
Laurier-Dorion - Des chiffres qui parlent
Kathleen Lévesque
Le Devoir mercredi 29 septembre 2004
Les électeurs du quartier multiethnique Parc Extension, la partie ouest de la circonscription de Laurier-Dorion, ont voté en moins grand nombre pour le Parti québécois lors de l'élection partielle du 20 septembre que lors des élections générales de 2003.
Même si le Parti québécois et des sympathisants souverainistes continuent de soutenir que la nouvelle députée péquiste Elsie Lefebvre a réussi à faire une percée auprès des électeurs de Parc Extension issus de l'immigration, les résultats électoraux fournis par le Directeur général des élections montrent une autre réalité. Déjà la semaine dernière, Le Devoir avait démontré, chiffres à l'appui, que Parc Extension avait soutenu à 83 % le Parti libéral. Une comparaison avec les résultats du scrutin général de 2003 force le rejet des prétentions souverainistes.
Le PQ a recueilli la semaine dernière 397 voix dans Parc Extension. En comparaison, 450 personnes avaient accordé leur soutien au parti de Bernard Landry en avril 2003.
Mais s'il y a un léger recul, en pourcentage, on note quand même une progression. En effet, le vote péquiste lors de l'élection partielle représente 9 % des votants de ce quartier, comparativement à 5,5 % en 2003. Cet écart s'explique par la chute du taux de participation entre 2003 et septembre 2004. En chiffres absolus, on compte 8251 personnes qui ont exercé leur droit de vote en 2003 alors que la semaine dernière seulement 4414 se sont rendues aux urnes.
La connaissance de ces faits n'a pas empêché la nouvelle députée de marteler sur toutes les tribunes que le PQ «a ébranlé des assises solides chez les Québécois issus de l'immigration» et que «les principes progressistes du Parti québécois pénètrent maintenant cette faction de l'électorat qui auparavant restait froide à nos idées».
Une quelconque «évolution du comportement politique» des immigrants reste à démontrer. Il est également faux de prétendre que la clientèle immigrante n'est plus acquise aux libéraux; ces électeurs se sont abstenus de voter. Pourquoi ? Voilà le seul terrain ouvert à l'interprétation des partis politiques et de leurs partisans.
Il n'en demeure pas moins que le Parti québécois vient d'arracher aux libéraux une circonscription qui était considérée comme une forteresse. En clair, le PQ a maintenant une députée qui pourra sillonner tant le quartier multiethnique de Parc Extension que la partie plus francophone à l'est du parc Jarry. Pendant les deux ou trois prochaines années, le PQ y aura pignon sur rue en plus d'avoir du personnel et des ressources financières pour répondre aux attentes des électeurs de toutes origines.

Réponse à Camil Bouchard
Pour gouverner à gauche, il faut penser à gauche
Françoise David : Porte-parole d'Option citoyenne
Le Devoir mercredi 29 septembre 2004
Cher Camil,
D'abord, merci pour ta lettre, publiée la semaine dernière dans Le Devoir, qui me donne l'occasion, en toute amitié, de préciser ma pensée sur certaines questions. J'en apprécie aussi le ton ferme et courtois qui permet un véritable débat.
Tu me reproches de confondre le Parti québécois et sa gestion des affaires publiques, et tu affirmes qu'il s'agit d'un parti de gauche. Il est vrai que le programme du PQ est largement social-démocrate même si le parti a mis du temps à affirmer ce vocable! Il est tout aussi vrai que plusieurs militants de ce parti sont des progressistes, je ne l'ai jamais nié.
Le problème, à mon avis, est ailleurs: dans une gouverne qui a trop souvent cédé aux dogmes néolibéraux, dans la difficulté des progressistes du parti à se faire entendre de la direction et de l'aile parlementaire ainsi que dans l'absence d'une perspective globale de transformation du monde dans lequel nous vivons. Un monde néolibéral où les gouvernements démissionnent devant des multinationales milliardaires et où l'atteinte de profits rapides l'emporte sur les besoins humains, la protection de l'environnement et l'équité entre les peuples.
Dans ce monde, l'individualisme est poussé à son paroxysme par des marchands de gadgets et des idéologues grassement payés alors que les citoyens sont appelés à surconsommer et à s'endetter parce qu'il faut vendre. Vendre à tout prix, à n'importe quel prix!
Le Québec aussi
Le Québec n'échappe pas à cette vague néolibérale. En fait, «le vent de droite venu de l'Ontario» que décriait Lucien Bouchard au moment du référendum de 1995 avait commencé à se faire sentir ici même par un appui inconditionnel aux accords de libre-échange qui allaient diluer passablement les pouvoirs des États signataires. Et puis, sous la gouverne de Lucien Bouchard lui-même, le vent de droite a soufflé plus fort sans que les progressistes du Parti québécois y puissent apparemment grand-chose.
C'est vrai, il y a eu la loi sur l'équité salariale et les garderies à 5 $ par jour. Mais que de gestes faits, par ailleurs, qui allaient marquer profondément le Québec d'aujourd'hui: atteinte du déficit zéro en trois ans, occasionnant 30 000 départs volontaires de professionnels du secteur public et nous plaçant en pénurie de médecins et d'infirmières; instauration du Secrétariat à la déréglementation; abolition des décrets dans l'industrie du vêtement, affaiblissant le rapport de force de milliers de femmes, souvent immigrantes; coupes importantes au ministère de l'Environnement, marquant ainsi le peu d'intérêt du gouvernement péquiste pour cette question pourtant centrale; baisses d'impôt qui approfondissent les écarts de revenu entre riches et pauvres pendant que les services publics et les programmes sociaux crient famine; etc.
Mais le pire, et je sais que tu t'en souviens, c'est que ce gouvernement, supposément social-démocrate, a appauvri les personnes assistées sociales du Québec au nom de son sacro-saint déficit zéro. Rappelle-toi ce sommet que j'ai quitté avant la fin en compagnie de François Saillant et de Thérèse Sainte-Marie: le gouvernement péquiste refusait de s'engager à ne pas pénaliser les pauvres dans sa démarche d'équilibre budgétaire. Nous demandions de ne pas appauvrir les plus vulnérables d'entre nous et le gouvernement nous a dit non! Celle-là, je l'ai sur le coeur. Comme j'ai sur le coeur une réforme de la sécurité du revenu extrêmement insatisfaisante et les réponses navrantes à la Marche mondiale des femmes en l'an 2000.
