Actualité





Que reste-t-il du bien commun? - L'éducation, un bien commun très particulier

Jean-Pierre Proulx
Président, Conseil supérieur de l'éducation
Le Devoir lundi 26 juillet 2004

Depuis l'an dernier, l'actualité politique -- forte de deux campagnes électorales au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales -- a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber), qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a décidé de reprendre des extraits de ces réflexions tous les lundis de cet été.

Un bien est commun lorsque, en raison de l'intérêt général, il appartient à tous. En corollaire, on admet qu'un bien commun doit généralement être régi par les autorités publiques. S'agissant de l'école ou de l'éducation -- nous utilisons ici ces deux mots comme des équivalents --, sa qualification comme bien privé ou public est beaucoup moins évidente.

La réponse à la question «À qui appartient l'école ?» est controversée, mais déterminante. D'aucuns prétendent qu'elle appartient aux parents et à la société civile. D'autres en font la propriété de l'État. Pour sa part, le Conseil supérieur de l'éducation (CSE) a, à plusieurs reprises, réfléchi à cette même question. Il y a peu, il en a fait l'objet de son rapport annuel sur l'état et les besoins de l'éducation, comme en témoigne son titre, La Gouverne de l'éducation : logique marchande ou processus politique ? Je m'en inspirerai ici largement.

Au premier chef, le CSE y affirme, ou plutôt réaffirme, que «l'éducation est un bien public». Il écrit à ce propos : «Dans le contexte actuel de la "société du savoir" et de la mondialisation, il importe d'insister avec force sur la place de ce bien public en tant que valeur fondatrice d'une société démocratique.» Mais a-t-il raison ?

Il m'apparaîtrait vain de débattre ici de la validité de l'affirmation selon laquelle l'éducation est un bien commun dans la seule perspective philosophique. Il existe en effet à cet égard un consensus universel qui traduit en des normes très générales un certain nombre de principes philosophiques fondamentaux. À ce niveau de généralité, la distance entre la philosophie et le droit est minime. C'est le mérite des Nations unies d'avoir codifié ces normes.

Pour leur part, les États respectent généralement ces normes universelles et les traduisent dans leur législation nationale, en particulier dans les chartes, mais aussi dans certaines lois caractéristiques. C'est le cas du Québec, qui les a inscrites dans la Charte des droits et libertés de la personne, la Loi sur le ministère de l'Éducation et la Loi sur le Conseil supérieur de l'éducation. [...]

Bien public ou bien marchand

Les instruments juridiques internationaux font un devoir aux États de mettre en place un «réseau scolaire» qui soit accessible à tous en toute égalité et respecte les grandes finalités de l'éducation, ainsi qu'un certain nombre de règles minimales. Ils sont toutefois sibyllins sur la «gouverne» de l'éducation.

Pour sa part, le CSE estime que la responsabilité de l'État en matière d'éducation tient précisément à la nature de bien public de celle-ci. Faisant état des débats animant notre société depuis quarante ans, il écrit : «Les mêmes débats concluent à la nécessité que l'éducation soit comprise comme un bien public, c'est-à-dire une réalité dont l'organisation et le fonctionnement relèvent de la responsabilité de la société dans son ensemble et de ses instances politiques.»

Évoquant des consultations menées dans le cadre de son rapport annuel 2000-2001, il ajoute : «Elles [les consultations] ont mis en évidence que les grands débats de société au Québec conduisent encore à la conclusion que l'État doit assumer un rôle fondamental quant à l'organisation, au financement et à la gouverne d'un système d'éducation qui ne saurait être confié à la seule responsabilité des individus, des familles ou de groupes privés.»

Aussi récuse-t-il la position qui voit dans l'éducation un simple bien marchand : «Une réflexion sur le rôle de l'État en éducation doit [...] se construire sur une vision complète de l'éducation dans toutes ses finalités et dans toutes ses dimensions pour la personne et pour la société, et ce, dans une société démocratique qui ne se résume pas à être seulement un marché où se rencontrent producteurs et consommateurs.»

Cela dit, le CSE fait remarquer que l'État est une réalité plurielle qui recouvre aussi bien l'Assemblée nationale, le gouvernement que le ministre et le ministère de l'Éducation. Il se fait encore plus insistant en ce qui concerne les contenus mêmes touchant l'éducation, estimant qu'un certain nombre d'enjeux, parce qu'ils intéressent toute la société, «doivent être traités et faire l'objet de décisions à l'intérieur du processus politique». [...]

Fonctions de l'État

Le caractère public ou de bien commun de l'éducation découle directement du fait, d'une part, qu'il s'agit d'un droit fondamental et universel, et, d'autre part, que sa mise en oeuvre ne peut compter que sur les seules ressources, insuffisantes à cet égard, de la société civile. L'État doit prendre en charge l'éducation, un consensus international lui en attribue le devoir.

Ce caractère public répond encore à la finalité sociale de l'éducation : la société ne saurait se développer à tous égards sans l'éducation de ses membres. La communauté politique elle-même ne saurait se gouverner sans des citoyens éclairés et libres. C'est pourquoi l'État démocratique doit assumer la gouverne de l'éducation, en tant qu'interprète légitime du bien commun.

Mais d'un autre côté, l'État, même démocratique, ne peut monopoliser l'éducation et imposer sa conception de la vie bonne. Il est lui-même tenu de respecter la liberté de pensée, d'expression et de conscience des citoyens et des parents, qui ont, dès lors, le droit de choisir pour leurs enfants les écoles conformes à leurs valeurs, y compris des écoles privées qu'ils sont libres de créer dans la mesure où elles respectent les finalités générales de l'éducation et les normes minimales imposées légitimement par l'État en vue du bien commun.

Pour sa part, on a pu le constater, la pensée du Conseil supérieur de l'éducation concorde avec cette philosophie de l'éducation qui, depuis plus de cinquante ans maintenant, inspire les nations. Dans son rapport annuel de 2000-2001, il est largement question des pressions que subit l'État à l'égard de l'éducation, tant à l'échelle internationale qu'à l'intérieur de nos frontières. Ces pressions vont toutes dans la même direction et cherchent à désengager l'État.

Le CSE, lui, a réaffirmé avec force le caractère public de l'éducation. Dans cette optique, il a soumis à la discussion publique cinq propositions sur les fonctions générales de l'État en matière d'éducation, que, en guise de conclusion, nous soumettons de nouveau à la réflexion commune :

1) l'organisation et l'architecture d'ensemble du système d'éducation doivent demeurer le résultat de la mise en oeuvre du processus politique démocratique;

2) le financement d'ensemble de l'éducation doit demeurer le résultat de la mise en oeuvre du processus politique démocratique;

3) dans le cadre d'organisation et de financement du système d'éducation défini par le processus démocratique, une fonction de gouverne d'ensemble du système d'éducation incombe à l'État. Cette fonction est assumée, selon le cas, par le gouvernement, le ministère de l'Éducation et les organismes de droit public exerçant des responsabilités en matière d'éducation;

4) l'organisation et l'architecture d'ensemble de l'éducation et de ses mécanismes de financement doivent incorporer un cadre d'adaptation et de renouvellement des pratiques éducatives, et ce, en privilégiant l'expression des organismes de base et la réalisation des initiatives d'origine locale;

5) pour le bénéfice du système d'éducation dans son ensemble et de ses composantes et pour la qualité du processus de décision politique en matière d'éducation, une fonction de vigie et de veille, à l'égard de l'évolution des pratiques éducatives dans le monde et aussi des changements de tous ordres susceptibles de les améliorer, doit être mise en place. Cette fonction doit être publique.



Quelques réflexions sur les constats d'Option citoyenne

Henri Lamoureux
Écrivain et socioéthicien
Le Devoir vendredi 30 juillet 2004

La tournée qu'a effectuée Françoise David dans un certain nombre de régions québécoises est un acte politique normal pour celle qui aspire à devenir cheffe d'un nouveau parti dont la prétention est de représenter une fraction de la «gauche» québécoise, celle qui se dit animée porteuse d'un projet social distinctif construit sur le socle de la raison.

Si une telle initiative n'est évidemment pas un acte réservé aux leaders progressistes, puisque tous les chefs de partis s'y adonnent ponctuellement, c'est sans doute une bonne façon de s'informer de l'opinion populaire sur des sujets majeurs ou, pour utiliser un mantra à la mode, du bien commun. Or, il arrive trop souvent que les leaders politiques utilisent cette stratégie de communication beaucoup plus pour vendre leur salade que pour s'informer de l'opinion des citoyennes et des citoyens quant aux moyens qui pourraient être mis en oeuvre pour régler certains problèmes de société. Les sommets régionaux du Parti libéral de Jean Charest en sont une éloquente illustration. Il arrive même qu'au terme d'un tel exercice, ce ne soient pas les vérités partisanes ou dogmatiques qui soient remises en cause, mais l'intelligence populaire. On dira alors, comme le disait Lord Durham des Canadiens français, que nous sommes «une nation d'émotifs».

Au terme d'une telle opération de communication directe, le politicien devrait en retirer plus de sensibilité politique, plus de cohérence, plus de lucidité. Bref, il devrait être plus en phase avec le peuple qu'il dit vouloir représenter. À ce propos, la réflexion des leaders d'Option citoyenne me laisse plutôt sur ma faim pour ne pas dire perplexe. Pour ce que j'en ai lu dans Le Devoir, elle ne consiste qu'en un rappel de l'intérêt que porte notre société à des enjeux comme la lutte à la pauvreté, la qualité de l'environnement, le refus de la guerre, la normalisation du rapport égalitaire entre les hommes et les femmes, etc. Si on doit se réjouir que ces préoccupations soulèvent toujours autant d'intérêt, je ne trouve pas ce résultat très «parlant». Là où le groupe Option citoyenne est plus «dissert», c'est sur la question nationale, et c'est pour s'étonner qu'elle soulève tant d'émotion.

Je pense qu'Option citoyenne commet une grave erreur en ce qui concerne la question nationale : elle voit du dogmatisme là où il n'y en a pas. À ce sujet, je suis un peu fatigué de voir surgir cette épithète pour tout et pour rien, surtout pour rien, comme on disait «révisionniste» ou «petit-bourgeois» au temps de la splendeur maoïste, juste pour intimider.

Pour les indépendantistes progressistes, l'indépendance n'est pas un dogme, mais une nécessité politique qui, justement, apparaît comme la condition essentielle à l'existence même du peuple québécois au titre de société distincte. Les questions que soulève Option citoyenne sur le sujet ne sont pas nouvelles.

La plupart des gens sont très conscients que la souveraineté ne peut pas s'exercer de la même manière aujourd'hui qu'hier. Pas besoin d'avoir un doctorat en science politique, faire partie d'une avant-garde ou être militant professionnel pour savoir cela. Ce que l'on sait aussi, c'est que dans un monde idéologiquement unipolaire, dominé par un impérialisme arrogant et meurtrier, la souveraineté des nations devient un enjeu encore plus important. L'expression de cette souveraineté peut prendre des formes diverses; à cet égard et à titre d'exemple, je soumets amicalement à mes camarades d'Option citoyenne que nul autre que Bernard Landry a répété à maintes reprises qu'il signerait un traité semblable à Maastricht n'importe quand. Je soumets aussi que nos concitoyens de la nation Cree on signé avec le gouvernement du Québec un traité qualifié de Paix des braves qui semble les réjouir et qui est salué par les Nations unies. À ce propos, je m'étonne que certaines et certains à Option citoyenne aient si peu de mémoire politique pour croire un seul instant que ceux qui pratiquent le fédéralisme à la canadienne seraient prêts ne serait-ce qu'à amorcer le débat sur les conditions nécessaires à l'émancipation politique du peuple québécois et à sa participation souveraine au développement d'un monde meilleur.

La logique canadienne impose une vision centralisée des principaux pouvoirs en un centre qualifié artificiellement de «national» qui loge à Ottawa, capitale fédérale d'un espace politique où se côtoient plusieurs peuples et nations. La logique québécoise situe naturellement ce centre à Québec. Cela ne relève pas du dogme, mais de la réalité politique.

Les fédéralistes ne négocieront pas avec une société et des leaders sociaux dont l'hésitation et les tergiversations tiennent lieu de lucidité politique. Par contre, l'histoire nous montre qu'ils devront le faire avec un peuple en position de force, uni, déterminé, qui se tient debout. Cela implique donc a priori que les leaders sociaux doivent montrer l'exemple et arrêter de s'interroger sur les vertus d'une liberté collective qui ne se négocie pas dans son essence, mais peut s'accommoder avec celle de voisins qui partagent avec nous certains intérêts stratégiques et une certaine vision du progrès. Or, cette tergiversation, cette hésitation, disons le net et franchement, ce perpétuel mouvement qui pousse une minorité à vérifier continuellement si les progressistes canadiens pourraient être accommodants avec le Québec a été testée et retestée. Il faudrait avoir été anesthésié par trop de raison pour ne pas l'avoir constaté.

On me permettra également de dire que je si je récuse le qualificatif de «dogmatique» de la part de celles et ceux qui devraient pourtant savoir de quoi il s'agit, je n'admets pas également que l'on dise que celles et ceux qui ne sont pas d'accord avec la valse-hésitation d'Option citoyenne soient plutôt «émotifs». Cette épithète pour discréditer l'opinion de l'autre, rabaisser son argumentaire, relève d'une stratégie d'intimidation douce qui n'a pas sa place dans les rapports sociaux et dans le débat politique. Elle est d'autant surprenante venant des leaders d'Option citoyenne qu'elle fut et est encore abondamment utilisée pour montrer que, s'alimentant à l'émotion, l'opinion des femmes ne peut avoir la même valeur que celle des hommes qui eux, c'est bien connu, s'abreuvent à la source même de la raison pure, tout comme les fédéralistes qui disent aussi des indépendantistes qu'ils sont plutôt émotifs et qu'ils ne comprennent pas les exigences du monde dans lequel on vit.

