriotes francophones à qui M. Dosanjh devra rappeler que la santé est la priorité de son gouvernement.

Ce Parti libéral, qui se prétend défenseur du bilinguisme officiel, ne peut discuter dans la langue officielle du Québec de l'état de santé du pays. Incroyable! Des artistes comme Peter Gabriel, Mick Jagger, Jodie Foster, Sigourney Weaver, etc., ainsi que des leaders d'opinion, tels que Kofi Annan, Romano Prodi (président italien), Jean-Paul II et Madeleine Albright, s'expriment publiquement en français, sans texte en main. Et tous et toutes n'ont rien à voir avec le Canada, pays officiellement bilingue.





La Société des postes veut être soustraite à la Loi d'accès à l'information

JIM BRONSKILL
PC 13 août 2004

OTTAWA (PC) - La Société canadienne des postes a discrètement demandé au gouvernement fédéral d'être exemptée des dispositions de la Loi d'accès à l'information, sous prétexte qu'elles pourraient nuire à sa capacité concurrentielle.

Des notes d'information obtenues vendredi par la Presse Canadienne révèlent que la société d'Etat a avancé "ne pouvoir continuer avec succès" à remplir son mandat principal si elle contrainte de se soumettre aux dispositions de la législation sur l'accès à l'information.

La Société canadienne des postes craint tout particulièrement que d'"importants concurrents multinationaux" comme United Parcel Service (UPS) et Federal Express se servent de la loi dans le but d'obtenir des informations commerciales confidentielles ou simplement "pour harceler la société d'Etat".

La requête a été formulée en dépit du fait que les services postaux "de la plupart des juridictions observées" par les responsables fédéraux, incluant les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, "ont été transformés en sociétés et exploités selon des critères commerciaux", mais sont sujets à des législations assurant l'accès à l'information.

Les notes d'information ont été rendues publiques par le ministère fédéral de la Justice à la suite d'une demande en ce sens formulée par la Presse Canadienne, en février dernier, en vertu de la Loi d'accès à l'information.

Elles sont divulguées alors que fait rage un débat quant à savoir si plusieurs sociétés et entreprises contrôlées par l'Etat, par exemple la Société canadienne des postes, font preuve de suffisamment d'ouverture.

Le président de la Société canadienne des postes, André Ouellet, a quitté son poste, jeudi, deux semaines après qu'eut été rendu public un rapport révélant qu'il avait accumulé 2 millions $ en dépenses de représentation et de voyage en plus de huit ans sans avoir fourni de documents justifiant ces frais.

André Ouellet était sous le coup d'une suspension depuis le printemps, lorsque la vérificatrice générale Sheila Fraser a critiqué les dépenses faites dans le cadre du programme fédéral de commandites par des sociétés d'Etat telles que celle des postes.

© La Presse Canadienne, 2004

http://mesnouvelles.branchez-vous.com/Nationales/040813/N081382U.html





Petrella, l'anti-dominant

Antoine Robitaille
Le Devoir lundi 16 août 2004

L'entrevue - Le Québec de gauche est fou de Riccardo Petrella. Ce politologue et économiste de l'université catholique de Louvain, en Belgique, vient au moins deux fois par an au Québec. Utopiste impénitent, l'altermondialiste militant propose une révolution tranquille du monde autour de la notion de «bien commun».

Riccardo Petrella reçoit tellement d'invitations pour venir prononcer des conférences ici qu'il a maintenant un agent chargé de les gérer. En entretien, il prend d'ailleurs soin de remercier «les médias québécois de leur soutien».

Comment explique-t-il sa popularité en cette terre de Raôul Duguay (poète qu'il encense dans son dernier livre)? «Peut-être, explique-t-il, que je réussis à faire passer des messages que souvent les nationaux n'arrivent pas à porter. Nul n'est prophète en son pays!» Il sera d'ailleurs à Montréal cette semaine, à l'invitation de l'Université d'été de l'Institut du Nouveau Monde, think tank de gauche fondé par notre collègue Michel Venne.

Il faut dire que Riccardo Petrella a tout pour plaire: étant un des penseurs de «l'altermondialisation», il s'oppose à ceux qu'il nomme les «dominants». Il est pour que l'eau soit un droit et non une marchandise; il plaide pour la «taxe Tobin» sur les transactions financières. Critique virulent du capitalisme (Petrella a présidé l'Association des amis du Monde Diplomatique), il n'a de cesse de condamner la «marchandisation du monde»; chacune de ses phrases contient les mots «bien commun». Bref, il est totalement du côté de la vertu, du «rêve d'un monde meilleur».

Ce «rêve», une tarte aux pommes? Justement, insiste-t-il en faisant résonner son bel accent italien peut-être pas étranger à son succès chez nous (il est né à La Spezia, au pays de Gramsci, en 1941), «c'est par ce type de commentaire cynique qu'on nous retire quotidiennement le droit de rêver à un autre monde».

Limites à la compétitivité

D'accord, mais il y a eu pire époque, non? Reportons-nous dix ans en arrière, lorsqu'il a publié, avec son Groupe de Lisbonne, le fameux rapport-manifeste Limites à la compétitivité (Boréal, 1995), livre qui a marché très fort au Québec, entre autres grâce à la participation de l'ancien premier ministre Pierre Marc Johnson et de l'universitaire Daniel Latouche. Ils étaient alors parmi les seuls à oser briser l'unanimité béate de l'après-guerre froide, tout entière livrée à l'idéologie néolibérale, qui disait que le bonheur allait découler du libre-échange global, de l'économie de marché planétaire, de la mondialisation déréglementée; bref de la «pensée Davos». Depuis, les idées chères à Petrella n'ont-elles pas progressé considérablement? Depuis, n'y a-t-il pas eu les grandes manifs de Seattle, Prague, Québec, Gênes; les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, la vague de l'anti-mondialisation, qui s'est muée récemment en «altermondialisation». En outre, le principe de la «taxe Tobin» fait son chemin. Le Parlement du Canada a même adopté une résolution en 1999, qui vantait ses mérites. En juin, le Parlement belge a entériné une loi sur cette taxe. (Mais elle n'entrera en vigueur que si les autres pays de l'Union européenne l'adoptent aussi...)