Et le Parti québécois ?
Où était le Parti québécois, que disait-il, que faisait-il, tout ce temps-là? Pourquoi les progressistes de ce parti ne réussissaient-ils pas à se faire entendre? Se pourrait-il qu'une culture politique bureaucratique et par trop hiérarchique empêche des militants de se faire entendre de l'aile parlementaire et de la direction du parti?
Bien sûr, en toute justice, je dois reconnaître les efforts de la dernière année du gouvernement péquiste en matière de normes du travail, de logement social, de droits pour les conjoints de même sexe, d'environnement, etc. Trop peu, trop tard, trop électoraliste, Camil. En fait, si je me lance en politique, espérant contribuer à l'unité de la gauche, c'est largement grâce à Lucien Bouchard, à Bernard Landry - alors vice-premier ministre et ministre des Finances - et à leurs politiques qui ont tracé la voie pour Jean Charest.
Oui, pour Jean Charest et ses politiques résolument de droite, qui s'appuient sur un mécontentement populaire palpable (et normal!) pour ce qui est de l'état des services publics. Le gouvernement péquiste a massivement réduit leurs budgets, a baissé les impôts, privant ainsi l'État de moyens essentiels à leur fonctionnement, puis est venue l'équipe Charest, qui a décidé de nous arranger ça. Le gouvernement actuel veut instaurer des partenariats public-privé comme si le recours au privé pouvait assurer un accès équitable aux soins de santé, à l'éducation, aux services sociaux, à tout le monde. Quelle mystification!
On a besoin d'un parti de gauche
Voilà pourquoi le Québec a besoin d'un parti de gauche, inspiré par des valeurs écologistes, féministes et altermondialistes. Tu remarqueras que j'ai écrit «féministes» car je continue de penser que ce regard particulier sur le monde est précieux même s'il ne doit pas être le seul.
Un parti de gauche avec une vision du monde qui s'appuie sur la recherche du bien commun: pour moi, cela signifie travailler à un meilleur partage de la richesse, valoriser les services publics et retisser nos communautés en pratiquant diverses formes de démocratie participative.
Cela veut dire aussi travailler au développement économique, social et culturel partout au Québec tout en remettant en question la dérive productiviste qui nous entraîne à piller la nature, à nous endetter, à nous épuiser à force de vouloir tout concilier. Cela nous amène enfin à vouloir construire avec les autres peuples du monde une culture de la paix et du respect mutuel, y compris dans le commerce.
Ton chef, Camil, trouve mes idées utopiques, il me qualifie de rêveuse. J'assume! On a besoin de rêves, les yeux dans les étoiles et les deux pieds sur terre, pour bâtir un Québec où la population se mobilise autour de projets épanouissants et solidaires. Le projet de pays soutenu depuis des décennies par le Parti québécois n'était-il pas lui aussi fondé sur un idéal?
Changer de cap
Gouverner à gauche, c'est difficile? Oui, bien sûr, mais on y arrive mieux lorsqu'on pense à gauche et qu'on propose clairement à la population un changement de cap, une vision de l'avenir où les citoyens sont mobilisés pour chercher ensemble le chemin d'une véritable solidarité.
Voilà le fond de ma pensée. J'écris ceci en tout respect pour les militants du Parti québécois qui ont tenté ces dernières années et tentent encore aujourd'hui de susciter un virage à gauche au sein du parti et de l'aile parlementaire. Je demeure sceptique... mais tant mieux si vous réussissez. Le Québec ne s'en portera que mieux!

Charest: autopsie d'une victoire éphémère...
Jacques Brassard
Le Quotidien mercredi 29 septembre 2004
Ne soyons pas mesquin et rendons justice à Jean Charest en reconnaissant que sa perfomance fut remarquable lors de la Conférence fédérale-provinciale sur la santé qui s'est déroulée récemment à Ottawa. D'abord, le Premier ministre du Québec a démontré une solide connaissance du dossier. Il avait souvent la vilaine habitude de se contenter d'une approche superficielle d'un problème complexe. Pas cette fois-ci. Il avait visiblement potassé le sujet "Santé" en profondeur; il a manifesté une telle maîtrise du dossier que Paul Martin apparaissait, à côté, brouillon et mal préparé.
Et puis, il faut bien reconnaître que Jean Charest a bien défendu les intérêts et les compétences du Québec. Il ne s'est pas écrasé. Il est vrai qu'un gouvernement minoritaire lui rendait la tâche plus facile, mais enfin, ne soyons pas chiches et admettons qu'il a fait preuve jusqu'à la fin d'une grande fermeté, en matière de respect des juridictions québécoises.
Je veux bien croire, comme le signalait Bernard Landry, qu'il n'a pas fait d'avancée sur le plan constitutionnel, mais au moins, il n'a pas cautionné de recul. Dans le contexte des 20 dernières années, pendant lesquelles les ingérences et les empiétements dans les champs de compétence des provinces de la part du fédéral se sont multipliés, c'est certainement une victoire que d'avoir protégé les pouvoirs du Québec.
Triomphalisme exubérant
Ceci étant dit, je crois que Jean Charest a eu tort, après coup, de se vautrer dans un triomphalisme exubérant. Célébrer comme une victoire historique l'entente conclue à Ottawa, et s'en glorifier à pleines pages dans les journaux comme il l'a fait après la conférence, c'est, malheureusement pour lui, se fabriquer des lendemains qui déchantent.
Je conviens que les Premiers ministres des provinces ont forcé Paul Martin à augmenter la mise. On est ainsi passé de 12 milliards $ à 18 milliards $. Intéressant comme gain, mais n'oublions pas que le versement de cette somme d'argent s'étire sur 6 ans et qu'elle se partage à 10 parts. Et n'oublions pas non plus que c'est 30 milliards $ en 5 ans que réclamaient le Premier ministre du Québec et ses homologues en juillet dernier.
On le voit, il y a quand même un écart de 12 milliards $, un manque à gagner qui est loin d'être anodin.
Seulement voilà, Jean Charest a tellement crié victoire de façon tonitruante que, désormais, une grande majorité de Québécois est convaincue que la question du financement du système de santé est réglée. Nous avons l'argent, donc finies les listes d'attente, finies les urgences qui débordent, finies les pénuries de médecins. Telles sont maintenant les certitudes des citoyens, fortement impressionnés par les cocoricos victorieux et immodestes du PM du Québec.