Contrairement à Option citoyenne, je ne crois pas que le débat sur la question nationale soit «tabou», bien le contraire. En fait, je me réjouis qu'on en parle autant, même si ce n'est pas assez à mon goût, surtout depuis les dernières élections fédérales. De la réflexion d'Option citoyenne, je retiens, pour m'en réjouir, que le destin de notre peuple soit source d'une vive émotion. Et je ne vois vraiment pas en quoi cela devrait amenuiser la qualité de nos choix.



Que reste-t-il du bien commun? - Entre le bon et le juste

André Lacroix
Directeur adjoint, Chaire d’éthique appliquée Université de Sherbrooke
Le Devoir lundi 2 août 2004

Depuis l'an dernier, l'actualité politique -- forte de deux campagnes électorales au Québec puis au fédéral, auxquelles s'est ajouté le débat sur les défusions municipales -- a amplement donné matière à réfléchir à notre vie en société. Le sujet a inspiré la revue Éthique publique (Éd. Liber) qui, pour son numéro du printemps 2004, a demandé à différentes personnalités de décrire leur vision du bien commun. Pour le plus grand profit de ses lecteurs, Le Devoir a décidé de reprendre des extraits de ces réflexions tous les lundis de cet été.

Définissons la société libérale comme celle qui donne priorité à l’individu sur le groupe sans pour autant privilégier une conception particulière de l’individu; qui considère le groupe comme un prolongement de l’individu sans nier l’importance qu’a le groupe sur la formation de l’identité de l’individu; qui rejette la subordination de la politique et de l’économie à la morale, préférant soumettre le pouvoir à un ensemble de modalités internes (État de droit) tout en dépolitisant un ensemble d’activités humaines et en maintenant la plus grande neutralité possible à l’égard du choix des valeurs communes. Selon cette définition, le bien commun sera ce qui guide notre vie en communauté, étant entendu que l’individu y a priorité sur le groupe et que des contraintes sont imposées à tous au nom de la pérennité du groupe. [...]

Nous pourrons ainsi penser le bien commun dans une perspective appauvrie où les intérêts individuels serviraient de matériaux de base. C’est la démarche proposée par l’utilitarisme, qui s’échine depuis près de deux siècles à établir le bien commun en fonction d’un ensemble d’intérêts ou de préférences individuels qu’il nous reviendrait ensuite d’amalgamer dans un ensemble commun. Cette interprétation est à notre avis un échec, qui est aussi l’échec libertarien de tous les gouvernements conservateurs en Occident.

Comme second scénario, nous pourrions discuter du bien commun selon une perspective transcendante et spirituelle qui en situe l’idée hors de notre portée pour en faire une question de foi : foi en l’humanité, foi en Dieu, foi en une nouvelle utopie que beaucoup d’entre nous cherchent à remettre au goût du jour.

Toute romantique que soit cette seconde approche, elle nous paraît tout aussi vaine que la première, pour des raisons similaires : on discute d’un ensemble de valeurs dont nous n’avons aucun moyen de nous assurer qu’elles soient plus adéquates les unes que les autres, sinon par acte de foi.

Une troisième voie consiste à associer le bien commun à un ensemble de valeurs culturelles qui constituent l’ethos d’une société. Le bien commun ressemblerait alors à l’ensemble des croyances culturelles d’un groupe.

Tout contestable que cela puisse paraître, c’est pourtant ce qui semble souvent privilégié dans nos démocraties libérales, comme en témoignent le dossier de la soukha, qui oppose des copropriétaires à Montréal, celui du voile islamique en France ou encore les différentes cultures organisationnelles et institutionnelles que l’on cherche à prendre en compte dans une délibération éthique. Mais encore ici, tout comme pour les deux approches précédentes, il nous semble bien finalement devoir renoncer à toute discussion rationnelle pour nous en remettre à un ensemble de valeurs ou de règles qui ne se laissent justifier d’aucune autre manière que par la coutume, le dogme et la foi.

Partenariats public-privé

D’où une quatrième approche, que nous dirons procédurale, dans une perspective éthique, mais que nous présenterons en termes différents de ceux que les libéraux utilisent d’habitude. Dans ce dernier cas, plutôt que de miser sur la seule tradition de la communauté, plutôt que de nous en remettre aux seules valeurs individuelles et plutôt que de défendre l’idée d’une vérité transcendante, nous mettrons en avant un bien commun qui sera discuté par les individus à la faveur d’une procédure délibérative respectant les balises libérales, sans être celles mises en avant par les tenants des approches délibératives habituelles.

Nous n’avons évidemment pas encore les outils pour trancher le débat et établir ce qu’est vraiment la substance du bien commun. Mais nous avons là une catégorie normative qui va nous permettre de refuser une conception essentiellement idéologique du bien commun.

Prenons un exemple concret. La question de savoir s’il relève du bien commun que l’on pense autrement l’État québécois de manière à multiplier les partenariats entre les secteurs privé et public n’a évidemment pas beaucoup de sens.

Pour qu’elle en ait davantage, nous devrions plutôt partir d’une réalité, par exemple celle de la production et de la vente de l’hydroélectricité ou celle de l’école, et nous demander si des partenariats peuvent être conclus avec l’entreprise privée pour produire notre électricité ou pour éduquer nos enfants.

Mais là encore, la question reste factuelle. Il nous faudrait être encore plus explicites et nous demander si, dans la mesure où nous croyons que la production hydroélectrique qui est assurée par l’État a d’abord pour fonction de favoriser le mieux-être de ses citoyens et de permettre à la société québécoise de vivre dans le respect de son milieu naturel, l’État québécois peut faire appel au secteur privé pour produire le plus efficacement possible cette ressource propre et renouvelable. Partant d’une telle question discutée à l’intérieur de paramètres très précis, nous pourrions sans doute faire intervenir un ensemble de valeurs que nous ordonnerions pour produire une décision argumentée. [...]

Dans le cas que nous évoquons, il nous apparaît possible sans nul doute de conclure à l’intérêt de développer des partenariats avec le secteur privé pour produire l’hydroélectricité, mais ce partenariat serait fonction des intérêts sociaux du groupe plutôt que d’être réduit à un simple exercice comptable. Il pourrait apparaître que la mise en chantier d’une centrale hydroélectrique au gaz, comme celle du Suroît au Québec, pourrait être envisagée selon un partenariat, dans la mesure où l’on établit que cette construction respecte les impératifs évoqués plus haut. Pour le moment, cette démonstration reste évidemment à faire, malgré ce qu’en disent les dirigeants d’Hydro-Québec et du gouvernement.

Approche procédurale

Il semble bien qu’aborder le bien commun selon une approche procédurale, et dans le cadre d’une réflexion menée dans la sphère éthique, offre plusieurs avantages. Les plus significatifs nous semblent être :

  • le respect du cadre libéral de nos sociétés et, par extension, de leur réalité sociopolitique;
  • la possibilité d’intégrer un ensemble de valeurs issues de différents groupes sociaux présents dans la société;
  • le dynamisme social pris en compte et l’évolution constante de la société;
  • la présence de balises sociales pour éviter toute dérive idéologique ou dogmatique, puisque les décisions ne sont plus conçues en fonction d’un horizon donné mais d’un horizon changeant.

    Pour le politologue français Marcel Gauchet, la démocratie libérale advient grâce à la combinaison synthétique du politique, du droit et du social-historique. À son avis, «de deux choses l’une : ou bien le pouvoir et l’ordre tombent d’en haut et descendent de l’au-delà, ou bien ils montent d’en bas et ils ne peuvent en ce cas procéder que des individus. L’individu de droit est alors le seul principe de légitimation universel possible dans un monde qui s’arrache à la religion». C’est précisément ce que la conception du bien commun défendue ici permet de faire

    Ainsi, dans la mesure où nous croyons que l’histoire de la modernité est l’histoire du déploiement indépendant de chacun de ces trois vecteurs comme autant d’axes susceptibles de concrétiser l’autonomie et l’histoire de leur vie en société, il nous apparaît important de composer avec chacun de ces vecteurs dans une réflexion sur le bien commun. Toutefois, chacune de ces composantes bouge et il nous faut pouvoir en tenir compte.

    Rien d’unilatéral

    De la même manière, bien que pour des raisons différentes, une puissante poussée d’individualisme bouscule les encadrements collectifs patiemment constitués depuis un siècle. Par conséquent, comme le mentionnait Samuel Huntington dans Le Choc des civilisations, la politique globale dépend désormais de plus en plus de facteurs culturels et le bien commun ne peut que difficilement être pensé d’une manière unilatérale dans un monde en changement. Il nous faut plutôt accepter que nous ne pourrons plus penser le bien commun de manière substantielle sans pour autant accepter de nous satisfaire d’un encadrement juridique de nos droits pour permettre la montée de tous les communautarismes.

    Si notre prétention est bonne, la conception du bien commun passe par une compréhension commune de ce bien, celle des sociétés libérales. Dans cet esprit, le bien commun nous permettrait de bannir explicitement tout recours à des tribunaux religieux par exemple, sans pour autant interdire la prise en compte des valeurs religieuses dans son élaboration. En ce sens, on voit bien que notre proposition, toute inclusive qu’elle soit, n’est pas neutre. Bien au contraire, elle repose sur une conception de l’être humain et de la vie en société propres aux sociétés occidentales.

    Enfin, si la plupart des chercheurs persistent à présenter le bien commun et le libéralisme comme étant des positions antagonistes, voire irréconciliables à certains égards, nous croyons pour notre part qu’il nous faut compter avec le libéralisme — ce que d’aucuns qualifient d’individualisme — et reformuler la question dans une toute nouvelle perspective. Pour peu que l’on évite les amalgames trop rapides qui réduiraient le libéralisme au libertarisme — ou à une conception hyperindividualiste de la vie en société au sens où le défendent des penseurs tels Nozick, Hayek et autres adeptes de l’ultradroite, il semble que l’on puisse encore penser le bien commun dans nos sociétés. Cela à la faveur d’un individualisme ouvert, un peu comme le défendent les altermondialistes qui cherchent à mettre en place de nouvelles manières d’envisager la vie en communauté sans nier les réalités marchandes, sociologiques et religieuses.

    Enfin, compris au sens procédural tel que nous le proposons, le bien commun pourrait nous permettre de refuser le démantèlement de l’État-providence, non pas pour des raisons idéologiques mais essentiellement pour des raisons pratiques et axiomatiques. Cela parce que les normes, les règles et les engagements éthiques ne sont pas une simple question d’engagements individuels mais bien de référence sociale servant à mesurer le mérite des engagements individuels.

    À ces conditions, les positions des leaders conservateurs et sociaux-démocrates pourraient figurer dans nos discussions sans pour autant nous empêcher de trancher certains débats sociaux au nom de valeurs mises en avant par nos sociétés. Entre le bon et le juste, le bien commun deviendrait alors un critère d’arbitrage social, celui que la sphère éthique peut mettre à notre disposition.



    Un défi à Liza Frulla

    Michel Venne
    Le Devoir lundi 26 juillet 2004

    Je voudrais, par cette chronique, lancer un défi amical à Mme Liza Frulla, nommée la semaine dernière, à son grand plaisir, ministre du Patrimoine canadien.

    Je lui propose de transférer au Québec, maintenant qu'elle en a le pouvoir politique, les pleines compétences en matière de culture et de communications, comme elle le réclamait elle-même, au début des années 1990, lorsqu'elle était titulaire du ministère des Affaires culturelles et des Communications dans les gouvernements Bourassa et Johnson.

    À défaut, je lui demande d'expliquer aux Québécois pourquoi, en 2004, il serait moins essentiel pour la nation québécoise de détenir la plénitude de ses pouvoirs en matière culturelle que ce n'était le cas en 1990, en 1991 ou en 1994. Avec la mondialisation, ces pouvoirs apparaissent au contraire plus importants que jamais.

    Le gouvernement espagnol vient d'ailleurs d'annoncer le transfert, à l'autorité catalane, des pleins pouvoirs en matière de télécommunications pour la Catalogne, région qui s'est vu reconnaître, au sein de l'Espagne, le statut particulier de région autonome. Pourquoi le Québec ne jouirait-il pas du même statut au Canada?

    Mme Frulla fut sans doute l'une des plus flamboyantes porte-étendards de l'autonomie culturelle du Québec au cours du dernier quart de siècle.

    «Nonobstant le gouvernement, le régime, le lien qu'on aura avec le Canada, le Québec ne peut plus aujourd'hui ne pas être le maître d'oeuvre de sa politique culturelle, a-t-elle déclaré en janvier 1991. Il est clair que leur culture appartient aux Québécois. C'est ce qu'il y a de plus facile à vendre aux autres provinces.»

    «Il est impossible de s'assumer comme société distincte tout en laissant à Ottawa la compétence sur la culture», dit-elle, quelques semaines plus tard, dans un échange épique avec son homologue fédéral.

