Actualité





Menacé de fermeture - Vigile.net renaît encore une fois

Antoine Robitaille
Le Devoir mardi 3 août 2004

Le site indépendantiste trouve les fonds nécessaires à sa survie

Après avoir suspendu indéfiniment ses activités pendant deux semaines, le site Internet indépendantiste Vigile.net, très suivi par les passionnés de la question nationale, a recommencé à paraître dimanche. Son créateur, Bernard Frappier, joint hier par Le Devoir, dit qu'il a voulu, par cette menace, «relancer la campagne de financement du site», qui battait de l'aile.

Ancien professeur de philosophie au collégial, M. Frappier affirme avoir besoin de 30 000 $ annuellement pour faire vivre le site... grosso modo pour se payer un salaire. Mais c'est là un objectif qu'il n'a jamais atteint en quatre ans de tentative. Depuis janvier 2004, il n'avait accumulé que 7300 $. En 2002, il avait amassé un peu plus de 17 000 $, son record jusqu'à maintenant. Il raconte que ses difficultés actuelles sont liées à l'accession du Parti libéral au pouvoir en avril 2003, ce qui l'a coupé de plusieurs sources de revenu, notamment des budgets discrétionnaires des ministres et députés péquistes.

«Club des 300»

Mais la menace de fermeture définitive du site, qu'il présente comme «le seul quotidien québécois indépendantiste», a donné des fruits. Des «vigilants», comme M. Frappier les nomme lui-même, ont décidé la semaine dernière de fonder un «Club des 300»; autant de fidèles du site qui ont accepté de s'engager à donner 100 $ annuellement à M. Frappier pour qu'il poursuivre son travail de vigile.

Les messages d'appui à Vigile n'ont cessé d'affluer la semaine dernière. Considéré comme l'un des sites les mieux dotés en matière de textes de fonds -- quelque 40 000 documents, de 600 auteurs de toutes tendances -- il constitue pour plusieurs -- quelque 1200 visiteurs par jour, selon M. Frappier -- le véritable carrefour Internet de la question nationale québécoise. Jean-François Lisée, auteur et ancien journaliste qui a lui-même souvent publié sur Vigile.net, a déjà écrit que «ce quotidien souverainiste en ligne rend compte de la totalité du débat et offre aux militants indépendantistes davantage de textes, d'opinions et d'arguments souverainistes et fédéralistes qu'ils n'en ont jamais eus dans d'autres supports partisans».

Gérald Larose, président du Conseil de la souveraineté, se réjouissait hier que Vigile ait été rescapé. «N'étant pas très argentés nous-mêmes, il est difficile de l'aider financièrement», a-t-il dit. Il affirme que le Conseil appuie Vigile, même «si certains peuvent chicaner sur sa ligne éditoriale», laquelle est farouchement indépendantiste.

M. Frappier, admirateur de l'ancien premier ministre Jacques Parizeau et proche de la revue L'Action nationale, dirigée par Robert Laplante, ne se gêne pas pour critiquer les partis politiques comme le Bloc et le PQ, lesquels hésitent en retour à s'y associer par la publicité ou autrement. M. Frappier dit aimer cette indépendance vis-à-vis les partis et tient à ce que Vigile rende compte de toutes les positions dans les débats politiques québécois.

«Stratégie de quêteux»

Vigile n'en est pas à sa première menace de fermeture. En effet, le 14 avril 1999, M. Frappier écrivait sur son site : «Mauvaise nouvelle : après plus de 40 mois de présence sur le Web, le site Vigile cessera ses activités à la fin du mois d'avril, faute de ressources techniques et financières.» Après cette date, M. Frappier avait réussi, par des partenariats avec la revue L'Action nationale et la Société Saint-Jean-Baptiste, à se refaire une santé financière. En 1998, Vigile avait aussi été menacé par la firme CEDROM-SNi, qui détient les droits de reproduction électronique de nombreux journaux et périodiques québécois et qui trouvait que M. Frappier abusait en faisant du copier-coller de textes publiés dans les journaux. «Nous avons remédié à cette situation», soutient M. Frappier, qui dit maintenant privilégier les liens vers les sites des publications.

Chose certaine, en menaçant à nouveau de fermer, M. Frappier a fâché certains jeunes militants, comme Le Devoir l'a constaté lors d'une visite effectuée dans un des forums du site Web du Conseil de la souveraineté. «À un moment donné, la technique de M. Frappier fait stratégie de quêteux», lance Patrick Bourgeois, fondateur et âme dirigeante d'une autre publication souverainiste, Le Québécois, qui est intervenu sur le forum. Un autre participant a affirmé «en avoir marre» que M. Frappier brandisse constamment «la menace de fermeture du site parce qu'on ne lui donne pas assez d'argent [...]. Si c'est si pénible que ça, faire son site, qu'il le ferme et se trouve un vrai emploi». Argument auquel Gilles Rhéaume, le militant indépendantiste bien connu, a répliqué ainsi : «Si Frappier et Vigile étaient fédéralistes, ils recevraient plus de 100 000 $ par année. [...] Qu'est-ce que 30 000 $ pour faire fonctionner un site de la qualité de Vigile !»

Stratégie à revoir

Patrick Bourgeois, qui vend des t-shirts souveainistes sur son site (5000 $ de recettes cet été seulement, à ses dires), soutient qu'il serait temps que «Vigile révise sa stratégie de financement» et se diversifie. Étudiant au doctorat en science politique dans la région de Québec, mais surtout «bénévole presque à temps plein pour le mouvement souverainiste», M. Bourgeois a offert à Vigile de «produire des t-shirts et de publier un recueil annuel des principaux textes s'étant retrouvés sur le site au cours de l'année» pour l'aider à se financer.



Peur contre peur - L'imaginaire d'État contre l'opium du peuple

David Koussens
Le Devoir mardi 3 août 2004

Admis au Barreau des Hauts-de-Seine (France), David Koussens est détenteur d'une maîtrise en droit public de l'université de Lille-II, d'un diplôme d'études approfondies en droits de l'homme et libertés publiques et d'un diplôme d'études supérieures spécialisées en administration publique de l'Université de Paris-X. Il étudie actuellement à la maîtrise en droit international et politiques internationales de l'UQAM.