Griserie du succès
Déjà, d'ailleurs, la griserie du succès cède la place à la gueule de bois. L'alliance entre le gouvernement et le monde de la santé, dont Jean Charest était si fier, vient de voler en éclat. Parce qu'on vient d'apprendre que les 500 millions $ que le Québec recevra du fédéral, cette année, n'iront pas la santé. Le gouvernement, nous dit le Premier ministre, les avait déjà inscrits au budget. Inutile de dire que l'argument ne trouve pas preneur. L'an prochain, nous allons constater que les milliards d'Ottawa ne suffiront pas à répondre aux besoins et vont disparaître dans le gouffre sans fond du système de santé.
La problématique est pourtant bien connue: les dépenses publiques de santé augmentent plus vite que notre richesse collective. Le taux de croissance des coûts de santé est de l'ordre de 4 à 5% par année alors que le taux de croissance de l'économie ne dépasse guère 2,5%. Ça ne peut plus continuer ainsi. C'est la crise permanente.
L'entente conclue à Ottawa, on s'en rendra bientôt compte, n'est qu'une victoire éphémère. Les flonflons de la fête vont vite se disperser. Il faudra bien alors que le gouvernement ait le courage de briser le tabou qui empêche la mise en place d'un système privé de cliniques, financé par la carte de crédit où (sic) par des assurances privées. La Suède et la France, pays considérés comme des modèles de social-démocratie, le font bien, pourquoi pas nous?

ADQ: le virage raté
Alain Dubuc
La Presse mercredi 29 septembre 2004
Il n'était peut-être pas toujours facile pour le parti de Mario Dumont de rester assis entre deux chaises, quelque part entre les fédéralistes libéraux et les souverainistes péquistes. Mais fallait-il absolument que l'ADQ se dote d'un programme constitutionnel?
À voir son maladroit virage " autonomiste " du week-end dernier, l'ADQ n'y a certainement pas gagné au change. L'ADQ a raté sa chance historique de définir la politique autrement, et en voulant être tout à la fois, a accouché d'une formule hybride qui réunit le pire des deux mondes. En caricaturant un peu, l'ADQ autonomiste, c'est le statu quo du PLQ avec le militantisme du PQ.
Cet échec annoncé s'explique en bonne partie par l'opportunisme. Mario Dumont et son équipe ont proposé un programme constitutionnel qui reflète une stratégie de marketing politique plutôt que des convictions. Le résultat, un programme racoleur, peu cohérent, qui sonne faux.
Résumons à notre façon le virage adéquiste. Partisan d'une troisième voie, ni souverainiste, ni fédéraliste, l'ADQ a choisi de se réclamer des traditions autonomistes québécoises en allant chercher les pouvoirs d'un État sans quitter le Canada ni sans négocier avec le Canada. L'ADQ propose une démarche unilatérale d'affirmation: élaboration d'une constitution, une citoyenneté québécoise, la déclaration de " l'État autonome du Québec ", la perception de tous les impôts, le refus net de la présence fédérale en santé et en environnement, et une bataille pour des pouvoirs et pour des milliards dans la logique du rapport Allaire.
La première surprise, c'est évidemment de voir le parti de Mario Dumont, après avoir souhaité un moratoire sur les référendums, exprimer un suspect sentiment d'urgence et se lancer tête première dans la mêlée. Car il est clair que son projet plongerait le Québec dans un sursaut d'activité constitutionnelle comme il n'en a jamais connu depuis le référendum. Un virage étonnant, quand on sait que ce qui distinguait l'ADQ des vieux partis, c'était justement sa volonté de parler des vraies choses et son refus de se laisser obséder par un débat qui lasse les citoyens.
Était-ce impossible? Peut-on, au Québec, faire de la politique sans avoir à se définir en fonction des enjeux constitutionnels? La crise interne du courant souverainiste, tout comme les succès limités mais réels du patient travail des libéraux, semble indiquer que nous ne vivons pas dans une période de crise qui justifie les mobilisations intempestives et qu'il est plus possible que jamais de faire avancer le Québec sans se laisser piéger par notre éternel débat.
D'autant plus que le virage de l'ADQ, peut-être efficace au plan de l'image, n'apporte rien de nouveau. Sa stratégie d'affirmation, en apparence radicale, est surtout tapageuse, car les gestes proposés par l'ADQ, largement symboliques, auraient très peu d'impacts réels. Par exemple, l'idée d'appeler le Québec " État autonome du Québec ", avec ses relents de lointaine république de l'ex-URSS, aura peu d'effet, sauf provoquer l'hilarité. La perception unique des impôts, qui ressemble à la menace de Jacques Parizeau de rapatrier les impôts, n'est en fait rien d'autre qu'un projet de perception unique comme pour la TPS.
Les deux éléments vraiment inquiétants de ce programme, ce sont d'abord l'idée faire fi d'Ottawa en santé, en raison des conséquences financières à court terme, et celle de soustraire les barrages hydroélectriques aux examens environnementaux fédéraux. Un projet inutile, car ce n'est pas là le principal problème d'Hydro, et complètement irresponsable, car il remet en cause l'État de droit.
Mais pour les grands dossiers, comme le déséquilibre fiscal ou le rôle international du Québec, comme pour la longue liste de pouvoirs que le rapport Allaire souhaitait rapatrier, l'ADQ n'a rien d'autre à proposer qu'un meilleur rapport de forces: " La nouvelle approche, est-il écrit dans le projet, vise à concentrer les efforts, à préciser les objectifs, à supporter l'argumentation par une recherche rigoureuse, à faire valoir les arguments auprès des groupes concernés ainsi qu'à rallier les intervenants clés et l'opinion publique afin de faire entendre raison au gouvernement central ". Où est la nouveauté, au juste?
Il faut enfin noter, avec beaucoup de déception, que l'ADQ ne s'est pas affranchie de la logique du rapport Allaire, son document fondateur. Ce rapport est sans doute le document politique québécois le plus stupide du dernier quart de siècle, moins en raison de la longue liste de pouvoirs qu'il réclamait, que par sa façon de faire totalement abstraction du point de vue canadien.