    La même année, la ministre avait commandé, à un comité présidé par Roland Arpin, un rapport sur la politique culturelle du Québec. Ce groupe-conseil recommande qu'Ottawa se retire carrément du champ de compétence de la culture et transfère les ressources financières correspondantes au Québec. Mme Frulla avait renchéri: «En réalité, la culture est déjà, d'après la Constitution canadienne, de juridiction [sic] provinciale. Ottawa s'est immiscé dans ce dossier avec son fameux "pouvoir de dépenser" et son mandat de faire l'unité canadienne, dit-elle. Cela donne un dédoublement inutile de services, une perte d'argent, des conflits dans l'ordre des priorités.»

    Dans son discours public de l'époque, Mme Frulla n'excluait aucune responsabilité culturelle pouvant revenir au Québec, ni la gestion de Téléfilm Canada, ni celle de Radio-Canada, ni le rapatriement des fonds du Conseil des arts du Canada destinés au Québec. «Tout est sur la table», disait-elle (septembre 1992).

    Grâce aux pressions qu'elle avait exercées, l'Accord de Charlottetown (1992) prévoyait la «maîtrise d'oeuvre» des provinces en matière de culture. Dans une entrevue donnée à ma collègue Paule des Rivières, en juillet 1994, pour faire le bilan de son passage aux Affaires culturelles, Mme Frulla rappelait que, même si l'accord n'avait pas été adopté, «les textes existent et tu ne peux pas aller à moins que ça. C'est une référence».

    S'en souvient-elle aujourd'hui?

    Se rappelle-t-elle aussi sa bataille pour préserver les pouvoirs du Québec en télécommunications?

    Le 31 janvier 1990, Mme Frulla soulignait déjà l'importance pour le Québec non seulement de profiter de la croissance dans le domaine des télécommunications, mais d'avoir «prise sur cette croissance et l'orienter en fonction de nos besoins spécifiques». Le domaine des télécommunications, de la câblodistribution et des ondes constitue un «levier de fond» en ce qui concerne le développement économique et culturel particulier du Québec, disait-elle.

    «Il est impossible qu'un organisme comme le CRTC décrète encore longtemps à lui tout seul ce qui est bon pour les provinces, surtout la province francophone», renchérissait la ministre, en 1994, dans l'entrevue-bilan citée ci-haut.

    Dans une décision rendue à la fin d'avril 1994, la Cour suprême venait de reconnaître à Ottawa les pleines compétences dans ce domaine. «Nous allons amener le débat au niveau politique, disait alors Mme Frulla. En vertu de notre statut distinct, il n'est pas question que le fédéral statue seul sur l'ensemble des dossiers des télécommunications», disait-elle le 13 mai 1994 à l'Assemblée nationale.

    Dans une lettre envoyée au gouvernement fédéral et publiée en mai la même année, qu'elle retrouvera sans doute dans les archives de son nouveau ministère à Ottawa, elle écrivait qu'il «ne saurait être question pour le Québec de faire le constat d'une compétence fédérale exclusive» et que «la situation que nous vivons présentement met en lumière, de façon brutale, l'inadéquation du cadre constitutionnel en matière de communications».

    Mme Frulla est désormais en situation de modifier le cours des choses sur le plan politique. Je la mets au défi de le faire.

    Post-scriptum: lorsqu'elle était ministre à Québec, Mme Frulla avait convaincu le gouvernement d'exempter les livres de la taxe de vente du Québec. Quelle bonne idée ce serait de les exempter de la TPS fédérale. Un autre défi pour la ministre. On n'encouragera jamais trop la lecture! Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde. Il s'exprime ici à titre personnel.
    michel.venne@inm.qc.ca.



    Le Québec toujours isolé

    Michel Venne
    Le Devoir lundi 2 août 2004

    La réunion des premiers ministres provinciaux à Niagara-on-the-Lake fut une nouvelle illustration du fossé qui sépare le Québec du reste du Canada. Jean Charest revient de la réunion du nouveau Conseil de la fédération aussi isolé que l'a été Lucien Bouchard lorsque celui-ci a refusé, en 1999, de signer l'Entente-cadre sur l'union sociale canadienne.

    Ce fait n'est pas anodin. Que le premier ministre du Québec soit souverainiste ou fédéraliste ne change rien à l'affaire. Dès que le gouvernement québécois défend les compétences du Québec reconnues par la Constitution canadienne, il se retrouve seul face aux autres provinces et à l'État fédéral.

    En 1999, en échange d'un peu d'argent, les provinces ont accepté de reconnaître à Ottawa un rôle dans la définition des programmes sociaux, de santé et d'éducation au pays, dans le cadre de cette entente qui porte sur l'union sociale canadienne. Seul le Québec avait refusé de signer cet accord. Jean Charest avait lui aussi émis des réserves.

    Vendredi, les premiers ministres subalternes du Canada sont allés un peu plus loin en abdiquant au profit du fédéral la responsabilité de créer un programme national d'assurance-médicaments.

    Les médicaments représentent déjà une partie plus importante des coûts des systèmes de santé dans les pays occidentaux que les soins médicaux (la rémunération des médecins) et hospitaliers. Les médicaments permettent désormais d'éviter ou de reporter des interventions chirurgicales, de hâter le retour d'un patient à la maison, de stabiliser son état plus rapidement et de lui assurer un certain confort. La politique du médicament est intimement liée à la gestion des hôpitaux et du reste du système, y compris tout ce qui a trait aux services psychosociaux liés à la maladie mentale.

    En laissant à Ottawa la responsabilité de définir, de financer et de gérer un système national d'assurance-médicaments, les provinces donnent au fédéral la clé des systèmes de santé au Canada. L'expérience de l'assurance-chômage montre bien que, dès qu'un gouvernement contrôle le financement d'un système, il en contrôle aussi les finalités.

    Les provinces ont accepté le principe que le Québec pourrait se retirer du programme fédéral et recevoir une compensation financière pour son propre régime. Or l'Entente-cadre sur l'union sociale prévoit qu'une telle compensation n'est possible que si la province dissidente administre un programme visant les mêmes objectifs. Le Québec, ainsi isolé, reste néanmoins lié aux objectifs qui, si la volonté des provinces est respectée, seraient définis essentiellement par Ottawa, qui contrôle la caisse.

    ***

    Cette première véritable réunion du Conseil de la fédération oppose par ailleurs un démenti aux prétentions de Jean Charest lorsque celui-ci en a proposé la création, l'an dernier.

    D'une part, ce conseil n'a pas plus de légitimité qu'en avaient les réunions annuelles des premiers ministres provinciaux. Le Conseil n'apporte aucun gain à cet égard. Comme l'a si bien résumé le nouveau ministre fédéral de la Santé, Ujjal Dosanjh, «les premiers ministres provinciaux sont des premiers ministres provinciaux». La Constitution ne leur reconnaît aucun pouvoir particulier lorsqu'ils sont réunis.

    C'est là une vérité pure du régime fédéral actuel : seul le gouvernement fédéral peut prétendre parler au nom de tous les Canadiens car il tire sa légitimité des urnes d'un océan à l'autre. Les gouvernements provinciaux n'ont de pouvoir dans ce pays que dans leurs champs de compétence sur leur propre territoire. Or le fédéral envahit un à un ces champs de compétence depuis les années 1930, avec l'assentiment de la Cour suprême du Canada. L'interprovincialisme est une chimère.

    Selon Jean Charest, la création du conseil permettrait au Québec d'exercer un leadership au sein de la fédération. La réunion de Niagara-on-the-Lake a montré le contraire. C'est le premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty, qui sort de cette rencontre comme le véritable leader des provinces. Charest, lui, n'a eu aucune influence sur la décision des autres provinces de céder à Ottawa la responsabilité de l'assurance-médicaments. Il n'a pas réussi non plus à créer un front commun contre les fonds alloués.

    Enfin, cette conférence a forcé Jean Charest à tenir un langage qui récuse les thèses qu'il défendait à son arrivée à la tête du Parti libéral du Québec.

    ***

    Dans une entrevue donnée au Devoir, en 1998, Jean Charest disait : «Ma vision du fédéralisme est peut-être différente de celle qu'on a connue dans le passé [au Québec]. Ça exige qu'on se secoue un petit peu, qu'on sorte des vieux discours, ces discours où tout est abordé sous l'angle étroit des compétences.» Dans l'approche actuelle, ajoutait-il, «on a tendance à faire des carrés de sable et on essaie de décider qui est en charge de quel carré de sable. Moi, ce que j'espère, éventuellement, c'est une fédération où l'on pourra se fixer des objectifs communs qui débordent les compétences.»

    Cette vision était aussi celle qu'il défendait comme chef du Parti progressiste-conservateur lorsqu'il était en politique fédérale. Cette conception du fédéralisme est en voie de se concrétiser sous la direction d'un autre que lui à la tête du Canada. M. Charest devrait donc se réjouir d'une telle évolution. Or, au contraire, il se braque et défend mordicus l'exclusivité des compétences du Québec dans le domaine de la santé. Qui est le vrai Jean Charest ?

    Pour l'heure, M. Charest fait le brave, pour reprendre une manchette du Devoir. Mais le fédéralisme canadien, lui, continue d'évoluer en sens inverse des aspirations québécoises. Il faut au moins en être conscient.

    Michel Venne est directeur général de l'Institut du Nouveau Monde. Il s'exprime ici à titre personnel.
    mvenne@inm.qc.ca



    Louise Beaudoin deviendra commandeur de la Légion d'honneur

    PC lundi 2 août 2004

    Paris -- L'ex-ministre Louise Beaudoin sera élevée l'automne prochain au rang de commandeur de l'Ordre de la Légion d'honneur, a-t-on appris en fin de semaine à Paris.

    Le président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, lui remettra les prestigieux insignes le 23 septembre, à l'occasion d'une cérémonie à l'Hôtel de Lassay, sa résidence officielle.

    En 1986, après la première défaite électorale du Parti québécois survenue l'année précédente, Louise Beaudoin avait été faite «officier» de la Légion d'honneur par le premier ministre socialiste, Laurent Fabius. Aujourd'hui, elle doit apparemment sa promotion à son vieux complice Pierre-André Wiltzer, qui était jusqu'au printemps dernier ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie dans le gouvernement de droite de Jean-Pierre Raffarin.

    L'ex-ministre voit, dans cet hommage des autorités françaises, le «couronnement» des efforts qu'elle a déployés depuis 30 ans pour «rapprocher la France et le Québec».

    «C'est un grand honneur, parce que j'aime la France et les Français et que j'ai consacré une large partie de mes énergies à cette relation-là, a-t-elle expliqué dans un entretien téléphonique. À 58 ans, quand je me retourne pour voir ce que j'ai fait de bien dans ma vie, je me dis que j'ai influencé le cours des choses, qu'elles auraient été différentes si je n'avais pas été là.»

    Même si elle a quitté la scène politique depuis la défaite du Parti québécois, Louise Beaudoin n'a pas été oubliée par ses amis français. Il est vrai que personne chez les libéraux de Jean Charest (à commencer par sa remplaçante, Monique Gagnon-Tremblay) ne possède en France un aussi vaste réseau que le sien.

    Envoyée spéciale

    Il est vrai également que l'ex-ministre ne se laisse pas oublier facilement. Après son retrait de la vie politique, on l'a ainsi retrouvée à l'Université de Lyon en tant que professeure invitée (elle y a donné des cours sur la diversité culturelle et la francophonie), puis à Paris en militante altermondialiste ou à la faveur d'un dîner chez le maire Bertrand Delanoë.

    Surmontant «l'espèce de découragement» que lui inspirait naguère la Francophonie, elle a par ailleurs accepté au printemps d'être «l'envoyée spéciale» du secrétaire général, Abdou Diouf, en matière de diversité culturelle. Cette mission, qui se poursuivra jusqu'à la fin de l'année, l'a déjà conduite à New York, Séoul, Sao Paulo et Buenos Aires.

    Le grade de commandeur est le plus élevé de l'Ordre national de la Légion d'honneur, devant ceux de chevalier et d'officier. La liste des Québécois ayant eu droit à cette distinction n'est pas très longue : on y retrouve notamment les noms de l'ancien premier ministre Lucien Bouchard, de l'astrophysicien Hubert Reeves, de l'ex-délégué général Jean Chapdelaine et de l'ancien maire de Montréal Jean Drapeau.

    L'ordre comprend aussi deux «dignités» (grand officier et grand-croix), plus prestigieuses encore. Les Canadiens ayant reçu le titre de grand officier se comptent sur les doigts d'une seule main. Parmi eux figurent René Lévesque, Robert Bourassa (à titre posthume) et l'ancien gouverneur général Roméo LeBlanc.

    Les «simples» chevaliers sont en revanche plus nombreux. L'ancien délégué général Michel Lucier a eu droit à ce témoignage de reconnaissance de la France, ainsi que de très nombreux intellectuels et artistes, comme Gilles Carle, GiIles Vigneault, Luc Plamondon, Claude Léveillée et Lise Bissonnette.



    L'abstention sur un mur

    Oscar Fortin
    Le Devoir jeudi 29 juillet 2004

    Lettres : Québec, 24 juillet 2004

    Les commentaires du nouveau ministre des Affaires étrangères canadiennes, M. Pierre Pettigrew, sur l'abstention du Canada lors du vote des États membres des Nations unies condamnant avec une forte majorité la construction du mur israélien ne sont pas sans soulever quelques questions.

    Selon notre nouveau ministre, le Canada ne favorisait pas la voie d'un recours à la Cour internationale de justice et un vote appuyant la décision de cette même cour n'aiderait pas les négociations de paix.

    Est-ce à dire que la position du Canada ne consiste qu'à prendre en considération les organisations internationales seulement lorsqu'elles viennent renforcer nos orientations et nos intérêts politiques et économiques ? Sur le site Web du ministère, le rôle reconnu des Affaires étrangères va plutôt dans le sens d'une reconnaissance qui va au-delà de nos intérêts immédiats.