Le 9 juillet 2004, la France est sous le choc d'une nouvelle agression à caractère antisémite. Une jeune Française âgée de 23 ans et son bébé sont violemment agressés dans un train de banlieue parisien. Marie Leblanc est retrouvée bardée de coups, des croix gammées tracées au feutre sur le ventre, et la poussette de son bébé renversée. L'agression aurait été perpétrée par de jeunes «beurs».

Quinze jours plus tard, la même victime de cette agression est condamnée par le tribunal correctionnel de Cergy-Pontoise, pour «dénonciation de délit imaginaire».

Imaginées, ces croix gammées dessinées sur le ventre de Marie, inventés, ces coups portés à la victime et la poussette du bébé renversée, simulée, cette agression antisémite qui aura même fait réagir les plus hautes autorités de l'État.

La France est actuellement victime de ses peurs. Peur des autres, peur de soi, peur des communautarismes croissants et d'un individualisme exacerbé. En qui croire pour exister ?

L'imaginaire républicain valorisé

Imaginaire contre imaginaire. La République française s'est construite sur un mythe, un mythe républicain. En France, toute l'histoire de la société moderne a consisté à réduire le poids des communautés au profit de la naissance d'un «espace public universel». Cet espace est considéré comme le seul espace d'expression et de délibération possible pour des citoyens libres et égaux en droit (Dominique Wolton, «Élaboration et expression de la citoyenneté - Pluralisme des valeurs et espace public, citoyenneté et société», Les Cahiers français, mai-juin 1987).

Depuis la Révolution française, afin de mieux exalter l'universalisme républicain, les religions, et notamment le catholicisme, ont été dénoncées comme des menaces à la liberté et au mode d'intégration à la française, des facteurs de fragmentation et de fracture ethnique... Les religions, qui restent suspectes de communautarisme, ont toujours été considérées comme difficilement compatibles avec l'idéologie républicaine et laïque. Il ne doit, en effet, y avoir aucun intermédiaire entre le citoyen et la souveraineté nationale.

C'est notamment sur ce postulat de base, et sur l'imposant pilier de la laïcité, que s'est fondée l'identité républicaine française. Cette laïcité à la française s'articule autour de deux idéaux : la liberté de conscience -- qui implique l'égalité des diverses appartenances religieuses et des différentes formes de refus de la religion -- et la liberté de penser sans contrainte -- qui a justifié les luttes contre les formes religieuses qui étaient considérées dominatrices.

Selon le professeur Jean Baubérot (La Morale laïque contre l'ordre moral, Seuil, 1992), la liberté de conscience «fonde la tolérance à l'égard de toutes les croyances et la garantie des libertés d'opinion et d'expression». Il ne faut pas la confondre avec «la liberté de penser, plus spécifique de l'idée républicaine. Cette dernière [...] n'est pas le fait de croire n'importe quoi, mais une certaine attitude par rapport aux croyances. Elle implique, sinon une méfiance à l'égard de toute transcendance, du moins le refus de toute aliénation de l'esprit face à tout dogme, quel qu'il soit.»

Une religion d'État protectrice ?

L'essence même de la laïcité française va engendrer deux logiques d'action de l'État paradoxales. La première est une logique juridique de neutralité, rattachée à la liberté de conscience. La seconde est une logique plus militante, héritée de la philosophie des Lumières, qui consiste à s'assurer que chaque citoyen est effectivement «libre et éclairé». Seul l'accomplissement de ces deux conditions lui permet de s'affirmer en tant que citoyen français. Libre d'esprit, égal à ses concitoyens, il peut s'associer au pacte social et s'approprier ainsi la devise «liberté-égalité-fraternité».

On pourrait donc penser que la laïcité française, nouvelle religion d'État, est particulièrement protectrice de ses citoyens. Pour autant, n'est-elle pas aussi réductrice ? Ne tend-elle pas à oublier que l'homme n'est pas que citoyen ?

(Dés)application difficile

Selon Claude Nicolet (La République en France, état des lieux, Seuil, Libre examen politique, 1992), la laïcité «procède aux nécessaires séparations. Non seulement celle des Églises et de l'État (et, du coup, de tous les dogmes et de tous les partis), mais au plus profond de chaque citoyen (c'est-à-dire de chaque homme, car il n'y a d'homme que le citoyen), la séparation de la croyance et de la rationalité qui ne peuvent coexister que dans des sphères différentes.»

C'est ce caractère intrinsèque de l'homme de la citoyenneté française qui pousse les autorités à prendre des décisions souvent critiquables en matière religieuse, et toujours incomprises par la communauté internationale. L'affaire du port du voile islamique en est l'illustration.

Vieux de quinze ans, le débat franco-français sur le port du voile par les jeunes filles musulmanes dans les établissements scolaires et universitaires a ressurgi en 2003 et le législateur y a mis un terme en interdisant purement et simplement le port de tels voiles dans les établissements d'enseignement, notamment. «Ce qui dérange donc est l'affirmation, lue dans le foulard, d'une identité à la fois religieuse et politique. On y décèle la confusion du pouvoir masculin, du pouvoir politique et du pouvoir religieux [...]. Il importe de comprendre que l'étranger ici visé n'est pas l'individu étranger en tant que tel : la laïcité a toujours eu pour vocation l'universel, le respect et l'inclusion de l'autre en tant qu'homme [...]. L'hostilité se manifeste plutôt à l'égard d'un étranger collectif, perçu comme un pouvoir extérieur, tentant de gagner indûment un territoire qui ne lui appartient pas, armé des deux glaives que sont le politique et le religieux» (Pascale Bermont-Farago, Le Foulard islamique ou la laïcité dévoilée, Esprit, février 1995).

Stimuler l'imaginaire, oublier la réalité

Pourquoi la France est-elle alors revenue 100 années en arrière ? Pourquoi renouer avec une laïcité de combat ? La cohésion de la société citoyenne française était-elle en péril ? C'est ce qu'ont semblé croire les politiciens français à une époque où, par manque de repères, peut-être, et par désillusion envers la capacité de l'État à assurer le bien-être de ses citoyens, la tendance est au regroupement des communautés, que ces communautés soient religieuses, politiques, philosophiques, fondées sur l'orientation sexuelle, ou tout simplement des communautés de quartier.