Douze ans plus tard, c'est ce même narcissisme puéril qui sous-tend la démarche adéquiste. Mario Dumont propose, encore une fois, une stratégie qui fait semblant que le Canada n'existe pas et reprend, dans le fond, mais sans humour, le slogan-boutade d'Yvon Deschamps: " Un Québec indépendant dans un Canada uni ".
Adubuc@lapresse.ca

Poussée de prurit à Ottawa
Michel Vastel
Le Soleil mercredi 29 septembre 2004
Me revoilà ! Tant pis : il faudra vous y faire, et quatre fois par semaine plutôt qu'une...
Après un (trop) long congé - même de maladie - un chroniqueur se demande toujours quel sujet aborder en premier. Pour l'heure, une question s'impose, d'autant plus, dans mon cas, qu'enragé d'avoir été tenu loin du travail par un vulgaire microbe, j'ai envie de manger du cheval. Aujourd'hui, je me contenterai de quelques bipèdes de ce qu'on appelle la capitale nationale.
Tout ce qui tire profit et influence de cet empilage de pouvoirs qui finit par constituer un gouvernement "national" - bureaucrates, politiciens et columnists du reste du Canada - est en train de nous préparer une belle petite crise politique. Paul Martin ferait bien d'y voir. Et Jean Charest de serrer les dents...
Le prurit dont souffre l'élite outaouaise tient à un mot: "asymétrique". Il est vrai que le mot n'est pas joli, et que tous ses synonymes - de "bancal" à "désordonné" en passant par "biscornu" évoquent tous l'instabilité. Pour dire vrai, vue d'Ottawa, l'entente particulière Martin-Charest donne le vertige au reste du Canada.
La liste des orthodoxes trudistes s'allonge de jour en jour. "Quelle pitié que Trudeau ne soit plus là pour ridiculiser cette vision d'une communauté d'autonomies !" écrit-on dans le très libéral Toronto Star. Ben oui ! Comme Paul Martin a signé un texte officiel - quoique sans valeur juridique - affirmant l'existence d'un fédéralisme asymétrique - "c'est-à-dire un fédéralisme flexible (on devrait dire "souple" en bon français...), qui permet notamment l'existence d'ententes et d'arrangements adaptés à la spécificité du Québec", prend-il soin de préciser ! - , voilà que tout ce qui grouille et scribouille à Ottawa attrape des boutons.
Faut-il s'étonner que tous les prétendants sérieux à la succession de Paul Martin - eh oui, ça se parle ! - , les Frank McKenna, John Manley ou Brian Tobin, aient exprimé des réserves ? Pour mémoire - l'entourage de Paul Martin n'en a pas beaucoup ! - McKenna fut le premier à critiquer la reconnaissance du caractère distinct de la société québécoise en 1987, et Brian Tobin fut l'homme de main de John Turner contre Brian Mulroney et Robert Bourassa. Il y eut aussi les jérémiades de Serge Joyal, mais je soupçonne qu'on en a entendu parler parce qu'il est le seul libéral francophone du Sénat à avoir une opinion sur la question.
Les critiques sont aussi venues de ce cher Roy Romanow, ancien président de la Commission sur l'avenir des soins de santé au Canada, ancien premier ministre de la Saskatchewan qui présida une célèbre conférence sur l'Union sociale dont le Québec sortit plus isolé que jamais, et ancien ministre de la Justice de sa province qui rédigeait, avec Jean Chrétien, des projets de Constitution sur les serviettes de papier du Centre des conférences intergouvernementales à Ottawa.
Je sais que je suis mesquin en rappelant cela mais je vous ai prévenu que je suis enragé... Et ce qui m'enrage effectivement, c'est que le même Romanow, le 4 février 1999, a négocié, avec ses seuls collègues du reste du Canada et Jean Chrétien, un pacte sur l'Union sociale auquel ni le premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, ni le chef de l'opposition, Jean Charest, - pas même Claude Ryan, foi du bon Dieu ! - n'étaient capables d'adhérer !
Ce jour-là, Roy Romanow, au nom de ses collègues des provinces, déclara que "cela représente 80 % de la solution au problème de l'unité nationale." Eh bien, mon cher Romanow, disons que cette entente particulière Québec-Ottawa constitue le 20 % que vous avez laissé tomber le 4 février 1999 ?
Cela me rappelle ce matin du 3 juin 1987, alors que les premiers ministres signaient une entente - constitutionnelle celle-là ! - reconnaissant le caractère "distinct" de la société québécoise. (Paul Martin parle de "spécificité".) Le premier ministre de l'Ontario, David Peterson, dit alors que les chefs de gouvernement avaient tenu la promesse que Trudeau n'avait pas respectée après le référendum de 1980. L'entente du 16 septembre dernier complète le pacte que Romanow et Chrétien avaient négocié dans le dos de Lucien Bouchard.
Au Canada anglais, les thuriféraires de Saint Pierre Elliott se mobilisent. Richard Gwyn du Toronto Star accuse carrément Paul Martin de "menacer l'unité nationale". Andrew Coyne du National Post compare le Canada à une sorte de Belgique du quatrième parallèle avec sa région autonome (le Québec). Quant à Jeffrey Simpson, il boucle la boucle - qu'il porte élégamment au cou d'ailleurs ! - en mélangeant les audaces asymétriques de Charest, les poussées autonomistes de Mario Dumont et même - pendant qu'on y est ! - les déclarations à Paris - maladroites, il est vrai - de Lisa Frulla, sur le statut du Québec dans des institutions internationales comme l'UNESCO.
Incidemment, l'Alberta maintient une antenne à l'Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) à Londres sans que personne ne s'en offusque - ce qui est bien. Mais que le Québec partage un strapontin avec le gros fauteuil capitonné du Canada à l'UNESCO, cela déclenche une éruption cutanée chez les influencers de la capitale nationale.
C'est pour cela que je conseille à Jean Charest de serrer les dents et de se préparer à des batailles encore plus féroces... Bientôt, lorsque les chefs de gouvernement s'attaqueront à l'ésotérique question de la péréquation, plusieurs provinces - encouragées par les mandarins fédéraux et les quelques columnists qui leur servent de porte-voix - dénonceront en coeur "la gourmandise du Québec" !