    «Le Canada fait la promotion de valeurs partagées avec d'autres pays du monde, par exemple l'égalité et la démocratie, dans le cadre de ses activités au sein de nombreuses organisations internationales, dont l'Organisation des Nations unies, le Commonwealth et la Francophonie.»

    Lorsque la Cour internationale de justice condamne l'initiative d'un État et que près de 150 membres des Nations unies l'appuient, il y a là des valeurs partagées d'égalité et de démocratie auxquelles le Canada se devait de souscrire. Il me semble qu'il aurait pu voter en faveur de la résolution sans se défiler et avoir un commentaire semblable à celui de la nouvelle responsable du Haut Commissariat : «On doit espérer que le gouvernement d'Israël songera à assurer sa sécurité -- ce qui, je le concède, constitue une préoccupation des plus pressantes -- par des moyens autres que celui-là», a dit Mme Arbour, qui a quitté son poste de juge à la Cour suprême du Canada afin d'accepter ses nouvelles responsabilités à l'ONU, le 1er juillet (Le Devoir, le 23 juillet 2004)

    N'aurait-il pas été plus représentatif des Canadiens et des politiques officielles d'appuyer la décision de la Cour internationale de justice et de rappeler que la construction de ce mur ne favorise en rien la solution négociée de la paix ? Elle vient plutôt alimenter les foyers de conflits dont veut justement s'éloigner le ministre.



    Rien n'a changé : Encore des lacunes dans l'attribution des contrats de publicité par Ottawa

    La Presse lundi 26 juillet 2004

    PC - Une autre vérification du mode d'attribution des contrats de publicité par le gouvernement fédéral a levé le voile sur une gestion déficiente où des dossiers disparaissent et des factures sont non conformes.

    L'enquête des Travaux publics aurait dû constater une amélioration notable dans le mode d'attribution des contrats de publicité de 2000 à 2003, notamment en raison des changements décidés au terme de la vérification précédente, qui portait sur la période de 1997 à 2000.

    En 2001, le gouvernement avait modifié ses procédés parce que d'importants problèmes de gestion avaient été observés dans les contrats accordés aux agences de publicité.

    Ces irrégularités, également notées par la vérificatrice générale, Sheila Fraser, ont donné naissance au scandale des commandites, qui a constamment fait les manchettes au cours de la dernière année.

    Fait étonnant, la nouvelle révision des Travaux publics, terminée en novembre dernier, n'a pas relevé d'améliorations. Les enquêteurs ont d'ailleurs été incapables de mettre la main sur 5 % des dossiers qu'ils avaient choisi d'examiner.

    Dans les dossiers qu'ils ont pu consulter, l'énoncé des choses à faire était inadéquat, les raisons justifiant le choix d'un fournisseur plutôt qu'un autre étaient insuffisantes et, bien souvent, aucun travail administratif n'avait été réalisé pour démontrer la validité des factures soumises.

    ' La capacité de (Travaux publics) à démontrer la qualité de ses pratiques de gestion des contrats de publicité demeure compromise ', indique le rapport, obtenu grâce à la Loi d'accès à l'information.

    La supervision de l'attribution des contrats de publicité ' n'a pas pu être contrôlée de façon suffisante par ce processus de révision pour qu'il soit possible de conclure que la gestion était efficace '.

    Ces conclusions sont presque identiques à celles de la révision des dossiers de 1997 à 2000, ce qui laisse entendre que l'argent des contribuables n'est pas mieux administré qu'avant.

    En novembre dernier, le rapport interne portant sur la période de 2000 à 2003 a été transmis aux cadres supérieurs du ministère des Travaux publics au moment même où la vérificatrice générale, Sheila Fraser, achevait elle aussi sa propre enquête sur la gestion gouvernementale des contrats de publicité et de commandite.

    Le rapport de Mme Fraser a couvert une période de quatre ans commençant en 1997, alors que la deuxième révision des Travaux publics s'est penchée sur les dossiers allant jusqu'au 31 mars 2003.

    ' Les règles ont été enfreintes ou ignorées à toutes les étapes de la procédure d'attribution pendant une période de quatre ans, a constaté Mme Fraser, et il existe peu de preuves que les services ont été rendus en contrepartie des sommes dépensées. '

    En avril 2003, le gouvernement a annoncé des changements dans sa gestion des contrats de publicité. C'est ainsi que le programme fédéral des commandites, qui avait permis d'attribuer des contrats de plusieurs millions de dollars à des firmes proches des libéraux, a été aboli par le premier ministre Paul Martin, en décembre.



    Conférence de Niagara : un test de coopération

    Michel Vastel
    Le Droit mercredi 28 juillet 2004

    Niagara - Le premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty, a "un plan". Son collègue du Québec, Jean Charest, a "une stratégie". Et celui de l'Alberta, Ralph Klein, un entêtement. Quand les chefs politiques s'empressent ainsi de nous convaincre qu'ils ont une bonne raison de se réunir, c'est que cette réunion est importante. Et celle du Conseil de la fédération, à Niagara-on-the-Lake, l'est effectivement...

    Elle l'est d'ailleurs assez pour que l'hôte, Dalton McGuinty, ait fait un aller-retour à Montréal pour présenter son plan à Jean Charest. Et pour que le premier ministre du Québec ait tenu, avant-hier, une réunion spéciale de stratégie sur la participation d'Ottawa au financement de tous les programmes sociaux.

    Les conférences des chefs de gouvernement des Provinces et des Territoires marquent traditionnellement la fin de la "trêve des braisiers". Elles sont aussitôt suivies des réunions des groupes parlementaires, puis des Cabinets spéciaux, et enfin des rentrées législatives. Les premiers ministres "mettent la table" pour l'automne en quelque sorte. Au menu : la santé publique.

    Il y a deux ans, à l'Île du Prince-Édouard, je les avais traités de "quêteux". Entre deux croisières sur un lac ou une rivière en effet, elles passent généralement leur temps à se plaindre de la pingrerie du "tonton" fédéral. Cette fois, Ô surprise, elles n'ont pas l'intention de parler d'argent. Leur défi est de "dégager une vision commune" de ce que devrait être la Santé publique dans le Canada du xxie siècle.

    C'est d'autant plus urgent que le premier ministre fédéral, Paul Martin, a la sienne, qu'il a fait connaître pendant la campagne électorale du printemps dernier, et qu'il veut en discuter le 13 septembre à Ottawa.

    Le gouvernement fédéral voudrait bien, dès la mi-septembre, conclure un nouvel accord de cinq ans sur la santé publique lequel, en échange de 9 milliards $ supplémentaires, réduira les délais d'attente pour cinq différents types d'intervention chirurgicale, rendra les soins à domicile plus accessibles, et remboursera les dépenses "catastrophiques" occasionnées par certains types de médicaments. "Notre compréhension des choses, dit Benoît Pelletier, ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes et père de ce nouveau Conseil de la fédération, c'est qu'il faudra deux réunions : la première, cet automne, pour convenir d'un plan de réforme de la santé, et l'autre, avant le Budget fédéral, pour discuter des pressions fiscales auxquelles les provinces font face".

    On a noté que le ministre n'utilise plus l'expression "déséquilibre fiscal", si chère au Parti québécois, mais Ottawa aurait tort de pousser un soupir de soulagement. Au cours d'une réunion spéciale, cette semaine, les ministres du Québec ont convenu qu'il fallait cesser de débattre seulement du financement de la santé mais qu'il faudrait plutôt tout mettre sur la table : la part fédérale du financement de la santé - au moins 25 % -, la péréquation - pour laquelle le Québec enregistrera un manque à gagner de 3 milliards $ cette année -, et même le pouvoir de dépenser d'Ottawa ! C'est à une vraie réforme du fédéralisme fiscal que songe manifestement Benoît Pelletier.

    Le piège, pour le Québec, serait en effet d'accepter de plus en plus d'enveloppes spéciales pour la santé, ou la recherche universitaire, ou un programme national de garderies, mais de laisser le fossé entre gouvernements riches et pauvres se creuser davantage. Ce serait la porte ouverte aux empiétements et, de cela, "il n'est pas question", répète Jean Charest sur toutes les tribunes.

    Mais ce ne sont pas toutes les provinces qui partagent ce point de vue. Certains chefs de gouvernement, par nécessité ou par calcul politique, voudraient aller très vite et repartir de la conférence du 13 septembre avec un chèque alors que le défi du Conseil de la fédération est "d'imposer un rôle plus soutenu des provinces dans l'interprétation de la Loi canadienne sur la santé", estime Pelletier.

    En arrivant cet après-midi à Niagara-on-the-Lake, les chefs des gouvernements sauront qu'ils sont les invités d'un premier ministre très proche de Paul Martin. L'objectif de Dalton McGuinty sera d'abord d'assurer le succès de la Conférence du 13 septembre, plutôt que de faire avancer le Conseil de la Fédération. L'axe des réformistes, outre Jean Charest, comprend le Néo-Démocrate du Manitoba, Gary Doer, les Conservateurs de l'Île du Prince-Édouard, Pat Binns et du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord. Quant à Ralph Klein, il tient à préserver son droit de faire appel au secteur privé pour assurer certains services de santé.

    C'est probablement le Libéral de la Colombie-Britannique, Gordon Campbell, qui a la clef du succès de cette réunion. Mais son opposition est celle des Néo-Démocrates, d'autant plus dangereuse que le ministre fédéral de la Santé, Ujjal Dosanjh, est lui-même un ancien premier ministre néo-démocrate de sa province. Campbell jouera-t-il les centralisateurs pour neutraliser son opposition ou fera-t-il pencher la balance en faveur des provinces ? La réponse à cette question est cruciale pour le succès de la conférence de Niagara.

    Parti d'une idée lancée par le Québec à la fin des années cinquante et imposée par Benoît Pelletier en 2001, ce Conseil de la Fédération est maintenant pris au sérieux par toutes les provinces. Ce sont elles en effet, plutôt que le Québec, qui ont décidé d'aborder - en plus de la question de la santé - celles du rôle des provinces dans les relations internationales et la négociation de traités commerciaux, et dans la nomination des membres du Sénat et de la Cour suprême.

    En Europe, les chefs des gouvernements ont fini par développer ce qu'ils appellent "le réflexe de la coopération". On n'en est pas là et l'expression faisait sourire un proche conseiller de Paul Martin à qui j'en parlais le week-end dernier. Mais la réunion de Niagara, qui se terminera vendredi après-midi, dira si les premiers ministres ont au moins passé un premier "test de la coopération".

    mvastel@ledroit.com



    Le Québec versus l'Ontario?

    Chantal Hébert
    Le Devoir jeudi 29 juillet 2004

    Le rendez-vous estival des provinces à Niagara-on-the-Lake cette semaine constitue le premier vrai test de la relation entre le Québec et l'Ontario sous leurs premies ministres libéraux respectifs. La capacité de Jean Charest et de Dalton McGuinty de composer l'un avec l'autre sera déterminante pour la suite des choses sur le front fédéral-provincial.

    L'an dernier à Charlottetown, la facilité avec laquelle le projet de Conseil de la fédération de Jean Charest avait fait consensus avait étonné ses propres fonctionnaires. Mais le premier ministre du Québec avait réussi à s'imposer tout autant par défaut qu'en vertu de sa performance.

    À l'époque, l'Ontario, Terre-Neuve et la Saskatchewan étaient tous trois en mode pré-électoral et la partie ne s'annonçait pas facile pour leurs premiers ministres. Seul Lorne Calvert, de la Saskatchewan, a finalement survécu à l'épreuve. La Nouvelle-Écosse était en pleine campagne électorale tandis que Bernard Lord était encore sous le choc d'être passé à un siège d'être rétrogradé au poste de chef de l'opposition du Nouveau-Brunswick le mois précédent.

    Plusieurs premiers ministres étaient déterminés à souligner par des gestes d'ouverture le retour très attendu à la table provinciale d'un premier ministre fédéraliste du Québec. Même Ralph Klein -- dont la méfiance viscérale à l'égard de tout ce qui a des odeurs de structurite bureaucratique est légendaire -- avait donné sa bénédiction au projet de Conseil, en grande partie parce qu'il était convaincu d'avoir trouvé en Jean Charest une mesure conservatrice.

    Enfin, Jean Chrétien était sur le point de céder sa place à Paul Martin. À Charlottetown l'an dernier, tout le monde savait qu'il ne se ferait rien de très significatif sur le front fédéral-provincial avant le rendez-vous de l'été suivant.

    ***

    Depuis, l'arrivée en Ontario d'un gouvernement libéral a profondément changé le rapport de force entre les provinces. C'est la première fois en plus de quarante ans que les libéraux sont simultanément au pouvoir à Queen's Park et à Ottawa. Or, entre ces deux clans, les liens ont toujours été tissés beaucoup plus serré qu'entre les libéraux fédéraux et leurs cousins québécois.

    De plus, les résultats des dernières élections fédérales ont de quoi exacerber les différences entre l'Ontario et le Québec, rapprochant Queen's Park du champ magnétique d'Ottawa tout en repoussant Québec. Depuis 20 ans, l'Ontario a été le plus souvent aux côtés du Québec dans leurs tractations avec Ottawa. Les deux provinces centrales avaient ainsi fait de grands bouts de chemin côte à côte pendant les rondes constitutionnelles de Meech et de Charlottetown, et plus récemment pendant les négociations avec Jean Chrétien sur la santé. À son époque, Mike Harris trouvait d'ailleurs plus facile de s'entendre avec un souverainiste comme Lucien Bouchard qu'avec Jean Chrétien.