L'État français n'est pas aussi neutre religieusement que ce que l'on pourrait penser. Il n'est pas neutre parce qu'il promeut lui-même un discours philosophique qui légitime son organisation politique et s'impose à tous les citoyens comme leur seule possibilité de salut.

Faute de pouvoir proposer à ses citoyens des politiques crédibles, les pouvoirs publics français ont remis en place la religion d'État. Soyez tous citoyens, vous serez libres, égaux et fraternels. En France, avoir la citoyenneté, c'est exister. Mais c'est exister pour qui ?

Lundi 26 juillet 2004, Marie Leblanc est condamnée à quatre mois de prison avec sursis pour «dénonciation de délit imaginaire». Une pauvre mythomane, seule et isolée du reste de la société a mis en évidence le malaise actuel français. Les politiques publiques n'ont pas réussi à l'insérer dans la société. Elle a été condamnée à imaginer pour exister. Elle a été condamnée par un État dans lequel elle ne croyait plus.



Quelques éclaircissements à propos de l'UFP

Gordon Lefebvre
TRIBUNE LIBRE Le 3 août 2004

Il y a eu, récemment, une campagne de dénigrement de l'UFP lancée par des personnes qui ignorent à peu près tout des positions réelles de ce nouveau parti politique. Même si l'UFP n'a pas à quêter une quelconque reconnaissance ou accréditation auprès de souverainistes en mal d'unanimité, et qui, de surcroît, soupçonnent notre parti d'être "infiltré" par des fédéralistes, je tiens à rétablir les faits. Une telle chasse aux sorcières n'aurait pas lieu, si les gens allaient aux sources pour s'informer des décisions de l'UFP, au lieu de les imaginer et de voir de noirs desseins là où il n'y en a pas.

Je tiens à souligner le fait que j'ai été accepté comme membre du Conseil de la souveraineté en novembre 2003, et depuis j'assure le lien entre l'UFP cet organisme qui organise à travers le Québec des débats sur notre avenir collectir. "À sa façon", comme le dit le slogan du Conseil, l'UFP met l'épaule à la roue pour faire la promotion de la souveraineté du Québec. La direction de l'UFP encourage donc ses membres à participer aux activités du Conseil de la souveraineté et à dialoguer, partout où c'est possible, avec les souverainistes ou les indépendantistes affiliés à d'autres partis ou mouvements. Les membres de l'UFP sont libres de le faire, s'ils le désirent.

J'aimerais attirer l'attention sur le dernier congrès de l'UFP (congrès statutaire) qui s'est tenu à Québec les 20, 21 et 22 mai dernier, pendant la fin de semaine de la Fête des Patriotes. L'exécutif sortant a présenté aux congressistes son rapport politique, qui est un document que reçoit le Congrès pour en débattre. Le Congrès l'a reçu par une ovation debout.

Voici des extraits de ce rapport qui réaffirme, en les explicitant, les positions que porte l'UFP depuis sa fondation en juin 2002: [.]

"La constituante, un enjeu stratégique

Le patient travail de rassemblement des forces politiques, qui s'opère au Québec depuis 10 ans, lie étroitement la lutte nationale aux luttes sociales et comprend la convocation d'une Assemblée constituante comme un enjeu stratégique. L'UFP propose de reprendre le débat sur le statut politique du peuple québécois, en s'appuyant sur une vérité historique incontestable: jamais dans son histoire, le peuple québécois n'a choisi librement et démocratiquement sa constitution. Vivement une Assemblée constituante! pour écrire et proposer le cadre politique d'un Québec libre, démocratique, républicain et progressiste!

"La lutte pour une constituante pourrait même donner lieu à une coalition de partis et de mouvements. Mais le Parti québécois, quand il parle de la constituante, continue de placer ses intérêts propres au-dessus des intérêts du peuple québécois. L'élite péquiste prétend toujours détenir le monopole de la question nationale, et pose la question de l'assemblée constituante comme une simple démarche de consultation, réservant le dernier mot au prochain gouvernement péquiste. Au contraire, le processus que nous proposons place le peuple dans la position d'exercer sa souveraineté de fait.

"Mais le thème de la constituante ne doit pas être séparé de celui de la république. La promotion d'une véritable constituante s'inscrit, pour l'UFP, dans la tradition républicaine des insurgés du Bas-Canada. Les Patriotes de 1838 posaient la nécessité de rompre toute allégeance avec la Grande-Bretagne, d'établir une forme républicaine de gouvernement, de respecter les droits des autochtones, d'assurer la séparation complète de l'Église et de l'État, de favoriser la liberté et l'indépendance de la presse et d'assurer le droit à l'éducation générale et publique pour le peuple.

"Pour l'UFP, l'élection d'une constituante au Québec serait en soi un acte de souveraineté populaire et, en quelque sorte, un acte de sécession, la fin de la domination de l'État fédéral sur le territoire du Québec. Elle marquerait une rupture avec la souveraineté étatique telle que définie dans la tradition canadienne, inspirée des institutions victoriennes imposées par l'empire britannique.

"La Constitution d'un Québec indépendant ferait une place centrale aux droits sociaux, à l'égalité des droits entre les sexes, reconnaissant les droits des peuples autochtones, respectant la laïcité, la liberté du culte et la séparation de l'Église et de l'État. Certes, une constitution n'est jamais neutre et, même au terme de longues délibérations, elle demeure une sorte de bilan, le résultat, précaire et temporaire, d'une lutte qui se poursuivra longtemps après sa rédaction.

"Tout au long du processus de l'assemblée constituante, l'UFP ne manquerait pas de faire valoir que la constitution doit garantir certains droits. Par exemple, elle pourrait inclure une charte des droits civiques et sociaux qui protégerait le droit au logement, au travail, à la santé, à l'éducation, à des mesures de soutien à la famille. La Commission des droits de la personne et de la jeunesse propose déjà d'inscrire ces droits dans la Charte des droits et libertés. Elle pourrait comprendre d'autres principes, comme celui d'une citoyenneté transnationale inclusive, un revenu décent garanti, la protection de l'environnement, le refus de participer à une guerre impériale ou à l'occupation d'un autre pays.