Dame ! La péréquation représente une pitance de 9,6 milliards $ cette année, qu'Ottawa prélève dans les coffres de l'Alberta et de l'Ontario, pour la verser au compte de toutes les autres provinces. La répartition étant calculée sur le nombre d'habitants, le Québec reçoit 3,761 milliards $. Wow ! 39 % du total canadien ? Par tête de pipe, cela représente cependant 500 $ par année - à comparer avec les 1776 $ que touchent les gens de Terre-Neuve
Mais les choses étant ce qu'elles sont, vous allez voir que le Québec sera bientôt décrit, une fois de plus, comme la belle entretenue de la confédération... "La favorite" d'un ménage "asymétrique", devrait-on dire !
Mvastel@lesoleil.Com

Non au bouclier percé
Benoit Lapierre
La Voix de l'Est mercredi 29 septembre 2004
Éditorial - Supposons que le super bouclier antimissile dont rêve le président américain George W. Bush ait été bien en place à l'été 2001, avec ses rampes de missiles en Alaska et d'autres encore en orbite autour de la Terre: pouvons-nous penser que ce dispositif aurait empêché que se produisent les attentats terroristes du 11 septembre?
Bien sûr que non. Contre cette attaque à l'aide d'avions détournés à proximité de leurs cibles, il n'y avait pas de défense possible. Signalons seulement que le matin du 11 septembre 2001, il s'est écoulé à peine six minutes entre le moment où la FAA (Federal Aviation Administration) a informé le NORAD (North American Aerospace Command) que le vol 11 d'American Airlines venait d'être détourné (8h40) et le moment où l'avion s'est écrasé contre la tour Nord du World Trade Center (8h46). Six minutes! Mais qu'est-ce que le NORAD aurait bien pu faire en six minutes avec ses missiles cachés en Alaska, sinon que d'alourdir les dégâts en plein New York?
Conclusion: que ce soit pour contrer les attaques terroristes organisées de l'intérieur ou pour éradiquer le terrorisme international, la dernière chose dont les États-Unis ont besoin, c'est d'un bouclier antimissile. C'est pourtant dans cette aventure totalement ridicule que le peuple américain apeuré est maintenant entraîné - l'installation des missiles du "bouclier" est commencée en Alaska -, et cela lui coûtera des centaines et des centaines de milliards en pure perte.
Avec ce bouclier percé, les États-Unis n'empêcheront rien du tout, surtout si au plan du terrorisme, ils sont déjà comme un gruyère, c'est-à-dire complètement minés de l'intérieur. Mener la guerre au terrorisme avec des missiles? Rendre le monde meilleur en le menaçant avec ces engins? Voilà un concept stupide, totalement absurde.
En fait, on ne trouve qu'une seule utilité au projet de bouclier: il permettra d'enrichir davantage une poignée d'Américains, le cercle de ceux dont les entreprises dépendent du complexe militaro-industriel. Caractérisés par leurs coûts exorbitants, les projets militaires - comme l'invasion injustifiée de l'Irak - profitent d'abord aux entreprises du secteur de l'armement. Évidemment, il en sera de même avec le bouclier.
Que le Canada soit actuellement tenté d'appuyer les Américains dans cette entreprise qui défie toute logique est déjà un scandale: les Canadiens doivent empêcher à tout prix que leur pays s'engage dans cette douteuse affaire. Il faudra bien sûr un vote libre sur la question à la Chambre des communes, comme le réclament le Bloc québécois et le NPD.
Depuis le 11 septembre fort heureusement, le Canada a gardé ses distances face à la superpuissance et il devra continuer de se comporter ainsi longtemps encore, en premier lieu pour conserver sa crédibilité sur la scène internationale, et cela même si cette attitude le rend sujet à des représailles économiques.
Tant que les États-Unis n'adopteront pas une politique étrangère susceptible de calmer le jeu au Moyen-Orient - ils doivent retirer leurs troupes d'Irak et mettre fin le plus vite possible au conflit israélo-arabe en prônant la création d'un État palestinien -, il demeurera extrêmement risqué pour le Canada de s'associer à leurs projets. Et pour le gouvernement minoritaire de Paul Martin, il serait suicidaire de vouloir lancer l'argent des contribuables canadiens dans le gouffre du projet de bouclier américain.
Politique et société

LE SUROÎT REMIS AUX CALENDES GRECQUES
Lessard, Denis; Cloutier, Mario
La Presse mercredi 29 septembre 2004
Le fort niveau d'eau des réservoirs d'Hydro a sonné le glas du controversé projet
Québec - Devenu invendable politiquement, le projet Suroît va être bientôt mis au rancart.
Encore confidentiels, les plus récents chiffres sur le niveau des réservoirs d'Hydro-Québec dans le Nord viennent d'achever le controversé projet de centrale au gaz.
Selon les plus récentes données d'Hydro-Québec, qui ont circulé la semaine dernière dans la haute direction de la société d'État, les fortes pluies de l'été ont permis d'accumuler de gigantesques réserves d'eau dans les mers intérieures créées par les barrages.
Transformé en électricité, le niveau d'hydrolicité de 2004 constitue un coussin confortable de 24 terrawattheures pour Hydro, soit, en énergie, quivalent de la production de quatre centrales comme le Suroît.
Depuis 15 ans, une seule année, 1999, avait connu de tels niveaux de précipitations dans le nord du Québec, où la météo est souvent bien différente de celle de Montréal ou Québec.
La situation de cette année constitue tout un revirement car en 2003, les très faibles précipitations avaient créé un déficit du même ordre- 25 terrawattheures- un niveau alarmant qui avait incité Hydro à exercer d'intenses pressions pour mettre en chantier son polluant projet, l'équivalent de 600 000 automobiles supplémentaires.
Au gouvernement de Jean Charest, on n'attend plus désormais que la commission parlementaire de la mi-novembre, le moment où Hydro rendra publics ces chiffres, pour procéder à un enterrement de première classe du Suroît.
Car au surplus, les informations colligées par La Presse au cours des derniers jours, tant au gouvernement Charest qu'à Hydro-Québec, les arguments en défaveur du projet n'ont fait que s'accumuler depuis l'été dernier.
" La municipalité de Beauharnois n'en veut pas, or c'était une condition essentielle ", chuchote-t-on au plus haut niveau à Québec. Et il n'est pas question de légiférer pour forcer la main de la municipalité, où les élus avaient menacé de bloquer, par une résolution, les velléités d'Hydro.