    Il faut remonter au rapatriement de la Constitution, en 1982, et à René Lévesque et Bill Davis pour trouver un couple de premiers ministres du Québec et de l'Ontario aussi susceptible de se retrouver sur la voie d'une collision que les Charest et McGuinty dans le débat sur la santé. Cela ne tient pas exclusivement à l'idéologie. Dans la foulée des élections fédérales, le pragmatisme politique pourrait également dicter aux deux premiers ministres des comportements diamétralement opposés.

    Pour l'essentiel, les électeurs qui ont donné la victoire à Dalton McGuinty l'automne dernier ont appuyé Paul Martin au scrutin du 28 juin. En Ontario, la rhétorique du chef libéral voulant que les conservateurs et le premier ministre Klein constituent des menaces au système public d'assurance maladie a fait mouche. Dans l'immédiat, le premier ministre McGuinty, dont le frère est désormais un membre du caucus de M. Martin, a de bonnes raisons de s'aligner sur le gouvernement fédéral, surtout qu'il avait lui aussi promis de réduire la part du secteur privé dans les services publics de sa province.

    Premier ministre fédéraliste d'un Québec qui est désormais pour l'essentiel représenté à Ottawa par le Bloc québécois, Jean Charest, par contre, n'a pas les moyens d'avoir l'air isolé à la table fédérale-provinciale et encore moins ceux de céder un pouce de la compétence québécoise sur la santé.

    À la lumière de la perception répandue au Québec que le programme de M. Martin est davantage intrusif que constructif, M. Charest a tout à perdre et rien à gagner à ne pas lui tenir tête. Sa seule vraie bonne carte réside dans l'intérêt qu'aura plus tôt que tard le premier ministre fédéral minoritaire de redorer son blason auprès de l'électorat québécois.

    ***

    Le comble de l'ironie, c'est que, derrière les portes closes des discussions de cette semaine, c'est la thèse d'un plus grand contrôle fédéral et ceux qui la défendent qui s'exposent le plus à être isolés.

    Bon nombre de premiers ministres -- peut-être même une majorité et certainement ceux des principales provinces à part l'Ontario -- veulent davantage de flexibilité dans l'interprétation de la Loi canadienne sur la santé plutôt que davantage de supervision d'Ottawa. Dans sa croisade pour restreindre la place du privé en santé, le ministre fédéral de la Santé, Ujjal Dosanjh, pourrait même retrouver ses anciens collègues néo-démocrates en travers de son chemin.

    D'une façon ou d'une autre, on peut parier que les premiers ministres sortiront de leur rencontre demain en se disant porteurs d'un front commun. Mais si leur consensus ne tient pas à autre chose qu'à leur désir collectif d'obtenir davantage d'argent fédéral, cela voudra dire qu'ils ont choisi de se replier sur leur plus bas dénominateur commun, faute de s'entendre sur l'essentiel.



    Le rôle d'Ottawa divise les provinces
    Seul le sous-financement du fédéral en santé fait l'unanimité

    Le Devoir samedi 31 juillet et dimanche 1er août 2004

    PC - Niagara-on-the-Lake -- Les provinces canadiennes ont convenu hier d'exiger du gouvernement fédéral qu'il assume le quart des dépenses de santé au pays, en plus de créer un système national d'assurance-médicaments. Mais l'unanimité s'arrête là.

    Au terme de deux jours de discussions à Niagara-on-the-Lake, en Ontario, le Conseil de la fédération est demeuré divisé sur l'opportunité de permettre au fédéral d'imposer des priorités d'investissement aux provinces en matière de santé.

    «Le gouvernement du Québec et les Québécois sont opposés à des programmes ciblés et nous n'allons pas accepter des programmes ciblés, a tranché le premier ministre Jean Charest, lors d'une conférence de presse à l'issue de la réunion. C'est le Québec qui est responsable et compétent pour livrer les services de santé. Nous n'allons accepter aucune condition».

    De son côté, le premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty, s'est montré beaucoup plus conciliant. Il se dit tout à fait disposé à «travailler avec le gouvernement fédéral pour créer un "panier" de fonds ciblés, sur des services choisis par Ottawa et le gouvernement ontarien.»

    Si elles n'ont pu trouver un terrain d'entente sur cette question, les provinces ont fait l'unanimité en ce qui concerne le sous-financement du système de santé.

    Le gouvernement fédéral, ont estimé les premiers ministres, devra fouiller dans ses goussets et investir bien plus que les neuf milliards de dollars sur cinq ans promis par le premier ministre du Canada, Paul Martin, lors de la dernière campagne électorale. De fait, la part des dépenses assumées par Ottawa en matière de santé devra passer de 16 à 25 %, ont-ils conclu.

    Le Conseil de la fédération n'a pas mis de chiffres sur la table, mais d'après l'évaluation du gouvernement du Québec, le gouvernement fédéral devrait injecter quelque 28 milliards de dollars d'ici 2010 dans le système de santé pour relever la barre à 25 %.

    «C'est une évaluation qui est extrêmement objective, a expliqué le ministre québécois des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier. Elle est fondée sur des calculs très simples de ce que représentent les dépenses en matière de santé, et de ce qu'elles représenteront dans les prochaines années».

    Mais selon la conjoncture, «cette somme peut évoluer», a nuancé M. Charest.

    Les provinces ont aussi convenu de demander au gouvernement Martin de mettre en place, immédiatement, un «pharmacare», un régime national, universel, d'assurance-médicaments.

    Le Québec, qui gère déjà son propre programme, ne sera pas pénalisé, a assuré le premier ministre Charest. «Il est entendu que le Québec maintiendra son programme et recevra un dédommagement comparable pour le régime qui sera mis en place», précise d'ailleurs le communiqué final de la réunion. «On n'a rien cédé, zéro, a dit M. Charest. Nous nous attendons à être pleinement compensés. Je veux que cela soit compris».

    Ce droit de retrait avec compensation est l'un des aspects avantageux du fédéralisme canadien, a-t-il dit. Parallèlement, les premiers ministres ont dénoncé les compressions d'Ottawa dans le programme de péréquation ces dernières années et réclamé un redressement des versements au niveau de 2000-2001.

    «De 2002-2003 à 2003-2004, on s'est fait couper, au Québec, 2,1 milliards de dollars», a dénoncé le premier ministre québécois.



    L'éternel recommencement

    Jean-Robert Sansfaçon
    Le Devoir samedi 31 juillet et dimanche 1er août 2004

    La rencontre des premiers ministres provinciaux qui s'est terminée hier, à Niagara-on-the-Lake, a abouti à un consensus qui a toutes les apparences d'une division. Unanimes à suggérer la création d'un régime national d'assurance-médicaments et le financement minimum du quart des dépenses en santé, les provinces sont loin de s'être entendues sur la façon d'injecter cet argent dans le système. Heureusement pour elles que le gouvernement Martin soit un gouvernement en sursis: cela pourrait leur éviter le pire!

    À l'issue de la rencontre du Conseil de la fédération, les premiers ministres des provinces et les représentants des territoires ont convenu de prendre Paul Martin au mot en invitant Ottawa à financer un régime d'assurance-médicaments national, avec pleine compensation pour les provinces qui ont déjà leur propre régime. Ils se sont aussi mis d'accord pour exiger que l'on rehausse la contribution fédérale en santé au niveau d'avant l'ère des compressions, soit 25 % des coûts. Si par quelque miracle bien improbable Paul Martin accédait à cette demande, Ottawa devrait débourser 27 milliards de plus en cinq ans au lieu des neuf milliards promis pendant la campagne électorale.

    En outre, les provinces exigent d'Ottawa qu'il ramène les paiements de péréquation à leur niveau plus élevé de quelques milliards du début de la décennie, et qu'il cesse d'amputer ce montant chaque fois qu'il augmente les transferts en santé. Il y a des limites à reprendre d'un côté ce qu'on a donné de l'autre, ont lancé les premiers ministres des provinces pauvres qui ont déjà tant de difficultés à faire face à la flambée des dépenses en santé.

    À la demande fédérale de reddition de comptes, les premiers ministres ont aussi répondu en choeur qu'ils le faisaient déjà et qu'il était inutile d'en rajouter. Voilà donc l'essentiel du consensus.

    Malheureusement, cette façade bien lisse cache des fissures qui ne manqueront pas de réapparaître lors de la conférence télévisée convoquée par M. Martin pour la mi-septembre. Si les premiers ministres s'entendent comme larrons en foire pour revendiquer plus d'argent -- la chose la plus facile à faire --, là s'arrête la belle unanimité. Plusieurs d'entre eux, dont l'ontarien Dalton McGuinty, sont tout à fait disposés à accepter le plan fédéral qui lie l'argent à des cibles déterminées, telles les soins à domicile ou la réduction des listes d'attente. L'Ontario libérale est beaucoup plus près des positions du grand frère fédéral que l'Alberta de Ralph Klein qui tient à ses propres expériences, ou même que le Québec de Jean Charest qui défend l'autonomie de sa province dans les champs de compétence prévus à la Constitution. En point de presse, à la clôture de la rencontre, M. Charest s'est d'ailleurs opposé avec fermeté à son homologue ontarien : Qu'arrivera-t-il lorsque Ottawa décidera de mettre fin de façon unilatérale à un programme ? a demandé M. Charest en réaction à son homologue McGuinty qui venait de dire son ouverture au plan Martin.

    Jusqu'à présent, et jusqu'à preuve du contraire, l'approche Martin est tout à fait similaire à celle de son prédécesseur, Jean Chrétien. Le premier ministre libéral fédéral s'obstine à vouloir jouer le rôle de président de la république alors qu'il devrait se contenter de planter ses choux dans son propre jardin.

    Il faut reconnaître que le premier ministre Charest s'est montré étonnamment déterminé à ne rien céder lors de cette rencontre avec ses homologues provinciaux. Bien sûr, il ne s'est pas opposé à la création d'un régime national d'assurance-médicaments, mais en autant que le Québec puisse maintenir le sien dans son intégrité, avec pleine compensation.

    Malheureusement, M. Charest n'est pas parvenu à rallier ses homologues à une position commune concernant un financement global inconditionnel, de sorte qu'Ottawa aura beau jeu de jouer la division des troupes le moment venu d'avancer l'argent.

    Ce chassée-croisé de subtilités politiciennes a de quoi rendre désabusés même les plus endurcis de la chose politique. Après tout, n'avons-nous pas la désagréable certitude d'entendre les mêmes revendications et les mêmes réponses d'une rencontre à l'autre, et que seuls les montants varient ?

    Ce qu'il y a de différent cette fois-ci, c'est que contrairement aux spectacles déprimants auxquels Jean Chrétien nous avait habitués, le premier ministre Martin, qui est minoritaire aux Communes, devra faire preuve de beaucoup plus d'imagination et de souplesse dans la recherche de solutions. En sera-t-il capable ? Voilà une question à 27 milliards de dollars.



    Postes Canada et le scandale des commandites
    - André Ouellet devra s'expliquer

    Clairandrée Cauchy
    Le Devoir vendredi 30 juillet 2004

    Les rapports de la firme externe Deloitte sur la Société canadienne des postes (SCP), commandés dans la foulée du scandale des commandites et rendus publics hier, contiennent des «informations et des allégations troublantes», selon le ministre du Revenu, John McCallum, qui somme le président de la société d'État de s'expliquer dans les sept jours.

    Le ministre responsable de la SCP n'a pas voulu se prononcer sur les détails des rapports, pas plus que sur l'avenir d'André Ouellet comme président-directeur général de la SCP. «Je veux attendre les réponses de M. Ouellet avant de commenter en détail», a expliqué M. McCallum, qui a l'intention de rencontrer le conseil d'administration de la SCP la semaine prochaine, ainsi que chacun des membres individuellement.

    Rappelons que M. Ouellet a été suspendu de ses fonctions, avec salaire, en février dernier, jusqu'à ce que l'examen externe des pratiques de gestion ainsi que des activités de commandites, de marketing et de publicité soit complété. L'ancien ministre libéral avait participé à la mise en place du programme des commandites avant d'être nommé à Postes Canada en 1996.

    Une fois que le ministre aura obtenu les commentaires de M. Ouellet au sujet du rapport qui s'avère accablant pour lui, il consultera le Conseil du trésor quant à son statut.

    1,6 million sans factures

    Dans son rapport sur les pratiques de gestion à la SCP, Deloitte souligne que l'organisme n'a pu fournir de pièces justificatives pour les dépenses de déplacement et de séjour du président entre 1996 et 2003, lesquelles dépenses s'élèvent à 1,6 million de dollars. La SCP affirme «ne plus trouver l'information» pour la période allant de 1996 à 1998. Pour ce qui est de la période entre 1999 et 2003, le président a allégué que les demandes de remboursement et les documents à l'appui se trouvaient «à sa résidence». Il ne les avait toujours pas produits la semaine dernière, lorsque le rapport a été déposé au ministre.

    Le rapport révèle également que le président aurait influencé le processus d'appel d'offres et l'octroi de contrats d'approvisionnement pour trois dossiers, totalisant 35 millions.

    M. Ouellet aurait aussi limité le mandat de la vérificatrice interne, l'empêchant en 2002 de scruter les contrats de publicité, au moment même où l'iceberg du scandale des commandites commençait à émerger. «Selon les entrevues avec l'ancienne vérificatrice interne, le président lui avait indiqué que l'examen n'était pas nécessaire», peut-on lire dans le rapport de Deloitte. Le conseil d'administration ayant exigé un tel examen, le président a préféré confier cette tâche au service du contentieux.