"Pour exprimer la souveraineté du peuple, l'Assemblée constituante doit être dotée d'un pouvoir constituant effectif. Elle doit émaner du peuple selon des procédures démocratiques précises:élue au suffrage universel, direct et proportionnel, et composée d'une part égale d'hommes et de femmes; elle doit pouvoir siéger le temps nécessaire (de un à deux ans) pour délibérer et écrire le projet de constitution. Dans ce contexte, le référendum joue le rôle d'un mécanisme de ratification de la nouvelle constitution et non plus celui de déclencheur de la souveraineté. En devenant exécutoire, le référendum ne servirait plus, comme par le passé, de truchement pour amorcer un processus de négociations pour réformer le fédéralisme canadien.

"La campagne d'éducation politique que nous envisageons, une campagne de longue haleine, doit impliquer toutes les forces indépendantistes, mouvements et partis. La brève expérience des commissions régionales de 1995 a révélé que les gens exigeaient un projet de société, ici et maintenant. Le camp du Oui n'était pas près à aller aussi loin. Les révélations du biographe de Jacques Parizeau, Pierre Duchesne, nous montrent combien peut être périlleux pour la nation l'abandon de la direction de la lutte nationale entre les mains de chefs charismatiques. L'éducation à la constituante obligera les souverainistes à parler vrai à propos du régime canadien.

"Le Canada est un pays figé. Le mode d'amendement légué par Pierre Trudeau le coule dans le béton. Quant au Québec, à moins de devenir souverain, il aura toujours la Reine ou le Roi d'Angleterre comme chef d'État. Dans le cadre de la monarchie constitutionnelle, la démocratie québécoise demeure boiteuse et inconséquente. La constitution provinciale du Québec est un fatras, dont les pièces sont éparpillées dans l'Acte de l'Amérique du Nord britannique(AANB), dans des lois fédérales et provinciales et dans des traditions non écrites inhérentes à la monarchie et au parlementarisme de type britannique.

"Le PQ a toujours fait du référendum sur la souveraineté la première étape avant les négociations avec le Canada. Ce choix stratégique, maintenu par le PQ depuis 1974, a toujours relégué l'Assemblée constituante à une étape ultérieure, contrôlée par le parti, pour éviter les débordements populaires. Ce long cycle historique a conduit à déformer la formulation des objectifs du mouvement indépendantiste. Après deux échecs référendaires, le sort politique de la nation doit désormais reposer sur les épaules d'une assemblée constituante, et non plus sur le PQ." [.]

" Nous ne croyons pas que cacher la nature républicaine de l'option indépendantiste soit le meilleur moyen de la faire triompher. Dans cette perspective, l'indépendance du Québec est pensée en dehors des balises péquistes qui, en jouant le rôle de l'arbre qui cache la forêt, peuvent nuire au dialogue avec les souverainistes qui partagent nos idéaux républicains, notamment ceux qui défendent la proposition d'une Assemblée constituante. Pour nous, lutte sociale et lutte nationale sont intimement liées. Cette idée, nous devons l'inscrire dans le débat sur la souveraineté comme une option légitime. Quand nous nous démarquons du PQ, qui fait primer la question nationale au détriment de la question sociale, nous pensons les deux questions comme un tout et l'indépendance comme la totalisation de nos revendications."

Voilà, cher ami, quelques éclaircissements à propos de l'UFP.

Un ami de Vigile
Gordon Lefebvre, 3.8.2004



Brassage d'idées au PQ autour d'un plan pour l'indépendance

Nathaëlle Morissette
La Presse dimanche 1 août 2004

Un plan visant à changer les modalités d'accession à la souveraineté suscite de nombreuses réactions au Parti québécois. Entre autres, le plan prévoit une élection portant sur la souveraineté; en cas de victoire du PQ, le processus menant à l'indépendance serait enclenché.

Le document d'une trentaine de pages, proposé par le directeur de la revue L'Action nationale, Robert Laplante, anime la " saison des idées ", cet exercice auquel le PQ a convié ses membres cet été.

La " promulgation d'une constitution provisoire " avant que le Québec ne devienne souverain se retrouve au coeur de la proposition de l'auteur, considéré comme l'un des intellectuels les plus actifs dans les milieux souverainistes.

Michel Seymour, professeur de philosophie à l'Université de Montréal et membre du chantier Pays lors de la saison des idées, souligne que M. Laplante a beaucoup d'influence auprès des militants péquistes. Au cours des derniers mois, l'auteur a sillonné la province pour expliquer les grandes lignes de son projet. Il n'a toutefois pas retourné les nombreux appels de La Presse.

Le texte, intitulé " Revoir le cadre stratégique ", dresse un bilan des actions du PQ au lendemain du référendum de 1995 et propose une marche à suivre dans l'avenir.

Son plan d'action s'articule autour de trois grands axes:

1. La mise en place d'une constitution provisoire dont le noyau dur serait la Loi sur l'exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois (projet de loi 99). (S'ajouteraient à cette loi la création d'une citoyenneté québécoise et la création d'une cour constitutionnelle.)

2. La création d'une commission spéciale pour élaborer la constitution d'un éventuel Québec souverain.

3. La tenue d'un référendum portant sur la ratification de la constitution. Toutes ces propositions sont loin de passer sous silence. " Le texte a suscité beaucoup de réactions parce qu'on est à la recherche d'une façon qui va nous permettre d'atteindre notre objectif et de réaliser notre rêve, explique Pauline Marois, députée de Taillon et porte-parole péquiste en matière d'éducation. Toutes les avenues qui semblent présenter une solution, une lumière au bout du tunnel, suscitent des discussions. "

Bien qu'il n'adhère pas entièrement aux idées de M. Laplante, François Legault, porte-parole du PQ en matière de finances publiques, est d'accord avec lui sur certains points. " Tout comme lui, je pense que les prochaines élections doivent porter sur la souveraineté et sur un programme de pays, explique le député de Rousseau. Si le PQ faisait des élections traditionnelles où il demanderait un mandat pour gérer la province de Québec, il se retrouverait, six à 12 mois plus tard, avec de très mauvais résultats dans les sondages. "

En effet, au lieu de tenir un référendum sur la souveraineté, M. Laplante suggère plutôt qu'il porte sur la ratification de la constitution adoptée préalablement. " La campagne référendaire portera sur les mérites intrinsèques de ce projet. S'il est ratifié, le référendum devient exécutoire, le Québec devient indépendant ipso facto ", précise l'auteur.