Autre coup dur pour les promoteurs du projet, avec les retards importants, la fenêtre d'opportunité est désormais bien étroite. Hydro insistait pour un projet vital selon elle pour faire face à la demande énergétique entre 2005 et 2009. Initialement, le projet devait être en production en novembre 2006. En juillet dernier, le ministre par intérim aux Ressources naturelles, Pierre Corbeil, reconnaissait que, même dans le meilleur scénario, le projet ne pourrait voir le jour avant 2009.
Et comme si c'était nécessaire, une autre source d'économie appréciable vient d'apparaître sur l'écran radar d'Hydro, confie-t-on aux Ressources naturelles.
La grève de l'aluminerie d'ABI, à Bécancour, depuis juillet, aura un impact sur le bilan énergétique. On calcule qu'elle pourrait annuler la croissance de la demande pour 2004.
L'économiste Pierre Fortin, dans un texte publié dans les pages Forum de La Presse, samedi, estimait déjà le projet inutile, sur la foi d'indications quant au niveaux des réservoirs d'Hydro.
Le Suroît devait produire 6 terrawattheures par année, rappelle-t-il. Si les 24 terrawattheures- le niveau des réserves obtenu par La Presse- s'avère fondé, Hydro détient en réserve quatre années de production de cette centrale, explique le professeur de l'UQAM.
Lui aussi avait entendu parler des conséquences de la grève d'ABI. L'aluminerie de Bécancour doit consommer, grosso modo, 5 terrawattheures par année; une demi-année de grève viendrait annuler la croissance de la demande en énergie au Québec pour une année, estime l'économiste Fortin.
Le gouvernement Charest avait été échaudé avec le Suroît le printemps dernier quand le premier ministre a dû essuyer la fronde d'une poignée de députés, inquiets devant l'opposition des groupes environnementalistes. M. Charest avait alors décidé, pour calmer les députés, de passer le ballon à la Régie de l'énergie qui devait produire un avis à la fin du mois de juin. Ironiquement, la Régie renvoyait son ballon au premier ministre, en disant tout à la fois que le projet Suroît était " souhaitable ", mais " pas indispensable " à l'équilibre énergétique du Québec.
Le président d'Hydro, André Caillé, ne parle plus guère du Suroît dans les milieux d'affaires à Montréal. À la haute direction d'Hydro, tout le monde comprend que l'enterrement du projet n'est plus qu'une formalité.
Ce n'est pas le premier camouflet qu'inflige le gouvernement à M. Caillé. L'ancien président de Gaz Métro, passé à Hydro, n'a accepté qu'à contrecoeur la décision de Québec de forcer la vente des intérêts détenus par Hydro dans Noverco, la filière gazière de la société d'État.
Dans son avis de juin, la Régie de l'énergie avait déjà ouvert la voie à des solutions de remplacement au Suroît. Elle avait réclamé une augmentation de 50 % des économies d'énergie.
De plus, la Régie demande à Hydro de mettre en production d'ici 2010 entre 2000 et 3000 mégawatts d'énergie éolienne, deux ou trois fois plus que prévu.

Ottawa voulait «réfuter les arguments et mythes séparatistes»
Gilles Toupin
La Presse mercredi 29 septembre 2004
C'est dans un climat d'urgence, voire de panique, que le gouvernement Chrétien a décidé au début de 1996, quelques mois après le référendum du 30 octobre 1995 sur la souveraineté, de mettre au point une stratégie d'unité nationale dont l'une des composantes majeures fut le renforcement de la présence du Parti libéral au Québec.
Un procès-verbal confidentiel d'une réunion de deux jours du Conseil des ministres de Jean Chrétien, les 1er et 2 février 1996, qui ne devait pas être rendu public avant 2026, mais qui a été mis en preuve hier à la Commission d'enquête sur le scandale des commandites, révèle en effet toute la stratégie qu'allait adopter le gouvernement pour empêcher la séparation du Québec.
Cette réunion, peut-on lire dans les notes préparatoires soumises au premier ministre Chrétien, était considérée, 27 mois après la prise de pouvoir par les libéraux, «la plus importante réunion du Cabinet tenue par le gouvernement à ce jour».
Tous les ministres et secrétaires d'État étaient présents, dont l'actuel premier ministre, Paul Martin, ainsi que des nouveaux venus au Cabinet, tel celui qui allait devenir ministre des Travaux publics et responsable du programme de commandites, Alfonso Gagliano.
C'est le président du Conseil du Trésor de l'époque, Marcel Massé, qui a mené le bal lors de cette rencontre en présentant à ses collègues un rapport d'un comité spécial du cabinet sur l'unité canadienne. Ce rapport avait été soumis à Jean Chrétien quelques jours auparavant, soit le 26 janvier 1996. M. Massé précisait dans sa lettre d'introduction au premier ministre que tous les ministres du comité spécial appuyaient les propositions contenues dans le projet.
Ainsi naquit le programme de commandites
En gros, il s'agissait de «recenser et réfuter les arguments et mythes séparatistes», de réagir rapidement sur le terrain, de mettre au point «une approche mieux ciblée et plus énergique des communications», d'«appuyer les porte-parole fédéralistes», de contrer l'image que les Canadiens anglais n'aiment pas les Québécois, bref de vanter tous azimuts les mérites du fédéralisme au Québec, de «susciter la passion». Il fallait pour ce faire mettre au point un éventail d'activités de communication, ce qui donna naissance au programme de commandites décrié par la vérificatrice générale dans son rapport de novembre 2003.
Le sentiment qui prévalait à la réunion était un sentiment d'urgence. «Nous devons agir rapidement pour donner suite au référendum du 30 octobre», avait dit Jean Chrétien. «Il ne faut pas être complaisant», avait-il ajouté, en rappelant la courte victoire du NON au référendum. «On dispose de peu de temps, peut-on encore lire dans le procès-verbal, il faut faire plus vite que lors des négociations intergouvernementales.»
Les ministres du comité spécial étaient d'accord pour que cette grande stratégie sur l'unité repose sur quatre volets: un bon gouvernement, la promotion de l'attachement au Canada à l'aide d'un solide plan de communication et des programmes d'identité nationale, un programme de changement, c'est-à-dire des modifications de la fédération considérées au Québec comme une réponse significative à l'insatisfaction tout en évitant l'enlisement dans le dossier constitutionnel, et une contestation permanente des règles du jeu qui sous-tendent la stratégie du PQ.