    Le deuxième rapport, portant sur les activités de commandites, de marketing et de publicité, vient quant à lui corroborer les conclusions de la vérificatrice générale du gouvernement, Sheila Fraser.

    Pas de contrat

    On y rappelle que la SCP a versé 1,6 million à l'entreprise L'Information essentielle pour la réalisation d'une série sur Maurice Richard, sans qu'aucun contrat n'ait été signé. Il n'y a par ailleurs pas eu d'appel d'offres avant d'octroyer un contrat à Lafleur communication, qui a servi d'intermédiaire pour obtenir une subvention de 600 000 $ du programme de commandites du gouvernement (dont 15 % sont allés à l'agence de communication). «Dans le cadre de ces deux transactions [...], la Société n'a pas respecté les exigences stipulées dans les politiques et processus, ce qui a engendré un niveau non acceptable de non-conformité», écrit la firme Deloitte.

    De façon générale, on souligne le manque de respect des procédures pour la plupart des contrats de commandites, ainsi que le manque de suivi des dossiers une fois les contrats octroyés. Plusieurs documents manquaient à l'appel.

    Le ministre a envoyé une copie de ces deux rapports à la commission Gomery chargée de faire la lumière sur le scandale des commandites.

    En février, les partis d'opposition avaient critiqué l'embauche de Deloitte, également chargée de faire la lumière sur les fonds versés à la section québécoise du Parti libéral du Canada par les firmes de communication impliquées dans le scandale -- un rapport qui n'a toujours pas été rendu public. Deloitte effectue la vérification externe normale de la Société canadienne des postes depuis 1995 et n'avait jamais signalé d'irrégularité auparavant.

    Avec la collaboration de Malorie Beauchemin



    Les faits saillants du rapport Deloitte & Touche

    Clairandrée Cauchy
    Le Devoir samedi 31 juillet et dimanche 1er août 2004

    Examen des pratiques de gestion - En tant que président du conseil (1996-99), puis de président de la SCP, André Ouellet a reçu des remboursements de dépenses de plus de deux millions, sans pièce justificative. Il approuvait lui-même ses dépenses. Ce dernier a allégué que les demandes et les documents qui l’accompagnent se trouvaient à son domicile. Il ne les a toujours pas fournis à Deloitte & Touche. La SCP aurait payé neuf voyages de l'ancien ministre Alphonso Gagliano

    - La SCP a procédé à 87 «embauches spéciales» dérogeant aux politiques de ressources humaines de la société, sur recommandation du président du conseil de 1996 à 1999 puis du président de 1999 à 2003. (André Ouellet a occupé successivement ces deux fonctions pendant les périodes visées.)

    - Le président a influencé le processus d'approvisionnement ou d'appel d'offres dans trois dossiers d'une valeur totale de 35 millions de dollars. Il aurait tantôt indiqué qu'il privilégiait un fournisseur (qui ne se conformait pas à l'appel d'offres), tantôt fait des démarches pour qu'on accepte une soumission arrivée deux semaines trop tard, tantôt fait diluer des critères de sélection pour qu'un fournisseur puisse s'y conformer.

    - Le gouvernement aurait demandé à la SCP de fournir des contrats à une entreprise ou une personne déterminée, dans deux dossiers d'une valeur de un million de dollars.

    - Le président de la SCP, André Ouellet, a imposé des restrictions à la vérification interne pour en soustraire les contrats de publicité. Les comptes de dépenses étaient aussi exclus de la vérification interne.

    Examen des activités de commandites, de marketing et de publicité

    - On corrobore les affirmations de la vérificatrice générale. On souligne en outre de nombreux manques dans le suivi des dossiers de commandites.

    - La SCP a payé plus de 500 000 $ à Lafleur communication sans qu'un contrat ait été signé et sans appel d'offres.



    Ouellet involved in abuses, audits find: Reports say suspended Canada Post chief engaged in long list of improper activities

    Campbell Clark
    The Globe and Mail Friday, July 30, 2004

    Ottawa ONT - Suspended Canada Post president André Ouellet pushed marketing and other contracts toward firms friendly to the Liberal government, skirted hiring practices to get jobs for favourites and ran up expenses that averaged $250,000 a year, two audits released yesterday found.

    The reports thrust the sponsorship scandal back into the lap of the Liberal government only a month after it nearly cost the Grits the federal election, and raised larger questions about abuses at a Crown corporation run by a man who has been a giant of the Liberal Party since the 1970s.

    Mr. Ouellet, suspended with pay since February, has a week to respond to the findings -- the same process that preceded the firing last winter of two other heads of Crown corporations that were named in a critical auditor-general's report.

    Mr. Ouellet, who sat in the Commons from 1967 to 1995, was a powerful Liberal cabinet minister over three decades. He was Jean Chrétien's foreign affairs minister and Quebec lieutenant until he left government. He was appointed chairman of Canada Post when he left government and became president in 1999.

    Revenue Minister John McCallum said yesterday that he found the audits "troubling," but declined to comment on the details. He said he knows no more than is in the reports on the audits, conducted by Deloitte and Touche and ordered after Auditor-General Sheila Fraser's February report on the sponsorship scandal.

    "I've written to Mr. Ouellet indicating that some troubling questions were raised in the report and asking him to respond to those issues within a week. But until he has responded, I'm not going to comment on the nature of those things because, following due process, one wants him to have the right to respond first."

    The two audits, one on Canada Post's sponsorship and advertising activities and another on its management practices, found a long list of inappropriate activities.

    Canada Post's practices were initially questioned when its involvement in projects under the Public Works Department's sponsorship program, then overseen by former public works minister Alfonso Gagliano, was deemed inappropriate in Ms. Fraser's report.

    The Deloitte and Touche audits found problems in Canada Post's sponsorship activities -- but also abuses and inappropriate activities in other advertising and marketing practices, contracting with suppliers generally, hiring, and the expenses of senior executives.

    The audit found several instances where untendered contracts were issued and Mr. Ouellet told the auditors that the "shareholder," the Liberal government, ordered who would be the winner.

    Mr. McCallum said he has set up a meeting next week with Canada Post's board of directors and meetings with each board member. He said he does not know who gave the orders. "I think the issue of who in particular this shareholder is, is a question that should be addressed to Mr. Ouellet. I don't have an answer to that."

    The audit also found that Mr. Ouellet approved his own expense claims, which ranged from $127,919 to $335,789 a year, but never provided receipts. After 1999, he summarized his expenses to a meeting of the board's audit committee, but committee members recalled in interviews with Deloitte and Touch that he presented sums ranging from $95,000 to $140,000.

    In addition, a number of people referred by Mr. Ouellet were employed as "special hires" without going through Canada Post's normally rigorous hiring process. There have been press reports that several of Mr. Ouellet's relatives work for Canada Post, but no names were mentioned in the auditors' review of hiring.

    Mr. Ouellet told the auditors he was only making referrals, but human resources officials believed them to be instructions. The auditors reported cases where managers were told not to fire unsatisfactory employees.

    Except for a few cases, Canada Post's own sponsorship activities -- supporting cultural and sporting events in exchange for the placing of the corporation's promotional materials -- did not use money from the Public Works program, although the auditors noted that both often sponsored the same events. In all but one case, the auditors found, Canada Post sponsorships did not follow the corporation's own rules, and missing documentation often made it difficult to judge their value.

    In most cases where ad firms were hired to handle the sponsorships -- Liberal-friendly firms Lafleur Marketing Communications and Groupe Everest -- the invoices did not contain details on commissions paid. For advertising campaigns from 1994 to 2003, Canada Post issued untendered contracts ranging from $12-million to $25-million a year to Montreal ad firm BCP, which has Liberal ties. "The President [Mr. Ouellet] indicated during an interview that the granting of the contract to BCP was directed by the shareholder," the audit notes.

    When Canada Post decided in 1997 to hire outside firms to manage the launch of new stamps, it chose three firms without tender. Two, according to Mr. Ouellet, were selected by the government, Lafleur and GGA. Mr. Ouellet told the auditors he chose the third himself based on past work: Tremblay Guittet Communications, whose head, Michelle Tremblay, has also worked as a contract speechwriter for Mr. Gagliano.

    In 2000, Canada Post decided to have a competition for that work -- but two of the three evaluators told the auditors they were directed from "inside" Canada Post to "ensure that specific firms were successful." Lafleur, GGA, Tremblay Guittet, and a fourth firm, ICE, won the work.

    Contracts were directed to favoured firms in other areas, ranging from business consulting to catering, the auditors found. The auditors noted two specific cases. In one, the government apparently directed Mr. Ouellet's predecessor to hire a particular consulting firm. In another, Mr. Ouellet directed the work to a specific consultant.

    CANADA POST AUDIT CONCLUSIONS

    -President Andre Ouellet provided no receipts but claimed annual expenses up to $335,789.
    -Canada Post paid $75,000 for nine trips for former minister Alfonso Gagliano.
    -Sponsorship activities did not follow Canada Post's own rules.
    -Mr. Ouellet directed hirings outside normal practices.
    -Consulting contracts were given to firms favoured by government.
    -Stamp-launch contracts were directed to firms close to government or Mr. Ouellet.



    La canadianisation de l'enseignement universitaire

    Marcel Fournier
    Professeur, département de sociologie, Université de Montréal
    Le Devoir lundi 26 juillet 2004

    Libre opinion: Principal organisme subventionnaire canadien dans le domaine des sciences humaines et sociales, le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) entend, plus de 25 ans après sa fondation, revoir son rôle et ses responsabilités afin de faire face, précise son président, Marc Renaud, aux «nouveaux défis» du XXIe siècle. Le Conseil a élaboré un «cadre de travail» et entrepris une consultation auprès de la communauté universitaire canadienne. Un rapport final doit être déposé en octobre prochain.

    Le projet est ambitieux. La priorité est de s'assurer que «la recherche se transforme en un savoir partagé», ce qui signifie une multiplication des partenariats et aussi une maximisation de l'incidence de la recherche. Les mots clés sont équipe (et réseau), interdisciplinarité, partenariat et transfert des connaissances (ou application).

    Il s'agit de passer d'un «ancien» système de recherche à un «nouveau» : l'ancien, c'est la dispersion, le cloisonnement des disciplines, la fragmentation des savoirs et l'isolement des chercheurs; le nouveau se caractérise par les connexions continues à travers tout le Canada, l'interdisciplinarité, la synergie, l'ouverture au monde, etc.

    Afin de passer d'un système de recherche à l'autre et de permettre aux sciences humaines de «jouer pleinement leur rôle dans le Canada du XXIe siècle», sont proposées d'importantes transformations structurelles dont les plus importantes sont les «confédérations du savoir» (regroupements de 20 à 30 chercheurs autour de problèmes complexes) et les instituts de recherche (groupes de 200 à 300 chercheurs) consacrés à des questions de portée générale de première importance, comme les villes, l'environnement, les peuples autochtones. [...]

    Une vision utopique ?

    Il y a, dans la façon de comparer les deux temps ou les modes de recherche, quelque chose de caricatural, et l'image que l'on donne de l'avenir de la recherche au Canada a quelque chose d'utopique. On transpose par ailleurs aux sciences humaines et sociales un modèle du secteur des sciences dites dures, sans tenir compte de la réalité des sciences humaines au Canada.

    Les formules de confédération et d'institut apparaissent fascinantes, mais correspondent mal à la réalité de la recherche en sciences humaines et sociales. On présente l'Institut canadien de recherches avancées comme le meilleur exemple de confédération, alors qu'il s'agit d'une formule élitiste qui soulève tout le problème du recrutement des membres (par cooptation ?).

    Quant aux instituts, ils s'apparentent à ce qu'on a dans le domaine de la santé et à ce qui est loin de plaire à tous les chercheurs dans le domaine de la recherche biomédicale. Quelle évaluation a-t-on faite des instituts de santé ? Et puis, deux problèmes se posent. D'abord, le choix des thèmes et, ensuite, la gestion de tels organismes, qui risquent de devenir de petits monstres administratifs avec plus de 200 chercheurs. Il vaut mieux mettre en place des structures légères, souples, qui puissent s'adapter à l'évolution des connaissances et aux différents modes de regroupement des chercheurs et éviter les dangers toujours présents du monopole et du mandarinat.

    Les sciences humaines ont souvent des objets à caractère local, par exemple en histoire ou en littérature. Le chercheur qui travaille sur la Nouvelle-France, la rébellion des Patriotes, un auteur québécois ou le syndicalisme québécois n'a pas nécessairement intérêt à se mettre en équipe avec des chercheurs canadiens. Souvent, lorsque les études deviennent canadiennes, elles prennent une dimension comparative -- par exemple, la comparaison Québec-Ontario.

    On peut certes créer des «confédérations», mais elles risquent d'être artificielles. Les réseaux auxquels s'insèrent les chercheurs sont souvent plutôt nord-sud (États-Unis) qu'est-ouest. La volonté d'intégration canadienne correspond en fait à une visée politique. En sciences, on y est plus facilement amené en raison du coût des grands équipements qu'il faut partager. Si on regarde ce qui se passe en Europe, on voit bien que les projets d'équipe et de réseau se font maintenant non pas au plan national, mais au plan européen et international. Il faudrait adopter ici la même perspective et dépasser le cadre canadien. [...]

    Les bourses

    Le CRSH gère actuellement un important programme de bourses pour les étudiants. Il n'est pas question de le faire disparaître, mais de lier l'attribution des bourses à l'«efficacité» des lieux de formation (départements et centres de recherche), qui se verraient alors confier la gestion des fonds pour recruter et conserver les «meilleurs étudiants».