Si elles peuvent en séduire plusieurs, ces propositions sont toutefois loin de faire l'unanimité auprès des militants péquistes, poursuit François Legault. " Il y a une certaine résistance, croit-il. Il y a certains dogmes, et il y a des militants qui sont réfractaires au changement. "

Il craint que cette idée de constitution ne plaise pas à tout le monde, car elle sous-entend que le Parti québécois doit d'abord élaborer un projet de pays avant de faire la souveraineté. " Il y en a qui ne veulent pas le faire parce que si on définit un projet social-démocrate, ils ont peur que ça fasse fuir les souverainistes qui sont plus à droite ", souligne-t-il.

Bien qu'elle approuve la démarche présentée par M. Laplante, Pauline Marois a aussi quelques réticences. Elle estime qu'il est nécessaire de tenir un référendum sur la souveraineté plutôt que sur la ratification de la constitution.

Sous le couvert de l'anonymat, un militant affirme pour sa part que les idées de M. Laplante ont été bien reçues. " Les gens étaient prêts à entendre ça, dit-il. Ça fait des années qu'on n'a pas entendu parler de souveraineté. On a besoin d'un plan d'action. "

En effet, pour M. Laplante, il est primordial d'élaborer un nouveau " cadre stratégique " en tenant compte des " lacunes de celui qui a prévalu jusqu'ici ".

À l'intérieur de son texte, il se permet même de faire de la " politique fiction ". " Imaginons qu'au soir du 30 octobre 1995, le premier ministre du Québec ait décidé de retenir son interprétation des résultats du référendum. Devant les violations de la loi québécoise par le gouvernement canadien et en raison des nombreuses irrégularités et exactions commises par des sociétés de la Couronne et des groupes organisés, le chef de l'État québécois aurait pu décider d'attendre les résultats d'une commission d'enquête (...) avant de conclure quoi que ce soit sur le résultat du référendum ", écrit-il. Avec cette interprétation, M. Laplante ne se gêne donc pas pour critiquer le travail accompli et ainsi faire valoir son point de vue.

Bien que ces propositions aient été mises sur la table par d'autres intellectuels depuis plusieurs années, elles n'ont jamais été élaborées avec autant de détails, estime Daniel Turp, député péquiste dans Mercier et coordonnateur de la saison des idées. " Ce qu'il propose s'insère dans un processus encore plus explicite que celui des programmes précédents du Parti québécois, mentionne-t-il. C'est une proposition qui a donc été prise en compte et je crois qu'elle va continuer à alimenter les débats. "

Un projet réalisable?

S'il a suscité beaucoup de discussions, le projet de M. Laplante risque surtout de donner de l'urticaire aux Québécois qui en ont assez des débats constitutionnels, estime pour sa part Jean-Herman Guay, politologue à l'Université de Sherbrooke. " Au Québec, le mot constitution, ça donne des boutons ", dit-il.

M. Guay croit que cette idée est populaire chez les souverainistes " purs et durs ", mais il souligne que plusieurs autres militants s'opposeront à un tel projet, car la mise en place d'une constitution pourrait engendrer une multitude de débats. Selon lui, les gens auraient du mal à s'entendre sur le genre d'éléments que devrait comporter cette constitution (les lois, les droits, les principes).

" La bouchée est trop grosse, affirme le politologue. En voulant trop préciser ce qu'ils veulent, les péquistes vont faire des mécontents et les gens vont décrocher. "



Une position de négociation

Michel Vastel
Le Soleil samedi 31 juillet 2004

Niagara - Les premiers ministres étaient venus ici pour dresser la table de leur festin du 13 septembre avec Paul Martin. Cela a pris l'allure d'un smorgasbord, cette sorte de buffet danois où l'on trouve de tout. Et le menu sera salé !

Le chef du Parti libéral du Canada avait en effet promis une rallonge de 9 milliards $ sur cinq ans pour le financement de la santé publique. Premier ministre, Paul Martin recevra une facture de 35 à 40 milliards $ ! En effet, en plus de réclamer une contribution de 25 % de l'ensemble des dépenses des provinces en matière de santé, celles-ci prennent le chef du gouvernement fédéral au mot en lui disant de créer lui-même, et à ses frais, son nouveau Programme national d'assurance-médicaments. On estime qu'un tel programme pourrait coûter de 7 à 11 milliards $ par année...

Les premiers ministres des provinces et des territoires prévoient que leurs gouvernements vont collectivement dépenser 450 milliards $ pour les seuls soins de santé d'ici cinq ans. Aucun d'entre eux n'a voulu avancer de chiffre pour la contribution fédérale, mais une simple règle de trois permet d'établir que la part d'Ottawa serait alors de 150 milliards $. Or, même en y ajoutant la promesse électorale de Paul Martin, le gouvernement fédéral ne prévoit envoyer aux provinces que 94 milliards $ d'ici 2007-2008. On est très loin du compte ! Ouverte mercredi soir par un dîner de travail vite interrompu, pour certains chefs de gouvernement, par une séance de black jack au casino de Niagara, cette deuxième réunion du Conseil de la fédération s'est conclue par la lecture de huit pages de voeux pieux.

Par exemple, alors que Paul Martin réitérait cette semaine, en pleine réunion des provinces, que l'argent qu'il se disait prêt à investir dans la santé devrait être consacré à certains programmes spécifiques, il n'en est pas question dans la déclaration finale de Niagara-on-the-Lake.

Les provinces ont plutôt rallongé la liste des priorités identifiées par Paul Martin, souligné que certaines d'entre elles étaient plus avancées que d'autres sur la voie des réformes, et demandé que "les accords de financement fédéral (soient) souples pour permettre aux provinces d'assurer la prestation de services de santé qui répondent le mieux aux besoins en évolution de leurs résidants et qui tiennent le mieux compte de leurs priorités..." En clair, cela veut dire : envoyez l'argent et laissez nous faire. Belle partie de bras de fer en perspective à Ottawa le 13 septembre prochain !

Quant au Programme national d'assurance-médicaments, les provinces créent un précédent historique. Bien que l'administration des médicaments fasse partie de la santé, donc une compétence exclusivement provinciale, les provinces demandent au gouvernement fédéral d'en "assumer la pleine responsabilité dans l'ensemble du pays". Le Québec, qui a déjà créé un tel programme - au coût de 2,5 milliards $ par année - , a fait ajouter un paragraphe important: "Il est entendu que le Québec maintiendra son propre programme et qu'il recevra un dédommagement comparable pour le programme qui sera mis en place par le gouvernement fédéral."