Dans sa lettre à M. Chrétien, le ministre Massé note que «les ministres ont souligné que pour réaliser l'objectif de contrer la séparation, il est essentiel que le gouvernement ait un programme de bon gouvernement, ce qui signifie notamment une responsabilité financière, un souci de justice, la création d'emplois, un sens de la justice sociale et la création d'occasions d'avancement.»
Il ajoute que «les ministres recommandent que le gouvernement fédéral s'approprie les valeurs fondamentales des Canadiens, qu'il en fasse la promotion de façon énergique et qu'il les défende, par exemple, la démocratie, la tolérance, la générosité et le respect des droits fondamentaux.» Le comité recommande aussi que des initiatives soient prises pour contrer la croyance selon laquelle les Canadiens du reste du Canada n'aiment pas les Québécois et ne les respectent pas. Il recommande de plus «la création d'un secrétariat ou d'un organisme bien financé, travaillant à temps plein et doté d'un mandat précis, pour élaborer et mettre en oeuvre la stratégie et les tactiques en matière de communication et de politiques». Ce secrétariat se devait d'être «très différent des activités régulières de communications du gouvernement».
Visibilité du PLC au Québec
Le document fait également état de considérations partisanes puisqu'il préconise de donner une plus grande visibilité au Parti libéral du Canada au Québec. Cette partie du document touche particulièrement la commission Gomery. En effet, dans sa déclaration préliminaire, le juge Gomery a souligné que son mandat consistait aussi à savoir si la distribution de fonds de commandite à des agences de communication du Québec avait «été influencée par des interventions politiques, notamment si les bénéficiaires de ces fonds ont fait des contributions ou des dons de nature politique, directement ou indirectement».

Chrétien a semé le germe des commandites en février 1996
Alec Castonguay
Le Devoir mercredi 29 septembre 2004
Après le référendum, les ministres ont dû réagir à une situation jugée «urgente»
Ottawa - Le référendum de 1995 au Québec a eu une onde de choc si importante à Ottawa que tous les ministres de l'époque ont convenu qu'il fallait mettre en place une structure exceptionnelle, séparée des ministères existants et dotée de moyens financiers importants pour promouvoir le fédéralisme au Québec. Lors d'une réunion de deux jours en février 1996, les ministres fédéraux ont fait de l'unité nationale «la priorité» du gouvernement et tous les ministères devaient se soumettre à cette situation «urgente».
Tous les ministres en poste au début de l'année 1996, y compris Paul Martin, Pierre Pettigrew, Stéphane Dion, Lucienne Robillard, Ralph Goodale et Anne McLellan, ont discuté de la stratégie à employer pour éviter un nouveau référendum et ont convenu de mettre en place ce qui allait devenir le programme des commandites mais qui n'avait toujours pas de nom à l'époque. C'est ce que révèle le compte rendu des réunions du cabinet des 1er et 2 février 1996 consacrées entièrement à l'unité nationale, rendu public hier à la commission Gomery qui enquête sur le scandale des commandites.
Habituellement, les comptes rendus des réunions du cabinet sont gardés secrets pendant 30 ans, mais le gouvernement a accepté dès février dernier de mettre à la disposition de la commission Gomery les documents qui touchent au scandale des commandites ou à l'unité nationale.
Le portrait qui en ressort est frappant. Les ministres et les hautes instances du pays sont secoués d'avoir gagné le référendum sur la souveraineté du Québec par une faible marge de 0,6 %. Ces documents montrent que le conseil des ministres était ébranlé et inquiet, tout en laissant voir une détermination à lutter contre le séparatisme au Québec par tous les moyens possibles. Même si les conversations ne sont pas reproduites, les grandes lignes et les documents en annexe témoignent de l'importance que le gouvernement fédéral accordera dans les années à venir à la promotion du fédéralisme.
Les notes de service envoyées à tous les ministres ne laissaient d'ailleurs aucun doute sur l'importance de cette réunion consacrée entièrement à «développer un consensus sur les éléments essentiels de la stratégie d'unité nationale», peut-on lire. Par son sujet hautement délicat, mais aussi parce que des nouveaux visages se greffent à l'équipe ministérielle - entre autres Stéphane Dion et Pierre Pettigrew -, cette réunion qui se déroule à Ottawa est décrite comme «la plus importante tenue par le gouvernement jusqu'à ce jour».
Recommandations des ministres
À cette occasion, le Comité ad hoc sur l'unité nationale, présidé par le ministre des Affaires intergouvernementales de l'époque, Marcel Massé, remet son rapport final sur la stratégie à mettre en application pour promouvoir le fédéralisme. Auparavant, tous les ministres ont été consultés durant plusieurs semaines, ce qui permet au comité de parler en leurs noms.
À l'ouverture de la réunion, le 1er février 1996, Jean Chrétien ne mâche d'ailleurs pas ses mots. «On ne peut pas être satisfait. Au plan de l'unité nationale, nous faisons face à l'un des défis les plus difficiles auquel [sic] le pays a été confronté, lance-t-il à ses ministres. Nous avons gagné le référendum, mais la victoire a été remportée de justesse. Nous devons le reconnaître, mais nous devons aussi démontrer un leadership fort et une détermination à garder le Canada uni. [...] Plus doit être fait.»
Les ministres présents ont une excellente idée de ce qui sera mis en place. Le rapport du Comité ad hoc sur l'unité nationale est très clair. Première étape: l'entière machine gouvernementale sera au service de l'unité nationale. «Les ministres recommandent que le cabinet convienne que le prochain budget fédéral, les travaux du Comité spécial sur l'emploi et ceux du Comité chargé de la politique sociale feront partie intégrante des initiatives en matière d'unité. Tous ces travaux doivent être soumis au test de la promotion de l'objectif du gouvernement d'empêcher la séparation du Québec», est-il écrit à la page 13 du document de 20 pages.
Sous la rubrique «Communication», on peut lire que «les ministres reconnaissent l'urgence et l'importance de faire passer le message fédéraliste au Québec». Ensuite vient le gros morceau qui visiblement sera retenu par le cabinet quelques mois plus tard avec la mise en place du programme des commandites et le transfert des millions provenant du fonds secret pour l'unité canadienne. Le mandat de Charles Guité et de son équipe de fonctionnaires est tracé par les ministres eux-mêmes.