    On comprend que le Conseil veuille se libérer de cette tâche difficile, mais il faut éviter de transférer complètement la sélection des candidats au seul niveau local. Le critère d'attribution doit être la qualité du dossier et du projet du candidat, et non la qualité de son établissement d'appartenance ou de formation. Il faut aussi donner la possibilité à des étudiants canadiens d'aller poursuivre des études supérieures à l'étranger. C'est indispensable, surtout si on veut maintenir et développer des «connexions» avec le monde.

    La visée est encore ici politique : il s'agit de renforcer la «canadianisation» de l'enseignement universitaire. On doit certes poursuivre cet objectif, mais en gardant l'ouverture internationale, par des séjours d'étudiants et de jeunes chercheurs (post-doc, etc.) aux États-Unis, en Europe et ailleurs. C'est la meilleure façon de permettre à de jeunes chercheurs canadiens de s'insérer dans des réseaux internationaux. [...]

    Le CRSH fonctionne actuellement très bien; il a réussi, au cours des dernières années, à accroître ses budgets -- de 99 millions de dollars, en 1995-1996, à 197 millions, en 2003-2004 -- et aussi à s'adapter en introduisant changements et innovations : grands travaux de recherche concertée, initiatives de la nouvelle économie, thèmes stratégiques, initiatives conjointes et de développement de la recherche, alliances de recherche universités-communautés, etc.

    Cherchons à préserver une institution qui a rendu et qui rend toujours de très grands services à la recherche. Cette institution a une «âme». Tout changement structurel doit se faire dans un esprit inventif, mais avec un sens de la continuité, beaucoup de pragmatisme et une large concertation avec tous les milieux de la recherche. Il faut privilégier une approche par expérimentation et innovations ponctuelles et bien ciblées. Mais un «conseil du savoir» ? Je ne sais pas trop ce que cela veut dire...



    L'autorité des maîtres: pierre d'achoppement de l'école québécoise

    Éric Cornellier
    Enseignant au primaire
    Le Devoir vendredi 30 juillet 2004

    Libre opinion : En 1954, il y a de cela déjà 50 ans, Hannah Arendt, une des figures les plus marquantes de la pensée politique du siècle dernier, écrivait: «Il n'y a plus grand-chose dans la nature de l'autorité qui paraisse évident ou même compréhensible à tout le monde; [...] et presque tout le monde reconnaîtra qu'une crise de l'autorité, constante, toujours plus large et plus profonde, a accompagné le développement du monde moderne dans notre siècle» (La Crise de la culture, Éditions Gallimard, 1972, pour la traduction française). À la lumière d'une telle affirmation, qui aujourd'hui peut-être est encore plus vraie que jamais, il nous est donné de comprendre une difficulté profonde à laquelle l'école québécoise se heurte: l'affaiblissement de l'autorité des maîtres.

    À peu près personne n'ignore que l'école québécoise est en train de vivre une réforme en profondeur. Mais tout porte à croire que l'ampleur et la radicalisation de cette réforme échappe à la vigilance de l'ensemble des Québécois. En termes clairs, alors qu'il y a toutes les raisons du monde d'être inquiet, tout un chacun semble accomplir son petit train-train quotidien dans une relative insouciance. La société québécoise aurait-elle oublié que «l'homme ne peut devenir homme que par l'éducation», et que par conséquent, l'éducation est «le problème le plus grand, et le plus ardu, qui puisse se poser à l'homme» (Emmanuel Kant, Propos de pédagogie, Gallimard, 1986) ?

    Moi qui enseigne depuis quinze ans au primaire, j'ose avouer au grand jour le désarroi qui m'habite. Et j'espère de tout coeur que cet aveu sonnera le réveil de la responsabilité que tout citoyen éclairé devrait éprouver à l'égard de l'éducation publique. Car au Québec, enseigner n'est presque plus possible. Et qu'on ne vienne pas tenter une fois de plus de m'emberlificoter en me vantant les prétendus mérites des techniques pédagogiques à la mode, car je sais d'expérience que tout cela n'est que poudre aux yeux des esprits crédules. Je sais également que ces techniques, que l'on tient en haute estime dans les facultés d'éducation des universités, et que les conseillers pédagogiques des commissions scolaires essaient d'imposer quasiment de force aux enseignants, constituent un déni flagrant de toute la grande tradition pédagogique s'enracinant dans la culture occidentale.

    Détestable mélange

    Disons les choses franchement. La dérive actuelle de l'école québécoise est due à un détestable mélange d'hypocrisie et d'irresponsabilité. Bref, une fuite en avant bien caractéristique des sociétés en déliquescence. Pour illustrer cet état de fait, il suffit de regarder la place qui est faite à cet élément pourtant fondamental à toute éducation humaine : l'autorité du maître.

    L'affaiblissement et la quasi-disparition du concept d'autorité constitue une évolution normale commune à toutes les sociétés ayant accédé à la modernité démocratique. Cependant, comme l'a si bien démontré Hannah Arendt dans l'ouvrage mentionné ci-dessus, si le déclin de l'autorité dans le domaine politique peut être considéré, à juste titre, comme l'occasion d'une plus grande liberté de choix pour les êtres humains, cette logique ne peut, en aucun cas, s'appliquer à l'éducation des enfants. Pourquoi ? Parce qu'il importe de tenir compte du fait que les enfants sont des enfants, c'est-à-dire des êtres incomplets qui n'ont pas encore atteint la maturité nécessaire au plein exercice de leur responsabilité citoyenne. En conséquence, les adultes, et plus particulièrement ceux qui sont chargés de l'éducation publique, ont le devoir de mettre en oeuvre, en exerçant pleinement l'autorité qui leur revient de droit, les moyens nécessaires pour que les enfants accèdent à cette responsabilité qui va de pair avec toute liberté bien comprise.

    Malheureusement, la réforme scolaire actuelle ignore complètement les conclusions qu'il faudrait tirer d'une telle réflexion. Au lieu de favoriser chez les enseignants l'exercice d'une saine autorité, on fait tout pour les mettre à la remorque des demandes contradictoires qui émanent des différents partenaires éducatifs tels les parents, les directeurs d'école, les conseillers pédagogiques et même, dans une certaine mesure, les élèves. Pris dans un tel enchevêtrement de requêtes et d'intérêts divergents, les pauvres enseignants ne savent plus où donner de la tête et sont tentés de se laisser ballotter au gré des désirs du moment. Le résultat d'une telle situation, c'est que les enseignants ne disposent plus des moyens nécessaires pour éduquer valablement les enfants qui leur sont confiés.

    Ceux qui ont à coeur l'avenir de la société québécoise doivent impérieusement mettre l'épaule à la roue. L'enjeu est d'une grande limpidité : il faut redonner aux maîtres la légitime autorité dont ils ont besoin pour accomplir cette tâche essentielle qu'est l'éducation des enfants.

    Pour ce faire, il faut mettre fin à cette hypocrisie collective qui présuppose que la question de l'autorité des maîtres relève en premier lieu des compétences personnelles de ceux-ci. Car l'évidence même est que l'autorité ou la non-autorité des maîtres relève d'abord de la structure organisationnelle à l'intérieur de laquelle ceux-ci se retrouvent. Or, il faut savoir que les différentes modifications apportées ces dernières années à la Loi sur l'instruction publique ont eu pour effet de soumettre davantage les enseignants au pouvoir des parents. Cet état de fait est totalement inacceptable. Qu'on y songe un instant. Face à l'éducation de leurs enfants, les parents risquent fort de manquer d'objectivité. Étant en quelque sorte juge et partie, ils se retrouvent de fait en conflit d'intérêts. Il est donc urgent de corriger cette situation qui empêche les enseignants d'agir en toute justice selon leur conscience, sans subir des pressions indues.



    SECOUSSES DANS UN PANIER DE CRABES

    Gazette du Golfe et des banlieues / 42 / août 2004

    27.04.04 - Canada : " Au nom de la Thorah ", de Jakov Rabkin, est devenu une bible de la propagande palestinienne

    20 avril, 19h, à la librairie Olivieri, aux abords de l'Université de Montréal. Ils sont une petite centaine, ce qui est loin d'être négligeable pour Montréal, à attendre que Yakov Rabkin commence à présenter son livre : " Au nom de la Torah. Une histoire de l'opposition juive au sionisme ". Des professeurs d'université sont là, des membres d'organisations propalestiniennes, " Ta'ayush ", " Shalom-Salaam ", " Solidarité pour les Droits humains des Palestiniens ", mais aussi des hommes en noirs, barbus, coiffés de kippas ou de chapeaux noirs. Tous ne sont pas venus pour les mêmes raisons...

    Après une longue introduction du livre par l'auteur, l'animateur de la soirée, Marcel Fournier, prend aussitôt ses distances pour expliquer qu'il était sioniste avant sa lecture et qu'il le demeurait. La période des questions s'ouvre. Quelques personnalités juives attaquent directement : " Yakov, on ne peut pas écrire n'importe quoi quand même ! Les Centres Hillel ne font pas de recrutement pour l'armée israélienne ! ". Les pro-palestiniens huent. Un religieux se lève et demande : " M. Rabkin, aucun de nos chachamim (sages) n'a jamais écrit un livre nommé " au nom de la Torah ". L'avez-vous écrit en tant qu'historien, que chacham (sage) ou que am ha'aretz (ignare) ? " Silence dans la salle. Hormis quelques juifs, et Rabkin lui-même, personne n'a compris l'injure, bien que tous la devinent. Les libraires observent la scène les yeux écarquillés : pourquoi tous ces juifs religieux s'en prennent-ils à l'auteur coiffé lui aussi d'une kippa, tandis que des gens coiffés de keffiehs palestiniens volent à son secours ?

    Professeur d'histoire à l'Université de Montréal, Yakov Rabkin s'est taillé une réputation de spécialiste du Moyen-Orient et du judaïsme. Un exploit pour ce réfugié d'Union soviétique arrivé à Montréal dans les années 70 avec de vagues notions sur le sionisme et le judaïsme. Il est aussi considéré comme un " juif juste ", titre que se décernent entre eux des membres d'organisations juives pro-palestiniennes pour avoir " souffert de discrimination " en raison de leurs sympathies pour la cause palestinienne.Son discours est largement tributaire des sectes ultra-orthodoxes marginales pour lesquelles la destruction d'Israël est passée du dogme théologique à l'obsession idéologique. Leurs prestations provocatrices dans les manifestations pro-palestiniennes en Amérique du Nord et en Europe en témoignent.

    Depuis près de cinq ans, Rabkin serine en effet, du haut des tribunes montréalaises, que l'État d'Israël doit être démantelé pour faire place à un État binational où les juifs vivraient en minorité sous la bienveillante protection de leurs concitoyens musulmans. Pourtant, l'homme n'a pas toujours été un adversaire d'Israël. Certains de ses collègues assurent même qu'il a déjà été un fervent sioniste. Il aurait même tenté, sans succès, de se trouver un poste de professeur en Israël.

    D'emblée, l'ouvrage de Rabkin prétend paradoxalement que ce que l'auteur appelle " l'opposition de la tradition juive " au sionisme est un sujet " souvent occulté, voire censuré ". Vraisemblablement, l'auteur ignore le livre du politologue israélien Ilan Greilshammer, Les hommes en noir , pour ne nommer que celui-là.

    Plus curieux encore, Rabkin postule que, " parmi les inconditionnels d'Israël, il y a moins de juifs que de chrétiens " - ce qui en chiffre absolu est peut-être vrai mais ne dit rien en soi sur la proportion de juifs ennemis de l'existence d'Israël. L'ennui, c'est que l'auteur élabore ainsi une argumentation qui exagère quantitativement l'importance des juifs antisionistes. En vérité, son livre a pour but de nier le caractère juif d'Israël, de le priver de sa légitimité tant nationale que territoriale et d'insinuer que les juifs de la diaspora et les citoyens d'Israël eux-mêmes sont significativement divisés sur l'existence d'Israël.

    L'argumentation de Rabkin repose en grande partie sur la recension monotone d'écrits de rabbins d'Europe de l'Est du 19ème siècle et de la première moitié du 20ème siècle, tels ceux du fondateur de Netouré Karta, Amram Blau. Le lecteur y apprend que selon " la tradition juive ", la shoah fut une punition de Dieu imputable au sionisme, que l'eschatologie juive interdit la " conquête " d'Eretz Israël par la force, que la condition du juif est et doit demeurer celle de l'exil jusqu'à la rédemption qui viendra avec le messie espéré. Le sionisme, perçu par ces juifs pieux comme une tentative d'accélérer la rédemption, est dès lors dénoncé comme une hérésie aux antipodes du judaïsme.

    La confrontation ne s'arrête pas là. La tension entre le sionisme et le judaïsme orthodoxe serait telle que Rabkin déclare sans ambages que " l'opposition de la nouvelle identité israélienne à la tradition juive est bien documentée, et [que] ce sont les résultats de cette opposition qui expliquent l'hostilité envers le judaïsme que l'on trouve souvent en Israël et qui n'a point de parallèle dans la diaspora. Le rejet du judaïsme y atteint une intensité inconnue dans d'autres agglomérations juives du monde. " (Rabkin 2004, p. 49)

    Il va sans dire que le rejet du sionisme s'accompagne du rejet de la modernité, de la Haskala (lumière juives) et de l'émancipation des juifs, phénomènes historiques liés entre eux qui ont engendré la laïcisation des juifs, qui, en somme, est le foyer véritable de l'antisionisme judaïque. L'émancipation aurait modifié le sens de l'histoire des juifs. En adoptant les modèles interprétatifs historiques européens, les juifs auraient cessé de comprendre leur histoire à travers le prisme de l'eschatologie rédemptrice du judaïsme et auraient conclu que l'exil faisait des juifs des " perdants " de l'histoire. Parce que le sionisme est une idéologie inspirée des mouvements nationalistes européens, s'adressant en premier lieu aux juifs émancipés et laïcs, il représenterait pour Rabkin une déchirure dans la continuité historique et spirituelle du judaïsme. Le Sion spirituel des ultraorthodoxes et la Jérusalem terrestre des sionistes seraient irréconciliables.