C'est la formule qui a déjà été retenue pour le futur Programme national de garderies dont Paul Martin annonçait la création juste avant la campagne électorale du printemps. "Le système fédéral canadien reconnaît notre différence", a aussitôt triomphé Jean Charest.

Ce genre d'accord donne souvent lieu à d'interminables négociations entre les bureaucrates fédéraux et ceux du Québec. Qu'arrivera-t-il des médicaments qui sont remboursés par Québec mais pas par Ottawa ? Comment tiendra-t-on compte des différences de couverture garantie par le programme québécois et le programme canadien ? Ce genre de tractations prend généralement tant de temps que le Québec doit parfois attendre trois ou quatre ans pour son argent.

Cela dit, d'autres questions importantes ont été escamotées. Par exemple, une bonne partie des provinces, peut-être la majorité, accepte que des fonds fédéraux soient ciblés sur certains objectifs comme la réduction du temps d'attente pour certaines chirurgies ou l'achat de nouvelles machines de diagnostic. On n'en parle pas dans la Déclaration commune des provinces - sauf cette vague référence à la "souplesse" - , parce que ni l'Alberta ni le Québec ne veulent en entendre parler.

On évite aussi toute allusion au rôle du secteur privé pour la fourniture de certains services de santé. C'est une question qui divise trop les provinces entre elles et elles font semblant d'ignorer que le nouveau ministre fédéral de la Santé - Ujjal Dosanjh, un ancien premier ministre néo-démocrate de Colombie-Britannique - veut arrêter ce qu'il appelle "la privatisation galopante de nos services de santé".

Il y a enfin toute la question du "déséquilibre fiscal", une expression qui refait une apparition dans le communiqué des provinces. Toujours aussi ferme, Jean Charest a réitéré que les négociations sur le financement de la santé sont "indissociables" des discussions sur la péréquation. Celles-ci traînent en longueur et les provinces l'ont déploré hier. Elles semblent tenir pour acquis que la question fera l'objet d'une autre conférence fédérale-provinciale cet automne. La formule de péréquation, qui permet de redistribuer une partie des recettes fiscales de l'Alberta et de l'Ontario aux huit autres provinces, a été modifiée en l'an 2000 et les bénéficiaires, dont le Québec, y ont perdu plus de 4 milliards $. Pour le Québec seulement, cela représente un manque à gagner de 2,1 milliards $.

On a appris qu'au moins une province, l'Île-du-Prince-Édouard, a songé à traîner le gouvernement fédéral en Cour suprême sur cette question. "Rien n'est exclu", a dit Jean Charest lui-même. Le principe de la péréquation a en effet été enchâssé dans la Constitution de 1982 à la demande de Pierre Trudeau, mais le gouvernement fédéral s'arroge le droit de modifier unilatéralement la formule sur laquelle ces paiements sont basés, entraînant des pertes importantes pour les autres gouvernements.

Les provinces ont donc tant bien que mal rédigé une contre-proposition aux offres de Paul Martin. Mais l'écart est tellement grand entre elles et Ottawa que la conférence du 13 septembre risque de se prolonger plusieurs jours...

MVastel@lesoleil.com



Le rire français triomphe

Hubert Lizé
Le Parisien (France) 22 juillet 2004

LES ORAGES qui arrosent Montréal depuis une semaine n'entament pas la bonne humeur légendaire des Québécois. Chaque soir, par 28 o C à l'ombre des nuages, en tee-shirt, bermuda et baskets, le parapluie dans une main, une glace arrosée de sirop d'érable dans l'autre, ils sont des milliers à déambuler dans le quartier Latin, entre les rues Saint-Denis et Sainte-Catherine, pour déguster de la rigolade à haute dose. Avec ses centaines d'attractions de rue, ses concours d'improvisation, ses défilés costumés et ses comiques vedettes qui investissent une dizaine de salles, le 22 e festival Juste pour rire draine du 15 au 25 juillet plus d'un million et demi de spectateurs, dont certains venus de Singapour et d'Australie ! On vient rire à l'oeil au coin d'un bloc d'immeubles devant des contorsionnistes, une séquence de caméra cachée sur écran géant ou un montreur de monstres digne des fêtes foraines d'antan. Le soir venu, on choisit un ou plusieurs spectacles payants parmi les 500 représentations proposées en salles. L'affiche est somptueuse : la vingtaine de chasseurs de tête du festival sillonnent la planète toute l'année pour dénicher ce qui se fait de mieux. Gerra, Dubosc, Semoun, Pierre Richard, Dieudonné, Roumanoff... Les Français forment un gros contingent des vedettes invitées. « Vous possédez une extraordinaire génération d'humoristes », assure le patron du festival, Gilbert Rozon, producteur, entre autres, de Franck Dubosc, Arturo Brachetti et Dieudonné.

« Ils apprécient notre créativité, mais on n'a pas droit à l'inefficacité »

Mais si Juste pour rire a découvert Jim Carrey et Mister Bean, ici, les vedettes étrangères restent modestes. Car le public québécois est connaisseur et les critiques peuvent avoir la dent dure. « Ici, ce sont les champions du monde de l'humour. Il y a une bonne cinquantaine de comiques au top, alors, quand on veut réussir, ça ne s'improvise pas », observe Anne Roumanoff, qui recueille aujourd'hui le fruit de dix ans de travail. La plupart des humoristes français font adapter leurs textes et leurs gags par des spécialistes du cru, remanient leurs shows pour leur insuffler plus de punch, sacrifient l'aspect théâtral des sketchs pour s'adresser directement au public. « Ils apprécient notre créativité, mais on n'a pas droit à l'inefficacité », résume encore Anne Roumanoff. « C'est convivial, mais il existe une vraie concurrence entre les artistes », admet Gilbert Rozon. Et le public se charge de sanctionner brutalement s'il n'est pas satisfait. Quand il aime, cris, rires et applaudissements fusent au moindre bon mot. Quand il s'ennuie, les rangs se vident rapidement. « Quand il n'y a pas de standing ovation à la fin, on comprend qu'il y a un problème et on revoit sa copie », rigole Franck Dubosc, l'une des coqueluches du festival. Cette semaine, Pierre Richard, qui redoutait l'épreuve, a fait un tabac à l'applaudimètre. Laurent Gerra aussi. Elie Semoun s'en est bien sorti. Dieudonné a eu droit à une ovation « mais pas de rappels », soulignait une critique locale. Quant à Raphaël Mezrahi, il a peiné à retenir l'attention du public pendant le Gala des Français. Les Québecois ne plaisantent pas avec le rire...