«Les ministres recommandent la création d'un secrétariat ou organisme bien financé, travaillant à temps plein et doté d'un mandat précis, pour élaborer et mettre en oeuvre la stratégie et les tactiques en matière de communications et de politiques», est-il écrit.
Les ministres enchaînent en recommandant «la création d'une équipe de réponse rapide au sein du secrétariat ou de l'organisme pour contrer dans un même cycle d'information les tentatives des séparatistes de créer de nouveaux mythes, de faire de la désinformation ou d'imposer leur interprétation des événements». Cet organisme doit aussi être séparé des instances déjà en place. «Il est essentiel qu'il soit très différent des activités régulières de communications du gouvernement», peut-on lire.
La publicité est déjà le moyen privilégié par les ministres, mais ils veulent pousser plus loin. «Les ministres recommandent un effort coordonné pour accroître la visibilité et la présence du Canada au Québec, peut-on lire en page 17. Les initiatives et programmes existants et nouveaux dont peuvent bénéficier les Québécois devraient être publicisés à grande échelle, systématiquement et à répétition. Les ministres fédéraux, le premier ministre et les députés devraient être constamment vus au Québec. Leurs discours, quel que soit l'événement où ils sont donnés, devraient toujours transmettre des messages au sujet du Canada qui soient clairs, positifs, bien ciblés et coordonnés.»
Le premier ministre n'a toutefois pas attendu ces recommandations de la part de ses ministres pour faire les premiers pas, puisque dès la fin du mois de novembre 1995, soit deux mois avant cette réunion du cabinet sur l'unité nationale, un nouveau groupe sur la publicité a été créé par le bureau du premier ministre. C'est d'ailleurs Charles Guité qui pilotera le nouvel organisme - nommé en anglais APORS -, qui recevra les premières sommes pour le programme des commandites vers la fin de 1996 et le début de 1997, soit quelques mois après les recommandations du conseil des ministres. En six ans, soit entre 1996-97 et 2001-02, plus de 465 millions de dollars ont été utilisés pour lutter contre le séparatisme au Québec à travers le Fonds pour l'unité canadienne et le programme des commandites.
C'est donc dire que l'actuel premier ministre Paul Martin et les ministres encore en poste aujourd'hui, comme Stéphane Dion, Pierre Pettigrew, Ralph Goodale, Anne McLellan et Lucienne Robillard, savaient que le gouvernement prendrait des mesures exceptionnelles, dans tous les domaines et avec des enveloppes financières substantielles, pour lutter contre le fédéralisme. Le degré de connaissance des événements à venir était très élevé puisque c'est sur leurs recommandations que le programme des commandites a vu le jour et s'est mis en branle.
Le compte rendu de cette réunion du cabinet ne mentionne toutefois pas si Paul Martin et ses acolytes étaient au courant que les premières sorties d'argent dans ce combat pour l'unité nationale proviendraient du Fonds pour l'unité canadienne ou que le premier ministre Jean Chrétien s'en occuperait lui-même.

La France souhaite que le futur traité sur la diversité culturelle soit contraignant
Robin Assous
La Croix mardi 28 septembre 2004
L'Unesco continue de travailler sur la diversité culturelle.
Le projet de traité sur la diversité culturelle suscite un intérêt croissant à l'Unesco, l'organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture. Près de 600 délégués d'États membres ont débattu la semaine dernière de la protection et de la promotion des différentes expressions culturelles, notamment les livres et les films. L'objectif est d'aboutir dans un an à la présentation d'une convention définitive sur la diversité culturelle. Partant du principe que les biens culturels ne doivent pas être traités comme des marchandises quelconques dans les négociations commerciales entre États, 15 experts mandatés par l'Unesco ont rédigé un avant-projet de traité, intitulé « Convention sur la protection de la diversité des contenus culturels et des expressions artistiques », qui a servi de base de départ.
Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture français, s'est félicité hier que le traité soit élaboré par l'Unesco, seule organisation des Nations unies à avoir un mandat culturel. « C'est une garantie de l'universalité de la Convention », a dit le ministre, avant d'ajouter : « Pour que cette Convention devienne vraiment efficace, elle ne doit pas se contenter d'ajouter une déclaration de plus sur la diversité culturelle mais doit créer un texte normatif fondateur du dialogue des cultures. »
Comme l'a indiqué à La Croix Mounir Bouchenaki, sous-directeur général sur la culture de l'Unesco, « trois grandes tendances apparaissent déjà parmi les 132 délégations nationales qui ont participé à la réunion ». Les plus fervents partisans d'un traité international souhaitent l'adoption dans un an d'un texte contraignant qui fixe un cadre juridique pour les négociations sur les biens culturels. La France et le Canada ont rallié à leur projet 17 pays, dont l'Argentine, l'Australie et le Burkina Faso. Ils envisagent aussi la mise en place d'un fonds de soutien financé par les pays développés pour la création et la production culturelle dans les pays en voie de développement.
Les États-Unis sont le fer de lance des défenseurs de la deuxième tendance. La compétence de leurs 14 délégués et la présence permanente de leur ambassadrice à l'Unesco témoignent de leur intérêt pour cette discussion. Cette tendance estime que l'adoption d'une Convention définitive sur la diversité culturelle nécessite du temps et veut laisser le champ libre à des accords bilatéraux. « Si un pays accorde un prêt à un autre en échange de l'abandon des quotas de films nationaux imposés aux chaînes de télévision, leur accord pourrait contrevenir au traité sur la diversité culturelle », explique Mounir Bouchenaki.
Le débat a pris une dimension plus large avec l'émergence d'un groupe d'adeptes d'une troisième vision qui souhaitent élargir le contenu de la convention à la religion. Le chef de la délégation italienne a insisté sur la nécessité d'ajouter le dialogue interreligieux aux thèmes abordés dans le futur traité international. « Ces trois tendances ne sont pas irréconciliables », estime Mounir Bouchenaki. Fin janvier 2005, les délégations nationales seront à nouveau réunies pour commencer la rédaction du futur traité.
TRIBUNE LIBRE

TRIBUNE LIBRE
TRIBUNE LIBRE 29 septembre 2004