    Mais alors comment expliquer le phénomène orthodoxe sioniste pour qui l'État d'Israël et la rédemption messianique ne s'excluent pas mutuellement ? Rabkin n'y répond pas plus qu'il n'a répondu aux objections des juifs religieux venus l'écouter - ce qui lui a valu les applaudissements des militants pro-palestiniens présents.

    Une histoire de cette opposition théologique à la création de l'État moderne d'Israël n'aurait certes pas été sans intérêt, si elle n'était pas aussi tendancieuse que l'ouvrage de Rabkin. Car loin d'être un travail d'historien, il s'agit bel et bien d'un pamphlet politicoreligieux antisioniste (la recommandation de Noam Chomsky au dos du livre le garantissait presque) dans lequel l'auteur attribue à certaines sectes des mouvements haredi et hassidiques le monopole de la tradition juive et obscurcit la longue tradition du nationalisme juif et du sionisme religieux véhiculée par des groupes religieux tout aussi attachés à la tradition juive que prétendent l'être les Satmar ou Netouré Karta.

    Contrairement à Yeshayahu Leibowitz qui a su défier le sionisme sur un terrain philosophique, Rabkin se rabat sur un judaïsme suranné, obscurantiste et marginal dans la vaine entreprise de déjudaïser le mouvement d'émancipation nationale que le sionisme continue de représenter, tant en Israël que dans la diaspora. Reste que Au nom de la Torah deviendra certainement une bible de la propagande palestinienne.

    Source : proche-orient info - 30 avril 2004

    Ajoutons cette pièce au dossier:

    Au nom de la Torah : Une histoire de l’opposition juive au sionisme par Yakov M. Rabkin. Les Presses de l’Université Laval, 2004, http://www.ulaval.ca/pul, ISBN 2-7637- 8024-5, 274 pages. Prix indicatif : 20 Euros

    L’association des juifs avec l’Etat d’Israël est facile, presque automatique. “ L’Etat juif ” et “ l’Etat hébreu ” sont devenus des termes courants. Pourtant, parmi les partisans inconditionnels d’Israël, il y a moins de juifs que de chrétiens. Le présent ouvrage explique ce paradoxe apparent et met en évidence l’opposition au sionisme articulée au nom de la tradition juive. Cette opposition mine la légitimité proprement juive de l’Etat d’Israël et représente, selon un expert israélien, “ une menace plus fondamentale que l’hostilité arabe et palestinienne ”. Les racines de l’opposition juive à l’existence même de l’Etat d’Israël est un phénomène souvent occulté, voire même censuré et provoque autant de colère que de curiosité. L’auteur est historien à l’Université de Montréal (Québec, Canada). Ses champs de recherche sont l’histoire juive contemporaine et l’histoire des sciences. Outre son cursus universitaire, il a étudié le judaïsme auprès de plusieurs rabbins au Canada, en France et en Israël. Il est souvent invité par les médias internationaux pour commenter la situation dans le monde juif et en Israël.

    “ An extremely interesting and valuable book ” Noam Chomsky


    TRIBUNE LIBRE





    TRIBUNE LIBRE

    La Mollesse d'un clerc

    Hélène Pisier
    TRIBUNE LIBRE 2 août 2004

    Courte missive à Jocelyn Létourneau

    Objet : Jocelyn Létourneau [Jocelyn.letourneau@Celat.ULaval.ca], «Réplique à Michel Seymour - Des intellectuels québécois engagés», Le Devoir du 20 juillet 2004: http://www.vigile.net/ds-actu/docs4a/7-24.html#20ldjl (réf. initiale: M. Seymour [Michel.Seymour@UMontreal.ca], Le Devoir du 9 juillet 2004: http://www.vigile.net/ds-actu/docs4a/7-10a.html#ldms)
    -
    Note : Au moment du rédigé de ce commentaire, le second texte de M. Seymour (Devoir du 28 juillet: http://www.vigile.net/ds-actu/docs4a/7-24.html#28ldms) n'avait pas encore été rendu public.



    En songeant au combatif Nicolas Gill,
    médaillé olympique québécois



    Laissant à M. Seymour toute latitude pour répondre par le détail à M. Létourneau, si tant est qu'il estimât pertinent de procéder, je me contenterai par la présente d'exprimer d'un trait rapide ma consternation à l'examen du texte réactif de son collègue.

    Étant moi-même bardée de diplômes (je n'y suis pour rien, ou si peu: conséquence d'une mauvaise éducation domestique, sans doute) et plutôt bien au fait du système dont les deux hommes devisent en l'occasion, je crois que je puis en la matière témoigner, disons-le ainsi, d'une certaine ambiance politique forte de lendemains peu propices, ce me semble, à l'indépendance intellectuelle en terre québécoise.

    Alors voici tout spontanément mon sentiment : Comment un «intellectuel» peut-il ainsi suinter la mauvaise foi tous azimuts par le biais d'une armada de demi-vérités, d'amalgames, de restrictions mentales, de contorsions sophistiques enfin, et d'abstentions subtilement «ciblées»?

    Décidément, les accointances mentales avec le parcours de M. Claude Ryan, les recoupements d'opinions également comme par voie de conséquence (ou peu s'en faut), m'apparaissent de plus en plus clairs. Sur ce point, on lira d'ailleurs avec profit la page suivante du LeDevoir.com: http://www.ledevoir.com/dossiers/351/52472.html?351

    Toutes les idées sont discutables. Même les plus bêtes. Aussi la «canadianicité» convaincue de M. Létourneau ne m'ennuie ni ne m'étonne guère. Sauf que si l'on est incapable de discuter ces dites idées avec honnêteté intellectuelle, on n'est pas, ou plus, un intellectuel. On se fait propagandiste, tout simplement. Quelles que soient l'élégance de la forme et la joliesse de la phraséologie. Au reste, M. Létourneau me rappelle fort Stéphane Dion à cet égard, dans ses conférences scolaires de jadis à la faveur de colloques de SciencePo - avant son entrée (puis sa «sortie» et enfin, à nouveau, le 20 juillet dernier, son «retour») en politique (véritablement) active...
    *

    On connaît la suite. Et à n'en pas douter, on connaîtra très bientôt la sursuite.

    Le climat idéologique dénoncé par le professeur Seymour est en effet grandement préoccupant au sein d'une société que l'on se plaît - par pudeur, par myopie, par insouciance sinon franchement par intérêt - à qualifier de libre. Aussi je crois que J. Létourneau manque terriblement à son devoir d'«intellectuel» (par aveuglement volontaire ou par incompétence, je ne sais encore. Ce qui au demeurant ne change rien quant au résultat) en banalisant ainsi, le niant même (car il fait totalement l'impasse sur les questions de fond soulevées par M. Seymour), l'insidieux travail de sape qui prévaut indéniablement - piano mais sicuro - depuis une onzaine d'années dans les hautes officines fédérales du bon penser et du suprême dépenser.

    On n'a pas fini de constater jusque dans les béatilles - tel un champ joliment fleuri en dépit de sa contamination pour les siècles à venir par quelque déchet nucléaire - les dégâts laissés par le régime libéral de M. Jean Chrétien. Icelui solidement secondé tout ce temps (de Jean Pelletier à Denis Coderre, de Stéphane Dion à Charles Guité, d'Alfonso Gagliano à Pierre Stewart Pettigrew et Lafleur Communication, Groupaction Marketing, Via Rail (André Ouellet) et autres Groupe Everest en guise de contreforts dans l'arrondissement mercantile de la société civile) par des hommes de main à la poigne de fer quand il s'agit de procéder à grande échelle à la subordination provincialisante du Québec au sein du régime canadien.
    **

    Il y a effectivement péril en la demeure. Et les Québécois doivent savoir gré à Michel Seymour d'avoir lancé, non sans un certain courage, le débat sur la place publique.

    Entre-temps, M. Létourneau, si vous le voulez bien, relisons ensemble le grand ouvrage de Julien Benda, dont les feuillets racornis vieux maintenant de soixante-dix-sept ans n'ont pas démérité outre mesure depuis lors.


    Hélène Pisier
    QcIndependance@yahoo.fr
    Rimouski, Québec
    21 juillet 2004 (très légèrement révisé le 2 août)


    * Parmi les plus récentes illustrations de ce type de comportement chez Jocelyn Létourneau, je pense entre autres à sa repartie du 12 mai 2004, toujours dans les pages du Devoir (http://www.ledevoir.com/2004/05/12/54310.html?272), à un article de Jacques Beauchemin portant sur le scandale des commandites au sein du gouvernement libéral fédéral, et paru pour sa part dans l'édition du 29 avril précédent (http://www.ledevoir.com/2004/04/29/53288.html). Du même élan, et sur le même sujet, on prendra également intérêt à la réflexion de Benoît Dubreuil publiée le 22 suivant (http://www.ledevoir.com/2004/05/22/55202.html?272).

    ** Léger détail au passage. Le «Dossier des commandites» a disparu du portail Nouvelles (http://www.radio-canada.ca/nouvelles/) du site de Radio-Canada. Pourtant, l'Affaire (Commission Gomery) est loin d'être close, comme on sait. Bonne chance tout de même au lecteur/auditeur, citoyen contribuable aussi, pour retrouver ce dossier dans les méandres des lieux (il en est de même, autre décision curieuse de la SRC, du «Dossier Québec/Élections 2003»). Assisterions-nous là déjà à une première manifestation officielle du nouveau parti gouvernemental libéral de M. Paul Martin: on éradique Denis Coderre du Cabinet d'une main, on dissimule l'information (et on garde M. Stéphane) de l'autre...? À titre de ministre de Patrimoine Canada nouvellement assermentée, et du coup responsable de la chaîne publique (ou d'État, diront d'aucuns), Mme Liza Frulla aurait-elle déjà une opinion sur le geste...?




    TRIBUNE LIBRE

    « Y veulent pas !»
    À propos de l'«Option citoyenne» de Françoise David

    Marie-Louise Lacroix
    TRIBUNE LIBRE 2 août 2004

    Nationaliste québécoise de gauche, dans la quarantaine et plutôt féministe, j'ai été profondément déçue - eu égard au projet d'indépendance du Québec - par la mollesse qui se dégage du programme de l'«Option Citoyenne» conçu et mis sur pied par Mme Françoise David et son équipe.

    Mme David est une femme que je respecte, que j'admire même. Mais hélas ! elle a perdu beaucoup de crédibilité à mes yeux - au plan intellectuel aussi bien que proprement politique - en mettant ainsi en veilleuse ce qui est chevillé au coeur de tous les peuples dignes de ce nom: leur Liberté nationale.

    La pleine Souveraineté du Québec ne se loge pas dans quelque liste d'épicerie, quelque part entre l'Éducation, le déséquilibre fiscal, les Anglofollies, le budget des grandes villes (hanséatiques?), les festivals juste pourris, la Santé publique, les Fêtes de la Nouvelle-France et enfin, en guise d'ambiance générale, la bouderie de bon ton (quoique d'aucune manière efficiente ou opérante) à l'égard d'un Canada unitariste à la limite de la tyrannie.

    L'indépendance des Québécois face à un régime qui les nie dans leur essence - insidieusement ou sans gêne, c'est selon la conjoncture événementielle et le contingent de bons soldats (Lucienne, Pierre-Stewart, le dépitédéministré Denis, Stéphane, Liza...) disponibles pour servir la Federation contre leur propre patrie - ne constitue pas une question parmi d'autres. Et à différer pour les siècles des siècles, de préférence...

    Au Amen traditionnel, nous nous devons bien plutôt de rétorquer: «Amène!».

    L'Indépendance - la mainmise sur tous nos outils collectifs politiques et fiscaux - dessine au contraire la condition sine qua non à la résolution de tous les autres problèmes sociaux nationaux. Pas une panacée, bien sûr: les quelques 190 pays indépendants de la Planète continuent, assurément, d'éprouver des «difficultés existentielles». À l'exemple de tout adulte sa vie durant, même s'il s'est un jour... libéré de son statut dépendant d'adolescent.

    Non ! pas une panacée. Simplement une nécessité - radicale (de radix --> racine) ou foncière (de fundus --> fonds --> « terre sur laquelle on bâtit...»).

    Or en faisant pour ainsi dire l'impasse sur cette dimension fondamentale de l'exister québécois, madame David fait tout comme si le lait et la potée étaient d'emblée plus importants encore pour l'infant que la présence même de l'oxygène dans son environnement. Mais à quoi bon, Françoise, se nourrir si c'est pour aussitôt dépérir et puis mourir?

    Mais c'est que, me semble-t-il vous entendre par le biais de la voix geignante du Jacques Brel de «Ces gens-là»: Y veulent pas, y veulent pas...

    Pareille myopie m'étonne et me déçoit.

    Marie-Louise Lacroix
    MarieLacroix@moncanoe.com
    Québec, 01-08-04