Histoire : Champlain, le père de la Nouvelle-France

Anne Muratori-Philip
Le Figaro mardi 3 août 2004

Le coup d'envoi de la grande fête acadienne a été donné simultanément, le 26 juin dernier, en France, au Canada et aux États-Unis. Pendant que l'ambassadeur du Canada en France, Claude Laverdure, et le conseil général de la Charente-Maritime inauguraient au coeur de la place forte de Brouage la maison de Samuel Champlain, à Bayside au Canada, le premier ministre du Canada, Paul Martin, le ministre délégué à la Francophonie, Xavier Darcos, et l'ambassadeur des États-Unis au Canada, Paul Celucci, célébraient le 400e anniversaire de l'arrivée des premiers colons français sur l'île de Sainte-Croix, acte de naissance de l'Acadie (*). «En posant les premiers jalons de la présence française en Amérique, a déclaré Paul Martin, ces colons sont venus bâtir une Nouvelle-France, un Nouveau Monde, et ils ont réussi.» Pour l'occasion, une pièce commémorative de 25 cents, portant sur l'une de ses faces un voilier du XVIIe siècle, a été frappée par la Monnaie royale du Canada.

Il y a quatre cents ans, le 26 juin 1604, les 79 hommes de l'expédition dirigée par le marchand calviniste saintongeais Pierre Dugua de Monts, à laquelle est associé l'explorateur géographe Samuel Champlain, débarque sur l'île de Sainte-Croix, blottie au creux de la baie de Fundy. Cette petite île, qui appartient aujourd'hui aux États-Unis et dépend de l'État du Maine, est devenue un site historique protégé. Depuis 1949, elle n'est plus accessible aux visiteurs, mais il est possible de l'apercevoir à partir des rives aménagées de Bayside au Nouveau-Brunswick et de Red Beach dans le Maine. Pierre Dugua de Monts avait reçu le monopole de la traite des fourrures entre le 40e et le 45e parallèle au nord-est de l'Amérique du Nord et avait été nommé lieutenant général de l'Acadie par le roi Henri IV, à la condition «d'asseoir le nom et les pouvoirs du roi de France en Acadie, de faire connaître le christianisme aux autochtones, de coloniser et de cultiver les terres découvertes, d'explorer le territoire et de le prospecter dans le dessein d'en extraire des métaux précieux». En fondant la première colonie à Sainte-Croix, il remplit une partie de son contrat envers le roi de France ; de plus, l'île se situant sur la même latitude que la France, il pense qu'elle jouit du même climat tempéré que sa terre de Saintonge.

Malheureusement, l'hiver ne tarde pas à faire des ravages dans la petite colonie ; outre les vents violents qui balayent tout sur leur passage, la rivière est entièrement gelée tandis que de violentes marées soulèvent des amas de glace. Les colons restent prisonniers de leur îlot, sans eau potable ni bois pour alimenter leurs feux ; le cidre gèle dans les tonneaux et la nourriture se limite à de la viande salée. Trente-cinq hommes meurent. Et, sans l'aide des Indiens Passamaquoddy qui leur apportent du gibier, la colonie aurait disparu corps et biens. Dès le printemps, Dugua de Monts décide de transférer sa colonie sur l'autre rive de la baie de Fundy, à Port-Royal, l'ancienne Annapolis découverte par Champlain. Si Pierre Dugua de Monts a été le chef de l'expédition qui a fondé la première colonie en Acadie, il a rapidement sombré dans l'oubli, occulté par la personnalité de Samuel Champlain. Peut-être parce que cet enfant de Brouage, dont on ignore la date exacte de la naissance (entre 1567 et 1570) tout comme la carrière avant le Canada, a exploré et cartographié la côte atlantique de Terre-Neuve à Boston, puis les Grands Lacs en suivant le cours du Saint-Laurent et parce qu'il a fondé la ville de Québec en 1608. Surtout parce qu'il a laissé une foule de documents, cartes et descriptions géographiques détaillées et plusieurs relations de voyages qui retracent trente années d'aventures canadiennes.

Voilà pourquoi la France et le Canada ont choisi de construire à Brouage un centre qui va rappeler l'épopée des premiers Français partis à la conquête de l'Acadie. Dans cette ancienne place forte catholique en pays huguenot, jadis rivale de La Rochelle, la Maison Champlain permettra aux visiteurs de découvrir la richesse des liens qui unissent les deux rives de l'Atlantique, de la pêche au large de Terre-Neuve à l'exploitation du sel pour la conservation du poisson et des réalisations de Champlain en Nouvelle-France à l'émigration charentaise au Canada.

L'Acadie aujourd'hui n'est pas un État ; elle se situe au Canada atlantique, dans les régions majoritairement francophones de l'Ile-du-Prince-Edouard, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de Terre-Neuve. L'Acadie n'a plus d'existence politique et juridique depuis le traité d'Utrecht de 1713, aux termes duquel la France a cédé la colonie acadienne à la Grande-Bretagne. Pis, cette vieille colonie française sise sur la côte atlantique du Canada, entre le Maine et la Gaspésie, cesse d'exister en septembre 1755, lorsque les Anglais donnent l'ordre de déportation du peuple acadien. Chassés par le Grand Dérangement, les Acadiens émigrent en Louisiane et dans l'ouest de la France quand ils survivent aux épidémies et aux geôles britanniques. Quelques-uns de leurs descendants reviendront dans les provinces atlantiques du Canada pour former avec leurs frères de Louisiane une importante communauté francophone. Aujourd'hui, les Acadiens forment un peuple sans pays, attaché à la mémoire de son passé et fidèle à sa langue maternelle. L'esprit de famille, les drames, le sens de la solidarité et de l'effort font leur cohésion. Le goût pour l'histoire familiale, qui est aussi l'Histoire de l'Acadie, explique la passion pour la généalogie que l'on peut qualifier de «sport national acadien» et l'importance donnée au 3e Congrès mondial acadien qui se tient en Nouvelle-Écosse jusqu'au 15 août.