D'accord, mais il y a eu pire époque, non? Reportons-nous dix ans en arrière, lorsqu'il a publié, avec son Groupe de Lisbonne, le fameux rapport-manifeste Limites à la compétitivité (Boréal, 1995), livre qui a marché très fort au Québec, entre autres grâce à la participation de l'ancien premier ministre Pierre Marc Johnson et de l'universitaire Daniel Latouche. Ils étaient alors parmi les seuls à oser briser l'unanimité béate de l'après-guerre froide, tout entière livrée à l'idéologie néolibérale, qui disait que le bonheur allait découler du libre-échange global, de l'économie de marché planétaire, de la mondialisation déréglementée; bref de la «pensée Davos». Depuis, les idées chères à Petrella n'ont-elles pas progressé considérablement? Depuis, n'y a-t-il pas eu les grandes manifs de Seattle, Prague, Québec, Gênes; les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, la vague de l'anti-mondialisation, qui s'est muée récemment en «altermondialisation». En outre, le principe de la «taxe Tobin» fait son chemin. Le Parlement du Canada a même adopté une résolution en 1999, qui vantait ses mérites. En juin, le Parlement belge a entériné une loi sur cette taxe. (Mais elle n'entrera en vigueur que si les autres pays de l'Union européenne l'adoptent aussi...)

Sans compter que ce mouvement lui-même a de grands défis à surmonter: Petrella s'inquiète par exemple de le voir «terriblement éclaté»: «comment réussir à créer les liens opérationnels entre nous autour de quelques proclamations politiques, autour d'objectifs stratégiques sur lesquels on peut travailler ensemble pendant cinq ou dix ans?» Pour l'instant, dit Petrella, les Forums sociaux mondiaux servent bien sûr à «cultiver l'espoir», mais «nous ne pouvons pas dire que nous soyons sur une voie solide et rigoureuse».

Révolution?

Alors, comme dirait Lénine, «que faire?» La révolution? Louis Cornellier écrivait récemment que Petrella, «c'est un révolutionnaire, un vrai de vrai, qui affirme qu'il est "impensable d'éliminer la pauvreté par des réformes internes à l'économie actuelle en maintenant ses principes fondateurs et ses règles principales"».

Peut-être la révolution, répond Petrella, mais encore faudrait-il que celle-ci soit tranquille, non violente. Le politologue exècre l'idée que la violence et la guerre soient inévitables. Comme d'ailleurs l'idée que la pauvreté soit «naturelle».

Il justifie cependant certaines actions considérées comme «violentes». Celles, au Brésil, des paysans sans terre, qui ne font que revendiquer leurs droits usurpés. De la même façon lui semble légitime, en France, l'arrachage de plants génétiquement modifiés par des militants, dont José Bové. Parce que cela affirme les «revendications des paysans de France, qui forcent ainsi la France à respecter la disposition du moratoire anti-OGM en vigueur en Europe». Quant au saccage d'un McDonald par les mêmes paysans, autour du même Bové? «Là, on dépasse les bornes», dit Petrella.

Reste que ces violences répondent souvent à celles émanant du «système». S'il insiste pour dénoncer vigoureusement les actes du 11 mars 2004 (Madrid) et évidemment ceux du 11 septembre 2001, il fait remarquer que «la société devrait aussi férocement et moralement s'opposer à la violence du système lui-même». Celle, par exemple, qui permet au système financier et aux banques de faire des «profits extraordinaires».

N'est-ce pas fallacieux de mettre ainsi en parallèle terrorisme et excès capitalistes? Non, soutient Petrella, «par exemple, si votre banque, qui fait de gros profits, vous retire votre compte de banque, ce n'est certes pas une violence évidente, immédiate»; elle ne touche pas «directement l'homme et la femme moyens et bien-pensants, assis sur leur bien-être», mais c'est une violence tout de même, «sournoise et implicite», dit-il. C'est donc «en partie en réaction à ce type de violence du dominant, à son rejet du minoritaire» que des actions comme celles de Bové, ou même des terroristes, peuvent s'expliquer, dit Petrella sans nécessairement les justifier.

Dominant

«Dominant», ce concept marxisant, très large, revient constamment dans le discours de Petrella. Mais comme intellectuel, ne fait-il pas un peu partie de la classe dominante? Il l'avoue. Il est de ces «personnes qui ont un pouvoir de participer à la définition des problèmes et des priorités. J'ai travaillé à la Commission européenne, j'enseigne à l'université, je fais donc partie des structures dominantes. Je suis un des dominants.» Il dit toutefois préférer le terme de «privilégié» tout en rappelant que les dominants, dans l'histoire, «ont souvent eu dans leurs rangs des contestataires qui rêvaient de solutions différentes»: «Rappelez-vous que la Révolution française a été faite par des bourgeois et certains nobles, qui ont perdu leur vie, leur position et leur tête.»

Revenons au «Que faire?» Dans son dernier livre, Petrella propose d'organiser l'altermondialisation autour de cinq «objectifs stratégiques» à long terme: - la proclamation de l'illégalité de la pauvreté et son éradication en l'espace d'une génération; - la promotion et la sauvegarde des biens et services publics essentiels au droit à la vie; - le «désarmement de la finance» par la conception et la mise en place d'un système financier fondé sur le principe coopératif; - l'abandon du culte de la compétitivité et la promotion d'un contrat social mondial; - et enfin, la création d'une «Organisation mondiale de l'humanité» issue d'une refonte et d'une redéfinition de l'ONU.

Comment se rendre là? Riccardo Petrella ne le sait trop, mais dit qu'une première étape est de revendiquer «le droit de recommencer à rêver» à cette société meilleure. Lui-même compte sur une série d'organismes qu'il a créés pour ce faire. Le Groupe de Lisbonne (GL), d'abord, même s'il fonctionne de manière assez informelle. Depuis 1992, le GL a entre autres produit le Manifeste de l'eau. Petrella consacre aussi beaucoup d'énergie à une Université du Bien commun (UdBC), qu'il a lancée en 2001. «C'est tout petit encore. On est tous bénévoles là-dedans, on n'a pas d'argent», note-t-il. N'empêche, la nouvelle institution a développé un partenariat avec une institution corse et propose des modules de six semaines. Pendant son séjour chez nous, il dit vouloir explorer des façons d'associer son UdBC à l'Institut du Nouveau Monde et à l'UQAM.

Bref, on n'a pas fini de voir et de revoir Riccardo Petrella au Québec.

***

M. Petrella prononcera une conférence jeudi 19 août à 16 h à l'Hôtel Crowne Plaza, à l'invitation de l'Université d'été de l'Institut du Nouveau Monde. Détails www.uinm.qc.ca. Son dernier livre paru est Désir d'humanité. Le droit de rêver, Montréal, Écosociété, 208 pages.





Une nouvelle phase s'amorce dans le développement de la gauche québécoise

Pierre Dostie
Le Devoir lundi 16 août 2004

Libre opinion: Deux ans seulement après la fondation de l'Union des forces progressistes, la gauche québécoise entre dans une nouvelle phase de développement et de maturation.

Sur la scène électorale et dans la rue, l'UFP est un acteur présent et crédible. Par ailleurs, un nouveau club politique, les Syndicalistes pour un Québec libre (SPQL), fait une tentative d'investir le Parti québécois dans l'intention de le tirer à gauche. Enfin, un nouveau mouvement politique, Option citoyenne, celui-ci animé par la militante féministe Françoise David et le militant du logement social François Saillant, propose rien de moins que l'unification de l'ensemble des forces de gauche en un seul parti au printemps 2005. La prochaine année sera importante pour la gauche québécoise.

La gauche politique organisée

La gauche politique a réussi il y a deux ans un premier tour de force en rassemblant en un seul parti, l'Union des forces progressistes (UFP), les principales organisations politiques dont le RAP, le PCQ, le PDS ainsi que des collectifs locaux de militants jusque-là non partisans. C'est le fruit d'un patient travail de rapprochement et de lutte pour l'unité. Depuis sa fondation, grâce à sa structure fédérative, à sa «culture commune», à sa ferme volonté de réussir l'union et, surtout, grâce à sa conception du parti-processus, l'UFP a apporté une contribution importante à la construction d'un parti progressiste de masse au Québec. Bien que significative, cette contribution est celle des organisations politiques partisanes.

Club politique issu du mouvement syndical

Le syndicalisme de combat qui a caractérisé les années 1960-70 donnait son appui politique au Parti québécois qui représentait alors un espoir tant sur le plan national que social. Les années d'usure du pouvoir péquiste en ont déçu plusieurs, non seulement de ce parti mais aussi de la politique elle-même. Depuis cinq à six ans, l'intérêt pour la politique se ravive. On voit réapparaître l'éducation politique dans les syndicats et l'on s'intéresse à nouveau à la politique partisane.

Pour un certain nombre de militants, cela prend la forme d'un retour au PQ (qui a dangereusement dérivé vers le néolibéralisme) avec pour projet concerté de le ramener à gauche. Cette démarche est motivée de la façon suivante: la question nationale québécoise est toujours dans l'impasse et le PQ, qui est la plus importante force politique indépendantiste, exerce toujours une attraction sur certaines élites syndicales grâce au mythe selon lequel il faut d'abord et avant tout régler la question nationale; enfin, le mode de scrutin actuel fait obstacle à l'émergence d'une nouvelle force politique et la tentation est forte de prendre un raccourci et de transformer un parti existant.

Ici, la rupture n'est pas encore faite avec une certaine conception du nationalisme et avec le PQ comme véhicule politique. Cette rupture pourrait cependant se compléter d'ici au congrès du PQ prévu au printemps 2005, si ce parti continue de se montrer aussi rigide et opportuniste et si le SPQL se retrouve piégé et sans possibilité de faire adopter ses positions. La saison des idées lancée par Bernard Landry n'a récolté jusqu'ici que du réchauffé.

Collectif politique issu du mouvement féministe et de mouvements sociaux

Le mouvement féministe et les mouvements sociaux se sont longtemps tenus à l'écart de la politique partisane pour plusieurs raisons: la crainte de compromettre leur financement, le fait que la politique soit encore dominée par les hommes et exercée dans des conditions peu attirante pour la plupart des femmes, un certain mépris de la politique que l'on voit comme sale de toute façon.

Depuis quelques années, plusieurs groupes populaires et féministes s'impliquent dans la politique, que ce soit en interpellant les candidats aux élections, en faisant campagne sur des thèmes sociaux (les sans-chemise) en présentant des candidats indépendants ou encore en appuyant l'UFP. Le courant du mouvement Option citoyenne puise largement dans ce bassin qui commence à s'ouvrir à la politique partisane à gauche et qui veut s'accorder le temps nécessaire à une démarche autonome avant d'entrer en négociation avec l'UFP et les autres composantes partisanes déjà organisées.

Cette démarche, qui a de fortes chances de rejoindre une population que n'a pas atteint jusqu'ici l'UFP et les Verts, est prometteuse dans la mesure où elle s'inscrit elle-même dans le processus de rassemblement et d'unification de l'ensemble de la gauche d'une manière qui respecte ses diverses composantes.