(*) Nos éditions du 8 novembre 2003 et du 6 avril 2004.


TRIBUNE LIBRE





TRIBUNE LIBRE

J'ai chanson sur cet air-là

Marianne Vaucouleurs
TRIBUNE LIBRE 3 août 2004

Biffeton à Françoise David et L'Option citoyenne


La liberté, ça s'laisse pas faire
Y faut la prendre pis la dompter
Celle qu'on nous donne, ça vaut pas cher

Georges Dor, Le Pays d'où je viens (1968)




Référence : L'Option citoyenne. a) «Le grand tabou de la question nationale », par Françoise David, Alexa Conradi et François Saillant, dans LeDevoir du 24 juillet 2004 (http://www.ledevoir.com/2004/07/24/59757.html); b) Rubrique « Bien commun recherché » dans l'édition vigilienne du 1er août dernier (http://www.vigile.net/04-archives-a/8-1.html) - en particulier, les articles de F. David, Pierre Dubuc, Jacques Beauchemin, Lucille Beaudry et Robert Comeau; c) Le texte de Marie-Louise Lacroix paru dans l'édition du lendemain (http://www.vigile.net/ds-actu/docs4a/8-2.html#tlmll).




Je suis encline à partager assez largement, hormis dans une certaine mesure ceux de Richard Ryan, les avis de l'ensemble de ces intervenants concernant les idées, madame David, que vous avez émises dans le cadre de la fondation récente du groupe Option citoyenne.

Me décrivant aussi comme une indépendantiste de gauche (quoique fort peu partisane, je le confesse), et très concernée par les «affaires du féminin» (c'est-à-dire les affaires de tout le monde), j'estime que la mise sur glace de la Question nationale québécoise ne se fonde pas sur la prise en compte de la situation politique «actuelle», sur une analyse «sage» et «fouillée» de la conjoncture de notre temps ou sur quelque autre repère (ou faux-fuyant, c'est selon) de cet ordre. D'autre part, et à l'opposé de vos vues, madame, rabougrir le Projet d'indépendance du Québec à une idée plus ou moins doctrinaire (comme on dirait poitrinaire) sinon dogmatique (qui par définition appesantit et retarde tout esprit évolué ou éclairé) fait fi, et ce dans un geste d'une désinvolture étonnante, du sens même de la Liberté qui habite tout ce qui est humain - homme ou peuple.

À mon sens, permettez que je vous le signifie sans détour, madame, cette mise à l'écart renvoie plutôt, dans le cadre géo-politique qui est le nôtre, à un remarquable aveu d'impuissance qui laisse tout le terrain à l'ami d'en face - j'ai nommé le Canada. Or pourquoi, je vous le demande, cet «ami» modifierait-il son attitude et se montrerait-il soudain plus ouvert à l'identité québécoise s'il constate ad infinitum que le Québec - message à nouveau clairement reconduit par votre discours - se contente d'être en perpétuelle attente de la disponibilité et de la bonne foi de son présumé «partenaire»?

À ce compte-là, madame, nous en serons au même point dans trente générations. Si tant est, bien sûr, qu'il existât alors encore quelque chose qui puisse s'apparenter à un «Nous». D'où le rappel à votre mémoire des jolis vers d'une autre «vieille» chanson empoussiérée («Pays et paysages») de notre Georges à nous - chanson de trente-six ans d'âge... terriblement d'actualité:


Entre le pays à faire
Et le pays déjà fait
Je m'en accuse mon père
Je choisis celui qu'on fera

Cent ans n'ont pas fait l'affaire
Cent ans ne la feront pas
Et plutôt que de me taire
J'ai chanson sur cet air-là


Sous cet angle-là, Mme David, vous vous livrez tout simplement pieds et poings liés (et le Québec tout entier avec vous) aux caprices et à l'arbitraire du bon vouloir canadian. Aussi, dans les circonstances, le mot de Brel cité par Mme Lacroix se révèle-t-il hélas! on ne peut plus pertinent.

Le mot de Jacques Brel ou... la dégaine de Jean Charest. C'est le même. À la différence, on s'en doute un peu, que pour ma part je resterai à jamais une inconditionnelle de l'oeuvre du premier. Nonobstant sa misogynie, au demeurant moins résolue que trublionne.

Mais ne nous égarons point.

En conséquence, et ce en dépit du plan général de votre «programme», qui me plaît fort, en dépit également de l'estime que je vous porte, je ne puis d'aucune manière vous accorder mon appui politique.

Dissimuler l'Indépendance du Québec sous le boisseau, fût-ce à des fins essentiellement «stratégiques», ne constitue pas une résolution anodine, madame. C'est au contraire «planter» vos idées - nobles, recevables et généreuses par ailleurs - dans des sables mouvants. Car l'Indépendance du pasencorepays incarne l'une des conditions fondamentales - sine qua non, écrit M-L Lacroix - à la pleine réalisation de celles-ci.

À ce titre, si on me permet d'évoquer une autre sommité du penser chanté, on reste bien loin, planté tout au bout de son champ, du fameux Chêne de Gilles Vigneault.

Citoyennement vôtre, Mme Françoise,


Marianne Vaucouleurs
Vaucouleurs@Q-bec.com
3 août 2004


Note (un détail) : Je constate que le libellé des adrélecs d'Option citoyenne (adresses courriel et de site cybernéen) se lit comme suit: http://www.optioncitoyenne.ca/ et info@optioncitoyenne.ca . Or n'eût-il pas été tout aussi simple (sens a-bleuet du vocable) d'y insérer par souci d'identité (ou d'amour propre) une inscription indiquant d'emblée le statut québécois de l'organisation? Par exemple: info@Optioncitoyenne.Qc.ca ??? - capitales comprises (voir sur le sujet: http://www.vigile.net/01-3/jlg-nation.html sinon http://www.vigile.net/furet/TLgouinsons.html). Ce sont les petits détails, je ne vous l'apprends pas, qui parfois font la différence. Et qui à l'occasion en disent même trrrès long.