Perspective

Le rassemblement de la gauche et son unification est un long processus. Tout comme le sont le développement d'une alternative politique et la construction d'un solide et crédible véhicule politique. C'est parce que la gauche est composée de groupes variés que s'impose un parti-processus capable de garder dans une organisation souple une grande diversité de formes et d'approches et de concilier les exigences du parti de la rue avec celles du parti des urnes.

Depuis sa fondation, l'UFP a enrichi la capacité de la gauche de faire bouger les choses. C'est parce que l'UFP existe que le PQ cherche à se renouveler à gauche et que le SPQ libre tente de convaincre les militants syndicaux de l'investir. C'est parce que l'UFP est une référence incontournable que les convergences se dessinent avec Option citoyenne.

En mars dernier, Option citoyenne se prononçait publiquement contre le projet du SPQ libre d'investir le PQ et optait plutôt pour l'élargissement du camp des forces de gauche. Le débat est maintenant bien circonscrit et met, face à face, d'un côté le SPQ libre et de l'autre l'UFP et Option citoyenne, comme deux stratégies opposées. Tout en évitant de nous tromper de cible et par exemple d'attaquer nos camarades de ce collectif, plus que jamais nous devons continuer de construire et de représenter l'alternative. Une alternative qui nous rapprochera peut-être le moment venu. C'est la responsabilité de l'UFP, d'Option citoyenne, du PVQ et qui sait d'autres collectifs qui suivront, en rupture avec le néolibéralisme, de bâtir cette alternative capable d'annuler l'effet des mirages péquistes.

Pierre Dostie : Membre de l'Union des forces progressistes





Le Québec dans 20 ans

Michel Venne
Le Devoir lundi 16 août 2004

On impute aux jeunes des ambitions ou des intentions qu'ils n'ont pas toujours. On est surtout bien prompts à déclarer leur génération sacrifiée ou à décréter irrémédiable leur présumé désengagement social et politique.

Lynda Champagne est professeur de philosophie au Cégep Saint-Jean-sur-Richelieu. Au dernier semestre, elle a demandé aux étudiants inscrits à son cours d'éthique et politique de préparer une dissertation finale répondant à la question : dans quelle société voulez-vous vivre dans vingt ans?

Mme Champagne a eu la gentillesse de me faire suivre les travaux des jeunes qui avaient accepté que je les lise. La question posée était inspirée par la création de l'Institut du Nouveau Monde, que j'ai l'honneur de diriger, et qui organise, cette semaine, de jeudi à dimanche, une université d'été ouverte aux jeunes de 15 à 30 ans.

***

J'ai lu une trentaine de dissertations de ces jeunes âgés de près de 18 ans. J'y ai trouvé énormément d'idéalisme, ce qui me semble prometteur pour l'avenir. Je n'ai pas vu dans ces textes le fatalisme qu'on impute à la génération montante.

De plus, pour généreuses, voire utopiques qu'elles soient, leurs conclusions ne sont pas pour autant naïves. Ces jeunes sont conscients des rapports de force et de l'immense effort à déployer pour qu'un rêve devienne réalité.

Or ils semblent disposés à faire cet effort. Ils réclament de leurs concitoyens un engagement plus constant dans les affaires publiques. «Joueur ou pion», demande Charles. Devinez sa réponse... «Nous sommes les acteurs de ce monde»... renchérit Anouchka. «La responsabilité sociale est un devoir moral», ajoute Claudiane.

Ces textes sont tous imprégnés par deux principes que bien des observateurs ont crus perdus. D'abord, ils réaffirment unanimement le caractère impératif de la recherche du bien commun, de l'importance de former une société à l'encontre de l'individualisme triomphant. Ce principe est cher y compris à ceux pour qui l'initiative et la responsabilité individuelles sont des exigences primordiales. C'est que la vie en société est essentielle pour les hommes et les femmes qui ont besoin de coopérer même si ce n'est que pour améliorer leur sort individuel.

Ensuite, je suis frappé par le souci qui transparaît de ces textes de transmettre quelque chose de valable aux générations qui suivent. Plusieurs font allusion aux enfants qu'ils n'ont pas encore. D'autres évoquent la volonté de laisser derrière eux une société dont ils pourront être fiers. Cette préoccupation me semble contredire la perception véhiculée des jeunes qui seraient incapables de vivre autre chose que le moment présent.

Je ne perçois pas d'inquiétude chez eux non plus.

***

Dans quelle société veulent-ils vivre, ces jeunes-là? Ils veulent vivre dans une société libérale mais dans laquelle la liberté n'est pas contradictoire avec la solidarité. Elle se conjugue cependant avec la responsabilité et avec une certaine morale dont l'État est le gardien.

La liberté individuelle est une valeur qui traverse toutes les dissertations. Chaque être humain est titulaire de droits. Nous sommes, à cet égard, tous égaux. Le droit à l'égalité leur est cher. Ils honnissent la discrimination envers les plus démunis comme envers les minorités. La doctrine des droits de l'Homme les influence énormément. Ils sont bien les enfants des chartes des droits et libertés.

C'est au nom du droit à l'égalité et au nom de la liberté, valeur suprême que la société a le devoir de protéger, que ces jeunes souhaitent vivre dans une société solidaire. Pour eux, liberté et solidarité ne sont pas contradictoires. Aucun d'entre eux ne prône une société planifiée. Ils semblent croire néanmoins que l'État a un rôle majeur à jouer pour rééquilibrer, par l'accès à l'éducation, à la santé et à la sécurité, la disparité entre les riches et les pauvres. Ce n'est pas la compassion qui les guide mais plutôt le principe de justice.

La responsabilité est une autre valeur forte pour ces jeunes. Les individus sont libres mais ils doivent agir pour que leurs gestes ne contribuent d'aucune manière à la détérioration de la société à laquelle ils appartiennent. Sans surprise, j'ai vu à quel point ils sont préoccupés par la protection de l'environnement.

Enfin, la société dans laquelle ils veulent vivre est une société morale. Je tire cette conclusion non pas parce qu'ils en ont exprimé explicitement le souhait. Mais parce que les notions de récompense, pour ceux qui agissent bien, et de punition, pour ceux qui agissent mal (par exemple, les entreprises qui polluent l'environnement), sont très présentes dans leurs textes.

***

Bien sûr, ces trente étudiants forment un échantillon restreint. Mais leur témoignage m'apparaît néanmoins significatif. Il leur reste, ces jeunes, à formuler et à défendre des moyens concrets de transformer en réalité leur société idéale.

Cette lecture fut riche d'un autre enseignement. Ces jeunes citent, en appui à leurs propos, des philosophes, des auteurs, des sources bibliographiques, qui n'apparaissent jamais dans les médias de masse et guère davantage dans les médias contestataires. Nous aurions avantage à nous y référer plus souvent nous-mêmes pour dépasser les clichés. Cela montre également l'importance de maintenir au programme des cégeps, voire au secondaire, l'enseignement de la philosophie. En cette période de remises en question, nous en avons tous besoin.

michel.venne@inm.qc.ca





Plus ça change...

Bernard Descôteaux
Le Devoir lundi 16 août 2004

ÉDITORIAL - Changer la culture politique qui prévaut à Ottawa est l'engagement le plus solennel pris par le premier ministre Paul Martin dans la foulée du scandale des commandites. Si le ménage promis progresse, adopter de nouvelles attitudes semble toutefois bien difficile. La nomination d'Yvon Charbonneau au poste d'ambassadeur à l'UNESCO laisse croire que le copinage fait toujours partie des moeurs libérales.

Le hasard fait parfois bien mal les choses, comme ce communiqué des Affaires extérieures confirmant la désignation de M. Charbonneau au poste d'ambassadeur à l'UNESCO à Paris qui est tombé jeudi dernier, au moment même où André Ouellet remettait sa démission du poste de président-directeur général de la Société canadienne des postes. La coïncidence était d'autant plus frappante que les deux hommes ont, à des époques différentes, négocié leur retraite de la politique active de la même manière contre une nomination à un poste prestigieux et rémunérateur.

Député de Papineau-Saint-Michel aux Communes pendant 29 ans, André Ouellet avait libéré son siège en 1996 à la demande du premier ministre Jean Chrétien qui cherchait une circonscription sûre pour Pierre Pettigrew, l'une de ses deux nouvelles recrues, l'autre étant Stéphane Dion. Le lendemain de sa démission, M. Ouellet était nommé président du conseil de la Société canadienne des postes et, peu après, M. Pettigrew était élu à l'occasion d'une élection complémentaire. De la même manière, Yvon Charbonneau cédait à la toute veille du déclenchement des élections, en mai dernier, son siège de député d'Honoré-Mercier qu'il occupait depuis 1997 à Pablo Rodriguez. Le premier ministre Martin tenait tout particulièrement à la candidature de ce dernier qui est un de ses proches partisans. M. Charbonneau, tout comme M. Ouellet, avait l'avantage de détenir une circonscription sûre et pouvait négocier son départ à prix élevé.

C'est à des nominations de ce genre que le premier ministre Paul Martin allait mettre fin, pensait-on. «Nous mettrons fin au copinage», avait-il affirmé dans un discours prononcé le 17 mars à la Chambre de commerce de Québec où il ajoutait: «Si j'ai une promesse à faire, c'est que je vais changer la façon dont les citoyens se sentent par rapport à leur gouvernement. Et le seul moyen de réussir cela, c'est de changer la manière dont le gouvernement fonctionne, de changer sa culture, de la changer pour le mieux, de la changer pour de bon.»

Il faut reconnaître à la décharge de M. Martin que la tâche qu'il s'est donnée est colossale. Ces cent dernières années, le favoritisme a été un des outils de pouvoir privilégié par les libéraux, depuis Wilfrid Laurier jusqu'à Jean Chrétien. Toutes ces années passées à diriger le pays a fait naître chez les libéraux une assurance qui, pendant le mandat de ce dernier, s'est tout simplement transformée en arrogance. «L'État, c'est nous», avaient fini par se convaincre ces gens qui, de ce fait, pouvaient s'autoriser toutes sortes d'excès, petits et grands. Cela était d'autant plus facile qu'ils avaient la capacité, en raison de la faiblesse de l'opposition, de définir ce qui était d'intérêt public.

Cela a donné le scandale des commandites, mais cela a aussi permis des attitudes comme celles adoptées par M. Ouellet à la Société des postes. Dépenser sans compter ou distribuer les emplois aux parents et amis était pour lui tout simplement normal. Cela faisait partie des privilèges venant avec le pouvoir, comme si le salaire de 400 000 $ qu'il recevait n'était pas une rétribution suffisante de son travail. Pour Yvon Charbonneau, négocier son siège aux Communes contre un titre d'ambassadeur allait certainement de soi puisque d'autres avant lui, dont son voisin de circonscription, Alfonso Gagliano, l'avaient fait.

Paul Martin a commencé à changer les choses. Par exemple, la sélection du prochain patron de la Société des postes se fera selon un processus qui devrait assurer que le premier critère de sélection sera la compétence. La nomination de celui-ci sera par ailleurs revue par un comité des Communes. Mais ce ne sont pas toutes les nominations qui suivront un tel processus puisque près de 3000 postes sont pourvus à la suite de décisions du conseil des ministres. Parmi ceux-là, il y a bien sûr ceux d'ambassadeurs. Au préalable, ces nominations sont visées par le bureau du premier ministre.

La décision d'envoyer M. Charbonneau à Paris donne un mauvais signal. Pour reprendre les mots de M. Martin, elle ne contribuera pas à changer «la façon dont les citoyens se sentent par rapport à leur gouvernement». Tout au contraire, leur cynisme à l'égard des politiciens persistera. C'est un autre exemple de la culture libérale où le service public est vu non comme un privilège, mais comme procurant des privilèges. Malgré ses engagements, M. Martin n'a pas réussi à débarrasser le Parti libéral de tous ses vieux démons.

bdescoteaux@ledevoir.ca





Summer of our discontent

Lysiane Gagnon
The Globe and Mail Monday, August 16, 2004

This hasn't been a good summer for our basic freedoms.

First, there was the CRTC. The federal broadcast regulator closed down a Quebec City radio station because it aired "offensive comments," and called for an extensive system of censorship if the Arabic TV news channel Al-Jazeera were to be aired in Canada.

Then there was the case of Ernst Zundel, whose lengthy security hearing has been going on behind closed doors. Mr. Zundel, a Holocaust denier, is considered a threat to national security by the same government that allows in self-avowed partisans of al-Qaeda and former trainees in Afghan terrorist camps. Mr. Zundel is facing deportation to his native Germany and a five-year prison term for the crime of denying the Holocaust.

Mr. Zundel's writings are despicable, and Germany, for obvious historical reasons, has a law against denying the Holocaust. But there is no reason why Canada, which has no Nazi past to make amends for, must follow the same path.

In a free country, even the most horrendous views should be tolerated unless they contain direct appeals to violence against clearly identified individuals or groups. Whether a society tolerates unpopular, even ghastly, opinions is the only real test of its belief in freedom of expression. Unfortunately, in practically every part of Canada, the tradition of civil liberties has disappeared in favour of a "human rights" approach that rests on a different philosophy.

Another pivotal event occurred in July. In a decision that sent shock waves through Quebec's journalistic community, the Supreme Court of Canada ordered Radio-Canada to pay more than $1-million to Gilles Néron's public-relations firm -- an exceedingly high penalty that would have left a small media outlet bankrupt.

In 1994, Radio-Canada's flagship current-affairs program Le Point reported on delays by Quebec's association of notaries in dealing with complaints from the public against lawyers. In a letter to Radio-Canada, Mr. Néron, acting as spokesman for the association, lambasted two of the journalists' sources. Le Point then asked Mr. Néron to respond to what it said were errors in the letter but broadcast its contents before he had a chance to do so. As a result, the notaries association publicly dismissed Mr. Néron, a move he says made him unable to land other contracts.

The two news stories broadcast by Le Point met the Common Law test: They were based on fact and were a matter of public interest. But the Supreme Court disapproved of the way Mr. Néron had been dealt with and concluded that his "right to his reputation" was more important than freedom of the press.

Mr. Justice Louis LeBel, who wrote the majority decision, used Quebec's Civil Code to introduce the highly subjective concept of "reasonable journalism." This means that Quebec journalists will be subjected to more constraints than other Canadian journalists. The chill will be especially felt by investigative reporters, who sometimes use unorthodox methods to collect their facts.

It's worth recalling that Judge LeBel, whose appointment to the court in 2000 came as a surprise (his career had been less than stellar), has never exactly seemed to be a champion of basic freedoms. In 1993, as a Quebec Court of Appeal judge, he ruled the ban on tobacco advertising was a "reasonable" breach of freedom of expression.

In 1996, he ruled against a cultural magazine that had published an innocuous picture of a young woman taken on a busy downtown Montreal street, on the grounds that it violated her right to privacy. (This decision obviously affected the work of news photographers.)

In a 1989 case involving another basic freedom, Judge LeBel voted with a 3-2 majority of a Court of Appeal panel to grant Jean-Guy Tremblay an injunction preventing his former girlfriend, Chantal Daigle, from having an abortion. (The infamous judgment was later overturned by the Supreme Court, but, fortunately, Ms. Daigle, who by then was 21 weeks pregnant, didn't wait for another set of judges to tell her what to do with her body and had an abortion in a U.S. clinic. Mr. Tremblay was later convicted of assaulting two Calgary women.)

lgagnon@lapresse.ca



TRIBUNE LIBRE






TRIBUNE LIBRE

Le MSQ appuie Jacques Parizeau - L’étapisme est périmé

Gilles Rhéaume
TRIBUNE LIBRE 16 août 2004

«Les manœuvres d’Ottawa lors du référendum de 1995 sur la souveraineté commandent aux souverainistes québécois de revoir complètement leur stratégie. De plus la loi dite de la clarté, la C-20, concoctée par Stéphane Dion, pour le grand plaisir de Jean Chrétien, est venue rendre caduque toute la légitimité de la démarche référendaire qui se verrait disqualifiée dès le départ étant donné les exigences absurdes prescrites par cette loi totalitaire et contraire aux droits universels fondamentaux.

En 1995, le Canada a outrageusement violé les règles démocratiques en recourrant à des subterfuges aussi nombreux que déshonorants faussant ainsi tout le processus québécois : prise en otage des nouveaux citoyens, substitution de personnes caractérisée, dépenses pernicieuses etc. Le 30 octobre 1995, les Québécois se sont fait voler un pays. Rien de moins.

Qui plus est, depuis les révélations troublantes du «scandale des commandites», il est devenu nécessaire de constater la nature suicidaire de toute autre démarche référendaire qui ne ferait qu’ouvrir la porte à un autre détournement de la volonté populaire… Cela ne doit pas, ne doit plus se reproduire. Voilà pourquoi la souveraineté doit devenir l’enjeu des prochaines élections québécoises.

Le Québec est entré dans le Canada de 1867 par un vote des parlementaires. Si cela était justifié à l’époque, cela le demeure encore de nos jours.

L’étapisme est périmé car cette vision fait le jeu des adversaires du projet québécois. La prise du pouvoir par un parti souverainiste doit enclencher automatiquement le processus conduisant à la souveraineté.

Si le Parti québécois modifiait son programme en ce sens, s’il faisait campagne avec cette nouvelle proposition, les règles démocratiques seraient parfaitement respectées.

Ainsi, l’indépendance du Québec pourrait subvenir dès 2007. C’est sur cette base que René Lévesque, en 1968, a fondé le Parti québécois. Vaudrait mieux que ce parti perde avec honneur le prochain scrutin québécois plutôt que de revivre les aléas d’une pseudo victoire qui ferait en sorte qu’un parti voué à l’indépendance contribue au bon fonctionnement de ce Canada qui n’a de cesse de contrer les aspirations les plus naturelles de tout un peuple.»




TRIBUNE LIBRE

Proclamation du Grand Dérangement : que la croisière s’amuse

Sylvain et Martin Boucher
TRIBUNE LIBRE 16 août 2004

Proclamation du Grand Dérangement : que la croisière s’amuse

 

« Attendu que le Acadiens, par la vitalité de leur communauté, contribue de façon remarquable à la société canadienne depuis 400 ans;  ».

 

Depuis quand êtes-vous une communauté acadienne ?  Il me semblait que le 400e anniversaire financé et commandité par le fédéral, était celui d’un peuple ou d’une nation  acadienne. Pourtant, le site WEB du 400e mentionne à plusieurs endroits que vous êtes un peuple. Je dois donc en conclure que devant Ottawa, vous êtes une communauté  canadienne avant d’être un peuple acadien. Le rouleau compresseur « canadian » sur la diversité culturelle a donc fait un travail remarquable sur votre peuple.

 

En passant, ce n’est pas 400 ans comme le prétend la proclamation. En l’honneur de vos ancêtres, vous devriez corriger cette erreur grave. En effet, c’est à partir de 1755 que vous avez contribué à la société « canadians » puisqu’avant d’être envahi, vous étiez « maître chez-vous ».

 

« Attendu que, le 28 juillet 1755, la Couronne, dans le cadre de l’administration des affaires de la colonie britannique de la Nouvelle-Écosse, a pris la décision de déporter les Acadiens; ».

 

Depuis quand que les cause de la déportation  ne sont qu’administratives.  Un conquérant qui agit de la sorte aurait donc presque anéanti un peuple parce qu’il y avait des problèmes de gestion avec ce même peuple conquis. Or, des familles disloquées pour toujours, des poursuites intermittentes de ceux qui avaient fui, des maisons brûlées, des terres et des biens confisqués furent des conséquences réelles vécues par au moins 9000 acadiens(nes). Ces conséquences auraient été, selon la Proclamation, d’origine administrative.

 

À notre avis, c’était plutôt la guerre contre un peuple enraciné sur un territoire depuis plus de 150 ans, lequel peuple avait refusé de prêter serment à la Reine d’Angleterre pour ne pas combattre entre autres, l’autre peuple : les canadiens français. La stratégie militaire et les objectifs d’anéantissement de la race et de toute francophonie en Amérique, étaient les sources véritables de déportation du Conquérant, bien avant les contraintes administratives.

 

De génocide en passant par la déportation, nous apprenons maintenant que ce fut un grand dérangement suivi des beaux dérangements (dixit Radio-Canada). D’ici peu, nous verrons apparaître «  le Grand Déménagement  ». Enfin, pour le 450e , les quelques acadiens pourront lire : «  Que la croisière s’amuse  ».  

 

En tout respect pour les acadiens qui se tiennent debout.

 

Sylvain et Martin Boucher

Pays du Québec






TRIBUNE LIBRE

Epaulez de votre côté notre combat difficile

SF. A. Salon
TRIBUNE LIBRE 16 août 2004

A Monsieur Gilles Rhéaume

Sachez que nous sommes plusieurs, dans nos associations souverainistes et linguistiques françaises, à apprécier ce que vous avez écrit sur notre ami Pierre-Louis Mallen. Nous vous en sommes reconnaissants.

Sachez qu'il a, avec Philippe (Rossillon), Xavier Deniau, Martial de la Fournière, Bernard Dorin (lui continue!), et quelques autres, transmis le flambeau. Nous le portons. Voyez, notamment, le FFI. Ce qu'il fait figure sur le site que vous connaissez : www.voxlatina.com Nous considérons qu'il doit y avoir une solidarité très active entre la France, le Québec, la Wallonie, l'Acadie, Bruxelles, la Suisse romande, le Jura, Maurice, le Val d'Aoste, Haïti, le Liban, l'Afrique francophone... Le front de la langue française et de la Francophonie est partout, ou presque. C'est partout que l'éternel "rival anglo" l'emporte massivement, en apparence, aujourd'hui. C'est donc partout que les francophones doivent lutter solidairement. Résistons ensemble. N'attendons pas que l'Empire s'effondre de lui-même, ce qu'il fera nécessairement un jour. N'attendons pas que d'autres nous libèrent.

Nous épaulons ici (voyez notre appel deVillers-Cotterêts du 7 octobre 2001 et nos actions depuis lors) votre combat pour la reconnaissance de jure de l'Etat du Québec, comme nous soutenons aussi ceux qui, en Wallonie et à Bruxelles, songent à un avenir différent, quel que soit leur choix.

Epaulez de votre côté notre combat difficile pour éviter la noyade de la France dans le magma de l'Euraméricanie, d'une Europe fédérale américaine : les "Etats-Unis d'Europe" sont en fait "les Etats-Unis en Europe", la fin de la diversité du continent, la fin de "la France contre les robots", la fin de la Francophonie et de son potentiel (anti-Huntington) de dialogue des cultures, dans l'humanisme et la paix.

Voyez, par exemple, le texte ci-dessous, qui esquisse l'argumentaire que nos mouvements souverainistes vont mettre au point pour obtenir que le projet mortel de "Constitution européenne" soit rejeté lors du referendum que notre Président a promis d'organiser. Aidez-nous à le diffuser, à alerter le maximum de médias sur l'importance de l'enjeu, qui dépasse l'Europe. Donnez-nous des arguments supplémentaires et diffusez-les. Là encore, il ne faut pas attendre que ce soient d'autres pays européens (le Royaume-Uni?...) qui rejettent les premiers cette "Constitution scélérate".

Il n'est pas trop tôt pour nous mettre tous au travail. Cette affaire vous concerne!

Je transmets aussi ceci à nos amis du FFI-Wallonie-Bruxelles.

Merci.

SF. A. Salon.

Voici le texte reproduit ci-après :

Il n'est pas nécessaire, pour réagir le plus tôt et le plus vigoureusement possible, de connaître le texte de la question qui sera posée : ce sera sans nul doute une question formulée de telle façon qu'elle occultera l'enjeu de la perte de notre reste de souveraineté, et présentera le "oui" comme la seule réponse raisonnable, voire enthousiasmante.

Il convient d'élaborer un texte de pétition très rassembleur, à gauche comme à droite, et qui contrerait mieux le matraquage d'intense propagande à prévoir.

Pour être rassembleur, le texte de la pétition pourrait porter sur l'endossement d'un argumentaire - à joindre - qui montrerait brièvement mais clairement que :

- ce qui est proposé n'est ni "la fin", ni "le sens"de l'Histoire : il existe d'autres voies, surtout celle d'une coopération étroite entre Etats souverains qui décident de coopérer (Bruxelles n'a fait ni Ariane, ni le Concorde, ni l'Airbus...); nous appelons cette coopération de nos voeux, dans l'esprit du Traité de Rome approuvé par le Général de Gaulle, en rejetant les traités abusifs qui ont suivi; nous rejetons l'idée même d'irréversibilité et d'un sens unique qui n'est qu'une impasse;

- l'enjeu principal est le maintien de la diversité des langues et des cultures de l'Europe et du monde - d'abord des nôtres, et de la Francophonie, comme de l'Hispanophonie et de la Lusophonie - et la lutte contre l'hégémonie de l'Empire anglo-saxon, auquel l'Union nous soumet;

- l'Union n'est pas la paix, mais un risque nouveau de guerres, car elle est imposée comme un lit de Procuste, une prison, aux peuples; et on fait de plus en plus coïncider ses frontières et ses objectifs avec ceux de l'OTAN, au service des intérêts anglo-américains et du "choc des civilisations";

- elle n'est pas démocratique : il n'y a pas de peuple européen; ce sont des fonctionnaires, non élus, irresponsables, qui exercent à Bruxelles un pouvoir bureaucratique, castrateur, uniformisateur jusque dans nos pêches, nos vins et nos fromages, sans pour autant traiter les grands problèmes; le seul cadre d'exercice de la démocratie pour un peuple restant son Etat;

- l'Union tue notre civilisation et notre concept républicain de la citoyenneté, radicalement opposé à la "philosophie" immigrationniste, communautariste, régionaliste, démembreuse des Etats-Nations (et d'abord du nôtre!...), qui est celle des européistes ;

- la "Constitution" proposée est celle d'un super-Etat (art 6et 10!...); elle ravale la France au rang de simple province de l'Empire. De la part de nos dirigeants, c'est une forfaiture inouïe que de proposer d'aliéner la souveraineté de la France, d'abandonner notre Outre-Mer et nos liens avec la Francophonie et le grand large;

- l'UE n'a rien d'exaltant : elle ne propose à des peuples habitués à une brillante histoire, habités par la foi en leurs destins collectifs, qu'un idéal - au demeurant difficilement réalisable - de grand marché de consommateurs homogénéisés et de produits standardisés du Connemara au Kamtchatka : le "vert bonheur de la vache dans la prairie"...

- l'UE n'est même (et surtout!) pas sociale : le texte de la prétendue "Constitution" n'a pu faire l'objet d'un accord des chefs d'Etat qu'en renonçant, le 18 juin 2004, à lui donner un caractère plus "social" : l'exigence de la Grande Bretagne étant du reste parfaitement logique, puisque la seule idéologie de l'UE est celle du grand marché et de l'ultra-libéralisme : l'espoir de ceux des Français qui ont cru pouvoir bâtir une "Europe sociale" s'est évanoui lui aussi : la France est encore plus minoritaire là-dessus que sur le reste;

- déclarer que, par l'Europe, la France sera plus forte et fera mieux entendre sa voix dans le monde, est une imposture : la France ne pésera qu'à peine 10% des voix dans l'Union à 25, voire bien moins lorsque sera réalisé l'élargissement à la Turquie, voulu notamment par les dirigeants allemands et français; la France serait également marginalisée dans "l'axe Washington-Berlin-Ankara" qui se constitue sous ses yeux;

- l'élargissement vraisemblable à la Turquie, imposé par les Etats-Unis, prouve bien que l'Europe aux forceps n'est ni une "Europe-civilisation" christiano-humanisto-laïque", ni une "Europe-puissance" "faisant le poids face aux Etats-Unis", ni celle que les peuples européens veulent; il faut dénoncer ce lien étroit entre la Constitution et la Turquie afin de les unir dans un même rejet : le rejet de l'une doit conforter le rejet de l'autre.

Ces divers arguments, et d'autres, pourraient faire l'objet d'un ou plusieurs tracts soigneusement élaborés. La pétition, elle, pourrait les reprendre brièvement, dans le style : "j'accuse", "je refuse", "j'exige", "je propose" ...

A. Salon, président du FFI-France.